‹ Histoire de quatre ans, 1870-1873Chapitre 5 sur 13 · DÉCLARATION AU PRUPLE FRANÇAIS · texte numérisé non relu

DÉCLARATION AU PRUPLE FRANÇAIS

« Dans le conflit douloureux et terrible qui impose « une fois encore à Paris les horreurs du siège et du « bombardement, qui fait couler le sang français, qui •« fait périr nos frères, nos femmes, nos enfants, écra- (c ses sous les obus et la mitraille, il est nécessaire que <i l'opinion publique ne soit pas divisée, que la cons- (1 cience nationale ne soit pas troublée.

« Il faut que Paris et le pays tout entier sachent « quelle est la nature, la raison, le but de la révoluce tion qui s'accomplit. Il faut enfin que la responsabicc lité des deuils, des souffrances, des malheurs dont <c nous sommes les victimes, retombe sur ceux qui, « après avoir trahi la France et livré Paris à l'étranger, « poursuivent, avec une aveugle et cruelle obstination, (c la ruine de la capitale, afin d'enterrer, dans le dé- « sastre de la République et de la liberté, le double « témoignage de leur trahison et de leur crime.

La Commune a le devoir d'affirmer et de détermi- « ner les aspirations et les vœux de la population de « Paris : de préciser le caractère du mouvement du « 18 mars, incompris, inconnu et calomnié par les « hommes politiques qui siègent à Versailles.

« Cette fois encore Paris travaille et souff're pour la « France entière, dont il prépare, par ses combats et «1 ses sacrifices, la régénération intellectuelle, morale,

« administrative et économique, la gloii*e et la pros- « péri té.

« Que demande-t-il ?

a La reconnaissance et la consolidation de la Repu- « blique, seule forme de gouvernement compatible (( avec les droits du peuple et le développement régu- « lier et libre de la société.

(( L'autonomie absolue de la Commune étendue à « toutes les localités de la France et assurant à cha- (( cune l'intégralité de ses droits, et à tout Français le « plein exercice de ses facultés et de ses aptitudes, (c comme homme, citoyen et travailleur.

(c L'autonomie de la Commune n'aura pour limites « que le droit d'autonomie égal pour toutes les autres « communes adhérentes au contrat, dont l'association « doit assurer l'unité française.

(( Les droits inhérents à la Commune sont :

«Le vote du budget communal, recettes et dépenses ; c( la fixation et la répartition de l'impôt ; la direction a des services locaux ; l'organisation de sa magistraa ture, de la police intérieure et de l'enseignement; (i Tadministration des biens appartenant à la Com- « mune.

« Le choix, par l'élection ou le concours, avec la « responsabilité et le droit permanent de contrôle et a de révocation, des magistrats ou fonctionnaires corn- « munaux de tous ordres.

(( La garantie absolue' de la liberté individuelle, de « la liberté de conscience et de la liberté du travail.

« L'intervention permanente des citoyens dans les

« âôaires commuuales, par la libre manifestation de « leurs idées, la libre défense de leurs intérêts ; gaie ranties données à ces manifestations par la Goma mune, seule chargée de surveiller et d'assurer le a libre et juste exercice du droit de réunion et de puce blicité.

(( L'organisation de la défense urbaine et de la if garde nationale, gui élit ses chefs et veille seule au « maintien de Tordre dans la cité.

« Paris ne veut rien de plus à titre de garanties « locales, à condition, bien entendu, de retrouver dans « la grande administration centrale, délégation des (( communes fédérées, la réalisation et la pratique des « mêmes principes.

« Mais à la faveur de son autonomie et profitant « de sa liberté d'action , Paris se réserve d'opérer « comme il l'entendra, chez lui, les réformes admi- (( nistratives et économiques que réclame sa populace tion, de créer des institutions propres à développer « et à propager l'instruction, la production, l'échange « et le crédit ; d'universaliser le pouvoir et la pro- « priété, suivant les nécessités du moment, le vœu des « intéressés et les données fournies par l'expérience.

« Nos ennemis se trompent ou trompent le pays, « quand ils accusent Paris de vouloir imposer sa « volonté ou sa suprématie au reste de la nation et « de prétendre à une dictature, qui serait un véritable « attentat contre l'indépendance et la souveraineté des (c autres communes.

