CHAPITRE IV
La reprise de Paris.
L'armée de Versailles s'était emparée du fort d'Issy le 9 mai et de celui de Vanves le 13. Pendant que Tattaquedes forts se poursuivait, une immense batterie avait été construite à Monlretout. Munie de 70 pièces du plus gros calibre, servies par les artilleurs de la marine, elle ouvrait le feu le 8 mai. Le saillant de l'enceinte de Paris, au Point-du-Jour et à Auteuil, sur lequel Tarmée de Versailles dirigeait sa principale attaque, se trouva de la sorte enveloppé d'un demicercle de feu. Le fort d'Issy à droite, les batteries de Breteuilet de Montretout au centre, le Mont-Valérien à gauche le couvrent d'une pluie d'obus. La batterie de Montretout qui tire, à elle seule, 2,800 coups (1) dans les vingt-quatre heures, rend absolument inte- , nable aux fédérés le terrain compris entre la rivière et les remparts. Sous sa protection le 5® corps, 6*^ Clinchamp et le 4% G** Douay franchissent la rivière et ouvrent une parallèle, en arrière des lacs du bois de Boulogne. Le 20 mai, les batteries de brèche sont armées
(1) Note sw le concours apporté par la marine pour la réprcs^ sion de Vinsurrection de Paris.
et joignent leur feu à celui des ouvrages éloignés. Le rempart de Passy au Point-du- Jour est dès lors absolument criblé. Les pièces des fédérés sont démontées, les portes d'Auteuil et de Saint-Cloud s'écroulent, des brèches s'ouvrent dans le mur d'enceinte. Le 21 mai, les Yersaillais approchent la tranchée à quinze mètres du fossé (1), en face de la porte de Saint-Gloud, et ils se préparent à donner Tassant le surlendemain. La garde du rempart est devenue tellement périlleuse que les fédérés, à Passy, ont cherché un abri, en arrière, dans les maisons, mais à l'endroit le plus exposé, au Point-du-Jour même, ils ont absolument déserté les lieux et sont partis. Le 21 mai, vers trois heures(2), M.Ducatel, piqueur desponts-et-chaussées, passe au Point-du- Jour. Il découvre l'abandon de la défense, monte sur le rempart à la porte de Saint-Gloud, agite un mouchoirblanc, crie aux avant-postes versaillais que l'entrée est libre. Le capitaine de frégate, Trêve, l'aperçoit et, suivi d'un sergent, court à lui. Une des poutrelles du pont-levis s'est abattue à travers le fossé. Le capitaine Trèvey paBse, il reconnaît que le rempart est bien réellement délaissé et il revient en donner la nouvelle. Deux compagnies du 37' de ligne de garde au tranchées, les sapeurs et artilleurs employés aux travaux, pénètrent immédiatement, un par un, dans la ville. Le génie jette une passerelle. La !'• division du 4" corps peut alors entrer tout entière. Le M** de Mao-Mahon prévenu de la surprise, donne ses ordres
(1) Lefrançais, Étude sur le mouvement communaliste^ p. 310.
(2) ^ote sur le concours apporté^ etc» Rapport du capitaine Trêve, p. 15.
LA REPRISK DE PAUIS. 187
à tous les corps. Les soldais déjà entrés, dégagent Tune après Tautre les portes d'Auteuil et de Passy, aussitôt utilisées. Sur la rive gauche, dans la nuit, le corps du G** de Cissey, aidé par des secours venus de la rive opposée, a forcé la porte de Sèvres, puis ouvert celle de Versailles. Le 22, au matin, les troupes ont pu s'avancer sur la rive droite jusqu'à la Muette et au Trocadéro, sur la rive gauche dans Grenelle, et le gros dç l'armée entre sans discontinuer, par cinq portes.
La première nouvelle de la surprise opérée par les Versaillais était parvenue au ministère de la guerre à • cinq heures. A sept heures le Comité de salut public recevait cette dépêche de Dombrowski, que Billioray lisait à la Commune. La foi dans la résistance était encore si grande parmi les adhérents de la Commune, et l'ignorance des dispositions d'attaque des Versaillais si générale, que ces premières dépêches ne convainquirent point que les remparts fussent définitivement forcés. On se dit qu'il ne sera entré qu'un petit nombre de soldats, on se flatte de pouvoir les chasser, on doute même de la réalité du fait. Sur des affirmations rassurantes émanées du commandant de la section du Point-du-Jour, à huit heures, Delescluze rédige une dépêche, que publieront le lendemain matin plusieurs journaux, dans laquelle il nie l'entrée des Versaillais et déclare que, d'ailleurs, il envoie de» ▼^«^''^rtg suffisants pour les repousser. Les Parisi nris depuis le siège l'habitude de se ce heure, et, comme la nouvel lais ne circula qu'assez U
188 Lk COMMUNE.
peut dire que la ville entière s'endormit sans la connaître. La confiance des hommes de la Commune ne se dissipa définitivement que lorsqu'à deux heures du matin (1), Dombrowski vint, en personne, annoncer au Comité de salut public que les fédérés, sous ses ordres, avaient été mis en déroute et que les Versaillais tenaient Auteuil et Passy avec de grandes forces.
Alors le péril apparut dans toute sa grandeur. Les voies qui traversent la place de la Concorde ont été seules barricadées, les autres sont ouvertes et libres. Les fédérés maintenus sous les armes se trouvent aux avant-postes ou dans les forts. On ne conserve point, à l'intérieur de Paris, de bataillons réunis, et les hommes à rassembler dorment dispersés dans les maisons. Si les Versaillais sehâtent,ils vont s'eip parer d'une grande partie de la ville, avant qu'on ait pu mettre la garde nationale sur pied et barrer des rues par des barricades. Tout le monde cherche maintenant à l'Hôtel de ville à regagner le temps perdu. Le tocsin donne l'alarme ; les clairons, les tambours, les cris, appellent partout les gardes nationaux fédérés à s'assembler. C'est le Comité de salut public qui prend la direction de la défense, avec le délégué à la guerre Delescluze qui, de son ministère, s'est transporté avec ses employés à l'Hôtel de ville (2). Chacun d'eux rédige un appel aux armes. Le Comité dit : « Que tous les bons citoyens se lèvent. Aux barrica- « des 1 l'ennemi est dans nos murs! Pas d'hésitation.
(1) Lissagaray, Hisioire^ p. 345.
(2) Idem, Les journées de mai, p. 25.
« En avaat pour la République, pour la Commune et « pour la liberté. » Deiescluze : n Citoyens ! Assez de « militarisme, plus d'États-majors galonnés et dorés « sur toutes les coutures 1 Place au peuple, aux com- « battants, aux bras nusl L'heure de la guerre révoa lutionnaire a sonné. Le peuple ne connaît rien aux « manœuvres savantes, mais quand il a un fusil à la a main, du pavé sous les pieds, il ne craint pas tous « les stratôgistes de l'école monarchique. Aux armes I « citoyens 1 aux armes I II s'agit de vaincre ou de a tomber dans les mains impitoyables des réaction- « naires et des cléricaux de Versailles, de ces misé- B râbles qui ont, da parti pris, livré la France aux « Prussiens et qui nous font payer la rançon de leurs « trahisons, n
Tout ce que la Commune comptait encore de partisans dans Paris, le 22 au matin, se trouva sur pied. Les gardes nationaux courent aux points do réunion de leurs bataillons ou bien, avec les femmes et les enfants, ils construisent des barricades. Dans les quartiers populaires, oii ils se sentent forts, ils obligeut tout le monde à travailler avec eux, ailleurs ils se bornent à requérir l'aide momentanée des passants. Sous l'eflort opéré, la ville se hérisse rapidement de barricades. Un grand nombre d'entre elles, hautes et solides, avec fossé par devaul, devieiinenl de formidables obstacles. Dans les 8°, 0', l"çt 2* arrondissemenls qui continent précisément &.ra^^Hftiv3 Versaillais sont entréS] les travau: do d||^^^^^^^m^44feudant très en ratax
barricadées que dans la soirée. Là en effet la population tout entière est hostile à la Commune et la dé» fense ne peut s'organiser que par des hommes venus d'ailleurs. Le 22 au matin les Versaillais n'avaient donc qu'à- s'avancer pour occuper, presque sans coup férir, ces quartiers qui étaient ouverts devant eux et où la population les attendait. Us ne le firent point. Les généraux gardaient un si cruel souvenir de l'imprévoyance avec laquelle ils avaient commencé la guerre contre les Prussiens et pris l'offensive à Paris môme le 18 mars, qu'ils ne voulaient plus rien livrer au hasard et rien tenter d'audacieux. Us ne s'avan- -cèrent donc qu'au fur et à mesure que le nombre des troupes disponibles leur permit d'occuper, en force et méthodiquement, des zones déterminées dans la ville. L'entrée dans Paris, par un petit nombre de portes, de toute l'armée avec ses impedimenta, était une opération tellement longue, qu'en agissant avec la prudence qu'on s'était imposée, on ne put faire dans la journée du 22 de progrès décisif. Â la nuit, lorsque l'armée s'arrêta, elle s'était seulement étendue fiur la rive droite, le long des remparts, jusqu'à la porte d'Asnières. Puis, en descendant vers la Seine, elle occupait une zone limitée par le parc Monceaux, le collège Chaptal, la gare Saint-Lazare, la caserne de la Pépinière, l'Elysée et le palais de l'Industrie. Sur la rive gauche, elle tenait une ligne qui, partant du rempart à la porte de Vanves, s'avançait en pointe jusqu'à la gare Montparnasse, touchait les Invalides et gagnait la Seine au palais Boiurbon.
Ik REPRISE DB PARIS. igt
Les hommes gui dirigeaienL la défense h l'Hôtel de ville, s'étaient tellement exagéré les mérites de la garde Dationale que, s'ils ne la croyaient plus capable de vaincre en rase campagne, ils se figuraient toujours qu'elle saurait résister avec succès derrière les barricades. Ils revinrent donc de la pauique du premier moment, lorsqu'ils virent que l'armée de Versailles n'avait su profiter des avantages de la surprise. Partout leurs partisans construisaient de nouvelles barricades ou perfectionnaient les premières. L'aiv deur, l'exaltation, la détermination de combattre, paraissaient générales au milieu d'eux. Aussi ne prète-t-on aucune attention à l'Hôtel de ville aux hommes qui se proposent comme médiateurs , ou meton à un accord avec Versailles des conditions inacceptables. Les délégués du Congrès des villes rassem- . blé à Lyon, qui offrent leurs bons offices dans la journée du 21, sont repoussés (I). Le lendemain c'est la Ligue d'Union républicaine des droits de Paris qui fait une dernière tentative. Son envoyé M. fionvalet se présenta au Comité central, siégeant en permanence à l'Hôtel de ville. Il fut d'abord assez mal reçu, Déanmoius quelques-uns des membres témoignèrent le désir de traiter avec Versailles (2), Dans la soirée trois délégués envoyés par le Comité central à la Ligue, mirent comme conJilions dW arrangement, la dissolution simultanée <le l'Asscm^HQ nationale et de la Commune, et \'a
{y) lÀtiagany, Histoire, p, 'ib'.
(!) Lanjallejr etCorriei, '"
maire, formé des délégués des grandes villes, avec mission de faire élire une constituante. La Ligue se refusa à transmettre de telles demandes à Versailles, les jugeant insensées. Le Comité central persista néanmoins dans ses prétentions, qu'il fit connaître par une déclaration insérée au Journal officiel^ le 24.
A Versailles, M.Thiers était venu renseigner l'Assemblée sur les progrès de l'armée ; il avait ajouté que les révoltés dans Paris seraient châtiés avec rigueur, mais (( au nom des lois et par les lois ». La facilité avec laquelle les troupes avaient franchi l'enceinte, puis la faible résistance des fédérés sur leurs premières positions, donnaient à croire que la lutte serait très courte. La joie était donc générale. L'Assemblée déclarait par acclamation « que les troupes de terre et « de mer, que le chef du pouvoir exécutif de la Répu- «blique française avaient bien mérité de la patrie ». Des projets de loi étaient en même temps déposés, pour reconstruire la colonne Vendôme et la chapelle expiatoire de Louis XVI.
Lorsque le 23 au matin la bataille recommença dans Paris, les deux partis avaient eu le temps de se préparer, et les Versaillais s'étaient en particulier assuré la disposition de toutes leurs forces. L'armée versaillaise portée; maintenant à 120 mille hommes, sévèrement disciplinée et aguerrie, ne rappelait en rien, au physique et au moral, les troupes qui s'étaient débandées le 1 8 mars. Non seulement elle ressentait contre les ' fédérés parisiens cette animosité qui se développe tout naturellement entre les adversaires, au combat, mais
elle s'était pénétrée contre eux des haines politiques de Versailles et de la province. Les soldats revenus d'Allemagne, qui, après une dure captivité, soupiraient au repos, étaient particulièrement irrités d'avoir à tenir de nouveaula campagne.Le renversement de la colonne Vendôme, opéré sous les yeux mêmes des Prussiens, avait paru à l'armée entière un crime de lèse-patrie et était ressenti par elle comme un outrage direct. Un certain nombre d'officiers, surtout des hauts grades et des états-majors, catholiques, monarchistes, bonapartistes d'opinion, étaient absolument emportés par les passions et les colères politiques. Les révolutionnaires parisiens, pris en bloc, n'étaient à leurs yeux que des criminels indignes de pitié ; en les châtiant, ils vengeaient le trône et l'autel de toutes les injures qu'ils avaient jamais reçues à Paris. Dans de telles dispositions d'esprit, l'armée toute entière combattait avec ardeur et sans ménagements.
