acte de prudence, comme se l'imaginait l'orateur, que de
rouvrir les portes de la France aux prétendants à l'heure
où la jeune duchesse de Berry se disposait à appeler
aux armes les populations de la Vendée?
La Chambre ne le crut pas. Vainement M. de Mar-
tignac essaya de l'attendrir par un discours ému et
touchant. Après avoir entendu le président du conseil
et M. Guizot qui, au nom de la raison d'État, appuyèrent
les conclusions de la commission, elle vota l'interdiction,
à perpétuité, du territoire de la France, à la famille de
Charles X. En même temps, elle abrogea l'article 4 de
la loi du 12 janvier 1816 relative à la famille de Napoléon,
et rendit applicables à cette dernière les principales
dispositions de la présente loi.
M. de Brogiie Disons, pour en finir tout de suite avec cette loi de
appuie le bannissement, qu'elle fut adoptée, au mois de janvier bdimiss6ui6iit. ,
suivant, sur le rapport du duc de Brogiie, par la
Chambre des pairs. Celle-ci y apporta toutefois un léger
adoucissement en supprimant le mot bannissement, lequel impliquait l'idée d'une peine infamante. MM. Casimir Périer, Guizot et de Broglie étaient des hommes qui, ainsi qu'on l'a pu voir suffisamment déjà, entendaient continuer, sous une forme adoucie, le régime de la Restauration. Gela ne les avait pas empêchés d'appuyer de toute leur influence la loi de bannissement. Elle leur paraissait la chose la plus naturelle, la plus légitime, lapins équitable du monde. Ce qu'ils n'aimaient pas dans la Restauration, c'était le personnel dirigeant. Aussi n'hésitèrent-ils pas à se montrer impitoyables à son égard. Quant au système, ils le trouvaient excellent entre leurs mains, étant devenus en quelque sorte les hommes nécessaires du gouvernement de Louis-Philippe.
Résigné cependant à l'abolition de l'hérédité de la pairie, le ministère crut devoir recourir à une mesure extrême pour s'assurer dans la Chambre haute une majorité qui ratifiât le vote de la Chambre élective. Il était à craindre, en effet, que la majorité actuelle ne se prononçât contre la loi. Or un vote négatif, dans l'état des esprits, pouvait'amener les plus graves conséquences. D'autre part, une création extraordinaire de pairs, destinée à changer la majorité, était-elle constitutionnelle? La question était au moins douteuse. C'était un expédient dont la Restauration n'avait pas hésité à se servir ; mais on n'avait pas manqué de le lui reprocher, et les récriminations seraient d'autant plus vives cette fois — on devait s'y attendre — que l'article 23 de la Charte^ revisé par la Chambre des députés, apportait une modification profonde au mode de nomination des pairs. Les hésitations du gouvernement durèrent un grand mois. Il finit par s'y décider, jugeant qu'il y avait là un cas de force majeure, et, le 19 novembre, le roi signa une ordonnance portant création de trente-six pairs à vie.
Les récriminations prévues éclatèrent avec une
Novembre
Vote de
l'abolition
de l'hérédité
de la pairie
par la
Chambre
des pairs.
272 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1831.
NovEMBKE violence inouïe. L'irritation était partout, dans la presse et dans le parlement. Une protestation sous forme d'adresse fut rédigée par les membres de l'opposition et déposée par M. Dupont (de l'Eure) ; mais les bureaux refusèrent d'en autoriser la lecture publique, et il n'y fut pas donné suite. En réalité, la mesure prise par le ministère, illégale peut-être, était le seul moyen de consacrer le vote de la Chambre élective et de donner satisfaction au vœu du pays. Mais est-ce que tout n'avait pas été illégal dans l'enfantement de la monarchie de Juillet? L'illégalité nouvelle était bien peu de chose auprès de celle qui avait imposé à la France un gouvernement sans que celle-ci eût été consultée.
En présentant, le 22 novembre, le nouveau projet de loi sur la pairie à la Chambre haute, le président du conseil usa de toutes sortes de précautions oratoires. Il ne manqua pas de laisser percer ses préférences pour l'hérédité. Mais, dit-il, les sentiments personnels devaient disparaître dans de si graves questions, où prédominaient l'intérêt du pays et le sentiment national. « L'hérédité de la pairie devait être précieuse à nos yeux comme une garantie politique ; mais le repos du pays vous est plus précieux encore. » Puis, amené à s'expliquer sur la récente promotion, il s'efforça d'atténuer en ces termes ce que cette mesure semblait avoir d'amer et d'injurieux pour la Chambre : «Il ne s'agit pas ici d'une simple majorité, car il y a toujours dans cette Chambre une majorité acquise à toute détermination patriotique; c'est plutôt ime respectueuse précaution contre votre générosité personnelle... On a senti que des noms nationaux, associés à tous ceux qui brillent dans cette enceinte, mais n'ayant pas, comme leurs aînés, le mérite de sacrifier un droit acquis, donneraient au scrutin une sanction qui n'aurait pas seulement le caractère d'un généreux désintéressement... »
C'était assurément fort habile; mais, comme on va le Novembuk voir, toute la rhétorique de M. Casimir Périer eût été impuissante à former une majorité dans la Chambre des pairs sans la nouvelle promotion. Evidemment les nouveaux pairs — ces noms nationaux dont avait parlé le ministre — avaient dû prendre des engagements ; il était, du moins, difficile de ne pas le supposer. On comptait parmi eux le prince de la Moskowa, le duc de Bassano, les comtes Bonnet, Cafîarelli, Drouot. Mathieu Dumas, Exelmans, Français de Nantes, Pajol, Roguet et Rogniat, autant d'illustrations impériales. A côté de ces noms de notoriété récente brillaient quelques noms de l'ancienne noblesse : le prince de Beauvau, le comte d'Aubusson de la Feuillade, le duc de Gramont-Caderousse, le comte Alexandre de la Rochefoucauld. C'étaient ces nouveaux pairs qui allaient décapiter la pairie,
La discussion de la loi nouvelle ne commença que le décembkk 22 décembre. Sur la question de l'hérédité, la commission chargée d'examiner le projet, et qui avait pour rapporteur le duc Decazes, s'était partagée, laissant à la Chambre le soin de la trancher elle-même. Supprimer l'hérédité, s'écria le duc de Coigny, qui parla le premier, c'était s'exposer « à répiiblicaniser le présent ou à despotiser l'avenir. » Tel était aussi le sentiment de M. Mole, lequel avait su jadis attirer sur lui l'attention de l'empereur par une sorte de manuel du despotisme. L'hérédité n'en fut pas moins abolie dans la séance de 27 décembre, à la majorité de 33 voix (103 contre 70). On voit ce qui serait advenu sans l'adjonction de trente-six pairs nouveaux ; les prévisions du ministère ne l'avaient pas trompé. La loi fut adoptée, le lendemain, dans son ensemble à une majorité de trentequatre voix. C'en était donc fait de l'hérédité de la pairie. A quelques jours de là, quatorze membres de I. 18
274 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, annle 1831.
DÉCEMBRE l'Assemblée envoyèrent leur démission, en la motivant
1831. gyj. pette abolition. Et pourtant les craintes du duc de
Coigny étaient singulièrement chimériques ; la Chambre
des pairs, malgré son hérédité perdue, n'était pas près
de se républicaniseï'.
Le deuil En voici bien la preuve. La Chambre des députés,
u 21 janvier. ^^^^ ^^ séaiice du 23 décembre, avait adopté, sur le rapport de M. de Kératry, une proposition de M. Portails tendant à l'abrogation de la loi du 19 janvier 1816, qui avait imposé à la France un deuil général à la date du 21 janvier de chaque année, en expiation du crime commis ce jour-là. Il ne s'agissait pas de savoir si la Révolution avait bien ou mal fait de condamner Louis XVI et de jeter une tête de roi en réponse aux défis de l'Europe. Le but de la proposition était, d'abord, d'effacer un douloureux souvenir, ensuite, de laver de l'espèce d'opprobre que la Restauration avait entendu faire peser sur la mémoire des membres de la Convention qui avaient jugé, dans la plénitude de leur conscience, un roi, frappé trop sévèrement peut-être, mais dont la culpabilité n'avait fait doute pour personne. A une importante majorité la Chambre élective abrogea cette injurieuse loi du 19 janvier 1816, née au plus fort des fureurs de la Terreur blanche ; la Chambre des pairs, comme on le verra, crut devoir la maintenir, pour l'exemple, donnant ainsi un souffleta cette Révolution réparatrice de 1830, qui était venue renouer la tradition de 1789. L'insurrection En se ralliant, bien à contre-cœur, au projet d'abo-
lyonnaise. ijtion de l'hérédité de la pairie, les ministres espéraient maintenir l'ordre et la paix dans le pays. Sauf quelques agitations dans nos départements de l'Ouest, où des bandes armées avaient commis de regrettables excès, dans lesquels le président du conseil se plaisait à ne voir que des crimes privés, le pays était relativement calme depuis les troubles du mois de juillet. Tout à coup, dans
AKNÉE 1S3I. CHAPITRE QUATRIÈME. 275
les derniers jours de novembre, on apprit à Paris qu'une décemhh?: insurrection sanglante venait d'éclater à Lyon.
Cette insurrection d'ailleurs, disons-le tout de suite, n'avait aucun caractère politique; elle tenait à des causes purement économiques et sociales. L'état de misère dans lequel vivait à Lyon la classe ouvrière était antérieur à la Révolution de Juillet. Les fabricants lyonnais, atteints par la concurrence étrangère, avaient cru devoir demander à un abaissement de salaires la compensation de l'amoindrissement de leurs bénéfices, et ils avaient réduit de 25 p. 100 le prix de la main-d'œuvre. Mais ce qui n'était pour des fabricants, riches pour la plupart, qu'une perte de bénéfice, frappait l'ouvrier dans les conditions mêmes de son existence. La crise industrielle dont fut suivie la Révolution de Juillet était venue empirer la situation. On vit les salaires descendre à 40 et 30 sous par jour; beaucoup d'ouvriers, en novembre 1831, ne gagnaient plus que 18 sous par jour pour une journée de quinze à seize heures. Comment, à ce prix, pouvaient-ils subvenir aux besoins de leurs familles? Ce fut alors qu'au milieu d'eux germa comme une pensée de révolte.