« Ils se trompent ou trompent le pays, quand ils

i30 LA COMMUNE.

« accusent Paris de poursuivre la destruction de (( Tuaité française, constituée par la Révolution, aux (c acclamations de nos pères, accourus à la fête tle la « Fédération de tous les points de la vieille France.

« L'unité telle qu'elle nous a été imposée jusqu'à « ce jour par l'empire, la monarchie et le parlemen- « tarisme , n'est que la centralisation despotique ^ « inintelligente, arbitraire ou onéreuse.

« L'unité politique telle que la veut Paris, c'est « l'association volontaire de toutes les initiatives lo- (( cales, le concours spontané et libre de toutes les « énergies individuelles, en vue d'un but commun, le (c bien-être, la liberté et la sécurité de tous.

« La Révolution communale, commencée par l'ini- « tiative populaire le 18 mars, inaugure une ère nonce velle de politique expérimentale, positive, scienti- « fique.

« C'est la fin du vieux monde gouvernemental et « clérical , du militarisme, du fonctionnarisme, de « l'exploitation, de l'agiotage, des monopoles, des pri- « vilèges auxquels le prolétariat doit son servage, la « patrie, ses malheurs et ses désastres.

« Que cette chère et grande patrie, trompée par les « mensonges et les calomnies, se rassure donc.

« La lutte engagée entre Paris et Versailles est de « celles qui ne peuvent se terminer par des compro- <i mis illusoires; l'issue n'en saurait être douteuse. La « victoire, poursuivie avec une indomptable énergie « par la garde nationale, restera à Tidée et au droit.

(( Nous en appelons à la France !

« Avertie que Paris en armes possède autant de « calme que de bravoure ; qu'il soutient Tordre avec « autant d'énergie que d'enthousiasme; qu'il se sacri- « fie avec autant de raison que d'héroïsme ; qu'il ne « s'est armé que par dévouement pour la liberté et « la gloire de tous, que la France fasse cesser ce san- (( glant conflit I

« C'est à la Fran(5fe à désarmer Versailles par la ma- « nifestation solennelle de son irrésistible volonté.

« Appelée à bénéficier de nos conquêtes, qu'elle se « déclare solidaire de nos efforts ; qu'elle soit notre c( alliée dans ce combat, qui ne peut finir que par « le triomphe de l'idée communale ou par la ruine de « Paris !

« Quant à nous, citoyens de Paris, nous avons la « mission d'accomplir la révolution moderne, la phis <t large, la plus féconde de toutes celles qui ont illu- « miné l'histoire.

« Nous avons le devoir de lutter et de vaincre !

« La Commune de Paris, »

Cependant, quelque désir qu'eussent pu avoir au début les membres de la Commune de rester unis, en s'abstenant d'un programme précis, la discussion des affaires de chaque jour devait forcément les diviser. Ce fut la vérification des pouvoirs des élus du 16 avril qui , pour la première fois , suscita au sein de la Commune un désaccord appelé à être permanent. Il s'agissait de décider si certains candidats , ayant réuni moins du huitième des voix des électeurs ins-

m LA ciDxxcxe.

crits, seraient recoaoas élus, en TÎoIalion de la loi que le Coinité central a^ait loi-aiême déclarée applicable à Félection des membres de )a Commune. Deux opinions s'étaient produites. Les uns, arguant de la difficulté des circonstances, du caractère réTolutionnaire de leur gouTemement, Tonlaient que, sans se préoccuper de la loi et des déclarations antérieures, on validât tous les candidats ayant obtenu une majorité quelconque; les autres soutenaient que, si la Commune était sortie d'une insurrection et avait d'abord usé des moyens révolutionnaires, die devait entrer désormais dans les voies régulières et, surtout envers le suffrage universel, observer ses engagements. Ils demandaient donc qu*on tînt pour non avenu le ré^ sultat du scrutin de certains arrondissements. Au vote, 26 se prononçaient en faveur de la validation, 13 contre. La majorité des violents, jacobins, blanquistes, formée sur cette question, devait en toutes circonstances se retrouver et montrer la môme absence de scrupules, en opposiUou ^v^c la minorité relativement modérée, compostée surtout de socialistes. Une fois que les membres de k Commune eurent précisé leurs divergences et glissé à une première rupture, les plus simples frottements devinrent entre eux des causes de dissensions. Les groupes formant la majorité et la minorité n'entretenaient déjà plus que des rapports difficiles, lorsque la création du Comité de salut public en fit deux partis définitivement ennemis. La proposition du citoyen Miot de confier tous les pouvoirs à un Comité de salut public, avait dès