L'attaque fut reprise le 23 au matin simultanément sur les deux rives de la Seine. La terrasse du jardin des Tuileries et la rue Royale à côté, protégées par la Seine et flanquées de solides barricades, sont devenues, aux mains des fédérés, une véritable forteresse. L'armée s'arrête devant cet obstacle. Elle avancera sur ses deux ailes et débordera les positions centrales des fédérés, par les terrains peu bâtis et faciles à occuper situés aux extrémités de la ville, le long des remparts. Puis, par un double mouvement de conversion, elle se rabattra vers le centre de la ville. Cependant, en opérant de la sorte, il lui fallait enlever une posi- T. m. v^x
iU LA COMMUNE.
tion très forte, la bulte Montmartre. Des batteries fixes armées de pièces de gros calibre étaient depuis longtemps construites à son sommet, de nombreuses barricades protégeaient ses abords et les rues sur ses pentes. Ainsi préparée et défendue par une population qui depuis le 18 mars passait pour former Télite des fédérés, la butte Montmartre était considérée comme la vraie citadelle de la Commune. Les Versaillais attachaient un tel prix à son enlèvement qu'ils y consacrèrent presque deux corps d'armée entiers et en firent l'objectif principal de leurs efforts de la journée.
Le 1" corps, G"^de Ladmirault, s'avance le long des remparts jusqu'à la porte de Clignancourt et la gare des marchandises du chemin de fer du Nord, il enserre ainsi la butte au nord et à l'est, et l'attaque par son côté faible. Sur ce versant en effet, des terrains vagues, des maisons basses et frêles, se prêtent mal à la défense. Pour seconder les attaques du 1" corps, le 5"% G'^ Clinchamp, s'estfait jour à travers les Batignol* les et sur le boulevard extérieur. Après avoir enlevé la mairie du 17® arrondissement et une grande barricade sur la place Clichy, il arrive de son côté, à l'ouest et au sud, au pied de la butte. Les troupes des 1«' et 5"^® corps, d'un mouvement combiné, gravissent à présent toutes les rues qui donnent accès sur la hauteur. Enveloppés par des forces supérieures, les fédérés, qui avaient d'abord vigoureusement défendu les barricades construites aux approches de la butte, perdent courage ; ils se dispersent ou se dérobent dans les maisons. Lespentes et le sommet sont à peine défen-
-dus (1), et l'assaut donné à la grande forteresse de la Commune, se termine rapidement, presque sans lutle. A une heure (2), le drapeau tricolore déployé sur le Moulin de la Galette et la tour Solférino, apprend à tout Paris la prise de Montmartre. Maîtres de la position dominante, les Versaillais descendent vers Tintérieur de la ville. Rue Myrrha, Dombrowski tombe mortellement blessé, en cherchant à rallier les défenseurs d'une barricade. Les !•', 5"*' et 4"'* corps, s'avançant en ligne, occupent successivement rôglise Notre-Dame de Lorette, la mairie de la rue Drouot, le nouvel Opéra, la Madeleine. La nuit les arrête.
Sur la rive gauche, le 2"' corps, G»^ de Cissey, soutenu par une partie de l'armée de réserve, G'^ Vinoy, s'emparait du boulevard du Maine, du cimetière Montparnasse, de la place d'Enfer et le soir s'avançait, le long du rempart, jusqu'à la porte d'Arcueil. Les progrès avaient été plus difficiles et plus lents, près de la Seine; les fédérés n'étaient délogés que tard, le soir, de la rue du Bac et ils n'abandonnaient le carrefour de la Croix-Rouge qu'au milieu de la nuit.
La perte si rapide de Montmartre avait frappé les partisans de la Commune de stupeur et de colère. Ils avaient d'abord, comme toujours après une défaite, crié à la trahison, mais sur tous les autres points la lutte tournait de même à leur désavantage : partout les fédérés pliaient et perdaient leurs barricades.
(1) Lissagaray, Histoire^ p. 363.
(2) M*^ de Mac-Mahon, Rapport sur es opérations de l'armée de Versailles,
L'insuccès était évidemment dû à un vice général. Ceux qui présidaient à la défense à l'Hôtel de ville, voyaient s'évanouir sans retour leurs dernières illusions sur les mérites de la garde nationale. Même derrière les barricades l'absence d'organisation et de discipline devenait une cause de ruine irrémédiable. La défense s'était improvisée au hasard, dans chaque quartier, sous l'impulsion des chefs de légion, des membres de la Commune ou du Comité central élus de l'arrondissement; aussi, pendant que des points sans importance avaient été soigneusement barricadés et gardés, d'autres d'une grande valeur stratégique étaient négligés. Comme les bataillons fédérés n'avaient jamais été réellement gi'oupés en corps d'armée, du côté de la Commune on ne pouvait répondre par des concentrations, pour la défense, à celles que les Versaillais effectuaient pour l'attaque. D'ailleurs les gardes nationaux s'obstinaient à ne point sortir de leurs quartiers respectifs, chacun voulait défendre sa rue . C'est qu'ils tenaient à rester sur les lieux qui leur étaient connus, prêts à se dérober au moment critique. Dès qu'ils se voyaient, sur un point, sérieusement menacés, ils jetaient en grand nombre leurs fusils, ils échangeaient leurs uniformes contre des blouses ou des vestes, puis ils rentraient chez eux. Le noyau des partisans dévoués tenait seul ferme. C'était une minorité si faible que souvent il ne restait derrière les barricades les plus importantes que de très petits groupes ou des individus isolés. Ceux-là se battaient, il est vrai, avec bravoure, cependant, s'ils étaient ca-
pables de retarder la prise du poste qu'ils défeudaieut, ila Q'étaieat nulle part assez forts pour repousser victorieusement l'attaque. L'illusion que les hommes de la Commune avaieat entretenue si longtemps de posséder dans Paris une grande armée, en dénombrant les gardes nationaux qui touchaient leur solde, s'évanouissait donc comme toutes les autres et il leur fallait bien reconnaître que le nombre de leurs vrais défenseurs était fort infésieur à celui des soldats versaillais.
Du côté de l'armée de Versailles, tout avait au contraire été prévu avec soin et on suivait âdèlement la tactique arrêtée d'avance. Les généraux, répétant en détail le mouvement qu'ils exécutaient en grand le long des remparts, se gardaient presque partout d'attaquer les fédérés de front. En s'étendantde chaque côté d'un ensemble de barricades,., ils découvraient généralement quelque issue mal défendue, sur laquelle ils sejetaient, ou bien ils se frayaient à la sapa un chemin par les cours et les jardins; ils réussissaient ainsi à tourner la position défendue et souvent à la faire tomber sans coup férir. Si cependant ils se voyaient obligés de prendre une barricade de front, ils ne l'enlevaient qu'après l'avoir démantelée à coups de canon et qu'après avoir fait monter dans les maisons voisines des soldats qvi4i aant sur les fédérés, un feu plongeant, le» tiUJAul taisaient fuir. En procé-
dant de la sorte, I^H une certaine
lenteur, oti évita^^H "nés et les
éduB^ ''^'''i^^^H maiu-
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tenaient depuis la veille qu'à leur centre, où ils conservaient toujours la terrasse des Tuileries, flanquée des barricades de la rue Royale ; mais ce rempart, qui le matin était en ligne avec leurs autres positions, formait maintenant uu cap isolé, tellement dépassé par les Versaillais, qu'il n'y avait plus qu'à l'évacuer bientôt, sous peine de perdre les défenseurs qu'on y voudrait laisser. Le jardin des Tuileries et la rue Royale aux mains des Versaillais, c'était l'intérieur de la ville définitivement ouvert, car, quelque soin que les fédérés eussent pris de multiplier en arrière les barricades, nulle part la disposition des lieux n'offrait une autre position semblable.
Aptes les événements de la journée du 23, les hommes de la Commune à l'Hôtel de ville ne pouvaient plus conserver de doutes sur l'issue de la lutte ; aussi avaient-ils perdu leur confiance de la veille et voyaient-ils clairement que leur défaite se consommait. Ils se sentaient donc perdus sans retour, car ils étaient dans une situation à ne pouvoir ni traiter avec le vainqueur, ni en espérer merci.
Ils avaient d'abord conquis leur popularité en flattant les anciens préjugés chauvins de la population de Paris, en lui répétant sans relâche que les défaites subies n'étaient dues qu'à la trahison et à l'incapacité des chefs. Us avaient indistinctement traité tous les généraux, ceux de la Défense nationale comme ceux de l'empire, de lâches et de capitulards pour avoir été vaincus. Us n'avaient cessé de prétendre qu'eux, par leur supériorité de courage, de
dévouement, de foi en la patrie, de cooQaQCô dans la valeur du peuple, auraieat sûrement triomphé et, daus tous les cas, ae se seraient jamais rendus. Kt maintenant qu'ils étaient à leur tour absolument vainous, pouvaient-ils donc se contredire au point de demander merci à ces mêmes généraux qu'ils avaieqt poursuivis de leurs sarcasmes et de leurs mépris ? D'ailleurs toute tentative de fléchir le parti vainqueur eût été une humiliation encourue en pure perte ; il n'y avait ni transaction, ni pardon à en attendre. Le conflit, en s'envenimant, avait fini par toucher ces points qui excitent les haines les plus implacables entre les hommes. La persécution infligée au culte catholique et à ses ministres avait de part et d'autre déchaîné les fureurs du fanatisme. L'antagonisme des pauvres et des riches, la haioe des hommes de différente condition les uns pour les autres, avaient été développés par ceux qui, au sein d'une démocratie où les droits sont égaux et les fortunes mobiles, avaient prétendu faire des ouvriers mis à part, une classe distincte, « le prolétariat », ennemie des capitalistes et des patrons, formant une autre classe tranchée, « la bourgeoisie ». Et aussi bien, en réponse à ces prétentions que les socialistes avaient affichées de remettre la direction de la société reconstruite à nouveau k ce qu'ils appelaient « le prolétariat s , toutes IC ices de la société telle
qu'elle est, s'abalUyl '^-ommune, avec la
cruelle énergie à^M '^^ ^ '*t
Le langage tenu à TAssemblée de Versailles ne laissait du reste aucun doute aux partisans de la Commune sur le sort qui les attendait après la défaite. M. Thiers pouvait être plus contenu que les députés monarchistes, il pouvait chercher à restreindre les châtiments qu'ils voulaient étendre, mais ensemble ils s'accordaient pour qu'après la répression par les armes, vinssent les condamnations judiciaires. Ceux de la Commune avaient donc en perspective la prison ou la déportation, si d'ailleurs ils n'étaient tués auparavant. Car les exécutions sans jugement des journées de juin 1848 et celles qui avaient suivi la marche des fédérés sur Versailles en avril, indiquaient assez que, dans une lutte comme celle qui se poursuivait, la chaleur du combat entraîne immédiatement aux vengeances sommaires. En effet, quoique le M"* de Mac-Mahoa (1) eût prescrit d'épargner les prisonniers, dès le lendemain de l'entrée dans Paris, le 22 mai, on avait commencé à en fusiller; non point seulement au feu, dans toute l'excitation du combat, mais en arrière de la ligne de bataille. Au parc Monceau, on fusillait déjà des hommes qu'on amenait désarmés, et même on leur adjoignait des femmes (2). Dans les rues voisines des Champs- Elysées, à la fin du combat, les fédérés, trouvés cachés dans les maisons, étaient entraînés au dehors et immédiatement passés par les armes (3).
(l)M'^deMac-Mahon, Enquête parlementaire sur te\S mars, p. 183.
(2) M»» do Compiègnc, Chasses et guerres, p. 213.
(3) Catulle Mondes, Les soixante-treize journées de la Commune , p. 304.
LA REPRISE DE PARIS 20i
Les mêmes faits se répètent le 23 (1), particulièrement à Montmartre. Après le 18 mars l'Assemblée et le gouvernement de Versailles, pour recruter des forces contre l'insurrection triomphante, avaient fait un appel pressant aux gardes nationaux de la province. Ils demandaient des volontaires qui, dans chaque département, devaient être organisés à part et former un bataillon. Une solde de un franc cinquante par jour leur serait allouée. Le nombre des hommes qui s'offrirent fut* des plus restreints, si bien qu'après avoir écarté les vagabonds et les indignes qu'attirait l'appât de la solde (2), on ne put former en tout à Versailles que deux petits bataillons, l'un dénommé des volontaires de la Seine et l'autre des volontaires de Seine-et-Oise. Les volontaires étaient naturellement animés contre la Commune de passions ardentes, aussi ceux de la Seine se montrèrent-ils des plus acharnés au combat et à la répression. La rue Marcadet à Montmartre qu'ils contribuèrent à enlever, devint le théâtre d'un véritable carnage (3). On y fusillait non seulement les fédérés pris les armes à la main (4), mais encore des hommes qui, après avoir jeté leurs fusils, étaient rentrés chez eux et qu'on arrachait aux supplications de leurs familles (5).
(1) Catulle Mendès, F.es soixante-treize journées de la Commune y p. 313, 314.
(2) M" deCompiègne, Chasses et guerres^ p. \Tl. — Albert Hans, Souvenirs cCun volontaire^ p. 30.
(3) De Grandeffe, Mobiles et volontaires de la Seine, p. 265.
(4) M" de Compiègne, Chasses et guerres, p. 220.
(5) Idem, ibid.y p. 217.