Cependant il y eut une tentative de conciliation. Lyon avait alors comme préfet un homme tout plein de sympathie pour la classe ouvière, et qui avait su gagner sa confiance. Il se nommait Bouvier-Dumolard. Grâce à son intervention, avait eu lieu entre les ouvriers et les fabricants une transaction aux termes de laquelle un minimum de tarif avait été fixé, moralement obligatoire pour tout le monde. Malheureusement, un grand nombre de fabricants, égarés par des passions égoïstes, et ne voulant consentir à aucun sacrifice, refusèrent de s'y conformer. De là, parmi les ouvriers, une irritation qui n'allait pas tarder à se traduire en faits regrettables. La garnison de Lyon ne dépassait guère trois mille
Décembre
L'iusurrectiou victorieuse.
hommes. Or, pour peu qu'il y eût division dans la garde nationale, l'insurrection ne pouvait manquer de se rendre maîtresse de la ville.
Dans la matinée du 21 novembre les ouvriers en soie de la Croix-Rousse, les canuts, comme on les appelait, descendirent dans la ville, au nombre de plusieurs centaines, pour obliger les fabricants à accepter le tarif décrété par l'administration elle-même. L'autorité avertie envoya des troupes contre les séditieux, dont beaucoup n'étaient armés que de simples bâtons. Néanmoins de redoutables barricades s'élevèrent. De part et d'autre la fusillade s'engagea; et le pavé fut bientôt jonché de nombreuses victimes. Le préfet, M. Bouvier-Dumolard, et le général Ordonneau se rendirent sans défiance au milieu des ouvriers, en parlementaires, pour mettre lin à cette lutte impie; on les retint prisonniers l'un et l'autre. Toutefois, les ouvriers ne tardèrent pas à relâcher le préfet, sur l'assurance qu'il leur donna de défendre leurs intérêts et d'agir en bon père à leur égard. M. Bouvier- Dumolard redescendit dans Lyon aux cris de Vive le préfet! Vive le père des ouvriers! Ce cri, c'était sa révocation prochaine. Le général Ordonneau fut remis en liberté pendant la nuit.
On croyait l'insurrection vaincue ou au moins désarmée : il n'en était rien. Une proclamation menaçante du lieutenant général comte Roguet, qui commandait à Lyon, affichée pendant la nuit, renouvela les défiances et raviva les colères. Les ouvriers redescendirent en masse dans Lyon, armés de fusils, et recommencèrent la lutte. Comme la veille, la politique demeura complètement étrangère à la bataille. Vainement quelques cris de Vive la République! se firent entendre. Les ouvriers ne se laissèrent pas détourner du but qu'ils poursuivaient. Il s'agissait pour eux d'une question de tarif, c'est-à-dire d'une question de vie ou de mort, et
ils demeurèrent fidèles à la devise qu'ils avaient inscrite décembuk sur un drapeau noir en signe de deuil : Vivre en travaillant ou mourir en combattant. Ce qu'ils demandaient, c'était la réalisation d'une promesse faite sous les auspices de l'autorité préfectorale. Et leurs prétentions paraissaient si peu exagérées, si justes même, qu'une partie de la bourgeoisie lyonnaise s'associa par son inertie à leurs revendications. La garde nationale refusa de tirer sur ces malheureux qui ne réclamaient que le droit de vivre de leur travail. Sur quinze mille hommes dont elle se composait, cent seulement se trouvèrent présents sous les armes dans cette journée du 22 novembre. Il n'était pas possible de montrer plus de sympathie à cette insurrection de la faim.
La troupe elle-même, peu nombreuse, comme on l'a vu, était hésitante. Dans cette situation, pour éviter une plus longue effusion de sang et épargner à la cité lyonnaise les horreurs de la guerre civile, le lieutenant général Roguet prit le parti de battre en retraite, et d'aller au dehors attendre les événements. Le préfet Bouvier- Dumolard et l'autorité municipale abandonnèrent l'hôtel de ville ; mais le préfet demeura courageusement au milieu de l'insurrection victorieuse, et retiré dans son hôtel de la préfecture, il ne cessa de lui opposer les armes de la persuasion.
Le 23 novembre, au matin, la population ouvrière de Lyon était absolument maîtresse de la ville. Il faut lui rendre cette justice que, dans la joie du triomphe, elle sut demeurer calme et résister aux excitations violentes. A part le sac d'une maison des Brotteaux, d'où la veille quelques fabricants avaient tiré sur le peuple, on n'eut aucun excès à regretter. Répandus dans les quartiers opulents, les ouvriers se firent eux-mêmes les gardiens vigilants des richesses enfouies dans les magasins, et ils assurèrent le respect des propriétés.
Décembre
L'insurrection
désarme (IVlle-mênio.
lïnvoi du maréchal Soult et du duc d'Orléans à Lyon.
278 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1831.
Le préfet, M. Bouvier-Dumolard, parvint môme à s'entendre avec les plus influents d'entre eux pour ramener dans la cité le rétablissement de l'ordre légal. Une proclamation, signée des chefs de sections, protesta énergiquement contre un placard où l'on poussait la population à méconnaître l'autorité légitime. « Nous invitons, y était-il dit, tous les bons ouvriers à se réunir à nous, ainsi que toutes les classes de la société qui sont amies de la paix et de l'union qui doivent exister entre tous les vrais Français. » Ces sages conseils furent entendus. Les signataires du placard séditieux, les citoyens Lacombe, Frédéric, Charpentier et Lachapelle, désavouèrent spontanément, à l'hôtel de ville, les intentions qu'on leur avait prêtées. Les ouvriers désarmèrent d'euxmêmes. Ils donnèrent ainsi l'exemple d'une modération rare chez des vainqueurs à la suite d'une insurrection, confiants dans les promesses du préfet, dont ils avaient si docilement écouté la voix, et ne supposant pas qu'il pût être désavoué par l'autorité supérieure. La réconciliation paraissait complète entre eux et les fabricants, et une souscription s'ouvrit en leur faveur, à laquelle les personnes les plus importantes participèrent pour des sommes considérables. La garde nationale avait réoccupé les différents postes de la ville; l'autorité préfectorale s'était complètement réinstallée, tout enfin était rentré dans l'ordre accoutumé, et Lyon avait repris sa physionomie ordinaire, quand, le 3 décembre 1831, on apprit l'arrivée du maréchal Soult, ministre de la guerre, et du prince royal, le duc d'Orléans.
Nous avons dit avec quelle stupeur avait été accueillie à Paris la nouvelle de l'insurrection lyonnaise. Le gouvernement éprouva toutefois comme une sorte de soulagement en apprenant qu'elle n'avait aucun caractère politique. Ce qui n'empêcha pas le président du conseil de présenter aux Chambres les choses sous les couleurs
ANNÉE t8:il. CHAPITRE QUATRIÈME. 279
les plus sombres et d'exagérer comme à plaisir les excès commis. Aussi, dans une adresse au roi, votée sur la proposition de M. Giraud, la Chambre élective ayant parlé des « communications franches et complètes » apportées par les ministres, M. Mauguin demanda-t-il la supression de ces deux épithètes. Il renonça à sa proposition à la suite d'une scène de désordre oîi les plus violentes apostrophes s'échangèrent entre le président du conseil et lui ; mais la vérité nous oblige à dire que les communications fournies par le ministre, mal renseigné sans doute, étaient loin d'être complètes. M. Casimir Périer avait annoncé l'envoi à Lyon du ministre de la guerre et du duc d'Orléans, pour qu'il y eût à la fois dans la répression justice et générosité, l'un représentant sans doute l'idée de répression, l'autre celle de clémence. Nous allons voir comment le gouvernement de Juillet usa de justice et de générosité à l'égard de cette population lyonnaise, qui, d'elle-même, était rentrée dans l'ordre légal.
En arrivant à Lyon, le 3 décembre, le duc d'Orléans et le maréchal Soult' y furent reçus au bruit d'unanimes acclamations, tellement tout ressentiment paraissait apaisé dans la population lyonnaise, et tant on s'attendait peu à des mesures répressives de la part du gouvernement, malgré le formidable appareil militaire dont le prince et le ministre étaient accompagnés. Ils s'avançaient en effet à la tête d'une véritable armée, tambour battant et mèche allumée. Lyon allait être traité en ville coiîqûïsë7~comme si elle s'était mise en révolte contre la monarchie de Juillet.
Et d'abord, pour avoir refusé de tirer sur la population ouvrière, la garde nationale fut licenciée. Le ministre de la guerre gourmanda avec véhémence le général Roguet pour la mollesse qu'il avait apportée dans la répression. Le préfet Bouvier-Dumolard, dont
DkCKMBHI',
Liceuciement de la garde
nationale (it destitution
du pi'éfet.
HISTOIRE DU RÈCNK DE LOUIS-PHILIPPE, année 1831.
Dkckmbrk
Démenti de
M. Bouvier-
Dumolard au
président du
conseil.
la sagesse et la modération n'avaient cessé de maintenir dans la ville l'autorité royale, fut brutalement destitué. Aucune transaction ne fut consentie, aucun engagement ne fut tenu ; on supprima arbitrairement les tarifs acceptés de part et d'autre et les arrêtés municipaux qui avaient été pris en conséquence. La population ouvrière dut s'incliner devant la force brutale ; on lui jeta en dédommagement quelques sommes insignifiantes et insuffisantes pour secourir sa misère.
Le 17 décembre, le président du conseil, en rendant compte à la Chambre élective de l'état des choses à Lyon, crut devoir se féliciter de ce que les partis, au milieu de l'insurrection, n'avaient pas osé attaquer le principe du gouvernement. Nous avons dit plus haut que la politique était restée complètement étrangère au soulèvement de la population lyonnaise, qui, au contraire, n'avait cessé de se montrer respectueuse de l'ordre établi. Daprès le ministre, la crise qui avait amené cette explosion de désordres tenait à un excès de production sur la consommation ; elle était antérieure de quelques années à la Révolution de 1830; celle-ci n'avait fait que provoquer une sorte de liquidation générale.
