Épilogue du
drame du
château
de Saint-Leu.
ANNKE 1832. CHAPITRE CINQUIÈME. 313
Vendée. Le tribunal avait sursis à statuer sur la déli- Février 1832. vrance du legs du château d'Ecouen et de ses dépendances; et la sensation avait été profonde, dans l'auditoire de la première chambre, lorsque cette réserve était tombée de la bouche de M. Debelleyme. Cette clause, blessante pour les défenseurs de la Révolution française, n'avait assurément rien de contraire aux lois. Mais, comme elle avait un caractère politique, il fallait, pour l'exécuter, le consentement du roi. Or, Louis-Philippe refusa son consentement, estimant qu'une pareille fondation serait injurieuse pour la Révolution de Juillet. Le famille d'Orléans n'avait plus rien à attendre de la baronne de Feuchères ; le jeune duc d'Aumale était entré en possession de l'immense fortune des Condé. Aux relations affectueuses et familières qui unissaient la baronne à Louis-Philippe, à la reine Amélie et aux princesses leurs filles, relations qui avaient été pour le monde un objet de scandale, avait succédé une froideur glaciale. La rupture devint complète à propos du legs d'Ecouen. Le roi ayant persisté dans son refus d'en autoriser la délivrance, madame de Feuchères en appela aux tribunaux, aidée cette fois du puissant concours de M. Odilon Barrot. Mais elle succomba devant toutes les juridictions, par le motif que la clause dont elle réclamait l'exécution était contraire à la morale et à l'ordre public. Elle vit alors séloigner d'elle toutes les personnes que son intimité avec la famille royale avait attirées. Vainement, pour peupler le vide de sa solitude splendide, fit-elle des avances indirectes à une foule de membres de l'opposition ; on la fuyait comme une pestiférée. Ses bienfaits mêmes, pour être acceptés, avaient besoin parfois de se couvrir du voile de l'anonyme. Elle vécut ainsi, durant plusieurs années, triste, résignée, demandant à la religion des consolations que lui refusait le monde, et elle finit par aller mourir en Angle-
314 HISTOIRE Dr RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, annke 18.?2.
Février 183?. terre, OÙ l'avait prise le prince de Condé, tuée peut-être par le remords.
M. Diipin jeune, dans son plaidoyer pour le duc d'Aumale, avait donné à entendre que le procès était dû à de pures menées légitimistes. C'était absolument rididicule, les princes de Rohan ayant dans l'affaire un intérêt assez considérable pour s'inspirer de cet intérêt môme. Maintenant, que les partisans de la monarchie déchue aient cherché à tirer parti du scandale qui se dégageait de ce procès, cela n'est pas douteux. Ils employaient en ce moment tous les moyens possibles pour déconsidérer la royauté nouvelle, ne reculant, pour la renverser, ni devant un complot ni devant une prise d'armes.
Le complot de Ils eurent l'idée, au commencement de février, de Prouvaires ^^^uer une conspiration à Paris môme, et de rattacher ainsi la capitale aux mouvements qu'ils préparaient alors dans le Midi et dans la Vendée. Un médecin légitimiste, fort répandu dans les quartiers populeux, parvint à faire de nombreux prosélytes en distribuant des secours parmi les ouvriers au nom de la duchesse ^f^ fhv^ de Berry. Il se lia avec un bottier du nom de Poncelet,
ancien combattant de Juillet, qui, fort irrité des résultats négatifs de la Révolution, voulait revenir à la légitimité. Tous deux parvinrent à réunir deux milliers d'adhérents environ. Un maréchal de France, disait-on. avait promis son concours; on citait môme le nom du duc de Bellune ; d'anciens ofliciers et sous-officiers de la garde royale, quelques serviteurs de la liste civile, encore en fonctions, étaient du complot. Certains complices, appartenant à la domesticité du château, avaient fourni des clefs ouvrant les grilles du jardin des Tuileries.