l'abord rencontré l'opposition la plus vive de la minorité. Le jour où la discussion s'ouvrit, le 30 avril, les modérés, qui n'avaient aucun espoir en combattant la proposition de front de la faire repousser, se bornèrent à introduire un amendement, pour que le comité à créer prît le titre de Comité exécutif. Par là, au moins, ils espéraient lui enlever la physionomie terrible que son nom lui eût donnée et obtenir qu'il répudiât les traditions dictatoriales de 1793. La Commune se partagea également, 26 votant pour que le titre du nouveau comité fût de salut public et 26 comité exécutif. Le lendemain l'état des esprits s'était modifié — l'évacuation du fort d'Issy avait eu lieu la veille même, pendant qu'on discutait — aussi le titre de Comité de salut public prévalut-il définitivement, par 34 voix contre 28.

Lorsque les modérés se virent battus sur la question incidente qu'ils avaient soulevée, ils cessèrent tous ménagements. Ils combattirent directement la proposition Miot et, à l'occasion du vote motivé réclamé sur l'ensemble des articles, ils formulèrent leurs objections. Nous votons contre, dirent-ils, parce que la nomination d'un Comité de salut public aura pour effet de créer un pouvoir dictatorial qui, sans donner de force à la Commune, usurpera la souveraineté du peuple ; parce que le recours aux mots et aux institutions de 1793 n'a pas de raison d'être, et que la révolution nouvelle doit avoir sa physionomie et son caractère propres, trouvant leur expression dans des formes politiques spéciales ; parce que l'influence T. m. \*i

attribuée au nom de Comité de salut public, est du même ordre que celle qu'on peut prêter aux talismans et aux amulettes et ne saurait être prise au sérieux. Les partisans de la proposition Miot évitèrent de s'expliquer avec une égale netteté. Ils n'en laissaient pas moins paraître que leur opinion favorable était déterminée par le principal motif qui dictait l'opposition des modérés : ils voulaient un pouvoir fort et concentré, dont le nom pût inspirer l'effroi à leurs ennemis. 45 votaient pour la création du Comité de salut public, 23 contre. Ceux de la minorité s'abstinrent ensuite, lorsqu'il fallut élire les membres du comité et ils rédigèrent les déclarations suivantes :

(( Les soussignés,

(( Considérant qu'ils ont voté contre l'institution (( dite Comité de salut public, dans laquelle ils n'ont vu « que l'oubli des principes de réforme sérieuse et so- « ciale d'où est sortie la réforme communale du « 18 mars ;

« Le retour dangereux ou inutile, violent ou innof- (( fensif à un passé qui doit nous instruire, sans que « notis ayons à le plagier ;

« Déclarent qu'ils ne présenteront pas de candidats, « et qu'ils regardent, en ce qui les concerne, l'absten- (( tion comme la seule attitude digne, logique et « politique.

« Ch. Longuet, Lefrançais, Arthur Arnould, Andrieu, Ostyn, Jourde, B. Malon, A. Serrailler, Beslay, Babick, Clémence, Courbet, E. Gérardin, Langevin, Rastoul, J. Vallès, Varlin.

a Vu que nous De pouvons nommer personne à « une iustitution considérée par nous comme aussi ce inutile que fatale, nous nous abstenons.

