AN V 1ER
F.e général liugeaud et
les volontaires
de la licpubliquc.
450 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1834.
Attaqué comme historien et comme ministre, M. Thiers défendit de son mieux et son livre et les actes du gouvernement. Il établit fort bien qu'il fallait distinguer, dans la Révolution, les inappréciables bienfaits dont nous lui étions redevables, et les excès auxquels elle avait été fatalement entraînée. Il restait le serviteur de ses doctrines sans excuser ses crimes. Mais, en dépit de son grand talent, et malgré son inépuisable faconde, il lui fut bien difficile de mettre d'accord ses actes ministériels avec les principes qu'il avait professés comme écrivain. Ainsi il ne comprenait pas que l'on demandât l'extension des capacités électorales. Deux cent mille électeurs lui paraissaient parfaitement suffisants pour un pays de trente-deux millions d'habitants. Là, il était loin assurément des traditions de la Révolution, et il s'attira cette vive riposte de M. Gauthier de Rumilly, un des membres les plus purs, les plus droits et les plus énergiques du côté gauche : « Messieurs les ministres ont dit qu'il y avait des hommes qui, très en arrière sous la Restauration, se trouvent aujourd'hui très en avant. Je désire, Messieurs, que ceux qui croient avoir été si en avant sous la Restauration ne soient pas aujourd'hui si en arrière. Quanta moi, je suis resté, et je resterai toujours le même. » M. Gauthier de Rumilly est mort sous la troisième République, fidèle à son profond amour pour la liberté.
Un autre jour, c'était le général Bugeaud, qui sen prenait aux volontaires de la République. Un membre de la gauche, M. Larabit, officier lui-même, protesta énergiquement contre le dédain avec lequel les avait traités le général. Celui-ci, il faut le dire à son honneur, revint immédiatement, et de la meilleure grâce du monde, sur son appréciation. « Je sais, dit-il, que ces volontaires ont été la gloire de nos armes; plusieurs d'entre eux sont devenus de grands capitaines, d'illustres généraux.
de ;M. Voyer d'Argeuson.
Presque toute l'Europe a été le théâtre de leur gloire, Janvier 1834 que nous revendiquons encore avec tant de plaisir. » Ces nobles paroles du général Bugeaud consolent de la mauvaise action d'un historien de nos jours, qui s'est ingénie à calomnier nos volontaires de la Révolution. Sans doute ils ont dû éprouver, au début, quelques revers, mais ils n'en ont pas moins été le noyau de ces admirables armées de la République qui, sous des chefs comme les Kléber, les Jourdan, les Hoche, les Marceau, les Masséna, les Bonaparte et tant d'autres, ont vaincu toutes les puissances de l'Europe et donné à la Franco ses frontières naturelles.
Quelques jours auparavant, le même général Bugeaud Fière at.titud avait incriminé la conduite de deux de ses collègues pour avoir apposé leurs signatures au bas du manifeste de la Société des droits de l'homme, basé sur la Déclaration de Maximilien Robespierre. Selon lui, ces deux députés avaient manqué au serment qui les liait à la monarchie de Juillet. Le marquis Voyer d'Argenson et M. Audry de Puyraveau, ainsi mis en cause, revendiquèrent hautement leur libre arbitre et leur liberté de conscience. « On avait parlé du devoir imposé par le serment, dit M. Voyer d'Argenson ; mais le premier de tous nos serments n'était-il pas d'obéir à la souveraine volonté du peuple proclamée en 1830? Or ce serait une singulière souveraineté que celle qui se jurerait à elle-même de ne jamais perfectionner ses institutions. » Il avait d'abord expliqué pourquoi la Société des droits de l'homme avait donné la préférence à la Déclaration des droits de Robespierre. C'est que, seule de toutes les autres déclarations, elle reconnaissait nettement, en le définissant, le droit de propriété. Elle en faisait un droit social. Chose singulière! c'était le grand seigneur d'origine qui s'inclinait devant cette Déclaration, parce qu'elle lui paraissait conforme à l'idée de justice à la-
de M. (le Lamartine
■452 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PUILIPPE. année 18:54.
Janvier 1831. quelle il avait dévoué sa vie; ce fut l'ancien carbonaro Barthe qui la signala comme une menace pour la propriété, qu'elle renfermait dans ses justes limites. Pas plus que le général Bugeaud, d'ailleurs, M. Bartlie n'admettait qu'un député pîit manifester une opinion ayant une apparence de contradiction avec le serment auquel il avait été astreint. On les aurait bien étonnés l'un et l'autre si on leur avait dit qu'un jour la République A'ictorieuse et débonnaire laisserait ses ennemis les plus acharnés proclamer hautement, au sein même du parlement, leurs préférences politiques.
Les débuts La discussion de cette adresse servit aux débuts ora-
toires d'un de nos plus grands écrivains. La gloire littéraire ne suffisait pas à M. de Lamartine. Un homme ayant le sentiment des besoins et des grandeurs de son pays était tenu, selon lui, de mettre son intelligence à son service. C'était non seulement un droit, mais un devoir à ses yeux. Il voulut, comme M. de Chateaubriand, joindre aux lauriers de la poésie les triomphes de la tribune. Dès l'année 1831 , il s'était présenté simultanément aux électeurs de Dunkerque et de Toulon. Cette double candidature lui avait même attiré une attaque violente de la part du poète Barthélémy, dont la verve satirique s'était, depuis, tout à coup éteinte sous une avalanche tombée des fonds secrets. Poète, attaqué par un poète, M. de Lamartine répondit par d'admirables strophes, mais il n'en échoua pas moins. Pour se consoler de ce premier mécompte électoral, il s'était embarqué pour l'Orient, où il voyagea en prince, suivi d'une brillante escorte. Ce fut du fond de l'Asie Mineure qu'il apprit un jour que, dans une élection partielle, les électeurs du Nord, se ravisant, l'avaient investi d'un mandat législatif.
Revenant d'Orient, M. de Lamartine semblait avoir toute la compétence nécessaire pour traiter la question
ANNÉK 18.3i. CHAPITRE SEPTIÈME. 4.53
orientale. D'après son passé, on aurait pu le croire inva- .lANvinu is! riablement attaché à la dynastie déchue; mais, au début de son discours, il fit acte d'adhésion à la monarchie de Juillet, en payant, suivant sa propre expression, un tribut impartial d'éloges au gouvernement. Il le félicita, dans son style brillant et imagé, d'avoir organisé une armée digne de la France, d'avoir amélioré par l'instruction le sort des classes inférieures, d'avoir puissamment secondé le progrès industriel et accompli dignement l'œuvre de la paix. On trouva, généralement, que le poète s'était montré beaucoup trop optimiste. Nous le verrons plus tard se donner un démenti sanglant, et devenir l'ennemi implacable de cette dynastie, dont il était alors un des soutiens dévoués.
Il reprocha au projet d'adresse d'enchaîner l'avenir sur la question d'Orient, en réclamant le maintien de la situation actuelle. L'empire ottoman étant en pleine décadence, M. de Lamartine aurait voulu qu'un nouveau système européen naquît de sa décomposition, et il posa les bases d'un protectorat général et collectif de l'Occident sur l'Orient, organisé de telle sorte qu'il ne fût permis à aucune puissance européenne d'intervenir isolément dans les affaires de la Turquie. Cette solution delà question d'Orient eût nécessairement amené, à l'en croire, celle de toutes les autres questions pendantes, que la France avait à cœur de résoudre. Ainsi, elle eût brisé le joug impatiemment supporté des traités de Vienne, ressuscité peut-être l'ombre sanglante de la Pologne. Nous respirions mal à l'aise dans nos limites trop restreintes; elle eût permis de faire une repartition plus large de territoires et de nationalités, et d'écarter du cœur de la France des frontières trop rapprochées. C'était là assurément une brillante et séduisante perspective; aussi une longue agitation succéda-t-elle au discours de M. de Lamartine. Mais la Chambre, plus prosaïque, se
Janvieu 1834.
Jl. Dupiu combat la légitimité
et la république.
Lui Bui' l'orgaiiisatiuii
du département de la Seine
et de la
municipalité
do Paris.
•454 HISTOIRE DU RÈG.NE DE LOUIS-PHILIPPE, aaniîe 1834,
(lit sans doute que c'était un rêve de poète, et elle s'en tint à la rédaction de sa commission.
Au moment où l'on était arrivé au terme de la discussion do cette adresse si laborieusement enfantée, M. Dupin crut devoir descendre de son fauteuil de président pour dire leur fait à la légitimité et à la république. Il voyait un accord entre ces deux partis pour changer et détruire le régime existant; les légitimistes voulant traverser la république, dans laquelle, prétendaient-ils, on ne pourrait pas s'arrêter, pour arriver à la légitimité dans la personne de Henri Y ; les républicains conspirant l'établissement définitif de la démocratie. Pour lui, il ne voyait, en deliors de ce qui existait, que l'avenir le plus affreux pour la patrie. Le peuple, assurait-il, avait fait acte de souveraineté en 1830, en substituant le gouvernement actuel à celui de la légitimité. Or M. Dupin en imposait sciemment à la vérité ; le pays n'avait pas été consulté. Les députés sans mandat qui s'étaient arrogé le droit d'olfrir la couronne à Louis-Philippe avaient reculé devant cette consultation de la France. M. d'Argenson avait donc mille fois raison contre le légiste attitré de la maison d'Orléans. C'est bien pourquoi la dynastie nouvelle portait en elle un germe de mort ; tous les sophismes de M. Dupin ne pouvaient remédier au vice radical de son origine; elle était sans racines dans la nation, et elle tombera avec une facilité surprenante, n'ayant pour elle ni la force qui vient de la consécration du temps, ni le droit qui naît de la souveraineté nationale. Cette adresse fut remise le 10 janvier entre les mains du roi, qui l'accueillit avec une satisfaction visible. Trois jours après, la Chambre commença la discussion d'une loi de la plus haute importance; il s'agissait de l'organisation du département de la Seine et de la municipalité parisienne. Ni le département de la Seine, ni la ville de Paris, eu égard à leur situation exceptionnelle, n'avaient
été compris dans les lois départementale et municipale Janvieh ihji. votées l'année précédente. La Révolution, à son début, les avait soumis tous deux au droit commun dans la plus largo mesure possible. Mais l'état d'exception, où se trouvait encore la ville de Paris en 1830, était antérieur au 18 brumaire. Ce n'est donc pas, comme on le croit généralement, Bonaparte qui l'avait créé. Les franchises municipales de Paris avaient entièrement sombré dans le grand naufrage de Thermidor. Le législateur de pluviôse an VIII ne fit que régulariser et codifier, en quelque sorte, le despotisme administratif auquel la capitale de la République était condamnée depuis six ans.
Chose assurément bizarre ! ce sont les partis extrêmes de droite et de gauche qui, sous prétexte que la commune de Paris est plus riche, plus étendue et plus peuplée que les autres communes de France, veulent la tenir en dehors des règles du droit commun ; les uns lui refusant les franchises dont jouissent les moindres bourgades, les autres l'enrichissant d'immunités et de privilèges dont ne leur paraissent pas dignes les cités ordinaires. Les uns et les autres sont dans la plus injustifiable des erreurs. Au point de vue strictement conmiunal, il n'y a aucune raison plausible pour que Paris n'ait pas exactement les mêmes droits que les autres communes de France. Quant au reste, le pouvoir central y ayant son siège, il est naturel qu'il y exerce lui-même les droits qui lui appartiennent, droits qu'il délègue ailleurs à des agents communaux qui le représentent. Que d'embarras, de contlits et de difficultés seraient évités, si chacun comprenait cette vérité si simple !
Quoi qu'il en soit, il y avait près de quarante ans que l'administration municipale de la ville de Paris était entièrement à la discrétion du pouvoir exécutif, quand le gouvernement de Louis-Philippe, se conformant tant bien que mal aux promesses de Juillet, se décida à allé-
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jjtNVJEii .i83i. ger le joug qui pesait sur elle et à la ramener au système (Uectif. Beaucoup de gens timorés, qu'effrayait le souvenir de la Commune révolutionnaire, conservaient pour ■ce dernier système une instinctive répulsion. Il triompha néanmoins, et le principe de l'élection l'emporta à une imposante majorité.
Les électeurs municipaux et départementaux — car le conseil municipal devait être en même temps départemental, moyennant l'adjonction de huit conseillers suburbains — se composaient des électeurs politiques, auxquels on adjoignit les officiers de terre et de mer en retraite jouissant d'une pension déterminée; des magistrats des cours et tribunaux ; des membres de l'Institut et autres sociétés savantes reconnues par le roi; des avocats au conseil d'Etat et à la cour de cassation ; des notaires, avoués et avocats inscrits depuis un certain nombre d'années; des docteurs et licenciés des facultés •de droit, de médecine, des sciences et des lettres, etc. L'électoral municipal, comme on le voit, était beaucoup plus étendu que l'électorat politique; il renfermait ce qu'on appelait les capacités, dont on ne cessera de réclamer avec insistance l'adjonction à l'électorat politique.
Le corps municipal de Paris comprenait le préfet de la Seine, le préfet de police, les maires, les adjoints et les conseillers nommés par la ville de Paris. Il y avait pour chacun des douze arrondissements, dont se composait alors la ville, un maire et deux adjoints, choisis :par le roi sur une liste de douze candidats désignés par les électeurs de l'arrondissement. Le conseil municipal ■était formé des trente-six membres nommés à raison de trois par arrondissement pour faire partie du conseil général. Chaque année, le roi choisissait parmi les membres du conseil municipal le président et le viceprésident de ce conseil, auquel on réservait le choix
ANNÉE 183^1. CllÂl'lTRE SEPTII'ME. 'i')" I
Je son secrétaire. Le préfet de la Seine et le préfet de jA.NviKn I834. i police pouvaient assister aux séances du conseil muni- 1
oipal, et ils y avaient voix consultative.
Telle fut, dans son ensemble, cette loi départementale •et municipale, particulière à Paris et au département de la Seine (1). Assurément ce n'était pas encore là l'idéal .républicain; mais elle n'en réalisait pas moins un immense progrès sur la législation précédente. Tout dé- ^ pendait maintenant des attributions dont ce conseil serait | investi . Malheureusement , la tutelle administrative •devait être maintenue, aussi étroite que par le passé, et ( les franchises municipales, nées de la Révolution de Juillet, ne seront qu'une pure fiction. ]
La Chambre sortait à peine des discussions de cette loi départementale et municipale qu'un incident parlementaire, suivi d'un dénouement tragique, causait dans le pays une profonde émotion.