Il y avait justement un bal au château dans la nuit du 1" au 2 février; on fixa donc à cette nuit l'exécution du
complot. Poncelet commanda im repas de deux cents février 1832. couverts chez un restaurateur de la rue des Prouvaires, auquel il remit un billet de mille francs. C'est de là qu'on devait marcher sur les Tuileries, où l'on espérait s'emparer de la famille royale, grâce au désordre d'une irruption imprévue dans la salle de bal. Mais déjà la police avait eu vent de cette conception insensée. Un individu, nommé Derménon, à qui une importante com" mande de fusils avait été faite par Poncelet, croyant avoir été le jouet d'un espion, avait cru devoir avertir le préfet de police. D'après l'avis de M. Gisquet, ce Derménon envoya une vingtaine de fusils à la réunion de la rue des Prouvaires. Poncelet en fit la distribution. Il portait à la ceinture deux pistolets chargés, quand on vint le prévenir que la rue des Prouvaires se remplissait d'agents de police et de gardes municipaux. La maison du restaurateur fut elle-même envahie en un instant., Poncelet tua d'un coup de pistolet le premier agent qui se présenta. Quelques conjurés voulurent faire usage des fusils distribués ; mais ces armes étaient en mauvais état. La plupart des conspirateurs présents furent arrêtés, parmi lesquels Poncelet, qui fut trouvé porteur d'une somme considérable. Quant aux groupes répandus dans la ville, attendant un signal pour marcher sur les Tuileries, ils se dispersèrent d'eux-mêmes, et les habitants de Paris apprirent avec étonnement, à leur réveil, qu'ils avaient dormi sur un volcan.
A quelques mois de là, cinquante-sept accusés com- Condamnation parurent devant la cour d'assises sous la prévention ^^^ conjurés. d'avoir tenté de renverser le gouvernement établi. Vingtquatre d'entre eux furent acquittés. Des noms considérables furent prononcés dans ce procès, sans que rien établît la complicité de ceux qui les portaient. Un seul légitimiste connu, M. Charbonnier de la Guesnerie, se trouva condamné à deux ans de prison ; encore le fut-
HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, a.nnée 1832.
Février 1832. il siir des témoignages de provenance donteiise. Comme son avocat, M. Fontaine, se levait, après le prononcé du verdict, pour soulever une exception de droit, il l'interrompit vivement en s'écriant : « Non, non, Monsieur Fontaine, point de grâce, point d'indulgence, je nen veux pas. » Tous les accusés, du reste, eurent une attitude pleine de franchise et de loyauté, Poncelet et cinq de ses complices, Marliat, Dutertre, Dutillet, Patriarche, Fizaime, encoururent la peine de la déportation. Les autres condamnés furent frappés d'un emprisonnement variant de cinq ans à un an.
Telle fut cette conspiration de la rue des Prouvaires, dont la tentative avortée ne fit que prouver la faiblesse du parti légitimiste, qui, d'ailleurs, s'empressa de renier une conspiration au succès de laquelle il eût applaudi avec enthousiasme. Le gouvernement de Juillet ne manqua pas d'exploiter cet avortement, et il en tira comme un gage de sa force irrésistible à l'intérieur. Une expédition heureuse en Italie vint, sur ces entrefaites, illuminer, comme d'un reflet de gloire, la politique extérieure du cabinet. On y vit une sorte de réparation tardive de la faute qu'il avait commise en permettant à l'Autriche d'intervenir en Italie pour étouffer la cause de la liberté. Il en eut, il est vrai, tout le bénéfice, sans en avoir eu réellement le mérite.
A la suite de l'intervention militaire de l'Autriche dans les Etats romains, intervention grâce à laquelle le pape avait recouvré son autorité dictatoriale, les cinq grandes puissances avaient engagé, par une note collective, le gouvernement du Saint-Père à entrer dans la voie des réformes libérales, et notamment à rendre les fonctions publiques accessibles à tous les laïques. C'était, disaient-elles excellemment, le meilleur moyen d'apaiser les esprits et d'assurer la tranquillité en Italie. Mais le pape avait pour conseil principal le cardinal
L'expédition d'Ancône.