« Avrial, V. Clément, Vermorel, Theiz, Tridon, Pindy, E. Gérardin. »

La minorité, en s'abstenant, s'était mise à l'écart ; la majorité Ty laissa, et désormais ses principaux membres conviendront entre eux des mesures à prendre (i). Les séances officielles de la Commune ne seront plus que des réunions de forme, où s'enregistreront des projets arrêtés d'avance, sans que la minorité puisse même émettre une opinion. Les membres de la Commune, dans leur ensemble, ne constituaient point une assemblée parlementaire, où la majorité, qui fait diriger les affaires par ses chefs, est seule responsable des décisions prises, ils formaient indistinctement le gouvernement ; les lois, les décrets émanés d'eux étaient promulgués sous la signature impersonnelle La Commune^ qui couvrait aussi bien la minorité que la majorité et les engageait au même titre. Lorsque les membres de la minorité se virent absolument à récart, alors que leur responsabilité persistait, ils cherchèrent à pacifier la majorité et crurent en trouver l'occasion au renouvellement du Comité de salut public. C'était leur abstention qui avait amené la rupture ouverte, ils se déclarèrent prêts, maintenant qu'on recomposait le Comité, à concourir à la nouvelle élection devenue nécessaire. Ils dirent, pour motiver

(1) Arthur Arnould, Histolro de la Commiinr, t. III, p. 33.

leur volte-face, que les craintes qu'ils avaient eues de voir le Comité de salut public exercer un pouvoir dictatorial ne s'étaient point réalisées, qu'au contraire il s'était montré faible et impuissant, que puisqu'à l'épreuve, c'était un simple comité de direction, tel qu'ils l'avaient accepté sous le nom de Comité exécutif, ils n'avaient pas de motif de persister dans leur opposition et qu'aussi bien, par esprit de concorde, ils participeraient au prochain scrutin. Au moment du vote^ le 9 mai, ils durent aller à la recherche de leurs collègues de la majorité qui délibéraient séparément, hors de la salle des séances (1). Ils les ramenèrent, en leur adressant d'amers reproches, et le vote eut lieu. Les cinq élus appartenaient à la majorité, qui avait eu soin d'arrêter sa liste à part (2) ; cependant l'un d'entre eux, Delescluze, venait d'être délégué à la guerre, et il fallait le remplacer. Les membres de la minorité, espérant qu'en considération de leurs avances, ou appellerait au moins un des leurs au Comité de salut public, cherchèrent à faire revenir la majorité sur son oubli ; ils proposèrent Varlin pour succéder àDelescluze, ce qui eût été un excelleut choix, mais la majorité le repoussa et, pour ajouter à l'insulte, elle prit dans son sein un homme indigne, Billioray (3). Les paroles violentes, les accusations et les reproches échangés au cours de ces incidents, rendirent la séparation plus profonde que jamais entre les deux groupes de la Commune. Ceux

(1) Lissagaray, Histoire de la Commune, p. 288.

(2) Lofrançais, Étude sur le mouvement communaliste, p. 294.

(3) Lissagaray, Histoire de la Commune^ p. 288.

de la minorité étaient outrés ; ils avaient condescendu à se déjuger, pour prendre part à Télection du Comité de salut public; ils avaient ainsi fortifié le pouvoir créé malgré eux, en en faisant le représentant de la Commune toute entière, et, en retour, la majorité les écartait plus que jamais du gouvernement. Ils voulurent cependant s'expliquer une dernière fois dans l'espoir d'arriver à une entente ; ils se promirent de le faire à la séance du 15 mai, mais les membres de la majorité avertis évitèrent de s'y rendre (l).'La minorité, convaincue que tout rapprochement était désormais impossible, porta ses griefs à la connaissance du public. Le 16 mai, dans une déclaration solennelle, elle blâmait les procédés de la majorité à son égard, protestait contre le rôle dictatorial que les violents voulaient donner au Comité de salut public, rappelait que la Commune devait avoir pour principal souci d'inaugurer l'ère des réformes sociales. Cette démarche mit le comble à l'irritation de la majorité ; les plus fougueux traitèrent en séance les signataires de la déclaration de « girondins », ce qui à leur sens était la pire des flétrissures. Déjà ils avaient agité la question d'arrêter certains membres de la minorité, comme coupables de faiblesse, et ils avaient été jusqu'à informer de ce projet ceux qu'il devait atteindre (2). Les journaux dévoués à la majorité couvrirent d'outrages les membres de la minorité (3). Le Père

(1) Lefrançais, Etude ^ etc., p. 300.

