CHAPITRE r.lNolMKMl
infortunés périrent victimes d'un soupçon injuste ou d'une fatale méprise,
A tant d'anxiétés poignantes s'ajouta, durant quelques jours, l'ennui des troubles occasionnés par un égoïsme professionnel. Dans un but d'assainissement et de propreté, l'autorité municipale avait décidé de faire enlever chaque matin, à la première heure, les ordures au moyen de voitures nouvelles, destinées à rendre plus facile et plus prompt le nettoyage des rues. Mais les chifi'onniers s'insurgèrent ; c'était leur ôter leur gagne-pain, prétendaient-ils. Ils s'opposèrent par la violence à l'enlèvement des immondices, s'en prirent aux balayeurs, et mirent en pièces quelques-unes de leurs voitures, sans se demander si la santé publique ne rendait pas indispensables les mesures qu'ils jugeaient préjudiciables h leurs intérêts. Pendant quelques jours, les rues se trouvèrent encombrées de matières en putréfaction ; il fallut l'emploi de la force pour assurer l'exécution d'une ordonnance motivée par des exigences de salubrité.
Parmi les dévouements empressés auxquels nous avons fait allusion, il serait injuste de ne point signaler celui de la famille royale, dont tous les membres demeurèrent bravement au milieu du foyer d'infection tandis que les députés, les pairs de France et la plupart des familles de l'aristocratie désertaient enfouie. Le duc d'Orléans se montra l'un des plus généreux de ceux qui s'efTorcèrent de secourir les infortunes et les misères engendrées par le fléau. On le vit, accompagné de M. Casimir Périer déjà malade, aller à l'Hôtel-Dieu, au chevet des cholériques, porter des soulagements et des consolations.
Mais tous les soins, nous le répétons, ne purent empêcher le nombre des victimes d'être considérable. Du mois d'avril à la fm du mois de juin, il s'éleva à près de vingt mille. Un certain nombre de départements
Avril 1832.
L'insurrection
des chiffonniers.
Visite du duc d'Orléans à l'HôtelDieu.
Le nombre des victimes.
Avril 1832.
Clôture de 1
session
législative.
La maladie
de Casimir
Périer.
330 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1832.
reçurent également la visite du redoutable fléau ; seulement, il y causa des ravages beaucoup moindres qu'à Paris, à qui il semblait avoir réservé toutes ses fureurs.
Ce fut au plus fort de cette épidémie du choléra que la Chambre des députés mit fin à sa session après l'adoption d'une loi sur les réfugiés politiques, un peu plus libérale que celle qui existait précédemment, et le vote du budget des recettes do 1832. Ce budget s'élevait à la somme de 4,116,323,058 francs; il fut voté, sans grandes discussions, dans la séance du 12 avril. Lorsque, neuf jours après, une ordonnance royale prononça la clôture de la session, la Chambre n'était plus en nombre pour délibérer. Comme on l'a vu, la plus grande partie des députés s'étaient enfuis devant le choléra.
La nouvelle Chambre élective, dans les premiers jours de sa session, n'avait pas beaucoup modifié la situation oii se trouvait le pays au moment où elle avait été élue. La plupart des lois destinées à réaliser les promesses libérales de la Révolution de Juillet restaient à faire, loi sur les attributions municipales et départementales, loi sur les conseils généraux, loi sur l'instruction primaire, etc. Toutes ces lois porteraient-elles le cachet de la liberté? Et si la Cbambre des députés accentuait son libéralisme, serait-elle suivie dans cette voie par la Chambre des pairs? On pouvait en douter, car elle avait adopté deux mesures excellentes, l'abolition du deuil du 21 janvier et le rétablissement du divorce, et ces deux mesures la Chambre haute les avait repoussées. L'avenir ne rendra pas celle-ci beaucoup plus libérale.
Le président du conseil était alors dans un état de santé déplorable. Les soucis du pouvoir, sa lutte incessante contre les partis, les derniers événements de Grenoble, l'extrême irritation où le plongeaient les vives attaques de l'opposition, le douloureux spectacle des
ravages de l'épidémie cholérique, avaient achevé de détruire sa robuste constitution, fortement ébranlée depuis longtemps déjà. Il n'était plus que l'ombre de lui-même ; il n'y avait plus de vivant en lui que la pensée; son indomptable volonté était restée la môme, mais son corps décharné présentait bien l'indice d'une fin prochaine. Au sortir d'une visite à l'Hôtel-Dieu, il ressentit les attaques de l'épidémie régnante. Ce fut comme une attaque sourde, et tout d'abord on espéra pouvoir conjurer le mal. Seulement, la guérison devant être fort lente, il fallut, pour la prompte expédition des affaires, le remplacer au ministère de l'intérieur, tout en le maintenant à la présidence du conseil. Une ordonnance royale du 27 avril appela M. de Montalivet à l'intérieur, et M. Girod (de l'Ain), président de la Chambre des députés, fut chargé du ministère de l'instruction publique et des cultes. Du reste, il n'y eut rien de changé dans le système; M. de Montalivet prit soin d'avertir les préfets que c'était toujours le ministère du 1 3 mars qui gouvernait. L'àme de Casimir Périer présidait à ses délibérations. Or, tandis que le ministre se débattait dans les convulsions d'une lente agonie, un soulèvement légitimiste éclatait à Marseille. Le dénouement piteux de la conspiration de la rue des Prouvaires n'avait pas découragé les partisans militants de la légitimité. Une partie d'entre eux, à la voix de la duchesse de Berry, se montraient tout disposés à déployer dans nos départements de l'Ouest et du Midi le drapeau de la guerre civile.
Dans la nuit du 28 avril, le bateau à vapeur le Carlo- Alberto débarqua, sur un des points de la rade de Marseille, la duchesse de Berry avec MM. de Kergorlay, de Bourmont, de Mesnard et de Brissac. La belle-fille de Charles X venait en amazone, l'épée à la main, reconquérir le royaume de son fils.
Avril 1832.
Modification ministérielle.
La duchesse
de Berry
en France.
•'^•'^^ HISTOIRE or RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1832.
AvHiL 1832. Depuis le jour où, dans la désolation de son cœur, elle avait quitté en fugitive le rivage de France, la duchesse n'avait cessé de songer au retour. Au mois de juin de l'année précédente, elle avait quitté la résidence d'Holy- Rood, où la tutelle du vieux roi semblait trop pesante à son esprit ardent et aventureux, et elle était venue se réfugier en Italie, où le duc de Modène lui avait offert l'hospitalité. Elle avait établi à Massa une petite cour, qui était devenue le centre de toutes les intrigues ' légitimistes. Sourde aux conseils de prudence de sages amis, comme M. de Chateaubriand et le duc de Bel lune, qui étaient d'avis d'attendre de la volonté nationale le rétablissement de la royauté légitime, elle était l'àme d'un parti impatient d'aventures et prêt à tout oser.
Convaincue que la France était le patrimoine de son fils, elle n'hésitait pas à la replonger dans toutes les horreurs de la guerre civile pour en ressaisir la couronne. Elle était entrée en relation avec les royalistes du Midi et de la Vendée, leur promettant de venir se mettre à leur tête dès qu'ils seraient disposés à prendre les armes. Dans les diverses proclamations et ordonnances datées de Massa, elle prenait la qualité de régente du'Foyaume, que Charles X lui avait toujours refusée, tenant à conserver la haute main sur l'éducation de son petit-fils. Elle avait, dès lors, institué à Paris un gouvernement provisoire composé du marquis de Pastoret, du duc de Bellune, du vicomte de Chateaubriand et du comte de Kergorlay, en lui donnant mission de faire proclamer et reconnaître l'autorité de son bienaimé fils Henri V, et de l'exercer en son nom, durant son absence. Elle avait même fait préparer un projet de constitution oii, rompant avec les vieilles habitudes de la monarchie française, elle arrivait à la décentralisation administrative pour restituer aux anciennes provinces l'importance et la vie qu'elles avaient perdues.
ANMîK 1832. CIIAPITKE CINQriÉMK. 333
Telle était la situation quand, dans la Jiuit du 28 au Avril 1832. 29 avril 1832, elle aborda au rivage de France, à quelques pas de Marseille.
La duchesse de Berrv passa la nuit dans le creux L'échauffourée
de AI cirs cille.
d'un rocher, enveloppée dans son manteau comme un soldat. MM. de Mesnard et de Bourmont veillaient sur elle. Elle s'imaginait qu'à son arrivée le pays allait prendre feu. En efïet, dans la matinée du 30 avril, ses partisans, prévenus de son débarquement, arborèrent le drapeau blanc sur le clocher de Saint-Laurent, En même temps, quelques centaines d'individus, armés de fusils, de sabres et de pistolets, se réunissaient sur la plate-forme de la Tourette, s'emparaient du poste de la douane, et se répandaient dans les rues tortueuses de la vieille ville, aux cris de Vive Hetiri V! espérant entraîner la foule sur leurs pas ; la multitude ne bougea pas. Un ancien colonel de la garde royale, M. de Lachau, était à leur tête II les dirigea sur le poste du Palais de Justice, qu'occupaient un petit nombre de soldats. Mais ceux-ci étaient commandés par un officier énergique, le sous-lieutenant Chazal, qui lit croiser la baïonnette et arrêta de ses mains un des plus forcenés de la bande. L'ex-colonel de Lachau, M. de Candole, ancien consul de France à Nice, .et M. Laget de Podio, ex-substitut du procureur du roi en 1815, furent également arrêtés et jetés au poste. Il n'en fallut pas davantage pour dissiper le rassemblement.
Le lendemain, 1" mai, était le jour de la fête du roi. ^^i 183-2. La garde nationale de Marseille fut passée en revue à La fête du roi. cette occasion, et les légitimistes purent connaître, à son attitude, combien vaines étaient leurs espérances.
L'autorité, avertie depuis quelque temps, était d'ailleurs sur ses gardes. Un bâtiment de l'Etat lancé à la poursuite du C or /o- Alberto ne tarda pas à s'en emparer, et, le 4 mai, il le ramenait dans le port de Toulon,
La duchesse de Bcrry gagne la Veudfcc.
334 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, annék 1832.
Mai 1832. croyaiit tenir la duchesse de Berry. Et en effet le Moniteur du 8 mai annonça sa capture, ajoutant qu'on la reconduirait à Holy-Rood, où elle réfléchirait, au sein de sa famille, sur l'impuissance de son parti. Mais c'était une erreur. Celle que l'on avait prise pour la duchesse de Berry était mademoiselle Mathilde Le Bescliu, sa dame d'atour, qui se trouvait à bord du Carlo- Alberto en compagnie de MM. de Saint-Priest, Adolphe de Bourmont, de Kergorlay fils et Sala, ancien officier de la garde royale. Arrêtés les uns et les autres, ils furent mis à la disposition du procureur général près la cour royale d'Aix.
Quant à la duchesse de Berry, toujours entée de son esprit de renouveler dans l'Ouest les exploits de Stofflet et de La Rochejaquelein, elle traversa la France avec une audace peu commune, entra dans Bordeaux en calèche découverte, ayant à ses côtés M. de Lorge et M. de Mesnard, son fidèle chevalier. Elle s'arrêta çà et là dans les châteaux situés sur sa route, donnant à ses amis rendez-vous en Vendée, où elle arriva dans le courant de mai. Elle reçut asile au château de Plassac. C'est là que nous la retrouverons tout à l'heure.
Paris était redevenu tout à fait calme. La tranquillité y avait été à peine troublée dans la journée du 5 mai, anniversaire de la mort de Napoléon, par une rixe sanglante survenue entre quelques jeunes gens et des agents de police. Les émotions du choléra semblaient apaisées, bien que la maladie fit encore des ravages. On lui attribua même la mort d'un des plus illustres savants de notre pays, le baron Cuvier. Le 8 mars, l'immortel auteur des leçons d'anatomie comparée avait rouvert, au collège de France, après quinze ans d'interruption, son cours d'histoire des sciences naturelles. A la suite de cette séance, il fut pris d'une sorte d'engourdissement dans tous les membres; cinq jours après il était mort; il
Mort de Cuvier.
avait à peine soixante-trois ans. C'était pour la science Mai 1832. une perte irréparable.
Cette science, à laquelle il devait toute sa gloire, n'avait pas été pourtant la passion dominante de sa vie. Il eut toujours l'ambition de jouer un grand rôle politique, non point dans les rangs de l'opposition, mais dans les conseils du gouvernement, ce qui lui valut les places les plus enviées et les plus hautes distinctions. Il servit tour à tour, avec un dévouement égal, l'Empire et la Restauration. Nommé conseiller d'Etat par Louis XVIII, on l'entendit défendre, avec un grand talent de parole, les projets de loi les plus impopulaires, notamment sur la censure, sur le sacrilège et sur les élections. Aussi s'était-i] attiré l'animad version publique. Heureusement pour sa gloire, le savant chez lui a racheté l'homme politique ; et la France oubliera les rapports arriérés du conseiller d'Etat pour ne se souvenir que des travaux incomparables du naturaliste dont le génie lui a révélé des mondes disparus.
Le jour môme où l'on rendait les honneurs funèbres à ^^^^^ . Georges Guvier, le 16 mai, le président du conseil, Ca- périer. simir Périer, s'éteignait à son tour, frappé dans toute la force de l'âge — il n'avait que cinquante-cinq ans — après un mois d'une lente et pénible agonie. On lui fit des funérailles magnifiques, comme à tous les hommes qui meurent en pleine possession du pouvoir. Sur sa tombe se fit entendre, parmi dix autres voix, la grande voix, muette depuis si longtemps, de Royer-GoUard. Ce fut un éclatant hommage rendu à l'orateur de la liberté constitutionnelle, qui n'avait point appelé de ses vœux la Révolution de 1830. M. Royer-Gollard non plus ne l'avait pas souhaitée, et il ne s'en consola jamais. Mais ce fut précisément aussi ce qui fit la faiblesse de Casimir Périer au pouvoir. Serviteur d'un régime qu'il n'avait accepté que contraint et forcé, il le servit dans le sens
33fi HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-I'UILIPPE. amnee 1832.
Mai 1832. de la réaction au lieu de le faire dans un sens conforme à ses origines et à l'esprit qui l'avait enfanté. Après avoir lutté pour la liberté absente, il en eut comme une sorte d'elFroi quand il se trouva face à face avec elle. Le jugement C'est que Casimir Périer était, au fond, un homme de gouvernement et d'autorité par-dessus tout. Il était audacieux et violent, et il avait la passion du pouvoir au suprême degré. Il supportait difficilement la contradiction, même de la part de ses amis. Ses habitudes étaient celles d'un despote ; et il affectait à l'égard de ses collègues une supériorité quelquefois blessante, témoin ce jour où, voulant empêcher M. d'Argout de monter à la tribune, il le rappelait brutalement en ces termes : <( Ici, d'Argout! » Et d'Argout était revenu sans mot dire. On a prétendu que Louis-Philippe s'était trouvé soulagé d'un grand poids à la mort de son principal ministre, dont les emportements et le caractère entêté l'avaient souvent offusqué. Nous n'avons trouvé nulle part une indication bien nette de ce sentiment de satisfaction qu'aurait éprouvé le roi. Sans doute, jaloux comme il l'était de son autorité, M. Casimir Périer professait cette maxime que <( le roi règne et ne gouverne pas, » tandis que Louis-Philippe, non moins jaloux de son autorité, entendait régner et gouverner à la fois. Sur ce point il put y avoir entre eux rivalité; mais il n'y eut pas de divergence dans les idées. Même faiblesse et môme timidité dans leur politique extérieure, même esprit de r(?sistance à l'opinion, au progrès et à la liberté dans leur politique au dedans. Le ministre était bien fait à l'imago du souverain.
M. Casimir Périer avait certainement au cœur le sentiment de la grandeur de la France ; mais c'était un sentiment tout platonique. Son attitude hautaine en certaines circonstances, à l'égard des représentants dos puissances étrangères, ne l'avait pas empêche de sous-
ci'ire à toutes les humiliations acceptées par Louis-Phi- Mai i.s;;2. lippe. Plus audacieux en apparence qu'en réalité, il n'eut pas cette heureuse audace qui dompte la fortune, et qui, après 1830, pouvait si facilement remettre la France au rang oii elle était au traité de Campo-Formio, et assurer à tout jamais sa tranquillité extérieure. Le succès de l'expédition d'Ancône dut lui donner la mesure des résultats immenses que l'on aurait obtenus en ayant, dès l'origine, devant les cours européennes, une contenance plus ficre et plus énergique. Cette expédition, il est vrai, exécutée avec une rare vigueur contrairement aux instructions ministérielles, dépassa la portée entrevue par le ministre qui l'avait ordonnée ; mais il n'en rejaillit pas moins sur M. Casimir Périer une popularité dont sa mémoire bénéficie encore.
Toutefois, ses funérailles, malgré leur magnificence, furent loin d'être aussi populaires que celles du général Foy, de Manuel et de Benjamin Constant; ce furent des funérailles tout officielles. Casimir Périer était l'homme de la haute banque ; ce furent les banquiers, les grands industriels et les gros commerçants qui firent, en partie, les frais de la souscription à l'aide de laquelle on lui éleva au Père-Lachaise un monument superbe sur un terrain concédé par le conseil municipal de l'époque.
Casimir Périer fut et restera le ministre, par excellence, des conservateurs endurcis, qui n'admettent que des ministères de combat, et qui ne comprennent pas qu'après tant de révolutions successives, un gouvernement, sous peine de sombrer tôt au tard, doit, tout en apportant une certaine fermeté dans l'exercice du pouvoir, suivre l'inflexible loi du progrès et demander à l'opinion publique l'orientation de sa politique. C'est pour avoir méconnu cette vérité que Casimir Périer ne put rien fonder de durable, et qu'il mourut désespéré de l'inanité de ses efforts. Vainement ses thuriféraires I. 22
338 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 183-2.
Mai 183?. vanteiit ses conceptions gouvernementales, la vigueur apportée par lui dans leur exécution, son obstination dans la résistance aux impatients du progrès et de la liberté. Quel bien en est-il résulté pour la France ? A-t-il désarmé les partis? non, il les a exaspérés. Son passage de quatorze mois au ministère, comme président du conseil, n'a été qu'un long combat contre l'opinion. En a-t-il du moins obtenu cette tranquillité matérielle et cet ordre si nécessaires à la prospérité d'un peuple? Jamais période peutêtre ne fut plus agitée, plus traversée de troubles, d'émeutes parfois sanglantes. Le lendemain même de sa mort, une insurrection légitimiste éclatait en Yendée ; trois semaines après, c'était le parti républicain qui prenait les armes à Paris. Une politique de conciliation, à coup sûr, n'eût pas donné de plus affreux résultats. Casimir Périer n'en restera pas moins une des plus illustres figures du règne de Louis-Philippe. Son nom ne périra point. Mais s'il surnage dans l'histoire, s'il a droit à l'estime et au respect des hommes, c'est parce que, sous la Restauration, au milieu des luttes du parti national contre les revenants de l'émigration et les défenseurs de l'ancien régime, il se montra l'un des plus ardents parmi les chefs de l'opposition, et qu'il fut, un moment, l'organe passionné des revendications de la patrie. Le compte II était à peine mort, que les députés de la gauche fié"*^r^^*i^ crurent devoir, par un compte rendu de leur conduite fopposiiioii. et de leurs votes, protester contre le système dont il avait été l'incarnation. C'était une réponse à une note parue dans le Moniteur, et où il était dit que la mort du grand citoyen, dont la France pleurait la perte, ne changerait rien au système du 13 mars. Une quarantaine de membres de l'opposition se réunirent chez M. Laffitte, et là on décida que les députés de la gauche feraient au pays, sous forme de compte rendu, l'exposé de leurs griefs. La rédaction de cet acte fut confiée aux
soins de MM. Odilon Barrot et de Cormenin. Après une Mai 1832. amère censure des actes du gouvernement, ils s'attachèrent à laver l'opposition du reproche de républicanisme, que ne cessaient de lui adresser tous les journaux dynastiques. Ce manifeste n'était donc point dirigé contre la monarchie, loin de là. Il y était dit que la royauté héréditaire, entourée d'institutions populaires, n'avait rien d'inconciliable avec les principes de la liberté. « Le monde entier, ajoutait-on, sait ce que la Révolution française apporte de puissance à ceux à qui elle se donne, mais elle veut qu'on se donne à elle sans retour, sans arrière-pensée. » Or ce que le compte rendu reprochait, non sans raison, au gouvernement de Louis- Philippe, c'était de réagir contre son principe, de s'être éloigné des conditions mêmes de son existence, de s'être transformé en quasi-légitimité au lieu d'être entré franchement dans les voies de la Révolution ; d'avoir, à l'intérieur, sacrifié toutes les libertés et, au dehors, compromis l'honneur et la dignité de la France.
Cet imposant manifeste était signé de cent trente-cinq députés, parmi lesquels MM. Arago, Audry de Puyraveau, Bavoux, Clausel, de Corcelles, Demarçay, Dupont (de l'Eure), Gauthier de Rumilly, Lafayette, Laffitte, Garnier Pages, Lamarque, Larabit, Portalis, Garnier- Pagès, de ïracy et Voyer d'Argenson. Appuyé par de tels noms, il ne pouvait manquer de produire dans le pays une longue et profonde émotion.
Fut-ce pour en atténuer l'effet que le roi, vers cette Voyage du époque, envoya son fils aîné dans le Midi? Il est permis *\^^^ d'Orléans
j 1 • r» .-1 ^« -11 1)/-^ 1 ^^''"s le Midi.
de le croire. Parti le 2o mai, le duc d Orléans parcourut pendant plus d'un mois les provinces méridionales où les menées légitimistes avaient provoqué certaines agitations. Le jeune prince y rencontra des témoignages d'attachement à la dynastie nouvelle, mêlés aux manifestations d'un patriotisme ardent. Aussi s'attacha-t-il.
vendéenne.
340 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1832.
Mai 183?. au iioiii du roi son père, à rassurer les patriotes sur les intentions du gouvernement et à prévenir des dissensions suscitées par les passions hostiles. Mais déjà, au moment où il s efforçait de ramener le calme dans les esprits, la Vendée était en feu.
L'insurrection Nous avous laissé la ducliesse de Berry au château de Plassac, résolue à soulever la population de cette contrée, où jadis la royauté avait rencontré de si ardents défenseurs. Ce fut de là qu'elle lança un appel aux armes fixant au 24 mai la date du soulèvement général. « Ouvrez à la fortune de la France, s'écriait-elle; je me place à votre tête, sûre de vaincre avec de pareils hommes. Henri V vous appelle ; sa mère, régente de France, se voue à votre bonheur... Répétons notre ancien et notre nouveau cri : Vive le roi! Vive Hem^i VI » Mais les jours d'enthousiasme étaient passés; la Révolution avait fait sa trouée dans ces départements de l'Ouest, si arriérés naguère ; les populations de la Vendée comprenaient mieux leurs véritables intérêts, et le cri de guerre de l'ardente duchesse ne devait avoir que des échos bien affaiblis.
Il s'en fallait de beaucoup, d'ailleurs, qu'il y eût unanimité dans le parti légitimiste sur l'opportunité d'une prise d'armes. Si quelques-uns des chefs vendéens, comme MM. de Charette, de Bordigné, de la Roche- Macé, de Tilly, étaient disposés à recourir, avec la duchesse, à cet atroce moyen de la guerre civile pour remettre la France sous le joug de ses rois légitimes, d'autres, parmi lesquels MM. de Tinguy, de Goulaine, de Goyon et de La Roche Saint-André, mirent tout en œuvre pour la dissuader de son funeste dessein. Les royalistes les plus autorisés de Paris, MM. de Chateaubriand, de Fitz-James, de Pastoret et quelques autres, en apprenant sa présence en Vendée, dépêchèrent vers elle M. Berryer pour la supplier de quitter le pays. Mais,
ANNÉE 18:i3. CHAPITRE CINQUIÈME. 341
après de longues hésitations, la duchesse persista dans .Mai 1832. son projet. M. de Bourmont, qui lui-même avait fmi par lui conseiller d'abandonner l'entreprise, se résigna à la suivre.
\êtue du costume des paysans de la Vendée, et dissimulant ses cheveux blonds sous une perruque noire, la duchesse, sous le nom de Petit-Pierre, voulut courir, avec ses amis, les hasards de la campagne. Mais déjà le gouvernement avait pris toutes ses précautions. Les bandes de chouans qui infestaient les arrondissements de Laval, de Château-Gontier et de Vitré furent poursuivies avec une extrême rigueur. Les troupes et les gardes nationales rivalisèrent d'ardeur dans cette poursuite. Le fils de Cathelineau s'était réfugié au château de la Chaperonnière, appartenant à M. de Civrac. Ayant eu l'imprudence de tirer sur des soldats qui y faisaient une visite, il l'ut tvié d'un coup de pistolet par l'officier qui commandait le peloton (1).
La présence de la duchesse de Berry et de M. de Juin isa.
Bourmont en Vendée ayant été signalée au gouverne- L'état de
sic ^6 dans
ment, une nouvelle ordonnance, en date du 3 juin, mit en les départeétat de siège les départements de la Vendée, de Maine- meuts de et-Loire, de la Loire-Inférieure et des Deux-Sèvres. Cette; mesure donna lieu à d'assez vives récriminations de la part de certaines feuilles libérales. Le National en contesta la légalité. Mais les patriotes de l'Ouest, qui, depuis de longs mois, avaient fort à souffrir des brigandages de la chouannerie, y applaudirent sans réserve. Le gouver-
(1) Louis Blanc, dans son Histoire de dix ans, donne une autre version. D'après lui, M. Cathelineau aurait été tué à bout portant par un officier au moment où, découvert dans une cachette avec MM. Moricet et de Civrac, il se présentait en s'écriant : « Nous sommes désarmés, ne tirez pas. M C'eût été un assassinat. Mais Louis Blanc n'indique pas la source, peut-être douteuse, où il a puisé son récit, c'est pourquoi nous avons cru devoir nous en tenir à la version officielle, plus vraisemblable, selon nous.
l'Ouest.
Juin 1832.
La duchesse
(le Berry se
réfugie
à Nantef.
342 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 183>.
iiement était attaqué, il se défendait par tous les moyens ; rien de plus légitime et de plus naturel à leurs yeux. Battus en différentes rencontres, les Vendéens furent définitivement écrasés au combat du Chêne près de la Vieille-Vigne, oii ils éprouvèrent de grosses pertes. La prise et la destruction du château de la Pénissière, qui eurent lieu le lendemain, après une héroïque résistance, achevèrent d'anéantir l'insurrection.
La duchesse de Berry faillit être prise en soignant les blessés sur le champ de bataille. Elle échappa grâce à la vitesse du cheval de M. de Gharette, mis à sa disposition. Durant trois semaines, elle erra d'asile en asile, couverte de vêtements de paysanne, ayant pour seuls compagnons une jeune fille et un vieillard, mademoiselle de Kersabiec et M. de Mesnard. Elle parvint à gagner Nantes, où un asile lui était préparé dans la maison des demoiselles Duguigny. Elle y vécut près de cinq mois, retirée dans une sorte de mansarde, où la trahison d'un misérable devait la livrer aux autorités.
Le jour même où l'insurrection vendéenne succombait au combat du Chêne, éclatait inopinément dans Paris une des luttes les plus terribles qui jamais eussent ensanglanté ses rues. Cette fois, c'étaient les républicains qui arboraient le drapeau de l'insurrection. Rien pourtant ne faisait prévoir cette prise d'armes. Le manifeste des députés de l'opposition, tout dynastique d'ailleurs, réprouvait absoknnent l'emploi des moyens violents. Il ne fut pour rien, quoi qu'en aient dit les écrivains de la réaction, dans l'échauffourée républicaine que nous allons raconter ; autrement il ne serait plus permis aux élus de la nation de réclamer, par les voies légales, la moindre réforme, la moindre amélioration, de protester contre l'inexécution de promesses formelles, sous peine d'être réputés complices de telle ou telle émeute qui viendrait à éclater.
Paris jouissait alors de la tranquillité la plus parfaite. juin 1832. Louis-Philippe venait de quitter Saint-Cloud pour se Louis-Philippe rendre à Compiègne, où le roi Léopold ne tarda pas à '^ ^ompiegne. le rejoindre. Le but de la visite du roi des Belges était de demander officiellement la main de la princesse Louise d'Orléans. Ce fut, en efîet, dans cette entrevue, que se trouva arrêté le mariage de la fille aînée de Louis- Philippe avec le roi Léopold, mariage qui semblait devoir assurer l'indissoluble alliance de la France avec la Belgique. Louis-Philippe avait refusé son fils le duc de Nemours à la nation belge, et il se croyait certainement un très fin politique en donnant sa fille au souverain moitié allemand, moitié anglais, que son refus avait mis sur le trùnede Belgique; ce n'était pas la môme chose. Il avait manqué, par une impardonnable faiblesse, l'occasion de cimenter à jamais l'union des deux peuples.