Le cardinal Albaui.
Albani, d'une illustre famille de Rome, vieil ennemi février 183-2 de la France, inféodé à la politique autrichienne et fort hostile à toute mesure libérale. Le pape n'avait donc consenti, sous son inspiration, qu'à des réformes absolument dérisoires. D'où une nouvelle explosion populaire dans les Romagnes. Grégoire XVI s'empressa d'envoyer le cardinal Albani dans les quatre légations en qualité de commissaire apostolique, et il confia à un officier autrichien, le baron Marchai, la direction des opérations militaires contre les rebelles. La répression prit un caractère sauvage. D'épouvantables excès furent commis par les troupes papalines à Gésène et à Forli, et ce fut à travers des rues jonchées de cadavres que le cardinal Albani fit son entrée dans cette dernière ville.
La Russie, l'Antriche, la Prusse, et même la France, avaient approuvé l'attitude énergique du pape. Seule l'Angleterre avait blâmé sa conduite, prévoyant sans doute l'exaspération des populations italiennes. En effet, l'insurrection redoubla d'intensité à la nouvelle des horreurs commises dans les légations. Lnpuissant à la dompter avec les seules troupes de la papauté, le cardinal Albani eut de nouveau recours à l'intervention de l'Autriche. Les soldats autrichiens revinrent donc en Italie, occupèrent les Marches romaines et s'emparèrent de Bologne, où ils rétablirent l'autorité absolue du Saint-Père, dont ils se firent les prétoriens.
En apprenant cette nouvelle intervention de l'Autriche en Italie, Gasimir Périer, plus soucieux cette fois de l'honneur de la France, donna ordre au vaisseau le Suffren et aux deux frégates l'Arthémise et la Vie io ire de se rendre immédiatement dans les eaux d'An cône. Ges bâtiments portaient onze cents hommes de troupes de débarquement sous les ordres du colonel Gombe et du capitaine de vaisseau Gallois. Seulement, pour effacer toute mauvaise impression de la part des puissances
Février 1832.
Occupation d'Ancôue pur le capitaine de vaisseau Gallois et le colonel Combe.
La fureur du pape.
318 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUlS-PHlLlPPE. année 1832.
étrangères, dont il s'était si bien appliqué jusque-là à ménager les susceptibilités, il prit soin de prévenir la cour de Vienne que l'envoi de troupes françaises à Ancône n'avait d'autre but que d'aider à la pacification des Etats romains, et qu'elles se retireraient en même temps que les troupes autrichiennes. Etait-ce bien utile ? La cour de Vienne ne nous avait pas demandé notre avis pour pénétrer de nouveau dans les légations. M. Casimir Périer eut, de plus, la précaution d'envoyer tout exprès le général de Gubières à Rome pour prévenir le Saint-Père que la France n'entendait nullement favoriser les révoltés, et que c'était au nom du gouverjiement pontifical et avec son autorisation qu'elle occuperait Ancône. Mais les événements déjouèrent ces calculs d'une prudence un peu timorée.
Contrairement à toutes les prévisions, l'escadre française était arrivée en vue d'Ancône beaucoup plus vite que le général de Cubières à Rome. Le capitaine Gallois et le colonel Combe, sans perdre un instant, opérèrent, dans la nuit du 22 février, le débarquement de leurs troupes. Ne trouvant pas à terre le général chargé de leur communiquer les instructions du gouvernement; ils prirent sur eux de marcher immédiatement sur Ancône, où ils entrèrent le lendemain matin, tambour battant et enseignes déployées. La vue du drapeau tricolore, si impatiemment attendu, fut salué par les Italiens avec un indescriptible enthousiasme. C'était, à leurs yeux, le drapeau libérateur ; et, en effet, toutes les prisons de la ville furent ouvertes aux détenus politiques; les habitants d'Ancône se plaisaient déjà à voir l'Italie tout entière allranchie. Mais les visées du gouvernement français n'allaient pas si loin, comme on va le voir.