A cette cause première, le ministre aurait pu ajouter l'imprévoyance des ouvriers qui, dans les jours de prospérité, n'avaient pas encore songé à établir des institutions de secours et de prévoyance, l'avidité des fabricants et enfin l'interdiction formelle des associations, proscrites par une loi barbare, à laquelle la monarchie de Juillet se gardera bien de toucher. Il y avait là certainement des circonstances fatales et des causes économiques de nature à servir d'excuse, dans une large mesure, au mouvement insurrectionnel dont la ville de Lyon avait été le théâtre. Cela seul expliquait la modération du préfet Bouvier-Dumolard qui, mieux que
personne à même d'apprécier les souffrances des ouvriers déceubrr lyonnais, s'était épuisé en efforts pour ramener par la ' '
persuasion ces révoltés de la faim, et il y avait réussi. Mais cette politique de conciliation avait irrité au suprême degré le président du conseil. Il se répandit en récriminations violentes contre M. Bouvier-Dumolard, dont il accusa la mollesse et l'imprévoyance ; il en fit en quelque sorte un complice de l'émeute. Le préfet destitué était dans une tribune, écoutant, indigné, ce réquisitoire amer, auquel il ne lui était pas permis de répondre. N'y tenant plus, il descendit, s'en fut attendre le ministre dans un des couloirs de la Chambre, et, à sa sortie, il lui infligea un démenti sanglant.
Telle fut la première insurrection lyonnaise depuis le rétablissement de la monarchie en France. Elle n'avait eu, nous le répétons, aucun caractère d'hostilité contre la royauté de Juillet ; et, l'apaisement s'étant fait de lui-même, le ministère eût été bien inspiré en jetant un voile d'oubli sur ce qui s'était passé. Malheureusement le président du conseil était un partisan de la répression à outrance. Il apportait dans l'exercice du pouvoir la ^j^ dcstiiution violence qu'il avait mise jadis au service de l'opposition. du préfet Il n'admettait plus la politique de transaction, lui qui, ' " "' avec tant de raison, faisait jadis à la Restauration un crime de ses rigueurs. N'avait-il pas, quelques semaines auparavant, destitué le préfet de Strasbourg parce que celui-ci, pour éviter une collision regrettable, avait cru devoir, sur une insignifiante question d'octroi, donner satisfaction à la garde nationale de cette ville (1) ?
Voltaire écrivait, en 1762, ces lignes toujours bonnes à méditer : « On a dit mille fois que l'autorité veut toujours croître, et le peuple toujours se plaindre; qu'il ne faut ni céder à toutes ses représentations ni les rejeter
(1) Il s'agissait d'un droit exorbitant sur les bestiaux, et que le préfet avait cru pouvoir, sous sa responsabilité, diminuer de moitié.
DÉCEMBRli!
Affaire des
agents
provocateurs.
282 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1831.
toutes; qu'il faut un frein à l'autorité et à la liberté; qu'on doit tenir la balance égale : mais où est le point d'appui ? qui le fixera ? ce sera le chef-d'œuvre de la raison et de l'impartialité » (1).
Mais ce n'étaient ni la raison supérieure ni l'impartialité qui dirigeaient les actes de M. Casimir Perler. La passion du pouvoir l'aveuglait. Les revendications les plus légitimes de l'opposition n'étaient plus, à ses yeux, que des sophismes dissolvants, et il ne comprenait pas qu'il y avait plus de gloire à gouverner laborieusement avec la liberté que de diriger à sa fantaisie un peuple docile au joug.
Aussi les triomphes remportés par l'opposition le plongeaient-ils dans des irritations qui aggravaient de jour en jour son état maladif. Lors des troubles survenus dans Paris à l'occasion de l'anniversaire du 14 juillet, on avait accusé le ministre de l'intérieur et le préfet de police d'avoir embrigadé des ouvriers robustes pour assommer les perturbateurs. Poursuivis comme calomniateurs devant la cour d'assises de la Seine, sur la plainte de MM. Vivien et Casimir Perler, pour avoir reproduit celte accusation, MM. Paulin, gérant du National, et Bascans, gérant de la Tribune, maintinrent énergiquement leurs assertions. Seulement, sur une réclamation de M. Vivien, ils déclarèrent que c'était à la police du ministère de l'intérieur que l'on attribuait les earôlements d'ouvriers pour le compte de la police. Aussi l'ancien préfet de police se désista-t-il de sa plainte à l'audience du 1" décembre. Restait le délit de diffamation à l'égard du président du conseil.
Des témoignages entendus, il résulta, en effet, que de prétendus ouvriers, gens sans aveu et repris de justice pour la plupart, avaient été enrôlés pçur tomber sur
(I) Idées républicaines.
AiNNKE 183J. CHAPITRE QUATRIÈME. 283
les jeunes gens qui, le 14 juillet, étaient allés à la place de la Bastille afin d'y planter un arbre de la liberté. A la double question de savoir si les gérants du National et de la Tribune s'étaient rendus coupables de diffamation envers M. Casimir Périer, le jury répondit négativement.
« Il n'y a que deux moyens d'action dans un pays, s'était écrié M. Odilon Barrot, en terminant sa défense du National : la force et la terreur ou bien la protection des lois. » Et il adjurait les gouvernements de n'employer que ce dernier moyen. Ce fut la moralité de ces débats. Le verdict d'acquittement fut accueilli par des acclamations universelles, auxquelles se mêlèrent les cris de Vive le jury national! C'était la voix du pays. Cet acquittement causa sur le public une impression profonde, et le président du conseil en garda une amertume mal dissimulée. Vivement interpellé, à trois semaines de là, devant le parlement, par M. Mauguin, sur ces embrigadements d'ouvriers, il renouvela, du haut de la tribune, la déclaration hautaine qu'il avait faite devant la justice, à savoir, qu'il n'y avait rien de vrai dans l'accusation qu'on avait osé intenter au ministère d'avoir enrôlé des ouvriers pour maltraiter les séditieux. Le ministre était complètement étranger à cette machination, il faut le croire; mais alors elle était l'œuvre de quelques agents subalternes. La Chambre se montra satisfaite de la déclaration ministérielle ; seulement on n'en demeura pas moins étonné que personne encore n'eût été puni, et que des mesures sévères ne fussent pas prises pour éviter le retour de pareils abus. La police ne devrait être exercée que par des mains pures. Fâcheusement nous retrouverons trop souvent son intervention louche dans les nombreuses agitations au milieu desquelles ne devait cesser de se débattre la monarchie de Juillet.
Décembre
AcquittemeiiL
du National
et de la
Tribune.
HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1831.
Dfcembrr
Le Saiut-
Simonisme;
sa doctrine
et ses adeptes.
Une des principales causes de faiblesse du gouvernement de Louis-Philippe fut certainement sa persistance à réagir trop violemment contre son principe. On le voyait retourner avec obstination en arrière, au lieu de s'engager franchement dans les voies du progrès ouvertes par la Révolution de Juillet. Et il s'étonnait des résistances qu'il ne cessait de rencontrer sous ses pas ! C'est une tendance trop fréquente des gouvernements d'attribuer à des causes extraordinaires, à des circonstances extérieures, ce qui n'est dû, la plupart du temps, qu'à leur imprévoyance, à leur dédain de l'opinion publique, et à leur politique de réaction. C'est ainsi, par exemple, que, le 19 décembre, on avait entendu, à la Chambre, deux des amis les plus dévoués du ministère,' MM. Dupin et Fulcliiron, mettre les désordres survenus à Lyon sur le compte des prédications saintsimoniennes.
Il n'était bruit alors, en effet, que du Saint-Simonisme, secte récemment enfantée, qui émergeait des ruines de l'ancienne société avec la prétention de régénérer le monde. Elle s'imaginait avoir raison de la misère par une meilleure organisation sociale, et vaincre, par la création d'une religion nouvelle, le doute, l'indifférence et le scepticisme où étaient tombées la plupart des âmes. Assurément il y avait là une idée généreuse, mais qui devait être noyée dans des conceptions bizarres et dans des niaiseries ne le cédant en rien aux superstitions anciennes.
Le fondateur de la secte nouvelle était le comte de Saint-Simon, appartenant à une branche collatérale de l'auteur fameux des Mémoires sur le règne de Louis XIV et sur la régence. Fort entiché de sa noblesse, comme son glorieux parent, il avait débuté par la carrière des armes, et, tout jeune, il était allé combattre en Amérique pour la liberté. Mais déjà il était hanté de rêves
humanitaires et pris d'une sorte de fièvre de spéculations. UÉcEunnE Nous le voyons, à cette époque, soumettre au vice-roi du Mexique un projet de canal destiné à mettre en communication les eaux du Pacifique et celles de l'Atlantique. A son retour en Europe, il abandonna l'état militaire pour se livrer à ses études favorites. La Révolution le trouva en Espagne, fort occupé d'un plan de canal qui devait relier Madrid à la mer. Le banquier Cabarrus s'était chargé de fournir les fonds nécessaires à la réalisation de cette gigantesque entreprise, demeurée à l'état de projet. Durant la période révolutionnaire, il s'associa dans des spéculations financières avec un ancien ambassadeur de Saxe à Madrid, le comte de Redern, et les deux associés réalisèrent d'immenses bénéfices dans l'achat et la revente des biens nationaux. Emprisonné pendant quelques mois, Saint-Simon, après la Terreur, se lança dans une vie fastueuse où il dépensa en peu d'années, avec une prodigalité de grand seigneur, la fortune considérable qu'il avait si facilement gagnée dans des spéculations heureuses. Devenu pauvre, il songea à embrasser la profession de réformateur, et, en attendant que ses travaux scientifiques lui eussent rendu sa fortune si follement dissipée, il vécut d'une modique place de copiste au Mont-de-Piété. En 1819, un pamphlet publié sous le titre de Parabole le mena en police correctionnelle, où il fut d'ailleurs acquitté. Sa notoriété s'en accrut, mais sa pauvreté resta la même. D'autres publications, entre autres la Réorganisation de la société européenne^ où, à côté de son nom, figurait celui d'Augustin Thierry, l'éminent historien, qui, alors, s'intitulait son élève, ne changèrent rien à sa situation. Il était en proie à une si noire misère qu'un jour de désespoir il se tira un coup de pistolet dans la tête. Il en fut quitte pour la perte d'un œil, et put écrire son œuvre capitale, le Nouveau Christianisme, destiné à
286 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1831.
Décembre remplacer toutes les religions existantes. Puis il mourut ^^'^'' en 1825, laissant à ses principaux confidents, MM. Au-
guste Comte, Augustin Thierry, Olinde Rodrigues, Bazard et Enfantin, le soin de recueillir sa doctrine et de la prêcher par le monde.