Dès le i" juin, il était de retour au château de Mort du
Saint-Cloud. Le lendemain même de son retour, le se- , généra
' " Lamarque.
néral Lamarque succombait à une attaque de choléra. Fils d'un ancien membre de l'Assemblée constituante, Lamarque avait été l'un des glorieux soldats de la République. Un décret de la Convention l'avait élevé, tout jeune encore, au grade d'adjudant-général. Sous l'Empire, il avait été l'un des héros de Wagram, et, dans la malheureuse guerre d'Espagne, il avait montré les qualités d'un capitaine de premier ordre. Dès les premiers temps de la Restauration, son opposition au nouveau régime se traduisait par ce mot sanglant, adressé au comte de Blacas, qui le félicitait du repos dont il allait jouir : « Nous n'appelons pas cela du repos, c'est une halte dans la boue. » Envoyé en Vendée, durant les Cent- Jours, pour y contenir les mouvements royalistes, il s'y fit remarquer par une attitude aussi ferme que modérée, et la Chambre des députés de l'époque décréta qu'il avait bien mérité de la patrie, en pacifiant la Vendée. Il n'en
344 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 183Î.
.iiiN 183?. fut pas moins proscrit lors de la seconde Restauration. Rentré en France en 1818, il employa ses loisirs à des travaux littéraires qui appelèrent sur lui l'attention des patriotes. Nommé député en 1828 par le département des Landes, il devint bientôt l'un des membres les plus accentués de l'opposition. Aussi salua-t-il avec enthousiasme la Révolution de 1830.
Il était de ceux qui croyaient que la France devait, en même temps que sa liberté, recouvrer son rang dans le monde et déchirer, avec la Charte de 1814, les honteux traités de 181.3. Il avait longuement approfondi tous les moyens dont disposait le pays pour repousser victorieument toute agression étrangère; mieux que personne il était en état de se prononcer à cet égard ; mais sa voix ne fut guère entendue. La déplorable politique du gouvernement de Louis-Philippe, mêlée d'astuce et de faiblesse, le rejeta dans les rangs de l'opposition. Il se montra l'un des adversaires les plus énergiques du 13 mars, et il venait de signer le compte rendu des députés de la gauche quand la mort le surprit à l'âge de soixante-deux ans.
.es fuuéi ailles La popularité du général était immense. Les ennemis du général (j^ gouvernement résolurent de profiter de ses funérailles pour se compter comme les partisans de la monarchie de Juillet s'étaient comptés sur la tombe de Casimir Périer. Les membres des diverses sociétés secrètes^ assez peu nombreux d'ailleurs, se concertèrent la veille pour une action commune, et quelques-uns d'entre eux se chargèrent de soulever les faubourgs, si une collision venait à s'engager le lendemain.
Le 5 juin, de bonne heure, une foule immense composée de gardes nationaux en uniforme et ayant le sabre au côté, d'étudiants et de citoyens appartenant à toutes les professions, se rendit aux abords de la maison mortuaire, située dans le faubourg Saint-Honoré. Les
Lamarque.
ANNÉK 1832. CHAPITRE CINQUIÈME. 345
décorés do Juillet, des groupes de réfugiés, au milieu .ihn 183î. desquels flottaient les étendards de l'Italie, de l'Allemagne, de l'Espagne et de la Pologne, suivirent les troupes de toutes armes commandées pour rendre honneur au général. D'enthousiastes acclamations accueillirent l'uniforme polonais qui signifiait, aux yeux des masses : indépendance et liherté. Dès le départ du cortège, une foule de voix le saluèrent, au passage, des cris de Vive la république! A bas Philippe! Plus de Bourbons! Des jeunes gens s'étaient attelés au char mortuaire, dont le maréchal Clausel, le général Lafayette, MM. Mauguin et Laflitte, tenaient les cordons. A la hauteur de la place Vendôme, le cortège tourna brusquement à gauche pour faire le tour de la colonne. Démonstration napoléonienne prouvant combien bonapartistes et républicains marchaient d'accord à cette époque. La foule, étonnée de voir les soldats du poste de l'étatmajor rentrer précipitamment dans leur corps de garde à l'approche du convoi, y vit une injure au mort, et les força, par ses réclamations tumultueuses, de se ranger en bataille sur la platie pour rendre à l'illustre défunt les honneurs militaires.
Le cortège continua sa route en suivant la ligne des L'incident boulevards. Un nouvel incident signala son passage devant la rue de Grammont, à l'encoignure de laquelle se trouvait la maison du Jockey-Club. Un des membres du cercle, M. de Fitz-James, pair de France démissionnaire, debout sur le balcon de la maison, gardait avec aff'ectation son chapeau sur la tête, refusant de se découvrir malgré les objurgations de la foule. Il fut assailli à coups de pierres et dut rentrer précipitamment dans les salons du cercle, dont les vitres volèrent en éclats. Ainsi, chemin faisant, une partie des assistants s'exaspéraient et sentaient croître leurs colères; ils semblaient marcher à un combat plutôt qu'à un enterrement.
346 HISTOIRE DU RÈGiNE DE LOUIS-PHILIPPE, aninék 1832.
Juin 18:j2. D'après les dernières volontés du général, son corps
devait être transporté immédiatement dans le département des Landes, à Saint-Sever, son pays natal. Le cortège fit halte à l'entrée du pont d'Austerlitz, où une estrade, ornée de drapeaux et de trophées, avait été préparée pour servir de tribune aux orateurs. Une foule de Les discours, discours y furent prononcés. Nous signalerons particulièrement ceux du maréchal Clause], du général Lafayette, de M. Mauguin, et celui de M. Garnier, du grandduché de Bade, qui parla au nom des patriotes allemands. Ses paroles enflammées firent regretter plus amèrement encore que le gouvernement de Louis-Philippe n'eût pas profité des excellentes dispositions des provinces rhénanes pour faire rentrer dans la grande famille française des populations demeurées si françaises par le cœur. A partir de ce moment, les manifestations se produisirent plus A^olentes. Des jeunes gens voulaient s'emparer du cercueil pour le porter au Panthéon. Tout à coup apparaît aux yeux de la multitude stupéfaite un immense drapeau rouge, porté par un inconnu à figure sinistre, et surmonté du bonnet phrygien. « Non, pas de drapeau rouge! s'écrie indigné le général Exelmans; nous ne voulons que le drapeau tricolore ; c'est celui de la gloire et de la liberté.» Et de fait, la vue de cet emblème qui, à tort ou à raison, rappelait le souvenir encore récent des excès révolutionnaires, causa dans l'assistance une impression pénible, et enleva à l'émeute beaucoup plus de soldats qu'elle ne lui en amena.
Est-il vrai, comme on l'a raconté, que, sur la place de la Bastille, un officier du 12° léger se soit approché d'un groupe d'étudiants fort animés, en s'écriant : « Je suis républicain, vous pouvez compter sur nous. » Nous n'avons trouvé nulle part la preuve de ce propos. Ce qu'il'y a de certain, c'est qu'aucune défection ne se produisit ni dans l'armée ni dans la garde nationale, qui
se montra, au contraire, fort empressée à combattre Juin 1832. l'émeute dont nous allons, en quelques mots, retracer A
les péripéties sanglantes. Les hommes les plus opposés ' ]
au système de réaction inauguré par le ministère 'l
de Casimir Périer, une foule de républicains môme, n'étaient pas d'avis d'une prise d'armes, estimant, non [
sans raison, que, dans les circonstances actuelles, l'insur- J
rection, victorieuse, plongerait le pays dans une anarchie sans nom, et, vaincue, ralîermirait le système de ; réaction où avait abouti la monarchie de Juillet. Ils | croyaient plus sage et plus sur d'attendre de la pression ■ de l'opinion ce triomphe des libertés publiques que de i généreux impatients allaient demander aux périlleux hasards d'une lutte fratricide.
Quoi qu'il en soit, l'apparition du drapeau rouge fut L'insurrection ;
comme le signal de l'insurrection préparée et voulue par éclate. <
quelques membres déterminés des sociétés secrètes, insurrection à laquelle un certain nombre de légitimistes ne j furent certainement pas étrangers. Quelques jeunes gens ! avaient fini par s'emparer du cercueil du général pour ' le conduire au Pantliéon. Or, d'après la volonté formelle du défunt, comme on l'a vu plus haut, ses restes devaient ^ être transportés immédiatement à Saint-Sever, son pays ^ natal, dans le département des Landes. Il fallut l'intervention de la garde municipale pour faire replacer le cercueil sur la voiture destinée à le mener à sa destina- * tion. Ce premier conflit amena lexplosion de l'émeute. Quelques citoyens armés de fusils ayant fait feu sur deux escadrons de dragons, qui se tenaient à la hauteur j de la caserne de Sully, ceux-ci ripostèrent et balayèrent au galop la rue de l'Arsenal. Dès lors, la lutte se trouva engagée et gagna rapidement les quartiers du centre. De toutes parts les cris viux armes! se font entendre ; des barricades s'élèvent, que défendent d'intrépides com- { battants. Une fabrique d'armes du quartier Popincourt
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Juin 1835. avait été pillée; on y avait trouvé douze cents fusils. Le nombre des insurgés n'était pas très considérable, car le peuple ne bougea pas, pour ainsi dire ; mais leur audace, leur énergie et leur courage suppléèrent au nombre. Ils se rendirent maîtres de tout le centre de Paris. Les rues du Temple, Saint-Martin, Saint-Denis et Montmartre, se hérissèrent de forteresses improvisées. Bientôt l'insurrection s'étendit jusqu'à la place des Victoires, menaçant la Banque, l'hôtel des Postes et la caserne des Petits-Pères, tandis que, sur la rive gauche, quelques hommes déterminés prenaient possession de la place Maubert, après avoir massacré une partie du poste de la garde municipale. Déjà l'armée avait subi des pertes sensibles. Un commissaire de police avait été tué place des Victoires, au moment où il se disposait à faire les sommations légales. Mais là devaient s'arrêter les succès des insurgés. Soldats héroïques d'une noble cause, ils n'avaient à leur tête aucun de ces chefs dont la popularité pût entraîner l'opinion. Peut-être Lafayette se fût-il donné à eux, si son grand âge et le mauvais état de sa santé ne l'avaient retenu; mais les hommes les plus marquants du parti républicain refusèrent de se compromettre dans une entreprise mal engagée et sans issue.
Confiée aux soins du maréchal Lobau, qui réunissait sous son commandement l'armée et la garde nationale, la répression fut aussi prompte qu'énergique. Soldats et gardes nationaux rivalisèrent d'ardeur. Une partie de la nuit fut employée à détruire les barricades de la rue Saint-Martin, de la rue Saint-Denis et de la rue du Temple. A 7 heures du matin, celles de la Bastille et du faubourg Saint-Antoine furent vigoureusement attaquées et enlevées de vive force. Dans la matinée du 6, l'insurrection se trouvait circonscrite dans les rues Saint- Merri, Aubry-le-Boucher, des Arcis et Planche-Mibray,
fortement barricadées, et où les insurgés luttaient avec Jh.n is-i-2. j
toute la rage du désespoir. !
Pendant que l'armée et la garde nationale combat- I
talent, l'autorité civile apposait les scellés sur les presses j
de la Quotidienne, du Courrier de l'Europe et de la Tri- 1
bîine, et saisissait le Courrier français^ le Journal du j
commerce, le Corsaire et le National, où se trouvait un \
article d'une virulence extrême, qui accusait le gou- ^ vernement de forcer les soldats à égorger la population, et les citoyens à s'armer contre les citoyens. En
même temps, elle procédait à de nombreuses arres- <
talions, et lançait des mandats d'arrêt contre certaines I
personnes marquantes, entre autres contre le rédac- (
leur en chef du National, Armand Carrel, et trois '
députés, MM. Laboissière, Garnier-Pagès et Cabet, '
mandats qui ne tardèrent pas, d'ailleurs, à être suivis ,
d'ordonnances de non-lieu. j
Cependant, à la nouvelle des troubles de la capitale, Louis-iniiiipp.-
le roi, qui avait fixé sa résidence d'été à Saint-Cloud, , ^^'^'"'' ''''^'! '' :
, . 1, . P -11 -ri • 1 lllSUlTOftlOU.
S était empressé d accourir avec sa lamille. bn arrivant aux Tuileries, il avait été salué des plus vives acclamations par les gardes nationaux réunis au Carrousel. Dès le lendemain, il payait bravement de sa personne, consi- i dérant comme un devoir de se montrer au milieu de la ] population civile qui, malgré les répugnances du plus ■ grand nombre pour le système du 13 mars, n'hésitait pas à défendre la monarchie de Juillet. Le 6 juin, Louis- - ! Philippe sortit des Tuileries, ayant à ses côtés le maréchal Soult, ministre de la guerre, et M. de Montalivet, ^ ministre de l'intérieur. Après avoir passé en revue les -j troupes rassemblées sur la place de la Concorde et aux j Champs-Elysées, il prit la rue Royale et suivit toute la ; ligne des boulevards jusqu'à la Bastille. Partout, sur son ! passage, il entendit retentir les cris de Vive le roi ! A* \ bas les républicains! A bas les carlistes! C'était un bruit
Juin 1832.
MM. -Viago,
Laffittc et
Odilon Barrot
aux Tuileries.
généralement répandu que les légitimistes étaient d'accord avec les partisans de la république, et on les enveloppait dans le même anatlième.
De la place de la Bastille, Louis-Philippe s'enfonça dans le faubourg Saint-Antoine, revint par les quais, côtoyant les rues tortueuses où l'émeute grondait encore, menaçante et terrible. Il se montra, chemin faisant, calme et résolu, trouva des mots heureux pour consoler les blessés et encourager ceux qui semblaient envahis par la crainte. Il revint au milieu des acclamations, et rentra aux Tuileries, convaincu de sa popularité.
Il était alors trois heures; l'insurrection pouvait être considérée comme vaincue, quand on annonça au roi le visite de trois députés, MM. Laffitte, Arago et Odilon Barrot. Cette visite avait été décidée dans une réunion tenue la veille au soir chez M. Laffitte. Louis-Philippe s'empressa d'accueillir les trois députés. Ils venaient le supplier de ne pas prêter l'oreille à la voix de la réaction, et de pas se laisser entraîner aux mesures violentes que, vraisemblablement, on ne manquerait pas de lui suggérer.
On entendait distinctement le canon que l'on avait fait avancer pour enfoncer, sans perdre trop de monde, le cloître Saint-Merri, où les factieux s'étaient enfermés comme dans un dernier boulevard.
Personne, objecta le roi, ne songeait à lui conseiller l'emploi de mesures violentes. Dans sa longue course à travers Paris, il avait souvent entendu retentir ces mots : « Sire, une prompte justice! » et, dès sa rentrée, il avait fait prévenir son garde des sceaux, M. Barthe, du désir de la population de voir juger promptement ces misérables — ce fut l'expression dont il se servit, — qui avaient attaqué son gouvernement à main armée et provoqué une telle effusion de sang français. Quinze jours suffi-
ANNKE 18:3-2. CHAPITRE CINQUIÈME. 351
raient, dit-il, pour juger les coupables, sans violences Juiim 1832. d'aucune espèce.
Mais ce n'était pas là seulement ce que désiraient les trois délégués de l'opposition. Ils auraient voulu obtenir du roi qu'il profitât des circonstances pour rentrer francliement dans les voies de la Révolution de Juillet. Toute la France, sauf une imperceptible minorité, lui dit M. Arago, croyait qu'un gouvernement monarchique, franchement constitutionnel, amènerait sans secousses le développement des libertés qu'elle avait reconquises au prix de son sang. Beaucoup de républicains par principe étaient disposés à se rallier dans cette conviction. « Il est d'une indispensable nécessité, ajouta-t-il, que Votre Majesté imprime à son gouvernement une marche plus libérale à l'intérieur et moins entachée de faiblesse et de condescendance envers les étrangers. »
Mais, à cet égard, Louis-Philippe se montra intraitable. Son système lui paraissait excellent, et il en voyait la preuve dans les acclamations dont la garde nationale venait de le saluer. MM. Arago, Laffitte et Odilon Barrot eurent beau s'efforcer de lui démontrer combien ce système était en désaccord avec les vœux du pays, il n'en voulut pas démordre. Il l'avait adopté après de sérieuses réflexions, en montant sur le trône. Il en revendiqua donc tout l'honneur et la responsabilité. C'était d'ailleurs, à l'en croire, celui de l'administration présidée par M. Laftitte. Mais celui-ci l'interrompit vivement pour lui dire qu'il se trompait, et qu'il n'y avait aucune assimilation possible entre ses vues et celles qui avaient dirigé M. Casimir Périer.
Examinant la politique extérieure, le roi voulut bien convenir, en ce qui concernait spécialement l'Italie, que le langage de M. de Saint-Aulaire, notre ambassadeur auprès du Saint-Siège, prêtait matière à critique ; on lui en avait fait la remarque. Mais il lui avait été difficile
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Juin 18-32. de parler autrement pour arriver au résultat obtenu, car, ajouta le roi, « il n'est pas aisé de rendre un pape raisonnable ». Quant au reste, tout était pour le mieux. Il ne A'oyait aucune faute dans le système de gouvernement suivi jusqu'à ce jour, et jamais on ne l'en ferait dévier. « Je me retire, s'écria alors M. Laffitte, pénétré de la plus profonde douleur, parce que je crois à la sincérité des convictions qui rendent de plus grands malheurs inévitables. Je les redoute pour la France, et plus encore pour le roi. Le mal vient de la manière différente de juger la Révolution de Juillet. Les uns n'y ont vu que la charte de 1814 un peu améliorée et un simple changement de personnes; le plus grand nombre, tout ce qu'il y a du moins d'hommes énergiques, le triomphe du système populaire et l'anéantissement complet de la Restauration. » On pourra voir, à moins de seize ans de là, combien étaient vraies ces paroles de M. Laffitte. Du moment où la Révolution de Juillet n'était pas un retour loyal et complet aux principes de la Révolution française, c'était un bouleversement inutile. Or, comme le dit fort bien M. Laffitte, elle aboutit à une légère amélioration de la Charte et à un simple changement de personnes. Ce n'était vraiment pas la peine d'avoir remué si profondément le pays pour de si minces résultats. Tout était à recommencer. Les trois députés se retirèrent, convaincus que la scission allait se creuser de plus en plus entre la nation et le roi, ce qu'ils auraient voulu éviter. Ils ne se trompaient pus (1). Mais l'insurrection présente, héroïque folie de quelques impatients, qu'on aurait certainement glorifiée si elle eût été couron-
(1) Dans sa furieuse apothéose da gouvernement de JuHlet, deux fois couronnée par rAcadémie française, M. Thureau-Uangiu est « stupéfait du vide et de la sottise des déclarations faites par les députés ». T. II, p. 133. S'il y a quelque chose de stupéfiant, c'est l'admiration béate de l'auteur pour un système qui d'émeute en émeute et d'agitations eu agitations a mené le pays à la révolution de 1848.
née de succès, eut pour résultat inattendu de fortifier le juin 1832. système qui en avait été le prétexte, et que cent trentecinq députés avaient, quelques jours auparavant, dénoncé à l'indignation du pays.
Au moment où MM. Laffitte, Arago et Odilon Barrot quittaient les Tuileries, cette insurrection expirait dans les convulsions d'une effroyable agonie. Nous l'avons laissée circonscrite dans les rues tortueuses aboutissant à la rue Saint-Martin, depuis l'église de Saint-Merri jusqu'au quai. Débusqués de barricade en barricade, les plus intrépides, parmi les survivants de la bataille, s'étaient enfermés, au nombre d'une soixantaine, dans une sorte d'impasse appelée le cloître Saint-Merri, décidés à s'y défendre jusqu'à la mort. Sous la conduite d'un décoré de Juillet, du nom de Jeanne, ils luttèrent avec une intrépidité à laquelle personne ne put refuser •
son admiration, en regrettant que tant de courage n'eût pas été prodigué contre d'autres que des Français. Il fallut employer le canon pour en avoir raison.
Il y eut, d'ailleurs, dans l'attaque comme dans la dé- pi-ige du fense une bravoure égale. Gardes nationaux et soldats ^ cloître de la ligne rivalisèrent d'ardeur en combattant pour le gouvernement établi, ceux-ci esclaves du devoir et de la discipline, ceux-là, malgré leur peu d'enthousiasme pour le système adopté par le roi, redoutant plus encore les hasards et les périls d'une révolution nouvelle que la consolidation d'une monarchie que l'on se flattait encore d'améliorer et de faire rentrer dans les voies de la liberté.
Quoi qu'en aient dit quelques historiens, et quel qu'ait été le sentiment de frayeur éprouvé à l'époque même par certains personnages que hantait le souvenir des barricades de 1830, ces deux sanglantes journées de juin 1832 ne mirent pas un seul instant en péril le gouvernement de Louis-Philippe parce qu'elles n'étaient pas dues à I. 23
354 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PIIILIPPE. anmke 1832.
Juin 1832. Texplosioii d'uii sentiment populaire provoqué par la violation des lois ou un dégoût prolongé. D'un côté, une poignée de républicains héroïques, impatients de voir se réaliser leur rêve de progrès, de justice et de liberté, et faisant froidement à leur impatience le sacrifice de leur vie ; de l'autre, une armée parfaitement organisée, une population affamée d'ordre et de tranquillité, et toute disposée à faire crédit à la royauté de Juillet; la partie n était pas égale, et l'issue de la bataille ne pouvait être douteuse.
Uue idée de La lutte n'en avait pas moins été terrible, comme M. Gisquet. l'atteste le chiffre des morts et des blessés. La troupe et la garde nationale avaient eu quatre-vingts morts et trois cents blessés environ. Les insurgés à peu près autant, ce qui était énorme si l'on considère le petit nombre de ces derniers. Beaucoup de blessés, il est vrai, qui avaient pu regagner leurs domiciles, se gardèrent bien de se faire connaître, pour éviter des poursuites. Le préfet de police, M. Gisquet, qui, dans ces malheureuses circonstances, avait déployé une énergie et une activité extraordinaires, imagina d'enjoindre aux médecins et chirurgiens de dénoncer les blessés qui auraient recours à leurs soins. La conscience publique se révolta contre une pareille idée, et l'autorité dut renoncer à ce moyen peu délicat d'atteindre les coupables, i.a répression Peut-être eût-il été sage, de la part du gouvernement, après la jg jeter un voile d'oubli sur ces événements lugubres
bataille. ■• . , ^ ,
et de couvrir d'une large indulgence ceux qui y avaient pris part. Au lieu de cela, Une songea qu'à sévir, quand déjà la ville, oublieuse des soucis de la veille, avait repris sa physionomie accoutumée. L'école polytechnique, dont une soixantaine d'élèves avaient forcé la consigne pour assister aux obsèques du général Lamarque, fut licenciée. Il en fut de môme de l'école vétérinaire d'Alfort et de l'artillerie de la garde nationale parisienne,
dont l'esprit républicain inquiétait le ministère. Le roi, J^jin i-^îî. dans son entrevue avec les députés de l'opposition, avait pourtant promis de repousser les conseils de la violence, et surtout de ne pas avoir recours à l'état de siège. « Les lois suffisent, disait-il, je ne veux régner que par les lois. Jamais on ne me fera dévier de cette règle de conduite. » Eh bien ! dès le lendemain, en dépit de cette belle promesse, et sous l'inspiration néfaste de M. ïhiers, devenu le plus impitoyable des réacteurs, le gouvernement mit la capitale en état de siège. Cette ordonnance souleva aussitôt, dans tous les journaux de l'opposition, depuis les plus violents jusqu'aux plus modérés, les récriminations les plus amères et les mieux fondées. Cela n'empêcha pas la cour royale de se déclarer incompétente, et de renvoyer l'examen de tous les faits relatifs à l'insurrection à la connaissance des conseils de guerre.
Ceux-ci se mirent tout de suite à la besogne. Mais i-;i cour de
,. , 1 . . 1 !/-!«• ■ cassation et
un jeune artiste dessinateur, du nom de Ceoriroy, ayant j-^^^^ ^^ été condamné à mort pour avoir distribué des carton- siège. ches, rue Montorgueil, à des hommes qui tiraient sur la troupe, la sentence fut déférée à la cour de cassation, comme entachée d'illégalité. Le 2 juin, sur une plaidoirie étincelante de M. Odilon Barrot, dont la parole causa une impression profonde, la cour suprême, après une délibération de deux heures et demie, par un arrêt fortement motivé, cassa, pour excès de pouvoir, la sentence du conseil de guerre, et renvoya le condamné par devant l'un des juges du tribunal de première instance de la Seine. Cet acte d'indépendance de la part de la cour de cassation fut salué, dans le pays, d'universelles acclamations. Le gouvernement, il faut le reconnaître, s'empressa de s'y conformer. Le lendemain môme, 30 juin, une ordonnance royale mettait fin à la juridiction des conseils de guerre.
Le premier accusé traduit devant la cour d'assises fut
en cour
?sises.
356 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1832.
.iLiN 1832. le dessinateur Geoffroy, condamné à mort par le conseil Les accusés de guerre, et dont le pourvoi, admis par la cour de cassation, avait ai^raclié à la juridiction militaire tous les prévenus arrêtés à la suite de l'insurrection des 5 et 6 juin. Il en fut quitte pour dix ans de travaux forcés sans exposition. Après lui, une vingtaine d'insurgés comparurent à la fois devant le jury de la Seine. Le plus compromis d'entre eux était Jeanne, le héros du cloître Saint-Merri. Echappé comme par miracle aux halles qu'il avait hravées avec une sorte d'insouciance, il arrivait devant ses juges, précédé d'une grande réputation. Sa hravoure et sa générosité pendant le combat faisaient oublier les écarts d'une jeunesse qui n'avait pas été irréprochable. Il avoua, sans forfanterie, toute la part qu'il avait prise à l'insurrection, et convint d'avoir tiré sur la troupe, durant toute la journée du 6 juin. Sa franchise semble avoir désarmé ses juges; il ne fut condamné qu'à la déportation. Cinq de ses coaccusés encoururent des peines variant de huit années de réclusion à cinq ans de prison. Tous les autres se trouvèrent acquittés.
Ce ne furent pas les seuls insurgés de juin qui furent livrés à la justice du jury. Il en est même qui, ayant affaire à des jurés moins indulgents, encoururent la peine de mort; le roi Louis-Philippe, bien inspiré, commua cette peine, que l'opinion publique n'eût point ratifiée.
Le jury avait répondu affirmativement sur des faits matériels, dûment acquis, avoués par les accusés, mais il se refusa à admettre des délits d'opinion. Ainsi plusieurs feuilles à tendances républicaines, le Messager^ le Journal du commerce et le National, poursuivies sous la prévention d'avoir applaudi et provoqué à l'insurrection» furent acquittées, et leur acquittement fut salué des longues acclamations de l'auditoire. Dans un article d'une extrême virulence, on accusait le système du 13 mars
Juin 1832.
d'avoir amené les événements du 5 juin, et Ton ajoutait : « Il faut en finir avec ce système. Que la garde nationale ne se fie qu'à elle-même du double soin de faire raison et du 13 mars et du bonnet rouge. » Les jurés déclarèrent qu'il n'y avait point là de délit. Le sentiment public de l'époque était assurément hostile à toute manifestation à main armée ; mais il était non moins contraire au système de gouvernement inauguré par Casimir Périer, système que le roi Louis-Philippe, dans sa récente entrevue avec les délégués de l'opposition, avait si nettement revendiqué comme sien, et dans lequel il persévérera avec une obstination qui, d'agitations en agitations, devait le conduire à une effroyable chute.
Quoi qu'il en soit, la monarchie de Juillet venait de juillet i83-2. remporter une double victoire. Le parti républicain, en descendant dans la rue, avait prouvé à la fois son héroïsme et sa faiblesse. L'histoire de la Révolution, horriblement travestie, épouvantait encore la plus grande partie des libéraux. Les légendes sanglantes avaient exagéré les exagérations, et de la formidable commotion d'où le monde nouveau était sorti, affamé de progrès, de justice et de liberté, on ne se rappelait que les erreurs, les excès et les crimes. Aux yeux d'une foule de gens peu éclairés, cette Révolution, dont les bienfaits s'attestaient de toute part, s'identifiait avec la Terreur. Dans l'article qui lui avait valu sa comparution devant la cour d'assises, le Journal du commerce confondait dans le même anathème le système du 13 mars et le
Les conséquences
des soulèveuicuts légitimistes el républicains.
bonnet rouge.
Il faudra de longs efforts et des travaux
réitérés pour remettre la vérité en pleine lumière et faire comprendre à tous ceux qui ne sont pas aveuglés par l'esprit de parti, que la conception républicaine peut, mieux que toute autre, donner satisfaction à tous les besoins et à tous les intérêts.
sceaux Harthe.
358 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1832.
jnr.i.ET 183?. En altendaiit, on voyait les procès pour délits d'opinion se multiplier à l'infini. Depuis la Révolution de Juillet, c'est-à-dire en deux ans, il y avait eu près de trois cents saisies de journaux. Nombreux avaient été les acquittements, il est vrai ; mais le total des mois de prison, encourus par les rédacteurs ou gérants poursuivis, s'élevait encore à plus d'un millier. Le garde des sceaux stimulait le zèle de ses procureurs généraux, les excitait à user de toutes les ressources de la législation contre les écrivains qui, « mettant en question le principe même du gouvernement, provoquaient à la restauration du régime déchu et de la royauté de droit divin, ou appelaient l'établissement d'un système de république dont on travaillait à faire prévaloir les théories sur celles de la monarchie constitutionnelle ».
Le garde des Ce garde dcs sceaux était M. Barthe, l'ancien carbonaro, qui ne comprenait pas jadis que l'on gouvernât contre l'opinion, et qui, tout imprégné alors de la tradition révolutionnaire, réclamait des institutions politiques basées sur la souveraineté nationale et assurant à la fois l'indépendance du pays et les libertés publiques. Combien il avait changé depuis ! Comme ministre de la justice, on lui devait quelques adoucissements dans nos lois pénales. On lui devait notamment l'introduction des circonstances atténuantes et l'abolition de la mutilation du poignet. Mais, comme homme politique, il avait été au rebours du progrès; il avait subi, lui aussi, l'empoisonnement du pouvoir.