Le commandant du bataillon, Durieu, tuait les prisonniers de sa propre main à coups de revolver (1). Les hommes de la Commune, à Theure de la défaite, éprouvaientdoncd'effroyablesangoissesetpar delà, dans l'avenir, ils n'ont point d'espérance. Leur domination est passée sans retour, car jamais ils ne retrouveront une occasion comme celle qui s'était offerte le 18 mars. Tous ces sectaires qui avaient pensé triompher par la force et l'audace, tous ces rêveurs qui persistaient à croire leurs conceptions sociales réalisables, sentaient avec désespoir que le cours des choses humaines allait reprendre sa marche accoutumée. La rage était surtout sans bornes de tous ceux qui perdaient l'espérance de voir la Commune redresser, en leur faveur, ce qu'ils appelaient la dureté et Tinjustice du sort. Il ne s'agissait plus ici dldées et de principes, mais d'appétits et de besoins. Tous ces hommes avortés, déclassés ou véreux, tous ces envieux, ces ambitieux déçus, toute cette lie et ce déchet humain que renferment les grandes villes, qui montent à la surface dans les temps troublés et qui, sous la Commune, étaient parvenus jusqu'au gouvernement, tous ceux-là, en voyant s'évanouir l'ère de prospérité et de jouissance qu'ils avaient attendue, tombaient en frénésie. Depuis longtemps, dans leurs déclarations, leurs discours, leurs journaux, les hommes de la Commune avaient promis de résister jusqu'à la fin quoiqu'il arrivât et, en cas de défaite, de s'ensevelir sous des ruines. Le 23 mai au soir, ils se
(1) De GrandefTe, Mobiles et volontaires de la Seine, p. 265. — Albert Hans, Souvenirs cTun volontaire versaillais, p. 104.
sentent définitivement vaincus, et leur rage, leur désespoir, toutes leurs passions déchaînées, vont tenir ces promesses.
Cependant aucun des agents dont on avait vanté d'avance les effets terribles, les mines dans les égouts, les substances chimiques détonantes, ne sont prêts à employer. La commission scientifique n'a pu les faire sortir de l'état de projets à l'étude et les rendre praticables, ou l'entrée imprévue des Versaillais dans Paris a privé du loisir de les utiliser. Comme on a improvisé à la hâte la défense et les barricades, on improvisera la destruction. La Commune a réquisitionné dans Paris les matières inflammables, elle s'est surtout procurée du pétrole, et le moyen d'amonceler des ruines le plus sûr dans ses effets, qui se présente maintenant à l'esprit, est l'incendie.
Le Comité de salut public, par un arrêté inséré au Journal officiel^ prescrivait le 23 mai à la garde nationale de brûler immédiatement toute maison, d'où partirait contre elle « un seul coup de fusil ou une « agression quelconque ». Du reste aucun incendie n'a dû être la conséquence decet ordre. Les fédérés restaient partout sur la défensive, nulle part ils ne furent assez forts ou assez hardis pour enlever et incendier les maisons d'où les soldats tiraient sur eux. Car autrement ils ne subirent aucune agression des habitants. Même dans les quartiers les plus hostiles, la population attendit passivement sa délivrance de l'armée. Il n'y eut d'exception que sur un seul point, rue de Grenelle.
Là des gardes nationaux du 17** bataillon (1), parmi 6UX M. Derouchoux, de la conspiration des brassards, qui fat blessé à mort et M. Vrignauld, rédacteur du Bien public j un des journaux supprimés, attaquèrent les fédérés, avant Tapparition, dans le quartier, des troupes versaillaises, et surent se maintenir jusqu'à leur arrivée.
Delescluze avait prescrit de son côté, comme délégué à la guerre, démettre le feu aux maisons qui flanquaient les barricades, lorsqu'on croirait ainsi pouvoir arrêter les assaillants ou prolonger la défense (2). Un grand nombre des maisons qui seront détruites touchaient, il est vrai, aux barricades et, en les incendiant, les fédérés durent avoir en vue, dans plusieurs cas, les instructions reçues de la guerre et ils pensèrent assurer leur défense. Mais comme aussi, le plus souvent, ils allument le feu au moment môme de se retirer, ou, après avoir incendié les maisons contiguës aux barri* cades, portent la flamme à l'aveugle dans toutes les directions, sans'qu'il puisse en résulter d'utilité pour la défense, il est visible que le feu alors était bien mis dans le seul but de causer des ruines. Quelque odieux que fussent des ordres d'incendie donnés d'une manière générale, comme punition <c d'un seul coup de fusil » ou pour l'avantage problématique à en retirer dans le combat, ils dissimulaient encore leur caractère sous un prétexte d'utilité militaire, mais en voici venir
(1) Louis Fiaux, Histoire, p. 495. — Edouard Moriac, Paris sous la Commune, p. 352.
(2) Charles Beslay, Mes souvenirs, p. 412. — Charles Beslay, La vérité sur la Commune, p. 141.
d'autres OÙ la destruction sera déchaînée sans détour, crûment pour elle-même.
Bergeret s'était établi aux Tuileries le 21 mai, avec un certain nombre de bataillons fédérés et, dans les journées des 22 et 23, gardait l'importante position formée par le jardin et la terrasse. Le 22, il avait fait fusiller, sous ses yeux, trois hommes restés inconnus, et M. Koch, un pharmacien delaruede Richelieu, qui avait voulu empêcher la construction d'une barricade devant sa boutique (1). Le 23 dans l'après-midi, il se rendit à l'Hôtel de ville et y reçut du Comité de saint public la permission (2) de briller le palais des Tuileries. A son retour il assembla ses officiers pour leur donner ses instructions. Le colonel fédéré Bé* not, de son état gai'çon boucher, se chargea de les exécuter (3) . Des bonbonnes de pétrole et des barils de poudre avaient été amenés dans la cour. Des escouades de fédérés parcoururent les appartements, enduisant de pétrole les tentures, les lambris et les parquets. Des poudres furent montées au premier étage, au centre du palais, dans la salle des Maréchaux. Les préparatifs demandèrent du temps ; lorsqu'ils furent terminés, vers neuf heures du soir, Bergeret et les gardes nationaux évacuèrent les lieux, ne laissant en arrière que Bénot et ses aides (4). Le feu mis par ceux-ci aux deux extrémités, converlll
il) Procès Boudin, Gazelle des TribunnilX.
(3) Liasagaray, llistoin, p. Ï75.
(3) Déposition Viclor-ClÉtnent ThomM'^t la rue Saxo, Gaênin, p. 19*.
) Déposition Viclor-ClémejU:^
T. lU.
rtli^idementré- ^
difice en un vaste brasier. A minuit les flammes atteignirent le pavillon central, les poudres dans la salle des Maréchaux (1) firent explosion, et une immense gerbe de flammes et d'étincelles jaillit dans les airs. Pendant que Bergeret gardait le jardin des Tuileries, Brunel s'était établi rue Royale. Au bout de la rue, sur la place de la Concorde, se dressait une des barricades construites par Gaillard; Brunel avait luimême solidement barricadé l'entrée du faubourg Saint- Honoré, et intercepté le passage, en face de la Madeleine, par ime troisième barricade. La rue Royale ainsi fortifiée et soutenue par la terrasse des Tuileries à côté, formait une position tellement solide que Brunel s'y maintenait pendant les journées des 22 et 23. Cependant sa position devint des plus critiques le soir du 23. Les Yersaillais étaient parvenus en force sur les boulevards, d'où ils menaçaient son flanc et ses derrières. Déjà les troupes, maîtresses de l'église et de la place de la Madeleine, échangeaient une fusillade incessante avec les défonsours dos barricades de la rue Royale. Bruuel, ainsi pressé, allume l'incendie (2). Douze maisons des rues Uoissy-d'Anglas^ Saint-Honoré, faubourg Saiut-Uonoré et Royale sont successivement envahies par le feu et, outre au tres,dans cette dernière rue, la maison môme où Bruuel avait mis son quartier général, une taverne anglaise. A Tangle de la rue Royale et du faubourg Saiut-Honoré, sept personnes que la terreur de la fusillade avait fait réfu-
(1) John Mottu, Les désastres de Paris, p. 9.
(2 Berthau dln , Cercle de la rue Royale, Aof^poH, p. 85.
gier dans les caves périssent sous les ruines (1). Du reste l'embrasement devait 6tre inntile à ses auteurs. Les bataillons commandés par le colouel fédéré Spinoy, sur la place Vendôme, meuacés par les Versaillais parvenus au nouvel Opéra et à la rue de la Paix, se sont débandés et la rue Royale définitivement tournée est devenue intenable. Brunel, après l'iacendie de la maison où il s'était primitivement établi, avait occupé le ministère de la Marine, à l'angle de la rue Royale, sur la place de la Concorde. Vers onze heures du soir, il reçoit du Comité de salut public l'ordre écrit de détruirp l'édiflce. Des barils de poudre et de pétrole sont prêts dans les cours. Cependant le ministère sert d'ambulance. Le docteur Mahé, qui soigne les blessés fédérés, déclare qu'il est impossible de les évacuer, les moyens de transport manquent. Brunel consent à envoyer un de ses officiers demander au Comité de salut public de nouvelles instructions. L'officier revient, mais avec l'ordre plus péremptoire que jamais de détruire le ministère (2). Sans se troubler, le docteur Mabé qui a déjà gagné du temps, secondé par d'anciens employés du, ministère restés à leur poste, retarde par tous les moyens l'enlèvement des blessés. Brunel n'ose attendre, crainte d'être définitivement cerné, et il se retire sans accomplir la destruction.
A» Palais-Royal, le chef de la 1" légion, Bour- BÎer, çaii lu. taa sur l'ordre du Comité de salut pu-
208 hk COMMUNE.
blic (1). Les flammes menacèrent un instant le Théâtre-Français et les galeries qui entom^ent le jardin. Cependant les fédérés ayant rapidement vidé les lieux, les habitants du quartier, aidés par les soldats, purent organiser des secours et se rendre maîtres du feu. L'aile sud du palais fut seule consumée. Dans la rue de Rivoli, le ministère des finances était livré aux flammes; il devait brûler pendant plusieurs jours et être entièrement détruit. Enfin à trois heures du matin des gardes nationaux fédérés entrés dans le pavillon Richelieu du nouveau Louvre (2), qui a vue sur la place du Palais-Royal, incendiaient, avec du pétrole, la bibliothèque dite de l'Empereur. Les 80 mille volumes, comprenant plusieurs suites de livres rares et des collections uniques, furent perdus. (3).
Sur l'autre rive de la Seine, Eudes, à titre de commandant d'une brigade de réserve, occupait le palais de la Légion d'honeur avec son état-major, depuis le 22 avril. Le palais avait subi un véritable pillage, l'argenterie avait été envoyée à la Monnaie, la maîtresse d'Eudes avait emporté une partie du linge et des objets mobiliers (4), des médailles en argent et des croix avaient été soustraites par des officiers de l'état-màjor (5). Le 22 mai le 135® bataillon et la légion des
(1) Procès Rey et Damarey. Déposition de Fournier, concierge du Palais, Gazette des Tribunaux^ 3-4 mars 1873.
(2) Procès Bénot. Déposition d'Anglo, portier de la bibliothèque, Gazette des Tribunaux f 13 novembre 1872.
(3) Baudrillard, Rapport sur les pertes éprouvées par les biblio^ théquesj etc.
(4) Georges d'Heylli,Ia Légion d'honneur et la Communey p. 33.
(5) Article Caria du journal la Fédération^ cité par M. Maxime Du Camp, Les convulsions de Paris^ t. U, p. 443.
Eiifants-perduB se mirent à organiser la défenso du faubourg Saint-Germain dans le voisinage ; maiâ le lendemain ils durent reconnaître gue les VersaiMais avançaient d'une manière irrésistible. Obligés d'à* bandonner le quartier, ils le brûleront. Eudes était membre du Comité de salut public, de qui émanaient les ordres d'incendie, et sur les lieus où il commandait en propre, il semble avoir voulu se signaler. Les fédérés sous ses ordres placés dans un quartier hostile de palais et d'hôtels, se montrent de leur cAté animés d'une fureur de destruction toute particulière. Lo 22 ils avaient saccagé plusieurs maisons et fusillé ua concierge qui leur témoignait de l'inimitié (1). Le 23, dans l'après-midi, ils enduisent de pétrole le palais de la Légion d'honneur, la caserne d'Orsay, la Caisse des dépôts et consignations et l'immense palais servant de siège au conseil d'État et à la Cour des comptes ('2). Dans ce dernier édifice les dépôts do papiers, les bibliothèques, les archives alimenteront à souhait l'incendie. Après avoirainsi préparé les édifices publics situés le long de la Seine, du côté droit de la ruo do Lille, ils se jettent du côté gauche, sur les maisons et les hôtels particuliers, en s'avançant jusque dans la rue du Bac. A cinq heures l'incendie so déchaîne, le premier dans Paris el, iiidépeudammeiit des monuments publics, s'étend à vingt-deux maisons do la ruo de Lille et à sept de la rue du Bac (3).
(I] Procès des pétroleuses. Déposition fcmmu TliomiS.
(2) Procès Benont Decamp, Gazette îles Ti-tbunnux, Il aoùl IN73.
(:i) JoUn Mottu, lits <kH '■ "■ïi'w, eic-, p. S.
Au caïrefour de la Croix-Rouge deux maisons sont livrées aux flammes et, dans les rues Va vin et Notre- Dame des Champs, Lisbonne, le chef de la 10* légion, fait sauter et brûler tout un pâté de constructions (1).