Dans sa chanson intitulée les Fous, Béranger a consacré à Saint-Simon le couplet suivant :
J'ai vu Saint-Simon le prophète, Riche d'abord, puis endetté, Qui, du fondement jusqu'au faîte, Refaisait la société.
Plein de son œuvre commencée, Vieux, pour elle il tendait la main, Sûr qu'il embrassait la pensée Qui doit sauver le genre humain.
Le piau du En dépit de cette strophe ironique, on vit les hommes
Saint- les plus distingués de l'époque s'ériger en prophètes à Simonismc. ■ , • p • i •■ • ^ a.
leur tour, et se lau'e les contmuateurs du maître.
Quelle était donc cette doctrine, destinée à régénérer le monde? et quel était ce plan de société chimérique, d'où les douleurs et les misères humaines devaient à jamais disparaître'.'* D'abord, au sommet de cette société nouvelle, apparaissait le principe d'autorité poussé à sa puissance suprême. Il était concentré dans un Père, réunissant à la fois les deux titres de pape et d'empereur et les deux pouvoirs, le spirituel et le temporel. La société était divisée en trois classes, les savants, les artistes et les industriels, et la direction en était confiée aux principaux d'entre eux qui, d'euxmêmes, s'assignaient à chacun leur rang. Chaque membre de la nouvelle famille était classé suivant sa capacité, et chaque capacité devait être rétribuée suivant ses œuvres. Telle était la formule sacramentelle de l'école.
Restait à savoir qui serait juge des capacités et du mérite des œuvres; mais c'est une chose dont nos ré-
18il.
A^NKE 1831. CHAPITRE QUATRIÈME. 287
l'ormateiirs semblaient n'avoir eu aucun souci. Tout se DKCiviuitK serait arrange en vertu d'une sorte d'attraction instinctive et mécanique.
Ce qui clonne au suprême degré lorsqu'on examine de sang-froid les chimères et les puérilités de la conception saint-simonienne, c'est de voir des hommes d'une valeur incontestable, dont quelques-uns étaient appelés à s'élever plus tard aux premiers rangs dans notre société vulgaire, se faire les apôtres plus ou moins convaincus de cette société imaginaire. A ceux que nous avons déjà cités, ajoutons MM. Barrault, Michel Chevalier. Périer, Abel Transon, Carnot, le fils du Carnot de la Convention, Jean Reynaud, Pierre Leroux, Stéphane Flachat et Duveyrier. Déjà, avant la Révolution de Juillet, leurs prédications attiraient dans une vaste salle de la rue Taranne uae foule d'auditeurs, parmi lesquels figuraient un certain nombre de dames. La Révolution ne fit qu'accroître leur ardeur. Deux journaux, le Globe et le Producteur ^ servirent à propager leurs doctrines. Mais c'était surtout par la parole qu'ils s'efforçaient de faire des prosélytes. Ils se répandaient partout, dans les cités, dans les villages, allant porter la bonne parole des salons à la boutique, de l'atelier à la chaumière, reçus ici par des acclamations, là par des huées, et croyant ou paraissant croire à la sainteté de leur apostolat. MM. Jean Reynaud et Pierre Leroux étaient allés se faire entendre à Lyon, où leur éloquence enflammée avait soulevé un véritable entliousiasme. De là cette croyance, absolument erronée d'ailleurs, que leurs prédications n'avaient pas été étrangères au soulèvement des ouvriers lyonnais.
La famille saint-simonienne modifiait dans ses principes les plus essentiels la société ordinaire. Elle abolissait par exemple l'hérédité, et à ceux qui lui reprochaient de supprimer un des plus puissants stimu-
Décembre
M. Bazar d et la garde nationale.
Schisme dans
la société
saint-
simonienne.
288 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1831.
lants de l'activité humaine, elle répondait que ni les papes ni les moines n'avaient eu besoin de ce stimulant, sans prendre garde que cette assimilation indiquait de sa part beaucoup plus un pas en arrière qu'un pas en avant. On se réunissait dans un vaste appartement de la rue Monsigny, où les doctrines de la religion nouvelle et de l'amour libre se propageaient au milieu de fêtes qu'embellissait la présence de femmes élégantes.
La famille reconnaissait alors pour Pères MM. Bazard et Enfantin. Ancien carbonaro et conspirateur émérite, sous la Restauration, Bazard prenait fort au sérieux son rôle de directeur spirituel et temporel. Il se croyait si bien le grand prêtre d'une religion nouvelle qu'il prétendit, à ce titre, être exempt du service de la garde nationale, dont la loi dispensait les ministres du culte. Mais sa religion n'avait pas été admise par le conseil de discipline de son bataillon, qui, sans respect pour sa qualité, le condamna à 24 heures de prison pour refus de service. Le grand prêtre se pourvut en cassation. Le 25 décembre 183 1,1a cour, sur les conclusions conformes du procureur général Dupin, rejeta son pourvoi en se fondant sur ce que les prétendus ministres de l'association saint-simonienne n'étaient pas reconnus par l'autorité publique.
Mais déjà la famille nouvelle était fort ébranlée ; un schisme irrémédiable avait éclaté dans son sein. Sous prétexe de régénérer la femme, de la mettre au même rang que l'homme, de lui accorder les mêmes droits, de l'émanciper en un mot, certains adeptes du Saint- Simonisme s'étaient mis à prêcher la morale la plus relâchée, et l'un des deux Pères suprêmes, M. Enfantin, n'avait pas été le moins ardent dans cet apostolat, inconscient peut-être, de l'immoralité. Ancien élève de l'Ecole polytechnique, M. Enfantin s'était empressé d'entrer dans la vie civile en 1814. Tour à tour commis
dans une maison de commerce de vins à Romans et Décembre dans une maison de banque à Saint-Pétersbourg, il était venu se fixer à Paris quelques années plus tard, pour s'y occuper d'affaires commerciales. Un des disciples les plus passionnés de Saint-Simon, M. Enfantin semblait surtout s'être donné le rôle d'éducateur de la femme, de novateur social, laissant à son collègue, M. Bazard, le soin de traiter les questions politiques. Dans les conférences de la salle Taitbout, il s'appliquait surtout à magnétiser du regard les femmes de tout âge venues là pour écouter la parole des nouveaux apôtres. Le divorce, qu'il était fort question de rétablir alors, n'était pas à ses yeux une nécessité sociale ; remède douloureux et fatal contre les unions mal assorties, il lui apparaissait comme une aspiration vers un amour suprême ; sa théorie de la réhabilitation de la chair était, en quelque sorte, la consécration du concubinage ; enfin, au prêtre saint-simonien, honime ou femme, il accordait des privautés dont la pudeur la moins farouche avait lieu de s'alarmer.
M. Bazard, qui, marié et père, avait conservé les préjugés de la famille, finit par se révolter contre la morale dissolue que son collègue couvrait de son autorité. Dans une réunion générale de la société, tenue le 19 novembre, il y avait eu des récriminations violentes échangées de part et d'autre. Un certain nombre de femmes s'étaient élevées avec véhémence contre les théories immorales du père Enfantin. On avait entendu M. Carnot s'écrier : « Yotre doctrine est la réhabilitation de l'adultère. » Et M. Dugied, l'ancien carbonaro, lui avait reproché amèrement de réhabiliter le vice. Le schisme irréparable sortit de là. L'ère héroïque du Saint-Simonisme était close.
M. Enfantin resta seul Père suprême, mais les meilleurs, parmi les Saint-Simoniens, se séparèrent de lui. I. 19
290 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1831.
Décembre Au nombre des rares fidèles demeurés autour de lui nous pouvons citer MM. Duveyrier, d'Eichtal, Barrault, Fournel et Michel Chevalier. « Dieu est avec nous, écrivait ce dernier, quelques jours après; nous avons un Père suprême, une hiérarchie. Nous ne repoussons personne. » Puis, il exprimait la confiance de voir revenir à eux les hommes chéris qui avaient cru devoir les quitter, et il terminait par cette phrase singulière : « Et certes la femme, la femme libre, que nous appelons de tous nos vœux et de tous nos efforts, contribuera puissamment à cet acte religieux. » Le futur et sévère économiste du Journal des Débats ne prévoyait sans doute pas alors que les étranges théories morales de son Père suprême conduiraient un jour ce dernier à la cour d'assises, où nous le retrouverons prochainement.
De toutes les conceptions imaginées par les Saint- Simoniens, une seule était vraiment digne d'attirer l'attention des hommes dévoués au progrès social, c'était celle du principe d'association. Encore leur conception était-elle singulièrement gâtée par les entraves qu'ils apportaient à la liberté individuelle. L'association et la liberté sont incontestablement les deux grands véhicules du progrès social. Une société où toute initiative individuelle serait paralysée, où, sous prétexte de protéger celui-ci et celui-là, le gouvernement interviendrait arbitrairement dans les questions de producduction et de consommation, aboutirait fatalement au plus humiliant des despotismes. Au reste, le Saint- Simonisme devait exciter la curiosité beaucoup plus par la bizarrerie de sa forme extérieure qu'il n'était destiné à frapper les imaginations par la puissance de ses idées rénovatrices. Et c'est pour cela que nous le verrons tomber prochainement sous le ridicule bien plutôt que devant les persécutions qui n'allaient pas lui être épargnées.
Mais peut-être est-il à regretter que la société saintsimonienne ne soit pas allée tenter l'expérience d'une rénovation sociale et s'efforcer d'appliquer ses théories de l'autre côté de la Méditerranée, sur cette terre algérienne que la conquête avait récemment donnée à la France. Justement, le gouvernement y appelait tous les hommes de bonne volonté, toutes les familles et les individus des classes ouvrières et agricoles susceptibles de développer par leur travail les éléments de richesse de cette contrée féconde. Avec les sommes dont elle disposait, les intelligences d'élite qu'elle avait à son service, la société saint-simonienne aurait certainement pu expérimenter ses théories sociales en Algérie et y fonder un établissement durable et prospère, si elle avait eu un but réellement sérieux, et si les excentricités de sa doctrine n'avaient pas tendu à appeler l'attention publique sur ses principaux membres plutôt qu'à poursuivre rafï'ranchissem:'nt de la pensée humaine et l'abolition de la misère.