M. Barthe, on le voit, ne distinguait pas nettement entre les deux partis; il y avait pourtant des différences essentielles. Le parti républicain, c'était celui de l'avenir, le parti du droit, du progrès, des illusions généreuses, des espérances sans fin ; le parti légitimiste, c'était celui du passé, le parti des préjugés gothiques. Pour le rajeunir, il est vrai, et lui faire prendre en
L'arrestation de M. de Chateaubriand.
ANXÉE 183-2. CHAPITRE CINQUIÈME. 359
quelque sorte racine dans le pays, quelques-uns de ses Juillet 1832 membres imaginèrent de le rattacher au parti populaire. Le rédacteur en chef de la Gazette de France, M. de Genoude,qui avait donné à son nom plébéien de Genou un parfum aristocratique en y ajoutant un de par devant et par derrière, prit l'initiative de cette alliance, et il admit, à côté de la volonté royale, le consentement du peuple comme un facteur nécessaire pour la confection des lois. Mais cette alliance fut repoussée par les hommes graves du parti républicain. Elle ne pouvait être sincère ni d'un côté ni de l'autre. « Les bleus seront toujours les bleus, et les blancs toujours les blancs, » avait dit Napoléon; le mot n'était que trop vrai.
Le peuple aA^ait bien salué de ses acclamations M. de Chateaubriand, malgré son dévouement chevaleresque à la branche aînée. Mais M. de Chateaubriand était un royaliste plus sensible peut-être aux ovations populaires qu'à celles de son propre parti. Il avait récemment déclaré d'ailleurs, dans sa brochure De la Restauration, et de la monarchie légitime, que s'il était royaliste par raison et par tradition, il était républicain par goût et par caractère. Et puis, en reprochant à la monarchie de Juillet d'avoir dépouillé le peuple de sa victoire, de s'être traînée sur le ventre et d'avoir laissé échapper l'occasion de rendre à la France ses frontières naturelles, il s'était, pour ainsi dire, identifié avec le parti républicain. Ce qui n'empêcha pas le gouvernement de le mettre en état d'arrestation, avec son ami, M. Hyde de Neuville, l'éminent avocat Berryer et le duc de Fitz-James, pour sa visite récente à la duchesse de Berry ; arrestation malheureuse, puisque M. de Chateaubriand s'était efforcé de dissuader la princesse de l'idée d'une insurrection qui ne pouvait être, comme celle de Paris, qu'une héroïque folie.
Sans aucune racine dans le pays, la légitimité ne pou-
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.Juillet 1832. vait inspirer aucune crainte sérieuse à la monarchie de .Mort du roi Juillet; le parti républicain, par une prise d'armes inop-
(\e Rome. portune, venait de fournir au gouvernement l'occasion do prouver sa force et d'affirmer sa vitalité ; mais il y avait un troisième parti qui, jusque-là, était resté dans l'ombre, malgré l'éclat prodigieux du nom sous lequel il s'abritait, c'était le parti bonapartiste. Il avait pourtant à Vienne, en Autriche, un chef qui s'était appelé le roi de Rome, et qu'on nommait à présent le duc de Reiclistadt. C'était le fils de Napoléon, cet enfant qu'en 1814 on avait arraché avec tant de peine du château des Tuileries (1). Plus d'un fondait sur lui l'espérance d'une restauration impériale, sachant toute la puissance que le prestige d'un nom exerce sur l'imagination d'un peuple. Il y avait là une rivalité possible; tout à coup cette rivalité disparut. Atteint, dès le mois d'avril, d'une phtisie pulmonaire, le jeune prince mourut le 22 juillet 1832, à Schœnbrun, dans la même pièce où son père, en 1809, avait décidé des destinées de l'Autriche. Le gouvernement de Juillet se croyait donc délivré de toute compétition bonapartiste ; il ne soupçonnait pas encore un prétendant napoléonien dans le jeune prince dont Louis-Philippe avait si cordialement accueilli la mère, et qui alors se recommandait surtout de la république.
iicprisc dis A la suite de ces agitations apaisées, la prospérité affaires. commerciale et industrielle du pays sembla vouloir renaître. Les affaires devenaient plus faciles; le crédit public se raff"ermissait ; la perception des impôts ne rencontrait plus d'obstacle ; les recettes des contributions indirectes étaient supérieures de dix-sept millions à celles des mois correspondants de l'année précédente ; enfin, comme si le ciel eût voulu donner au régime nou-
(1) Voyez notre Histoire du premier Empire.
veau un signe évident de sa protection, les récoltes se montraient sous les plus riches apparences, la nature conspirait pour le gouvernement de Juillet.
Il se fit, vers ce temps-là, l'essai d'un nouveau système de locomotion destiné à apporter de profondes modifications dans les transactions commerciales. Nous avons raconté ailleurs l'histoire de la fondation du premier chemin de fer en France (1). C'était celui de Saint- Étienne à Rive-de-Gier. Au mois de juillet 1832, eut lieu le premier essai, en France, de la traction par la vapeur. Quatre cents personnes environ prirent place dans les wagons attachés à la locomotive. Le voyage se fit avec une vitesse de douze lieues par heure ; ce qui parut merveilleux à cette époque. Les paysans s'arrêtaient, stupéfaits, au passage du train, ne comprenant rien à cette méthode nouvelle de franchir les distances. C'était une révolution complète dans le système de locomotion usité jusque-là. Eh bien ! malgré la réussite de cet essai, plusieurs années devaient s'écouler avant que le gouvernement songeât à généraliser cette industrie, source féconde de tant de richesses et de prospérités. Nous verrons même un de ses membres les plus influents la décrier, par une véritable aberration, comme nuisible aux intérêts du pays et incapable de rendre de réels services. En revanche, quelques hommes intelligents s'y jetteront à corps perdu et en hâteront les progrès, notamment quelques-uns de ceux qui dépensaient inutilement leurs forces dans les excentricités de la société saint-simonienne, dont la justice allait prochainement prononcer la dissolution.
Le second anniversaire des journées de Juillet se ressentit du meilleur état des affaires. Il eut un éclat inaccoutumé. Le gouvernement semblait célébrer sa double
JUILt.KT 1832.
La première
voiture à
vapeur en
France.
L'anuiversairi'
des journées
de Juillet.
(1) Voyez notre Ilisloive de la Reslauralion.
des Belges.
362 HISTOIRE DU RÉGNE DE LOUIS-PHILIPPE- anxke 1832;
Juillet 1832. victoire. Seize jeunes filles, appartenant à des familles de combattants de juillet 1830 et de juin 1832, lurent mariées le 30, et reçurent, chacune, une dot de trente mille francs constituée par la ville de Paris. Et pourtant il y avait une grande différence entre les divers combattants récompensés dans leurs filles. Les uns, ceux de 1830, avaient été les défenseurs des barricades, les autres, les combattants de 1832, étaient ceux qui les avaient assaillies et détruites.
Août 1832. Quelques jours après, Louis-Philippe mariait sa fille
Mariage de la aînée, Louise-Marie d'Orléans, avec le roi des Belges iouis-PhUio\ Léopold, auquel, on s'en souvient, il l'avait fiancée avec le roi quelques semaines auparavant. Ce mariage eut lieu au château de Compiègne, le 9 août, avec une. simplicité toute bourgeoise, au milieu d'un certain nombre de pairs de France et de députés amis. Ce fut le président de la Chambre haute, le baron Pasquier, qui remplit les fonctions d'officier d'état civil. Comme le roi des Belges était protestant, il y eut une double célébration religieuse. L'archevêque de Paris s'était opposé à ce que la bénédiction nuptiale fût donnée aux époux dans l'église diocésaine, le mariage entre catholiques et protestants ne pouvant être célébré, d'après d'anciens canons, qu'à la porte du temple. Elle leur fut donc donnée dans la chapelle du château par l'évèque de Meaux, qui leur adressa une courte allocution. Puis on passa dans un salon, où le pasteur Gœpp procéda à la célébration du mariage suivant le rite protestant.
Cette union de famille présentait-elle pour notre pays, comme on l'a dit quelquefois, les avantages qu'il eût retirés de l'annexion de la Belgique ou de l'établissement d'un prince français à Bruxelles? Evidemment non. L'avenir prouvera combien le sentiment français, qui était si puissant en Belgique au moment de la Révolution de 1830, s'en est allé s'aiïaiblissant sous l'infiuence de la
famille anglo-allemande avec laquelle le roi Louis-Philippe venait de contracter alliance.
Il n'en est pas moins vrai que l'on se plut à présenter ce mariage comme ayant un caractère de haute importance politique. C'était, en quelque sorte, l'admission de la dynastie nouvelle dans les maisons régnantes de l'Europe. La monarchie de Juillet paraissait pouvoir compter désormais sur un appui à l'étranger. Quant à l'intérieur, un calme profond avait succédé à l'agitation des derniers mois. Si la pacification n'était pas dans les cœurs, si chacun conservait ses haines, ses rancunes et ses espérances, l'apaisement du moins s'était fait à la surface. Dans ces circonstances, le gouvernement crut devoir se débarrasser d'une secte qui, sans présenter de sérieux dangers pour l'ordre public, travaillait à entretenir un trouble moral dans les esprits. Nous voulons parler de la société des Saint-Simoniens, dont le pouvoir était décidé à provoquer la suppression.
Nous avons raconté la scission profonde, irrémédiable, qui avait éclaté au sein de la société saint-simonienne.
Les disciples restés fidèles au père Enfantin étaient allés s'établir, pour y vivre en commun, dans une propriété que ce dernier possédait sur les hauteurs de Ménilmontant. Ils étaient une quarantaine, artistes, employés, httérateurs, musiciens, ingénieurs, qui s'étaient proposé de réformer le monde. Comme ils n'admettaient pas la domesticité, ils se livraient tour à tour aux travaux les plus rudes. On les voyait frotter et balayer les appartements, faire la cuisine, labourer et cultiver le jardin. C'était là une sorte de réhabilitation du travail manuel; il n'y avait rien à dire. Mais ces théoriciens de l'égalité avaient imaginé de se vêtir d'un costume qui les distinguât du reste des mortels. Ce costume consistait en une petite redingote bleue, très évasée sur le devant, et laissant voir un gilet blanc montant jusqu'au menton.
Août 18-32.
Les Saiut-
Siiuouiens à
Mémilmon-
tant.
Aoui 1832. Le pantalon était blanc, et serré autour des reins par une ceinture de cuir noir. Ils avaient le cou nu, la tête couverte d'une petite toque de velours rouge, et une éclmrpe • blanche ou rouge flottait en larges plis sur leurs épaules. C'était un ingénieur de la secte, M. Edmond ïalabot, qui avait dessiné ce costume à la fois pittoresque et grotesque. Comme signe distinctif, le père Enfantin portait sur son gilet ces deux mots écrits en gros caractères : Le Père. C'était une façon d'attirer l'attention de la foule, dont la forme extérieure des choses sollicite la curiosité beaucoup plus que leur valeur morale.
Poursuites Si les Saint-Simoniens n'avaient pas commis d'autres
'^°Saint- méfaits, le gouvernement aurait eu furieusement tort de Sinionisuie. les poursuivre pour avoir formé, sans autorisation, une association de plus de vingt personnes dans le but de se réunir pour s'entretenir d'objets religieux, littéraires ou politiques. En conservant précieusement le régime légal qui proscrivait ces réunions, la monarchie de Juillet ne donnait pas une haute idée de son culte pour la liberté. Mais nos réformateurs ne s'en tenaient pas là. Ils avaient sur le mariage, sur l'amour libre, des doctrines dont nous avons déjà donné une légère idée, et qui, hautement professées dans des conférences publiques et dans les colonnes du journal le Globe., étaient une excitation au dévergondage le plus effréné. Aussi le ministère jugea-t-il à propos de citer le Père et ses principaux apôtres devant la cour d'assises sous la double prévention d'association de plus de vingt personnes et d'outrage à la morale publique.
Le 27 août 1832, on vit descendre des hauteurs de Ménilmontant le fidèle troupeau des Saint-Simoniens revêtus de leur accoutrement, qui rappelait les costumes du temps de la Renaissance. La foule était grande sur leur passage, car le père Enfantin avait pris soin d'avertir la population, par la voie des journaux, qu'il partirait
ANNÉE 1832. CHAPITRÉ CINQUIÈME. 3Go
de sa retraite, dès 8 heures du matin, avec ses apôtres, aoit is3-2. ses fils et ses filles, pour comparaître devant la justice. Ils firent, en chantant des cantiques de leur façon, le long trajet de Ménilmontant au Palais, s'imaginant imposer à tous une sorte de respect. Mais leur attente fut trompée; ils ne firent qu'exciter la pitié ou le sarcasme. On regardait avec surprise ces religieux d'un nouveau genre, dont la plupart étaient des gens d'une intelligence au-dessus de la moyenne, et qui, après avoir si bien raillé les vieux usages et les vieux dogmes, n'avaient trouvé rien de mieux que d'en imaginer de plus ridicules. Ils étaient condamnés par le bons sens populaire avant de l'être par la justice.
Les prévenus étaient au nombre de cinq. C'étaient : M. Enfantin, autrement dit le Père suprême, âgé de trente-six ans ; M. Michel Chevalier, âgé de vingt-six ans ; M. Emile Barrault, âgé de trente-trois ans ; M. Charles Duveyrier, âgé de vingt-neuf ans ; et M. Olinde Rodrigues. Ce dernier, dissident, était seul en costume de ville. Interrogé sur sa profession, le père Enfantin répondit qu'il était le chef de la foi nouvelle. MM. Michel Chevalier, Charles Duveyrier et Barrault se donnèrent comme apôtres. Quant à M. Olinde Rodrigues, il se borna à répondre : « Je suis disciple de Saint-Simon. »
Jamais on n'avait vu une telle affluence de monde. Le prétoire était littéralement envahi par une foule de conseillers, de membres du parquet, de députés et de dames en grande toilette, avides d'émotions. On s'attendait à des révélations piquantes, et l'on voulait entendre la parole du Père suprême. La curiosité fut généralement déçue. Un seul incident curieux signala ces débats. L'avocat général Delapalme, pour prouver l'immoralité des doctrines de la secte, racontait que le jour où le père Enfantin les avait promulguées, une femme, malgré sa faiblesse et sa timidité, s'était énergiquement élevée
366 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, an.nke 1SS2.
Août ISS?, contre de pareilles doctrines, lorsqu'on entendit une voix protester dans la salle. C'était celle de madame Cécile Fournel, à laquelle l'avocat général, sans la nommer, venait de faire allusion. Elle déclarait que, mieux éclairée depuis, elle avait reconnu la moralité des doctrines enseignées par le Père. Le président eut toutes les peines du monde à lui imposer silence.
La défense des accusés ne fut qu'une longue apologie de leurs doctrines. Celle du Père, qui ne fut prononcée que le lendemain, causa une amère déception. Ses inspirations n'eurent rien qui ressemblât à de l'éloquence. Son débit lent, monotone, dénué de cette chaleur qui naît d'une conviction profonde, ne fit guère qu'exciter les sourires railleurs de l'auditoire. A l'imperfection de la société, quel remède apportait-il? « Sanctification de , la beauté et réhabilitation de la chair; direction et règle des appétits physiques ; réorganisation de la propriété. » Cela ne paraissait pas fort sérieux.
M. Michel Chevalier impressionna davantage les assistants lorsque, répliquant à l'avocat général, il rappela ces belles paroles de Robespierre : « La Convention ne permettra pas qu'on persécute les ministres paisibles des dilïérentes religions. » Il réclama pour les apôtres du Saint-Simonisme, gens paisibles, la tolérance de Robespierre. Mais le Saint-Simonisme était-il bien une religion? Dans tous les cas, il eût mieux valu certainement laisser ses doctrines s'éteindre au milieu de l'indifférence générale que d'en poursuivre les adeptes et d'attirer sur eux l'intérêt qui s'attache aux victimes des persécutions. Déclarés coupables par le jury, MM. Enfantin, Duveyrier et Michel Chevalier furent condamnés, chacun, à un an de prison, et à cent francs d'amende. MM. BarrauU et Rodrigues en furent quittes pour cinquante francs d'amende. La cour prononça, en outre, la dissolution de la société.
Ainsi finit la société saint-simonienne. Ses membres aout 1832. se dispersèrent de tous les côtés. Les uns s'en allèrent porter la bonne parole en Orient, où l'illustre compositeur Félicien David devait charmer les échos de la vieille Egypte, en attendant quïl revînt dans sa patrie jouir d'une gloire longtemps attendue; les autres se jetèrent à corps perdu dans l'industrie ou se faufilèrent dans les fonctions publiques. Nous les retrouverons ministres, conseillers d'État, députés, préfets, s'aidant d'ailleurs puissamment les uns les autres, et ne se souvenant plus guère de l'anatlième qu'ils avaient jeté sur le vieux monde.
Une fois en possession des richesses, des honneurs et du pouvoir, ces hardis réformateurs n'auront cure de réformer cette société contre laquelle ils s'étaient si insolemment élevés. Plus d'une fois, sans doute, en voyant tant d'intelligences d'élite, tant d'esprits distingués, végéter misérablement sans trouver l'emploi de leurs facultés, ils riront de leur fameuse formule : A chacun suivant sa capacité, à chaque capacité suivant ses œuvres. C'est que, dans le temps où nous sommes, les véritables réformateurs, il faut bien le dire, ne sont pas ceux qui, pour attirer l'attention sur leurs noms, se jettent dans les partis extrêmes, font assaut d'excentricités. Une fois arrivés, ils trouvent généralement que tout est pour le mieux, et ne réforment rien, comme firent les Saint-Simoniens. Le champ est vaste, pourtant, des réformes économiques et sociales à réaliser encore ; mais ceux qui les accomplissent sûrement, ce sont ceux qui, dédaignant les ambitions vulgaires et les popularités malsaines, ne demandent leur règle de con-duite qu'à l'inflexible esprit de justice et à fimmuable bon sens.
Disparition du choléra. — Louis-Philippe à la recherche d'un président du conseil. — Le duc de Broglie. — Portrait de M. Thiers. — Le nouveau ministère. — Accueil fait aux nouveaux ministres. — Promotion de pairs. — Le procès des chouans à la cour d'assises de Blois. — Le procès de Berryer. — Rechei'che de la duchesse de Berrj'.
— La trahison de Simon Deutz. — Arrestation de la duchesse de "Berry. — Les affaires de Belgique et de Hollande. — Entrée d'une •armée française en Belgique. — Ouverture de la session de 183'2. — Premier attentat sur la personne du roi. — Le discours du roi. — Accusations réciproques. — Poursuites exercées contre MM. Bergerou et Benoit. — Leur acquittement. — Interdiction du Roi s'amuse. — Affaire delà Société des amis du peuple. — La discussion de l'adresse à la Chambre haute et à la Chambre des députés. — M. Thiers et M. Odilon Barrot. — Encore les douzièmes provisoires. — Le monument de la place de la Bastille. — Le siège de la citadelle d'Anvers. — Anvers épargné. — Prise de la citadelle. — Discussion relative à la duchesse de Berrj'. — Suppression de la cérémonie expiatoire du 21 janvier. — Loi sur l'organisation départementale. — Voyage de Louis-Philippe dans le Nord. — La grossesse de la duchesse deBerry.
— Provocations légitimistes. — Hautaine réponse des républicains.
— Duel de MM. Armand Carrel et Roux-Laborie. — Déclaration de la duchesse de Berry. — Loi sur l'expropriation pour cause d'utilité publique. — Le mariage des prêtres. — Le budget de 1833. — M. Thiers au commerce. — Destitution de députés fonctionnaires. — Poursuites contre M. Cabct. — Son acquittement. — Le projet des fortifications de Paris. — La Tribune citée à la barre de la Chambre. — Procès et condamnation de la Tribune. — La vengeance de la Tribune. — Clôture de la session de 1832. — La loi sur l'enseignement primaire. — Loi sur les attributions municipales. — L'emprunt grec et la question d'Orient. — L'accouchement de la duchesse de Berry. — Déclaration du mariage de la duchesse. — Mise en liberté de la duchesse de Berry. — Madame Lucchesi-Palli. — Le budget de 1834. — Encore le divorce. — Troubles à l'occasion des fortifications. — Anniversaire des journées de Juillet. — Inauguration de la statue de Napoléon. —
370 HISTOIRE DU RÉGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1832.
Voyage du roi eu Normandie. — Le discours de Bernay. — Séjour du roi à Cherbourg. — Procès de presse. — Acquittement de Chateaubriand. — Procès du National et de la Tribune. — Affaire des crieurs publics. — M. Rodde sur la place de la Bourse. — La question sociale. — La Société des droits de V homme. — Déclaration de la Société des droits de l homme. — Le procès de la Tinbune^àa Rénovateur et de la. Quotidienne. — Condanmation de la Tribune. — Procès et acquittement de vingt-sept membres de la Société des droits de l'homme.
Septemhue Depuis la mort de M. Casimir Périer, le ministère était
resté sans président. Le roi, qui aimait à gouverner, en était devenu le chef réel. Le joug du dernier président du conseil lui avait paru lourd, et il ne tenait pas à le remplacer. Le cabinet actuel n'avait-il pas fait ses affaires depuis huit mois? N'était-il pas sorti victorieux de l'insurrection vendéenne et de l'émeute républicaine? Entouré de conseillers sans grand prestige, mais dociles, Louis-Philippe se croyait assez fort pour diriger luimême son gouvernement, sans avoir à plier, lui, le roi, devant la volonté supérieure d'un premier ministre.
Les difficultés étaient , d'ailleurs , singulièrement amoindries. L'enivrement de la victoire avait donné aux ministres une confiance extraordinaire en eux-mêmes. Le mouvement commercial, si affaibli depuis deux ans, semblait prendre une force nouvelle ; la confiance revenait avec la tranquillité. L'extinction du choléra-morbus ne contribuait pas peu à ramener la sérénité dans les oispariiioti du cœurs. Le iléau, qui, après s'être apaisé un moment, choléra. avait eu une recrudescence terrible, disparut complètement en septembre, et, à partir du 2o, il n'en fut plus question dans les journaux. Paris était dans la situation d'un homme qui, après une longue maladie, se sent renaître à la vie. Mais, débarrassée de ces deux préoccupations funèbres, l'émeute et le choléra, l'opinion se tourna plus vivement du côté de la politique. La rentrée prochaine du parlement tenait en éveil la curiosité publique.
AMMÎE 1832. CHAPITRE SIXIÈME. 371
Séparées depuis la mort de Casimir Périer, les Septembre Chambres ne pouvaient tarder à être réunies. Or beau- * " '
coup de députés, même parmi les plus dévoués au gouvernement, pensaient quïl était difficile au ministère de se présenter devant elles sans un chef apparent. D'ailleurs, aux yeux de quelques-uns, la situation était inconstitutionnelle. Eu faisant lui-même fonction de ])résident du conseil, le roi pouvait en effet paraître sortir de son rôle de souverain irresponsable. Louis- Philippe finit par le comprendre, et, à son grand regret, il se décida à chercher un président du conseil, et même à modifier complètement son ministère, dont certains membres, comme MM. de Montalivet et Sébastiani, étaient tout à fait impopulaires, à cause surtout de leur aveugle soumission aux volontés royales.
Louis-Philippe s'adressa d'abord à M. Dupin aîné, Louis-Philippe
non ffue ce dernier fût en possession de la faveur pu- ^, recherchr ^ . 7 . dunpresideul
blique, au contraire. L'ancien avocat libéral du temps du conseil.
de la Restauration avait bien eu son heure de popularité, lorsque, par exemple, il défendait le maréchal Ney devant la Chambre des pairs ou le chansonnier Déranger devant les tribunaux correctionnels. Mais son caractère versatile l'avait promptement déconsidéré. On n'avait pas été peu surpris en apprenant un jour que ce gallican d'apparat, cet ennemi des jésuites, était allé faire amende honorable à Saint-Acheul, et s'incliner humblement devant le supérieur du couvent. Celui qu'on appelait « une espèce de paysan du Danube » savait fort bien, à l'occasion, chausser les talons rouges, suivant la pittoresque expression de M. de Cormenin. « Il y a, dit ce dernier, dans M. Dupin, deux, trois, quatre hommes différents. Il y a l'homme du château et l'homme des boutiques, l'homme de Saint-Acheul et l'homme gallican..., l'homme du passé et du présent, jamais l'homme de l'avenir... » Mais il y avait dans lui, pour Louis-Phi-
%tiiMH-jJÙ^
372 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1832.
SEPTEMimE lippe, le conseiller intime, l'homme d'mi dévouement ^^^"^^ absolu à sa maison; et cela paraissait au roi une garantie des complaisances du ministre. Cependant ils ne purent se mettre d'accord. Le roi voulait rester maître ; M. Dupin entendait gouverner à son tour, tout comme M. Casimir Périer. Il manifesta même l'intention de rompre avec les procédés dictatoriaux de ce dernier et de faire un pas vers la gauche. Mais le roi tenait à sa politique de résistance, et les pourparlers n'aboutirent pas.
Le duc de N'étant point parvenu à se mettre d'accord avec le
Brogiie. ^^ pjyg rustre des courtisans », le roi se tourna vers un grand seigneur qui avait affiché jadis des idées libérales, et qui, au lendemain de la Révolution de 1830, avait été un moment ministre de l'instruction publique et des cultes; nous voulons parler du duc de Brogiie. Affilié jadis à la société Aide-toi le ciel t'aidera, ancien président de la Société des amis de la liberté de la presse, le duc de Brogiie, en punitioji de son libéralisme, avait été tenu soigneusement à l'écart des affaires sous la Restauration. Mais ce libéralisme avait prodigieusement diminué quand l'heure était venue de passer de la théorie à la pratique. Se sentant de race supérieure, le noble duc affectait un dédain profond pour les parvenus de la Révolution, gens de basse extraction, sortis de la bou- ■^f tique ou de la basoche, oubliant qu'il avait pris femme
dans une maison dont la grosse fortune venait en partie du comptoir d'un banquier genevois. C'était le type de ces doctrinaires que M. Guizot, qui en était, définissait ainsi : « Les patriotes de l'ancien parti royaliste, provoquant le royalisme dans l'ancien parti patriote et le patriotisme dans l'ancien parti royaliste. » A peine sorti du ministère, d'où il s'était retiré pour incompatibilité d'humeur avec MM. Laffitte et Dupont (de l'Eure), M. de Brogiie s'était posé carrément, à la Chambre des pairs,
ANNKE 1832. CHAPITRE SIXIÈME. 373
comme l'adversaire du parti populaire. Si, dans l'intérêt Septembre \
de la nouvelle dynastie, il y avait soutenu la nécessité du ' ^"
bannissement de tous les Bourbons de la branche aînée, .;
il s'était montré le partisan inflexible de l'hérédité de la :
pairie, et le maintien de la cérémonie funèbre du 21 jan- ^
vier, en expiation de la mort de Louis XVI, n'avait pas rencontré de défenseur plus résolu que lui. Tel était l'homme auquel Louis-Philippe crut devoir offrir, dans ]
le nouveau cabinet en voie de formation, le portefeuille \
des affaires étrangères. i
Après de longues hésitations, M. de Broglie accepta, \
à la condition d'avoir pour collègue M. Guizot. Celui-ci consentit à se contenter du ministère de l'instruction i
publique, pour lequel il semblait désigné d'ailleurs par ^
ses aptitudes professionnelles, et qui lui permettra i
d'apporter bientôt de grandes améliorations dans notre système d'instruction primaire , toujours fort défec- *
tueux.
Restait à pourvoir au ministère de l'intérieur, le plus Portrait de important de tous, dans l'état de trouble où se trouvaient ^^' '^^•*^'''- j
encore les esprits. Louis-Philippe songea à y mettre M. Thiers, malgré son extrême jeunesse ; M. Thiers avait i
alors trente-cinq ans. Mais Louis-Philippe n'oubliait pas '■
que c'était lui qui, le premier, était venu déposer la couronne à ses pieds, et il comptait bien trouver en lui un i instrument docile de ses volontés. Il était difficile, en j effet, de montrer plus de souplesse que l'ancien colla- J
borateur d'Armand Carrel au National. Sous-secrétaire 1
d'Etat aux finances sous le ministère de M. Laffitte, il y ~ |
était resté sous la présidence de M. Casimir Périer, dont
il avait défendu, avec l'âpre ardeur d'un néophyte, les J
idées conservatrices. Dans ces importantes fonctions, où
il toucha à toute chose, se croyant apte à tout, il avait
déployé une prodigieuse activité, et il avait fait ad- ■
mirer à la Chambre son intarissable faconde, qui par- ]
374 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1832.
Septembhïï fois s'élevait jusqu'à l'éloquence, malgré sa voix aigre '^■^^- et discordante.