Le 25 janvier 1834, un député de la gauche, M. La- L'interpella- ' a'abit, interpellait le ministre de la suerre au sujet de la ^"^"^ ^'^
. . ' . " . ■• . .'\l. Laraliit. '
.aiomination de deux officiers de marine comme lieute- ]
nants dans un régiment d'artillerie en garnison à Stras- 1
bourg. Les officiers de plusieurs régiments d'artillerie, )
^considérant cette nomination comme contraire aux règles de l'avancement, avaient adressé aux deux offi- j
■ ciers nouvellement promus des lettres collectives pour i
les inviter à quitter le corps de l'artillerie. A la suite de cet acte, quelques-uns d'entre eux furent incarcérés, et ,
ils étaient à la veille de passer devant un conseil de guerre pour insubordination. Ancien officier d'artillerie ■
lui-même, M. Larabit s'était fait l'organe de leurs plaintes. Le maréchal Soult soutint la parfaite légalité de la mesure. « Dans tous les cas, ajouta-t-il, un militaire
(1) Retardée par les lenteurs de la Chambre des pairs, qui ne s'en -occupa qu'en mars, cette loi fut promulguée le 23 avril 1834, pour être mise à exécution avant le 1" janvier 1835. ,
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Janvier 1834. doit obéii* avaiit lout. » M. Larabit, à tort ou à raison, contestait cette théorie de l'obéissance passive, quand une voix s'écria : « On obéit d'abord ! » Cette voix, c'était celle du général Bageaud, revenu de la citadelle de Blaye, depuis la mise en liberté de la duchesse deBerry. A quoi M. Dulong, député de la gauche, riposta au milieu du bruit : « Faut-il obéir jusqu'à se faire geôlier? » Une explication immédiate s'ensuivit entre MM. Bugeaud et Dulong, explication dont le général se montra satisfait. L'affaire paraissait donc terminée, quand la façon dont une feuille ministérielle, le Journal des Débats, reproduisit l'incident, raviva la querelle, et rendit, pour ainsi dire, une rencontre inévitable.
Mais avant d'en retracer les péripéties, il est bon de dire quels étaient les adversaires qu'une expression malsonnante allait amener sur le terrain.
Le fiénérai Le général Bugeaud était petit-fils d'un ouvrier for-
Bugeaud gerou, comuie il s'en est vanté lui-même, après 1830,
M. Dulong. dans une lettre adressée au National et à la Tribune. Son père, il est vrai, devenu riche, avait pris le titre de marquis de la Piconnerie, titre dont plus lard il ne inanqua pas de se targuer lui-même à l'occasion. Entré à vingt ans, connue vélite, dans les grenadiers de la garde impériale, il avait vaillamment fait son devoir de soldat, et il était arrivé au grade de colonel lors de la chute de l'Empire. Tenu à l'écart par la Restauration malgré ses ofi'resde service, il se retira dans sa propriété d'Excideuil, où il se livra entièrement à l'agriculture, tout en faisant une opposition discrète au gouvernement qui l'avait dédaigné. La monarchie de Louis-Philippe, dont il salua l'avènement avec enthousiasme, lui rouvrit les rangs de l'armée et le nomma maréchal de camp. Bugeaud avait alors quarante-cinq ans. Envoyé à la Chambre des députés par ses concitoyens de la Dordogne, il ne tarda pas à s'y faire remarquer comme un
ANNÉE 1834. CIIÂPlTltE SEPTIÈME. ^t59
des défenseurs les plus résolus de la politique ministé- Ja>\ iKn i83'i. rielle. Il parlait de tout avec une jactance imperturbable. Plus d'une fois, il excita l'hilarité bruyante de la Chambre par ses excentricités triviales et sa faconde soldatesque. Prêt à tout pour capter la faveur de la cour, il avait accepté, sans hésitation, les fonctions de gouverneur de la citadelle de Blaye au moment où la duchesse de Berry y avait été renfermée. Sans doute il n'y avait là rien d'incompatible avec l'honneur; mais il n'y en eut pas moins une surprise générale de voir un membre de la Chambre des députés, un maréchal de camp accepter ces fonctions dans les circonstances où elles étaient offertes. Il n'était peut-être pas en France un seul général, hormis lui, qui ne les eût trouvées audessous de sa dignité. Et lui-même considéra comme une suprême injure le reproche qu'on lui fit de les avoir acceptées.
Plus jeune de quelques années, M. Dulong était né à Pacy-sur-Eure en 1792, l'année où la République avait été proclamée en France. Entré dans la magistrature en 1814, il y avait renoncé lors du retour des Bourbons. Il se fît inscrire au barreau, où il lutta courageusement, durant toute la Restauration, avec Barthe, Méri- Ihou et autres, pour la défense des libertés publiques. Au lendemain de la Révolution de 1830, il entra au ministère de la justice avec son parent Dupont (de l'Eure), auquel l'attachait une affection profonde. Nommé député par le département de l'Eure en 1833, il était allé s'asseoir sur les bancs de l'opposition, à côté de Dupont (de l'Eure), dont il partageait les opinions. Comme lui, il ne pouvait pardonner à la monarchie de Juillet d'avoir si complètement déserté les principes au nom desquels elle avait été fondée. M. Barthe, devenu ministre de la justice, s'était empressé de le bannir du ministère, où il remplissait avec autant de probité que de distinction la
460 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 183 i.
Janvikr 1834. place de chef de division. C'était une manière de reconnaître l'immense service dont il lui était redevable. En effet, l'ancien carbonaro de la Restauration, nommé, tout au commencement du mois d'août 1831, procureur du roi à Paris par Dupont (de l'Eure), ne s'était pas trouvé satisfait de cette position, trop précaire à ses yeux, et il avait sollicité, avec les plus vives instances, une présidence de chambre à la cour royale de Paris. Comme Dupont (de l'Eure) se montrait peu disposé à déférer à une demande qu'il ne trouvait pas justifiée, M. Barthe s'adressa à son ancien confrère Dulong, dont il connaissait toute l'influence sur le ministre. M. Dulong- insista tellement pour lui faire obtenir cette présidence, objet de ses vœux ardents, que Dupont (de l'Eure) finit par céder. M. Barthe ne trouva rien de mieux, pour témoigner sa gratitude à M. Dulong, que de le destituer, sous prétexte quil était député de l'opposition.
Le duel du Ni le Moniteur ni les autres journaux de l'époque,
général g^^f le Journal des Débats^ n'avaient rapporté les paroles
et de échappées à M. Dulong au milieu du bruit. Seulement,
M. Duidiig. \.^^ feuille officieuse les reproduisit en les aggravant. « Faut-il donc obéir jusqu'à se faire geôlier, jusqu'à l'ignominie? » De nouvelles explications furent alors demandées par le général Bugeaud à M. Dulong, qui se mit à sa disposition, et prit pour témoins le général Bachelu et le colonel Desaix. Il fut convenu que M. Dulong adresserait au Journal des Débats^ pour être publiée dans son numéro du 28, une lettre où il démentirait l'expression si fatalement ajoutée par ce journal. Mais les feuilles de la cour semblaient s'être donné le mot pour empêcher cette malheureuse affaire de se terminer amiablement à la satisfaction des deux adversaires. Le Bulletin ministériel du 27 publia une note où il était dit que le gchiéral Bugeaud avait exigé de M. Dulong une lettre de rétractation, qui paraîtrait le lende-
ANisKiî 1834. CHAPITRE SEPTIÈME. 4.61
main dans les Débats. D'où venait cette note? Avait-elle Janvier 1834. été communiquée, contrairement aux convenances les plus él(''nientaires, par MM. de Rumigny et Lamy, témoins du général Bugxuiud? Beaucoup de personnes le crurent. Toujours est-il que M. Dulong, craignant qu'on ne soupçonnât son courage, refusa de laisser insérer une lettre que l'on prétendait avoir été exigée de lui, et il constitua deux nouveaux témoins, MM. Georges de Lafayette et César Bacot, tous deux députés.
Deux entrevues eurent lieu dans la journée du 28, auxquelles assista Armand Carrel, qui fit tous ses efforts pour dénouer pacifiquement l'affaire. Mais les exigences des témoins du général rendirent toute conciliation impossible. Rendez-vous fut pris pour le lendemain 29 janvier au bois de Boulogne. L'arme choisie était le pistolet. Les deux adversaires furent placés à quarante pas de distance, avec faculté de marcher l'un sur l'autre en s'ajustant. Ils avaient à peine fait quelques pas que le général tira. Le malheureux Dulong tomba comme foudroyé ; la balle lui-avait fracassé le crâne. Il ne mourut pourtant que le lendemain, mais sans avoir repris connaissance.
Cet événement tragique souleva dans Paris une véri- Emotion
!•! 1 TT111 -t causée par
table consternation et de violentes colères. Un bal devait la mort avoir lieu le soir ciiez le président de la Chambre; il fut <lc Dulong. décommandé dans la journée. On avait dansé la veille à la cour. Tout avait été étrange et fatal dans ce duel. Les feuilles d'opposition n'hésitèrent pas à en faire remonter la responsabilité jusqu'au roi. Sans doute c'était souverainement injuste; seulement certaines circonstances prêtaient à de fâcheuses interprétations. C'était le général de Rumigny, aide de camp du roi et familier des Tuileries, qui avait, en quelque sorte, rendu la rencontre inévitable. Lorsqu'après le combat on était allé lui réclamer la lettre de Dulong, demeurée entre ses mains,
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Janvier i83'i. il avait répondu qu'il l'avait brûlée en présence du roi. Or cette lettre, dont la non-publication avait amené la rencontre, parut ensuite dans quelques feuilles publi- (jues. Qui donc en avait autorisé l'insertion, sinon celui (jui en avait été le détenteur? De là des commentaires où la personne de Louis-Pbilippe n'était pas épargnée. Un journal satirique, la Caricature, reproduisit la scène du duel dans un dessin où l'on voyait la silhouette de Louis- Philippe derrière le général Bugeaud; cela était intilulé : La main invisible. Traduit en cour d'assises pour outrage et calomnie envers la personne royale, le gérant de la Caricature fut acquitté par le jury.
Les fuiRiaiiies Duloug était un bomme universellement estimé, un (!o Duloiig. esprit d'une inflexible droiture, énergique et modéré à la fois, une nature d'élite, à laquelle ses adversaires mêmes rendaient pleine et entière justice. Ses funérailles eurent le caractère d'un deuil public. Une foule immense accompagna ses restes au champ du repos, et l'on put craindre un moment de voir se renouveler les scènes qui s'étaient produites à l'enterrement du général Lamarquc. Il n'en fut rien heureusement. L'autorité avait pris, du reste, les plus grandes précautions. Il n'y eut aucun désordre, et les choses se passèrent dans un profond recueillement. Plusieurs discours touchants furent prononcés sur la fosse où allait dormir son dernier sommeil l'homme de bien dont la carrière venait d'être si prématurément brisée. Une émotion singulière s'empara de l'assistance à ces paroles prophétiques d'Armand Carrel : « La terre est désolée quand un homme à la fleur de l'âge, plein de sentiments bienveillants et de talents utiles, est retranché du nombre des vivants par la balle dont un malheureux point d'honneur s'est servi. » Qui eût dit qu'à deux ans de là celui qui s'exprimait ainsi tomberait, à son toui-, frappé par un coup semblable?
La balle qui avait tué Dulong avait atteint au cœur FÉvRrnii isu. son ami le plus intime, le vénérable Dupont (de l'Eure). i.;i d.Miiissiou Désespéré, celui-ci écrivit, le 2 février, au président do ' '' ig'^i^"*^ ^^ la Chambre pour donner sa démission, ne pouvant se faire à l'idée de retrouver vide la place du cher absent. Le président Dupin se contentait de faire mention de la démission de M. Dupont (de l'Eure). Il fallut l'énergique réclamation de M. Garnier-Pagès et un vote de la Chambre pour le contraindre à donner connaissance de la lettre entière. Pourquoi donc M. Diipin tenait-il si peu à en faire confidence au public? Ah! c est qu'il y était dit quelques vérités dures au gouvernement de Louis- Philippe : « Il est un autre motif qui me détermine à quitter la Chambre des députés. Depuis longtemps j'en avais pris la résolution en voyant le gouvernement et les Chambres, oubliant leur commune origine, s'éloigner de la Révolution de Juillet, en méconnaître les principes, en répudier les auteurs et les soutiens naturels, revenir, au contraire, avec une inconcevable prédilection, aux traditions et aux hommes de la Restauration. Demandons-nous, la main sur la conscience, si c'est bien là ce que nous avait promis la Révolution de Juillet, et si elle-même est autre chose aujourd'hui qu'un vieux souvenir historique, que se rappellent, le moins qu'ils peuvent, ceux qui en profitent le plus... » Il voyait dans cet état de choses un danger, d'autant plus grave pour le pays, qu'il n'était ni dans la volonté du gouvernement ni au pouvoir de la Chambre actuelle de le conjurer.
Exilé volontaire de la scène politique, Dupont (de l'Eure) allait assister en spectateur attristé et découragé, non seulement aux luttes incessantes entre le principe d'autorité et le principe de liberté, mais encore aux batailles parlementaires, parfois scandaleuses, que se livreront entre eux, pour la possession du pou-
publics.
464 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1834..
FiiviuEu 1834. voir, Ics partisans les plus acharnés du système inauguré par Casimir Périer.
La loi sur « La légalité nous tue ! » s'était écrié à la Chambre,
^''!.,M-!!.""' tlans la séance du 23 mars 1833, M. Viennet, un des familiers du château, et il avait engagé les ministres à préparer des lois plus fortes, plus efficaces, pour réprimer les factions. On a vu l'autorité désarmée devant les crieurs publics. Depuis l'audacieux défi de M. Rodde,. des légions de crieurs avaient envahi la place publique,, inondé les rues et distribué pèle-mèle les productions les plus obscènes et les appels les plus violents à l'insurrection (1). Evidemment il y avait là un abus grave à réprimer. Il s'agissait seulement de ne pas aller d'un excès à un autre, et surtout de ne pas tomber dans l'arbitraire.
Pour réprimer avec plus d'efficacité les brigandages de la chouannerie, la Chambre vota dans le courant de février l'augmentation de l'effectif de la gendarmerie^ au milievi de discussions où M. de Lamartine, revenant un instant à ses anciennes préférences, s'était plu à parler des guerres de la Vendée beaucoup plus en poète qu'en historien et en homme d'Etat. Peu après, elle adopta, après de longs et tumultueux débats, une loi qui assujettissait à la formalité de l'autorisation préalable la vente de tout écrit colporté par les crieurs publics.
Les orateurs de l'opposition, MM. Garnier-Pagès,, Glais-Bizoin, Anglade et Auguis, notamment, avaient critiqué cette loi avec beaucoup de vivacité, parce qu'ils y voyaient une porte toute grande ouverte à
(1) Louis Blauc a éci'it : « Les crieurs lancés sur les places et dans les rues par les ennemis du pouvoir ne furent souvent que des colporteurs de scandale, que les hérauts d'armes de l'émeute. Dans les libeUes qu'ils distribuaient, la mauvaise foi des attaques le disputa plus d'une fois à la grossièreté du langage et à je ne sais quelle flagornerie démagogique. » Histoire de dix ans, t. IV, p. 211.
l'arbitraire et de nouvelles entraves à la liberté de la février 1834. presse. Ils auraient voulu que les journaux et écrits périodiques, soumis au cautionnement, fussent dispensés de l'autorisation préalable. Mais cette proposition avait été rejelée après une épreuve douteuse. Il en était résulté dans l'opinion une certaine irritation qui se traduisit par des troubles assez graves lors de la mise en vigueur de la loi.