Quand le général de Cubières arriva à Rome pour demander en quelque sorte au pape l'autorisation d'oc-
ciiper Ancône, l'occupation était un fait accompli, ^"évrier 1832. Grégoire XVI venait d'en apprendre la nouvelle, et il était en proie à une véritable fureur. Toutes les puissances sémurent de cette audace du gouvernement de Juillet, qui s'était montré jusque-là si humble et si réservé. La Prusse et l'Autriche crièrent à la violation du droit des gens. C'était risible de la part de puissances habituées à fouler effrontément aux pieds tous les droits populaires. Quoi qu'il en soit, le gouvernement français désavoua les auteurs du hardi coup de main qui nous avait mis en possession d' Ancône, s'imaginant apaiser par là les colères du pape et donner satisfaction aux susceptibilités des cours étrangères. Le commandant Gallois et le colonel Combe furent rappelés. Mais le général de Cubières, qui les remplaça, semble avoir complètement approuvé leur conduite, et en cela il était tout à fait d'accord avec le maréchal Soult, ministre de la guerre. « Il ne faut pas oublier que cette affaire, si elle n'eût pas été brusquée, n'aurait jamais eu de fin, » écrivait-il à M. de Saint-Aulaire, notre ambassadeur auprès du Saint-Siège. Libéral un peu repenti de la Restauration, M. de Saint-Aulaire gémissait de la prétendue insulte faite au chef de la papauté !
L'expédition d'Ancône n'en produisit pas moins en L'expédition Franco un excellent effet. Malgré les réponses évasives d'Aucoue de M. Casimir Périer au général Lafayette, lui deman- l'opinion. dant à la tribune législative pour qui et contre qui, pourquoi et contre quoi nous étions présentement à Ancône, l'opinion publique y vit de la part du gouvernement un acte de fermeté auquel elle applaudit sans restriction. Du propre aveu de M. Guizot, l'affaire d'Ancône était la preuve que la Sainte-Alliance était détruite et que la France était maîtresse de ses destinées. N'étaitce point là la condamnation la plus éclatante de la politique pusillanime suivie au lendemain de la Révolution
320 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1832.
Février 1832. de Juillet? M. Casimir Périer lui-même avait fmi par prendre son parti du sans façon avec lequel l'opération avait été exécutée. A l'ambassadeur de Prusse, M. de Werther, se plaignant un jour avec rudesse de cette violation du droit pul>lic européen, il répondit, avec non moins de rudesse, et sur un ton de menace : « Le droit public européen, Monsieur, c'est moi qui le défends... Il faut que l'honneur de la France aussi soit maintenu; il commandait ce que je viens de faire... » Par ces paroles le président du conseil s'appropriait l'acte d'audace du commandant Gallois et du colonel Combe, et le pays lui en sut gré.
Voilà le langage qu'il aurait fallu tenir à l'Europe quand la Belgique et les provinces rhénanes s'offraient en quelque sorte à nous ; c'était alors qu'il fallait rompre hardiment le faisceau de la Sainte-xA-lliance, détruite, selon M. Guizot, par l'expédition d'Ancône. Que de complications cette audace heureuse et si conforme à la justice eût évitées dans l'avenir à la France, remise au premier rang parmi les nations ! L'P^urope eût avalé la pilule en 1830, comme elle l'avala en 1832, et le gouvernement de Louis-Philippe y eût gagné cette autorité morale qui lui fit toujours défaut. Malheureusement les audaces les plus légitimes de la royauté de Juillet n'avaient qu'un éclat passager. On vit plus tard M. Casimir Périer, dans un mémorandum peu digne, demander pardon, pom' ainsi dire, aux cours étrangères, de la liberté grande que nous avions prise d'occuper Ancône. Nous y restâmes, et longtemps ; mais, comme on le verra, nous y restâmes beaucoup plus en gendarmes du pape qu'en protecteurs de la liberté italienne.
Au dehors, comme à l'intérieur, c'était surtout contre les amis trop ardents de la liberté que ce gouvernement, issu pourtant d'une révolution toute démocratique, déployait son zèle et son énergie.