M. ïliiers était de ces parvenus dont le duc de Broglic voulait bien souffrir la collaboration, tout en les couvrant de son large dédain. Sorti d'une très humble famille d'artisans, il s'était élevé — ce qui, du reste, était entièrement à son honneur — par le travail, par le talent, et aussi par un merveilleux savoir-faire, à une situation tout à fait en relief. Historien un peu superficiel de la Révolution, il fréquentait à la fois les salons du duc de La Rochefoucauld-Liancourt, du prince de Talleyrand, du comte de Flahaut et ceux de M. Laffitte. Il choyait tour à tour l'aristocratie et la démocratie. Personne ne s'entendait mieux que lui à flatter la manie (le ceux qu"il se plaisait à appeler « les plus grands seir^neurs de France ». Toujours soucieux de ses intérêts, nous l'avons vu courir, un des premiers, à Neuilly, dans les journées de Juillet, pour y offrir le trône au duc d'Orléans, se disant que sa fortune était faite si son offre était acceptée. Il ne s'était point trompé.
Le pouvoir l'avait métamorphosé. Autant il s'était montré le détracteur impitoyable de la royauté constitutionnelle de la Restauration, autant il se fit, tout d'abord, le panégyriste acharné de la monarchie de Juillet, et surtout de ce fameux système du 13 mars, qui exaspéra tout ce qu'il y avait en France de libéraux sincères et de patriotes ardents. Cette métamorphose, il est vrai, ne fut pas du goût d'un grand nombre de ses compatriotes qui l'avaient envoyé à la Chambre des députés. S'étant rendu dans le département des Bouches-du- Rhône pour y visiter ses électeurs, il y avait été conspué et traité de renégat. Mais cette mésaventure ne l'avait guère troublé ; il était revenu de Marseille certain que son impopularité lui serait plus utile que nuisible dans l'esprit du roi.
Septembre
Le nouveau ministère.
On a quelquefois comparé M. Thiers à un Danton en miniature, à cause de sa petite taille. Rien de moins exact. S'il se montra comme lui assez peu scrupuleux dans ses relations, il n'eut jamais ni ses grands élans de cœur, ni son impétuosité patriotique, ni sa farouche bonne foi révolutionnaire. Tout était chez lui ruse et calcul. Il était patriote à sa façon ; tantôt guelfe, tantôt gibelin, flattant à la fois les passions bourgeoises et les passions aristocratiques, de façon à pouvoir dire aux uns : je suis la révolution; aux autres : je suis la royauté. Mais son dieu, c'était la force. Il le fera bien voir, en écrivant plus tard, dans ses heures de loisir, sa longue histoire du Consulat et de l'Empire. Il eût singé tout à fait Bonaparte, s'il avait eu un sabre au lieu d'une plume.
MM. de Broglie, Guizot et Thiers furent les trois fortes têtes du nouveau ministère, dont la formation causa une peine infinie. Jamais enfantement n'avait été aussi laborieux. Enfin, le 11 octobre, parurent les diverses ordon- Octobue 1832 nances qui en annonçaient la constitution définitive. Le maréchal Soult conservait la guerre et était nommé président du conseil; M. Barthe restait à la justice, M. de Higny à la marine, et M. d'Argout au commerce, enfin M. Humann, ancien négociant à Strasbourg, député doctrinaire du Bas-Rhin, fut nommé aux finances à la place du baron Louis.
L'esprit de Casimir Périer revivait tout entier dans ce nouveau ministère. Le président du conseil prit soin d'ailleurs d'en informer le pays par une note insérée au Monitruy du lendemain, et où il revendiquait comme sien le système politique adopté par son illustre prédécesseur. On était averti. Aussi y eut-il, de la part des journaux de l'opposition, un véritable déchaînement contre les nouveaux ministres les plus en vue. MM. de Broglie et Guizot furent violemment pris à partie
Accueil fait
aux nouveaux
ministres.
376 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, annk.e 1832.
Octobre 1832. pour leur participation à certains actes de la Restauration. Ils trouvèrent, il est vrai, un défenseur acharné dans le Journal des Débats, devenu l'organe attitré du régime. Aux yeux de cette feuille, le ministère du 11 octobre signifiait le désir de la stabilité, la fidélité à la Charte populaire de 1830, le maintien de la Révolution dans la voie qu'elle-même s'était frayée, la liberté avec le roi, la paix avec la Belgique affranchie. Mais, lui répondait avec raison l'opposition, par la voix du Constitutiomipl, MM. Thiers, Soult, Guizot et de Broglie ne s'étaient-ils pas montrés les partisans obstinés de l'hérédité de la pairie? N'étaient-ce pas les doctrinaires qui s'étaient le plus opposés au rétablissement du divorce, à la suppression de la cérémonie expiatoire du 21 janvier et à tant d'autres mesures populaires? Donc il était absolument inexact de considérer les nouveaux ministres comme des représentants sincères de la Révolution de 1830. Ces reproches, dont il était difficile de contester l'exactitude, faisaient pressentir les résistances auxquelles le ministère était appelé à se heurter. Il ne devait marcher qu'au milieu des écueils et des tempêtes.
Promotion de Comme s'il eût besoin de se créer une clientèle, il pairs. commença par nommer soixante nouveaux pairs de France, parmi lesquels figuraient deux des anciens ministres, le baron Louis et M. Girod (de l'Ain), et deux membres de la Chambre élective, le maréchal Gérard et M. Berlin de Vaux, l'un des propriétaires du Journal des Débats. La Chambre des pairs, ainsi complétée, devait donner à la monarchie de Juillet une imposante majorité. L'opposition demeurait formidable à la Chambre des députés; opposition dynastique en grande partie, mais qui n'en démontrait pas moins les dissidences profondes existant entre le pays et le gouvernement. L'ouverture des Chambres, impatiemment attendue,
Le procès (les chouans
à la cour
d'assises de
Blois.
avait été ajournée au 19 novembre. Le cabinet résolut Octobre 1832 de profiter des cinq semaines de répit qu'il avait devant lui pour achever de pacifier la Vendée et terminer, s'il était possible, les affaires de Belgique, encore en suspens. Il n'était bruit alors que d'un procès qui se déroulait à la cour d'assises de Blois, devant laquelle comparaissaient un certain nombre de chouans arrêtés à la suite des derniers événements de la Vendée. Parmi eux se trouvaient un ancien chef de bataillon du nom de Loude, l'ancien officier de gendarmerie Cresson, un maréchal des logis déserteur nommé de Caqueray, le maçon Sortant, Delaunay fils, élevé à l'école d'application de Saumur, des artisans, cultivateurs et journaliers au nombre de vingt-deux. Ils étaient accusés d'avoir, dans les six derniers mais, sous prétexte de ramener le règne de Charles X, ou de mettre Henri V sur le trône, commis une foule de brigandages et d'assassinats.
La déposition fort intéressante du capitaine Galleran, du 4r de ligne, jeta une vive lumière sur l'insurrection vendéenne et causa sur le jury une impression profonde. Il peignit les paysans de la Vendée comme de braves gens, tout dévoués au nouvel état de choses, reconnaissant le drapeau tricolore comme le véritable drapeau national, mais terrorisés par les chouans, et n'osant avouer devant eux leurs préférences pour le régime établi. C'était surtout aux gendarmes et aux gardes nationaux que ces terribles chouans en voulaient. La passion politique n'était qu'un prétexte pour bon nombre d'entre eux. Beaucoup s'enrôlaient dans les bandes pour des sommes insignifiantes. Si le maçon Sortant avait reçu cinquante louis, d'autres avaient touché une vingtaine de sous. Somme toute, au nom du roi légitime, ils commettaient d'abominables forfaits. Le capitaine Galleran souleva un mouvement d'horreur dans l'auditoire en racontant qu'ils avaient brûlé les pieds
378 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1832.
OcTouRE 183Î. à une petite fille pour lui arracher un aveu. Au demeurant, c'étaient des comparses pour la plupart, tuant et . pillant pour de l'argent ; mais les vrais coupables, ceux (|ui les payaient, n'étaient pas atteints. « On arrêtait les paysans, disait le capitaine Galleran, mais on n'arrêtait pas les nobles de la même manière ; on avait le soin fort humain de les avertir huit jours d'avance. » Après des débats qui durèrent une douzaine de jours, neuf des accusés furent condamnés à des peines variant de dix ans de détention à deux ans de prison; les autres furent acquittés.
Le procès de Quelques jours plus tard, comparaissait devant la «"iijcr. inême cour d'assises, comme complice de l'attentat commis dans les départements de l'Ouest, un membre de la (Chambre des députés, M. Berryer, le grand avocat. Son dévouement à la branche aînée des Bourbons n'était un mystère pour personne ; mais on savait aussi qu'il n'entendait demander qu'à des moyens légaux le rétablissement de la dynastie à laquelle il avait juré une fidélité éternelle. Il n'était vei,iu en Vendée que pour engager la duchesse de Berry à renoncer à ses projets d'insurrection. En le renvoyant devant une cour criminelle, sur des présomptions incertaines, pour complicité de complot, la monarchie de Juillet commit une souveraine imprudence.
M. Berryer comparut devant ses juges comme un triomphateur. En se levant pour lui rendre hommage, quand il vint s'asseoir sur le banc des accusés, les jurés saluèrent d'avance sa victoire certaine. Il suffit, pour faire la lumière complète dans cette alTaire, do la déposition écrite du duc de Fitz-James, affirmant que Berryer ne s'était rendu auprès de la duchesse de Berry que pour l'exhorter à quitter la France, et à rendre ainsi au pays la tranquillité dont il avait besoin. Le ministère public se trouva réduit à abandonner l'accusation ; et
d'enthousiastes acclamations accueillirent l'acquitte- Octobre 18.32. ment de l'illustre accusé.
Il est aisé de comprendre l'intérêt puissant que le Recherche gouvernement attachait à la capture de la duchesse de ' je Beirv.*^ Berry, dont la présence dans ces régions de l'Ouest était comme une incessante provocation à la guerre civile. « Il faut, écrivait-il alors à ses agents militaires et civils, que les malfaiteurs qui les désolent encore disparaissent, et que leurs chefs, quels que soient leur nom et leur rang, tombent dans les mains de la puissance publique. » C'était suffisamment désigner celle que, dans le parti légitimiste, on se plaisait à regarder comme la régente de France. Le ministère la savait réfugiée à Nantes. Ayant besoin, pour arriver à ses fins, d'un administrateur résolu et sans grands scrupules, il fit choix de M. Maurice Duval, cet ancien préfet de l'Isère, dont le zèle tempétueux, on ne l'a peut-être pas oublié, avait excité à Grenoble de si regrettables collisions. C'était un des favoris du régime. Il venait d'être nommé pair de France quand, le lendemain même de sa promotion, il fut appelé à la préfecture de la Loire-Inférieure. Ce fut entre lui et le nouveau ministre de l'intérieur, M. Thiers, que se nouèrent les fils de l'intrigue qui devait aboutir à l'arrestation de la duchesse de Berry.
Nous avons laissé la princesse réfugiée à Nantes chez La trahison les demoiselles Duguigny. L'autorité la savait dans cette ville ; mais elle ne pouvait arriver à découvrir le lieu de sa retraite, et peut-être n'y serait-elle point parvenue sans la trahison d'un misérable, dans lequel la malheureuse duchesse avait placé toute sa confiance. Il y avait cinq mois qu'elle vivait en recluse, loin des bruits du monde, se croyant à l'abri de toute recherche, quand elle fut livrée par un nouveau Judas.
L'homme à qui l'on avait payé le prix du sang était un ancien juif nommé Etienne Gonzague Deutz. Cet homme
de Simon Deulz.
380 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1832..
Octobre 1833. n'était pas Français, nous sommes heureux de le dire. Né à Cologne, il avait longtemps vécu à Rome auprèsde son oncle, le grand rabbin Deutz. A quel sentiment obéit-il en rompant tout à coup bruyamment avec la religion de ses pères? Nous ne saurions le dire. Toujours est-il que ce fut un événement dans Rome lorsqu'on y apprit la conversion du neveu du grand rabbin à la religion catholique, apostolique et romaine. Fêté, choyé par tous les princes de l'Église, Gonzague Deutz vécut alors, dit-on, des libéralités du cardinal Albaiii. Là peut-être faut-il chercher le secret de sa conversion.. N'ayant pas une fortune suffisante pour satisfaire ses goûts de dépense, il trafiquait de sa conscience pour trouver sans peine des ressources que d'autres''cherchent péniblement dans le travail obstiné. Un de ses parents, du nom deDrack, juif renégat comme lui, devenu, sous la Restauration, bibliothécaire de la faculté de théologie en Sorbonne, et qui, sous Charles X, avait été attaché à la personne du duc de Bordeaux, l'avait mis en rapport avec la duchesse de Berry. Il lui fut également recommandé par le pape, et, lors du séjour de la princesse à Massa, il parvint à gagner toute sa confiance. Chargé par elle de missions délicates près des cours étrangères, il s'en acquitta avec succès, et vraisemblablement il fut tenu au courant de ses projets et de ses espérances.
En possession des secrets de la duchesse, et certain d'être introduit auprès d'elle à Nantes, quand il le voudrait, cet être vil proposa au gouvernement français un marché honteux. Un jour, après le 11 octobre, M. de- Montalivet, devenu intendant général de la liste civile,, mena dans sa voiture l'ancien juif Deutz chez son successeur le ministre de l'intérieur, M. Thiers. Celui-ci se mit promptement d'accord avec lui. Moyennant une somme de cinq cent mille francs, selon les uns, d'un
,A^NÉK 1832. CHAPITRE SIXIÈME. 381
million suivant les autres, — la somme importe peu, octobhk 1832. rinfamie est la même, — Deutz promit de livrer la duchesse. Le marché conclu, il courut à Nantes, pour combiner, avec le préfet Maurice Duval, le piège où la pauvre princesse allait tomber.
La maison des demoiselles Duguigny était située rue Arrestation Haute-du-Chcàteau. Ce ne fut pas sans peine que Deutz '^'^ j^ Bg,!j!^f ^^"^ ^îarvint à savoir, de quelques légitimistes influents, la retraite de la duchesse de Berry. On avait comme une instinctive méfiance de ce misérable. Il réussit à détourner les soupçons en déclarant qu'il avait à rendre compte à la duchesse d'une mission qu elle lui avait confiée et à lui remettre en mains propres d'importantes dépêches. Après une première entrevue avec elle, le traître avertit le préfet Duval, et toutes les mesures furent prises, le 6 novembre, pour arrêter la trop confiante princesse.
Ce jour-là, Deutz se rendit rue Haute-du-Château , et novejibue il se confondit plus que jamais en protestations de respect et de dévouement, puis il se retira pour laisser faire à la police son œuvre. Le quartier était cerné par deux cents hommes d'infanterie et un fort détachement de garde nationale, quand le préfet pénétra dans la maison à la tête de ses agents. Avertie à temps de la présence des troupes, la duchesse se jeta avec mademoiselle de Kersabiec et MM. de Mesnard et Guibourg dans une cachette attenante au salon, et dont l'entrée était dissimulée par la plaque de la cheminée. La maison fut inutilement fouillée dans tous les sens durant de longues heures ; le préfet désespérait de mettre la main sur sa proie quand deux gendarmes, laissés à la garde de la pièce voisine de la cachette, saisis par le froid, tirent un grand feu dans la cheminée. Nos quatre reclus furent bien forcés de se rendre sous peine d'être asphyxiés. La duchesse sortit suffoquant de sa caetiette. Le général Dermoncourt, qui commandait le détachement, eut pour
382 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PIIILIPPE. annék 1832.
Novembre elle tous les égards dus à une femme, et surtout à une 1832. femme malheureuse ; contraste frappant avec l'attitude
de M. Maurice Duval, qui, au premier moment, se montra, paraît-il, d'une rudesse un peu grossière.
La duchesse de Berry et ses amis furent d'abord conduits, avec toutes sortes d'égards, au château. Mais le surlendemain, 8 novembre, elle fut, d'après des ordres supérieurs, eml^arquée sur un bâtiment de l'État, et transférée, dans la Gironde, à la citadelle de Blaye, où elle séjourna provisoirement comme prisonnière d'État. Une ordonnance du même jour annonça qu'il serait ultérieurement statué sur son sort par mesure législa- „ tive. Or, un arrêt de la cour royale de Poitiers, en date du 9 septembre, avait renvoyé la duchesse et ses complices devant la cour d'assises de la Vienne pour excitation à la guerre civile. Il y avait, entre cet arrêt et l'ordonnance du 8 novembre, une contradiction qui fut vivement relevée par les journaux. On vit une violation formelle de la Charte dans le transport au pouvoir législatif de ce qui appartenait légalement à l'autorité judiciaire. Nous dirons tout à l'heure les débats violents soulevés au parlement par cette question. Quant aux procédés employés pour arrêter la duchesse de Berry, il n'v eut qu'une voix dans la presse républicaine pour les llétrir, et ce fut à qui marquerait d'un fer rouge l'immonde personnage dont la trahison avait amené cette arrestation.
Et Louvcl indigné repoussera ta main,
lui cria Victor Hugo, alors dans tout l'éclat de sa gloire et l'épanouissement de son magnifique talent. Les aiiaircs Une autre circonstance, touchant moins directement de Hollande^^ ^^^ intérêts du pays, tenait également les esprits en éveil. Il n'était bruit, à cette époque, que diine nouvelle intervention de la France en Belgique. La conférence
AK.NÉii J832. CHAFIÏRE SIXIÈME. 383
qui, à Londres, sétait arrogé le droit de régler les affaires de Belgique et de Hollande, avait signé, dans les derniers jours du mois précédent, une convention portant les signatures de M. de Talleyrand et de lord Palmerston, et aux termes de laquelle les deux puissances étaient tenues d'évacuer avant le 12 novembre les places qu'elles occupaient réciproquement sur leurs territoires respectifs, faute de quoi elles y seraient contraintes par la force. Mais la Russie, la Prusse et l'Autriche ayant refusé de s'associer à une action coercitive contre la Hollande, la conférence se trouva virtuellement dissoute à la suite de cette convention.
Le roi de Hollande, encouragé par les dispositions bienveillantes des puissances du Nord à son égard, se refusait à retirer ses troupes de la citadelle d'Anvers qu'elles détenaient indûment ; la cour des Tuileries n'hésita pas à recourir à la force pour l'y obliger. Aussi bien elle avait appris, par des papiers saisis lors de l'arrestation de la duchesse de Berry, que la princesse entretenait des relations suivies a^ec le roi Guillaume, et qu'elle fondait en partiei'espérance de la réussite de ses projets sur les complications qui pourraient se produire de ce côté. Le financier Ouvrard avait même eu l'idée de négocier en Hollande un emprunt au nom de Henri V. H y avait donc un double motif pour le roi Louis-Philippe d'intervenir une seconde fois militairement dans les affaires de Belgique et de Hollande : d'une part, forcer le roi des Pays-Bas à donner satisfaction au roi Léopold devenu son gendre; de l'autre, le faire repentir des encouragements qu'il avait prodigués à la duchesse de Berry.
Ainsi le gouvernement de Louis-Philippe, qui s'était tenu coi lorsque les intérêts les plus sacrés de notre pays, son avenir, son honneur et sa dignité étaient en jeu, lorsque la grandeur des résultats à atteindre méri-
NOVEMBRF
Entrée
(1 une armée
IVnnçnise en
Belgique.
NOVEMBKE
Ouvci'ture de
la session
de 18:J2.
Premier attentat sur la personne
du roi.
384 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1832.
tait que l'on ne s'arrêtât pas devant la grandeur des risques à courir, n'hésita pas à se jeter dans une aventure d'où la France n'avait aucun bénéfice à tirer. Le duc de lirog-lie, ministre des affaires étrangères, montra les dispositions les plus belliqueuses, et le roi déclara résolument qu'il fallait entrer en Belgique. Il n'avait pas de soldats à sa disposition quand il s'agissait pour la France de récupérer ses frontières du Rhin et de reprendre possession de la Belgique qui s'offrait à nous. L'épouvantail de la coalition, dont la monarchie de Juillet s'était servie pour excuser sa honteuse attitude devant l'Europe, disparaissait tout à coup, bien que la mauvaise volonté des puissances du Nord à notre égard ne fût pas moindre. Le 15 novembre, le maréchal Gérard franchit la frontière à la tète d'une armée de soixantedix mille hommes, dans les rangs de laquelle figuraient les deux fils aînés du roi, le duc d'Orléans et le duc de Nemours. Cette magnifique armée se dirigeait sur la citadelle d'Anvers, au pied de laquelle nous la trouverons bientôt, toute prête à ajouter une nouvelle page glorieuse à notre histoire militaire.
Ce fut au milieu de ces préoccupations diverses» que, le 19 novembre, eut lieu, au Palais Bourbon, l'ouverture des Chambres pour la session de 1832. Le parlement allait inaugurer une salle presque entièrement reconstruite à neuf, plus rajeunie que la royauté. Peu s'en fallut que le roi ne pût assister à cette cérémonie, à laquelle il devait présider.
En effet, au moment où le cortège royal, sortant des Tuileries, débouchait du Pont-Royal, en face de la rue du Bac, retentit une détonation d'arme à feu. Le roi, qui s'avançait lentement, au pas de son cheval, en tête du cortège, tressaillit au bruit de la détonation. Les officiers de son escorte s'étaient précipités à ses côtés, craignant qu'il ne fût blessé, u Ce n'est rien, mes amis, leur
dit-il avec le plus grand sang-froid, il n'y a pas de mal; » et il continua tranquillement sa route jusqu'à la Chambre des députés.
Le coup avait été tiré de fort près, derrière la ligne de soldats qui formaient la haie de chaque côté du pont. Personne, heureusement, n'avait été atteint. On crut un moment qu'il s'agissait d'un coup de fusil parti par mégarde. Mais une jeune fille, nommée mademoiselle Boury, qui s'était évanouie dans le tumulte, raconta, en revenant à elle, qu'ayant vu à ses côtés un jeune homme ajuster le roi avec un pistolet, elle avait détourné le coup, en s'efîorçant d'arracher l'arme des mains de l'assassin. On trouva non loin d'elle deux pistolets de poche, l'un dont le chien était abattu, l'autre amorcé et chargé encore, que l'assassin avait jetés, en se dérobant au milieu de la foule. La jeune fille passa pour avoir sauvé le roi, et elle fut comblée des faveurs de la cour.
Louis-Philippe avait recommandé à son entourage de ne rien dire à la Chambre de la tentative d'assassinat dont il avait été l'objet. 11 prononça son discours sans qu'aucune émotion de sa part en trahît le secret. Après avoir rappelé les divers événements qui s'étaient accomplis depuis la séparation du parlement, après s'être félicité d'avoir vu les fauteurs d'anarchie et de guerre civile réduits à l'impuissance à Paris et dans l'Ouest, où un événement récent et décisif pour la paix publique, dit-il, était de nature à détruire les dernières illusions du parti légitimiste — allusion à l'arrestation de la duchesse de Berry, — il fît part de l'entrée de nos troupes en Belgique avec ses deux fils dans leurs rangs, annonça la présentation prochaine des diverses lois organiques réclamée par la Charte, et termina en déclarant qu'il suffirait de quelques efforts encore pour effacer les dernières traces des inquiétudes inséparables d'une grande révolution.
De chaleureuses acclamations accueillirent les paroles 1. 2b
Novembre
Le discours du roi.
réciproques.
386 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PIIILIPPE. anaée 1832.
NovEJiBiiE du roi ; mais elles redoublèrent quand on connut l'attentat dirigé contre lui. Ceux-là mêmes qui faisaient le plus d'opposition à sa politique mêlèrent leurs applaudissements aux acclamations de ses partisans les plus dévoués. La plupart des pairs et des députés, sans distinction d'opinions, se rendirent derrière lui aux Tuileries pour le féliciter d'avoir échappé au danger dont il avait été menacé.
Accusations « Eli bien! mon clier Dupin, s'écria Louis-Philippe en s'adressant à son ancien avocat consultant, qui lui renouvelait ses protestations de fidélité et de dévouement, ils ont donc tiré sur moi! — Non, Sire, répondit M. Dupin, ils n'ont tiré que sur eux. » Ils, c'étaient les républicains. Le mot de M. Dupin n'était pas plus juste que celui des fanatiques de la Restauration attribuant la mort du duc de Berry à une idée libérale. S'il est parmi les républicains des cnergumènes capables de confier à l'assassinat le soin de faire triompher leurs idées, tout ce qu'il y a de pur et d'élevé parmi eux les réprouve avec horreur. Un parti se déshonore qui a recours à de pareils moyens, lesquels, d'ailleurs, la plupart du temps, se retournent contre ceux qui en ont usé. Il n'y a guère d'exemple de gouvernement fondé sur l'assassinat; le coup de poignard de Brutus n'a fait qu'activer la chute de la république romaine.
Exaspérées par cette accusation, les feuilles d'opposition ardente répondirent en révoquant en doute la réalité de la tentative du Pont-Royal. C'était, disaient-elles, une manœuvre de police imaginée pour rendre un peu d'intérêt et de faveur à une monarchie déconsidérée et qui se mourait de l'indifférence publique. Il y avait injustice de part et d'autre.
Toujours est-il que, à quelques semaines de là, sur des dénonciations extrêmement vagues, l'autorité judiciaire crut devoir renvoyer devant la cour d'assises de
ANNÉE 18:j-2. CHAPITRE SIXIÈME. 387
la Seine un jeune homme de vingt et un ans du nom de Novemukk Bergeron, né à Chauny, maître d'études dans une pension à Paris, et un jeune docteur en médecine, nommé Benoît, également né à Chauny. Il l'ut d'abord démontré, par Poursuites rarniuricr Lepage, que l'arme dont s'était servi l'auteur contre de l'attentat était faite de telle façon que, en tirant au M.M. Bcrgorou cœur, la balle devait nécessairement passer à quatre pieds et même à six pieds au-dessus de la tête, de sorte que pour atteindre le roi en pleine poitrine, il aurait fallu viser au talon. C'était une arme ridicule. Les charges produites contre les accusés étaient d'ailleurs si insignifiantes que, malgré son désir ardent de trouver des coupables en eux, le procureur général Persil se vit en quelque sorte réduit à abandonner l'accusation à l'égard de Benoit,
Quant à Bergeron, on l'incriminait surtout à cause de ses antécédents politiques. Des témoins affirmaient , l'avoir entendu parler du roi en termes amers et menaçants. Il avouait avoir pris part à l'insurrection de juin. C'était un républicain militant; mais de là à être capable de commettre un assassinat, il y avait un abîme. A l'audience, la demoiselle Boury, qui. était le principal témoin à charge, ne le reconnut pas. « Je suis un homme d'honneur, s'écria-t-il, en terminant devant le jury une profession de foi nettement républicaine, et un homme d'honneur ne peut pas être un assassin. » M. Joly, son défenseur, le présenta, de son côté, comme un jeune homme de cœur et d'imagination, « fils pieux et dévoué, patriote, loyal et sincère, et qui devait vivre pour devenir un citoyen utile dans un pays de lumière et de liberté ».
Après une délibération de quarante minutes, les jurés Leur
déclarèrent les deux accusés non coupables sur toutes ^^^^^ les questions. L'acquittement de Bergeron et de Benoît fut accueilli par de longues acclamations de la foule,
du Roi Camuse.
388 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1832.
Novembre qui semblait saluer en eux deux martyrs de la liberté. 1832. ^j^qY était, en efTet, le résultat le plus ordinaire des nom-
breux procès politiques intentés alors à l'opinion républicaine ; ils grandissaient ceux qui en étaient victimes et leur faisaient une popularité retentissante. Jnterdiciioii Mais la royauté de Juillet ne s'en prenait pas seulement alors aux hostilités politiques nettement déclarées, elle avait encore la prétention d'interdire à la littérature dramatique de toucher à la majesté royale. Le 22 novembre 1832, le Théâtre-Français représentait le Roi s'amuse, drame en cinq actes et en vers de Victor Hugo. La représentation fut une véritable bataille. Partisans et adversaires de l'auteur en vinrent presque aux mains. Ce fut à peine si, au milieu des bravos, des injures, et des hurlements qui se croisaient dans tous les sens, on put entendre la fin de la pièce. La bataille était donc restée incertaine, et les représentations suivantes seulement auraient pu dire si c'était une victoire définitive. Le gouvernement y mit bon ordre en interdisant arbitrairement la pièce, après la première représentation, sans autre forme de procès, sous prétexte d'immoralité.
C'était un prétexte inadmissible. Il n'y a point d'immoralité, au sens réel du mot, dans le Roi s'amuse. On a joué, sous la monarchie de Juillet, sous le second Empire, et l'on joue encore tous les jours, sous la République, une foule de pièces cent fois plus immorales, dans la plus large acception du mot, que le Roi s'amuse; on ne les a pas interdites. Non, ce qu'on a voulu frapper, c'est l'atteinte portée à la dignité royale. Le sujet de la pièce est bien de l'invention du poète; mais le caractère du roi François I" lui a été complètement fourni par l'histoire. Eh bien! il ne plut pas à la royauté citoyenne de laisser paraître sur la scène ce roi coureur de ruelles, qui se jouait impunément de l'honneur des filles et des femmes; elle craignit que, de ce spectacle, il ne rejaillît
quelque tache sur la majesté royale, et elle n'hésita pas, suivant l'énergique expression du poète, à rétablir la confiscation en supprimant une pièce après la représentation. C'était, dit-il, « une propriété violemment dérobée au théâtre et à l'auteur ».