Les feuilles frappées de mort par la loi nouvelle no Troubles à i-, TA, .<•• J.1 T l'occasiou de
voulaient pas disparaître sans protestation, et, le cii- lexécution de
mancbe 23 février, les intéressés tentèrent de renou- la loi sur les vêler, sur la place de la Bourse, la scène qui avait si bien publics. réussi à M. Rodde, le gérant du Bo7i sens. On avait annoncé d'avance la distribution de ces écrits, et une foule énorme, avide d'émotions, s'était portée sur la place de la Bourse. Mais, cette fois, la police n'usa pas de la même tolérance. Au moment où la distribution commençait, une nuée d'agents, les uns en uniforme, les autres en bourgeois, sortirent du palais de la Bourse et se ruèrent avec une certaine brutalité sur la foule houleuse répandue sur la place. Il s'ensuivit une panique, une bagarre dans laquelle des promeneurs paisibles se trouvèrent quelque peu maltraités. Des femmes, des enfants, tombèrent en fuyant, et furent foulés aux pieds. Il y eut un certain nombre de blessés. Aussi M. de Salverte crut-il devoir demander compte au gouvernement de la violence apportée dans la répression d'une manifestation qui avait gardé un caractère tout pacifique. Mais les feuilles hostiles, en exagérant le mal à plaisir, ôtèrent beaucoup de portée à l'interpellation. M. Odilon Barrot se borna à insister pour que désormais l'administration n'employât que des agents revêtus de leurs costumes dans la repression des perturbateurs. D'ailleurs une enquête judiciaire avait été ouverte sur les faits dénoncés, et, sur la proposition même de I. 30
■466 IllSTOlRE DU RÈGNB: DE LOUIS-PHILIPPE, année lS:Ji.
iKVMiKit isvi. M. Laffilte, M. de Salverte retira une proposition d'enquête parlementaire qu'il avait déposée.
CoïKiauiiiatiou Quelques jours après ces scènes de désordre, M, Cabet comparaissait de nouveau devant la cour d'assises de la Seine, sous la prévention d'offense à la personne du roi. C'était le 8 février que la Chambre avait accordé l'autorisation de le poursuivre ; le 28, il avait à répondre des faits qui lui étaient reprochés. Une aftluence prodigieuse encombrait le prétoire de la cour et les corridors adjacents. De nombreuses dames, côte à côte avec des avocats en robe, garnissaient les bancs réservés d'ordinaire aux accusés. Aux abords de la cour l'autorité avait déployé un grand appareil militaire, comme si elle eût appréhendé quelque manifestation républicaine.
Deux articles de M. Cabet, parus au mois de janvier, dans son journal le Populaire, avaient été incriminés. L'un était intitulé La république est dans la Chambre; l'autre. Crimes des rois contre Hiumanité. Ils n'étaient ni plus ni moins violents que ceux pour lesquels il avait été, quelques mois auparavant, l'objet d'une poursuite suivie d'un acquittement. « La cause de tout le mal, était-il dit dans le premier, est dans Louis-Philippe,
dans son immuable pensée, dans son système Voilà
ce qui rend républicains tous les hommes généreux et clairvoyants. »Dans le second, M. Cabet montrait Louis- Philippe foulant aux pieds les vœux de la France entière, persistant dans un système contre-révolutionnaire et antinational, s'alliant avec les rois contre les peuples, et traitant les Français comme Ferdinand YII avait traité les Espagnols, don Miguel les Portugais et le czar Nicolas la Pologne.
M. Cabet avait fait assigner, comme témoins, le général Lafayette, MM. Arago, Dupont (de l'Eure), Laffitte, Odilon Barrot et Bérard. Le procureur général Persil s'op-
posa énergiquement à leur audition, et il soutint l'accu- i'Kvmm isa't. sation avec l'énergie et l'àpreté qui lui étaient propres. Cabet avait pour défenseur un des avocats les plus distingués de l'époque, M" Marie, qui prétendit, un peu judaïquement, que son client n'avait pas attaqué la personne du roi, mais son système. M. Garnier-Pagès parla ensuite avec une grande éloquence en faveur du prévenu, son collègue et son ami. Enfin M. Cabet prit également la parole, et, dans une improvisation ardente, il affirma qu'il n'avait agi que dans l'intérêt de sa patrie, dont il voudrait conjurer les périls au prix de son sang.
Mais toute cette éloquence fut déployée en pure perte ; cette fois, le jury ne se montra pas favorable à la défense. Déclaré coupable d'ofTense envers le roi, M. Cabet fut condamné à deux ans de prison, à 4,000 francs d'amende, et à l'interdiction de ses droits civiques pendant deux ans. Une longue agitation suivit le prononcé de cet arrêt, sans donner lieu à aucun désordre.
Cette condamnation était-elle de nature à mettre fin aux attaques dirigées contre le gouvernement de Louis-Philippe? La suite de cette histoire prouvera le contraire. La monarchie n'est pas capable de supporter la somme de libertés dont on peut jouir en république. Et nous en avons bien la preuve de nos jours. Quel est le gouvernement monarchique qui pourrait résister six mois à la violence des attaques dont la République est l'objet, et qu'elle laisse passer calme, indifférente, pleine de confiance dans le droit dont elle est la représentation.
La monarchie de Juillet sentait bien à quels périls La loi coutn incessants elle était exposée. Elle avait d'autant plus à ,^ssociaUoIl'A craindre de la liberté qu'elle en avait déserté les principes. Elle songeait donc à la restreindre le plus possible. Dans la séance du 24 février, un de ses partisans • les plus dévoués, M. Augustin Giraud, demanda au mi-
Débats orageux
de la loi sur les
«associations.
468 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, anmîe 18-34.
nistère s'il était en mesure d'opposer une digue aux passions et aux factions qui semblaient déborder de toutes parts. La réponse ne se fit pas attendre. Le lendemain, le garde des sceaux, M. Barthe, déposait un projet de loi contre les associations.
S'il est une liberté nécessaire, primordiale, qui devrait être à jamais sacrée parmi les hommes, c'est assurément celle des associations. Que l'on poursuive les faits délictueux pouvant résulter d'une association, cela est tout naturel; mais que l'on proscrive l'association elle-même pour prévenir ces faits délictueux, c'est le comble de l'absurde et de l'iniquité. C'est pourtant ce qu'avait fait la monarchie, comme si elle eût tenu à montrer que son existence n'était possible qu'à la condition de violer l'une des libertés les plus essentielles à l'homme.
L'article 291 du code pénal proscrivait toute association non autorisée déplus de vingt personnes. Les associations, il est vrai, y échappaient parfois en se divisant en sections ne dépassant pas le nombre légal. La Restauration s'était contentée de cette législation qui lui avait été léguée par l'Empire ; le gouvernement de Louis-Philippe ne la trouva pas suffisante. La loi nouvelle ne tenait aucun compte de la division en sections ; elle frappait les simples associés aussi bien que les chefs des associations, aggravait les peines, et livrait aux tribunaux correctionnels la connaissance des contraventions dont elles pourraient être l'objet. Et le gouvernement fit à la Chambre cette grave déclaration, qu'il ne croyait pas pouvoir maintenir l'ordre public si ses propositions n'étaient pas adoptées.
Aussi la discussion, commencée le 11 mars, prit-elle, dès le début , un caractère orageux. Après avoir rappelé que l'association était l'agent le plus actif et le plus efficace des progrès de l'humanité, M. de Ludre, qui
AiNNÉK 1834. CHAPITRE SEPTIÈME. 469
parla le premier, reprocha au gouvernement de renier m.vrs 1834. son origine en mettant le pays en charte privée. On accusait à tort les associations d'organiser des complots et des émeutes. La Société des droits de l'homme, assurait-il, était étrangère à toute provocation. '< Si elle n'était bien décidée à attendre que la volonté de la France se manifestât, le nombre et le courage de ses membres leur permettraient peut-être de livrer bataille. » Et comme de violents murmures, partis du centre, accueillaient ces paroles menaçantes, « Elle ne fera jamais d'émeute ! )> ajouta l'orateur ; et il termina en conjurant la Chambre de repousser le projet de loi.
Cette loi, disait M. Portalis le môme jour, est anarchique, impolitique et inconstitutionnelle.
Le lendemain, le ministre de l'intérieur, M. d'Argout, en entreprit une défense violente. Elle était réclamée, dit-il, parles intérêts mêmes de la Révolution de Juillet; nécessaire à la paix des familles, au repos de la garde nationale et au bien-être des ouvriers. M. Pages (de l'Ariège) ne crut pouvoir mieux lui répondre qu'en mettant les trois principaux ministres du cabinet en contradiction avec eux-mêmes. Il montra le duc de Broglie contribuant à la fondation de la Société des amis de la presse^ et lui ouvrant son hôtel ; M. Guizot acceptant la direction de la Société aide-toi^ le ciel t'aidera^ et M. Barthe participant, comme associé, à la Société des carbonari. C'était sous la Restauration, il est vrai.
Vainement M. Guizot balbutia-t-il qu'il n'avait rien à désavouer de ce qu'il avait fait. Avec beaucoup de membres de la Chambre, il avait, disait-il, résisté pendant les dernières années de la Restauration dans l'intérêt de la liberté. Mais il avait dû changer de conduite avec le changement de système. Pitoyable excuse. Cela revenait à dire qu'il admettait les associations lorsqu'il était dans l'opposition, et qu'il les réprouvait quand il occu-
470 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année;. 1834.
.Mars 1834. pait le poiivoir. C'est l'éternelle théorie de tous les satisfaits et de tous les repus.
M. Viennet, tout dévoué à la cour, réclamait la loi sans restriction, « pour museler le tigre de l'anarchie. » M. de Lamartine, moins entier dans sa récente ferveur orléaniste, la voulait seulement temporaire, comme une loi de circonstance. Encore en demandait-il l'adoucissement. En revanche, M. Mérilhou, l'un des amis de la première heure de la monarchie de Juillet, déclara hautement, comme M. de Sade, que la situation du pays ne justifiait nullement la demande de mesures coercitives contre les associations. On vit même des libéraux très pâles, M. Bérenger par exemple, revendiquer la liberté absolue des associations, en réservant seulement à l'autorité le droit d'assister à leurs réunions et de les dissoudre au besoin. Puis vint M. Odilon Barrot, qui rappela que le droit d'association avait été garanti par la Charte. « Avant votre loi, s"écria-t-il, il n'en existait pas une au monde qui eût fait cette insulte à la raison, à la civilisation humaine de dire que le droit d'association n'existe pas dans une société. »
Le cyuisiue Et ce lie furent pas seulement les libéraux plus ou moins avancés et les républicains de la Chambre qui prirent à partie les ministres assez oublieux de leur passé pour renier aujourd'hui ce droit d'association qui leur avait permis, à une autre époque, de figurer parmi les défenseurs de la liberté. Berryer rappela, à son tour, non sans quelque fierté, que, durant quinze années, la Restauration, comme l'Empire, s'était inclinée devant le principe de ce droit primordial, antérieur et supérieur à toute constitution. MM. de Broglie, Barthe et Guizot avaient fait en même temps le procès aux légitimistes et aux républicains. M. Guizot s'était écrié notamment qu'il y avait quelque chose d'abject et de rebutant dans les doctrines soutenues par les hotimies du parti légi-
apostasios
ji.N.NÉE 1834. CHAPITRE SEPTIÈME. ^'71
timiste ; il y voyait un mélange d'insolence aristocratique .Mars i8)4. et de cynisme révolutionnaire. Berryer releva le gant avec une hauteur superbe. Le cynisme révolutionnaire, dit-il, il le détestait à l'égal du despotisme. « Mais ce qu'il y a d'abject et de rebutant, ajouta-t-il, en désignant du geste les ministres, c'est la crédulité qu'ont eue pour vous ceux qui partagent ma conviction, qui réclament toutes les garanties que vous avez promises, qui veulent vous faire respecter les engagements contractés, que vous violez aujourd'hui. » Une indéfinissable émotion s'empara de la Chambre à ces fières paroles, sous lesquelles les ministres demeurèrent comme écrasés.
M. Berryer crut devoir reprendre la parole le 17 mars, quand vint la discussion des articles. Avec une logique impitoyable, il mit de nouveau les ministres en contradiction avec eux-mêmes. Il demanda notamment à M. Guizot comment il en était arrivé à proscrire aujourd'hui le droit d'association, lui qui voulait jadis que l'on abolît, comme contraire à la Charte, l'article 291, qui n'était que restrictif et limitatif. Et l'on venait à présent ravir à l'homme une faculté naturelle, le seul moyen d'assurer la liberté qu'on lui avait procurée ! « Yoilà, s'écria-t-il en terminant, l'état auquel vous nous avez réduits; et cela ne prouve qu'une chose, pour sortir du débat par un mot qu'on a fait retentir dans la discussion, c'est qu'il y a quelque chose de plus déplorable que le cynisme révolutionnaire, c'est le cynisme des apostasies. » Berryer quitta la tribune sur ce mot terrible.
M. Thiers s'en était sans doute senti atteint ; car ce La réponse
(. , I • • ., 1 I , 1 , de .AI. Thiers.
lut lui qui prit la parole pour repondre au puissant
orateur légitimiste. Doué d'un merveilleux talent d'improvisation, il tint, durant deux heures, la Chambre sous le charme de sa parole. Mais si ses sophismes furent pour quelque chose dans le vote de la loi, ils ne pouvaient rien contre la vérité éternelle. Lui aussi,
472 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PIIILIPPE. annke 1834.
Mars 1834. apostat de la liberté, il vint brûler ce qu'il avait adoré. Il convint, plus ou moins franchement, que tout était arbitraire dans la loi nouvelle ; seulement, sans cet arbitraire, tout était perdu selon lui. Mais c'était là précisément ce qu'avaient dit les ministres de Charles X, en soumettant à sa signature les fatales ordonnances. Estce que l'arbitraire les avait sauvés? Pas plus que la loi sur les associations ne devait sauver le gouvernement de Louis-Philippe. Quoi! parce qu'il y avait un parti qui, sous prétexte de souveraineté populaire, voulait à chaque instant modifier la Charte ; parce que les ultraroyalistes demandaient chaque jour le changement de la loi électorale; parce que d'autres réclamaient la liberté des associations secrètes, il fallait interdire aux hommes de s'associer entre eux s'ils n'y étaient autorisés par un acte de bon plaisir! Comment un esprit aussi fin que celui de M. Thiers ne voyait-il pas que le meilleur moyen de développer les sociétés secrètes était de proscrire celles qui fonctionnaient au grand jour? Il ne contestait pas au pays le droit d'association ; non ; il s'agissait seulement d'en régler l'exercice. Et, sous prétexte de réglementer ce droit, on le supprimait virtuellement. Jamais casuiste retors ne s'était servi d'arguments plus captieux. Et M. Thiers se prévalait de sa fidélité aux principes de la Révolution française ! Quelle ironie ! Il lui fallait la loi tout entière, sans restriction ; son triomphe fut complet.
Le vote de Qucques-uiis des membres les plus modérés, connus
par leur dévouement à la monarchie de Juillet, essayèrent vainement de tempérer la rigueur de la loi nouvelle; rien n'y fit. Associations littéraires et scientifiques; associations industrielles; associations de bieniaisance et de charité ; associations religieuses ou politiques, tout devait passer sous les fourches caudines du pouvoir. Un vent de réaction soufflait sur la Cham-
la loi.
bre. Les orateurs du centre, MM. Bérenger, Mcrilhou et quelques autres, ne réussirent pas mieux à défendre la liberté des associations que MM. de Salverte, Mauguin, Odilon Barrot, Yoyer d'Argenson et de Corcelles. Cependant rarement plus de talent fut employé à servir la cause du droit que dans cette longue et mémorable discussion.