(2) Arthur Arnould^ Histoire delà Commune^ t. III, p. 31.

(3) Lefrançais, Etude, etc., p. 305.

Duchêne les accusant de n'être guidés que « par la peur « qu'ils ressentaient pour leur peau, » invita le peuple à en faire bonne et sommaire justice.

La minorité, dans sa déclaration, avait annoncé qu'elle cesserait d'assister aux séances de la Commune, sauf le cas où celle-ci, transformée en cour de justice, jugerait un de ses membres. La majorité, à la suite de cette sorte de démission, se vit maîtresse incontestée du gouvernement. Les comités, les postes et les fonctions qui garantissent l'usage de la force sont entre ses mains. Ses chefs dirigeront jusqu'au dernier jour la résistance, et par les actes qu'ils commettront, et les résolutions qu'ils pourront prendre, ce sont eux quidonneront à la Commune sa physionomie définitive.

Les hommes qui formaient la majorité, avaient été autrefois tort divisés et, quoique au sein de la Commune une similitude de passions ardentes les eût liés, l'amalgame n'était point tel qu'il ne subsistât des divergences. Si l'on veut décomposer la majorité de la Commune en ses éléments, il faut d'abord distinguer les jacobins. On ne peut en effet désigner autrement que par ce titre ceux des hommes de 1871 qui ont pris pour modèle exclusif les anciens jacobins et se sont approprié les idées, les principes, la langue des révolutionnaires de 1793. Les jacobins, dont le plus marquant était Delescluze, ne s'étaient point triés et organisés à part au sein de la Commune. Ils n'en n'avaient nul besoin, car ils étaient si bien dominés par les mêmes traditions, si portés à imiter les hommes de la Convention et du Comité de salut public,

qu'ils pensaient et agissaient naturellement à Tunisson en toute circonstance.

' Les partisans et les amis de Blanqui formaient à côté desjacobins un groupe distinct. Ils observaient entre eux cette discipline rigide, habituelle aux hommes qui ont subi ensemble la direction d'un chef révéré, comme un apôtre ou un esprit supérieur. Blanqui, il est vrai, leur manquait; sorti de Paris quelques jours avant le 18 mars, il avait été découvert et arrêté à Cahors. Mais son ombre demeurait au milieu d'eux, et le souvenir des conspirations et des coups de force qui avaient rempli la vie du vieux révolutionnaire et auxquels ils avaient eux-mêmes participé, leur indiquait les voies à suivre. L'emploi des mesures sommaires, le recours à la violence, la volonté de briser toutes les résistances par le fer et le sang, faisaient partie du programme dès longtemps mûri par les blanquistes. Dans leurs tentatives antérieures pour s'emparer du pouvoir, ils s'étaient donné comme une répétition de la conduite à tenir au jour du succès. Aussi, sous le gouvernement de la Commune, s'assurent-ils immédiatement l'usage des moyens de terreur ; ils s'emparent de la police, des prisons; ils font leur spécialité des arrestations. Parmi eux, deux jeunes gens, de francs scélérats, Raoul Rigaud, Ferré, prennent absolument plaisir à torturer leurs ennemis et se satisfont à verser le sang. Les blanquistes de môme que les jacobins avaient leur idéal dans le passé. La Commune de 1793 s'offrait à eux comme le modèle à suivre. Et cela était naturel, car avec leur propension à recourir à la force et leur

goût pour les mesures violentes, ils tenaient en 1871 cette même position extrême que les hommes de l'ancienne Commune avaient occupée en 1793. Ils voyaient ' donc dans les hébertistes leurs véritables précurseurs, et l'un d'entre eux, Tridon, à la fin de l'empire, avait composé im panégyrique dans lequel Hébert, Ghaumette, Anacharsis Glootz étaient béatifiés (1).

Après les hommes de la pure tradition jacobine et les blanquistes, la majorité de la Commune comprenait surtout des orateurs de clubs, politiques de hasard, élus, pour avoir attiré l'attention dans les réunions publiques de la fin de l'empire ou les clubs tenus pendant le siège. La plupart étaient de véritables démagogues qui ne s'étaient signalés que par leur forte voix et leur persistance à flatter les passions et les préjugés d'auditeurs aigris ou affolés par les événements.