Le Comité de salut public a encore envoyé Tordre de mettre le feu à Notre-Dame et à THôtel-Dieu (2). L'hôpital contenait six cents malades. Les médecins protestent avec indignation contre un pareil ordre. L'officier qui en est porteur consent à retourner à l'Hôtel de ville demander de nouvelles instructions. Sur ses représentations, le Comité de salut public accorde un sursis de vingt-quatre heures, qui permettra d'évacuer les malades. Le lendemain le quartier tomba au pouvoir de l'armée de Versailles et toute destruction devint impossible. Cependant, au reçu de l'ordre d'incendie, les fédérés avaient, sans attendre, entassé les livres, les chaises, les balustrades à l'intérieur de Notre-Dame et enflammé par-dessus du pétrole, lorsque le docteur Brouardel accourt de l'Hôtel-Dieu et, secondé par les internes et des habitants du quartier, réussit à éteindre le feu (3).
Pendant que les incendies s'allumaient, le procureur de la Commune, Raoul Rigault, se rendait à la
(1) Dauban, Le fond de la société sous la Commune, p. 376. — Procès Lisbonne. Déposition des témoins D' Billard et M. Biset, boulanger, Gazette des Tribunaux, 6 déc. 1871.
(2) Edgard Rodrigues, Le carnaval rouge. Récit Victor-Clément Thomas, p. 273.
(3) Fontonlieu, Les églises de Paris sous la Commune, p. 23. — Camille Pelletan, Le Comité central et la Commune, p. 167. — John Furley, Épreuves et luttes d^un volontaire neutre, p. 495.
prison de Sainte-Pélagie. Entré au greffe, & dix heures du soir, il se fit amener Gustave Ghaudey.
Gbaudey était un ancien républicain proscrit au 2 décembre, un bomme courageux et désintéressé, qui en défendant les idées qui lui étaient particuliëi'es, n'avait jamais craint de rester isolé ou même de se faire des ennemis au sein de son propre parti. Il s'était trouvé en communauté de vues, le 4 septeipbre, avec les bommes entrés au gouvernement et les avait soutenus, d'abord comme maire du 9* arrondissement, puis comme adjoint à l'Hôtel de ville. Gela seul suffirait à exciter l'inimitié du parti de la Gommune, dont la haine contre les hommes du 4 septembre était devenue la passion dominante. Gbaudey s'était depuis longtemps adonné aux études économiques . Il était fédéraliste et ne concevait une organisation parfaite de la république que sous la forme fédérale. Il avait assisté à plusieurs des congrès tenus en Suisse par rinteruationale à son origine. Il s'était activement mêlé aux débats et, dans les scissions survenues, était resté en butte aui rancunes de ceux qui devaient adhérer plus tard à la Commune. Puis, comme les membres de la Commune se cherchaient des ancêtres et des précurseurs, et que Proudhon était un de ceux dont il^^HHUent relever, Gbaudey, ancien ami et . ,«^dM|j^^^^^^|Ui. de Proudbon, leur était de- ^ÉB^^^^^^^^^h wn adhésion au gou-
Cependant toutes ces raisons d'inimitié étaient inavouables et ne pouvant être invoquées au grand jour, n'eussent fourni de prétexte à une détention prolongée et au procès qu'on annonçait; aussi les ennemis de Ciiaudey avaient-ils trouvé contre lui un chef d'accusation précis, c'était d'avoir exercé l'autorité à THôtel de ville le 22 janvier en l'absence du préfet, M. Jules Ferry et, à ce titre, d'avoir ordonné le feu contre les gardes-nationaux du parti de la Commune venus sur la place. Cette accusation n'avait rien de fondé, puisque l'Hôtel de ville était pourvu d'un commandant militaire qui, pour repousser l'agression dirigée contre lui, avait eu tout pouvoir de donner des ordres et en était directement responsable. Quoiqu'il en fût, les ennemis de Chaudey ne parlaient de sa conduite au 22 janvier que comme celle d'un meurtrier, passible du dernier châtiment. C'était surtout là le langage des Blanquistes qui, dans la circonstance, poursuivaient une vengeance particulière, car c'étaient eux qui avaient provoqué et conduit l'insurrection du 22 janvier. Ce jour-là un des leurs, Sapia, avait été tué sur la place de l'Hôtel de ville, à la tête des insurgés. Raoul Rigault avait été Tami de Sapia ou du moins il le prétendait. Toujours est-il que sous prétexte de venger la mort de Sapia, il s'est servi du pouvoir absolu qu'il exerçait dans les prisons poi assassiner Chaudey, ' ^
Lorsque Chaudey fut amené au greffe de Sainte-Pô-^ lagie, Rigault, l'interpolant brutalement, lui dit qu'il venait faire exécuter les otages da^^ jriaoa et qu'il^ .
allait être fusillé. Cbaudey répondit qu'en le tuant, non seulement il commettrait un assassinat, mais qu'il compromettrait la sainteté de la cause républicaine à laquelle ilsétaiont également attachés et qu'il ne voudrait pas, en agissant ainsi, courir le risque de perdre la république. Rigault lui dit : « Vous ne vouliez pro- « bablement pas perdre la république, mais vous vou- ■ liez certainement nous anéantir nous autres, lors- « que le 22 janvier, à l'Hôtel de ville, vous fîtes tirer it sur le peuple. » Chaudey expliqua qu'il n'avait jamais eiercé à l'Hôtel de ville que des fonctions civiles et qu'il n'était point responsable des ordres donnés par l'autorité militaire, agissant en dehors de lui, sous sa propre responsabilité. Rigault coupa court à toute discussion, en disant que cela était possible, mais qu'il n'en allait pas moins être fusillé avec les autres otages de la Commune.
Pendant ce temps, les aides que Raoul Rigault avait trouvés à la prison, un détenu pour faux Préaut de Vedel, Clément et Gentil, deux employés nommés par la Commune, étaient allés quérir le peloton d'exécution. Ils eurent peine à le former, les fédérés de garde à la prison ayant d'abord refusé de se prêter à gae qu'on exigeait d'eux. Ils revinrent enfin Aommes. Cb»iidey rappela à Raoul Rigault pe femme enfant. Rigault répondit
jlait îudifl que, d'ailleurs, quand
■nême, ils ne lui fe- T, emmené dans le idement au pelo-
L'armée se bat maintenant dans une atmosphère imprégnée de l'odeur des incendies et remplie de fumée, entre les hautes murailles de rues étroites, où le combat, par les embûches possibles, a qnelque chose de plus irritant que partout ailleurs. A l'emportement de la lutte, s'ajoute la fièvre que lui communique la population qui l'entoure. La répression prend un caractère implacable, toute pitié s'évanouit. Les exécutions de prisonniers n'avaient encore été que des exceptions et le fait d'une petite minorité, maintenant les ordres sont dounés, à tous les chefs de corps et aux offîciers, de fusiller les hommes saisis les armes à la main, et les exécutions sommaires seront permanentes jusqu'àla fin de la lutte. On ne fusillera cependant point tous les hommes pris au combat, car leur nombre sera trop considérable et il est encore des officiers qui se gardent des exécutions. La proportion des fusUléSj parmi les prisonniers faits, dépendra dans chaque cas du degré de colèxe ou de mansuétude des combattants. Tout est laissé, dans le premier moment, & la discrétion, non seulement des oMciers de tout grade, mais même à celle des soldi leur gré, du sort' des hommes qui les mains (1).
Du côté des partisans de la Comi n'y a plus aucune merci à attend vaut la lutte, il n'y a plus qu'à se faii derladé&ite, sans espoir de vaincre s'éclaircissf Mus en plus. M
(1) Albert -ntotontairu,
cations coQtre « les communards », demandant leur sangi leur extermination. Une colère aveugle, un besoin de châtiment immense s'emparent tout à coup de ' la population, qui jusqu'alors s'était mainlenuo dans une grande réserve. La bataille recommençant le 24 au matin se livre dans les rues les plus populeuses. Les barricades ont été tellement multipliées, qu'il n'est pas un point qui, à son heure, ne soit soumis aux horreurs du combat. Les habitants sont depuis deux jours sans nouvelles, emprisonnés dans les maisons au milieu des barricades, souvent afTamés, n'ayant pu faire de provisions (I). Depuis les incendies chaque habitant voisin d'une barricade a vu dans les fédérés sous ses fenêtres, des incendiaires en expectative et s'est attendu à être brûlé. Lorsque le combat s'engage, le bruit aigre et strident du canon tiré sur le pavé, dont les murailles répercutent et prolongent l'écho, l'explosion des obus, le sifflement des balles, puis la fusillade rapprochée et incessante, sèment partout l'effroi et produisentune surexcitation maladive. Les éclats d'obus et les balles qui percent les devantures des boutiques et les contrevents, brisent les carreaux, frappent les plafonds, rendent les ifcmmes absolument folles de terreur. Les locataires L réfugient tous ensemble dans les lit dans les réduits les plus à l'élipiteut au dehors, pleins d'une ■■ntre les fédérés qui s'éloi-
L'armée se bat maintenant dans une atmosphère imprégnée de Todeur des incendies et remplie de fumée, entre les hautes murailles de rues étroites, où le combat, par les embûches possibles, a quelque chose de plus irritant que partout ailleurs. A l'emportement de la lutte, s'ajoute la fièvre que lui communique la population qui l'eatoure. La répression prend un caractère implacable, toute pitié s'évanouit. Les exécutions de prisonniers n'avaient encore été que des exceptions et le fait d'une petite minorité, maintenant les ordres sont donnés, à tous les chefs de corps et aux officiers, de fusiller les hommes saisis les armes à la main, et les exécutions sommaires seront permanentes jusqu'àla fin de lalutte. On ne fusillera cependant point tous les hommes pris au combat, car leur nombre sera trop considérable et il est encore des officiers qui se gardent des exécutions. La proportion des fusillé^ parmi les prisonniers faits, dépendra dans chaque cas du degré de colère ou de mansuétude des combattants. Tout est laissé, dans le premier moment, à la discrétion, non seulement des officiers de tout grade, mais même à celle des soldats qui décident, à leur gré, du sorf des hommes qui leur tombent entre les mains (1).
Du côté des partisans de la Commune, on sait qu'il n'y a plus aucune merci à attendre, qu'en poursuivant la lutte, il n'y a plus qu'à se faire tuer pour retarder la défaite, sans espoir de vaincre. Aussi les rangs s'éclaircissent-ils de plus en plus. Mais alors le petit
(1) Albert Hans, Souvenirs d'un volontaire, p. 165.
Là reprise de paris. 217
nombre gui se maintient au combat, formé d'hommes animes de convictions ardentes ou parvenus au. paroxysme de la surexcitation, déploie-t-il une énergie extraordinaire. Derrière chaque barricade, des hommes restent fixés au pavé, sous les balles ou les obus, et» dédaigneux de la vie, combattent jusqu'à ce qu'ils soient tués. Ceux qui sont pris et passés sommairement par les armes meurent, pour la plupart, la tête haute, en défiant les soldats.
La même désertion qui s'était opérée» au milieu des fédérés s'était produite parmi leurs élus. Le 22 au matin, il ne se présenta à THôtel de ville qu'une vingtaine des membres de la Commune(i) ; sauf un certain nombre qui prenaient part à la lutte sur le terrain, les autres s'étaient déjà dérobés. Les membres venus à rnôtel de ville s'étaient réunis, mais se voyant si peu nombreux avaient renoncé à tenir séance. Félix Pyat, après un dernier discours, disparaissait pour ne plus revenir (2) ; Cluseret, bientôt après, se réfugiait luimôme en lieu sûr (3). L'Assemblée qui s'était appelée la Commune et qui, depuis le 26 mars, avait été le gouvernement, était donc définitivement morte. Pendant la lutte, un groupe flottant de membres de la Commune, qui ne dépasse jamais la vingtaine (4), s'agite et discute en permanence. Il comprend les courageux qui vont, où il en est besoin, soutenir les combattants
(1) Lissagaray, Histoire, p. 351.
(2) Idem, ibid, p. 352.
(3) Lefrançais, Étude sur le mouvement communalistey p. 313.
(4) Idem, ibid. p. 333. — Bcslay, Mes souvenirs^ p. 412. — Lissa» ^aray, Histoire, p. 397.
hommes du 66^ bataillon, qu'il avait précédemment menacé de punition. Il est saisi, conduit boulevard Voltaire, au bureau d'un commandant. On Taccuse de trahir; on demande. sa mort. Il se défend et prouve qu'il a loyalement servi la Commune. Les hommes entrés dans la salle, le reconnaissent innocent, ils consentent à le laisser libre, mais les autres, audehors, ne veulent entendre à rien. Delescluze venu sur les lieux essaye en vain de les calmer. Ils menacent tous ceux qui s'opposent à l'exécution immédiate de leur vengeance, entraînent le comte de Beaufort dans un terrain vague et le passent par les armes.
Aux édi&ces livrés aux ilammes dans la nuit du 23, les fédérés en ajoutaient de nouveaux dans la journée du 24. Ils devaient poursuivre ainsi, jusqu'au dernier jour, leur œuvre de destruction. Ferré, avant d'abandonner la Préfecture de police qu'il occupait comme délégué à la sûreté, y fit préparer l'incendie, ainsi qu'au Palais de justice à côté. Le pétrole fut répanda sur divers points, pour mieux assurer la ruine de l'ensemble des constructions. Des circonstances fortuites et la promptitude avec laquelle les secours purent être organisés au départ des fédérés, limitèrent cependant les ravages du feu. L'ancienne Préfecture de police, les cours d'assises, la salle des Pas-Perdus, une partie de la bibliothèque des avocats, les chambres correctionnelles, le bureau de l'État civil, furent seuls détruits. Le matin, pendant que les préparatifs d'incendie se poursuivaient, Ferré se rendait au Dépôt de la Préfecture de police. Il y prit Georges Veysset,
LA BGPRISB DE PARIS. SSt
déteuu comme agent versaillais, le conduisît sur le terre-plein du Pont-Neuf et le fit fusiller par un peloton des Vengeurs de FIourens(l}. Le corps fut ensuite jeté à la Seine. Ferré demanda au Dépôt de nouveaux prisonniers. Les gardiens trouvèrent des prétextes pour ne pas les livrer et surent gagner du temps (2). L'incendie s'étendait à des b&timents où on avait placéde la poudre et qui pouvaient sautor, les soldats veraaillais apparaissaient sur les quais, près du Pont- Neuf; aussi Ferré, laissant à eux-mêmes les otages, sa retira-tril précipitamment avec les fédérés. Dès l'avantveille, il avait envoyé l'ordre au directeur de la prison de la Saaté de fusiller les otages qu'il détenait, si les Versaillais cherchaient à s'emparer du quartier (3). Le directeur et ses employés désobéirent, le moment venu, et sauvèrent leurs prisonniers.