La Chambre des députés discutait alors longuement le février 1832.
budget de 1832. Ce fut, comme toujours, un texte à ré- Le budget
criminations plus ou moins amères, plus ou moins légi- ^^^''
times. L'opposition s'en prit notamment à l'abus des
pensions, dont l'énormité allait toujours croissant. La
commission du budget voulait, avant tout, conserver
des droits existants. Mais, obicctaient avec raison cer- ^-^ question , . ,, , T , 1 , -, -1 . 1 1 des pensions.
tains députes de la gauche, ny avait-il pas a recherclier,
dans la re vision des pensions actuelles, des économies aussi larges que justifiées? Etaient-elles bien légitimes, par exemple, les pensions accordées par la Restauration à ceux qui avaient combattu la Révolution en Vendée ou dans les rangs de l'émigration? Et puis, que de familles, déjà riches d'un patrimoine considérable, venaient encore émarger, pour une largo part, à la feuille des bénéfices! Il y aA'ait là un véritable scandale. Mais, répondaient les adversaires de la revision, devait- on, sous prétexte d'économies, entrer dans des voies de réaction et violer des engagements pris au nom do la France? Un pareil système, soutenu par M. ïliiers, devenu le porte-parole ordfnaire de la politique de résistance, et par trois des ministres, MM. Périer, Soult et Barthe, eut complètement gain de cause. Il fut décidé que l'on continuerait à payer les pensions des chouans et des émigrés et à fournir un supplément de revenus à des familles déjà abondamment pourvues. Il n'y a pas trop à s'étonner, d'ailleurs, de cette décision d'une Chambre monarchique, quand on songe que, sous la République, il n'a encore été rien innové à cet égard.
Ce fut au cours de cette discussion budgétaire, et. Les troubles pour ainsi dire, à l'occasion du budget, que des troubles d'une certaine gravité eurent lieu à Grenoble, ville dès longtemps réputée pour son attachement aux principes de la Révolution. Les troubles semblaient endémiques en France depuis l'établissement de la monarchie de I- 21
de Grenoble.
Mars 1832. Juillet. Il en surgissait de tous les côtés. Complots plus ou moins sérieux, incursions persistantes de la chouannerie, perturbations sans cesse renouvelées, signalèrent particulièrement ce mois de mars de l'année 1832. Des désordres éclatèrent presque simultanément, au milieu des plaisirs du carnaval, à Alais, à Carcassonne, à Pézénas, à Lunel et à Nîmes; mais nulle part ils n'eurent la violence et le retentissement de ceux de Grenoble.
Dans la journée du 11 mars, quelques jeunes gens de la ville, revêtus de costumes allégoriques, promenèrent une figure représentant le budget, flanqué de deux crédits supplémentaires. Grenoble avait alors pour préfet nn ancien fonctionnaire de l'Empire, du nom de Maurice Duval, homme d'habitudes autoritaires et que l'impopularité semblait solliciter. Préfet des Pyrénées- Orientales après 1830, il avait apporté à la répression de quelques troubles, dont ce département avait été le théâtre, une impitoyable sévérité. Aussi l'avait-il quitté • tout couvert de l'animadversion publique. Le zèle du On lui persuada qu'il y avait dans la mascarade du
préfet Maurice n mars une allusioii blessante au roi et aux ministres. Au lieu d'en rire, et malgré les sages conseils du maire, du commandant de place et du général commandant la division, il commença par lui faire donner la chasse, et il interdit le bal qui devait avoir lieu le soir au théâtre, parce que cette mascarade devait y figurer. Ce bal était ordinairement le plus brillant de la saison; la population se montra donc extrêmement mécontente de cette interdiction absolument arbitraire. Toutefois la tranquillité ne fut pas troublée.