Ceci nous amène à jeter un coup d'œil sur notre colonie algérienne, et à dire où elle en était depuis le jour où la Restauration avait laissé à la France, comme un don suprême, cette précieuse et légitime conquête (1 ). Le maréchal de Bourmont poursuivait autour d'Alger l'œuvre glorieusement commencée par la prise de cette ville, lorsque la nouvelle de la Révolution de 1830 vint le surprendre au milieu de ses succès. La Franco ne pouvait laisser à la tête de l'armée l'homme qui l'avait trahie la veille d'une bataille. Dépossédé de son commandement et de ce titre de maréchal que lui avait
(1) Nous disons légitime malgré notre éloignement profond et raisonné pour tout ce qui est conquête à main armée en matière coloniale. Mais en ce qui concerne l'Algérie, c'était devenu une nécessité de détruire ce nid de pirates qui rendaient tributaires tous les pays du monde. 11 n'y avait d'autre moyen de prévenir le retour du brigandage que d'occuper le pays. La France a été la vengeresse de l'humanité.
Décembue
Situation de
notre colonie
algérienne
à la fin de
l'année 1831.
29â HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, a.msée 1831.
DÉcEMBHE valu sa conquête, M. de Bourmont dut céder la place ^^^^' au général Clausel, vétéran des guerres de la Répu-
blique et de l'Empire, qui avait payé d'une longue disgrâce, sous la Restauration, sa fidélité au drapeau tricolore.
L'adniiuistra- A SOU arrivée en Algérie, le nouveau commandant en général ^^ef avait trouvé notre colonie dans un état déplorable. ciauseL Les tâtonnements de notre administration, le relâchement de la discipline dans l'armée, le caractère farouche et intraitable des Arabes et des Kabyles de la campagne d'Alger, semblaient rendre précaire notre occupation. L'indomptable énergie du général Clausel eut bientôt raison de toutes les résistances. Une expédition heureuse dans les montagnes du petit Atlas contraignit les indigènes à la soumission, et assura la domination française dans tout l'arrondissement d'Alger. Le premier, le général Clausel comprit l'immense parti qu'il y avait à tirer de notre conquête. Selon lui, elle devait s'étendre sur toute la régence et non point se borner au simple territoire d'x\lger. Aussi nomma-t-il partout, à Oran, à Constantine, des beys à la dévotion de la France. Il envoya même au bey d'Oran une brigade, sous les ordres du général Danremont, pour le protéger contre les entreprises des Marocains. Mais le rappel intempestif d'une partie de l'armée d'occupation l'empêcha de donner suite, pour le moment, à ses projets d'extension coloniale. Son libéralisme semblait l'avoir rendu suspect. On lui fit même un crime d'avoir préjugé l'occupation définitive de la régence. Il avait conclu avec le bey de Tunis un arrangement aux termes duquel un parent de ce dernier était nommé bey de Constantine, à la condition de payer à la France une redevance annuelle d'un million de francs. Ce traité, si avantageux pourtant, fut désavoué par le ministère, qui reprocha au général d'avoii- commis un abus de pouvoir. Fatigué de ces tra-
Déce-Mbri:
Il ost
remplacé par
le général
Berthezène.
casseries, Clausel revint en France, où il reçut le bâton de maréchal, sans doute en compensation des ennuis qu'on lui avait fait éprouver. Son administration avait duré six mois, et ce court espace de temps lui avait suffi pour assurer à notre colonie une prospérité dont il ne s'agissait plus que d'assurer le développement.
Le général Clausel eut pour successeur le général Berthezène, qui, le premier, en juillet 1830, avait mis le pied sur le sol africain. Durant les dix mois que dura son commandement, il dut, malgré le petit nombre de troupes dont il disposait, défendre la colonie contre les incursions incessantes des Arabes, auxquels il infligea, à diverses reprises, de sanglantes leçons. A partir du mois de juillet 1831, les indigènes, convaincus de l'inutilité de leurs elTorts, prirent le parti de rester chez eux, et la campagne d'Alger jouit d'une tranquillité parfaite jusqu'au mois de décembre, époque où le général fut remplacé par l'ancien ministre de la police impériale, Savary, duc de Rovigo. Le général Berthezène avait apporté dans son administration un esprit d'économie et une habileté qui lui firent grand honneur. Il eut surtout le mérite de séparer le domaine civil d'avec le domaine militaire, posant ainsi les bases d'une colonisation civile dont ses successeurs auraient sagement fait de ne pas s'écarter.
Tel était l'état général de la France au moment où Conclu sion s'achevait cette année 1831, qui avait été si tourmentée et si laborieuse pour la monarchie de Juillet. Sans doute tout gouvernement a le droit et même le devoir de se défendre et de se faire respecter, surtout quand il est l'expression bien nette du sentiment national. Mais ce qui manquait à la monarchie de Juillet, nous ne cesserons de le répéter, c'était précisément cette grande autorité morale. Battue à la fois en brèche par les légitimistes, qui lui reprochaient sa félonie, par les
294 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1831.
^cE^.BnH républicains et les bonapartistes, qni marchaient toujours de conserve, et par les libéraux, qui ne pouvaient lui pardonner de réagir audacieusement contre son principe, la royauté de Louis-Philippe ne puisait malheureusement pas sa force de résistance dans le droit que donne la consécration populaire. La force matérielle à laquelle M. Casimir Perler faisait si volontiers appel' ne compensait pas suffisamment la force morale qui lui manquait, et chacune de ses victoires laissait dos haines inextinguibles et d'immortelles rancunes.
Légitimistes et républicains. — Armand Carrei passe à la République.
— Défi hautain d'Armand Carrei. — Éloignement de Casimir Périer pour la presse. — Des forces militaires de la France. — Louis-Philippe aux Tuileries. — Le bal de la cour. — Le complot des tours de Notre- Dame. — La question de la liste civile. — Les conclusions de la commission. — M. de Moutalivet et les sujets du roi. — Vote du projet de liste civile. — L'affaire du prince de Condé. — Procès des princes de Rohan contre le duc d'Aumale et la baronne de Feuchères.
— Épilogue du drame du château de Saiut-Leu. — Le complot de la rue des Prouvaires. — Condamnation des conjurés. — L'expédition d'Ancône. — Le cardinal Albaui. — Occupation d'Ancône par le capitaine Gallois et le colonel Combe. — L'expédition d'Ancône devant l'opinion. — La question des pensions. — Les troubles de Grenoble.
— Le zèle du préfet Maurice Duval. — M. Casimir Périer et la ville de Grenoble. — Le vote du budget. — Le choléra-morbus. — Les ravages du fléau. — Les bruits d'empoisonnement. — L'insurrection des chiffonniers. — Visite du duc d'Orléans à l'Hôtel-Dieu. — Le nombre des victimes. — Clôture de la session législative. — La maladie de Casimir Périer. — Modification ministérielle. — La duchesse de Berry en France. — L'échauffourée de Marseille. — La fête du roi. — Mort de Cuvicr. — Mort de Casimir Périer. — Le jugement de l'histoire. — Le compte l'endu des députés de l'opposition. — Voyage du duc d'Orléans dans le Midi. — L'insurrection vendéenne. — L'état de siège dans les départements de l'Ouest. — La duchesse de Berry se réfugie à Nantes. — Louis-Philippe à Compiègne. — Mort du général Lamarque. — Les funérailles du général Lamarque. — L'incident Fitz- James. — Les discours. — L'insurrection éclate. — Louis-Philippe tient tète à l'insurrection. — MM. Arago, Laffltte et Odilon Barrot aux Tuileries. — Prise du cloître Saint-Merri. — Une idée de M. Gisquet. — La répression après la bataille. — La cour de cassation et l'état de siège. — Les accusés en cour d'assises. — Conséquences des soulèvements légitimistes et républicains. — Le garde des sceaux Barthe. — L'arrestation de M. de Chateaubriand. — Mort du roi de Rome. — Reprise des affaires. — L'anniversaire des journées de
Janvirk 1832.
29(j HISTOIRE nu RÈGNE DE LOLUS-PIIILIPPE. année 1832.
Juillet. — Mariage de la fille ainéc de Louis-Philippe avec le roi des Belges. — Les Saint-Simoniens à Ménilmontant. — Poursuites contre les Saint-Slmonieus. — La fin du Saint-Simonisme.
L'année 1832 s'annonçait triste et sombre. Pour n'avoir point soumis à la ratification populaire, qui ne lui eût pas fait défaut, le pouvoir qu'il tenait d'une assemblée sans mandat, Louis-Philippe, avons-nous dit, était destiné à voir son autorité contestée par les légi- Légitimistes tiuiistes d'une part, et de l'autre, par les républicains, *".* dont le parti, existant à peine au lendemain des jour-
nées de Juillet, avait considérablement grandi depuis, et s'affirmait hautement, à cette heure, comme le seul parti national.
Et cette contestation, cause éternelle de faiblesse pour la royauté de Juillet, ne se produisait pas seulement à Paris; les agitations populaires avaient envahi les départements, et les actes d'opposition se manifestaient sur une foule de points du royaume, heureux quand ils ne dégénéraient pas en insurrections sanglantes, comme cela devait se voir dans l'année laborieuse dont nous allons retracer les événements. La dynastie nouvelle était attaquée par les armes mêmes qui l'eussent rendue invincible si elle avait su tirer parti de la situation. Jusque-là, les légitimistes ne s'étaient guère montrés soucieux des droits du peuple. Des siècles et des siècles avaient passé sans que les classes privilégiées les eussent revendiqués ; et voici que, tout à coup, les royalistes les plus accentués s'éprennent d'une belle passion pour les droits imprescriptibles de la nation. Le suffrage universel, que la Révolution française elle-même n'avait pas admis dans son intégrité, devient le mot d'ordre de leurs journaux les plus importants. Ce mot leur sert de passeport pour distribuer dans les masses des médailles à l'effigie de Henri V, et les pousser à la révolte. Quant aux républicains, ils étaient dans la vérité de
leur rôle en ne cessant de revendiquer avec une Janvier 183?. énergie suprême, à leurs risques et périls, les droits méconnus de la nation. Lorsqu'ils attaquaient comme illégale l'autorité de la monarchie de Juillet, ils étaient conséquents du moins avec leurs principes, et ne mentaient pas à leur conscience. S'ils n'étaient pas encore légion, ils formaient une phalange compacte, admirablement disciplinée, et dont la puissance morale parut si redoutable à Casimir Périer qu'il s'efforça, vainement d'ailleurs, de faire casser l'élection de M. Garnier-Pagès, qui venait d'entrer à la Chambre élective en affichant hautement ses opinions républicaines. Par M. Garnier- Pagès la République avait en quelque sorte un pied dans le parlement.