Cependant le 34, dans l'après-midi, l'Hôtel de ville se trouva menacé. Quoiqu'il fût encore entouré de barricades, les larges voies qui y conduisent, par lesquelles les Versaillais avançaient graduellement, rendaient une plus longue défense incertaine. Après . délibération des membres de la Commune présents sur le lieu, on décida, malgré l'avis de Delescluze (4), qui jugeait la retraite prématurée, de se transporter,
(1) M"' de ForsanB-VayBset, Georg
(!) Procès des m/^mLfea de ta (;ajgg^^^lro Ferré, tioD du témoin B
(31 Procès dm membrax tion du c^iuine ~ Déposition de CaulleUJ
{*) tii^H —
dans les quartiers dévoués, voisins de Belleville, à la mairie du XP arrondissement, boulevard Voltaire. Le Comité de salut public, le délégué à la guerre, le délégué à la sûreté, allèrent en effet s'y installer, pendant que le Comité central retournait siéger rue Basfroy, derrière la Bastille. Les hommes qui abandonnaient l'Hôtel de ville avaient résolu d'en faire un monceau de ruines. En effet, le soin et Tabondance avec lesquels le pétrole fut répandu et le temps que l'incendie eut de s'étendre^ avant la retraite des fédérés, amenèrent son entière destruction. Cette perte devait être particulièrement sensible aux Parisiens, qui associaient le monument aux événements les plus mémorables de leur histoire. Avec lui, périrent quelques-unes des plus belles œuvres des peintres contemporains et une riche bibliothèque. Le feu était mis en même temps, aux alentours de THôtel de ville, à la mairie du IV® arrondissement, qui fut en partie consumée, au théâtre Lyrique, qui le fut en entier, et à plus de trente maisons de la place de Grève, de Tavenue Victoria, de la rue de Kivoli, du boulevard Sébastopol et des rues adjacentes. Ce quartier devint dans Paris un nouveau centre d'où se répandirei^t l'horreur et répouvante.
Sur les boulevards, l'incendie dévorait le théâtre de la Porte Saint-Martin et trois maisons dans le voisinage.
Le recul opéré par les hommes de la Conunune, en se retirant à la mairie du XI^ arrondissement, marquait un nouveau pas vers l'abîme. L'abandon
de l'HAtel de ville augmentait le découragement parmi les gardes nationaux fédérés et portail à son comble la désorganisation, en déplaçant le centre où l'on avait accoutumé d'aller prendre les ordres. A la mairie du XI* arrondissement, ou se trouvait en camp-volant, tout sentait la déroute. A deux heures, on 7 apprend la perte du Panthéon (i). C'était une des positions sur lesquelles les insurgés de juin 1848 s'étaient le plus longtemps défendus, qui passait, eu conséquence, pour devoir défier de longues attaques. Elle vient d'être au contraire rapidement enlevée par les Versaillais. Sa chute est ressentie comme un désastre. On crie de nouveau à la trahison (3). Delescluze cherche à ranimer les courages. Il dit que tout n'est pas perdu. Il propose aux membres de la Commune, du Comité central, aux officiers présents à la mairie, de passer en revue, sur le boulevard Voltaire, les bataillons qu'on pourra réunir, puis de reconquérir les positions perdues. Cette proposition est acclamée, on s'exalte. Mais il faut bientôt revenir au sentiment de la réalité. Gomment attaquer quand on manque déjà d'hommes pour se maintenir sur la défensive et qu'à chaque instant on constate de nouvelles désertions (3)? Cette conscience {qu'ils ont de l'épuisement de leurs iocfiea tamèae les L^clals de désespoir et la soif des dealdBfttw. On propose de couper les ponts, de fairg^^^^^^àgouts (4). Mais rien
(1) Lissagaray, Hîsloire, Jh
(2) Ideh. ibid, (S)IinH, ibid^ p. 39L H) Isw, M'I.
234 LA COWIUNE.
n'a été disposé et le temps manque absolument pour les préparatifs. D'ailleurs le moment des grandes destructions, des incendies solennels est aussi passé. On est maintenant refoulé dans les quartiers populaires et industriels, loin des palais et des monuments somptueux. Cependant il est une autre œuvre de vengeance dont on a souvent menacé et qui a fait deox fois l'objet des délibérations de la Commune, c'est l'exercice de représailles sanglantes, par l'exécution de personnes considérées comme otages. Déjà Raoul Rigault et Ferré ont fusillé des otages et, si l'œuvre de sang doit être reprise, l'heure fatale en est venue.
Les personnes, désignées comme otages, les plus illustres que la Commune se fût assurées, étaient l'archevêque Darboy et le président de la Cour de cassation Boojean. Du reste les partisans de Blanqui avaient depuis longtemps cherché à se prévaltHr du prix qu'ils pensaient que le gouvernement de Versailles attacherait à leur liberté et à leur vie, pour obtenir la remise de Blanqui. Flotte, ancien compagnon de captivité et ami de Blanqui, resté sans rdie au 18 mars et depuis, leur servit de négociateur. 11 alla offrir à l'archevéqne, de. la part de la Commune, d'envoyer à Versailles un de ses ecclésiastiques, pour proposer son échange et celle de M. Bonjean contre Blanqui. Le pauvre archevêque, qui sentait la mort suspendue sur sa tête, s'empress» d'accepter. Il remit une lettre à M. Lagardc, son grand vicaire, détenu avec lui, qui partit pour Versailles. Flotte lui avait donné un l^sez-passer de
a l^sez-passer de i
Haoul Bigault et en avait obtenu iiq« promesse de retODr, sans rectriction.
Déjà, le 8 avril (1), l'archevêque avait écrit à M. Thiers, pour s'élever contre les exécutions sommaircs, dont les généraui de l'année de Versailles avaient fait suivre les premiers engagements avec les fédérés, représentant que, si elles devaient se renouveler, les personnes détenues par la Commun& en seraient les victimes. M. Thiers avait répondu, par une lettre publique, dans laquelle il traitait d'absolument faux le fait d'exécutions sommaires qui était absolument vrai. Quant à la lettre que lui remettait M. Lagarde, il &t attendre la réponse^ pour soumettre la question d'échange au conseil desministres et à la Commission des quinze membres de l'Assemblée, chargée de se tenir eu communication avec lui. Le conseil des ministres et la Ck>mmission repoussaient également l'échange (2), et le 20 avril M. Thiers remettait à M. Lagarde un pli, à l'adresse de l'archevêque, qui faisait connaître le refus de son gouvernement. Le grand vicaire, sans teuir compte de sa promesse de retour et des lettres de l'archevêque le rappelant à Paris, s'abstenait de porter 1» réponse de M. Thiers, et demeurait à Versailles (3).
Cependant la négociation d'échange avait fait du bruit. Le Joamel «ffk e la Commune et diversesautres feuilles eidÉ^ les incidents. Ils pro-
(1) Abbé VidiiHi. ( tflJul "
n'a été disposé et le temps manque absolument pour les préparatifs. D'ailleurs le moment des grandes destructionSy des incendies solennels est aussi passé. On est maintenant refoulé dans les quartiers populaires et industriels, loin des palais et des monuments somptueux. Cependant il est une autre œuvre de vengeance dont on a souvent menacé et qui a fait deux fois robjet des délibérations de la Commune, c'est l'exercice de représailles sanglantes, par l'exécution de personnes considérées comme otages. Déjà Raoul Rigault et Ferré ont fusillé des otages et, si l'œuvre de sang doit ôtre reprise, l'heure fatale en est venue.
Les personnes, désignées comme otages, les plus illustres que la Commune se fût assurées, étaient Tarchevôque Darboy et le président de la Cour de cassation Bonjean. Ou reste les partisans de Blanqui avaient depuis longtemps cherché à se prévaloir du prix qu'ils pensaient que le gouvernement de Versailles attacherait à leur liberté et à leur vie, pour obtenir la remise de Blanqui. Flotte, ancien compagnon de captivité et ami de Blanqui, resté sans rôle au 18 mars et depuis, leur servit de négociateur. Il alla offrir à l'archevêque, de» la part de la Commune, d'envoyer à Versailles un de ses ecclésiastiques, pour proposer son échange et celle de M. Bonjean contre Blanqui. Le pauvre archevêque, qui sentait la mort suspendue sur sa tête, s'empressa d'accepter. Il remit une lettre à M. Lagarde, son grand vicaire, détenu avec lui, qui partit pour Versailles. Flotte lui avait donné un laissez-passer de
Raoul Rigault et en avait obtenu une promesse de retour, sans rectriction.
Déjà, le 8 avril (1), Tarchevôque avait écrit à M. Thiers, pour s'élever contre les exécutions sommaires, dont les généraux de l'armée de Versaillesavaient fait suivre les premiers engagements avec les fédérés, représentant que, si elles devaient se renouveler, les personnes détenues par la Commune en seraient les victimes. M. Thiers avait répondu, par une lettre publique, dans laquelle il traitait d'absolument faux le fait d'exécutions sommaires qui était absolument vrai. Quant à la lettre que lui remettait M. Lagarde, il fit attendre la réponse,, pour soumettre la question d'échange au conseil des ministres et à la Commission des quinze membres de l'Assemblée, chargée de se tenir en communication avec lui. Le conseil des ministres et la Commission repoussaient également l'échange (2), et le 20 avril M. Thiers remettait à M. Lagarde un pli, à l'adresse de l'archevêque, qui faisait connaître le refus de son gouvernement. Le grand vicaire, sans tenir compte de sa promesse de retour et des lettres de l'archevêque le rappelant à Paris, s'abstenait de porter la réponse de M. Thiers, et demeurait à Versailles (3).
Cependant la négociation d'échange avait fait du bruit. Le Journal officiel de la Commune et diversesautres feuilles en racontaient les incidents. Ils pro-
(1) Abbé Vidieu, Histoire de la Commune, p. 285.
(2) Jules Simon, Le Gouveimement de M, Thiers, t. I, p. 455.
(3) Wickham Hoffmann, Camp, court and siège, p. 263.
feraient des menaces contre l'archevêque, qu'ils rendaient responsable de la fuite du grand vicaire. La position de l'archevêque s'était ainsi aggravée. Le nonce Mgr Chigi, sur les ordres du pape Pie IX, cherchant à intéresser à son sort des personnes qui pussent agir utilement, pria M. Washburne, ministre des Etats-Unis, d'intervenir auprès de la Commune (I). M. Washburne s'empressa de faire la démarche qu'on lui demandait. Il ne put obtenir de Raoul Rigault qu'nn permis de visite, dont il se servit pour aller voir le prisonnier et apporter quelque adoucissement à l'amertume de sa captivité. Malgré cela la Commune consentait toujours à Téchange avec Blanqui et le nonce et M. Washburne essayèrent, mais sans succès, d'y amener le gouvernement de M. Thiers. Un Anglais, M. Norcott, chargé par les comités de secours de Londres de distribuer les vivres, envoyés d'Angleterre à Paris à la fin du siège, s'employa également. Sa mission l'avait mis en rapport avec Viard, délégué de la Commune aux subsistances, et il en avait reçu un écrit pour soutenir la proposition d'échange (2). Il ne réussit point à voir M. Thiers à Versailles et fut éconduit.
Lorsque les amis de Blanqui virent que leurs démarches échouaient, en s'appuyant sur l'archevêque, ils prirent pour but de leurs efforts Chaudey, qu'ils savaient personnellement lié avec M. Thiers et les
fl) Wickham Hoffmann, Camp, court et siège, p. 26?. — L. Armagnac, M. Washburne et M*^ Darboy, (2) John Furley, Épreuves et luttes d'un volontaire neutre, p. 483.
membres républicaiûs du ministère. Flotte alla trouun ami de Chaudey, M. Cernuschi ; il lui demanda de se rendre à Versailles et d*y proposer l'échange d'abord de Chaudey, puis de l'archevêque, de M. Bonjean et encore d'un nombre supplémentaire d'otages, si on l'exigeait. Les blanquistes, au milieu de mai, désiraient plus que jamais faire libérer Blanqui. Ils en avaient besoin pour l'opposer à Delescluze, qui les éclipsait au sein de la Commune et qui, nommé délégué à la guerre, devenait absolument prépondérant. M. Cernuschi se rendit à Versailles. Il vit M. Thîers, qui déclara que l'opposition décidée du conseil des ministres et de la Commission de l'Assemblée ne lui permettait pas d'accorder l'échange. Les amis de Blanqui à Paris ignoraient même le lieu de sa détention. M. Cernuschi leur apporta une permission donnée par M. Thiers de le laisser communiquer avec sa sœur, au château du Taureau, où il était enfermé. M. Cernuschi obtint en retour que Chaudey fût mis à part des autres otages, à Sainte-Pélagie. Il espérait ainsi qu'en cas d'un massacre des détenus, qu'on ne supposait possible qu'à la suite d'un accès de fureur populaire, il pourrait être oublié et épargné. En dernier lieu Flotte, muni de lettres pressantes de l'archevêque ''* ' '*"ré de la Madeleine M. Deguerry (1), se rend Versailles et y fit inutilement les in?
vives pour obtenir l'échange,
(l) Abbé Vidieu, Histoire, p. 295.