Elle donna lieu à quelques scènes singulièrement émouvantes, témoin celle-ci : M. Berryer venait de reprendre la parole pour la troisième fois, quand le général Bugeaud lui cria avec une brutalité de caserne : « Vous ne devriez pas être ici, vous! »
Le président réprima par un énergique rappel à l'ordre cette injurieuse apostrophe. Ce n'était pas suffisant. M. Berryer s'en vengea lui-même par un mot accablant : (( Il ne s'agit pas ici du droit d'être dans la Chambre ni de la manière dont on peut en sortir... » Cette allusion à la mort récente du malheureux Dulong causa une sensation profonde. Le général resta muet.
Un député de l'a gauche,' M. Glais-Bizoin, se fit également rappeler à l'ordre, pour un tout autre motif. Il avait proposé un amendement tendant à dispenser de l'autorisation les sociétés littéraires et scientifiques. Mais c'était un prétexte pour flageller à bras raccourcis le gouvernement de Louis-Philippe. Son discours sarcastique arracha aux ministres de véritables cris de douleur. « Depuis l'ouverture de cette discussion, dit-il, le banc ministériel ressemble à un pilori. » Rappelé à l'ordre, pour avoir dénoncé l'effronterie de la loi, il se vit retirer la parole, et il quitta la tribune satisfait d'avoir flétri publiquement une loi qu'il considérait comme une loi de passion et de AÙolence.
Le ministère n'en triompha pas moins. Le 23 mars, 245 voix colitre 134, sur 400 votants, se prononcèrent en faveurdu projet de loi. Il y avait là une minorité
Mars 1834.
.M.M. Bugeaud
et Glais-Bizoin
rappelés
à l'ordre;.
4/4 HISTOIRE DU REGNE DE LOUIS-PIIILIPPE. année 1834.
AviiiL isri. imposante, et le pays lui sut un gré infini de l'énergie avec laquelle elle avait défendu la liberté d'association.
Vote La Chambre des pairs n'y mit pas tant de façons. Il
*^par ' ^"^ suffit de deux jours pour discuter la nouvelle loi, la Chambre contre laquelle une seule voix éleva des objections sé- <o^p.ui>. rieuses; ce fut la voix du vicomte Dubouchage, qui reproduisit contre elle toutes les accusations dont elle avait été l'objet, et la qualifia d'imprudente et d'inconstitutionnelle. Elle n'en fut pas moins adoptée, dans la séance du 9 avril, par 127 voix contre 22. En restreignant un droit naturel, en confisquant l'une des libertés les plus indispensables à l'homme, cette loi de combat contre les associations empêchera-t-elle au moins le retour des insurrections, comme se l'imaginaient ses auteurs? Nullement, hélas! et elle ne sera pas étrangère à celles qui allaient de nouveau ensanglanter Lyon et Paris.
Modifications Mais avant d'aborder le récit des événements sombres ministéneiies q(j ^r^j^^ jg gj^j^o- français devait couler encore, il faut <iu traité des dire les modifications survenues dans le ministère. Au ?5 millions niois de juillet 1831, le gouvernement français s'était lAmérique. reconnu débiteur d'une somme de vingt-cinq millions envers les Etats-Unis d'Amérique. Cette créance provenait des dommages causés au commerce américain par les décrets de 1806 et de 1807, qui frappaient de confiscation tous les navires surpris en flagrant délit de rapports avec le commerce britannique. La Restauration, mal disposée à l'égard des Etats-Unis, s'était constamment refusée à la reconnaître; mais la monarchie de Juillet, pour se ménager l'alliance de la République américaine, s'était montrée plus accommodante. C'était le général Sébastiani, rentré depuis peu dans le cabinet, qui jadis avait signé le traité comme ministre des affaires étrangères. Vivement combattu par MM. Boissy
d'Anglas, Bignon et Berryer, le projet de loi qui AvniL 1834. autorisait le payement de ces vingt-cinq millions fut repoussé, à une faible majorité, dans la séance du l" avril, malgré les efforts de M. de Lamartine et du duc de Broglie.
Ce rejet n'était pas définitif; mais il amena la retraite momentanée du ministre des affaires étrangères, M. de Broglie, dont l'amour-propre ne put se résigner à un échec, et celle du général Sébasiiani, qui se trouvait engagé comme négociateur du traité. Il s'ensuivit une sorte de désorganisation dans le ministère. Louis-Philippe éprouva-t-il une grande joie du départ de M, de Broglie, comme on l'a prétendu? Nous ne le croyons pas, puisqu'il le reprendra avec empressement quelques mois après. Vaniteux à l'excès, ce ministre se retira de dépit; voilà tout. Il fut remplacé aux affaires étrangèrer. par l'amiral de Rigny, auquel on substitua à la marine l'amiral Jacob. M. Thiers, devenu l'homme indispensable, tout en gardant les travaux publics, reprit le ministère de l'intérieur, où M. d'Argout avait été jugé insuffisant. On donna à ce dernier, comme fiche de consolation, le gouvernement de la Banque. M. Duchatel, un ami du château, reçut le portefeuille du commerce, abandonné par M. Thiers ; enfin M. Barthe dut céder sa place, à la justice, au procureur général Persil, dont le caractère âpre et tranchant convenait à cette époque de lois d'exception. M. Barthe obtint, du reste, un dédommagement magnifique. A défaut de l'estime publique qu'il avait perdue, il eut la fortune et les honneurs, objet de ses ardentes convoitises. Il fut appelé à la première présidence de la cour des comptes, en remplacement du marquis de Barbé-Marbois, alors âgé de quatre-vingt-neuf ans, et qui survécut peu à sa disgrâce. M. Barthe fut, en outre, nommé pair de France. Il est peu d'hommes à qui le carbonarisme ait autant rapporté.
insurrection à Lyon
476 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, an.née 1834.
Avril 1834. Le ministère était à peine réorganisé qu'une insurrection formidable éclatait à Lyon.
Nouvelle Depuis Ics douloureux événements de 1832, la popu-
lation lyonnaise avait été puissamment remuée par la propagande républicaine. L'ardenl apostolat révolutionnaire de Mazzini en Italie, l'expédition du général Ramorino en Savoie, n'avaient pas peu contribué à écliaufler les esprits à Lyon, qui avait longtemps servi d'asile aux réfugiés italiens. L'insuccès des tentatives insurrectionnelles de Mazzini et de Ramorino n'avait pas refroidi l'ardeur des républicains lyonnais. Ils avaient pour organe deux journaux importants, le Précurseur, ayant pour rédacteur en chef M. Anselme Pétetin, et la Glaneitse, fondée par M. Albert. Déjà ils avaient pu passer une revue de leurs forces dans un banquet de deux mille couverts, offert à M. Garnier-Pagès. L'autorité s'ea était alarmée, et elle s'était opposée, depuis, à l'organisation d'un nouveau banquet, qui avait réuni six mille souscripteurs. Il soufllait sur la ville comme un vent d'insurrection. Aussi l'administration avait- elle pris ses mesures en conséquence. Tout semblait présager un. prochain combat.
Le malaise de la classe ouvrière, le mécontentement qu'elle en éprouvait, entretenaient au milieu d'elle une effervescence et une agitation que les passions politiques exploitèrent habilement. A la suite d'un voyage de M. Godefroy Cavaignac à Lyon, il s'était constitué un comité secret, destiné à diriger l'action du parti républicain dans cette ville. Déjà il existait, sous le nom de Société du progrès, une société publique, formée des débris de la Charbonnerie. Enfin une association des droits de l'homme s'y était récemment fondée sur le modèle de celle de Paris, et bientôt elle acquit une puissance qui rayonna sur les principales villes des départements voisins. Une fermentation extraordinaire
JVNNÉE 1834.
régnait donc dans la cité lyonnaise, et il suffisait du Avril 1834 moindre incident pour y déterminer une explosion populaire. __,,.--^
La situation vint à se compliquer d'un procès intenté à quelques mutuellistes prévenus du délit de coalition. Les mutuellistes étaient une association des chefs d'ateliers, fondée quelques années auparavant pour défendre les intérêts généraux de la classe ouvrière. Quelques fabricants ayant apporté une diminution dans le prix de la main-d'œuvre, la société mutuelliste, au mois dv février précédent, avait répondu à cette mesure en provoquant une suspension générale des travaux, détermination fatale, qui allait vouer à une misère certaine des milliers de familles.
Cependant diverses tentatives de conciliation entre patrons et ouvriers avaient abouti à une reprise du travail, et la cité jouissait du calme le plus complet, quand survint la nouvelle de la loi sur les associations. Cette loi, comme on l'a vu, ne faisait aucune distinction entre les associations industrielles ou autres et les sociétés politiques. Menacée dans son existence, l'association des mutuellistes publia dans son journal, PËcho de la fabrique, une protestation revêtue de plus de ♦
deux mille signatures, et où il était dit que les associés ne reculeraient devant aucun sacrifice pour défendre un droit qu'aucune puissance humaine ne pouvait leur enlever.
Après la reprise des travaux le parquet de Lyon, assez malavisé, avait cru devoir intenter un jDrocès à six mutuellistes, regardés comme les chefs de la coalition. Par une coïncidence fatale, l'ouverture du procès avait lieu le 5 avril, au moment où l'on venait d'apprendre le vote de la loi contre les associations. Il n'en fallut pas davantage pour mettre le feu aux poudres. De graves désordres éclatèrent aux abords du palais de
Le procès
des
mutuellistes.
478 HISTOIRE DU REGNE DE LOUIS-PilILIPPE. année 183 (.
Avril I83i. justice, et le tribunal se vit dans la nécessité de remettre l'affaire au 9 avril.
Mais, dans l'intervalle, les associations industrielles et les sociétés politiques s'entendirent et se préparèrent à la lutte. Il y eut comme un branle-bas de combat. Les autorités civiles et militaires, averties, prirent, de leur côté, les mesures les plus énergiques pour réprimer l'insurrection. « Agissez sans ménagement, » leur écrivit M. Tliiers, en leur recommandant de laisser les insurgés tirer les premiers coups. On était donc prêt de part et d'autre quand arriva le jour du procès.
Dès la matinée, la ville avait l'aspect d'un camp. Sur les places, dans les rues, partout des soldats prêts à faire feu. Le général Aymard, qui commandait la place, avait tout disposé pour écraser, s'il était possible, l'émeute dès le début. De leur côté, les insurgés, furieux, ne demandaient qu'à combattre, résolus à une lutte désespérée. Dès la pointe du jour, des barricades s'élèvent; bientôt des proclamations sont colportées par la ville, portant, les unes, la déchéance de Louis-Philippe, les autres, la nomination de Lucien Bonaparte aux fonctions de premier consul. Sur des étendards rouges ou noirs, déployés comme points de ralliement, on lisait ces mots, qui déjà avaient apparu aux yeux de la population en 1832 : Viv7'e en travaillant ou nioiirir en combattant. Ce fut au bruit du tocsin que le tribunal ouvrit son audience.
Il était à peu près onze heures. M. Jules Favre, jeune avocat républicain, qui défendait les prévenus, avait la parole, quand tout à coup une détonation retentit; c'était la bataille qui commençait. Le préfet, M. de Gasparin, avait donné lui-même le signal de la répression; elle fut terrible. Les rues, les places, les passages furent balayés par les boulets et la mitraille. Il y eut de grosses pertes, surtout du côté des insurgés. L'action
ANNÉE 183'i. CHAPITRE SEPTIÈME. 479
dura ainsi jusqu'à quatre heures. Elle recommença le avrh. i8:ii. lendemain. C'était le jour de la promulgation de la loi contre les associations. Toutefois, dès le soir de cette seconde journée, l'insurrection pouvait être considérée comme vaincue. Le H avril, toutes les communications étaient rétablies, et les malles-poste purent reprendre leur service. La lutte n'en continua pas moins, durant trois jours encore, dans certains quartiers tortueux, où les insurgés se mettaient plus facilement à l'abri des balles et des boulets. Comme toujours dans ces malheureuses guerres civiles, il y eut de regrettables excès, La troupe, fusillée à bout portant par des mains invisibles, se livra à des représailles terribles. Les insurgés, peu nombreux, relativement à la population ouvrière de Lyon — trois mille peut-être — s'étaient battus avec une bravoure héroïque. Ils avaient eu près de deux cents morts et cinq cents blessés environ. Q^ielques braves gens périrent, qui n'avaient guère songé à prendre les armes, victimes innocentes de cet .affreux fléau qu'on appelle la guerre civile. Le 13 avril au soir tout était Uni, et la ville était entièrement pacifiée.
D'assez graves désordres éclatèrent simultanément Troubles dans dans un certain nombre de villes, où la propagande plusieurs
. villes
républicaine s'était faite avec une activité fiévreuse. A avoisinantes. Saint-Etienne, à Grenoble, à Arbois, le mouvement fut assez sérieux pour exiger de promptes et énergiques mesures. Marseille, Perpignan, Vienne, Auxerre, Chalon-sur-Saône, Clermont-Ferrand, Poitiers, Epinal, éprouvèrent également comme un tressaillement républicain. Il y avait au fond des cœurs une désaffection profonde de cette monarchie d'expédient qui, depuis quatre ans, n'avait su que continuer la Restauration, tenir la France humiliée devant l'Europe, et trahir toutes les promesses de Juillet. En -même temps, une insur-
480 IIISTOIKE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1834.
Avril 1834. rectiori militaire était sur le point d'éclater à Lunéville. Préparée par quelques sous-officiers énergiques des trois régiments de cuirassiers en garnison dans cette ville, elle échoua par la trahison d'un des conjurés; il en résulta seulement cette démonstration, que l'esprit républicain était entré dans l'armée.
Souièvcmeni Mais ce fut surtout Paris qui ressentit le contre-coup dans Pari^. jg l'insurrection lyonnaise. La loi contre les associations y avait soulevé d'ardentes colères ; dans toutes les sections de la Société des droits de l'homme, la question avait été agitée s'il n'y avait pas lieu de provoquer un soulèvement immédiat. Des réunions s'étaient également tenues à ce sujet chez le général Lafayette, qui, malade et souffrant, donnait à la cause de la liberté le peu de jours qu'il lui restait à vivre. Les difficultés de l'entreprise, le doute où l'on était de pouvoir entraîner les classes moyennes, firent reculer devant un appel aux armes. Beaucoup de membres de la Société des droits de l'homme et de V Association pour la défense de la liberté de la presse, dont la direction était entre les mains du général Lafayette et de MM. Etienne Arago et Marchais, étaient d'avis de préférer les procédés pacifiques aux moyens violents pour établir le régime du droit, de la justice et de la liberté. Néanmoins, il y avait dans le comité central de la Société des droits de l'homme un certain nombre de membres, frémissants d'impatience, et qui pensaient qu'on ne devait pas hésiter à reconquérir par la force les libertés perdues. Ceuxci se tenaient prêts à combattre.