Le parti républicain se renforça à cette époque d'une importante recrue ; un des plus vaillants écrivains de la presse libérale, M. Armand Carrel, se donna à lui tout entier. Ancien officier, nous l'avons vu, sous la Restauration, sacrifier sa situation militaire à sa passion pour la liberté, et courir mettre son épée au service de la révolution espagnole (1). Fondateur du Natiojiai, avec MM. Thiers et Mignet, il n'avait pas cru devoir, après Juillet, passer entièrement, comme ses deux amis, au service de la royauté des barricades. Cependant, il avait tout d'abord accepté une mission dans les départements de l'Ouest, où il put rallier un certain nombre de maires à la cause de la Révolution. On lui avait offert en récompense, à son retour, la préfecture du Cantal ou de l'avancement militaire, à son choix; il avait refusé, préférant garder son indépendance. Devenu rédacteur en chef du National^ il y soutint d'abord, avec son vigoureux talent de polémiste, les principes de la monarchie républicaine dont MM. Laffitte, Dupont (de
Gurnier-Pagès
à la
Chnuibre.
Armand Carrel passe
à la République.
\ Voyez notre Histoire de la Restauration.
HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 18;12.
Janvier 1832. l'Elire), Lafayette et Odilon Barrot étaient les représentants au pouvoir. Mais son opposition ne tarda pas à s'accentuer très vivement lorsqu'il vit la royauté de Juillet dégénérer de son origine, et reprendre les traditions, un moment interrompues, de la Restauration.
Certains publicistes ont attribué la rupture définitive d'Armand Carrel avec la dynastie d'Orléans au dépit de n'avoir point reçu, dans la dislribution des faveurs, un lot proportionné à ses mérites. C'est là une assertion calomnieuse purement gratuite, et l'on ne saurait trop défendre la mémoire de Carrel contre cet outrage immérité. Il est étrange, en vérité, d'expliquer par des motifs peu avouables une évolution dont la cause est si légitime et si naturelle. Il y avait dix-huit mois que la monarchie d'Orléans avait été élevée sur les barricades de Juillet, comme sur un pavois populaire, lorsqu'Armand Carrel, désespérant de la voir accepter franchement les doctrines de la démocratie, prit ouvertement fait et cause pour la République. La politique de résistance et de combat de M. Casimir Périer avait fait cette conversion.
Dès lors, la royauté nouvelle n'eut pas de plus redoutable adversaire ; d'autant plus redoutable que Carrel sut toujours se mettre au-dessus des exagérations vulgaires. Il ne fut pas plus le flatteur de la foule qu'il n'avait été celui du pouvoir. Jamais on ne le vit, pour capter les faveurs de la multitude, s'abaisser à de lâches condescendances et se prêter à des compromissions que réprouvaient sa raison et son cœur. Ce fut à la fois son honneuretsaforce.il était toujours prêt, du reste, à payer de sa personne, et à faire à ses opinions le sacrifice de sa vie.
Cela se vit bien en ce mois de janvier 4832. Il y avait alors une recrudescence de persécution contre la presse, dont le ministère de M. Casimir Périer semblait être le
Défi hautain
d'Armand
Carrel.
martyrologe. Chaque jour, c'étaient de nouvelles saisies janvier 1832. de journaux et des emprisonnements arbitraires d'écrivains. On se serait cru revenu aux plus mauvais jours de la Restauration. Arrêter préventivement, hors le cas de nécessité absolue, un écrivain, pour un simple délit de la pensée, qui, souvent, était déclaré innocent après une longue détention, constituait une monstruosité contre laquelle la plupart des journaux, non inféodés au ministère, s'élevèrent en vertu de la loi de solidarité. La protestation d'Armand Carrel revêtit notamment un caractère qui fit une profonde sensation. Après avoir, dans \& National An 24 janvier, posé en principe que la détention préventive des écrivains, arrêtés depuis un mois sur mandat de dépôt, sous prétexte de flagrant délit, était absolument illégale, Carrel s'écriait : (( Il faut ici relever la dignité de l'homme et du citoyen, si souvent, si impunément insultée par l'indigne ministère du 13 mars. Il ne sera pas dit qu'un régime qui intenterait les absurdes, les innombrables procès dont rougissent nos tribunaux,... un régime sous lequel les écrivains seraient flétris, en attendant le jugement, par leur accouplement avec des escrocs, ou tués à petit bruit par les miasmes pestilentiels de Sainte- Pélagie, pourra s'enrichir encore d'un arbitraire illimité qui s'intitulerait la yMmjon^G^e/ice du flagrant délit. Un tel régime ne s'appellera pas, de notre consentement, la liberté de la presse. Une usurpation si monstrueuse ne prendra pas. Nous serions coupables de la souffrir, et il faut que le ministère sache qu'un seul homme de cœur, ayant la loi pour lui, peut jouer à chances égales sa vie contre celle non seulement de sept ou huit ministres, mais contre tous les intérêts, grands ou petits, qui se seraient attachés imprudemment à la destinée d'un tel ministère. C'est peu que la vie d'un homme tué furtivement au coin de la rue, dans le désordre d'une
Janvier 1832
Éloignement
de M. Casimir
Périer pour
la presse.
Des forces
militaires
de la France.
3U0 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1833.
émeute ; mais c'est beaucoup que la vie d'un homme criiomicur qui serait massacré chez lui par les sbires de M. Périer, en résistant au nom de la loi. Son sang crierait vengeance... Tout écrivain, pénétré de sa dignité de citoyen, opposera la loi à l'illégalité et la force à la force. C'est son devoir : advienne que pourra. »
Ce mâle et fier langage souleva dans la presse un véritable enthousiasme. Le ministère n'osa pas relevé» le défi; il se contenta de déférer ù la justice le National et les jouruaux qui s'étaient associés à sa déclaration. Ce fut pour Carrel l'occasion d'un nouveau triomphe. Cité à comparaître devant la cour d'assises, à quelques semaines de là, il fut acquitté après une habile plaidoierie de M. Odilon Barrot et une défense personnelle dont l'efîet fut aussi puissant que celui de l'article incriminé. C'était une sanglante défaite pour le ministère. M. Casimir Périer était le ministre d'un gouvernement personnel, ce n'était pas le ministre diin pays libre; il ne savait pas gouverner avec la liberté. Il s'épouvantait des moindres écarts de la presse, poursuivait à la fois la plume et le crayon, faisant condamner M. Philippon, gérant du journal la Caricature, à dix mois de prison et à deux mille francs d'amende pour avoir représenté le roi Louis-Philippe sous des traits grotesques. Qu'aurait-il dit, grand Dieu ! s'il avait eu à subir le débordement d'invectives auquel se livre la presse de nos jours, sans que la République, forte de son droit, en prenne le moindre souci?
C'était cette absence du droit qui faisait la faiblesse du gouvernement de Louis-Philippe. Autrement, la force matérielle ne lui manquait pas pour se défendre contre les attaques de l'intérieur. Il avait à sa disposition, au commencement de cette année 1832, plus de quatre cent mille hommes organisés sur un pied redoutable, et dont l'instruction ne le cédait en rien à la dis-
aux Tuileries.
AKNÉE 1832. CHAPITRE CINQUIÈME. 301
cipline. Une garde nationale, composée de près de deux ja.wier 1832. millions de citoyens, se tenait prête à seconder l'armée active; et notez que cette garde nationale comprenait alors une foule de vieux soldats parfaitement aguerris. Il n'était donc pas une puissance en Europe, à laquelle, du propre aveu de M. Casimir Périer, nous ne fussions en état de résister victorieusement, et c'est ce qui rend plus incompréhensible la pusillanimité du gouvernement de Louis-Philippe. Un peu d'audace de sa part nous eût évité les désastres sans nom dont nous subissons aujourd'hui les douloureuses conséquences.
Pour donner plus de prestige à la royauté citoyenne, Louis-Philippe Casimir Périer exigea, pour ainsi dire, qu'elle se transportât aux Tuileries. Il lui semblait que Louis-Philippe ne serait véritablement roi que lorsqu'il habiterait ce palais fatal où la vieille monarchie avait sombré, et où avaient trôné tour à tour l'Empire et la Restauration.
La cour inaugura, le 11 janvier J832, son retour aux Le bal de Tuileries par un bal splendide, auquel se trouvèrent conviées toutes les classes de citoyens. Pairs de France et députés, officiers de l'armée et de la garde nationale, simples gardes nationaux même, circulaient pêle-mêle dans ces salons qui, sous le dernier règne, n'étaient guère accessibles aux classes inférieures. Le bal s'ouvrit, dans la salle des maréchaux, par un quadrille où figuraient le duc d'Orléans avec l'impératrice du Brésil, le duc de Nemours avec dona Maria, don Pedro avec la princesse Louise, et un chef de bataillon de la garde nationale avec la princesse Clémentine. Les princesses dansèrent à diverses reprises avec de simples gardes nationaux. C'était la première fois que les épauletfes de laine côtoyaient aux Tuileries celles d'or et d'argent. La famille d'Orléans était très unie; elle avait une simplicité et des vertus familiales qui plaisaient fort à la classe moyenne de l'époque, et la bonhomie du roi, ses mœurs patriar-
la cour.
Le complot des tours de Notre-Dame.
302 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1832.
Janvier 1832. cales, faisaient oublier à beaucoup qu'il était le complice, sinon le promoteur, des actes antidémocratiques de son gouvernement.
Une foule de députés de l'opposition se pressaient dans les salons des Tuileries, comme pour affirmer, par leur présence, que leur opposition n'avait rien d'hostile à la dynastie et protester, en quelque sorte, contre les complots dont il était bruit alors. On se rappelait involontairement les années troublées de la Restauration, où chaque jour était marqué par une conspiration nouvelle.