La journée du lendemain fut également calme ; seulement, dans la soirée, quelques groupes se formèrent auprès de la préfecture, et des cris de : A bas le préfet! se firent entendre. Il y avait là un désordre auquel Tau-
torité avait certainement le devoir de mettre fin. Mais jj^j^g jggj, cette foule était sans armes, et composée, en partie, de femmes et d'enfants; une simple sommation eût suffi pour la disperser. Au lieu de cela, le préfet Duval envoya quérir à la caserne, par les commisaires de police Vidal et Jourdain, deux compagnies, l'une de grenadiers, l'autre de voltigeurs, qui, sans sommation préalable, comme le voulait la loi, se mirent à charger la foule à la baïonnette. Ce fut une panique effroyable ; on n'entendait que les cris désespérés des femmes et des enfants renversés et foulés aux pieds. Il y eut de nombreux blessés; et bientôt la ville, occupée militairement, ressembla à une ville prise d'assaut.
A cette nouvelle tout Grenoble ressentit une indignation à laquelle succéda une explosion de fureur. Les magistrats ne se montrèrent pas les moins indignés, et la cour royale évoqua l'affaire. Mais la population ne sut pas maîtriser sa légitime colère. Dans la journée du 12, une compagnie franche se forma sous les ordres d'un républicain, nommé Vasseur, et parcourut les rues de Grenoble en réclamant énergiquement, avec toute la ville, le renvoi du préfet et le remplacement du SS"* de ligne, auquel appartenaient les deux compagnies qui avaient exécuté aveuglément des ordres illégaux et barbares. La compagnie franche, sans coup férir d'ailleurs, s'empara des différents postes et de la préfecture, que le préfet avait abandonnée pour se réfugier dans une des casernes, et elle y garda à vue le général Saint- Clair. La citadelle fut remise aux mains de M. Jules Bastide par les artilleurs qui la gardaient. La garde nationale ne tarda pas à relever la compagnie franche dans tous les postes de la ville, et elle rendit la liberté au général Saint-Clair; mais elle exigea que le 35° de ligne demeurât consigné dans sa caserne, en attendant son renvoi, pour éviter tout conflit avec les habitants.
Mars 1832.
M. Casimir
Périer et la
ville de
Grenoble.
324 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUlS-PlllLlPPE. année 1832.
Deux membres du conseil municipal se rendirent immédiatement à Lyon afin d'expliquer la situation au général Hulot, (|ui commandait la division, et d'obtenir de lui le changement de la garnison de Grenoble. Cette concession fut accordée ; et, le 15 mars, le 35" de ligne sortit de Grenoble et l'ut remplacé par le G*" de ligne. Le préfet et le général Saint-Clair se réinstallèrent sans aucune opposition dans leurs hôtels. Tout cela s'était passé dans un ordre parfait ; il n'y avait plus trace des émotions des 12 et 13 mars, dues aux excès de zèle d'un préfet irascible, et la ville de Grenoble avait recouvré son calme habituel. La prodigieuse susceptibilité de M. Casimir Périer allait tout remettre en question.
Le 19 mars, parut dans le Moniteur un article menaçant, qui approuvait sans restriction la conduite des autorités de Grenoble et donnait tous les torts aux habitants. Le lendemain, M. Garnier-Pagès, député de l'Isère, monta à la tribune pour reprocher au ministère d'avoir fait le procès à toute une population sur de simples rapports administratifs. Et M. Odilon Barrot blâma, à son tour, cette habitude d'employer la force à tout propos, habitude qui imprimait un caractère de violence à l'administration et finissait par produire ellemême le désordre. Or l'emploi de la force n'avait pas été précédé des sommations légales. Cela résulta d'un arrêt de la cour royale de Grenoble qui déclara, quelques jours plus tard, qu'il y avait lieu à prévention contre les commissaires de police Yidal et Jourdain pour n'avoir pas fait les sommations légales et pris les mesures convenables, et s'être ainsi rendus coupables d'une imprudence ayant entraîné des coups et blessures. Donc ce qu'il y avait de mieux à faire, c'était de jeter un voile sur ce qui s'était passé et de ratifier le compromis accepté par l'administration militaire elle-même.