Le conseil des ministres et la Commission de l'Assemblée avaient donné, comme motifs de leur refus, qu'ils ne pouvaient consentir à entrer en rapports, même indirects, avec la Commune, qu'ils n'avaient pas le droit de rendre à la liberté un coupable frappé par les lois du pays. Â toutes les craintes qu'on leur exprimait sur le sort des otages, ils avaient répondu qu'ils ne pensaient point que leur vie fût réellement en danger. Ils eussent certes tenu un tout autre langage, si les prisonniers de la Commune eussent été de véritables otages, tels que les princes et les gouvernements, dans l'antiquité, avaient soin de s'en assurer, c'est-à-dire des personnes attachées par les liens du sang, à ceux dont on veut se garantir la fidélité ou la soumission. Si les ministres, si les membres de la Commission de l'Assemblée eussent vu dans les prisons de la Commune leurs femmes et leurs enfants, il est évident que, sans tenir compte d'aucun point de droit abstrait ou d'étiquette diplomatique, ils se fussent empressés d'accepter l'échange. Mais un archevêque et un président de cour, il est si facile, lorsqu'ils sont morts, d'en trouver d'autres! Quant aux catholiques de l'Assemblée nationale qui, en toute circonstance intéressant leur église, montraient un si grand zèle, le sort de l'archevêque les laissait parfaitement froids et indifférents. Ils soutenaient contre la Commune une lutte sans merci, à leurs yeux l'archevêque était un général au combat, il devait au besoin sacrifier sa vie. D'ailleurs il était mal vu des ultramontains et tenu
en suspicion pour avoir montré des tendances libérales et combattu rinfaillibilité du pape ; s*il périssait, on le remplacerait par un successeur mieux pensant (1).
Le 24, dans l'après-midi, ceux des membres de la Commune gui tiennent encore ferme, sont retirés à la mairie du XI* arrondissement. Ils viennent d'apprendre la chute du Panthéon, qui leur présage la perte imminente de toute la rive gauche. Leujr situation est absolument désespérée. C'est à ce moment qu'ils résolvent la mort d'un certain nombre d'otages, parmi les plus illustres. Il est probable qu'on ne saura jamais exactement par qui ce forfait fut décidé. Une partie des témoins sont morts sans rien révéler, ceux qui survivent gardent le silence et ils y persévéreront sans doute, pour faire autant que possible Tombre et le mystère, sur l'acte le plus déshonorant de leur histoire. Qu'il y ait eu plus ou moins délibération ou
(1) C'est, entre autres, le jugement porté par le colonel Wickham Hoffmann, secrétaire de la légation des États-Unis qui, avec M. Washburne, est intervenu activement dans la négociation d'échange : a The archbishop was a gallican, a libéral catholic, notace bly so. Had lie been an ultramontane, I think that the extrême « right of the Assembly — the legitimists — would hâve so exer- « ted themselves that his lifo would hâve been saved
a I once cxpressed thèse views to a lady in Paris, herself a libéral « catholic. She would not admit them to be tran "^"eks
tt later, I met her again, and she told me that shf M right; that she had heard such sentiments expret « ladies, tliat she was satisfied that there was an U « large class of ul tramontanes, to whom t*" « was not unwelcome. » — Wickham Hi siegCf p. 264.
débat des membres de la Commune présents à la mairie du XI% le fait est attesté (1). Par qui fut prise en dernier ressort la détermination 7 U est naturel de croire que c'est par les hommes qui conservaient quelque autorité après l'écroulement de la Commune, c'est-à-dire les membres du Comité de salut public, et vraisemblablement aussi Delescluze. Quant à Ferré, il y a certitude. Il faut supposer que ceux qui aprouvèreat le massacre furent encore relativement nombreux, puisqu'on sait que quatre membres de la Commune, Vermorel, Mortier, Longuet et Yallèa (2), chercbèroat en vain à l'empêcher ou à le retarder. Lo motif donné • fut l'exécution sommaire des prisonniers que les Versaillais faisaient par toute la ville. C'était donc boub prétexte de représailles que les otages allaient être sacrifiés et, eu particulier, pour venger un capitaine et cinq gardes fédérés exécutés rue de Gaumartin. Il étaitvrai que les Versaillais fusillaient les prisonniers en grand nombre et, si ceux de la Commune eussent passé par les armes des soldats pris au combat, ils eussent simplement appliqué la peine du talion, et rendu dent pour dent, œil pour œil. Mais en quoi le sacriâce de personnes inoffensives, depuis deux mois en prison, pouvait-il être une roprésaille de la dureté des soldats qui les combattaient 7 Que des hommes qui avaient cherché à établir un gouvernement, qui avaient prétendu représenter les aspiratiouâ d'une
(0 Voir !■ note D.
(}} Gaénln, Bténosraphe , Assassinai des otages. Genton, p. 19Z.
i. DdposUlo^^
grande ville, dans leur liberté, aient mis à mort des captifs restés à l'écart de la lutte engagée, sans qu'aucun avantage pût en résulter pour le combat désespéré qu'ils poursuivaient, sachant du reste que le sort de leurs victimes était au fond indifférent au parti qui les combattait, est certes un des actes les plus odieux dont l'histoire fasse mention.
Quels que soient les hommes qui décidèrent la mort des otages, l'ordre écrit d'exécution fut donné par Ferré. Vers cinq heures de l'après-midi, Genton, un sculpteur sur Ijoîs que le Comité de salut public avait nommé juge d'instruction (1), sort de la mairie du XI* arrondissement, un papier à la main. Il dit autour de lui que, sur l'ordre des membres de la Commune, il va faire exécuter les otages (3). Il demande des hommes, pour former le peloton d'exécution. Il en recrute en chemin et, à six heures (3), arrive à la Roquette. Les abords de la prison étaient vides, et sans les décisions prises k la mairie du XP il n'y aurait point eu de sang versé. Grenton entre au greffe. II remet au directeur de la prison, nommé par la Commune, François, le papier dont il est porteur. Six otages doivent être exécutés, mais l'archevêque Darboy et le président Bonjean sont seuls nominativement désignés (4). Le directeur et le greffier déclarent que, pour mettre leur responsabilité à couvert, ils ne
livreront que des otages, dont le nom sera donné. Genton, sur celte observation, retourne à la mairie du XI® arrondissement. On n'y avait point les listes d'otages, et il revient à la Roquette avec son même papier, disant qu'il a reçu Tordre de prendre les noms supplémentaires sur le registre d'écrou. Le directeur, sans plus de résistance, remet les listes nominatives àGenton (1) qui, à la suite des noms de Tarchevêque et de M. Bonjean, inscrit ceux de Jecker, du missionnaire AUard, des pères jésuites Clerc et Ducoudray. Puis, se ravisant, il remplace le nom de Jecker (2) par celui de M. Deguerry, curé de la Madeleine.
Le peloton d'exécution se met en marche dans la cour; en tête Genton (3), Sicard (4), chef de bataillon d'état-major qui commande le sabre en main, Yérig, capitaine, chef du poste de garde à la prison, Mégy (5) qui, pour participer effectivement à Fexécution, s'est muni d*un chassepot. Depuis la première apparition de Genton, près de deax heures s'étaient écoulées* La cour de la prison avait été envahie par une foule mêlée de gardes nationaux et d'habitants du quartier, mais, au moment de l'exécution, l'horreur chez les uns, la crainte de se compromettre chez les autres, tint les assistants sur la réserve. Un certain nombre de gardes du 66* bataillon, venus d'abord avec Genton,
(1) Guénin, ut suprà. Déposition François, p. 34.
(2) Lissagaray, Les huit journées de mai, p. 101.
(3) Guénin, ut suprà. Déposition Sicard, p. 367.
(4) Idem, ut suprà. Déposition Jarraud, p. 357-370.
(5) Id., ut suprà. Déposition Sicard, p. 369.
LA REPRl&B DE PARIS. S33
s'en allèrent même, sur les remontrances de leur cantînière (1). Le peloton se trouva donc déânttiTement formé de ces fédérés amenés par Genton. Ils appartenaient à divers bataillona, portaient des uniformes variés, beaucoup étaient ivres (3) ; parmi eux se voyaient des vengeurs de Floureos, quelques-uns de -tout jeunes gens, presque des enfants (3).
On est allé chercher les victimes dans les cellules. Les plus marquants des otages avaient d'abord été enfermés à Mazas; le 22 mai, Raoul Bigault les avait fait transférer à la Roquette au nombre de quarante. La Roquette est le dépôt des condamnés à mort, aussi, eu y entrant, avaient-ils été pris de sinistres pressentiments. Lorsque les six otages voués à la mort parurent devant leurs exécuteurs, ils étaient donc, en quelque sorte préparés au sort qu'on leur réservait. Ces hommes n'avaient à se reprocher aucun de ces actes de tyrannie ou d'arbitraire, qui eussent pu justement les rendre odieux. Loin de là, l'archevêque Darboy, le président Bon Jean, étaient des esprits distingués et libéraux, ils avaient eu le courage de combattre les prétentions à l'autorité absolue, l'un de son église au concile, l'autre du gouvernement impérial au Sénat. M. Deguerry, vieillard de soixante-quatorze ans,respirait la bienveillance et la cordialité ; les trois autres étaient absolument inconnus du public. N'ayant
■«0 Prévost, p. 73. — Dépo-
rien à leur charge, ils avaient subi les angoisses de la prison avec sérénité, le plus éprouvé avait été Tarchevéque dont la santé s'était sensiblement altérée. Devant le peloton d'exécution, le président Bonjeaa demande, en légiste : « Qui nous condamne ? — La «justice du peuple, lui répond-on. — Ohl ce n'est pas là la bonne (1) .» L'archevêque, à l'accusation d'avoir trahi le peuple et desservi la Commune, répond qu'il a toujours aimé la liberté, qu'il s'est au contraire entremis pour recommander l'apaisement, qu'il a écrit dans ce but au gouvernement de Versailles (2). Mais ces paroles n'ont d'autre résultat que de déchaîner un flot de basses injures, si bien qu'un lieutenant, dans le peloton (3), réclame le silence, en disant qu'il était honteux d'insulter au malheur, et qu'ils ne pouvaient savoir si, bientôt, ils ne se trouveraient point eux-mêmes dans une situation analogue. Le peloton entraîne les otages dans le chemin de ronde. Arrivé à une petite grille qui le divise, Tarchevôque, qui croit que c'est là le lieu choisi, s'agenouille et se met en prière. On le fait relever. Il donne l'absolution à ses compagnons (4). Plus avant, les victimes sont mises au mur. Une décharge prolongée et irrégulière les fait tomber, sauf l'archevêque resté debout, sur lequel les hommes tirent à nouveau (5). Le peloton et ses chefs s'abstin-
(1) Lissagaray, Les huit journées de mai, p. 101.
(2) Guénin, ut suprà. Déposition Jaiinard, p. 213. — Lissagaray, Les huit journées de mai, p. 101.
(3) Guénin, ut suprà. Déposition Jannard, p. 2i0.
(4) Idem, ut suprà. ibid.^p. 210.
(5) Lissagaray, Les huit journées de mai, p. 102. ^i
reat de toucher aux cadavres. Vers dix heures seulement Vérig, accompagné du greffier et de quelques fédérés, revint les Wuillér et les dépouiller de leurs bijoux. Ils furent dans la nuit inhumés à la hâte au cimetière du Pére-Lachaise.
Le 34, au soir, lorsque l'obscurité arrêta le combat, lesVersaillaisavaientdéBoitivement conquis plusdc la moitié de Paris. Leur front ûç bataille formait une ligue à peu près droite. Partant des gares de l'Est et du Nord, il suivait les boulevards de Strasbourg, de Sébastopol, Saint-Michel et aboutissait au parc de Montsouris. L'armée occupait ainsi la Bourse, la Banque, la place de l'Hôtel de ville, le palais du Luxembourg, le Panthéon. Dans l'après-midi, le commaudant de Slgoyer, eu se portant hardiment eu avant avec ses chasseurs à pied, avait pu arrêter i'inceodie qui, du palais des Tuileries, meuaçait de s'étendre aux galeries du Louvre. Raoul Rigault s'était tenu pendant la journée sur la rive gauche. Vers cinq heures il est aperçu, babillé en officier fédéré, commeil se réfugiait dans un hôtel de la rue Gay-Luasac. Il est saisi par les soldats qui l'entraînent dans la rue et veulent l'obliger à crier : Vive l'armée. Il crie, au contraire : Vive la Commune, à bas les assassins ! U est immédiatement tué.