Victor Hugo en appela de l'arbitraire administratif à la justice consulaire, et, le 19 décembre, il se présenta, assisté de M. Odilon Barrot, devant le tribunal de commerce. Nous ne sommes point partisan de la liberté absolue au théâtre. Le théâtre est un lieu public, et l'on n'y saurait tolérer ces exhibitions monstrueuses qui constituent un véritable délit de droit commun. Mais il doit être soumis à des règles fixes, et complètement à l'abri du despotisme ministériel. En plaidant lui-même sa cause, avec un admirable bon sens, Victor Hiigo s'efforça de démontrer, d'abord, que la pièce n'avait rien d'immoral, ensuite, que le ministère l'avait arrêtée contre tout droit, et sans avoir aucune raison raisonnable à alléguer. Il rappela aux juges consulaires le grand exemple d'indépendance qu'ils avaient donné au monde en résistant aux ordonnances de Juillet; mais on était loin déjà de ces temps héroïques. Le tribunal se déclara incompétent. Le Roi s amuse ne devait faire sa rentrée au théâtre, sans le moindre danger pour la morale publique, que le jour où la liberté elle-même rentrerait en France. Quelques jours auparavant, avait eu lieu, devant la cour d'assises de la Seine, un autre procès non moins retentissant ; c'était celui de \a, Société des amis du peuple. Parmi les prévenus figuraient MM. Berrier-Fontaine, Félix Avril, Plagniol, Plocque, Trélat, Raspail et Godefroy Gavaignac. Ils étaient accusés d'avoir été les chefs d'une réunion politique de plus de vingt personnes. Ici c'était le droit d'association qui était en cause, ce droit que l'on croyait reconquis par la révolution, et que la monarchie de Juillet niait avec la môme ardeur
Décembre:
Allaii'c do la Société
des amis du peuple.
390 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1832.
Décembhk que la Restauration. Cette affaire fournit à quelques-uns ^'^^''- des prévenus l'occasion de plaider mag-nifiquement la cause de la liberté d'association. « En être encore à l'article 291, s'écria Godefroy Cavaignac, en terminant un éloquent exposé de sa foi politique, certes, c'est une énigme inconcevable, désespérante. Messieurs,... sïl ne se trouvait des citoyens pour le violer, des jurés pour les en absoudre. »
La cour de cassation avait décidé récemment qu'il y avait un délit punissable dans le fait de se réunir au nombre de plus de vingt personnes. La magistrature nationale, le jury, prononça le contraire. Aux trois questions qui lui furent posées, son président répondit : « Oui, il y a eu association se réunissant à des jours marqués pour s'occuper de politique. Oui, elle a eu lieu sans l'autorisation du gouvernement. Non, les prévenus ne sont pas coupables. »
Ce verdict causa une émotion profonde, et 1 acquittement des accusés fut salué des plus vives acclamations. Malgré la solennelle protestation du jury, la cour n'en prononça pas moins la dissolution de la Société des amis dupeuple. G'étaitlaloi. La monarchie de Juillet conserva précieusement ce ridicule article 291 du code pénal. Innocent si l'on se réunissait au nombre de vingt personnes, on devenait criminel du moment où il y en avait vingt et une. Les combattants des trois journées n'avaient certainement pas prévu cela.
Cependant la Chambre s'était constituée; M. Dupin aîné avait été nommé président, l'emportant d'une centaine de voix sur son concurrent, M. Laffitte. Comme les journaux officieux triomphaient bruyamment de cette élection, ceux de l'opposition firent remarquer, non sans raison, que M. Dupin ayant refusé d'entrer dans un ministère de résistance, sa nomination de président n'était pas une victoire si éclatante pour le parti de la cour.
Les discussions relatives à l'adresse en réponse au discours du trône, jeu puéril de la comédie parlementaire, qui ne servait qu'à des récriminations réciproques et oiseuses, occupèrent les premières semaines de la session. Le marquis de Dreux-Brézé à la Chambre haute, MM. Thouvenel, de Tracy, de Sade, Havin, Eusèbe de Salverte et Odilon Barrot, dans celle des députés, atta- (juèrent vivement le système ministériel. Aux yeux du premier, les ordonnances qui avaient mis Paris et la Vendée en état de siège étaient aussi coupables que celles de juillet 1830, et il voyait dans l'ordonnance qui appelait les Chambres à statuer sur le sort d'une illustre princesse les conséquences du système d'arbitraire auquel la France lui paraissait en proie. Cette opposition d'un légitimiste ardent n'était pas faite pour troubler le ministère ; mais elle avait une bien autre portée en passant par la bouche des orateurs de la gauche à la Chambre des députés.
Il s'agissait de choisir entre la Révolution de Juillet et la Restauration, s'écriait M. Plavin, après avoir démontré, par l'exameix de tous les actes du gouvernement, l'identité existant entre le système actuel et celui de la Restauration. Il aurait donc voulu que l'on blâmât sévèrement, dans l'adresse, ce système stérile et rétrograde qui préparait infailliblement au pays de nouvelles secousses. Les attaques dirigées par le ministère contre le compte rendu des députés de l'opposition, l'établissement de l'état de siège, l'arrestation de M. Berryer, l'ordonnance du 8 novembre relative à la duchesse de Berry, la convention récente conclue avec l'Angleterre pour le règlement de l'affaire hollando-belge, donnèrent lieu, de la part d'autres orateurs, à des récriminations plus ou moins amères.
Ce fut M. Thiers qui répondit. Sa réponse fut nécessairement une longue apologie de tous les actes du gou-
Décembke
La discussion
de l'adresse
à la Chambre
haute et
dans celle
des députés.
.M. Thiers et
M. Odilon
Barrot.
Décejibue
Encore les douzièmes provisoires.
392 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1832.
vernement, et, en terminant, il demanda aux adversaires du ministère comment ils s'y seraient pris pour donner au pays la dignité à l'extérieur, faire cesser les divisions au dedans et ramener la prospérité dans toutes les industries? Ils seraient bientôt, à l'en croire, débordés par les esprits impatients qui réclamaient l'impossible. Mais y avait-il à se préoccuper des esprits trop impatients? Et qui donc demandait l'impossible?
M. Odilon Barrot se chargea de réfuter le ministre, et il le fit avec d'autant plus d'autorité, au point de vue constitutionnel, qu'il prit soin de rompre très nettement avec le parti républicain. Il ne voulait pas autre chose que ce qu'on avait voulu en Juillet, c'est-à-dire une monarchie avec des institutions populaires; une monarchie qui s'identifiât avec les intérêts de la patrie, avec le sentiment national, avec le besoin d'égalité ressenti dans toute la société, et non une monarchie s'appuyant sur des intérêts de famille, de caste, d'aristocratie, et sur le patronage de l'étranger. A cela il n'y avait rien à répliquer.
Quoiqu'il en soit, tous les amendements proposés par MM. Bignon, de Lafayette, de Cormenin, Voyer d'Argensonet Dulong pour donner à l'adresse un cachet plus démocratique, ceux par exemple qui tendaient à l'expansion de l'instruction primaire, à l'allégement des charges publiques, à la nécessité d'assurer l'aisance des classes ouvrières, furent impitoyablement rejetés par la majorité. Aussi cent dix-neuf voix se prononcèrent-elles contre l'adresse; elles étaient évidemment l'écho du sentiment général.
Convoquée trop tard pour discuter en temps utile le budget de 1833, la Chambre dut se résigner à accorder trois douzièmes provisoires, soit une somme de 340 millions, pour les dépenses ordinaires et extraordinaires du premier trimestre. Cette précaution prise, elle put voter,
AN!NKE 183-2.
avant la fin de l'année, un certain nombre de lois parmi lesquelles nous citerons celle concernant l'abolition de la cérémonie expiatoire du 21 janvier. Jamais, dit M. Portails en la représentant, il n'était entré dans sa pensée d'affaiblir le principe monarchique. Il voulait seulement abolir une loi d'intolérance, destinée à entretenir toutes les haines. L'abolition fut votée de nouveau le 31 décembre, et ne rencontra que vingt-quatre opposants. Nous verrons bientôt la Chambre des pairs se décider à la voter à son tour, mais en modifiant les considérants de la loi d'abolition.
Une autre loi adoptée, vers ce temps-là, sur la présentation du gouvernement, fut celle qui consacrait l'érection d'un monument sur la place de la Bastille en l'honneur des révolutions de 1789 et de 1830. Elle eut cela de particulier que les attaques dont elle fut l'objet partirent des bancs de la gauche la plus avancée. Ainsi M. Audry de Puyraveau s'éîeva contre l'allocation demandée, parce qu'il ne lui paraissait pas convenable de réserver aux hommes qui avaient laissé périr la Pologne et asservir l'Italie le soin d'élever un monument à la Révolution de Juillet. MM. Comte et Mauguin étaient d'avis de consacrer la plus grosse partie de cette somme à la fondation d'écoles publiques pour les enfants des classes ouvrières. C'était, selon eux, la meilleure manière d'honorer la Révolution de Juillet. Mais, comme le fit très bien observer le ministre du commerce, il y avait là deux ordres de choses fort différents. L'érection d'un monument à deux révolutions glorieuses n'empêchait pas la construction des écoles. Le ministre avait certainement raison, et il obtint gain de cause.
Pendant que la Chambre élective se livrait, avec une activité fiévreuse, à ses travaux législatifs, l'armée française accomplissait son œuvre en Belgique.
La conférence de Londres avait attribué à la Belgique
DÉCEMBKK
Le luoiiument
do ]a placo
de la
Bastillt'.
Le siège de citadelle d'Anvers.
394 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, an.née 1832.
DÉcEMBiiE la ville d'Anvers et son territoire, et les troupes belges ^^^'- étaient dès lors en possession de la ville. Mais les Hollandais occupaient la citadelle, qui domine l'Escaut, et plusieurs autres forts situés au-dessous de la ville de chaque côté du fleuve, entre autres ceux de Liefkenskoek et de Lillo. Ces positions étaient défendues par quatre mille hommes, que commandait le général Chassé, brave militaire élevé à l'école de Napoléon, et qui avait reçu l'ordre de résister jusqu'à la dernière extrémité. Comme on l'a vu, l'Angleterre et la France s'étaient mises d'accord pour contraindre la Hollande à se soumettre aux décisions de la conférence; seulement, c'était la France qui, sans profit pour elle-même, faisait à peu près tous les frais de la guerre. Le refus hautain des trois puissances du Nord de s'associer à notre action semblait un encouragement à la résistance de la Hollande. La Prusse avait, de plus, massé sur le Rhin une armée de quatre-vingt mille hommes, comme une menace à notre égard, ce qui nous avait obligés à réunir sur la Moselle un corps d'observation de quarante mille combattants. H n'était pas jusqu'aux Belges qui ne nous témoignassent toute la mauvaise volonté possible, à nous, qui allions prodiguer pour eux notre sang et notre vie. Ce ne fut pas sans peine que le maréchal Gérard obtint la remise du fort de Montebello, dont la possession nous était indispensable pour les travaux du siège, et qu'il put faire occuper la ville par un faible détachement français. Ainsi, par la maladresse et la déplorable faiblesse de la monarchie de Juillet, ce petit peuple, qui voulait se donner à nous, au lendemain de la Révolution, nous était devenu presque hostile.
Anvers Le maréchal Gérard n'en prit pas moins toutes les
épargné. mesures possibles pour éviter à la ville les horreurs d'un bombardement. H proposa au général Chassé de la neutraliser, et comme le général hésitait, il le menaça
d'user à son égard de toutes les rigueurs de la guerre, s'il n'épargnait pas la ville. Grâce à sa fermeté, la ville d'Anvers se trouva mise à l'abri des bombes, service qu'elle reconnut, plus tard, en donnant à l'une de ses rues le nom du maréchal Gérard.
Les travaux du siège furent menés rapidement sous la direction du général de génie Haxo et du général d'artillerie Neigre. Le temps était horrible, froid et pluvieux; nos soldats enfonçaient jusqu'aux genoux dans la boue; mais rien n'altéra leur ardeur et leur gaieté. A partir du 4 décembre, quatre-vingt-deux pièces de gros calibre, mises en batterie sous la mitraille ennemie, criblèrent la place de bombes et de boulets. Le 14, une large brèche ayant été pratiquée au fort Saint-Laurent, trois compagnies d'élite du 65" s'élancèrent à l'assaut et s'en emparèrent. Ce fut un succès très important en ce qu'il commença à répandre le découragement parmi les assiégés. Ceux-ci se défendaient avec le courage du désespoir. Derrière leurs remparts ruinés, ils continuaient un feu terrible, qui ne laissait pas de faire de grands ravages dans nos rangs.
Mais c'étaient des efïorts en pure perte. Le 23, les murs de la citadelle étaient en partie démantelés; un assaut général était imminent. Le général Chassé, jugeant inutile une plus longue résistance, se décida à rendre la citadelle et les ouvrages qui en dépendaient. Prisonnière de guerre provisoirement, la garnison devait être reconduite à la frontière, où ses armes lui seraient rendues, lorsque le roi de Hollande aurait autorisé la remise des forts de Liefkenskoek et de Lillo.
Le jour même où la citadelle d'Anvers, après un siège laborieux de vingt-cinq jours, tombait sous les coups de nos soldats, la division du général Tiburce Sébastiani se trouvait aux prises avec les canonnières hollandaises disséminées sur l'Escaut et la garnison du
ÛÉCEMBRK 18-32.
Prise (le l;i citadelle.
Décembre 1S33.
Janvier 183."i.
Discussion
relative à la
duchesse
de Borrv.
l'ort de Liefkenskoek. Six cents Français s'élançaient à la baïonnette, avec la furie propre à notre nation, contre deux mille Hollandais, qui turent culbutés en un instant, et durent regagner le fort et leurs embarcations en laissant la place couverte de leurs morts.
Quant au général Chassé, le roi Guillaume ayant refusé de rendre entre nos mains les forts de Liefkenskoek et de Lillo, ses troupes et lui furent retenus comme prisonniers de guerre. L'armée victorieuse remit aux Belges la citadelle d'Anvers, et reprit le chemin de la France, sans garder de sa victoire d'autre profit qu'une gloire éclatante, mais stérile. Tout le monde avait fait vaillamment son devoir, les fils du roi comme les autres, dans ce siège resté fameux, où six cents des nôtres étaient morts pour une cause qui nous était entièrement étrangère. Ainsi l'année finissait glorieusement pour la France, et notre jeune armée venait de prouver ce qu'elle aurait été capable de faire, si, au lendemain même de son avènement, la royauté de Juillet avait tenu d'une main plus vaillante et plus ferme le drapeau de Jemmapes et d'Austerlitz.
Les discours adressés au roi à l'occasion de la nouvelle année roulèrent en grande partie sur la prise d'Anvers, et retentirent de félicitations sur la part que ses deux fils y avaient prise. On se plaisait à voir dans cet événement un gage de paix au dehors. Quant à l'intérieur, tout paraissait apaisé.
Cependant, dès le 5 janvier 1833, de nombreuses pétitions, relatives à l'arrestation et à la captivité de la duchesse de Berry, soulevèrent d'orageux débats dans la Chambre élective et ramenèrent l'agitation dans les esprits. Rapporteur de la commission chargée de l'examen de ces pétitions, M. Sappey proposa à la Chambre de passer à l'ordre du jour, en laissant au pouvoir exécutif le soin de prononcer sur le sort de la princesse.
La loi de bannissement portée contre la branche aînée Janvier i833. des Bourbons ne contenait point de sanction pénale. Mieux eût valu peut-être reconduire la duchesse de Berry hors de France aussitôt après son arrestation ; mais le gouvernement avait redouté sans doute les récriminations dont il n'eût pas manqué d'être l'objet. On ne se serait pas fait faute de rapprocher de cette indulgence les sévérités déployées à l'égard des républicains. A ceux-ci, toute la rigueur des lois; à celle-là, qui avait déchaîné en Vendée la guerre civile et toutes ses horreurs, l'impunité absolue. C'était évidemment sous l'empire de ces préoccupations qu'avait été rendue l'ordonnance du 8 novembre, par laquelle le ministère s'était engagé à soumettre la question aux Chambres.
Ce fut M. de Broglie qui prit la parole immédiatement après le rapporteur. « Que nous reproche-t-on? sécria le ministre des affaires étrangères, après un longhistorique de l'affaire : deux choses, si je ne m'abuse. Les uns nous disent : Vous ne deviez pas interrompre le cours de la justice ; vous deviez livrer la duchesse de Berry à la vengeance des lois. D'autres nous disent : La duchesse de Berry ne doit point être jugée. Vous avez bien fait de l'enfermer au château de Blaye ; vous faites bien de l'y retenir prisonnière ; mais vous devez agir seuls ; vous ne devez pas faire partager votre responsabilité aux Chambres... » C'était ce dernier avis auquel s'était rattachée la commission, en concluant à l'ordre du jour. Si la Chambre s'y ralliait elle-même, le gouvernement n'en demanderait pas davantage, disait le ministre en terminant. Il acceptait d'avance la part de responsabilité que le parlement voudrait bien lui faire.
Mais d'autres orateurs, MM. de Ludre, de Bricqueville et Cabet, s'indignant qu'on osât réclamer l'impunité pour une princesse de Naples, réclamèrent vwement le
."inn HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PIIILIPPE. anmck J833.
ANviER I83i. renvoi do la pétition au garde des sceaux, ce qui é(|uivalait à une demande de mise en jugement de la princesse.
Le parti légitimiste n'avait qu'un orateur dans la Chambre élective, c'était Berryer. On l'attendait à la tribune ; il ne manqua pas d'y monter; et, s'appuyant sur les considérations que M. de Broglie avait fait valoir avec tant de vérité, selon lui, il vint soutenir à son tour l'ordre du jour proposé par la commission. La princesse était au-dessus du droit commun. Tous les principes seraient violés, si l'on soulevait à son égard une question de jugement. Il ne se trouverait pas douze jurés, à l'en croire, pour déclarer, dans une cour d'assises, quelle avait été rebelle envers le gouvernement de Louis-Philippe. Il fit entrer la Convention nationale et Robespierre dans son argumentation pour prouver que la duchesse de Berry ne pouvait être livrée aux tribunaux. Bref, comme le dit fort bien M. Thiers, qui lui répondit, il compromit tout à fait l'ordre du jour en le défendant.
Le ministre de l'intérieur ne recula pas non plus, du reste, devant les sophismes, lorsqu'après avoir déclaré solennellement que le principe de l'égalité devant la loi était la plus belle conquête de la Révolution de 89, confirmée par celle de 1830, il en vint à dire que, pour certaines existences, comme celle de la duchesse de Berry, la loi commune ne suffisait pas. Ce que redoutaient évidemment les ministres, c'était un procès qui eût' mis aux prises la monarchie de droit divin et la monarchie de Juillet, la légitimité et l'usurpation. Malgré une réponse fort compendieuse de M. Odilon Barrot au discours de M. Thiers, la Chambre vota les conclusions de la commission. Le gouvernement pouvait disposer à son gré du sort de sa prisonnière.
Une autre question, dont se préoccupait également alors l'opinion publique, était celle de l'abolition de la
cérémonie expiatoire du 21 janvier. A plusieurs reprises, Janvikk 1833. et tout récemment encore, elle avait été votée par la Supprossiou Chambre élective. Mais, jusqu'à ce jour, la Chambre des
cérémonie
pairs s'était obstinée à maintenir le 21 janvier. Le pro- expiatoire du
, . , . , r 1 1 21 janvier.
jet de suppression lui ayant ete renvoyé dans les premiers jours de janvier, elle prit, dans sa séance du 14, une résolution ainsi conçue : « Art. I". Le 21 janvier demeure un jour de deuil national. Art. IL Dans ses autres dispositions, la loi du 19 janvier est abrogée. » C'était une légère concession, mais tout à fait insuffisante. Il était absurde en effet de consacrer un deuil national dans une loi qui en supprimait tous les signes extérieurs. Transmise le même jour à la Chambre des députés, la résolution de la Chambre haute l'ut instantanément rejetée, et, séance tenante, la Chambre y substitua, sur la proposition de M. Mauguin, son texte primitif : « La loi du 19 janvier 181G, relativement à l'anniversaire du 21 janvier, est abrogée. »
Renvoyé de nouveau à la Chambre haute, devant laquelle la question se présentait pour la quatrième fois, ce texte fut soumis à lexamen de l'ancienne commission, dont le comte Siméon était rapporteur, et qui conclut au rejet du projet; c'était éterniser le débat. Enfin, dans un esprit de conciliation, la Chambre des pairs vota l'amendement suivant, proposé par M. Villemain : « La loi du 19 janvier 1816, relative au jour funeste et à jamais déplorable du 21 janvier, est abrogée. »
Le projet, ainsi modifié, revint à la Chambre des députés le 21 janvier. C'était le quarantième anniversaire de la mort de Louis XVI. De guerre lasse, on vota l'amendement, malgré l'opposition de quelques membres, qui n'admettaient pas qu'aucune flétrissure fût jetée sur la Révolution française et sur la Convention nationale. Ainsi disparut, sous une forme un peu hypocrite, cette loi de haine imaginée par la Restauration, dans les jours
400 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, a.nnée 1833.
.Janvihk 1833. sombres de la Terreur blanche, comme un anathème contre la Révolution. Jusque sous le Consulat, le 21 janvier avait été célébré comme une fête nationale; depuis 1816, il l'était comme un deuil public. Cette double célébration était également impolitique : il y a des dates funèbres sur lesquelles il est bon de jeter un voile. Ni la Révolution ni la royauté n'avaient intérêt à rappeler ce souvenir lugubre, et tout ce qu'il y avait d'esprits sages en France applaudit à sa disparition.
Loi sur Une autre mesure, non moins impatiemment attendue,
(lépartcmoii-' ^^^^^^ ^'^ ^^^ *^1^^^ remettait en vigueur le système électif tni(>. dans la formation des assemblées départementales. L'or-
ganisation actuelle remontait au lendemain du 18 brumaire. La Révolution avait établi dans chaque département et dans chaque district un conseil nommé par voie d'élection. Mais la loi du 28 pluviôse an VIII, rompant av3C les institutions libérales de la Révolution, avait attribué au pouvoir exécutif la nomination des membres de ces conseils. La Restauration, tout d'abord, n'avait eu garde de toucher à un ordre de choses si favorable au bon plaisir et au despotisme. Ce}>endant, sous la pression de l'opinion publique, elle s'était décidée à préparer une nouvelle loi départementale, qui n'avait pu aboutir, et le ministère libéral de M. de Martignac était tombé sur cette question (1). Le gouvernement issu de la Révolution de Juillet ne pouvait se dispenser de revenir à cet égard aux traditions de 1789. Il ne fit, du reste, que reprendre, en le modifiant quelque peu, le projet de la Restauration. Soumis, dès le mois de septembre 1831, à la Chambre des députés, ce projet, remanié par la commission, ne vint en discussion que le 7 janvier 1833, et il occupa un certain nombre de séances.
L'article premier de la commission portait qu'il y au-
(I) Voyez notre Histoire de la Restavration.
mit dans chaque département un conseil général et dans Janvier 1833. chaque arrondissement un conseil d'arrondissement. Mais, aux yeux de beaucoup de membres, ce dernier conseil était une superfétation inutile, l'arrondissement n'étant qu'une expression géographique. Tel était l'avis de M. Odilon Barrot; tel aussi celui de M. Bérard, qui demanda, lui, la substitution de conseils cantonaux aux conseils d'arrondissement. Quelques députés voyaient dans ce nouveau mode d'organisation une simplification administrative et un acheminement à la suppression des sous-préfectures. Mais substituer, dans chaque département, trente ou quarante assemblées cantonales à quatre ou cinq conseils d'arrondissement, ce n'était pas de la simplification administrative.
L'arrondissement trouva dans M. Mauguin un défenseur énergique. Sans tenir à la conservation des souspréfets, dont on pouvait fort bien se passer, il aurait voulu augmenter les attributions des conseils d'arrondissement. Quant à y substituer des assemblées cantonales, il s'y opposait de toutes ses forces, parce qu'il voyait là un moyen de faire revivre les aristocraties locales. La Chambre fut de son avis, et elle décida, à une très grande majorité, qu'il y aurait un conseil général dans chaque département et un conseil d'arrondissement dans chaque sous-préfecture. Elle attribua ensuite un conseiller général et un conseiller d'arrondissement à chaque canton; elle ajouta aux électeurs politiques les citoyens inscrits sur la liste du jury et, de plus, un citoyen sur deux cents, pris parmi les plus imposés, et elle abaissa à deux cents francs le cens de l'éligibilité.
Quand on vint à examiner la question des incompatibilités, M. Comte proposa d'exclure les ministres du culte de la catégorie deséligibles, à cause de leur qualité de fonctionnaires. Vainement M. Dubois (de la Loire- Inférieure) allégua-t-il que les prêtres n'étaient point I. 26
402 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1833.
Janvier 1833. des agents de radmiiiistration ; vainement le républicain Garnier-Pagès réclama-t-il l'égalité et la liberté pour tous, l'amendement de M. Comte, appuyé avec passion par M. Dupin, qui descendit tout exprès de son fauteuil pour le défendre, trouva dans la Chambre un favorable accueil. La loi fut adoptée dans son ensemble, le 26 janvier, à la majorité de 205 voix contre 32.
Lorsque, quelques mois plus tard, cette loi vint en discussion devant la Chambre des pairs, elle eut à subir certaines modifications, qui n'en altérèrent pas d'ailleurs les dispositions essentielles. La Chambre des pairs restitua notamment l'éligibilité aux ministres du culte, malgré l'ardente opposition de MM. de Montlosier et Rœderer. La Chambre élective s'inclina devant ces modifications pour ne pas retarder la mise en pratique de l'organisation nouvelle. Assurément cette organisation était loin encore de celle dont la Révolution avait posé les bases ; elle était loin de réaliser le rêve de la démocratie, en maintenant les capacités hors du corps électoral ; elle ne remédiait en rien à cette excessive centralisation administrative de l'ancien régime, restaurée par le législateur de Brumaire; mais c'était un retour au principe électif, une amélioration sur la législation précédente, et elle fut saluée comme un progrès réel.
Chaque jour mettait aux prises les partisans et les adversaires de la Révolution. Cela se vit notamment à propos d'un projet de loi qui accordait des pensions aux vainqueurs de la Bastille. Il y avait quarante-trois ans que cette forteresse de l'arbitraire avait été prise par le peuple, et les passions que cet événement avait soulevé.'s semblaient aussi vivaces qu'au premier jour. Violemment attaqué, dans la séance du 23 janvier, par M. Gaétan de la Rochefoucauld, le projet fut énergiquemcnt soutenu par le général Lafayette, qui ne pouvait passer pour un des exagérés de la Révolution, et qui
proclama bien haut que la prise de la Bastille avait été Janvier i833. reconnue de tout temps comme le signal de l'émancipation européenne. Un peu plus tard, à la Chambre des pairs, ce fut M. Villemain qui la défendit contre M. de Dreux-Brézé. « Cette insurrection était-elle nécessaire et légitime? dit-il. Je n'hésite pas à répondre oui. Oui ! elle était légitime et nécessaire. Ne médisons pas de ces grands souvenirs; ne calomnions pas le passé qui nous a faits. » La prise de la Bastille eut ainsi une sorte de consécration légale, en attendant qu'une assemblée républicaine fit de son anniversaire la grande fête nationale du pays.
Le jour même où la Chambre élective retentissait des Voyage de discussions relatives à la duchesse de Berry, le roi quit- ^^^l']^ liôrd*^ tait Paris avec trois de ses fils, le duc d'Orléans, le duc de Nemours et le prince de Joinville, pour visiter le département du Nord. Son but était de rendre hommage et de décerner des récompenses à l'armée d'Anvers, au milieu de laquelle le duc d'Orléans et le duc de Nemours avaient fait leurs premières armes et s'étaient vaillamment comportés. Il n'en fallait pas davantage pour rendre populaire le voyage de Louis-Philippe et de ses fils. Partout où il passa, à Saint-Quentin, à Maubeuge, à Valenciennes, à Lille, à Arras, il reçut, en dehors des ovations officielles, l'accueil le plus chaleureux des populations, qui faisaient remonter à lui et à ses fils, par leurs démonstrations enthousiastes, le nouveau prestige dont rayonnait le drapeau de la France. Au moment où il se disposait à quitter ces riches provinces du Nord, où son orgueil de père et de roi avait été si vivement flatté, un coup terrible, inattendu, frappait au cœur le parti légitimiste.
Il y avait déjà dix mois que la duchesse de Berry, désertant l'Italie, où elle était venue s'établir pour échapper à la tutelle de son beau-père, s'était élancée, intrépide,
Janvier 1833.
La grossesse
(le la
duchesse île
Berry
ébruitée.
Provocations légitimistes.
404 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, annéis 1833.
insouciante et folle, à la conquête du trône de son lils. Nous l'avons suivie dans sa course aventureuse, qui avait si tristement abouti à la citadelle de Blaye. Située sur la rive droite de la Gironde, et dominant la partie basse de la ville, cette prison n'était nullement insalubre, et la santé de la princesse n'avait rien à craindre de l'air du pays; elle n'avait à redouter que les tortures morales d'une captivité à laquelle un événement des plus prosaïques devait mettre fin.