Quelques jours auparavant, le 4 janvier, vers 5 heures du soir, on avait tout à coup entendu retentir le bourdon de Notre-Dame. Qu'ctait-il donc arrivé ? Une poignée d'individus avaient trouvé moyen de se cacher dans les tours. La nuit venue, ils avaient allumé un commencement d'incendie, tiré quelques coups de pistolet et sonné le tocsin, espérant appeler à la révolte les mécontents dont la capitale foisonnait. Il suffit de quelques soldats pour avoir raison de ces insensés. Y avaitil eu complot, dans la réelle acception du mot? On saisit chez l'un des individus arrêtés, nommé Brandt, plusieurs écrits émanant de la Société des amis du peuple. Un autre, du nom de Considère, déclara n'exercer d'autre profession que celle d'émeutier. Il n'y avait là vraiment rien qui décelât une conspiration. Est-il vrai que ces malheureux aient cédé à des provocations policières? Cela semble résulter des plaidoiries de leurs avocats; mais nous n'avons trouvé rien de bien précis à cet égard. Considère et Brandt furent condamnés, chacun, à cinq ans d'emprisonnement, comme coupables d'un attentat ayant pour but de changer la forme du gouvernement. Un troisième accusé, Deganne, fut condamné à deux années de prison pour non-révélation de complot; les autres furent acquittés. Les condamnés étaient des
fous à qui un asile d'aliénés eût mieux convenu que la prison. Ce n'étaient point là les ennemis dangereux de la monarchie de Juillet.
Ses ennemis inconscients, et non les moindres, étaient ceux qui, en la poussant dans des voies contraires à son origine, semblaient prendre à tâche d'élever entre elle et la nation une barrière d'impopularité.
Nous avons dit le mauvais effet produit par la présentation du projet de loi sur la liste civile. Il y avait un an déjà que la question était pendante. La cour réclamait une vingtaine de millions. M. Laffitte, ministre alors, avait consenti à demander aux Chambres une somme de 18,500,000 francs, somme encore exorbitante à ses yeux. On se rappelle la stupéfaction profonde de la commission parlementaire, chargée d'examiner la question, en recevant de M. Thiers, sous-secrétaire d'Etat aux finances, une note qui n'avait pas été communiquée au conseil, et où les besoins de la cour nouvelle se trouvaient évalués à cette somme au minimum. Depuis, la Chambre avait été renouvelée, et le successeur de M. Laffitte espérait peut-être trouver une commission moins rigoriste et mieux disposée.
M. Casimir Périer avait donc représenté, dès le mois d'octobre, le projet de liste civile élaboré par le précédent ministère, en laissant en blanc, « d'accord avec une auguste volonté », le chiffre de la dotation, pour laisser à la Chambre, par un sentiment de haute convenance, le soin de résoudre elle-même cette question. Seulement, en sous-main, on donnait à entendre que les besoins indispensables de la cour n'exigeaient pas moins d'une dotation de 18 millions. Cela, bien entendu, non compris un mobilier somptueux et une foule de châteaux, parcs et domaines.
Avant d'être soumis aux délibérations de la Chambre, le projet eut à subir la discussion violente des partis.
La question
de la liste
civile.
304 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1832.
Janvier 1832. Noiis avoiis parlé déjà des lettres enfiellées où M. de Cormenin, avec une ironie mordante, raillait impitoyablement les appétits voraces de la royauté citoyenne. On disserta sur les livrées, les chevaux, les remèdes nécessaires à cette monarchie bourgeoise, et chacun de rire. On ne manqua pas de rappeler que, de l'autre côté de l'Atlantique, le traitement du premier magistrat des Etats-Unis n'allait pas au delà de 125 000 livres, et que les trois consuls de la République française ne coûtaient pas plus d'un million à la France, tous frais compris, alors que pour les seules dépenses de la bouche, on réclamait actuellement 1,200,000 francs. La comparaison n'était pas rigoureusement juste. Toute monarchie a des obligations de faste, de représentation et d'apparat, qui incombent à un degré beaucoup moindre aune république. Seulement, il n'y avait nulle nécessité à ce que la royauté, sortie des barricades, fût la providence d'une foule de mendiants, et entretînt ces nuées de courtisans et de parasites qui vivent de la prodigalité des cours. C'était à la Chambre de faire la part convenable à une monarchie qui, de son propre aveu, devait avoir des goûts modestes, et que, dans le pays, on se plaisait à voir entourée d'institutions républicaines.
Le rapporteur de la commission était M. de Schonen, dont le libéralisme avait été si impétueux sous la Restauration. La commission s'était divisée en deux fractions égales, l'une proposant le chiffre de 12,500,000 francs, l'autre, celui de 14 millions pour la dotation en espèces. Quant à la dotation immobilière, la commission était d'accord pour y comprendre, à Paris, le Louvre et les Tuileries, et, dans les départements, les châteaux, parcs, domaines et forêts de Versailles, Marly, Meudon, Saint-Cloud, Saint-Germain, Fontainebleau, Compiègne, Rambouillet et Pau. « Nous
Les couclusions
de la commissiou.
donnons beaucoup au roi, ajoutait le rapporteur, car nous lui donnons le Jeu de Paume de Versailles. » Cette évocation, qui rattachait la dynastie nouvelle à la Révolution, causa une assez vive sensation dans la Chambre. Le carbonaro de la Restauration navait pas encore disparu sous le manteau du pair de France.
La discussion donna lieu à des récriminations qui ne furent pas sans amertume de la part de la gauche. Un de ses membres, dans la séance du 4 janvier, reprocha amèrement au projet ministériel de violer cette condition de notre vieux droit monarchique qui voulait qu'en montant sur le trône, le souverain confondit sa propriété privée avec celle de la couronne. Or, Louis-Philippe avait enfreint cette loi en faisant, par l'acte de donation du 7 août, passer la nue propriété de ses biens sur la tète de ses enfants; l'opposition ne le lui pardonnait pas. Dupont (de l'Eure) attaqua, à son tour, avec une extrême vivacité, le projet de liste civile. Une somme de 12 millions lui paraissait largement suffisante. Il se plaignit surtout.de voir figurer dans la dotation une foule de châteaux entretenus à grands frais, somptueusement meublés, et qui ne servaient guère qu'à loger des gouverneurs, des concierges et une foule de serviteurs inutiles.
M. de Montalivet trouva, pour défendre la liste civile, des arguments qui n'étaient pas sans valeur. Il montra la nécessité d'entourer la monarchie d'une certaine splendeur, pour attirer sur elle une grande considération. Il essaya môme de toucher les députés de la gauche en demandant ce que le roi répondrait aux victimes de la Restauration, si on lui refusait les moyens de panser leurs blessures et de secourir leur détresse. Mais un mot malheureux détruisit tout l'effet de cet artifice oratoire. « Il faut, dit- il, que le luxe qui fait la prospérité des peuples civilisés ne soit pas banni de l'habi- I. 20
Janvier 1833.
M. de Montalivet et les sujets du roi.
306 HISTOIRE UU KÈGNE DE LOUlS-PHlLlPPE. an^ée 183-2.
Janviek 1832. tation du roi de France, car il le serait bientôt du reste de ses sujets... »
A ce mot, éclata l'un des plus violents orages dont fassent mention les annales parlementaires. De tontes parts retentissaient ces cris : A l'ordre le ministre ! Qu'il se rétracte. Il n'y a plus de sujets! Le ministre tint bon, et il persista à soutenir que la situation inférieure où tous les Français se trouvaient à l'égard du roi, faisait d'eux des sujets. Cette obstination était une souveraine maladresse. Une partie des membres de la Chambre, ne pouvant contenir leur indignation, quittèrent la séance. La querelle recommença le lendemain, sur une observation de M. de Tracy, qui prit la parole, immédiatement après la lecture du procès- verbal, pour repousser comme indigne de la nation française l'expression dont M. de Montalivet avait persisté à se servir. Apostat de la liberté, depuis qu'il était monté au pouvoir, le garde des sceaux, M. Barthe, prétendit qu'il n'y avait rien d'inconstitutionnel dans le mot employé par son collègue. De là une tempête plus formidable encore que celle de la veille. Après quelques fières paroles de M. Odilon Barrot, la gauche en masse se retira dans la salle des conférences, et signa une énergique protestation contre la qualification dont les ministres s'étaient servis et contre toutes les conséquences qu'on en pourrait tirer ultérieurement. Cent soixante-cinq députés s'associèrent à cette protestation, parmi lesquels le général Lafayette, qui repoussa hautement comme attentatoires à la Révolution de Juillet les expressions de roi de France et de sujets. Toute la presse de gauche, de son côté, tonna, durant plusieurs jours, contre l'injure adressée à la nation par les ministres du roi.
Vote du Ce fut à la suite de ces orageuses séances que la
'^'°''civih'. ^^ ^ Chambre fixa à 12 millions le chiffre de la dotation annuelle de la couronne. Un million par an fut accordé
ANNÉE 1832. CHAPITRE C1^'UUIÈME. 307
au prince héritier de la couronne. La dynastie d'Orléans Février I8.32. n'avait pas encore trop à se plaindre, n'étaient les paroles amères qui ne lui avaient pas été épargnées, et dont les échos, répétés par les feuilles hostiles, portèrent de graves atteintes à'ia majesté royale.
Un procès retentissant vint, sur ces entrefaites, dans L'affaire le courant de février 1832, ofl'rir un aliment nouveau à [j" condé la malignité publique. Nos lecteurs n'ont pas oublié les circonstances tragiques de la mort du prince de Condé, dont l'assassinat ne saurait faire doute aujourd'hui pour personne. Nous avons déclaré que la famille d'Orléans était absolument étrangère à ce crime abominable ; mais il nous faut reconnaître également que, suivant la remarque si juste de l'abbé Pélier de Lacroix, elle demeura non moins étrangère « au dessein si juste et si honorable de venger la mémoire du dernier des Condé. » On vit, au contraire, l'avocat du jeune duc d'Aumale, M" Dupin jeune, faire cause commune avec M. Lavaux, avocat de la baronne de Feuchères, pour soutenir l'insoutenable système du suicide.
Une première enquête n'avait pas abouti. Mais la rumeur publique, attribuant la mort du prince à un assassinat et non à un suicide, avait été telle, une brochure, intitulée Appel à l' opinion publique sur la mort du prince de Condé^ avait produit une si profonde sensation, qu'un supplément d'instruction avait été ordonné sur la plainte des princes de Rohan. L'enquête, commencée au mois de janvier 1831, se poursuivait devant le tribunal de Pontoise, quand l'affaire fui tout à coup évoquée par la cour royale de Paris. Le conseiller de la Huproye, chargé de l'instruction, ne tarda pas à se convaincre de l'assassinat. Yoici en quels termes il s'adressa à la baronne de Feuchères, en procédant à son interrogatoire : « La justice qui recherche avec tant de soin les causes d'une mort violente, parce que tout homme, par cela
Février 1832.