Les adhérents qui occupaient en sous-ordre les postes de l'administration et du commandement ressemblaient naturellement à leurs chefs, les membres de la Commune, et, pénétrés des mêmes passions et des mêmes vues, eussent pu être répartis entre les mêmes groupes. Cependant on voyait s'étendre au milieu d'eux certaines taches qui ne faisaient que poindre chez les chefs. Si, en efiet, au sein de la Commune on rencontre déjà quelques hommes véreux, à mesure qu'on descendait dans les rangs inférieurs des serviteurs et des appuis du nouveau gouvernement, la proportion devenait de plus en plus forte de ces

(I) Tridon, Les Hébertistes ,

fruits-secs, n'ayant réussi dans aucune carrière, et de ces déclassés, sans position avouable ou flétris par des condamnations judiciaires. Pris dans l'ensemble, les membres de la majorité de la Commune et leurs adhérents manquent de connaissances et de lumières. Ce sont des hommes amenés par des circonstances tragiques^ inattendues, à remplir des fonctions aux* quelles ils sont impropres. Leur ignorance des affaires qu'ils ont à décider est profonde; ils n'entendent rien aux choses de l'administration et de la guerre; les premiers éléments de l'art de gouverner leur sont étran* gers. Ce sont surtout des hommes aux opinions extrêmes, aux idées exclusives et étroites. Il s'était produit dans le parti républicain, à l'occasion delà lutte acharnée soutenue pendant des années contre l'empire, ce débordement de colères, ce désir illimité de changement qui accompagnent les grandes crises politiques et les grandes transformations d'opinioîi. Les républicains avaient constamment agrandi le champ de leurs revendications, jaloux de se dépasser les uns les autres ; et les moins capables de se modérer avaient enfin atteint, avec la Commune, ces limites de l'exagération révolutionnaire, où Tétroitesse des vues, l'esprit sectaire, la fixité des haines préparent à toutes les intolérances et à toutes les violences.

Cependant, les hommes devenus maîtres au sein de la Commune ne savaient point animer d'un souffle propre les passions dont ils étaient pénétrés. Ni leurs actes ni leurs discours n'ont de physionomie originale. Leur pensée est en effet si absolument do-

minée par le souvenir des révolutions antérieures, leur esprit est si plein de formules devenues des dogmes et des articles de foi, qu'ils ne peuvent que répéter servilement le langage et les procédés des révolutionnaires leurs devanciers. C'est qu'en effet l'accès révolutionnaire aigu qui les enfiévrait, était une dernière manifestation de cette éruption qui en 1793 s'était produite avec l'irrésistible puissance et la spontanéité d'une force volcanique, qui depuis, à chaque apparition nouvelle, s'était laissé voir plus faible et qui maintenant, par suite des changements de l'esprit humain et des circonstances modifiées, révélait son épuisement, en reproduisant sous une forme caduque les effets du passé.

Les membres de la Commune désireux de se maintenir en dehors des voies par trop violentes faisaient partie de la minorité. C'est également là que se trouvent les hommes qui ont du talent ou montrent des aptitudes administratives. Ce n'était pas seulement leur modération relative qui distinguait les membres de la minorité, mais encore la nature de leurs conceptions. Il est vrai que leurs idées étaient de tel ordre qu'elles les classaient eux aussi parmi les hommes d'opinions extrêmes, et ne pouvant, à ce titre, parvenir au gouvernement qu'à l'aide de coups de force, s'étaient-ils employés, avec autant d'ardeur que ceux qui devaient former plus tard la majorité, à amener le soulèvement du 18 mars. Cependant, une fois la révolution consommée, leurs vues particulières sur l'usage à faire du pouvoir, sur la constitution politique et so-

ciale à établir, devaient forcément les séparer de leurs anciens alliés. Les membres de la majorité, attardés dans la tradition révolutionnaire, n'avaient qu'un programme négatif. Le spectre de Tancienne monarchie et de Tancienne société les hantait d'une manière exclusive et, pour empêcher le retour qu'ils craignaient d'un régime détesté, ils cherchaient à extirper brusquement les institutions, les lois, les croyances qui, au sein du monde moderne, tiennent encore du passé. Les socialistes de la minorité se disaient avant tout novateurs ; une fois au pouvoir, ils prétendaient transformer le régime économique et, en changeant les conditions du travail et de l'échange, inaugurer une ère inconnue de justice et de bien-être (1). Les socialistes obéissaient naturellement à d'autres habitudes d'esprit que leurs collègues les jacobins, aussi bien ils avaient des maîtres dans le passé et des précurseurs intellectuels qui leur étaient absolument propres.