Tout à coup, on apprit que la ducbesse avait été saisie de vomissements. On inclina tout de suite à croire, dans le parti légitimiste, qu'elle avait été victime d'une tentative d'empoisonnement. Mais déjà, depuis quelque temps, circulaient des bruits étranges, dont les journaux satiriques s'emparèrent. Un rédacteur du Corsaire, M. Eugène BrifTaut, ayant fait allusion à la grossesse de la ducbesse de Berry, fut provoqué en duel et blessé par un royaliste, qui n'admettait pas que l'on pût soupçonner la princesse d'une légèreté de conduite. Mais un coup d'épée ou de pistolet ne pouvait empêcher la vérité d'éclater. L'envoi à Blaye des docteurs Orfila et Auvity, qui jadis avaient donné leurs soins à la ducbesse, ne fît que fortifier les rumeurs. Et les commentaires de suivre leur cours. Comment! l'héroïne dont les journaux du droit divin entonnaient chaque jour les louanges, celle à qui M. do Chateaubriand, dans une brochure retentissante, venait de crier : « Madame, votre fils est mon roi ! » aurait jeté par dessus les moulins, comme une simple mortelle, sa couronne de duchesse régente ! C'était à n'y pas croire. Et les légitimistes consternés ne trouvaient rien de mieux que d'opposer des démentis violents à ces bruits trop fondés, hélas! et de provoquer les républicains qui les colportaient.
.Cela partait assurément d'un caractère chevaleresque, mais par trop naïf. Le National et la Tribune, dont les
journaux officieux avaient fait quelquefois les alliés des royalistes, et qui, jusqu'alors, n'avaient parlé delà duchesse de Berry qu'avec beaucoup de réserve, relevèrent en termes hautains les défis légitimistes : « Il paraît que voilà le moment venu de prouver la fameuse alliance carlo-républicaine, écrivit Garrel dans le National. Qu'à cela ne tienne : que messieurs les cavaliers servants disent combien ils sont! qu'on se voie une fois, et qu'il n'en soit plus question. » A la suite de cet article, une foule de patriotes se présentèrent pour répondre aux provocations légitimistes.
Le 2 février, une rencontre à l'épée eut lieu entre Février 1833. MM. Armand Garrel et Roux-Laborie, dans laquelle les Duel de
1 1 • p , 1 I , /, 1 1 -t . M'^I- Armand
deux adversaires furent blesses, Carrel plus grièvement. can-ei et L'irritation fut vive dans le parti républicain. Les cartels Roux-Laborie. se multiplièrent, el l'on fut au moment de voir se renouveler des combats collectifs. La police dut intervenir pour empêcher de nouvelles rencontres. Tous les duels du monde ne pouvaient faire que la duchesse de Berry ne fût pas enceinte. Les journaux raisonnables du parti légitimiste gourmandèrent leurs amis de leur excès de zèle ; MM. Garnier-Pagès et Berryer s'interposèrent, et les provocations cessèrent d'un commun accord.
Les docteurs Orfila et Auvity étaient revenus de Blaye. Leur rapport parut dans le Moniteur du 5 février ; mais il n'était rempli que de détails hygiéniques, et il y était surtout question des soins qu'exigeait l'état de santé de la princesse. Le fait n'en était pas moins certain, et personne n'en doutait plus. Avertie des bruits répandus sur son compte, la duchesse de Berry, pour éviter l'éclat du Déclaration de scandale d'un accouchement sur lequel elle ne se serait 'j^. geiTy!*^ pas préalablement expliquée, se décida à faire un aveu qui dut, à coup sur, coûter beaucoup à son orgueil. Le 22 février, à cinq heures et demie du soir, elle remit au général Bugeaud, tout récemment nommé gouverneur
406 HISTOIRE DU RÉGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1833.
Février 1833. de la citadelle de Blaye, une déclaration conçue dans les termes suivants : « Pressée par les circonstances et par les mesures ordonnées par le gouvernement, quoique j'eusse les motifs les plus graves pour tenir mon mariage secret, je crois devoir à moi-même, ainsi qu'à mes enfants, de déclarer m'être mariée secrètement pendant mon séjour en Italie. » Signé : « Marie-Caroline. »
Quel était donc cet époux mystérieux, dont personne ne soupçonnait l'existence ? C'est ce qu'elle ne révélera que plusieurs mois plus tard. Le gouvernement fit insérer an Moniteio' la déclaration de la princesse sans y ajouter la moindre réflexion. Les organes du parti légitimiste poussèrent les hauts cris, se plaignirent amèrement de cette indiscrétion; mais comme il n'y a pires sourds que ceux qui ne veulent pas entendre, ils persistèrent à nier l'évidence.
On a fait un crime à la monarchie de Juillet d'avoir rendu publique la déclaration de Marie-Caroline, et au roi Louis-Philippe d'avoir tiré parti du déshonneur de sa nièce. C'est aller peut-être un peu loin. En butte aux calomnies incessantes du parti légitimiste, attaqué à main armée par la mère du prétendant, le gouvernement avait assurément le droit de se défendre. Le silence sur la déclaration de la duchesse était bien plus fâcheux pour sa réputation que la révélation dont on se plaignait. Car enfin la grossesse était devenue de notoriété publique. D'après un nouveau rapport signé du docteur Ménière, envoyé à Blaye sur l'indication d'Orfila, rapport portant également la signature dos médecins ordinaires de la princesse, cet état présumé de grossesse remontait à la fin du mois d'aoïit. Or, jusqu'à la déclaration de la duchesse de Berry, insérée au Munit.m)\ nul ne se faisait faute d'attribuer cette grossesse à une fantaisie de femme légère et passionnée. Par la divulgation de cet aveu, qui impliquait la légitimité d'une
publique.
grossesse, la considération de la mère du roi Henri V FiUrier i83a. recevait sans doute une profonde atteinte, mais l'honneur de la femme était sauf.
Pendant qu'on accusait Louis-Philippe de compro- '-oi sur
• l'o XDl'O—
mettre la majesté royale en laissant divulguer les fai- p,.iatioii pour blesses d'une princesse de sa maison, la Chambre des chuag d'utilité députés discutait une loi qui lui attirait un double reproche : d'une part, celui de porter atteinte au principe de la propriété; d'autre part, celui d'exagérer ce principe au profit de la bourgeoisie : double reproche également immérité d'ailleurs. Il s'agissait d'une loi sur l'expropriation pour cause d'utilité publique. Le cadre restreint de cet ouvrage ne nous permet pas de remonter à l'origine de l'établissement du droit de propriété dans le monde. Il ne nous serait pas difficile d'en établir la parfaite légitimité dans son organisation moderne. Toutes les déclamations dont ce droit est encore l'objet de nos jours sont oiseuses et surannées. Il n'est pas absolument exact de dire que le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : « ceci est à moi », et trouva des gens assez simples pour le croire, soit l'auteur primitif de toutes les guerres dont l'humanité ait eu à gémir. Les sauvages, qui n'admettaient pas la propriété individuelle, ne s'en faisaient pas moins des guerres acharnées.
Poumons, qui sommes le fils respectueux de la Révolution, nous ne saurions oublier que, loin de contester la propriété, elle l'a rangée au nombre des droits de l'homme. Elle en a élargi les bases et en a facilité l'accès à tous. Le nombre des propriétaires a plus que centuplé en P>ance depuis la Révolution, et la prospérité nationale s'est puissamment ressentie de cet accroissement. Loin donc de restreindre le droit de propriété, il faut le généraliser. C'est au législateur, à tous ceux qui détiennent une part de l'autorité publique, à cher-
Février 1833. cher les moyens de mettre la propriété à la portée du plus grand nombre, parce que c'est l'élément le plus énergique de l'activité humaine et l'un des plus puissants facteurs de moralisation (1).
Cela nettement posé, il est bien évident que le droit de chacun sur sa propre chose doit être subordonné à l'intérêt de tous. Seulement, d'après le principe admis par la Révolution elle-même, il n'y saurait être porté atteinte que moyennant une juste et préalable indemnité. La difficulté était d'arriver à fixer cette indemnité de façon qu'elle ne fût préjudiciable ni à l'intérêt particulier ni à l'intérêt général. La législation impériale sur cette matière était tellement insuffisante que le mal était arrivé à son comble. On avait vu, sous la Restauration, les exigences des expropriés dépasser toutes les bornes. Du propre aveu du ministre du commerce de 1830, dans l'exposé des motifs de la loi sur l'expropriation, aucune entreprise de route, de chemin de fer, de canal, n'était plus possible en France, si Tonne trouvait le moyen de poser des limites aux exigences de l'intérêt particulier et défaire prévaloir l'intérêt général Longuement discutée dans le courant du mois de février, la loi nouvelle, votée à la presque unanimité par la Chambre des députés, ne fut adoptée définitivement qu'en juin, après avoir été quelque peu amendée par la Chambre des pairs. Elle confiait à un jury spécial le soin de décider des indemnités. Mais elle fut loin de remédier aux inconvénients signalés par M. d'Argout. Remaniée, comme on le verra plus tard, sous lamonar-
(1) Nous avions, étant membre du Conseil municipal de Paris, sourais au Conseil un projet tendant à rendre la propriété accessible à une masse d'ouvriers et de petits employés. Accueilli tout d'abord avec enthousiasme, ce projet ne vint malheureusement jamais en discussion. Il y a de cela une dizaine d'années. Nous avons la conviction que s'il eût été adopté alors, Paris compterait parmi ses propriétaires vingt mille familles d'employés et d'ouvriers.
cliie môme de Juillet, elle n'en restera pas moins défec- févuier i833 tueuse, grâce au maintien d'un jury trop peu soucieux des intérêts des communes ou de l'État. Pour quelques intérêts particuliers froissés, ne voyons-nous pas, tous les jours, les jurys d'expropriation accorder des indemnités exorbitantes? Il serait temps qu'une législation, plus conforme aux intérêts de notre époque, résolût le problème soulevé par le ministre du commerce de 1830.
Que de questions agitées dans cette laborieuse session ! Citons d'abord celle de l'abolition des majorats, ce dernier débris de la législation ancienne qui consacrait le droit d'aînesse. Prise en considération dans le courant de cette session, cette question fut l'objet d'un rapport important dans la séance du 13 mars; mais, ajournée à deux reprises successives, elle ne devait être discutée que dans la session de 1834.
Vint ensuite la question du mariage des prêtres, pendante depuis si longtemps, et controversée encore de nos jours. Un arrêt de la cour de cassation l'avait formellement interdit. De quel droit la cour suprême avait-elle étendu les exceptions et les empêchements apportés par le Gode civil à la célébration du mariage? Voilà ce que se demandait M. Auguste Portails ; et, pour rappeler aux tribunaux qu'ils étaient les organes, et non les maîtres de la loi, il émit une proposition tendant à leur défendre d'admettre, dans aucun cas, d'autres empêchements au mariage que ceux qui se trouvaient nominativement énoncés au titre du mariage. Il ne fallait pas, disait-il sagement, laisser compromettre dans des controverses judiciaires les principes de la Révolution de 89, qui ne reconnaissait pas les vœux perpétuels.
Sa proposition fut combattue avec passion par M. Gaétan de la Rochefoucauld. Permettre aux prêtres de rompre leur serment religieux, s'écria ce dernier, ce serait dégrader la France dans l'estime des nations voi-
Le mariage des prêtres.
410 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1833.
Mars 1833. siiies. A quoi M. Joubert répondit en attaquant les usages antisociaux du clergé catholique. Le mariage des prêtres lui paraissait une question éminemment utile et morale. Mais la question n'était pas là. Ce que l'arrêt de la cour de cassation avait la prétention d'empêcher, c'était le mariage du prêtre qui renonçait à son ministère. Aucune de nos lois civiles ne le lui interdisant, disait M. Dupin, il était superflu de faire une loi pour le lui permettre. Les tribunaux ont commencé par mal juger, ajouta-t-il, ils finiront par bien juger. Et la Chambre rejeta la proposition de M. Portails par cette raison que les empêchements canoniques du mariage n'étant reconnus par aucune loi, il était inutile d'en faire une pour les écarter. Ce fut un torl, car nous verrons, pendant de longues années encore, certains tribunaux, par une fausse interprétation du concordat, refuser aux prêtres la faculté de jouir de tous les droits de l'homme et du citoyen. Le budget de Cependant, la loi de finances n'étant pas votée encore, il fallut recourir à de nouveaux douzièmes provisoires. La Chambre, dans sa séance du 11 mars, ouvrit aux ministres un second crédit provisoire de cent quarantedeux millions. Quelques jours après, elle commença la discussion du budget. Les dépenses ordinaires s'élevaient en évaluation à la somme de 966 millions, qui se balançait, en recettes, par une somme à peu près égale. Mais il y avait un supplément de dépenses extraordinaires montant à la somme de 167 millions, que le ministre des finances proposa de couvrir par des ventes de bois ou des négociations de rentes.
Il se produisit au cours de cette discussion un incident, qu'il est important de signaler, pour mettre à nu l'une des plaies vives de la monarchie parlementaire; nous voulons parler du cumul de certaines fonctions publiques avec le mandat législatif. M. Bousquet, député
de la gauche, avait proposé, comme il l'avait fait déjà Mahs 1833. l'année précédente, de supprimer tout ou partie des pensions obtenues pour service dans les armées étrangères, dans celles de la Vendée, de l'émigration ou tout autre corps non légalement reconnu, et pour services particuliers rendus aux princes de la branche aînée des Bourbons. M. Thiers, passé depuis peu du minis- .M. Thiers au tère de l'intérieur à celui des travaux publics et du commerce. commerce, prit, au nom du gouvernement, la défense des pensions attaquées, non point, dit-il, qu'il portât aucune espèce d'intérêt à ceux qui avaient fait la guerre à leur patrie, mais parce qu'elles étaient couvertes par l'article 60 de la Charte. MM. Odilon Barrot et Mauguin firent remarquer que cet article appartenait à la Charte de 1814.
Alors intervint dans la discussion un conseiller d'Etat député, M. Baude. « A la page 31 de l'état des pensions de l'armée, dit-il, j'en trouve une de 3,500 francs, donnée à un traître, à un misérable qui a passé à l'ennemi la veille de la bataille de Waterloo. Il s'appelle Anne-Louis-Antoine Clouet, et, dans ce moment même, il est encore en état de désertion. Je demande à M. le ministre de la guerre comment un nom qui devrait être attaché au pilori figure en 1832 sur un état de récompenses nationales. » Il réclama donc la suppression de cette pension.
Il y eut, dans l'assemblée, un frisson d'indignation à ces fières paroles. Malgré la majorité ordinairement acquise au ministère, il s'en fallut de peu que la proposition de M. Bousquet ne fût adoptée. Elle ne fut rejetée qu'après une première épreuve douteuse. Comme quelques voix du centre faisaient entendre le cri de Vive la Charte l les députés de la gauche répliquèrent ironiquement : Vivent les traîtres! Vivent les chouans! Clouet était cet officier général qui avait déserté de-
HISTOIRE DU REGNE DE LOUIS-PHILIPPE. a?<née 1833.
Mars 1833.
Destitution de <léputés fonctionnaires.
Poursuites
contre M. Cabet.
vant l'ennemi avec Bourmont, le récent allié des chouans dans la Vendée,
Le lendemain, 6 mars, le journal officiel annonça {[ue M. Baude avait cessé de faire partie du conseil d'Etat, et que M. Dubois, inspecteur général de l'instruction publique, autre député indépendant, cessait également d'exercer ses fonctions. Vivement interpellé le jour même par M. Odilon Barrot sur cette double révocation, M. Guizot, pour excuser le gouvernement, rappela la destitution dont il avait été frappé en 1820, comme s'il eût tenu à prouver que la monarchie de Juillet était bien l'héritière de la Restauration. On ne pouvait, dit-il assez naïvement, être à la fois dans la garnison de la place et dans l'armée des assiégeants. Ainsi tout député fonctionnaire était sous le coup d'une destitution s'il s'avisait de faire mine d'indépendance. Il n'était pas possible de mieux démontrer la nécessité de rendre Je mandat de député incompatible avec les fonctions publiques.
Le budget s'élevant, dans son ensemble, à la somme de 1,120,298,304 fr., montant des dépenses ordinaires et extraordinaires, fut voté à la majorité de cent quatrevingt-six voix, contre soixante-dix-huit. Nous prions le lecteur de suivre attentivement, d'année en année, la marée montante de nos budgets.
Quelques jours auparavant, la Chambre élective avait autorisé le procureur général près la cour royale de Taris à poursuivre M. Cabet, député de la Côte-d'Or, dans les circonstances suivantes. Ancien procureur général démissionnaire, M. Cabet appartenait au parti le plus avancé de la Chambre. Poursuivi pendant les vacances parlementaires, pour une Histoù^e de la Révolution de 1830, où la monarchie de Juillet était violemment attaquée, il avait été condamné par défaut, le 16 novembre 1832, à cinq ans de prison et à 10,000 francs
ANNICK 18:]:i. CHAPITRE SIXIÈME. -413 j
crameiide. Sur son opposition, le garde des sceaux, Mars 1833. '
M. Barthe, avait ajourné aux prochaines vacances par- j
lementaires pour faire statuer, ne voulant pas, dit-il lui- |
même, enlever à M. Cabet, pendant la session, le privi- j
lège de son inviolabilité. C'était sur. l'insistance même <
de M. Gabel que la Chambre s'était décidée à voter l'au- [
torisation de poursuites. i
M. Cabet comparut le 15 avril devant la cour d'assises Amul im'i. de la Seine, ayant à ses côtés M" Marie pour défenseur. On remarquait dans l'assistance plusieurs de ses collègues ^
de l'opposition, les généraux Lafayette et Subervic, le maréchal Clause], MM. de Corcelle, Dupont (de l'Eure), de Thiard, Garnier-Pagès, Voyer d'Argenson, curieux i
d'assister aux débats de ce procès, qui semblait un duel i
entre le gouvernement de Louis-Philippe et l'ancien j
procureur général de la Corse. L'avocat général Boucly résumait, en effet, les griefs de l'accusation contre l'ho- ;
norable député en rappelant les foudroyantes apostrophes de ce dernier contre la monarchie de 1830 : « La L'acquitte royauté du 7 août est instituée par une Charte usurpatrice et illégale. Elle se maintient pas les moyens les plus honteux; elle a trahi la Révolution de Juillet, et la livrera, si besoin est, aux puissances étrangères. Mais la royauté doit être responsable, et la nation a su punir Louis XVL » Les jurés déclarèrent que M. Cabet n'était point coupable, et ce fut aux applaudissements de la foule que la cour dut prononcer son acquittement. C'était comme un Aerdict du pays contre la monarchie de Juillet.
On se préoccupait fort alors d'un projet du gouvernement d'enserrer Paris dans une enceinte de fortifications. Les événements de 1814 et de 1815 avaient démontré la difficulté de défendre contre une armée victorieuse cette ville ouverte de toutes parts. Or, Paris pris, c'était la France livrée. Le gouvernement, non sans quelque
ment.
HISTOIRE DU REGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1833.
lortilicatioiis de Pari
Avril 1833. raison, attachait donc une grande importance à cette question, dont Napoléon, qui ne prévoyait pas de défaites, ne s'était guère préoccupé. Mettre la capitale à l'abri d'un coup de main de la part de l'étranger était Le projet des assurément une pensée patriotique. Mais cette pensée ne cachait-elle pas un intérêt purement dynastique, et, sous prétexte de défendre Paris, n'allait-on pas, grâce à une ceinture de forts détachés, le tenir en respect aux pieds du despotisme? Voilà ce que se demandèrent avec inquiétude la plupart des feuilles de l'opposition.
La Chambre venait d'être saisie de ce projet, et elle s'en était déjà occupée quand, au commencement d'avril, elle fut violemment prise à partie, à ce sujet, par le journal la Tribune, qui, par la même occasion, traita de la façon la plus outrageante un des membres de la majorité, M. Viennet. Défenseur intrépide du régime actuel et ami particulier de Louis-Philippe, M. Viennet était accusé de recevoir du caissier des fonds secrets une indemnité mensuelle de 1,000 francs pour ses bons et loyaux services. A la fin de la séance du 8 avril, il demanda, après avoir donné lecture de l'article où la Chambre et lui se trouvaient indignement diffamés, que le gérant du journal fût cité à la barre.
Une commission, nommée pour examiner cette proposition, apporta, le 4 avril, des conclusions conformes, que M. Persil, son rapporteur, soutint avec son âpreté ordinaire. C'était le pays tout entier qui était attaqué, dit-il, par un article où l'infamante qualification de Chambre prostituée était appliquée à sa représentation. Le rapport de M. Persil souleva des discussions passionnées et donna lieu à un grave incident. Suivant MM. Gaétan de la Rochefoucauld, de Salverte, Garnier- Pagès et quelques autres, la Charte de 1830 avait aboli la loi qui conférait à la Chambre le privilège monstrueux d'être à la fois juge et partie. M. Persil objecta
La Tribune citée à la
barre de la Chambre.
ANNKE 1833. CHAPITRE SIXIÈME. 415
à cela qu'une loi du 8 octobre 1830, contre-signée avril 1833. Dupont (de l'Eure), avait parfaitement reconnu ce droit à la Chambre.
En défendant les conclusions de son rapport, il avait invité la Chambre à ne pas reculer devant une nécessité politique d'où dépendait le salut du pays. Cette exagération ayant été accueillie par quelques éclats de rire : « Messieurs, vos rires sont scandaleux, » s'écria M. Persil * en se tournant du côté de la gauche, d'où étaient partis ces rires. Alors M. Dupont (de l'Eure) : « Vous êtes un insolent! » Et comme le président le rappelait à l'ordre, il ajouta: «■ ...Je professe la plus grande tolérance pour toutes les opinions, mais je réclame le même droit pour les miennes... Je déclare à M. Persil que toutes les fois que, se tournant vers moi, il traitera de scandaleux mon rire et mes paroles, quand je n'ai ni ri ni parlé, je dirai qu'il est un insolent. » On voit à quel point les passions étaient surexcitées. Deux cent cinq voix contre quatrevingt-douze se prononcèrent pour la comparution du journal devant la (Chambre. Comme il arrive toujours en matière de diffamation, le procès devait surtout servir à donner à celle-ci plus d'éclat et de retentissement.
Les débats s'ouvrirent le 16 avril, au milieu d'un con- Procès et cours extraordinaire. Les tribunes avaient été envahies condamnation
. . . de la Tnbinir.
de bonne heure, et, a plusieurs reprises, le président dut faire évacuer une partie de la salle. Soixante-quatre membres de la Chambre s'abstinrent, parmi lesquels M. Viennet, qui se récusa comme étant le seul accusateur. Le gérant de la Tribune, M. Lionne, avait choisi pour défenseur M. Armand Marrast, son rédacteur en chef, et M. Godefroy Cavaignac. Leurs plaidoiries furent moins une défense du journal incriminé qu'une attaque violente contre le régime établi. Le discours de Cfodefroy Cavaignac fut une véritable profession de foi républicaine. Il commença par déclarer qu'il ne reconnaissait
410 lllSTOmt: DU règne de LOUIS-PIIILIPPE. année 1833.
Avril 1833. pas aux membres de la Chambre le droit déjuger, parce qu'ils n'étaient pas de véritables représentants du peuple ; il finit, après avoir tracé à larges traits l'historique de la réaction depuis le 18 brumaire, en protestant d'avance contre leur arrêt au même titre qui lui avait donné le droit de protester si souvent et si hautement contre tout ce qui s'était fait depuis 1830.
M. Armand Marrast se montra plus mordant encore et plus agressif. A l'entendre, le parlementarisme, sous la Restauration, n'avait été qu'une longue et abominable corruption. Il raconta, à ce propos, que le roi Charles X, en recevant le bureau de la Chambre, chargé de lui présenter la loi sur la dotation de la pairie, avait demandé à M, Pas de Beaulieu ce qu'il fallait à un député pour vivre à Paris, et que, sur la réponse de celui-ci, que 500 francs par mois suffisaient avec de l'économie, il aurait repris : « Ce n'est pas assez, je donne 1 ,000 francs par mois à mes députés, et ils se plaignent. » C'était tout un système, affirmait M. Armand Marrast. Quant aux Chambres, qui avaient toléré les conspirations de la police, poursuivi la liberté des opinions, accru sans cesse les traitements des fonctionnaires, prodigué les fonds secrets, maintenu tous les privilèges et encouragé l'agiotage, « prostituées! prostituées! » s'écria-t-il.
Avaient-elles beaucoup mieux valu depuis Juillet? S'étaient-elles montrées étrangères aux spéculations heureuses dont on avait tant abusé à la Bourse? Évidemment non, continuait M. Marrast.- Alors, se plaignant amèrement de l'augmentation de la prime à l'exportation des sucres qui, depuis la chute de la Restauration, s'était élevée de 7 à 19 millions, il montrait la maison Périer frères figurant pour 900,000 francs dans les primes de 1831, la maison Delessert pour 600,000 francs, la maison Fould pour 600,000 francs, la maison Santerre pour 800,000 francs, la maison Du-
ANNÉR 1833. CHAPITRE SIXIÈME. 417 j
rand^ do Marseille, pour un million; c'était scandaleux. Avrk, 1833. ;
Puis, se résumant en une impitoyable péroraison, il ;
stigmatisait en ces termes le procès actuel : « Si c'est |
une guerre contre la Tribune seule, elle est puérile; si '
c'est une guerre contre la presse, vous y périrez. » \
La Chambre avait écouté avec une religieuse alten- ;
tion les philippiques ardentes de MM. Godefroy Gavai- '\
gnac et Armand Marrast; car ce n'étaient pas des plai- !
doirics. Il y parut bien à la condamnation du gérant |
de la Tiibuiip. Trois ans do prison et 10,000 francs \
d'amende, telle fut la peine infligée à M. Lionne.
La Tribune se vengea en s'efTorçant de jeter la décou- La vengeance sidération sur la Chambre élective. Il y avait dans cette ^^ '^ Tnbune. assemblée, par un abus monstrueux, cent vingt-deux fonctionnaires publics. Elle leur reprocha de recevoir de l'Etat, pour des fonctions qu'ils ne pouvaient remplir, plus de deux millions de traitements, c'est-à-dire la
subsistance de dix mille citoyens. Elle fit, de plus, re- ;
monter jusqu'au baron Louis, ministre des finances, la I
responsabilité des vols commis par le sieur Kœsner,
caissier central du Trésor, qui avait dépensé plusieurs i
millions en tripotages de Bourse. C'était une accusation
fort risquée sans doute ; mais il ne faut pas demander <
de justice aux passions politiques. 1
Quelques jours après — c'était le 25 avril — le roi clôture de la \
vint en personne clore la session. Son discours, entiè- session de ;
rement optimiste, promettait de mettre un terme au i
régime provisoire sous lequel nos finances semblaient \
condamnées à vivre depuis la Révolution de Juillet.
Aussi annonçait-il une session nouvelle immédiate qui
permettrait, en régularisant la situation financière, de
terminer les lois d'organisation annoncées par la Charte.
Son discours fut à la fois un discours de clôture et
un discours d'inauguration. Dès le lendemain même,
en effet, s'ouvrait la session de 1833.
418 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, annke 1833.
\vnn. 183.3. La session nouvelle ne pouvait être mieux inaugurée que par la discussion d'une des lois les plus importantes et les plus impatiemment attendues par le pays, nous voulons parler de la loi sur l'instruction primaire, ^a loi sur Cette question de l'enseignement primaire, vitale pour
nieiu ' ^^^ nation comme la France, avait été absolument néprimaire, gligée dans notre pays jusqu'à la Révolution française. L'Assemblée constituante s'en était vivement préoccupée, et la Convention nationale avait, à cet égard, élaboré des plans qui témoignaient de son tendre et profond intérêt pour les classes laborieuses. Il est de Lakanal, un de ses membres les plus distingués, ce mot si profond et si juste : « Celui qui instruit est un second père. » Mais les événements ne permirent pas la réalisation immédiate de ces plans, et, l'Empire venu, l'on songea beaucoup plus à faire des soldats que des citoyens. On fut même obligé, à cette époque, vu la disette d'instituteurs, d'avoir recours, pour instruire les enfants des pauvres, aux frères de la doctrine chrétienne, qiii, il faut bien le reconnaître, rendirent d'incontestables services. Les préjugés religieux, en cours sous la Restauration dans les sphères gouvernementales, n'avaient pas permis qu'il fût apporté de grandes améliorations à cet état de choses, et nous avons vu avec quelle parcimonie l'instruction primaire était dotée alors (1).
Une des conséquences forcées de la Révolution de Juillet devait être de mettre cette instruction à la portée de tous. De toutes parts s'élevèrent des voix qui la réclamèrent comme un des besoins les plus impérieux de l'époque, et, dès le 22 décembre 1831, un des anciens membres de la Convention, M. Daunou, soumettait à
(1) Voy. notre Histoire de la Restauration.
la Chambre des députés un savant et consciencieux Avwl 1833. rapport sur la matière. Enfin, le 2 janvier 1833, le ministre de l'instruction publique, M. Guizot, s'inspirant de tous les plans élaborés depuis quarante ans, avait présenté un projet de loi reproduisant, sous une forme pratique, la plupart des idées antérieurement émises sur ce sujet.
Commencée le 29 avril, la discussion dura quelques jours à peine, tant on était pressé d'en finir avec cette loi si vivement désirée. Le titre I", en créant deux degrés d'instruction primaire, comblait une lacune existant entre les écoles et les collèges, définissait les diverses matières d'enseignement comprises dans ces deux degrés : lecture, écriture, éléments de la langue française, arithmétique, principes de religion et de morale, éléments d'histoire et de géographie, éléments de géométrie, principes de science physique, dessin linéaire, arpentage, etc.
Le titre II accordait à tout citoyen le droit d'exercer la profession d'instituteur primaire, à la seule condition de présenter des garanties suffisantes de capacité et de moralité.
Le titre III instituait une école primaire par commune et posait le principe de la gratuité pour les enfants des parents pauvres. L'instituteur devait avoir un traitement fixe de 200 francs dans les écoles élémentaires et de 400 dans les écoles supérieures, plus une rétribution mensuelle des élèves dont les parents étaient en état de payer.