Une visite
de M. Persil
à M. de la
Huproye,
308 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année ISSÏ.
même qu'il existe, est utile à son pays, ne saurait demeurer indifférente quand il s'agit d'un événement qui excite au plus haut point l'intérêt de la France entière ; quand il s'agit de la mort du dernier des Condé, du dernier rejeton d'une famille féconde en héros, dont le nom se lie à toutes les pages de notre histoire, d'un prince que l'on proclamait le premier chevalier de son siècle, que les malheureux pleurent comme un père, et dont la perte sera pour tous ceux qui étaient attachés à son service une source intarissable de regrets, »
Tous les témoins avaient été entendus, l'enquête était à peu près terminée, quand on apprit tout à coup que M. de la Huproye était mis à la retraite. Ce magistrat avait conduit l'instruction avec autant de zèle que de conscience, après avoir entendu cent vingt témoins et recueilli deux cent trente et une dépositions ; aussi y eut-il une stupéfaction profonde dans le public, lorsqu'on vint à savoir qu'il était dessaisi de l'affaire. Il s'était décidé à conclure, devant la Chambre des mises en accusation, à l'arrestation de la baronne de Feuchères, de Lecomte, de l'abbé Briant et des époux Dupré et à leur renvoi devant la cour d'assises. On ne l'ignorait pas en haut lieu, et le bruit en était généralement répandu.
Or voici ce qui s'était passé, A la nouvelle de la résolution du conseiller instructeur, on s'était fort ému aux Tuileries, et le procureur général Persil y avait été mandé d'urgence. Il fallait à tout prix étouffer l'affaire, A la suite d'une longue conférence avec Louis-Philippe et la princesse Adélaïde, M, Persil, oublieux de ses devoirs les plus élémentaires de magistrat, se rendit au domicile de M, de la Huproye, rue Neuve-Saint-François, au Marais, Il ne lui cacha pas qu'il trouvait ses conclusions trop absolues et probablement erronées, s'étonna qu'il fût en désaccord avec les trois médecins de la
cour, qui concluaient au suicide. Il lui paraissait indis- février i832. pensable que ces trois médecins fussent entendus comme témoins. A quoi M. de la Huproye répondit qu'une pareille intrusion de praticiens, à titre de témoins au lieu d'experts, était tout à fait inadmissible.
Le procureur général n'obtint rien, et il revint aux Tuileries. On y décida alors de prévenir le dépôt du rapport, en dessaisissant M. de la Huproye de l'instruction par une démission volontaire ou forcée. M. Persil avait sous la main un nouveau rapporteur dont il garantissait l'aveugle soumission. Il retourna le lendemain, dans la soirée, chez M. de la Huproye. Il le trouva en train de souper avec sa femme et sa fille, conformément aux habitudes de l'ancien régime, que ce magistrat avait conservées. M. Persil lui annonça crûment que « son rapport ne verrait pas le jour parce que des raisons d'Etat s'y opposaient ». Comme l'intègre magistrat s'indignait de voir l'action de la justice subordonnée à la politique : « Il s'agit bien de la culpabilité ou de l'innocence d'une femme flétrie! ajouta le procureur général. Il y va de l'honneur, de la considération de la maison d'Orléans, engagée dans une compromission funeste, sous le coup d'une solidarité déplorable, dont il faut qu'elle se tire à tout prix! » Ce sont les propres paroles de M. Persil, rapportées par M. de la Huproye lui-même dans un écrit désormais historique.
M. de la Huproye avait pour gendre M. Theurier de Pommyer, juge suppléant au tribunal civil de la Seine, pour lequel il désirait vivement un poste de juge titulaire. M. Persil, espérant vaincre ses répugnances, lui promit un siège de juge pour son gendre s'il consentait à donner immédiatement sa démission. Mais il se heurta à un nouveau refus. Le vieux conseiller resta inébranlable aux prières de sa femme et de sa fille cons-
;J1() HISTOIHE IJl' KÈGNE DE LOlîlS-PMlLlPPE. annke 183-2.
féviukh 1832. ternées (1). Le lendemain, — c'était le 4 juin 1831 — il était mis d'office à la retraite. Seulement, comme dédommagement, son gendre, par une seconde ordonnance, était nommé juge titulaire près le tribunal civil de la Seine. Cette étrange mise à la retraite donna nécessairement lieu à toutes sortes de commentaires. Il y avait là quelque chose de mystérieux qui rejaillit de la façon la plus fâcheuse sur la cour, et non sans raison, il faut bien le dire.
Le 5 juin, M. Brière-Valigny, conseiller à la cour royale de Paris, tout dévoué aux intérêts de la famille d'Orléans, était substitué à M. de la Iluproye comme rapporteur de l'affaire du prince de Condé. Pour lui, le suicide ne fait pas doute ; il en est convaincu d'avance. Il aurait pu se dispenser d'entendre, sur la réquisition du procureur général, Persil, les trois médecins de la cour, seuls témoins nouveaux qu'il ait fait comparaître devant lui. M. de la Huproye sait que son successeur ne connaît pas un mot de l'affaire. Il écrit à M. Séguier, premier président de la cour, que, quoique dessaisi de l'affaire, il tient à sa disposition, à titre consultatif, le rapport et les conclusions qu'il allait déposer au moment de sa mise à la retraite. Point de réponse. M. Séguier, premier président de la cour de Paris, et, en même temps, membre du conseil de famille du duc d'Aumale, avait, lui aussi, son siège tout fait.
Le 21 juin 1831, — les choses, comme on voit, avaient été menées lestement, — la cour rendait, à him
(1) Nous avous euipninté tous ces détails au livre si concluant de M. Billault de Gérainville. (Complément du tome III de VHistoire de Louis-Philippe, p. 373 et s. (1885). M. de la Huproye, au caractère antique et à l'intégrité duquel ou a toujours rendu justice, a consigné par écrit, avec la plus scrupuleuse fidélité, toutes les circonstances de sa mise à la reti-aite. C'est cet écrit, absolument irréfutable, qui a été communiqué à M. Billault de Gérainville, par M. Theuricr de Pommyer, gendre de M. delà Huproye.
ANNKE 1833.
clos, un aiTÔt ainsi conçu : « La cour, après en avoir délibéré, considérant qu'il n'est pas établi que la mort de Son Altesse Royale le duc Bourbon, prince de Condé, soit le résultat d'un crime, dit qu'il n'y a lieu à suivre ; ordonne que le présent arrêt sera exécuté à la diligence du procureur général du roi. » Oii était le temps où le président Séguier déclarait fièrement à un solliciteur que la cour rendait des arrêts et non des services? Par cet arrêt de complaisance la baronne de Feuchères et ses complices échappaient définitivement à la vindicte des hommes (1),
Un pareil arrêt indigna tout ce qu'il y avait d'honnête en France. On supposait qu'il serait déféré par le ministère public à la cour de cassation. Mais le ministère public, c'était M. Dupin, procureur général près la cour suprême et factotum de la maison d'Orléans. Il se garda bien de se pourvoir et laissa ce soin aux princes de Rohan, qui dénoncèrent eux-mêmes l'arrêt à la cour de cassation. La cour rejeta leur pourvoi, en se fondant sur ce que le ministère public ne s'étant point pourvu contre l'arrêt attaqué, elle n'était point légalement saisie du droit d'en connaître.
Les princes de Rohan ne se tinrent pas pour battus; ils attaquèrent le testament pour suggestion et captation, et assignèrent la baronne de Feuchères et le duc d'Aumale devant la juridiction civile. Ce grand procès, que les passions politiques exploitèrent avec une sorte de fureur, occupa dix audiences, et il eut en France et
Procès des
princes de
Rohan contre
le duc
d'Aumale
et la baronne
de Feuchères.
(1) Voici les noms des magistrats qui siégeaient à l'audience de la cour lorsque fut rendu cet inconcevable arrêt : M. Séguier, premier président; MM. de Ilaussy, Brière-Valigny, présidents; MM. Silvestre de Chanteloup, de Moumerqué, Gabaille, Villedieu de Torcy, Espivent, Philippon, Moreau, Grandet, Amelin, conseillers ; MM. Jurien et Desclozeaux, conseillers auditeurs. D'une note de M. de la Huproye il résulte que M. de Moumerqué, magistrat intègre, combattit énergiquement les conclusions du procureur général et la fable du suicide.
HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, aiv-née 1832.
Février 1832. en Europe un retentissement prodigieux. L'avocat des princes de Rohan, M. Hennequin, refit, dans sa plaidoirie, la démonstration saisissante de l'impossibilité du suicide. Le prince avait été assassiné; et qui, si ce n'était la baronne de Feuchères, avait eu intérêt à diriger le bras de l'assassin? L'avocat, avec une foule de précautions oratoires, s'efforça d'éloigner tout soupçon pouvant atteindre la famille royale. Mais sa modération n'en fut pas moins terrible, et, de ses paroles, il rejaillit de sanglantes éclaboussures sur le chef de l'État, dont la savante stratégie était parvenue à faire tomber dans sa famille l'opulent héritage des Condé.
Quoi qu'il en soit, le président du tribunal .de première instance de la Seine, M. Debelleyme, rendit, le 22 février 1832, un jugement longuement motivé qui déclarait les princes de Rohan mal fondés en leurs demandes et conclusions principales contre le duc d'Aumale et la baronne de Feuchères, mais qui restait absolument muet sur la question de suicide ou d'assassinat. Il y a mieux : la baronne avait introduit des conclusions tendant à la suppression d'un écrit publié par les princes de • la maison de Rohan sous ce titre : Observations relatives à la mort du prince de Coiidé ; le tribunal refusa de se prononcer à cet égard, et se déclara incompétent. Les Rohan perdirent donc leur procès devant la justice, mais ils le gagnèrent devant l'opinion publique, et beaucoup de gens ne purent s'empêcher de témoigner hautement leur surprise de voir un souverain aussi riche que Louis- Philippe conserver une succession dont un crime seul peut-être avait conservé le bénéfice à l'un des siens.
Ce ne fut pas le dernier écho de cette douloureuse et retentissante affaire. Une des. clauses du testament du prince affectait le château d'Ecouen et une rente annuelle de cent mille francs à recevoir et à élever les enfants des anciens officiers des armées de Condé et de la