Lorsqii' ' ■ T se fit, il rappela les combat-
lanlaau i::inj ■ ■ ■ ■■'tante à la contemplation
,,(^ïiSl^k^^^^^^Ê 'luelle de nou-
'ignation et litre. Eu
voyant s-élever de nouvelles colonnes de famée et' un océan de flammes couvrir Thorizon, Timaginatioa épouvantée se persuadait que c'était la ville entière qu'on avait bien réellement voulu détruire et que le temps et les moy ens avaien t seuls manqué à la complète exécution du dessein. Le 24, les fédérés avaient fait sauter une poudrière établie dans le jardin du Luxembourg. L'explosion avait ébranlé tout le quartier (1). Le bruit s^était immédiatement accrédité que les fédérés allaient en outre faire sauter le Panthéon (2), où se trouvait, disait-on, un tout autre amas de poudre. L'appréhension de cette catastrophe avait plongé une partie des quartiers de la rive gauche dans une affreuse angoisse. Les habitants se croyaient absolument perdus, tremblant à chaque instant de sauter enllair. LesVersaillais canonnaient, de la butte Montmartre, les batteries établies sur les hauteurs de Belleville et du Père-Lachaise. Au lieu de leur répondie, les fédérés avaient dirigé leur tir sur la ville au-dessous d'eux, qu'ils bombardaient à toute volée. Les habitants de la rive droite, spécialement des quartiers de la place Vendôme et des boulevards, qui, à la retraite des fédérés, s'étaient cru délivrés de tout danger, en voyant les obus s'abattre, sur leur tête, sans qu'aucune raison d'ordre militaire pût expliquer le fait, sentaient grandir leur soif de vengeance. Les partisans de la Commune se transformaient définitivement à leurs yeux en véritables dé-
fi) M"« A. Blanchecotte, Tablettes d'une femme^ p. 274. (2)InEV, ibid,j p. 276.
mous, capables de tout, dont la rage de destruction oe connaissait aucun frein.
Sous le coup de toutes ces causes de terreur, une panique passe sur la ville. Pendant la Commune, on avaitTu des femmessuivrelesbataillona fédérés comme cantinières, et même quelques-unes porter le fusil ; elles s'étalent, au dernier moment, mUées aux combattant» et avaient participé aux iacendies de la rue de Lille et de la rue Royale. Dans l'état maladif des esprits, l'action attribuable à quelques mégères, change de caractère et s'agrandit. Elle devient une œuvre de destruction générale, poursuivie systématiquement, même' dans les quartiers abandonnés par les fédérés. On dit^ ou affirme que des femmes, des pétroleuses, parcourent les rues, en rasant les murs; par les soupiraux des caves, par les portes entr'ouvwtes, jettent du pétrole dans les maisons et allument l'incendie. De toutes partson bouche à la h&te les soupiraux des caves. Desboutiquiers écartent de leurs devantures les passants suspects. On voit du pétrole partout, une bouteille, une boîte au lait à la main d'une ménagère allant aux provisions, suffisent pour causer une arrestation, accompagnée de menaces et de mauvais traitements.
La foule dans les rues devient dès lors absolument féroce. Elle se &it ua spectacle des exécutions. Devant le Tbi^itre-Ir'mug -s on ftuille, dans un fossé de barncada{l}^^ttfÉAta «vUdansle voisinage;
lea^g^^Bi|^^^| Tcle, montés
sur des chaises, des pavés, des tonneaux et, selon l'attitude plus ou moins courageuse des hommes qui vont mourir, battent des mains ou poussent des huées (1).
Les opérations reprises par les Yersaillais dans la journéedu25, devaient surtout leur donner des résultats décisifs sur la rive gauche. De ce côté, les fédérés, depuis la perte du Panthéon, étaient acculés dans un angle, entre la rivière et les remparts. Ils conservaient cependant une position très forte, la Butte-aux-Cailles protégée par la Bièvre, sur laquelle Wrobleski s'était maintenu avec avantage. Mais, le 25, au matin les garnisons placées dans les forts de Montrouge, de Bicêtre et d'Ivry, craignant d'y être cernées, sont rentrées en ville. L'abandon des forts découvrait les remparts, le long desquels les Yersaillais s'étaient immédiatement avancés. Ils prenaient de la sorte à revers toutes les positions des fédérés. Ceux-ci attaqués en même temps sur leur front, perdaient la Butte-aux-Cailles et étaient refoulés en désordre sur les Gobelins et l'avenue d'Italie.
Le 101° bataillon, appartenant au quartier des Gobebelins, s'était depuis longtemps signalé par l'exaltation de ses opinions révolutionnaires et son dévouement à la Commune. Avec son ancien chef Serizier, promu chef de légion, on le trouvait partout où il y avait des violences à commettre. Le 19 mai, Serizier et le 101® étaient allés, sous la conduite de Léon Meillet, membre de la Commune et maire du XIII® arrondis-
(1) Lauser, Unter der pariser Commune, p. 354.
sèment, faire une perquisition à Arcueil, à Técole des Dominicains. Les pères étaient accusés d'entretenir des intelligences avec les avant-postes versàillais voisins de leur maison. Ils avaient, pendant le premier siège, établi une ambulance, restée ouverte, où ils soignaient en ce moment même un certain nombre de blessés. La perquisition n'avait rien fait découvrir qui pût donner appui aux soupçons. Léon Meillet n'en avait pas moins emmené au fort de Bicêtre toutes les
personnes, religieux ou autres, appartenant à 1*Ecole (1). Lorsque le fort fut évacué le 25 mai au matin, les prisonniers furent transférés dans une maison, servant à recevoir les réfractaires et les suspects de l'arrondissement, au numéro 45 de l'avenue d'Italie. Serizier et les siens, le 25 dans l'après-midi, pressés d'une manière irrésistible par les Versàillais, incendient d'abord la manufacture des Gobelins, puis, repliés en arrière près de la mairie, ils assouvissent, sur les inoffensifs dominicains, la rage que leur causé la défaite et la soif de représailles qu'ils ressentent des exécutions sommaires faites par les soldats, dans le quartier du Panthéon . Après s'être échelonnés devant la maison qui sert de prison, ils ouvrent la porte et crient aux détenus de sortir ; à leur apparition, ils les accueillent par une fusillade prolongée, quipoursuit ceux qui cherchent à s'enfuir lelop*' '^'î l'avenue. Le père Caplier, supérieur de l'Ecc '©la sorte avec qua-
tre religieux et sept pc< ^estiques. Quel-
(1) Lécayer,
gues-uns, assez heureux pour survivre à la fusillade, parviennent à rentrer précipitamment dans la prison ou à se dérober dans les maisons. Presque aussitôt l'arrivée soudaine des Versaillais qui tournaient les barricades de Tavenue d'Italie, mettait en fuite Serizier et les hommes du 101*. Les fédérés, débordés de toutes parts, perdaient leurs dernières barricades, sans pouvoir sérieusement les défendre (1). Vers cinq heures Wrobleski passait la Seine, suivi seulement d'un millier d'hommes (2), débris de tous les bataillons, et la rive gauche en entier demeurait à Tarmée de Ver* sailles-
Sur la rive droite, les places de la Bastille et du dbàteau-d'Eau solidement barricadées, étaient devenues les principaux points d'appui des fédérés. Sur la place du Château-d'Eau, les défenseurs des barricades avaient incendié les maisons d'angle du boulevard Voltaire, qui donne directement accès à la mairie du XI™' arrondissement. Dans la journée, les fédérés brûlaient encore le Grenier d'Abondance (3), près de la place de la Bastille, et Philippe, membre de la Commune et maire du XII°*' arrondissement, mettait le feu à l'église de Bercy (4). Les Versaillais, obligés de se frayer leur route à travers Tenchevôtrement des rues détournées et des voies latérales, n'avançaient qu'avec lenteur, aussi ceux de la Commune devaient-
(1) Abbé Lesmayoux, Le 25 mai à ^aventte d'Italie, p. 34.
(2) Lissagaray, Histoire,, p. 397.
(3) Lefrançais, Étude, p. 327.
(4) Fontoulieu, Les églises de Paris, p. 138.
ils conserver, encore toute la journée, les positions qui couvraient la mairie du XII"*® arrondissement.
Le 25 au matin, Genton avait reçu de Ferré Tordre écrit de prendre à la Roquette le prisonnier Jecker. Au moment où Jecker lui fut amené, il lui dit, d'un ton à ôter tout espoir, qu'il allait être fusillé. Jecker avait participé, comme banquier, aux opérations financières qui avaient conduit à la désastreuse expédition du Mexique. Il était ainsi devenu, aux yeux de certaines gens, passible de tous les châtiments. Raoul Rigault l'avait fait arrêter à la Préfecture de police, au moment où, sans défiance, il demandait un passe-port. Dans le peuple, on se figurait surtout qu'il avait retiré d'immenses bénéfices de son entreprise. La veille^ Genton, après l'avoir d'abord compris parmi les otages à exécuter avec l'archevêque, avait rayé son nom à la réflexion. Maintenant il revient le prendre isolément et, au lieu de le fusiller dans le chemin de ronde de la prison, comme les précédentes victimes, il l'emmène au loin à travers les rues, avec seulement quatre hommes choisis, quatre amis. Ces circonstances ont fait supposer, non sans vraisemblance, que le croyant fort riche Genton et ses amis lui auraient offert la vie, en échange d'une énorme rançon qu'il n'aurait pu payer, car en réalité il était presque ruiné. Quoi qu'il en soit, arrivés derr ère
du Père Lachaise, ils le fusillèrent ^
d'une villa abandonnée (1).
(ï) Les Droits de l'homme, 19Jan
Cependant les derniers des membres de la Commune ne jouissaient, à la mairie du XI™° arrondissement, que d'un court répit. Arnold prétend tout à coup leiïr offrir un moyen de salut. Il leur dit qu'un américaîn, secrétaire du ministre des Etats-Unis, M. Washburne, est venu lui proposer la médiation des Allemands et qu'ils n'ont qu'à envoyer des commissaires à Vincennes, pour régler les conditions d'un armistice avec le gouvernement de Versailles (1). Quelque étrange que dût paraître cette ouverture, les membres de la Commune présents à la mairie, au nombre d'une vingtaine (2), comme le noyé qui s'attache à une dernière branche, se laissent convaincre. Ils décident que trois d'entre eux se rendront avec Arnold à Vincennes (3). Delescluze, qui s'était d'abord vivement opposé à cette démarche, cède aux instances dont il est l'objet et consent à se joindre* à la députation. Elle part accompagnée du soi-disant Américain, qui n'était en aucune façon secrétaire de M. Washburne et dont le nom et la qualité sont restés inconnus. Mais, à la porte de Vincennes, les envoyés sont arrêtés par les hommes de garde, qui refusent absolument de les laisser sortir. Les fédérés s'imaginent que les membres de la Commune trahissent et, pour fuir let danger, veulent passer dans les lignes prussiennes. Les explications que Delescluze donne sur leur mis-
(1) Lissagaray, Histoire, p. 397.
(2) Idem, ibid,
(3) Procès det membres de la Commune, Déposition Champy. Lissagaray, Histoire, p. 398.
sion d'où, dit-il, peut dépendre le salut commun, sont fort mal reçues. Accusé de vouloir déserter, il est luimême insulté et menacé (1). Un ordre de laisser passer envoyé par Ferré est méconnu. Toute insistance est vaine, et Delescluze et ses collègues reviennent à la mairie du XI"*® arrondissement, sans avoir pu accomplir leur mission.
A mesure que la journée s'avançait, les Versaillais enserraient la place duChâteau-d'Eau.Le soir, ils parvinrent à diriger sur la barricade, qui fermait l'entrée du boulevard Voltaire, un feu terrible d'artillerie et de mousqueterie. La mairie du XI™® commençait à être sérieusement menacée. Tout y prenait de plus en plus l'aspect d'une débandade. Vermorel y avait été apporté blessé à mort. Jourde avait remis à chacun des membres de la Commune qui s'étaient présentés dans la journée, une somme de mille francs, pour les aider à se tirer d'affaire (2), comme supplément à l'indemnité de quinze francs par jour, qu'ils avaient touchée depuis leur élection. Wrobleski arrive, revenant de la rive gauche. Il avait montré du talent dans la défense de la Butte-aux-Cailles : aussi Delescluze lui offre-t-il de prendre le commandement en chef. Il refuse; la situation est à ses yeux sans espoir, et un général en chef n'a point de rôle à jouer dans la lutte désordonnée qui se poursuit.
(1) Déposition Reculet, Enquête parlemeiitaire sur le 18 mars, p. 522.
(2) Procès des membres de la Commune, Dépositions Jo Champy.
2^i LA COMMUNE.
Delescluze, en voyant Tépuisement qui se manifestait autour de lui, dut penser qu'il n'y avait non plus besoin d'un délégué à la guerre et que son rôle était fini. Delescluze était un parfait sectaire, un de ces hommes qui attendent, d'un événement heureux et d'un coup réussi, le moyen d'imposer leurs principes et leurs dogmes. Esprit étroit, mais en même temps ferme de caractère, il avait passé sa vie à sacrifier sa liberté, pour défendre ses idées. De longues années de transportation et de prison l'avaient profondément ulcéré. Il haïssait violemment les hommes qui avaient fait de tout temps obstacle à ses desseins, mais surtout ces républicains politiques et modérés qui, cha-^ que fois que la république était apparue, avaient obtenu le pouvoir, pendant que lui, acharné à continuer l'œuvre révolutionnaire, était, au contraire, honni et persécuté. Il poursuivait, en particulier, d'un ressentiment sans bornes, les hommes parvenus au gouvernement le 4 septembre, qui, à la fin du siège de Paris, l'avaient emprisonné. Il avait soixante-deux ans, sa santé était ruinée ; plutôt que de retomber aux mains de ses ennemis définitivement vainqueurs, il préféra en finir avec la vie. Vers sept heures du soir, on apprend à la mairie du XI™** arrondissement que la barricade fermant le boulevard Voltaire, était presqu'abandonnée et qu'il y fallait des renforts. Delescluze part à la tête d'une centaine de fédérés. Le feu que les Versaillais dirigent sur la barricade est tellement intense qu'à cinquante mètres, les hommes s'arrêtent et cherchent un abri le long des maisons. Delescluze continue seul
à s'avancer la canne à la main. Il joint la barricade et tombe frappé à mort (1). Le danger était tel que les fédérés ne purent relever son corps. Il fut retrouvé le surlendemain, portant l'empreinte de brûlures que lui avaient faites les débris, tombés des maisons incendiées à l'angle du boulevard (2). Les Versaillais continuèrent toute la nuit à diriger sur la barricade un feu qui la rendait intenable. La mairie du XI"® arrondissement allait ainsi se trouver découverte ; les derniers des membres de la Commune Tabandonnèrent donc dans la nuit pour se transporter à la mairie de Belleville.