Le titre V plaçait ces écoles sous la surveillance de comités locaux chargés d'assurer l'exécution de la loi. Ce fut ce titre qui donna lieu aux discussions les plus Mai 1833. vives. Le projet du gouvernement préposait à cette surveillance un comité d'arrondissement et un comité communal, composé du maire, du curé et de trois conseil-
420 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1833.
Mai 1833. lers municipaux. La commission substituait à ce second comité le maire et le conseil municipal lui-même, et bannissait le curé, en tant que membre de droit, de tout comité de surveillance ; le curé pouvait seulement y être introduit par le choix des conseillers municipaux. (( Nous n'avons pas voulu, disait M. Eschassériaux, au nom de la commission, conférer un privilège au clergé, parce que, depuis quinze ans, le clergé s'est montré particulièrement hostile aux principes de la Révolution. Vainement M. Guizot, avec son grand talent, soutint le projet du gouvernement en disant que la présence du curé dans les comités n'y pourrait jamais devenir dangereuse, puisqu'il y aurait toujours quatre voix contre la sienne ; la Chambre, au milieu d'une vive agitation, donna raison à sa commission. Elle ne voulut pas de privilège spécial pour le curé. C'était bien là l'esprit de la Révolution de 1830. Mais la Chambre des pairs, beaucoup plus arriérée, rétablit l'article du gouvernement, et, de guerre lasse, la Chambre élective y donna son acquiescement.
La loi fut votée dans son ensemble, à la presque unanimité. Telle était cette loi de 1833 sur l'instruction primaire. Assurément elle n'était point parfaite. En restant muette sur l'enseignement professionnel, elle laissait une grosse lacune à combler. Ce fut également une grande faute, de la part de ses auteurs, de n'y avoir pas établi le principe de l'obligation. Pour n'avoir pas osé aller jusque-là elle condamnait, pour de longues années encore, des générations tout entières à croupir dans l'ignorance. Quoi qu'il en soit, elle apportait une amélioration considérable à l'ancien état de choses ; il serait injuste d'en méconnaître les bienfaits. Elle fait donc particulièrement honneur à M. Guizot. Accueillie avec une h'gitime satisfaction par la France entière, elle restera certainement un des titres du gouverne-
An
ment de Louis-Philippe à la gratitude de notre pays.
On n'en saurait dire autant du projet de loi relatif aux attributions municipales, discuté et voté vers le même temps, et qui était le complément indispensable de la loi sur les conseils municipaux adoptée deux années auparavant. En maintenant dans son projet de loi l'excessive centralisation rétablie par l'Empire, et en refusant d'émanciper la commune dans tout ce qui ne touche point aux intérêts généraux du pays, le gouvernement rompait avec les saines traditions de la Révolution.
On confond éternellement dans notre pays la centralisation politique avec la centralisation administrative. Rien de plus dissemblable cependant. Œuvre de la Révolution, la première a soumis aux mêmes lois judiciaires, aux mêmes lois de finances et d'enseignement, aux mêmes lois militaires, c'est-à-dire à tout ce qui constitue l'unité nationale, toutes les régions de la France. Fille de l'ancien régime, la seconde livre au bon vouloir du pouvoir central ce qui est purement et exclusivement communal, et elle ôte toute vie propre à la commune. La Révolution avait restitué à celle-ci, dans une mesure assez restreinte, ce qui lui appartient essentiellement; mais, après Brumaire, on était revenu aux habitudes municipales de l'ancien régime. La monarchie de Juillet n'osa pas les répudier, et aujourd'hui encore, malgré quelques réformes libérales, nous sommes loin d'avoir reconquis les modestes franchises communales qui faisaient partie du patrimoine de 1789.
Les choses de l'intérieur ne tenaient pas seules alors l'opinion attentive. La France, l'Angleterre et la Russie, avaient favorisé l'accession du prince Othon de Bavière au trône de Grèce, et elles s'étaient engagées, chacune pour un tiers, à garantir, au profit du nouveau royaume, un emprunt de 60 millions. La discussion du projet de
Loi sur les attributious iiiunicipales.
L'emprunt
grec et la
question
d'Orient.
422 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, anm^ie 1833.
Mm 1833. loi relatif à cet emprunt ramena un moment les esprits vers la question d'Orient toujours pendante.
Aux adversaires du projet on opposait de hautes considérations politiques. La Turquie se mourait ; ne fallaitil pas songer à la remplacer par la Grèce comme contrepoids nécessaire de la Russie? La situation critique de l'empire ottoman était, selon le ministre des affaires étranj^ères, M. de Broglie, un argument puissant en faveur du projet. Si l'intérêt de la France était de main»tenir le plus longtemps possible cet empire, elle devait favoriser de tout son pouvoir un Etat qui, à un moment donné, fût prêt à le remplacer. Mais était-il bien de l'intérêt de la France d'empêcher la Russie de s'établir à Conslantinople? N'aurait-il pas mieux valu s'entendre avec elle pour lui laisser l'Orient et reprendre, en Occident, la situation que nous avions perdue? C'est une question dont les ministres de Louis- Philippe ne paraissent pas s'être beaucoup préoccupés, et le cadre restreint de cet ouvrage ne nous permet pas de la traiter avec tous les développements qu'elle comporte et qui d'ailleurs soi-tiraient entièrement de notre sujet. Nous nous bornerons donc à dire rapidement quelle était à cette époque la situation respective de la France à l'égard des puissances orientales.
Dans le grand duel engagé entre le sultan Mahmoud et son pacha révolté d'Egypte, Méhémet-Ali, la Russie, malgré les efforts de notre chargé d'affaires à Constantinople, M. de Varennes, était intervenue en faveur de la Porte. L'amiral Roussin, nommé, depuis, ambassadeur en Turquie, avait eu beau exiger du sultan qu'il renonçât à cette intervention, une escadre russe n'en était pas moins entrée dans le Bosphore. C'était au mois de février. En dépit des négociateurs français qui s'étaient interposés entre la Turquie et l'Egypte, l'intervention russe devint tout à fait prépondérante. L'armée
de Moldavie, évaluée à 24,000 hommes, s'était mise en marche, et l'escadre d'Odessa avait débarqué cinq mille soldats sur les côtes de l'Asie Mineure. Ce fut la présence des troupes russes qui détermina, en mai, Ibrahim-Pacha à repasser le Taurus et à évacuer l'Asie Mineure. Pendant ce temps, le courte Orloff était arrivé à Constantinople en qualité d'ambassadeur extraordinaire. Il était chargé du commandement en chef des troupes de terre et de mer, avec les pouvoirs les plus étendus. La Turquie semblait être à la discrétion de la Russie. Le comte Orloff ne quitta Constantinople qu'après avoir obtenu, en juin, un traité d'alliance de huit ans, connu sous le nom de traité d'Unkiar-Skélessi, aux termes duquel, par un article secret et séparé, la Porte- Ottomane s'engagea à fermer le détroit des Dardanelles à tous les bâtiments de guerre étrangers autres que ceux de la Russie. Ce traité, dont l'Angleterre et la France prirent ombrage, sans le bien connaître, n'était qu'une solution imparfaite de la question d'Orient, d'où nous verrons plus tard renaître des complications sans nombre et d'inextricables difficultés.
La France assistait, assez indifférente, à ces débals sur l'emprunt grec, quand son attention fut de nouveau, et pour la dernière fois, appelée sur la duchesse de Berry. On a vu plus haut que, dès le mois de février, la grossesse était un fait avéré, indéniable. Peut-être le gouvernement aurait-il fait mettre la princesse en liberté avant son accouchement, si elle avait consenti à faire un aveu public de son état, officiellement constaté ; mais elle ne put s'y décider. Elle aurait voulu consulter quelquesuns de ses partisans les plus dévoués, MM. de Chateaubriand, de Kergorlay, Hennequin; on leur refusa l'autorisation de se rendre à Blaye. Il n'y avait donc qu'à attendre le terme fatal, le gouvernement tenant absolument à ce que personne ne pût révoquer en doute
Mai 1833.
L'accouchement de la duchesse de Berrv.
4iiJ4 HISTOIRE DU REGNE DE LOUIS-PHILIPPE, an.née 1833.
Mai 1833. l'état de la diiqhesse. Le procédé n'était pas fort délicat de sa part ; mais c'était, sans aucun doute, la meilleure vengeance qu'il eût à tirer de celle qui n'avait pas craint de réveiller contre lui, dans nos provinces de l'Ouest, le vieil esprit de révolte.
L'arrivée, àBlaye, de M. Deneux, accoucheur ordinaire de la princesse, fut un indice que le dénouement était prochain. Une foule de témoins avaient été désignés d'avance pour certifier la délivrance. C'étaient le général Bugeaud, le docteur Antoine Dubois, Marchand- Dubreuil, sous-préfet de l'arrondissement de Blaye, Daniel Pastoureau, président du tribunal, Pierre Nadaud, procureur du roi, Bellon, président du tribunal de commerce, Bordes, commandant de la garde nationale, Elie Descambes, curé de Blaye, Delord, commandant de la place, et Dufresne, commissaire civil du gouvernement.
La duchesse de Berry fut prise des premières douleurs dans la nuit du 10 mai. Déjà le général Bugeaud, le commandant Delord et le docteur Dubois se tenaient dans le salon contigu à sa chambre, et ils la virent accoucher par la porte ouverte. La princesse fut délivrée par les soins des docteurs Deneux et Ménière. Il était un peu plus de trois heures du matin. Quand l'enfant eut été nettoyé et habillé, tous les témoins furent introduits dans la chambre, où ils trouvèrent la duchesse de Berry couchée, ayant un enfant nouveau-né à sa gauche. Mesdames d'Hautefort et Hansler étaient assises au pied du lit, tandis que les docteurs Deneux et Ménière se tenaient debout à la tête.
— Vous êtes bien madame la duchesse de Berry? dit à la princesse le président Pastoureau. — Oui, Monsieur.
— L'enfant qui est auprès de vous est-il le vôtre? — Oui, Monsieur.
ANNÉE 1833. CHAPITRE SIXIEME. 42o
— De quel sexe est-il? — Il est du sexe féminin. J'ai Mai i833. d'ailleurs chargé M. Deneux d'en faire la déclaration. Déclaration
Et alors le docteur Deneux s'exprima dans les termes j^ duchcsso. suivants : <( Je viens d'accoucher madame la duchesse de Berry, ici présente, épouse en légitime mariage du comte Hector Lucchesi Palli, des princes de Campo- Franco, gentilhomme de la chambre du roi des Deux- Siciles, domicilié à Palerme (1). »
Singulier mari, qui avait laissé sa femme, jeune encore, se lancer toute seule dans une foule d'aventures plus romanesques les unes que les autres. Cette déclaration, publiée par le Moniteur, surprit les uns et enchanta les autres, qui y virent, un peu complaisamment, le salut de l'honneur de la duchesse. On a beaucoup reproché au roi Louis-Philippe d'avoir donné à l'accouchement de sa nièce une si retentissante publicité. Il est de fait que la royauté de Juillet mit un acharnement cruel à cette constatation officielle de la légèreté de mœurs de la duchesse de Berry. Elle crut jeter par là un discrédit éternel sur la monarchie légitime. Le roi, paraît-il, et surtout la reine Amélie, tante de la duchesse, éprouvèrent un chagrin profond de la divulgation des égarements d'une princesse à laquelle les unissaient les liens du sang. Mais il n'y a pas de sentiments de famille qui ne cèdent à l'impitoyable raison d'État. Peut-être, dans ces circonstances, Louis-Philippe dut-il plier devant les exigences de ses ministres, qui tinrent absolument à frapper le parti légitimiste dans celle qui en avait été l'àme et l'inspiratrice. Les précautions prises pour établir, sur des témoignages irrécusables, l'accouchement de la princesse étaient si peu superflues qu'un certain nombre de légitimistes, parmi lesquels MM. de Kergorlay, le vicomte de Conny, M. de Vaudreuil, le
(1) Nous avons tiré notre récit du procès- verbal même de l'accouchement de la princesse, revêtu des signatures de tous les témoins.
426 IIISTUIUE DU RÈGNE DE LOUlS-PlllLlPI'E. ankkk 1833.
Mai is:].*]. coiiite (le Floirac, déposèrent une plainte pour cause de présomption légale de supposition d'enfant, commise par les ministres et les agents du gouvernement envers madame la duchesse de Berry. Il fallait être terriblement aveuglé pour nier à ce point l'évidence.
Les incrédules, il est vrai, ne furent pas très nombreux, et la duchesse perdit tout crédit sur son parti. Le prestige que sa défaite même lui avait donné, sa faute le lui fit perdre ; la monarchie de Juillet n'avait plus rien à craindre d'elle.
Mise en Cependant le bruit s'était répandu que le gouverne-
îluchesse'^dc ment allait la mettre en liberté. Sommé par M. Garnier- Bcrry. Pages, dans la séance du 28 mai, de s'expliquer à cet égard, M. Thiers refusa de répondre. Le bruit était exact.
.Juin 1833. A dix jours de là, le 8 juin 1833, la duchesse de Berry quitta la citalelle de Blaye pour aller s'embarquer sur la corvette lAgathe. Elle avait, parmi les personnes de sa suite, mademoiselle Lebeschu, qui, un an auparavant, l'avait accompagnée sur le Carlo- Alberto^ et qui, un moment, avait été prise pour elle. Le 9 juin, elle quitta, pour ne plus le revoir, ce rivage de France qu'elle aimait tant, et le navire qui l'emportait cingla à toutes voiles vers Païenne.
La nouvelle de son départ souleva dans la Chambre un violent orage. MM. Garnier-Pagès, de Salverte et Mauguin demandèrent de quel droit cette mise en liberté, et si ce n'était pas une concession à une intervention étrangère? Les ministres excipèrent du vote qui avait confié au gouvernement le soin de statuer sur le sort de la princesse. M. Thiers ne fit nulle difficulté d'avouer que les lois avaient été violées, et, se retranchant derrière la raison d'Etat : « J'ose le dire, s'écria-t-il, avec la certitude que, dans cette grande question, nous n'avons pas été inutiles à la sûreté et à la dignité du pays. » L'immense majorité de la
ANNÉE 183,5. CHAPITRE SIXIÈME. 427 j
Chambre approuva hautement la conduite du minis- .Ibin 1833. tère. i
La duchesse de Berry, il faut le reconnaître, avait été Madame
j.p , . , . ■ I 1 1 »<• ■ Lucchesi PallJ.
sutnsamment punie de son incartade ; Je châtiment ne
devait pas s'arrêter là. Le roi Charles X avait quitté ,
sa résidence glaciale d'Holyrood pour se retirer en Bohême, où l'empereur d'Autriche avait mis à sa disposi- : tion une partie de l'ancien palais de Burg-, à Prague. ' En apprenant l'accouchement de sa bru, il lui relira la i tutelle de son fils. Bien plus, il refusa de la recevoir à Prague avant qu'elle eût réglé les conditions de son < mariage et qu'elle eût séjourné ostensiblement en Sicile i auprès de son nouveau mari. Aucune humiliation ne ^ fut épargnée à la malheureuse princesse. Quand, au mois de septembre, son fils, le duc de Bordeaux, eut atteint sa ' majorité, c'est-à-dire sa treizième année, l'âge de la ma- i jorité des rois de France, elle ne put se rendre auprès < de lui qu'à la condition de montrer son contrat de mariage. Pour sa famille et pour le monde, elle n'était plus que madame Lucchesi Palli.
Au moment où la duchesse recouvrait sa liberté, le lc budget de parlement était en pleine discussion du budget, lequel, '*'"^''- !
pour la première fois depuis la Révolution de Juillet, allait être voté en temps utile. Il s'agissait du budget de 1834. Les crédits demandés s'élevaient à la somme i
de 1,020,016,728. Les recettes étaient évaluées à 980,000, ;
présenlant ainsi un déficit de 40 millions, que le ministre des finances proposait de combler en recourant à la fois au crédit et à l'impôt. Les propositions ministérielles furent sanctionnées, à peu de chose près, j
par le vote des deux Chambres. Toutefois, des éco- 1
nomies réalisées sur divers chapitres avaient réduit à ,
une vingtaine de millions le chiffre du déficit. ;
La Chambre des pairs avait repoussé un amendement .]
de M. Eschassériaux, admis par la Chambre élective, et \
Juin 1833.
Encore 1 divorce.
Troubles à l'occasion des fortifications.
428 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, an.m'x 1833.
qui eonsistait à supprimer douze nouveaux sièges épiscopaux, institués en vertu d'une loi de 4821 (1). Cet amendement, disait M. Humann, était attentatoire à la prérogative royale, à la loi, à la Charte et à la liberté des cultes. Mais, ce que ne disait pas le ministre, il était absolument conforme au concordat de 1801, et surtout entièrement favorable à notre situation budgétaire. Le besoin de ces nouveaux sièges épiscopaux ne s'était nullement fait sentir, et, encore aujourd'hui, ils pèsent lourdement sur nos finances.
Ce ne fut pas la seule question sur laquelle, dans cette courte session, la Chambre haute se trouva en divergence avec la Chambre des députés. Sur une proposition de M. Bavoux, celle-ci avait de nouveau, et sans discussion, voté le rétablissement du divorce. La Chambre haute, pour la seconde fois, refusa de s'associer à ce vote. Elle paraissait seulement disposée à admettre une proposition du président Boyer, aux termes de laquelle la séparation de corps prononcée pour cause d'adultère de la femme eût fait cesser de plein droit la présomption de paternité résultant du mariage ; ce qui enlevait aux partisans du divorce un de leurs principaux arguments. Mais la clôture de la session fut prononcée avant qu'il eût été donné suite à cette proposition. La session avait duré tout juste deux mois.
Cette courte session avait réveillé l'agitation déjà produite par la question des fortifications de Paris, sur le principe de laquelle la Chambre ne s'était pas prononcée encore. Elle avait même repoussé un crédit de deux millions réclamé par le ministère pour commencer les travaux. D'après le général Demarçay, ces fortifications devaient être des bastilles dirigées, pour moitié au moins, contre les habitants de Paris. A quoi M. Thiers,
(I) Voy. notre Histoire delà Restauration.
grand partisan des fortifications, avait répondu qu'il était .Juillet 1833. puéril de prétendre que quelques forts pourraient comprimer Paris et la France. La Bastille, qui n'avait pas sauvé le gouvernement de 1789, ajoutait-il non sans quelque raison, serait impuissante à sauver un gouvernement en révolte contre les lois du pays.
Quoi qu'il en soit, le ministère ayant cru devoir procéder à certains actes relatifs à l'adjudication des travaux des forts, de redoutables protestations se firent entendre, et Paris fut menacé de nouveaux désordres, La période des troubles et des agitations n'était pas encore passée. Des adresses, venues des départements, encourageaient les Parisiens à la résistance. La Tribune et le National en insérèrent quelques-unes, empreintes d'une extrême violence. On lisait, par exemple, dans celle des habitants de Saône- et-Loire : « Si le gouvernement, entraîné à sa perte, persistait dans son sinistre projet, il ne vous resterait plus qu'à remplir le plus saint des devoirs, en criant : aux armes! Les départements se précipiteraient à votre appel, et nous serions au premier rang. » Fort fieureusement, les Parisiens se gardèrent bien de suivre ces conseils séditieux. Les manifestations se bornèrent à quelques promenades dans les rues, où retentirent les cris de A bas les forts détachés! A bas les bastilles! On craignit un moment que le parti républicain ne profitât de l'anniversaire des journées de Juillet pour appeler le peuple à la révolte et tenter un nouveau coup de main. Le ministère, voulant ôter tout prétexte aux agitateurs, fit annoncer, dans le Moniteur du 23 juillet, que, conformément à la délibération de la Chambre, il avait prescrit de suspendre partout les travaux commencés, et d'attendre, pour les reprendre ou les abandonner tout à fait, une résolution définitive du parlement. Cette déclaration produisit le meilleur effet. En dépit des affirmations contraires des feuilles
430 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1833.
Jbillet i8;io. hostiles, qui engageaient la population à ne pas se laisser Anniversaire tromper par de fausses promesses, et qui assuraient que
des journées de Juillet
Inauguration de la statue de Napoléon.
les travaux seraient repris aussitôt après les fêtes, l'anniversaire de la Révolution se passa dans le plus grand calme, aucun accident n'en troubla la solennité; elle eut même un caractère de magnificence inaccoutumé.
Le gouvernement, par une imprudence dont il n'avait pas calculé la portée, avait eu l'idée, comme on l'a vu, de replacer au sommet de la colonne Vendôme la statue de Napoléon, jetée bas en 1814, et il avait décidé que l'inauguration de cette statue, sortie des ateliers du fondeur Crozatier, aurait lieu le 29 juillet.
Ce fut au milieu d'une indescriptible émotion qu'en présence de la population frémissante, on lit tomber le voile qui couvrait la grande image de l'empereur. A cette vue, éclata un formidable concert de cris de Vive r empereur ! mêlés à ceux de Vive le roi! La popularité de celui-là rejaillissait sur celui-ci. Napoléon avait dépouillé son costume d'empereur romain. Il apparaissait, aux yeux des masses émerveillées, revêtu de la légendaire redingote grise et coiffé du petit chapeau, tel qu'il était resté dans la mémoire du peuple. On ne peut se figurer aujourd'hui avec quel enthousiasme cette résurrection en bronze fut accueillie. Pour la patrie, aux flancs de laquelle la blessure était saignante encore, c'était comme la réparation d'un immense outrage, la revanche de l'émigration et de l'invasion. On oubliait le despote qui avait égorgé la loi et confisqué les libertés publiques, pour ne se souvenir que du vainqueur du monde, qui, durant quatorze ans, avait fait la France si grande, si forte et si respectée.
Mais Louis-Philippe ne se doutait pas du jeu dangereux qu'il jouait en redorant la légende napoléonienne, et en remettant en pleine lumière l'homme dont le nom était si populaire encore dans l'atelier et dans la chau-
A\XÉE 1833.
mière. Il semblait réunir et invoquer à la fois, contre le système dont son gouvernement était l'incarnation, la gloire et la liberté. Car ce que le peuple acclamait dans Napoléon, c'était la Révolution armée plutôt que l'Empire et ses splendeurs, et ce fut aux accents de la Marseillaise quïl salua la statue du dieu des batailles.
Somme toute, la cour n'eut qu'à se féliciter, cette année, de la tournure prise parles fêtes nationales. La popularité impériale, avons-nous dit, s'était étendue sur le roi citoyen, et la monarchie de Juillet devenait, dans une certaine mesure, la protégée de l'Empire. Malgré des symptômes alarmants, comme la grève dont les bassins houillers du Nord venaient d'être le théâtre, et bien que les républicains, d'un côté, et les légitimistes, de l'autre, continuassent une guerre plus ou moins déclarée au gouvernement, la situation semblait s'être éclaircie. Louis-Philippe se sentit comme raffermi sur le trône, et ce fut sous l'impression la plus favorable que, vers la fin du mois d'août, il quitta sa résidence d'été pour visiter une partie de la Normandie.
Dans les riches et industrieuses régions qu'il traversa, le roi fut partout l'objet d'éclatantes manifestations de sympathie. Les paroles qu'il entendit sur son passage furent généralement des paroles de dévouement, de reconnaissance et de fidélité. Cependant, à Bernay, petite ville manufacturière du département de l'Eure, le président du tribunal de commerce lui tint un discours imprégné d'une certaine saveur démocratique; non quïl manquât en rien de respect et de courtoisie à l'égard du royal visiteur, mais il était d'un homme qui se sentait citoyen beaucoup plus que sujet. « Ce que nous désirons ardemment, en politique comme en système commercial, c'est une liberté sûre et progressive. Nous pensons que c'est en faisant connaître la vérité aux rois, en repoussant les privilèges, en signalant l'arbitraire et les
Juillet 1833.
Voyage du roi en Normandie.
Le discours de Bernay.
4'J2 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1833.
Août 18-33. abiis, qu'on peut parvenir à affermir et à consolider les trônes... »
Cette franchise normande, il faut le croire, plut médiocrement à Louis-Philippe. Tout roi citoyen qu'il était, et issu des barricades, il n'aimait pas les vérités trop accentuées, et il répondit sèchement : « Oui, sans doute. Monsieur le président, il faut que la vérité arrive aux rois ; mais il faut aussi qu'elle arrive aux nations. Aujourd'hui les nations ont leurs flatteurs, comme jadis
^ f les rois avaient les leurs, et ces flatteurs savent aussi
qyenA/l^''^^'* bien tronquerla vérité par la flatterie que la comprimer
par l'insulte et l'obscurcir par la calomnie... » Sans doute il y avait beaucoup de vrai dans cette réponse. Les courtisans du peuple ne valent pas mieux que ceux des rois; mais ils ont moins à gagner. Peut-être eût-il été plus habile, de la part de Louis-Philippe, de ne pas relever cette mercuriale adoucie du président du tribunal de commerce de Bernay et de l'accepter avec cette bonhomie dont il avait le secret. Ce l'ut, du reste, un bien léger nuage, et l'empressement des hommages qu'il reçut partout ailleurs dut le dédommager amplement de quelques paroles un peu trop franches.
Séjour du roi Sa présence à Cherbourg fut saluée par d'universelles ^' acclamations. Aux félicitations officielles vinrent se joindre les hommages d'un certain nombre d'Anglais de distinction, accourus pour jouir de l'éclat des fêtes dont son séjour fut l'occasion. Nous avons à peine besoin de rappeler la prédilection toute particulière du roi Louis-Philippe pour l'Angleterre, contraste frappant avec les sentiments du peuple français, qui ne pouvait oublier la haine stupide et sauvage dont cette nation l'avait poursuivi durant l'Empire,
Les paroles du roi, en réponse à tous les discours qui lui étaient adressés, portaient en elles un cachet de personnalité peu en harmonie avec la fameuse formule :
ASNiiK 18!:!. CHAPITRE SIXIÈME. ■^a33
Le roi règne et ne gouverne pas. Aussi lui valurent-elles Août 1833. les attaques d'une foule de feuilles de l'opposition, qui en prirent texte pour rejeter sur lui la responsabilité de tous les actes du gouvernement. Ces paroles furent d'ailleurs généralement bien accueillies des populations parce qu'elles avaient trait surtout aux intérêts matériels du pays et qu'elles étaient toutes à la paix. Au moment où les souverains du Nord, le czar, le roi de Prusse et l'empereur d'Autriche, se disposaient, dans des vues assurément peu favorables à la France, à se réunir à Mûnchen- Grœtz pour resserrer leur alliance, on ne fut pas fâché de voir l'intimité existant entre le roi des Français et FAngleterre. Il y avait là, du moins, une alliance sur laquelle on se plaisait à compter pour l'avenir.
En quittant Cherbourg- Louis-Philippe visita Bayeux, Septembrk Caen, Louviers, Rouen, le Havre, et dans ces grands centres d'activité industrielle et commerciale, où l'on a besoin de paix, de confiance et de sécurité, il fut reçu avec le plus ardent enthousiasme. M. Thiers, dans la dernière session, comme ministre des travaux publics et du commerce, avait sollicité des Chambres et obtenu d'elles un crédit de cent millions, devant être affectés à de grands travaux publics, et répartis en cinq années. Cette mesure avait été bien accueillie partout où le travail était une des conditions de l'existence, et le roi en récoltait le bénéfice dans les acclamations soulevées sur ses pas. Il était de retour à Saint-Cloud le 12 septembre, persuadé que le sentiment général du pays était avec lui. La prospérité matérielle, qui renaissait sur tous les points du royaume, semblait faire oublier à la France sa situation humiliée devant l'Europe et les longues déceptions dont la Révolution de Juillet avait été suivie.
Mais les défenseurs de la liberté n'en continuaient pas Procès <Jc moins à revendiquer l'exécution des promesses de cette presse. I. 28
Septembue
Acquittement de Chateaubriand.
434 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1833.
Révolution. Ni les poursuites incessantes dirigées contre eux, ni l'amende, ni la prison, n'arrêtaient leur zèle. Ils trouvaient souvent, il est vrai, dans les jurés chargés de prononcer sur leur sort, sinon des complices, du moins des approbateurs. Les acquittements étaient plus fréquents que les condamnations, et c'est là surtout que l'on pouvait voir un indice exact des véritables sentimenls du pays. Les b^gitimistes mêmes ])énéficièrent parfois des dispositions libérales du jury, dont les verdicts étaient regardés comme un blâme de la politique rétrograde du gouvernement. C'est ainsi que M. de Chateaubriand, traduit devant la cour d'assises pour la publication de sa brochure intitulée : Mémoire sur la captivité de la duchesse de Berry^ avait été acquitté par le jury, après avoir prononcé devant lui quelques paroles que des républicains n'auraient pas désavouées : « Sortis de la source populaire, vous en avez la puissance. Les jurés sont la pairie universelle. Egaux de tous les citoyens, ils ne sont pas les organes d'un gouvernement, mais les organes de l'activité nationale. » Six gérants de journaux royalistes et un jeune étudiant en droit du nom de Thomas, qui avait cru devoir s'associer publiquement à ce cri d'amour poussé par Chateaubriand : Madame, votre fils est notre roi, avaient été acquittés avec lui. C'était d'ailleurs une tactique de la part de certains légitimistes de paraître marcher d'accord avec les républicains, et M. de Chateaubriand, notamment, était sur le pied d'une véritable intimité avec Armand Carrel et le chansonnier Béranger.