La nouvelle de la défaite des insurgés de Lyon exaspéra leur ardeur. Malgré les forces imposantes dont le gouvernement disposait à Paris, et dont le dévouement ne pouvait faire aucun doute pour tous ceux qui, le 13 avril au matin, avaient assisté à la revue passée par le roi dans la cour des Tuileries, ils ne reculèrent pas
ANMiE 1834. CHAPITRE SEPTIÈME. -4^1
devant une attaque de vive force. C'était un acte d'Iié- Amui. issi, roïsme peut-être, mais c'était surtout un acte de folie, et les conséquences devaient en être fatales à la liber'o. Aussi les républicains de raison, comme MM. Armand Carrel, Garnier-Pagès et quelques autres, s'étaient-ils montrés tout à fait opposés à un mouvement qu'attendait un échec prévu d'avance.
Quoi qu'il en soit, dans cette journée du 13, une bande d'exaltés parcourut les rues Saint-Denis et Saint-Martin, aux cris de Vivent les Lyonnais! Vive la République! Dispersés par quelques patrouilles de garde nationale et de troupe de ligne, les factieux reparurent vers cinq heures, armés de fusils, et ils se mirent en devoir d'élever des barricades dans ces quartiers du centre, autour du cloître Saint-Merri, où deux ans auparavant s'était livrée une si furieuse bataille. Des tentatives insurrectionnelles se produisirent également, mais sans aucun succès, au faubourg Saint-Antoine et dians la rue Saint-Jacques. Là, il suffit de quelques démonstrations énergiques de la troupe et de la garde nationale pour en avoir raison. Mais dans les rues Aubry-le-Boucher, des Vieilles-Haudriettes, Maubuée, Transnonain et Saint-Merri, il fallut livrer des combats sanglants; ce ne fut qu'au prix de pertes regrettables que l'on parvint à enlever la plupart des barricades. Le soir, l'insurrection se trouvait resserrée et cernée dans quelques rues étroites et tortueuses avoisinant l'Hôtel de Ville. Elle ne pouvait échapper à une défaite irréparable.
A la première nouvelle du soulèvement, le ministre de l'intérieur, M. Thiers, avait pris les mesures les plus énergiques, sans se préoccuper de leur légalité. C'est lc massacn ainsi qu'il avait arbitrairement supprimé la Tribune^ et fait arrêter plus de cent membres de la Société des droits de r homme. On le vit lui-môme figurer à cheval, dans la journée, à côté du général Bugeaud, à qui l'on avait I. ji
de la rue Traiisiionaiu.
Avril 1834.
Les Chambres
aux
Tuileries.
HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1834.
confié le commandement d'une des brigades chargées de la répression. Le lendemain matin, dès la pointe du jour, les insurgés furent délogés de leurs dernières positions. Malheureusement le triomphe de l'ordre fut acheté au prix d'une exécution épouvantable, et qui, assurément, était bien inutile. D'une fenêtre de la maison portant le numéro 12 de la rue Transnonain on avait tiré sur la troupe. Des soldats, furieux d'avoir vu leur capitaine blessé, firent irruption dans cette maison, allèrent d'étage en étage, la fouillèrent dans tous les sens, et massacrèrent impitoyablement tout ce qu'ils trouvèrent. Des femmes, des enfants, d'inoffensifs vieillards furent tués, malgré leurs protestations et leurs cris de désespoir, les uns à coups de fusil, les autres à coups de baïonnettes. Une sorte d'ivresse de sang s'était emparée de ces soldats, transformés en égorgeurs. Ah ! certes, le cœur saigne à retracer ces horribles détails. Ce sont là de ces incidents douloureux et terribles dont la guerre des rues n'offre que trop d'exemples. Les passions politiques s'en emparèrent pour en faire un texte lugubre d'accusation contre la monarchie de Juillet, mais l'impartiale histoire ne saurait en rejeter la responsabilité ni sur M. Thiers ni sur le maréchal Bugeaud, dont la mémoire en a été chargée jusqu'ici. Il est, contre le gouvernement de Juillet, assez de griefs légitimes, sans lui imputer des actes qu'il n'a certainement pas ordonnés.
Dans la journée même, les deux Chambres se transportèrent aux Tuileries pour protester de leur dévouement à la personne du roi et l'assurer de leur concours absolu. Louis-Philippe, dans sa réponse, adressa à l'armée et à la garde nationale les éloges les plus flatteurs. L'une et l'autre s'étaient employées, sans hésitation, à la répression de l'émeute. C'est que l'idée républicaine n'était pas mûre encore ; ce n'était pas une prise d'ar-
mes isolée comme celle du 13 qui pouvait la répandre avril 1834., dans les masses et la rendre véritablement nationale. L'insurrection avait eu à Lyon un certain caractère social. Les souffrances et le mécontentement populaires en avaient déterminé l'explosion ; mais, à Paris, elle eut surtout un caractère politique ; elle fut l'œuvre de quelques meneurs, que le peuple et la bourgeoisie se refusèrent à suivre ; la République ne triomphera que lorsqu'il y aura accord entre eux.
Cet inutile soulèvement eut pour résultat fatal de Les mesures donner à la réaction un surcroit de force et de puissance. ^^^ repression. Les passions rétrogrades s'en autorisèrent pour jeter au progrès un défi hautain et faire à la liberté une guerre implacable. Dès le 15 avril, une ordonnance royale constitua la Chambre des pairs en cour de justice pour juger les attentats contre la sûreté de l'Etat, commis à Lyon, à Saint-Etienne et à Paris. Le gouvernement ne se montra peut-être pas fort habile en donnant à ces attentats plus d'importance qu'ils n'en comportaient ; et nous verrons bientôt tous les embarras qui naîtront pour lui de ce procès, où vont figurer pêle-mêle une foule de prévenus accusés de faits n'ayant entre eux aucune connexité.
Le même jour, le nouveau ministre de la justice, M. Persil, présenta, contre les détenteurs d'armes onde munitions de guerre et les faiseurs de barricades, un projet de loi d'une excessive rigueur. C'était, disait-il, un *
complément indispensable à la loi sur les crieurs publics et à celle contre les associations. Il y voyait un moyen infaillible de détruire les espérances des factieux et do consolider à jamais les institutions sous lesquelles la France avait le bonheur de vivre. Une demande de crédits extraordinaires, pour renforcer l'effectif de l'armée, compléta la série des mesures que le gouvernement jugeait nécessaires à sa sécurité. Il ne venait pas à
Avril 1834.
Résultats des
troubles
et désordres
d'avril.
Exposition des produits de l'industrie.
484 HISTOIRE DU RI>GNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1834.
l'idée do ce gouvernement, sorti d'une insurrection populaire, que sa meilleure sauvegarde eût été de suivre les mouvements de l'opinion, de faire lui-même une large part au progrès, d'aller au-devant des réformes réclamées par le pays et de se retremper dans la liberté.
D'importants secours furent votés en faveur des blessés et des familles des gardes nationaux et soldats morts en défendant la cause de l'ordre. En outre, sur le désir formel exprimé par le roi, les sommes qui devaient servir à la célébration de sa fête durent être également consacrées au soulagement des blessés et des veuves et orphelins des victimes de la dernière insurrection.
Le nombre n'en avait pas été très important; mais l'effet produit dans le pays n'en fut pas moins considérable. Les moyens violents, employés par une fraction du parti républicain pour arriver au triomphe de ses doctrines, indisposèrent beaucoup de libéraux sincères. Si la monarchie de Juillet avait su se modérer dans la victoire et faire un pacte avec la liberté, elle aurait rallié à elle une foule d'hésitants, d'irrésolus et d'indifférents. Le roi Louis-Philippe put même croire un moment à un retour de sa popularité des premiers jours. Rarement il avait entendu acclamations pareilles à celles dont il fut salué en passant une revue au Carrousel, à l'occasion de sa fête. Il y avait, dans le pays, un immense désir d'ordre, de paix et de tranquillité dont il bénéficiait.
Pour la première fois, depuis la Révolution de Juillet, avait lieu en France une exposition des produits de l'industrie. L'ouverture s'en fit le 1" mai. En visitant les pavillons élevés sur la place de la Concorde, le roi retrouva les témoignages de sympathie et de dévouement qu'il avait déjà reçus de l'armée et de la garde nationale. Les représentants du commerce et de l'indus-
Philippe
ANNÉu 1834. CHAPITRE SEPTIÈME. 485
trie française firent remonter à lui tout l'honneur du Mai i834. développement des travaux pacifiques par qui l'aisance se répandait dans toutes les classes de la société. L'éclat de la nouvelle exposition leur paraissait la meilleure réponse à ceux qui ne parlaient que de décadence et de misère, que pouvait seul provoquer le triomphe de l'anarchie.
Tous les discours prononcés, cette année, à l'occasion 'l;^.^^'^''' de la Saint-Philippe, se ressentirent et s'inspirèrent des derniers événements. Jamais les protestations de dévouement et de fidélité à la dynastie d'Orléans n'avaient eu un caractère aussi vif. Si l'on avait jugé des sentiments du pays par les témoignages intéressés des classes officielles, on aurait pu croire la France à jamais rivée à la monarchie de Juillet. D'anciens serviteurs de la Restauration ne furent pas les moins enthousiastes dans leurs félicitations. Le président de la chambre des pairs, le baron Pasquier, remercia humblement le roi d'avoir, en renonçant aux douceurs de la vie privée, préservé le pays de tous les maux dont il était menacé. Le président de la cour royale, M. Séguier, se confondit plus que jamais en adulations. Quant au nouveau président de la cour des comptes, l'ancien carbonaro Barthe, il montra la France sentant, à chaque nouvelle attaque des factions, redoubler son amour et sa reconnaissance pour la personne du roi. Se rappelait-il l'époque, si récente encore, où, sous le précédent régime, lui-même figurait au premier rang parmi ceux qu'alors on appelait également des factieux?
Il n'était pas jusqu'aux blessés et aux décorés de Juillet qui, en venant présenter leurs hommages au souverain, ne témoignassent leur indignation des scènes de désordre occasionnées par des factions impuissantes. A les en croire, elles s'étaient brisées contre un trône édifié par la volonté de trente millions de Français. C'était là
486 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1834.
Mai 1834. une audacieuse fiction. Ce qui manquait à la monarchie de Louis-Philippe c'était présisément cette sanction populaire, dont il avait cru devoir se passer. Elle seule, nous le répétons, l'eût rendu assez fort pour défier à jamais les attaques des factieux, et elle lui faisait d'autant plus défaut qu'il gouvernait manifestement contre les aspirations générales du pays.
Seulement, il faut bien le reconnaître, la tentative irréfléchie de quelques républicains impatients lui avait été plus favorable que nuisible. Le jury, si indulgent d'ordinaire, paraissait vouloir se montrer plus sévère. Le gérant de la Tribune venait d'être condamné à six mois de prison et à douze mille francs d'amende pour un article où le ministère public avait vu une provocation au renversement du gouvernement.
Mort et La mort même, en frappant un des membres les plus
^"^^^fa'^^fttc ill^s^ï'^^s du P^^'^i républicain, semblait fortifier le trône de Juillet. Le général Lafayette mourut tout à coup le 20 mai 1834, au moment où l'on croyait entièrement enrayée la maladie dont il souffrait depuis plusieurs semaines. Le journal officiel rendit à sa mémoire un pompeux hommage, en rappelant, avec une intention peutêtre un peu malicieuse, qu'en juillet 1830, Lafayette avait concouru au triomphe du système monarchique. Mais l'illustre général s'en était singulièrement repenti depuis, et, plus d'une fois, il avait demandé pardon à Dieu et aux hommes d'avoir contribué à l'établissement d'une royauté qui s'était si complètement écartée de son principe.
Une foule immense accompagna au cimetière de Picpus les restes de Lafayette. Toutefois, ses funérailles n'eurent point le caractère populaire de celles de Mirabeau, de Manuel ou du général Lamarque. Il en eût été tout autrement, à coup sûr, sans les événements d'avril. Ce fut une cérémonie pour ainsi dire toute militaire, où
dominèrent les uniformes de l'armée et de la garde na- Mai 1834. tionale. Nulle démonstration, si ce n'est l'apparition d'un drapeau tricolore aux couleurs transposées, porté par un étudiant, et que la garde municipale fit disparaître aussitôt. L'autorité avait déployé un luxe de précautions inimaginable. Depuis la rue d'Anjou-Saint- Honoré, où demeurait le général, jusqu'au faubourg Saint- Antoine, on ne voyait que troupes de ligne et cavalerie. C'était certainement une précaution superflue. Un seul sentiment paraissait animer la foule accourue pour rendre un suprême hommage à ce vétéran de la Révolution. Le cimetière de Picpus étant trop petit pour contenir les assistants, la famille seule et quelques amis y pénétrèrent derrière le char funèbre; aucun discours ne fut prononcé sur la tombe. Mais les Etats- Unis décernèrent à Lafayette les mêmes honneurs funèbres qu'à Washington, et les orateurs les plus éminents de ce pays prononcèrent son éloge au sein du Congrès, en présence de tous les corps de l'État.
Rien de touchanJ; comme ce dernier salut des républicains d'Amérique à l'ancien compagnon d'armes du fondateur de la république des Etats-Unis. Passionné pour la liberté dès sa plus tendre jeunesse, Lafayette, on peut le dire, était devenu beaucoup plus républicain dans les dernières années de sa vie qu'il ne l'avait été aux heures critiques de la Révolution française. Mais, en dépit de ses défaillances et de ses irrésolutions à cette époque, il n'en restera pas moins l'un des plus grands citoyens de notre pays : c'était un homme de bien dans toute la force du terme, et son nom ne périra pas tant qu'il y aura en France des cœurs battant pour la justice, pour le droit ëi puui" la llBëHé. ' ».
Cependant la Chambre des députés touchait au terme Discussion et de son mandat. Les derniers jours de la session furent ^^^^ ^'^ employés à la discusion et au vote du budget de 1835. de i«':!5.
INIai 18.34.
La situation
de
l'instruction
publique.
488 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1S:H.
Celui des dépenses était en augmentation de près de qnarante-cinq millions sur le budget de l'année précédente. Cet accroissement tenait, pour la plus grosse partie, aux subsides nouveaux réclamés par le ministère de la guerre. Quelques centaines de mille francs de plus étaient réclamées par le ministre de l'intérieur pour les fonds secrets. C'était encore la conséquence des troubles d'avril. On avait confisqué la liberté des associations ; on était sûr de voir se rouvrir l'ère des sociétés secrètes, et il fallait pouvoir solder, pour les surveiller, des espions et des traîtres.