C'est avec Saint-Simon, au commencement de ce siècle, que se développent les études humanitaires et la recherche d'un ordre social nouveau dont l'ensemble a pris le nom de socialisme. Les premiers inventeurs Saint-Simon, Fourrier, Cabet sont les plus hardis; ils se proposent, dans la solitude du cabinet, de modifier de fond en comble la manière d'être du genre humain. Ils disent aux hommes, qu'en adoptant les nouvelles règles de vie qu'ils ont trouvées, ils entreraient soudain dans des voies inconnues de bon-

(1) Addres of the gênerai council of the wo^ l^imi merCs interna^ thnal association^ p. 19.

i^i LA COMMUNE.

heur et de prospérité. Avec une seconde génération les systèmes perdent de leur ampleur ; ils tendent à se restreindre, à se spécialiser pour se rendre applicables, et ceux qui les propagent se mêlent à la politique active. C'est là ce que Ton voit en 1848 avec les Proud'hon et les Louis Blanc.

Le socialisme s'est donc précisé et surtout restreint. Revenu de la prétention de refaire l'humanité tout entière, par tous ses côtés, il se borne désormais à poursuivre la transformation de Tordre économique. Ce sont les rapports du capital et du travail, les questions de crédit et d'échange, Fassiette de la propriété qui l'occupent avant tout. Et les changements quUl médite devront s'opérer dans l'intérêt d'une classe qui monopolise presque exclusivement son attention, celle des ouvriers salariés, selon son expression c< des travailleurs». Le socialisme prétend que l'ordre économique actuel est vicieux et mal établi. Le régime de la propriété individuelle étant injuste, on lui substituera celui de la possesion collective ou commune du sol. Le travail est pressuré, on l'affranchira par l'usage gratuit du capital. La classe des travailleurs a été jusqu'à ce jour absolument spoliée ; son sort est identique à celui du prolétariat dans l'antiquité. Les transformations à réaliser doivent donc, comme œuvre de réparation et de justice, lui profiter en l'élevant à la prépondérance politique et à l'indépendance économique. Tel est le résumé des doctrines socialistes, sous leur forme définitive.

La compression qui suivit le rétablissement de

Tempire réduisit les socialistes au silence et interrompitlcur propagande. Â cette époque, le socialisme avait atteint son plein développement, en tant que créateur de systèmes et de théories, car il ne connaîtra plus, du moins en France, d'écrivains puissants, de fondateurs d'école, du genre de ceux qui l'avaient porté et enfanté. Lorsque la vie politique se réveille, à la fin de l'empire, il réapparaît cependant et son agitation se mêle à celle des partis qui poursuivent un changement de gouvernement ; mais ses principaux propagateurs sont désormais d'un autre ordre et d'une autre classe que les anciens. Ce sontles ouvriers, « les travailleurs », les hommes appelés à profiter directement des changements entrevus, qui se mettent à l'œuvre pour les réaliser. Des ouvriers socialistes français et de diverses autres nationalités du continent européen, désireux de se créer des moyens de propagande, se réunirent à Londres, en septemlre 1864, dans Saint-Martin's hall avec des ouvriers anglais ( 1). Là ils jetèrent ensemble les bases de l'Association internationale des travailleurs, puis firent appel aux ouvriers du monde entier. Ils les déclaraient tous solidaires, sans acception de nationalité, et les invitaient à entrer dans les cadres de la nouvelle association, pour étudier les moyens de réaliser ces réformes, qui devaient enfin affranchir le travail du joug ducapital. Les sections de l'Internationale établies en France firent sur-le-champ œuvre de recrutement et de propagande. Dans leurs déclarations

(I) E. E. Fribourg, L'Association international des travailleurSy p. 11.

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