Peu de temps après, le jury de Montbrison acquittait également le vicomte de Saint-Priest, le sous-lieutenant de Bourmont, MM. de Kergorlay père et fils, le comte de Mesnard, qui avaient accompagné la duchesse de Berry sur le Carlo Alberto, et plusieurs autres personnages compromis dans l'espèce de conspira-
tion qui, raniiéc précédente , avait éclaté à Marseille.
La plupart de ceux qui attaquaient alors le gouvernement de Juillet semblaient assurés d'avance de l'impunité. Nous avons dit plus haut l'acquittement de M. Cabet. La Tribune avait été poursuivie et acquittée également, pour un article où il était dit, à propos de la monarchie d'Orléans : « Où est sa force? La tire-t-elle de l'illustration de la maison d'Orléans?... Prenez son histoire : hommes et femmes, c'est à repousser de dégoût. Est-ce de la considération particulière de Louis- Philippe ? Nous consentons à la faire apprécier par le jury, etc. »
Le 26 septembre, ce journal comparut de nouveau devant la cour d'assises de la Seine, en compagnie du National. Il s'agissait cette l'ois de la protestation contre l'idée de fortifier Paris. Les deux feuilles républicaines étaient prévenues d'excitation à la haine et au mépris du gouvernement du roi , et de provocation à la rébellion et à la désobéissance aux lois. L'avocat général Partarrieu- Lafosse signala notamment cette citation d'une adresse des habitants de la ville d'Estagel : « Le pouvoir oubliet-il que le puissant marteau de la liberté sainte, sous lequel un trône est tombé en trois jours, est encore entre vos mains? Dites-lui qu'il vous serait encore facile de le soulever. » Le jury déclara les deux feuilles non coupables.
Malgré ces échecs successifs, le gouvernement n'en poursuivait pas moins sa politique de résistance et sa guerre acharnée contre les agitateurs. Ceux-ci trouvaient dans les crieurs publics de puissants auxiliaires. Qui ne sait quelle gêne, souvent insupportable, apportent à la circulation ces moniteurs habituels de l'insurrection. Ils s'emparent de la voie publique comme de leur propre chose, et leur liberté n'est qu'une entrave à la liberté des autres. Heureux encore quand, à côté des nouvelles fausses, dont ils sont les véhicules ordi-
SEPTEiMBRE
Procès du
National et d
la Tvibime.
Affaire des crieurs publics.
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436 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE. ANiNÉE 1833.
OcroBRE 1833. naires, ils ne colportent pas les obscénités les plus révoltantes. Ils doivent donc être soumis, dans tout gouvernement régulier, république ou monarchie, à une réglementation sévère.
Le préfet de police, M. Gisquet, pour restreindre leur commerce, avait imaginé d'étendre aux brochures le droit de timbre exigé des journaux, et il fit impitoyablement arrêter les crieurs qui vendaient des brochures non timbrées. Saisie de l'alfaire, la justice donna tort au préfet de police. Mais celui-ci, se croyant dans son droit tant qu'un arrêt de la cour de cassation ne serait point intervenu, continua ses arrestations arbitraires.
M. Rodde sur Alors un homme d'une énergie peu commune, la place de la t^j Rodde, qui rédigeait, avec M. Cauchois-Lemaire, une feuille républicaine hebdomadaire, le Bon seiis, dont la vente se trouvait entravée par les exigences de la police, résolut de se poser, à ses risques et périls, en défenseur de la loi. Le 8 octobre 1833, il fit savoir à tous les journaux que le dimanche suivant il se rendrait sur la place de la Bourse, à deux heures de relevée, pour y crier et y vendre lui-même son journal et des brochures non timbrées, et qu'il opposerait la force à la force. L'administration relèverait-elle ce défi hautain, si bruyamment annoncé? Chacun était curieux d'assister à ce duel entre un homme seul, ayant la loi pour lui, et la puissance collective du gouvernement; aussi y avait-il foule au jour indiqué sur la place de la Bourse.
A l'heure dite, M. Rodde parut, vêtu du costume que revêtaient alors les crieurs publics. Il était porteur d'une sorte d'éventaire sur lequel apparaissaient deux pistolets au milieu de journaux et de brochures patriotiques. Les cris multipliés de Vive M. Rodde! vive le défemew de la loi! retentirent à son aspect. Son triom-
phe fut complet. Il put crier et distribuer à son aise ses Octobre i833. journaux et ses brochures. La police n'y mit aucun obstacle. Sagement inspirée, elle ne parut pas, et la foule se dissipa d'elle-même, sans qu'on eût eu la moindre collision à regretter. Mais la lutte n'était pas finie entre la presse d'avant-garde, les sociétés populaires et la monarchie de Juillet. Ne s'appuyant ni sur la force des souvenirs, ni sur l'autorité que lui aui-ait donnée la sanction populaire ou le vote d'une assemblée légale, la monarchie de Juillet oscillait, comme la Restauration, entre les troubles de la rue et les attaques des journaux, celles-ci plus violentes parce que la liberté était devenue plus grande. Et puis, elle n'avait plus seulement ■contre elle le parti libéral, dans lequel étaient venus se fondre les débris de la République et de l'Empire, il lui fallait compter avec le parti légitimiste, puissant par la situation sociale et la fortune de ses membres, et avec le parti républicain désormais organisé, qui, représentant seul l'idée éternelle du droit, voyait chaque jour croître son importance.
Déjà la question politique se compliquait de la ques- La question tion sociale. Des coalitions ouvrières, à l'instar de celles sociale. qui s'étaient formées dans les bassins houillers du Nord, s'organisèrent sur une foule de points du pays, réclamant, ici, une augmentation des salaires, là, une diminution des heures de travail, quelquefois l'une et l'autre. La misère était grande partout, par suite du mauvais état des affaires depuis plusieurs années ; mais elle se faisait plus particulièrement sentir chez ceux qui, n'ayant pas d'avances, se trouvaient exposés, quand le travail manquait, à mourir littéralement de faim. De là des cœurs aigris, et, dans ces bras inoccupés, des instruments toujours prêts pour la révolte et l'insurrection. S'imaginer qu'il existe une forme de gouvernement qui puisse, d'un coup de baguette, supprimer la misère
438 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1833.
OcïOBBE 1833. et établir l'égalité des fortunes, est une de ces conceptions chimériques qui peuvent hanter le cerveau d'un rêveur, mais non celui d'un homme d'État. Sans doute la trop grande inégalité des richesses est un mal ; plus elles sont divisées et moins il y a de malheureux. Mais il y aura toujours des riches et des pauvres, parce qu'il y aura toujours, sans compter les hasards de la fortune, des travailleurs et des paresseux, des économes et des prodigues. Seulement le gouvernement de la République, qui seul admet la liberté des associations, qui A^j^i, préconise les institutions de prévoyance et de crédit, qui
laisse à toutes les classes de travailleurs le droit de débattre et de défendre leurs intérêts comme ils l'entendent, est assurément le plus favorable à l'émancipation du prolétariat. Aussi la plupart des malheureux et des déshérités de ce monde tournaient-ils des regards pleins d'espérance vers ce parti républicain qui, en même temps qu'il réclamait les droits imprescriptibles de la nation, s'eflorçait de trouver les moyens d'alléger les souffrances humaines. La Société des Toutes les forces vives de ce parti se concentraient l'hoinmc. alors dans la Société des droits de lliommc. Bien que supprimée par un arrêt récent de la cour d'assises de la Seine, mais qui n'avait pas de sanction pénale, cette société n'en avait pas moins conservé son organisation puissante. Elle comptait alors, parmi les membres de son comité directeur, des hommes comme Voyer d'Argenson, Audry de Puyraveau, de Ludre et de Laboissière, députés, des patriotes connus comme Guinard^ Godefroy Cavaignac, Recurt, Trélat et de Kersausie. Son programme, emprunté des grands principes de la Révolution, comprenait, entre autres choses, un pouvoir exécutif dc'rivant do l'élection, la souveraineté du peuple s'exerçant au moyen du suffrage universel, la liberté communale, subordonnée à la surveillance du gouver-
nement, un vaste système d'éducation publique, une or- NovEMiuns ganisation du crédit de l'État, le développement des '^^^•
associations et une fédération européenne impliquant l'entière liberté des transactions.
Cette association républicaine, dont les membres, rien Déclaration de
in, • 1 , ., • , 11 > j la Société des
que pour Fans seulement, étaient au nombre de près de ^jj-^j^g quatre mille, constituait, il faut bien le reconnaître, un de l'homme. danger permanent pour la monarchie de Juillet. Afin d'échapper à la loi, elle s'était divisée en sections dont chacune ne comprenait pas plus de vingt membres. Mais ces diverses sections n'en étaient pas moins traquées par la police partout où elles se réunissaient. L'audace de la Société croissait en raison des persécutions dont elle était l'objet. Elle en vint, en octobre, à publier hautement son programme. Un manifeste parut, entièrement inspiré des articles de la Déclaration des droits de riiomme proposée à la Convention nationale par Maximilien Robespierre. La Société des droits de l'homme efîraya-t-elle la bourgeoisie républicaine de l'époque en plaçant son manifeste sous l'invocation de ce grand nom? Nous ne le croyons pas. Bien que Robespierre ne fût pas encore traité, comme de nos jours, de clérical et de réactionnaire, il n'était déjà plus l'homme sanglant de la légende royaliste et thermidorienne. On n'ignorait pas ses nobles et impuissants efforts pour mettre un frein aux folies révolutionnaires, et l'on savait fort bien qu'il était mort, suivant l'expression de Barère, <( pour avoir voulu arrêter le cours terrible et majestueux de la Révolution ». Ce qu'on admirait surtout en lui, c'étaient les conceptions humanitaires dont tous les peuples civilisés devraient s'inspirer. Sa définition de la propriété, rappelée dans la déclaration de la Société des droits de l'homme, définition aussi juste que sensée, n'avait rien dont les propriétaires pussent s'épouvanter. Et puis, ce manifeste était signé des hommes les plus honorables. MM. Voyer
Novembre
Le prucès do la Tribune^ du Rénovateur et
de la Quotidienne.
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d'Argenson, Aiidry de Puyraveau, de Liidre, Laboissière, Guinard, etc., en avaient accepté la responsabilité. Tous les hommes qui avaient le sentiment exact du droit et de la justice pouvaient en partager les idées. Seulement il était conçu dans un esprit absolument hostile à la monarchie de Juillet, dont il faisait, en quelque sorte, le procès à chaque mot. Il la dénonçait implicitement comme le grand obstacle au progrès et à la liberté. Il n'y a donc pas à s'étonner qu'elle ait cherché à en atteindre les auteurs et à les frapper rigoureusement. Elle essaya même, mais en vain, de faire exclure de la Chambre des députés, comme indignes, deux des signataires du manifeste, M. Audry de Puyraveau et le marquis Voyer d'Argenson, chez qui, à quelques années de là, devait mourir Philippe Buonaroti, l'admirateur et l'ancien ami dévoué de Robespierre.
On était alors dans une véritable période de sévérités à l'égard des journalistes républicains et des membres actifs des sociétés populaires. Leur hostilité, il est vrai, dépassait toutes les bornes. Nous avons reproduit plus haut l'échange de paroles intervenu entre le roi, lors de son voyage en Normandie, et le président du tribunal de commerce de Bernay. En racontant cet incident, le journal la Tribune imagina de mettre dans la bouche du président de Bernay une réplique d'une extrême vivacité à la réponse du roi.
«Mais, Sire, lui faisait-il dire, saufle respect que je vous dois, vous déclamez un peu. Vous prétendez que les nations ont leurs flatteurs. Le premier bavard et le premier malhonnête homme pourront au hasard accuser la morale et la foi d'un citoyen dévoué au peuple. Vous conviendrez. Sire, qu'il n'y a pas là de quoi encourager la flatterie aux nations... La flatterie envers vous est d'autant plus utile qu'elle est chanceuse envers les peuples. Vous êtes, vous, roi des Français, reconnu par l'Eu-
rope, Dieu sait à quelles conditions ! Vous avez une nombreuse famille que vous voulez placer... Mais vous, fils d'Egalité, qu'avez-vous donc donné à la France? On attendait de vous un peu de gloire... pas trop; car les d'Orléans n'ont jamais eu de tels précédents. Eh bien! depuis trois ans, qu'avez-vous fait du drapeau tricolore?... Les biens dont nous jouissons, c'est nous, c'est la nation entière qui les crée. Vous n'y êtes, vous, que pour le mal qu'elle ressent... De quoi venez- vous donc vous targuer, roi prétendu citoyen?... Continuez, Sire, à suivre la voie dans laquelle vous êtes. Le silence du pays est le meilleur présage de ce qui vous est réservé. Le régent fut un roué, votre père un faux patriote ; vous avez les vertus et les vices de ces deux hommes, également effacés et affaiblis... Voyez vous-même l'avenir qui vous attend... »
Et le journal continuait ainsi sur ce ton amer et outrageant, de nature à jeter la déconsidération sur la personne du souverain. Malgré la saisie de la Tribune^ les feuilles légitimistes, le Rénovateur et la Quotidienne s'empressèrent de reproduire l'article, qui donnait si complètement satisfaction aux rancunes immortelles de leur parti. Enveloppés dans les mêmes poursuites que la Tribune, ces deux journaux furent traduits avec elle devant la cour d'assises de la Seine, où ils comparurent tous trois le 12 novembre.
La Quotidienne et le Rénovateur trouvèrent grâce devant le jury; mais la Tribune, déclarée coupable du délit d'attaque contre l'inviolabilité de la personne du roi, fut traitée avec une extrême sévérité. Nous avons vu le jury acquitter les auteurs d'articles d'une bien autre violence; mais sa justice est parfois flottante et incertaine. Où l'un dit non, l'autre dit oui. Il y a un peu de hasard dans ses décisions. Trop indulgent un jour, il sera, une autre fois, d'une implacable rigueur. Le gérant de la
Novembre
Condamnation de la Tribune.
Déce.muhe
Procès et
acquittement
de vingt-sept
membres de
la Sociétd des
droits
de l'homme.
U'i HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PIIILIPPE. année 1833.
Tribune, M. Lionne, l'apprit à ses dépens. L'ironie mordante de son défenseur, M. Armand Marrast, ne contribua peut-être pas peu à aggraver sa situation. Il l'ut condamné à une année de prison et à vingt-quatre mille ï'rancs d'amende. Les condamnations pécuniaires étaient le meilleur moyen de tuer la presse républicaine, et la haute magistrature du règne de Louis-Philippe ne fit pas faute de s'en servir.
Plus heureux furent un certain nombre de membres de la Société des droits de lliomme renvoyés également devant la cour d'assises, sous la prévention de complot contre la sûreté de l'Etat. Ils étaient accusés d'avoir voulu profiter du dernier anniversaire de la Révolution de Juillet pour détruire à main armée l'édifice social élevé par cette révolution. C'était un pur procès de tendance. Les prévenus, au dire de l'accusation, n'attendaient qu un mot, qu'un geste, un signal, pour mettre tout à feu et à sang, porter la révolution au sein de la capitale, et détruire toutes les espérances que la France avait placées dans un gouvernement national. Mais le cœur leur avait manqué, prétendait l'accusation. C'était donc sur de simples soupçons, que l'on avait arrêté une foule de gens, coupables tout au plus d'un délit d'opinion.
Les débats de ce procès, dont le monde politique se préoccupait grandement, s'ouvrirent le 11 décembre 1833. Vingt-sept prévenus étaient assis sur le banc des accusés. On remarquait, parmi eux, l'ancien capitaine de cavalerie de Kersausie, le chimiste Raspail, quatre élèves de l'école Polytechnique en uniforme et deux gardes nationaux revêtus de leur costume. Sur la table des pièces à conviction figuraient des fusils, des épées, des moules à balles, saisis chez quelques-uns des ])révenus, et des brochures diverses. La salle était trop petite pour contenir la foule, au milieu de laquelle se
ANNKE 1833. CHAPITRE SIXIÈME. 44d
trouvaient nombre de dames en grande toilette et d'avo- Diîcembre
cats en robe.
La curiosité publique eut de quoi être satisfaite. Il y eut, en effet, des incidents d'une gravité tout exceptionnelle. Dans la séance du 19 décembre, notamment, l'avocat général Delapalme, qui soutenait l'accusation, ayant reproché à la Société des droits de Vhomme de vouloir le partage des propriétés, la loi agraire en un mot, une voix, partie du banc des témoins, lui cria : « Tu en as menti, misérable! » L'homme à qui l'indignation avait arraché cette protestation violente était un avocat nommé Vignerte, détenu à la Conciergerie pour délit politique.
Amené à la barre et invité par le président à présenter sa défense, il répondit qu'il n'avait pas à. se défendre. Indigné d'avoir entendu l'avocat général accuser la Société des droits de V homme de vouloir le pillage des propriétés, il n'avait pu s'empêcher de lui crier : <( Tu en as menti, misérable! » et il le mettait au défi de montrer une publication de la Société où il fût question de loi agraire.
Là se bornèrent ses courtes explications. Et comme l'un des avocats, M" Dupont, réclamait la parole pour le défendre : « Je ne veux pas être défendu. Vous n'êtes qu'un tas de valets ; vous êtes les salariés d'un roi usurpateur des droits du peuple; je ne vous reconnais pas pour mes juges. » La cour, après en avoir délibéré, condamna Vignerte à trois ans d'emprisonnement.
Cette condamnation sévère arracha aux accusés de violentes exclamations, » C'est une abomination! c'est une horreur! s'écrièrent-ils; nous demandons à partager sa peine. » Lui, froidement, en se retirant, dit aux juges : « Le roi vous donnera une poignée de main. »
Ce fut au milieu de l'émotion causée par cet incident que l'avocat général continua son réquisitoire, auquel
444 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1833.
DÉCEMBRK l'un des accusés, le chimiste Raspail, répondit par un 1833. long discours. Les audiences des 20 et 21 décembre fu-
rent consacrées à l'audition des plaidoiries. Avec une indomptable énergie et une éloquence communicative, M"' Moulin, Pinard, Michel (de Bourges) et Dupont répondirent à l'accusation, dont ils n'eurent pas de peine à renverser l'échafaudage. Se faisant accusateurs à leur tour, ils mirent la monarchie de Juillet sur la sellette, et ce fut elle qui sortit condamnée de ce procès. Tous les accusés furent acquittés.
La cour se vengea sur les avocats, dont la parole de feu avait marqué comme d'un fer rouge la royauté parjure. Sur le réquisitoire de l'avocat général Delapalme, elle suspendit de l'exercice de leur profession M. Dupont', pendant une année, et MM. Pinard et Michel (de Bourges) pendant six mois. Les avocats de ce temps n'hésitaient pas à payer de leurs personnes.
L'année finissait mal pour le gouvernement. L'acquittement des membres de la Société des droits de l'homme lui fut un échec sensible. C'était comme une approbation muette, par le pays, des doctrines opposées à la monarchie de fait établie sur les ruines de la légitimité. Et au milieu de ces attaques sans cesse renouvelées, venant à la fois des sommets et des couches profondes de la société, le gouvernement de Louis-Philippe allait de tâtonnements en tâtonnements, inquiet du présent, incertain de l'avenir, et sentant le sol trembler sous ses pieds, comme tout ce qui n'est pas fondé survie droit.
Situation intérieure. — La nouvelle reine d'Espagne reconnue. — Ouverture de la session de 1834. — Discussion de l'adresse à la Chambre élective. — M. de Salvcrte et M. Ttiiers. — Le général Bugeaud et les volontaires de la République. — Fière attitude de M. Voyer d'Argenson. — Les débuts de M. de Lamartine. — M. Dupin combat la légitimité et la république. — Loi sur l'organisation du département de la Seine et de la municipalité de Paris. — L'interpellation de M. Larabit. — Le général Bugeaud et M. Dulong. — Le duel du général Bugeaud et de M. Dulong. — Émotion causée par la mort de Dulong. — Les funérailles de Dulong. — La démission de Dupont (de l'Eure). — La loi sur les crieurs publics. — Troubles à l'occasion de l'exécution de la loi sur les crieurs publics. — Condamnation de M. Cabet. — La loi contre les associations. — Débats orageux de la loi sur les associations. — Le cynisme des apostasies. — La réponse de JI. Thiers. — Le vo^e de la loi. — MM. Bugeaud et Clais-Bizoin rappelés à l'ordre. — Vote de la loi par la Chambre des pairs. — Modifications ministérielles à propos du traité des 25 millions avec l'Amérique. — Nouvelle insurrection à Lyon. — Le procès des mutuellistes. — Troubles dans plusieurs villes avoisinantes. — Soulèvement dans Paris. — Le massacre de la rue Transnonain. — Les Chambres aux Tuileries. — Les mesures de répression. — Résultats des troubles et désordres d'avril. — Exposition des produits de l'industrie. — La Saint-Philippe. — Mort et funérailles de Lafayette.
— Discussion et vote du budget de 1835. — La situation de l'instruction publique. — Dernier jour de la session. — Les élections de la garde nationale. — Renouvellement de la Chambre des députés. — Sortie du maréchal Soult du ministère. — La question algérienne.
— M. Decazes est nommé grand référendaire. — Le maréchal Gérard, ministre de la guerre et président du conseil. — Condamnation du National. — Ouverture de la session. — La vérification des pouvoirs.
— Élection du bureau. — M. Dupin et le tiers parti. — Discussion de l'adresse. — L'adresse de la Chambre des députés. — Nouveaux procès contre le National. — Statistique des condamnations de la presse. — La cour à Fontainebleau. — La question de l'amnistie.
HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PIIILIPPE. ankée 1834.
Situation extérieure.
La nouvelle reine d'Espagne reconnue.
— Le maréchal Gérard donne sa démission. — Crise ministérielle.
— Le ministère des trois jours. —Le ministère du duc de Trévise. — Convocation anticipée des Chambres. — Les explications ministérielles. — Ordre du jour en faveur du ministère. — Procès du jVational devant la Chambre des pairs. — Le discours d'Armand Carrel.
— Épisode du maréchal Ney. — Réception de M. Thiers à l'Académie française. — Derniers efforts en faveur de l'amnistie. — Rejet définitif de l'amnistie. — M. Guizot pris à partie.
Au moment où s'ouvrait l'année 1834 la monarchie de Juillet ne voyait, à l'extérieur, aucun nuage de nature à troubler sa sérénité. La question d'Orient, comme on l'a vu, avait donné lieu à de légères difficultés; mais elle était momentanément assoupie. Si peu satisfait qu'on eût été, aux Tuileries, comme à Londres, du traité d'Unkiar-Skélessi, conclu en juillet entre la Russie et la Porte, et qui mettait celle-ci entièrement à la discrétion de la première, on s'était résigné ; et le gouvernement de Louis-Philippe se garda bien de prêter l'oreille aux conseils irrités du cabinet britannique, qui aurait voulu que les escadres combinées de la France et de l'Angleterre forçassent l'entrée des Dardanelles pour y incendier la flotte russe. Il eut grandement raison; car, s'il avait reculé devant la perspective d'une guerre avec la Russie, alors qu'il s'agissait des intérêts les plus sacrés de notre pays, il eût été absurde d'en courir les risques pour des intérêts plus particulièrement anglais. Aussi les conférences de Mûnchen-Grœtz, entre les trois cours du Nord,^sans être sympathiques à la France, n'eurent-elles rien d'agressif contre elle, ostensiblement du moins, et le czar, si dédaigneux jusque-là pour la monarchie de Juillet, en était arrivé, s'il faut en croire M. de Broglie, à lui faire des coquetteries.
Ce refus du gouvernement de Louis-Philippe de s associer avec l'Angleterre pour agir dans les Dardanelles contre la Russie n'altéra point sensiblement les bonnes relations des deux puissances. Elles se mirent
ANNÉE 1834. CHAPITRE SEPTIÈME. '4'i'7
même d'accord pour reconnaître simultanément la Janvier 1834. jeune princesse Isabelle, récemment appelée au trône d'Espagne.
La nouvelle reine était alors âgée de trois ans et demi à peine. Son père, Ferdinand VII, était mort le 29 septembre précédent, en lui léguant la couronne, contrairement à la loi importée en 1714 par la dynastie bourbonienne, et qui excluait les femmes du trône au profit de la descendance masculine. En 1785, il est vrai, le roi Charles IV avait abrogé cette loi et rétabli le vrai droit espagnol, aux termes duquel les femmes étaient aptes à régner. Nul doute que Louis-Philippe n'eût préféré le retour à la loi salique, qui eût évité de voir peut-être plus tard l'Espagne soumise, par le mariage d'Isabelle, à l'influence d'un prince hostile à la France. Mais c'eût été, du même coup, condamner sa propre dynastie et donner raison aux partisans du pouvoir absolu, ralliés autour du frère de Ferdinand, don Carlos, qu'on savait entièrement hostile à la constitution de 1812. Marie-Christine, au contraire, mère d'Isabelle, et régente d'Espagne pendant la minorité de sa fille, avait pour elle tous les libéraux espagnols. Elle devait donc se montrer beaucoup plus favorable à la monarchie de Juillet que don Carlos, devenu le représentant de la royauté légitime en Espagne.
Cette double considération ne permettait pas à Louis- Philippe d'hésiter. Il confia à l'historien Migiiet la mission d'aller porter à Madrid la reconnaissance de la nouvelle reine d'Espagne. Son gouvernement ne s'en tint pas là. Sur le conseil de M. Tliiers, dont l'influence alors était prépondérante dans le ministère, il fut décidé qu'une armée d'observation serait réunie au pied des Pyrénées, pour soutenir, au besoin, les droits de la nouvelle reine. La monarchie d'Isabelle devenait ainsi la ■ protégée de la monarchie de Juillet.
448 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1834-
Jan'vieii 18:34. La situation extérieure n'avait donc rien d'inquiétant
pour la France au commencement de 1834. Nous étions en paix avec toutes les nations de l'Europe; aucun point noir n'apparaissait à l'horizon. Mais il n'en était pas de même à l'intérieur, et la double hostilité du parti légitimiste et du parti républicain, sans compter les revendications incessantes de la fraction libérale de la Chambre élective, n'était pas sans préoccuper le gouvernement.
Ouverture de La session de 1834 s'était ouverte le 23 décembre do^mT" avec le cérémonial accoutumé, en présence d'une brillante assistance. Le discours du roi se ressentit quelque peu de ses préoccupations ; il y était incidemment question des passions insensées et des manœuvres coupables qui s'efforçaient de troubler l'ordre social. Mais rien n'y faisait pressentir la présentation de lois restrictives de la liberté.
Le discours de la couronne appelait, comme on sait, une double réponse. Tune de la Chambre des pairs, l'autre de celle des députés. L'adresse de la Chambre haute, simple paraphrase du discours royal, rédigée par M. Mole, fut votée sans discussion et remise, dès le 3 janvier, entre les mains du roi. On y approuvait aveuglément le système suivi par la cour; ce dont Louis- Philippe se montra extrêmement satisfait. « C'est ainsi que nous déconcerterons les coupables desseins des factions, » dit-il, dans sa courte réponse à la députation chargée de lui remettre cette adresse. Il ne prenait pas garde que cet esprit de résistance aux réformes les plus simples entretenait dans le pays une opposition qui croissait chaque jour.
,.; . , Mais les choses furent loin d'aller si aisément à la
UiscUïSiuu lie
l'adresse à i;i Chambre élective, où, cependant, M. Dupin aîné avait
élocUvc*^ ^^^ réélu président à une grande majorité. L'adresse y
devint le prétexte d'une véritable bataille parlemen-
ANNKE 1834. CHAPITRE SEPTIÈME. 449
taire. Rédigée avec beaucoup d'habileté par M. Etienne, i\7i\wR mu elle n'avait pas le caractère servilement approbateur de celle de la Chambre haute. Toutefois elle n'en fut pas moins résolument battue en brèche par l'opposition, parce qu'elle ne répudiait pas le système du ministère Casimir Périer, dont le cabinet actuel était le fervent continuateur. Huit jours durant, ce fut un échange de récriminations plus ou moins violentes entre certains députés de l'opposition d'une part, et les ministres et leurs partisans, de l'autre. De tels débats dans le vide étaient une démonstration probante de l'inutilité de ces adresses, si affectionnées du régime parlementaire monarchique, et d'où les orateurs prenaient texte pour se livrer à des joutes oratoires sans fin. La critique des actes du gouvernement et leur défense n'étaient-elles pas mieux placées, par exemple, dans la discussion du budget? Là, du moins, elles pouvaient porter sur des points nets, précis, déterminés. Mais l'adresse prêtait à la discussion un champ tellement vaste, qu'on s'y égarait à chaque instant sur des sujets absolument étrangers aux intérêts actuels.
Ce fut ainsi, par exemple, que l'on entendit, non sans .^r. Je Sarverr étonnement, M. Eusèbe de Salverte, un des membres les "^ plus avancés de la gauche, mais qui avait figuré parmi les insurgés du 13 vendémiaire, faire le procès à la Révolution, sans tenir compte des difficultés avec lesquelles elle s'était trouvée aux prises, et reprocher amèrement au ministre des travaux publics et du commerce, M. Thiers, d'en avoir publié les erreurs et les crimes. M. de Salverte était moins juste que M. Guizot qui, dans la préface de son Histoire de la Révolution d Angleterre^ établissant un parallèle entre les crimes, les erreurs de la Révolution et ceux de la monarchie, n'avait pas hésité à faire pencher la balance du côté de celle-ci. 1. 29