En revanche, la commission proposait de réduire de 577,633 francs le chiffre proposé par le gouvernement pour le budget spécial de l'instruction publique, dont la loi nouvelle sur l'enseignement primaire exigeait plutôt une augmentation considérable. Ce budget était pourtant bien maigre encore, il n'allait pas à neuf millions, chiffre auquel il convient d'ajouter celui de 3,200,000 francs, formé des centimes spéciaux votés par les communes. C'était une somme totale de douze millions à peine. Chacun sentait l'insuffisance de cette allocation, mais la commission voulait attendre le vote d'une loi organique sur l'instruction secondaire pour augmenter le budget de l'enseignement. M, de Lamartine combattit avec une grande éloquence les réductions proposées sur l'instruction publique. « Nous lui disputons des centimes, secria-t-il, et c'est elle qui nous donnera la vie ou la mort. »
Des progrès sensibles avaient été réalisés depuis 1 830 dans la distribution de l'enseignement primaire. Mais que de lacunes à combler encore ! Les écoles manquaient dans 9,568 communes, c'est-à-dire que le quart des communes de France en était complètement dépourvu, et les trois cincjuièmes de la population française ne savaient ni lire ni écrire. N'était-ce pas navrant? La
Chambre repoussa la plupart des réductions proposées, jj^, 1334
mais c'était un palliatif bien insuffisant encore ; il fau- i
dra arriver jusqu'à la troisième République pour doter \
la France d'un budget de l'instruction publique en rap- ,
port avec ses besoins moraux et matériels. 1
Le budget se trouva arrêté dans son ensemble à la !
somme de 1.009,008,531 francs, et il fut voté, au scru- I
tin secret, par 241 voix contre 70. Le premier milliard I
était dépassé. Heureux notre pays s'il avait pu n'ajouter \
à ce premier milliard que l'augmentation indispensable I des dépenses de l'instruction publique !
Une loi portant modification des statuts de la Banque, Derniers jours j
une loi sur la caisse des vétérans, le budget des recettes session '
de 1835 et la loi contre les détenteurs d'armes et de mu- i
nitions de guerre, occupèrent les dernières séances légis- ! latives. Cette loi de prohibition des armes de guerre ne
passa pas sans quelque résistance. C'était un projet |
odieux, une loi d'inquisition, disait M. Pages (de .;
l'Ariège). Elle était inadmissible, selon M. de Salverte, i
parce qu'elle avait été conçue dans une heure de pas- |
sion, et qu'elle tendait à ériger en crimes les actes les i
plus simples et les plus naturels. Enfin, aux yeux du i
général Berthaud, une loi qui désarmait la généreuse i
population française était surtout une loi impolitique, " destinée à profiter à l'étranger d'abord, et aux voleurs de grand chemin. Elle n'en fut pas moins votée à une forte majorité. La Chambre ne voulut pas marchander
au gouvernement les moyens d'en finir avec les désor- ' dres et les émeutes de la rue. > j
La session législative fut close le 24 mai. Le lende- 1
main, une ordonnance royale prononçait la dissolution 1
de la Chambre des députés, convoquait les collèges '
électoraux pour le 21 juin suivant, à l'effet d'élire clia- j
cun un député, et fixait au 20 août l'ouverture des ;
Chambres. i
HISTOIRE DU REGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1834.
Mai 1834.
Les élections
de la garde
nationale.
Juin 1834.
Renouvellement de la
Chambre des députés.
Déjà avaient eu lieu, dans le courant du mois de mai, les élections générales des officiers de la garde nationale. Faites sous l'impression toute vive encore des tentatives insurrectionnelles de Lyon et de Paris, que la grande majorité du pays avait vues d'un fort mauvais œil, elles furent presque partout favorables aux partisans plus ou moins dévoués du gouvernement. On pouvait dès lors préjuger ce que seraient les élections législatives.
C'était la première fois, depuis la Révolution de Juillet, que la Chambre des députés se renouvelait intégralement. Il était donc fort intéressant de savoir comment elle serait remplacée par le pays légal. Car il ne faut pas perdre de vue qu'un très petit nombre de Français, relativement — deux cent mille à peine sur huit millions de citoyens — allaient prendre part à cette élection. On ne s'en prépara pas moins à la lutte avec une ardeur fiévreuse. Tout le mois de juin fut consacré à des polémiques électorales plus ou moins violentes. Le ministère avait sur le corps des électeurs censitaires de puissants moyens d'action dont il ne se priva pas d'user. Tous les candidats qui firent une profession de foi nettement républicaine furent battus. Toutefois la victoire n'en fut pas moins très sérieusement disputée, et, dans beaucoup de collèges, les candidats ministériels ne l'emportèrent qu'à un très petit nombre de voix.
Un fait significatif signala cette campagne. Le parti légitimiste qvii, depuis 1830, s'était tenu à l'écart des mouvements électoraux, rentra résolument dans la lice. Par ses influences et sa grande situation territoriale, il devait avoir beaucoup plus d'influence que le parti républicain sur des électeurs privilégiés; il parvint à faire élire vingt-sept des siens. Un grand nombre de patriotes d'ailleurs désertèrent la lutte, se disant qu'ils n'avaient rien à faire dans ces comices où l'immense majorité de la
ANNKE 1834. CHAPITRE SEPTIÈME. 4:91
nation n'était pas représentée. Mais le ministère n'avait Juin 1834. pas que des républicains pour adversaires. Si le Moniteur lui attribuait une victoire complète, le Journal du commerce, d'après une évaluation tout autre, le mettait en minorité d'une cinquantaine de voix. Il y avait, à son compte, cent vingt membres du tiers parti, cent dix patriotes libéraux et vingt-sept légitimistes, contre deux cents ministériels. En réalité, comme beaucoup de membres nouveaux avaient été nommés, il était difficile de préjuger quelle pouvait être la majorité ; il fallait attendre, pour être fixé à cet égard, le premier vote de la Chambre, sur la question de l'adresse par exemple.
Seulement le gouvernement considéra comme un triomphe éclatant l'élimination complète des candidats républicains. C'était peut-être se montrer satisfait à bon marché ; car enfin cette consultation du pays était bien incomplète. Les classes moyennes, en qui résidait la force vive de la nation , n'avaient pas été interrogées ; il est à croire que si elles avaient été appelées à exprimer leurs suffrages, la monarchie de Juillet n'eût pas eu beaucoup à s'en applaudir.
L'ouverture des Chambres, comme on l'a vu, avait été Sortie du fixée au 20 août. Mais, à peine les élections terminées, ™souit^ une ordonnance royale en rapprocha la date, et la fixa du ministère. au 31 juillet. Le roi pensait alors voyager au mois d'août dans le Midi, et il tenait à ouvrir en personne, avant son départ, la session parlementaire.
Dans l'intervalle, et sans que l'on en soupçonnât bien la cause, eut lieu une nouvelle modification ministérielle. Le maréchal Soult fut tout à coup remplacé comme président du conseil par le maréchal Gérard. Soldat rude, malgré sa souplesse de courtisan, le duc de Dalmatie n'aimait pas les doctrinaires comme le duc de Broglie et M. Guizot, dont les prétentions et les airs dédaigneux lui déplaisaient souverainement. M. Thiers
algérienne.
492 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1834.
Juin 1834. avait d'abord trouvé grâce devant lui; plus d'une fois il avait mis au service du maréchal ses talents oratoires ; mais la brouille n'avait pas tardé à se mettre entre eux. Les deux hommes de pensée, MM. ïhiers et Guizot, finirent par se liguer contre l'homme de guerre, et ils convinrent de le faire congédier à la première occasion. Ce fut comme une conspiration de palais, à laquelle on initia quelques personnages importants.
Le maréchal no dissimulait pas l'éloignement qu'étaient parvenus à lui inspirer ses deux collègues. Il lui arrivait même d'appliquer à son jeune et brillant collègue de l'intérieur un sobriquet injurieux, qui sentait beaucoup plus la caserne que le salon. Il suffisait La question d'une Occasion pour provoquer un déchirement. Cette occasion naquit à propos de notre colonie algérienne, fort négligée depuis plusieurs années, et dont, récemment, à la Chambre, on avait réclamé l'abandon. Cette idée malheureuse fut énergiquement combattue par le gouvernement. Beaucoup de personnes attribuaient le peu de progrès de la colonie à la prédominance de l'élément militaire sur l'élément civil, et la question fut agitée en conseil de savoir s'il ne conviendrait pas de placer à Alger un gouverneur civil, auquel tous les généraux d'Afrique seraient subordonnés. C'était l'avis de MM. Thiers etGuizot, et c'était là, croyons-nious, le vrai moyen de rendre notre conquête féconde. Ils avaient même porté leur choix comme gouverneur sur M. Decazes, l'ancien favori de Louis XYIII, devenu l'un des plus fidèles courtisans du nouveau régime. Mais cette mesure rencontra dans le ministre de la guerre un adversaire obstiné. Ce fut au point qu'il menaça de se retirer si le régime civil était substitué en Afrique au régime militaire.
Obligés de céder sur ce point, MM. Thiers et Guizot dédommagèrent M. Decazes, leur protégé, en le faisant
nommer grand référendaire de la Chambre des pairs à la place de M. de Sémonville. Ils n'en continuèrent pas moins à mettre tout en œuvre pour forcer le maréchal Soult à se retirer. Les premières semaines de juillet se passèrent ainsi en intrigues de cour. On eut toutes les peines du monde à décider Louis-Philippe à se priver des services d'un homme dont l'illustration militaire semblait jeter un rayon de gloire sur le trône de Juillet. Il craignait de perdre au change. Et, de fait, on ne voit pas les raisons bien sérieuses qui déterminèrent MM. Thiers et Guizot à se débarrasser du maréchal Soult. Ce ne furent pas les affaires d'Afrique puisque, le maréchal à peine parti, ils renoncèrent à leur administration civile et acceptèrent pour gouverneur le général Drouet d'Erlon. Il y avait là des animosités persohnëTrës7~êî ce sont les plus vives et les plus tenaces.
Le roi finit par céder. Le 18 juillet, le Moniteur annonça que le maréchal Soult avait donné sa démission, et que le maréchal Gérard était nommé à sa place ministre de la guerre' et président du conseil. Malgré ses brillants états de service, le maréchal Soult était loin d'être populaire ; ses palinodies politiques l'avaient entièrement déconsidéré. Sa retraite ne causa donc aucune émotion dans le public. Toutefois, pour éviter tout commentaire fâcheux, les journaux officieux l'attribuèrent au mauvais état de sa santé.
Quant au maréchal Gérard, il entrait au conseil avec une grande réputation de libéralisme. Son avènement ne pouvait donc être que bien vu par l'opinion. L'expédition d'Anvers, si bien menée par lui, n'avait pas été sans jeter sur son nom un certain reflet glorieux. Pour lui, il prit possession du ministère, décidé à y marquer son passage en effaçant par une mesure d'amnistie générale les dernières traces de nos discordes civiles. Son collègue de l'intérieur, M. Thiers, la lui laissa entrevoir
Juillet 1834.
M. Decazes est nommé
grand référendaire.
'ÎS^'U.^tt^'
Le mart'chal
Gérard
ministre de
la guerre et
président du
Conseil.
Juillet 1834.
Condamnation du
National.
Ouverture de la session.
494 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année (834.
comme une chose réalisable. Or, à quelques mois de là, nous verrons le maréchal tomber à son tour sur cette question de l'amnistie.
Le ministère ne semblait pas, du reste, disposé à l'indulgence. Il venait de traduire le National en cour d'assises pour un article intitulé L'élection de M. Laffitle à Rouen. Violemment combattu par l'administration, l'ancien premier ministre de Louis-Philippe n'en avait pas moins été nommé, et cette élection paraissait au journal d'Armand Carrel plus désagréable pour le gouvernement que ne devaient lui sourire toutes les élections ministérielles obtenues sur la surface entière du royaume. Après avoir rappelé les protestations énergiques de M. Laffitte contre l'erreur dans laquelle il était tombé en contribuant à fonder la dynastie nouvelle, il ajoutait : « M. Laffitte, complètement réhabilité aux yeux des plus purs amis de la Révolution de Juillet, est devenu le plus formidable adversaire du système de contrerévolution et de corruption personnifié dans Louis- Philippe. » Cet article irrévérencieux valut au gérant du National une condamnation à six mois de prison.
C'était le 26 juillet. Le quatrième anniversaire des journées glorieuses n'était pas favorable à la presse.
Telle était la situation quand, le 31 juillet, eut lieu, avec le cérémonial accoutumé, l'ouverture de la session. Louis-Philippe, à son entrée dans la salle, fut accueilli par des acclamations plus vives que de coutume, comme si son gouvernement avait échappé à de grands périls. Son discours roula, en partie, sur les insurrections si rapidement réprimées en avril. « Partout, dit-il, où de criminelles entreprises ont suscité une lutte déplorable, la cause nationale a triomphé; la garde nationale et l'armée ont réprimé le désordre avec autant d'énergie que de fidélité ; et la paisible exécution des lois rendues dans la dernière session a prouvé l'impuissance des per-
A.NNÉE 1834.
turbateiirs et ramené la confiance dans les esprits. » On Juillet 1834. pouvait, en effet, considérer l'agitation des rues comme apaisée pour longtemps. Malheureusement, à l'ère des insurrections, nous allons voir succéder celle des tentatives d'assassinat.
Le roi se félicita ensuite de la continuation de ses relations intimes avec l'Angleterre, et il s'applaudit fort d'une convention conclue le 22 avril précédent entre cette dernière puissance, le Portugal, l'Espagne et la France, à l'effet de rétablir la paix dans la péninsule. Somme toute, discours banal dans lequel éclatait surtout la satisfaction de retrouver une Chambre où l'immense majorité était complètement acquise au système de la monarchie de Juillet.
On attendait avec une certaine curiosité la formalité de la prestation du serment; mais cette curiosité fut trompée ; aucun incident grave ne se produisit, les députés légitimistes s'étant abstenus de paraître à la séance royale. M. de Gormenin avait cependant publié, la veille, une lettre où il prétendait, en s'appuyant sur la Charte, que les députés ne devaient pas prêter serment avant la vérification des pouvoirs. Seul des membres présents, il refusa de répondre à l'appel de son nom ; cette protestation muette passa, pour ainsi dire, inaperçue.
La vérification des pouvoirs amena des débats assez animés. La pression administrative y fut vivement dénoncée; et, au reste, le ministre de l'intérieur, M. Thiers, se défendit faiblement de l'avoir exercée. Comme l'avait fait un jour M. de Villèle, il déclara que ses subordonnés, préfets et sous-préfets, ne pouvaient, sous peine de manquer à leurs devoirs, ne pas prendre parti dans les élections, sans sortir des limites d'une stricte loyauté. Vainement la gauche essaya de faire annuler l'élection de M. Duchatel, ministre du commerce. Ce fut à peine
Août 1834.
La vérification
des
pouvoirs.
■496 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1834,
Août i83i. si ses Orateurs parvinrent à se faire entendre. « Vous
avez la majorité, Messieurs, vous pouvez nous imposer
silence », s'écria M. Havin, en descendant de la tribune.