Les Versaillais s'emparèrent, le 26 au matin, des places de la Bastille et du Château-d'Eau. Les fédérés se virent après cela définitivement refoulés dans les quartiers excentriques de la Villette, de Belleville et de Charonne. Mais quoiqu'on nombre absolument réduit, ils montraient plus de ténacité que jamais. Ceux qui persistaient à combattre étaient en effet les courageux, qui avaient lutté en reculant de position en position ; ils appartenaient à toutes les parties de la ville et, enveloppés dans un étroit espace, ils ne pouvaient plus rentrer chez eux et se dérober. Autant valait donc se faire tuer, que de se laisser prendre, pour être fusillé ou envoyé aux pontons. Le quartier qui leur restait comprend les hauteurs de Belleville et du Père-Lachaise, naturellement très foi^ pulatiou, en grande partie dévouée à la Com
(1) Jourde, Souvenirs d*un membre de la ^ Lissagaray, Histoire, p. 402.
(2) Max. Du Camp^ Convulsions, t. I, p. 4(K
2i6 LA COMMUNE.
soutenait et leur avait d'avance multiplié les barricades; aussi devaient-ils disputer, deux jours encore, leur dernier réduit. Tout gouvernement constitué n'en n'avait pas moins disparu. A la mairie de Belleville, il ne venait plus que de très rares membres de la Commune. Le Comité de salut public s'était évanoui, de ses membres Ranvier restait seul (1). Le Comité central chassé de la rue Basfroy s*était cependant transporté à Belleville et, dans l'effondrement général, un instant ressaisissait nominalement tous les pouvoirs. Quelquesuns de ses membres, de concert avec le colonel Hippolyte Parent, s'efforçaient encore de maintenir une certaine directionau combat.
Les fédérés, dans la journée du 26, incendièrent les docks de la Villette et Ferré fit une nouvelle coupe parmi les otages. Le colonel Gois, président de la cour martiale, se rendit dans l'après-midi, à la prison de la Roquette, muni d'un ordre de Ferré, qui lui permettait de se faire livrer un nombre indéterminé d'otages. Parmi les hommes incarcérés à la prison, se trouvaient deux ouvriers accusés d'avoir servi, sous l'empire, d'espions à la police, les nommés Greffe et Largillière, et Gois les réclama d'une manière spéciale. Il prit, en outre, un ancien officier de paix, trente-trois gendarmes ou gardes de Paris, les pères jésuites Olivaint, Caubert, de Bengy, et huit autres prêtres ou séminaristes, qu'on fit descendre à la hâte des cellules, sans même leur donner le temps, à tous, de se coiffer et de chausser leurs
(1) Lissagaray, Histoire, p. 413.
souliers. Gois et son peloton emmènent les otages à Belleville. Dans les rues voisines de la Roquette, les habitants leur témoignèrent de la pitié. Mais en route, à la chaussée de Ménilmontant, le cortège s'est grossi d'un certain nombre de fédérés recrutés à une barricade, puis il est rencontré par une bande de chasseurs et d'artilleurs battus, qui s'enfuyaient du combat. Ceux-ci prétendent se venger en fusillant les otages sur place. Le bruit se répand que ce sont des gendarmes et des prêtres qu'on vient de prendre combattant contre les fédérés. La foifle, dans les rues traversées, devient dès lors absolument hostile, et ils arrivent à la mairie de Belleville, poursuivis de gens furieux qui veulent les massacrer. Ranvier, après avoir décidé qu'on les fusillera au secteur, près des remparts, donne lui-même (1), dans la cour de la mairie. Tordre de les y mener. Les otages parcourent, pour se rendre au secteur, les rues de Paris et Haxo, entourés d'un ramassis d'hommes armés et d'une foule déchaînée qui les injurie, les menace, les bouscule, manifestant par avance l'horrible satisfaction qu'elle se promet de leur mort.
Ce qu'on appelait le secteur, rue Haxo, était la réunion de plusieurs maisons, bâties au milieu d'un terrain vague, entouré de clôtures. C'était U établi depuis longtemps l'état-major des 11 dérées de Ménilmontant et de Belleville et, i ment même, c'était là que se tenaien' '
(\) Guénin, Massacre de la rue Haxo. Dé] Dalivous, Amary, Barthélémy, Thomas, p.
polyte Parent et les quelques hommes qui encore un certain commandement. Lorsqntège tumultueux qui entraine les otages, secteur, Parent s'interpose inutilement pour o le massacre (1). Il demande alors à Yarlin et h Piat, du Comité central, qui se trouvaient r d'employer l'influence qu'ils pourraient avoimer les furieux (2). Varlin et Piat, montés petit mur, agitent leurs écharpes rouges, echent à parler. Mais ils n'obtiennent poini lence, leur voix est couverte par les clameui-doivent se retirer devant les menaces de mon finit par leur adresser, en les accusant d'éut mêmes amis des Yersaillais. Les malheureux « avaient subi, en route, les injures et les mauvais tements avec un courage et une résignation, . conservèrent devant la mort, au dernier mui.. Dans le secteur, on les poussa contre le mur u*. rière d'une maison, et, presqu'à bout portant, ou gea sur eux une fusillade interrompue et rc^.. pendant plus d'un quart d*heure, jusqu'à ce qu dernière des quarante-sept victimes fût tombée. ^ s'assurer de la mort, on tira sur les cadavres, Ox^ larda de coups de baïonnettes, on les foula aux j^^. Après quoi la tourbe immonde qui s'était fait une . d'une pareille œuvre, se répandit chez les marchu..
(t) Guénin, Massacre de la rue Haxo. déposition Victor-Qèu^c Thomas, p. 195.
(2) Guénin, Massacre de la rue Haxo, déposition Fortuné P'p. 214.
U REPRISE DE PARIS. n9
de vin, chacun racontant avec orgueil sa part peiaounelle d'esploits.
PendaDt ce temps, l'armée poursuivait l'œuvre de châtiment avec une impitoyable cruauté. Lorsque rîDsurrection eût été refoulée, on ne ilt plus seulement de prisoiiuiers au combat. Les recherches à domicile et les perquisitions amenèrent l'arrestation de milliers d'hommes, soupçonnés ou accusés à des -titres divers. Uue part des prisonniers, soit faits au combat, soit arrêtés dans la viile, était, selon le hasard des ordres donnés, formée tout de suite en bande et envoyée à Versailles ; mais une autre, moins chanceuse, passait auparavant devant des cours martiales et subissait un triage. Ces coui-s martiales avaient été improvisées dans divers lieux, au fur et à mesure de la prise des quartiers, et selon que le nombie des captifs le suggérait. Deux ou trois officiers les composaient, généralement^ parmi eux, un officier de gendarmerie ; dans certains cas, des ofSciers de la garde nationale. A la lin deux des cours martiales, devenues permanentes, forent les points de convergence, où, de toute part, on envoyait les hommes arrêtés. L'une, sur la rive gauche, siégeait au Luxembourg, l'autre, sur la rive (iroile, au théâtre du Chiilclol.
Le seul crime spécifié, tloiu on «ftt k répondre devant les cours martiales, i',.ii; . iris part au combat ou simplement d'aval' - ■m-me.Le temps manquait pour eiitr- i i ,">in établir des catégories d"] ij blés, pour cherchi
charge de chaque prévenu. Prenant donc les prisonniers en bloc, on faisait reposer sur leur tête, d'une manière collective, la criminalité de l'insurrection, des incendies et des massacres, et on triait rapidement ceux, qu'à vue d'œil, on jugeait les plus coupables, pour leur faire subir le châtiment. La qualité de membre de la Comiriune, du Comité central, la possession d'un grade élevé dans la garde nationale ou l'exercice d'une fonction importante sous la Commune, entraînaient de soi un arrêt de mort. Parmi les hommes sans grades et sans titres honorifiques, ou choisissait ceux qui avaient la plus mauvaise mine ou que le caractère des personnes qui les avaient pris et envoyés, faisait d'avance juger coupables (1). Les mains noires de poudre, le fait d'être revêtu de l'uniforme de la garde nationale ou simplement d'être chaussé des souliex'-s « godillot » que portaient les fédérés, étaient souvent tenus comme preuves suffisantes de culpabilité. L'interrogatoire était sommaire. Parfois un coup d'œil jeté sur l'homme suffisait. On faisait deux parts. Les condamnés étaient prononcés classéSf ceux réservés pour Versailles ordinaires. La seule peine était la mort, et les exécutions suivaient sans retard les jugements. Au Luxembourg, elles avaient lieu dans le jardin ; pour les hommes condamnés au Châtelet, à la caserne Lobau. On fusillait par groupes (2) dans une cour intérieure de la caserne.
(1) La préfecture de police^ par un vieux petit employé^ Procès de la Lanterne, p. 158, 159.
(2) Abbé Vidieu^ Histoire de ta Comniune, p. 403.
manqué, ei elle eût étô remise à cetto partie do la population ennemie àe la Commune. Les émotions terribles, et les chocs répétés qu'on avait subis avaient dérangé les têtes et fait perdre la possession de soi. La foule agitée de mouvements convulsifs, passait par dessus toutes les barrières respectées en temps ordinaire. Tout ce qui s'appelle humanité, crainte de frapper l'innocent au lieu du coupable, soin do proportionner les châtiments au degré du crime, s'était évanoui des esprits. TTn besoin d'extermination en bloc, de vengeance sans chois, sans délai, sans appel s'était emparé de la population. Les prisonniers qu'on emmène par grandes bandes à Versailles, subisseot en route toutes aortes de mauvais traitements ; les Massants se précipitent, demandant à l'escortej qui les îonduit, de les fusiller sur place, les hommes les meilacent du poing, les femmes cherchent à les frapper e leurs ombrelles. La vue au milieu d'eux de femmes 1 portent leurs petits enfants dans les bras(l), ou de Mlle sang coule(2),n'inapire aucune commisé- IdatB qui font des arrestations, halnée, qui les excite à exéition et sans délai. Près eux négociant nommé s, par des passants, 'este, se débat ; la t bien Billioray,
ainsi un assez grand nombre d'exécutions par erreur ou sur de fausses dénonciations ; le chiffre n'en sera jamais connu.
M. Ulysse Parent, élu membre de la Commune par. le parti de conciliation, démissionnaire dès le 6 avril, est arrêté chez lui le 27 mai(l). Confondu avec son homonyme le colonel Parent sur qui pesaient des charges d'incendie, il passe devant la cour martiale du Luxembourg et n'échappe à la mort que parce que Tordre de suspendre les exécutions étant arrivé, on l'envoie prisonnier à Versailles. MM. Cernuschi et Théodore Duret, étaient allés le 25 mai à la prison de Sainte-Pélagie chercher des nouvelles de Chaudey, leur ami. Le G*^ de Lacretelle informé de la présence de M. Cernuschi à la prison, s'assure que c'est bien rhomme qui a donné cent mille francs pour cvjmbattre le plébiscite, puis il commande de le fusiller immédiatement (2). L'ordre avait déjà été donné, par ailleurs, comme mesure générale, d'arrêter toutes les personnes trouvées à la prison et MM. Cernuschi et Duret avaient été emmenés. Ils furent ainsi conduits au colonel Pereira qui, précisément, les connaissait e^t qui les rQmit en liberté.
Cependant on ne peut nier, qu'eu égard aux circonstances, l'armée ne se maintint dans les limites d'une modération relative. La répressioH conservait entre ses mains une certaine retenue qui eût absolument
(1) Ulysse Parent^ Une arrestation en mai 187!. (^) M. Hervé de Saisy, député à r Assemblée nationale , depuis sénateur, a entendu donner l'ordre.
manqué, si elle eût été remise à cette partie de la population ennemie de la Commune. Les émotions terribles, et les chocs répétés qu'on avait subis avaient dérangé les têtes et fait perdre la possession de soi. La foule agitée de mouvements convulsifs, passait par dessus toutes les barrières respectées en temps ordinaire. Tout ce qui s'appelle humanité, crainte de frapper l'innocent au lieu du coupable, soin de proportionner les châtiments au degré du crime, s'était évanoui des. esprits. Un besoin d'extermination en bloc, de vengeance sans choix, sans délai, sans appel s'était emparé de la population. Les prisonniers qu'on emmène par grandes bandes à Versailles, subissent en route toutes sortes de mauvais traitements ; les passants se précipitent, demandant à l'escorte^' qui les conduit, de les fusiller sur place, les hommes les menacent du poing, les femmes cherchent à les frapper de leurs ombrelles. La vue au milieu d'eux de femmes qui portent leurs petits enfants dans les bras (1), ou de blessés dont le sang coule (2) ,n'inspire aucune commisération. Les pelotons dé soldats qui font des arrestations, sont suivis d'une foule déchaînée, qui les excite à exécuter les captifs, sans explication et sans délai. Près deTÉcole-Militaire, un malheureux négociant nommé Constant est désigné aux soldats, par des passants, comme étant Billioray (3). Il proteste, se débat; la foule affirme, de plus en plus, que c'est bien Billioray,
(1) Dauban^ Le fond de la société^ p. 388.
(2) Lauser, Unter der Pariser Commu?ie, p. 365.
(3) Journal des Débats, 13 juin 1871.