Mais le président du conseil n'était pas d'humeur à
a.n.néh: l»n. tllIAPlTHI-: CIMjl lÈME. '^25
rester sur ce qu'il considérait comme une défaite de Mars 1832. l'autorité. Il soutint, faussement, que le 33'' de ligne avait agi après les sommations légales, et blâma la garde nationale d'avoir refusé de lui prêter son concours. Ses paroles ne tardèrent pas à être suivies d'efîet. La malheureuse ville de Grenoble fut traitée en ville ennemie. Au risque d'y raviver les passions éteintes et de la rejeter dans des troubles sanglants, le ministère licencia la garde nationale et prescrivit la rentrée immédiate du 35" de ligne.
Une protestation, couverte de plus de deux mille signatures, donna au président du conseil un démenti formel. Le préfet, M. Maurice Duval, fut bien obligé de reconnaître lui-même que la mascarade, qui avait si fort échauffé sa bile, n'avait manifesté aucune intention blessante à l'égard du roi, et qu'aucun cri séditieux n'avait été poussé devant son hôtel. Quoiqu'il en soit, la population de Grenoble donna un grand exemple de sagesse en ne faisant nulle opposition au retour du 35" de ligne et en souffrant, sans mot dire, le déplacement des chefs militaires qui, dans un esprit de conciliation, s'étaient prêtés à une transaction parfaitement honorable. Seulement, il arriva ceci : c'est que, durant deux mois, des duels journaliers eurent lieu entre les soldats du 35" de ligne et les habitants de la ville, duels sanglants où ceux-ci eurent presque toujours l'avantage. Le gouvernement finit par comprendre la nécessité de faire cesser un pareil état de choses, et le 35" de ligne quitta, pour n'y plus revenir, cette ville de Grenoble où il laissait de si fâcheux souvenirs. Quant au préfet Maurice Duval, il fut réduit à réclamer lui-même son changement, et nous le retrouverons ailleurs, se livrant à de nouveaux exploits.
La discussion relative aux troubles de Grenoble avait Le vote du interrompu celle du budget des dépenses ordinaires et l^udget.
iiiorbus.
Avril 1832. extraordinaires. Malgré les quelques économies réalisées par la Chambre sur un certain nombre de gros traitements, il s'élevait à la somme de onze cent sept millions environ, dépassant encore de plus de 100 millions le dernier budget de la Restauration. Mais on ne devait plus voir baisser l'effroyable marée montante des dépenses budgétaires. Chaque gouvernement allait grossir, comme à plaisir, les prodigalités ruineuses, et ces budgets de la Restauration, dont le chiffre allait à peine à un milliard, on ne les reverra plus. L'ensemble de la loi de finances pour le budget des dépenses fut adopté le 4 avril par 20o voix sur 265 votants.
Le choléra- Paris sc trouvait alors en proie à une véritable consternation; le choléra-morbus venait d'y faire son apparition. Nous avons déjà signalé sa présence en Russie et en Pologne. Parti des bords du Gange, le terrible fléau avait, durant de longues années, parcouru les régions intérieures de l'Asie avant de se montrer en Europe. Il avait visité ensuite la Russie, la Pologne, la Hongrie et l'Autriche ; il était à Londres au mois de février 1832. On put, dès lors, prévoir sa prochaine invasion en France. En effet, le 26 mars, il éclatait à Paris, soudainement, brusquement, sans avoir, au préalable, attaqué les régions avoisinantes. La première victime atteinte demeurait rue Mazarine; la seconde dans la Cité; une troisième habitait le quartier de l'Arsenal, une quatrième, les environs de l'Hôtel de ville. La distance qui séparait ces premiers malades les uns des autres suffisait pour éloigner toute idée de contagion. Sur quinze cents médecins, que renfermait alors Paris, trente seulement succombèrent, malgré le dévouement avec lequel tous prodiguèrent leurs soins aux cholériques. Donc la panique eût été beaucoup moins grande, si, dès le début, on avait eu cette certitude que la maladie n'était point contagieuse.