Élection Le scrutin pour la nomination du bureau permit d e-
du bureau, tablir une sorte de classification des partis dans la Chambre. M. Dupin fut élu président par 247 voix. M. Laffitte en obtint 33 ; c'était le candidat de l'opposition de gauche. Vingt-quatre voix se portèrent sur le nom de M. Royer-CoUard, bien effacé depuis 1830. La majorité s'était certainement comptée sur le nom de Le tiers parti M. Dupin. Seulement elle comprenait un certain nombre et . upin. jg membres formant ce qu'on appelait le tiers parti, et qui n'étaient pas absolument acquis au ministère. Sans être distinct de la majorité, ce groupe entendait conserver son libre arbitre et ne pas être aveuglément inféodé à l'arbitraire ministériel. L'âme et l'inspirateur de ce groupe était le président lui-môme, M. Dupin, dont l'opposition discrète se fit jour dans son discours d'installation par des allusions transparentes, qui ressemblaient fort à une déclaration de guerre au cabinet. Il parla notamment de l'obligation stricte imposée aux ministres de se renfermer avec sévérité dans les allocations du budget. Malgré cela, on voyait toujours les dépenses s'élever de plus en plus au-dessus des recettes. « Cependant, Messieurs, ajouta-t-il, la Chambre des députés a l'initiative de l'impôt ; elle fixe par ses allocations la mesure des charges dont il sera permis de grever le pays. Elle ne doit pas tolérer qu'on lui force la main après coup, par l'allégation tardive qu'il faut bien qu'on paie ce qui, quoique malgré elle, a été dépensé. »
C'était le 9 août que M. Dupin s'exprimait ainsi, le 9 août, jour anniversaire de l'élévation de Louis-Philippe au trône, à ce trône dont il avait été jusqu'ici l'un des plus fermes soutiens. Aussi, pour tempérer ce que ses paroles pouvaient avoir d'amer, avait-il commencé
par déclarer que la Chambre ne permettrait pas que l'on remît jamais en question la légitimité de la glorieuse Révolution de Juillet et la légalité du gouvernement qui en était sorti. Les ministres ne s'en montrèrent pas moins fort courroucés du sans-gêne avec lequel le président de la Chambre avait critiqué leur gestion financière, et ils allaient s'efforcer d'obtenir, dans la discussion de l'adresse, une adhésion complète à la politique du gouvernement.
Chose singulière ! Dans les débats auxquels donna lieu le projet d'adresse à la Chambre des pairs, ce fui un légitimiste ardent, le marquis de Dreux-Brézé, qui s'éleva avec le plus de violence contre le massacre de la rue Transnonain. Nous avons expliqué plus haut^ avec toute l'impartialité de l'historien, comment s'était produit ce terrible et lamentable épisode de l'insurrection d'avril. Ce n'était pas évidemment par tendresse pour les insurgés d'avril ([ue le marquis de Dreux-Brézé prenait ainsi à partie le gouvernement, auquel il reprocha d'avoir donné des ordres impitoyables. Seulement il trouvait là un texte d'accusation contre le régime actuel, qui était né, lui aussi, d'une insurrection, mais d'une insurrection victorieuse. Vivement relevées par le miuistre des affaires étrangères, M. de Rigny, et par M. Guizot, les attaques du marquis de Dreux-Brézé se perdirent dans le vide ; neuf voix seulement repoussèrent ce projet d'adresse que, dans la journée du 11 août, la Chambre haute alla déposer aux pieds du roi.
Le public attachait une tout autre importance à l'adresse des députés, parce qu'il s'attendait à connaître par elle le chiffre exact de la majorité sur laquelle le ministère pouvait compter dans la Chambre nouvelle. La rédaction en avait été confiée à M. Etienne, ancien libéral delà Restauration, qui, sous le régime nouveau, avait conservé une certaine indépendance, tempérée I. 32
Août I.s:U.
Discussion
de l'adresse.
L'adresse
de la
Chambre
dos dépotés.
■498 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1834.
AOUT i8:]i. d'un dévouement absolu à la personne du roi citoyen. Son projet d'adresse, il faut bien le dire, était une sorte d'équivoque, où ministériels et opposants pouvaient également trouver satisfaction. On y sentait, en effet, percer, sous une forme toujours courtoise pour le ministère, une pensée qui ne lui était pas entièrement favorable. S'inspirant des paroles de son président, citées plus haut, la Chambre disait au roi dans cette adresse : « Nous comptons que les ministres de votre Majesté, s'associant au vœu bien prononcé du pays de l'enfermer les dépenses dans les limites des revenus ordinaires, prendront l'initiative de toutes les réductions possibles. » Çà et là il y avait des traits qui semblaient dirigés contre la personne même du roi : « Nous aimons à croire que votre gouvernement ne cesse pas un instant d'être préoccupé des grandes questions qui tiennent à l'équilibre européen, déjà gravement compromis par l'atteinte portée à la nationalité polonaise. » Un peu plus loin, il était dit : « Une politique libérale et modérée est seule digne du gouvernement que la France a choisi. » Le général Bugeaud aurait voulu qu'à ce paragraphe on substituât cette phrase : « La politique libérale et modérée qu'a suivie votre gouvernement est seule conforme aux intérêts et à la dignité du pays. » La proposition ne fut môme pas appuyée. L'adresse fut adoptée dans la séance d\i 13, à l'énorme majorité de 256 voix contre 39.
Ministériels et opposants s'étaient rencontrés pour la plupart dans ce vote. Aussi l'une des feuilles officieuses (lu temps, le Journal des Débats, se répandit, le lendemain, en plaintes amères. Le gouvernement, selon lui, avait droit à autre chose qu'à des leçons déguisées sous forme de remerciements.
Quand le roi reçut, aux Tuileries, cette adresse des mains du président de la Chambre, il fit contre mauvaise
ANNÉE 1834. CHAPITRE SEPTIÈME. ^99 j
fortune bon cœur. Dans sa courte réponse, s'emparant de .Vuur i8-34.
la phrase qui avait éveillé les susceptibilités du général
Bugeaud, et l'interprétant dans un sens tout à fait
favorable, il promit de soutenir « cette politique libé- ■;
raie et modérée » toute conforme aux vœux et aux in- j
térêts de la France. Mais le roi Louis-Philippe n'était !
pas avare de promesses. j
Le IG août, les Chambres étaient prorogées au 29 dé- j cembre suivant.
Cette politique libérale, à laquelle le roi venait de Nouveau i
orocès contre I
s'engager à se conformer, n'apparaissait guère dans les i^ -National. i
actes du gouvernement; il semblait que l'on eût juré la j
destruction de la presse indépendante. Le 23 août, le j
National comparaissait de nouveau devant la cour d'as- •
sises de la Seine, pour un article publié le lendemain de \
l'ouverture des Chambres. Cet article était une appré- '
dation de la séance royale. Il était l'œuvre d'Armand * Carrel. Assurément il n'avait rien d'élogieux ; mais, bien que le ton en fût très amer, il ne dépassait pas les
bornes d'une critique permise. La liberté de la presse, j
reconnue par la Charte, ne consistait pas seulement à '
couvrir de fleurs le roi et ses ministres; autrement elle 1
eût été une pure mystification, j
L'auteur de l'article reprochait surtout à Louis-Phi- j
lippe de se donner des airs hautains en parlant de la j
Sainte- Alliance, tandis qu'en réalité il faisait acte de !
servilisme devant l'Europe, « dont les envoyés sem- \
blaient tenir sur la sellette, comme un accusé, l'homme I
qui avait osé recevoir la couronne des mains d'une in- 1 surrection victorieuse ». Et Carrel ajoutait : « Le désappointement de ceux qui avaient attendu des paroles
fermes adressées à la Russie et aux absolutistes de tous '. les pays était si profond, et le découragement de ceux
qui avaient compté sur l'habileté de l'auguste diseur :
pour dissimuler cette faiblesse inouïe si complet, qu'un 1
500 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1834.
SEiTE.MiiiiE profond silence a succédé aux dernières phrases du '^^'- discours royal, et n'a plus été troublé par aucun cri. »
Sans doute il y avait là une appréciation sévère de la politique suivie par la monarchie de Juillet à l'égard des puissances étrangères, niais il fallait tout le zèle dynastique du ministère public de l'époque pour y voir une offense caractérisée envers la personne du roi. "
Armand Carrel se défendit lui-môme avec beaucoup de tact, de fermeté et d'éloquence. Le jury lui donna pleinement raison, et il fut acquitté aux applaudissements de l'auditoire.
Mais, à moins de trois semaines de là, le ministère public prenait sa revanche. Dans un article publié le 1" septembre sous ce titre : Guerre des partisans de la monarchie sur le terrain de notre acquittement, le National avouait franchement tout ce que les journaux ministériels lui attribuaient d'intentions hostiles contre la monarchie représentative. « Nous ne nous sommes pas déclarés républicains, s'écriait-il fièrement, pour traiter avec le principe monarchique, espérer en son amélioration et compter sur sa durée. Nous ne jouons pas une misérable comédie dont les tréteaux et l'intrigue sont usés et les acteurs siffles depuis longtemps. Nous ne voulons de la monarchie ni dans l'application ni dans le principe. » Seulement, ajoutait le journal, il n'attendait que de la libre discussion les moyens de la renverser; il ne lui appartenait ni d'en provoquer ni d'en diriger d'autres.
Malgré ces réserves, il n'y en avait pas moins une attaque formelle contre le principe de la royauté en général; et la monarchie, moins débonnaire que la République de nos jours, ne permettait pas que l'on s'en prit à son principe : seulement le substitut du procureur général, M. Plougoulm, commit un double outrage à la vérité en accusant la feuille républicaine d'avoir fait
appel aux passions contre le vœu prononcé de la majo- Septkmbue rite du pays, et un appel à la force brutale. Jamais la ^^^^'
majorité du pays n'avait été à même de se prononcer pour ou contre la monarchie de Juillet, et le National avait eu bien soin de déclarer qu'il n'en attendait le renversement que d'une discussion raisonnée. Ce fut ce que M. Marie, son défenseur, s'efforça de mettre en lumière dans une plaidoirie étincelante ; mais les jurés n'étaient plus les mêmes que ceux que la parole d'Armand Garrel avait désarmés. Ils déclarèrent le journal coupable de provocation avi renversement de la monarchie, et son gérant, M. Rouen, qui avait accepté la responsabilité de l'article incriminé, fut condamné à six mois de prison et à six mille francs d'amende. Le National n'était pas au bout de son martyrologe.
La statistique des condamnations de la presse de Paris, statistique depuis la grande amnistie de 1830, c'est-à-dire depuis condaiimala Révolution de Juillet jusqu'à la fin de ce mois do *'ons de la septembre, soit en quatre années et deux mois, se résumait, du reste, en uij chiffre effrayant. Cinq cent vingt procès avaient été intentés et cent quatre-vingt-huit condamnations obtenues. Les journalistes parisiens avaient été frappés de cent six ans et six mois de prison et de 411,005 fr. 55 d'amendes. Sans doute il y avait eu des articles d'une violence inouïe, où la mauvaise foi le disputait à la légèreté, et qui tombaient sous l'application de la législation existante. Mais que d'articles poursuivis à tort et à travers, au gré des passions réactionnaires de certains magistrats trop zélés! et que de démentis sanglants ces procès multipliés valurent à la monarchie de Juillet de la part des jurys chargés de prononcer sur eux ! Le gouvernement de Louis-Philippe, à cet égard, n'avait rien à envier à celui de la Restauration. S'il y avait moins de mesures préventives contre la presse, il y en avait beaucoup plus de répressives.
HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, annéiî 183i.
Septembkh
La rour à Fontainebleau.
La qiicplioii de l'amnistie.
La liberté d'écrire n'en était pas moins profondément atteinte. On ne savait pas encore ce que c'était que de gouverner avec la liberté. Et cette compression de tous les instants n'empêchait ni les agitations de la place publique, ni le désordre dans les rues, ni le trouble dans les esprits, ni les attentats contre le souverain, au contraire. Nous avons vu, depuis, la liberté de la presse, poussée jusqu'à ses extrêmes limites, jusqu'à la licence la plus effrénée, s'établir dans notre pays sans que l'ordre en ait reçu la moindre atteinte. Peut-être n'est-il pas mauvais de laisser un grand peuple, fort de sa conscience, jaloux de ses droits et pénétré de ses devoirs, faire justice lui-même, par le dédain et le mépris, des exagérations, des folies, des excentricités, des crimes même dont la plume peut se rendre coupable.
Sur ces entrefaites, la cour était allée s'installer à Fontainebleau. Durant une partie du mois de septembre, elle y donna des fêtes dont la pompe et l'éclat rappelèrent celles de la cour impériale. On y avait convié le corps diplomatique ; une partie du grand monde officiel s'y était donné rendez-vous. La famille de Louis-Philippe semblait y faire abstraction de ses habitudes bourgeoises, et l'étiquette en usage sous la Restauration tendait à reparaître. Tout paraissait apaisé dans le pays, sauf sur quelques points des départements de l'Ouest où im certain nombre de réfractaires continuaient de semer le trouble et l'effroi. Mais il n'y avait rien là de politique.
Or, pendant que, dans cette vieille demeure de François P'"et de Henri II, la cour et ses invités se livraient aux divertissements de l'automne, le ministère, tiraillé par des dissentiments intérieurs, était en voie de dislocation.
Une foule de personnes, des plus dévouées à la dynastie nouvelle, voyaient approcher, non sans quelque efîroi, le jour où les accusés d'avril devaient conipa-
raître devant la Chambre des pairs. L'idée de réunir dans octobre 1834. un même procès, comme émanées d'un môme complot, les diverses tentatives insurrectionnelles qui, dans le courant de l'année, s'étaient produites à Lyon, à Paris, à Saint-Etienne, etc., et d'en renvoyer les auteurs devant la Chambre haute érigée en cour de justice, n'était certainement pas une idée heureuse. D'abord, il n'y avait aucune connexité entre ces diverses tentatives. Les raisons au nom desquelles s'étaient soulevés les ouvriers lyonnais n'étaient pas les mêmes que celles qui avaient armé à Paris une poignée do républicains. Il avait donc fallu faire un étrange amalgame. Et puis, comme on avait voulu donner à l'affaire des proportions gigantesques, des poursuites multipliées avaient été exercées un peu à tort et à travers. On procéda à deux mille arrestations, et quatre mille témoins furent interrogés. Un journal d'opposition très modéré rappela fort à propos ces paroles d'un empereur romain : <( Je ne voudrais pas que l'on me crût tant d'ennemis. » Jamais magistrats instructeurs n'avaient été chargés d'une plus lourde besogne.
Les gens prudents se demandaient s'il était sage de livrer à une même cour de justice cette masse de prévenus, qui, s'animant les uns les autres, ne manqueraient pas de transformer en piédestal leur banc d'accusés, et de dresser à leur tour contre le gouvernement un véritable acte d'accusation. Sans doute, il n'y avait rien là qui pût mettre en péril la monarchie, mais c'était un nouveau sujet de scandale qu'il était préférable d'éviter. Et pour cela, il y avait un moyen bien simple, dont il avait été question déjà à la tribune, et que certains organes delà presse avaient vivement conseillé, c'était l'amnistie.
Le nouveau président du conseil, le maréchal Gérard, était, comme on l'a vu, entièrement partisan de cette
504 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1834.
OcTOBKE i83i. mesure; il en avait même fait une condition de son entrée dans le ministère. Mais le roi s y montrait tout à fait hostile; il y voyait un acte de faiblesse dont on ne manquerait pas de tirer parti contre son gouvernement. Malgré cette opposition royale, le maréchal n'en continua pas moins sa campagne en faveur de l'amnistie. Il fit même rédiger par M. Linguet, secrétaire de la présidence du conseil, homme d'une haute valeur intellectuelle, une note où tous les avantages de l'amnistie étaient démontrés avec une clarté saisissante. La clémence n'est jamais un acte de faiblesse, au contraire. Il n'y a que les gouvernements forts qui pardonnent. Une foule de familles désolées eussent certainement su un gré infini au gouvernement qui leur eût rendu, à celles-ci un père, à celles-là un fils, dont l'absence au foyer était une cause de gène et de misère. Le maréchal déclarait même en termes touchants, dans cette note rédigée par M. Linguet pour le conseil, qu'il échangerait volontiers toute sa gloire militaire contre l'honneur d'avoir consolé de pauvres mères.