AXNÉE 1832. CHAPITRE CINQUIÈME. 327
Cependant le fléau fut d'abord reçu gaiement, avec l'indifférence et l'intrépide légèreté du caractère français. On était alors au milieu des fêtes de la mi-carême, fort en vogue à cette époque. Les masques n'en parcoururent pas moins la ville, joyeux, insouciants, jetant à la foule leurs lazzi accoutumés, et raillant l'impitoyable maladie, comme ces gladiateurs qui avant de mourir envoyaient un dernier salut à leur empereur. Mais, le lendemain, les hôpitaux regorgeaient do malades frappés dans l'ivresse d'un banquet, et quelques heures suffisaient pour en faire des cadavres affreusement défigurés.
Les malheureux frappés du redoutable fléau maigrissaient comme par enchantement. Le globe de l'œil se renfonçait dans l'orbite, et autour des paupières se creusait un cercle profond et noirâtre. Le visage, à moitié fondu, prenait une forme triangulaire. Le sang épaissi * ne circulait plus ; la peau violette, bistrée et toute froide, semblait adhérer aux os. Parfois la connaissance persistait, mais le plus souvent le trouble du regard éteint en indiquait la disparition, et la vie s'échappait dans le délire. C'était horrible. Aussi une véritable terreur s'était-elle emparée de la ville. Jusqu'au 10 avril le fléau ne cessa de croître ; les mesures les plus énergiques furent prises pour le combattre, et les dévouements ne manquèrent pas. Des souscriptions furent ouvertes pour venir en aide aux indigents. La charité publique et privée se déploya sur la plus grande échelle; les particuliers et l'administration rivalisèrent de zèle et d'activité. Dans chacun des arrondissements de Paris on établit des bureaux auxquels se trouvèrent attachés les médecins, chirurgiens et pharmaciens de quartier. On fit l'impossible; mais ce n'était pas assez; la mort n'en continuait pas moins ses ravages.
Comme toujours, ce furent les quartiers pauvres qui
Avril 1832.
Les ravagea du fléau.
328 HISTOIRE Ul RÈGNE DE LOUIS-PIIILIPPE. a.nner 183-2.
payèrent le plus lourd tribut au fléau, la maladie se développant beaucoup plus aisément sous l'influence d'une habitation malsaine; mais les riches ne furent pas épargnés non plus, et toutes les classes fournirent de nombreuses victimes. On vit, en avril, le nombre des décès s'élever à plus de huit cents par jour. Les corbillards étant devenus insuffisants, il fallut employer des voitures de toute espèce. Des tapissières s'en allaient de maison en maison récolter les morts, et, jour et nuit, de longues files de ces chars funèbres sillonnaient le chemin des cimetières. On se serait cru aux temps prédits par Savonarole, où l'ange exterminateur s'abattant sur le monde, les fossoyeurs s'en iraient par les rues en criant : Qui a des morts ? Et l'un appointerait son père, l'autre son fils; celui-ci sa mère, celui-là sa femme ou sa fille. La désolation était partout ; ceux qui pouvaient partir s'enfuyaient. Une partie de la Chambre avait déserté son poste ; tous les étrangers avaient disparu. La pkipart des théâtres avaient fermé leurs portes ; la vie se trouva comme suspendue à Paris.
Et, pour comble de misère, la malveillance mettait en circulation les bruits les plus absurdes, qu'une foule affolée accueillait sans réflexion. On disait, par exemple, que des misérables empoisonnaient les puits, jetaient des substances vénéneuses dans les brocs des marchands de vin et sur les viandes des boucliers. Des journaux, môme sérieux, donnaient à ces bruits une certaine consistance en les accueillant dans leurs colonnes. Le préfet de police lui-même, M. Gisquet, fut assez maladroit pour y attacher quelque importance dans une proclamation d'une niaiserie achevée. De là, des explosions de colère étranges et d'injustifiables fureurs. On tua par ignorance, par bêtise et par lâcheté, comme aux jours sanglants des révolutions et des réactions. Des