Un moment il crut avoir cause gagnée; le roi luimême paraissait vaincu. Mais, à la dernière heure, l'affaire échoua devant de pures subtilités. Il se trouva des casuistes pour soutenir que, au point de vue constitutionnel, le roi ne pouvait pas amnistier avant qu'il y eût une condamnation. C'était une misérable chicane. Mais M. Thiers, qui, lors des négociations pour l'entrée du maréchal dans le ministère, s'était moralement engagé à le soutenir, se rangea à cet avis. La vérité est qu'il ne voulut pas avoir l'air de céder devant les injonctions de la presse. Ce que le maréchal Gérard considérait comme de la bonne et saine politique lui parut, comme Le maréchal à M. Guizot et au roi, uue concession dangereuse. Il re- Gcraid donne g^pcla comme un acte de courage d'aller au-devant de démission, l'impopularité. Sans doute, il y a souvent du courage
tiTlollo.
ANNKE 18:i4. CHAPITRE SEPTIÈME. oOo
à heurter de front les sentiments de la foule; mais n'eût- Octobre is:v<. il pas été plus habile, dans l'intérêt même de la monarchie, de céder, cette fois, au vœu populaire? Le maréchal en avait la conviction. Vaincu dans le conseil, après avoir un moment espéré l'emporter sur les doctrinaires, il offrit sa démission pour ne pas encourir une part de la défaveur qui allait s'attacher au cabinet.
Cette retraite amena une crise ministérielle. Comme (jise luinison ne savait tout d'abord par qui remplacer le maréchal Gérard, le Moniteur, en annonçant, dans son numéro du 29 octobre, que sa démission était acceptée, se borna à ajouter que le portefeuille de la guerre était confié, par intérim, au comte de Rigny, ministre des affaires étrangères.
Le remplacement du maréchal à la présidence du conseil donna lieu à des intrigues indignes d'arrêter longtemps les regards de l'histoire. Quelques-uns des doctrinaires songèrent au duc de Brogiie, récemment sorti du ministère; mais le roi ne se souciait pas de le reprendre aussitôt. Quant à M. Thiers, il n'y fallait pas songer. Outre qu'on le trouvait bien jeune encore, son peu de tenue à cette époque, son entourage d'une honorabilité parfois douteuse, les exigences d'une famille peu recommandable, lui ôtaient beaucoup de la considération nécessaire à un chef de pouvoir. M. Guizot, malgré sa confiance en lui-même, ne se sentait pas assez soutenu pour en accepter le fardeau. Il n'avait pas encore cette influence considérable dont il devait jouir plus tard auprès du roi.
MM. de Rigny, Duchâtel, Guizot, Thiers et Humann Le miuisttie offrirent leur démission à leur tour pour faciliter la constitution d'un nouveau ministère. C'était le 4 novembre. Le vice-amiral Jacob et le garde des sceaux Persil seuls n'avaient pas cru devoir se retirer. On essaya alors de diverses combinaisons. Chargé de re-
trois jours
306 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 183i.
NovEJiBRi: composer le ministère, le comte Mole s'adressa aux ministres démissionnaires; mais ses négociations ayant échoué, il se retira. Il l'ut un moment question de revenir au maréchal Gérard, à qui l'on aurait fait quelques concessions sur la question de l'amnistie; cette combinaison ne réussit pas davantage.
En désespoir de cause, Louis-Philippe se résolut à nommer des hommes nouveaux, choisis en majorité dans le tiers parti. Il appela à la présidence du conseil et à l'intérieur un ancien ministre de l'Empire, que rien ne recommandait à la confiance du pays, le duc de Bassano, qui avait été certainement un des plus funestes conseillers de Napoléon. M. Charles Dupin était nommé ministre de la marine; M. Passy, ministre des finances; le général Bernard, ministre de la guerre; M. Bresson, ministre des affaires étrangères; M. Teste, ministre du commerce, et, par intérim, de l'instruction publique. Resté seul de l'ancien ministère, l'àpre M. Persil conservait le portefeuille de la justice.
Les ordonnances portant composition de ce cabinet parurent le 10 novembre 1834. Elles excitèrent une surprise générale. Formé d'éléments hétérogènes, d'hommes sans grande notoriété, le nouveau ministère convenait merveilleusement au roi, qui, délivré de personnalités trop considérables, se croyait libre désormais de régner et de gouverner à son aise. Mais Louis-Philippe avait compté sans l'opinion publique. A tort ou à raison, elle se révolta contre le peu de prestige des nouveaux ministres. A peine installé, le ministère se retira de lui-même devant les moqueries et les sarcasmes dont il était assailli. Le 13 novembre il avait cessé d'exister, après une durée de trois jours.
Le iniiiistèiv H fallut ciiiq jours pour le reconstituer. Le roi se vit ,',p. 5 contraint d'avoir recours à ses anciens ministres. M. Guizot reprit l'instruction publique ; M. Thiers,
l'intérieur; M. Hiimann, les finances; M. Duchâtel, le novembre ;
commerce ; l'amiral de Rigny, les affaires étrangères. ^^'^*- |
M. Persil, devenu l'homme de confiance de Louis-Phi- '
lippe, resta à la justice ; l'amiral Duperré eut la marine ; enfin le maréchal Mortier, duc de Trévise, accepta, par dévouement, le ministère de la guerre et la présidence j
du conseil. Cette solution d'une crise ministérielle, qui durait depuis trois semaines, fut reçue avec assez d'indifférence par le pays; il n'y vit que le triomphe de quelques ambitions personnelles. C'était, en effet, une ]
victoire pour MM. Thiers et Guizot, une victoire en '
quelque sorte sur le roi, et ils tinrent à la faire consacrer immédiatement par un vote parlementaire.
Les Chambres, qui ne devaient se réunir que le Cun vocation 29 décembre, furent convoquées à l'improviste pour le '"'chaUXcs''^ '
1". Dès le premier jour, le ministère jeta le gant à ses ;
adversaires en provoquant de solennels débats sur la politique qu'il entendait suivre. M. Janvier ayant, le lendemain, réclamé de franches et loyales explications sur les causes de la jdernière crise et sur le système du ministère, M. Thiers accepta, au nom de ses collègues, i
la double question posée par M. Janvier, et, dans la séance du 5, il monta à la tribune pour y répondre. J
Après avoir donné sur les dernières modifications Les ]
ministérielles des éclaircissements connus déjà de tous, 'xplita-tions
niT rri • 1 , 1 . , . , . . iiiinistériclles. (
M. Ihiers déclara que ses amis et lui s étaient retirés
pour ne point faire obstacle à l'essai d'un autre système,
allusion discrète à linfructuense tentative des hommes
du tiers-parti. Cela dit, il tint à affirmer son dévoue- i
ment personnel et celui de ses collègues à la cause de ,
la Révolution. Personne n'était plus attaché que lui à
cette Révolution qui, commencée en 1789, n'avait été j
finie et complétée, suivant lui, qu'en 1830. Seulement, 1
ajoutait-il, le jour où la Révolution était victorieuse, il ^
fallait avoir le courage de l'arrêter, et de résister, pour i
508 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1834.
Novembre la conduire à soii véritable but. Mais comment, lui, historien de la Révolution, pouvait-il commettre une pareille hérésie? La Révolution de 1789, déjà fortement atteinte au 9 thermidor, avait complètement dévoyé après le 18 brumaire. A l'époque du 9 thermidor, pour assurer son plein et entier effet, Robespierre avait tenté, non pas d'arrêter son cours régulier, mais de la délivrer de l'orgie sanguinaire et folle où elle était plongée. Il était mort à la peine. Il était tombé, suivant l'expression si juste de Barère dans la séance du 10 thermidor, <( pour avoir voulu arrêter le cours terrible, majestueux de la Révolution ».
Mais est-ce que la situation était la même en 1830? Est-ce que la Révolution n'avait pas été, dès le premier jour, détournée de son but? Est-ce qu'elle n'avait pas été enrayée dès le principe ? Il fallait résister, disait M. Thiers, non pour l'étouffer, mais pour la sauver en la conduisant à son véritable but. Et il attribuait, à cette politique de la résistance, la paix avec les puissances étrangères, la tranquillité à l'intérieur et la prospérité matérielle dont jouissait le pays. Ce qui était vrai, c'est que c'était cette politique de résistance aux aspirations les plus légitimes du pays qui constituait notre état d'infériorité à l'égard des autres nations européennes, qui empêchait la sécurité du lendemain, et qui causait les agitations continuelles au milieu desquelles se débattait le gouvernement de Louis-Philippe. Ce que réclamait, en définitive, le ministre de l'intérieur, c'était une adhésion complète, sans arrière-pensée, au système du ministère, que le ministre de l'instruction publique, M. Guizot, vint, à son tour, appuyer de sa parole autorisée.
M. Dupin descendit tout exprès de son fauteuil de président pour répondre à M. Guizot. Dans un discours, où perçait une pointe d'opposition mal définie, M. Dupin
trouva moyen de dire des choses fort désagréables pour décembkk le roi dont il avait été si longtemps le conseiller intime. ^' '
Il raconta notamment qu'on lui avait offert le porte- ^cnfavem"^ l'euille de la justice, et qu'il l'avait accepté à la condi- Ju ministère. tion que le président du conseil fùl un président réel. Mais cette condition n'ayant jamais été remplie, il avait toujours refusé d'être ministre, et il refuserait toujours tant qu'il en serait ainsi. C'était une attaque directe contre Louis-Philippe, dont la manie, on le sait, était de diriger lui-même son ministère. Quoi qu'il en soit, et malgré un discours plus incisif encore de M. Sauzet, qui proposait de repousser par l'ordre du jour pur et simple la demande des ministres, 184 voix, contre 147, adoptèrent un ordre du jour motivé, aux termes duquel la Chambre se déclara satisfaite des explications du gouvernement, n'y trouvant rien que de conforme aux principes exprimés dans la dernière adresse. Ce fut une éclatante victoire pour le ministère.
Quelques jours après, il crut trouver une force non- Procès
11 1 - 1 ,• -, • n- ■ ^ du Nationaf
velle dans une condamnation severe iniligee a un devant journal républicain par la Chambre des pairs. l^i Ctiambrc
Dans son numéro du 10 décembre, le National avait ^ ^ ^^^^ ^' publié, sous ce titre : De la compétence de la cour des. pairs^ un article extrêmement injurieux pour la Chambre haute. Il lui refusait absolument le droit de juger les accusés d'avril. Seulement, l'àpreté et la violence de son langage contrastaient avec le ton habituel de sa polémJque. Les ministres eux-mêmes n'étaient pas épargnés dans cet article. On y faisait allusion à M. Thiers, par exemple, en signalant « l'abjecte apostasie appelée pompeusement, à la tribune législative, système de résistance ». Violemment dénoncé, le lendemain, à la tribune de la Chambre des pairs, par le comte de Ségur, cet article fut déféré à la Chambre haute elle-même, qui cita le gérant du National à comparaître dès le
510 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, annke 1834.
DÉCEsiBRK 12 décembre à sa barre. Elle voulut bien seulement '^'^ ■ accorder au gérant du National, M. Rouen, une remise
de quelques jours pour permettre à son défenseur, M. Armand Carrel, alors détenu à Sainte-Pélagie, le temps de préparer sa défense.
Le discoiiis L'affaire revint le 16 décembre. Cent cinquante-cinq CaiTcT" pairs étaient présents ; parmi lesquels deux des ministres, l'amiral Duperré et le maréchal Mortier. Grande fut la sensation dans la noble assemblée à ce début hautain du défenseur de la feuille incriminée : « Je ne sais, Messieurs les pairs, si vous vous étonnez d'être nos juges; nous nous demandons, quant à nous, par quel renversement de principes, par quelle suite de changements politiques inaperçus, nous sommes devenus vos justiciables. » Tout le discours d'Armand Carrel fut beaucoup plus une attaque terrible et trop justifiée, sur bien des points, contre les tendances et la politique de la Chambre haute, qu'une défense raisonnée du gérant du journal.
Cependant, avec infiniment de raison, Armand Carrel rappela que la Chambre des pairs de la Restauration s'était montrée beaucoup moins susceptible que celle de la monarchie de Juillet. M. Mignet n'avait-il pas écrit, en février t830, que la pairie était « le prix de toutes les complaisances, l'hôpital de tous les blessés du pouvoir ». Et M. Thiers, sou ancien collaborateur du National, n'écrivait-il pas de son côté, la même année : « MM. les pairs n'ont évidemment d'autre soin que d'observer la fortune pour voir de quel côté elle se décidera à passer... Il faut de la vigueur avec tous ces poltrons... » M. Mignet était aujourd'hui conseiller d'Etat, M. Thiers ministre, et ils n'avaient pas été poursuivis par la Chambre des pairs de la Restauration pour ces attaques, qui n'avaient jamais été dépassées. Le rapprochement n'était pas à l'avantage de la monarchie de Juillet. ,
ANNÉE 1834. CHAPITRE SEPTIÈME. ol\
Quelques paroles du défenseur, en évoquant un sou- Dkcembke venir lugubre, allaient amener une scène saisissante. '^^^•
Après avoir reproché à la Chambre haute son hostilité ^/naréchl^ systématique à toutes les lois de réforme et de progrès, \ey.
Armand Carrel lui avait fait un crime d'avoir opposé une inébranlable fm de non-recevoir à la revision du procès du maréchal Ney. « A ce nom, je m'arrête, s'écria-t-il, par respect pour une glorieuse et lamentable mémoire. Je n'ai pas mission de dire s'il était plus facile de légaliser la sentence de mort que la revision d'une procédure inique. Les temps ont prononcé : aujourd'hui le jnge a plus besoin de réhabilitation que la victime. » Ces paroles vengeresses firent courir un frisson dans l'assemblée. Le président Pasquier, hors de lui, interrompit le défenseur en s'écriant qu'il y avait dans la Chambre des juges du maréchal Ney, et que ses paroles pourraient être considérées comme une offense.
Alors, laissant déborder son cœur, Armand Carrel répondit d'une voix vibrante : « Si parmi les membres qui ont voté la mort' du maréchal Ney, il en est un qui ait été blessé de mes paroles, qu'il fasse une proposition contre moi, qu'il me dénonce à cette barre, j'y comparaîtrai, et je serai heureux d'être le premier homme de la génération de 1830 qui viendra protester ici, au nom de la France indignée, contre cet abominable assassinat. » D'enthousiasmes applaudissements éclatèrent à ces mots dans les tribunes publiques, tandis que les pairs demeuraient silencieux et stupéfaits sur leurs bancs. Et comme le président retirait brutalement la parole au défenseur : « Je suis de l'avis de M. Carrel, s'écria avec énergie le général Exelmans, en se levant; la mort du maréchal Ney est un abominable assassinat. » Au sein même de la Chambre haute, la parole d'Armand Carrel avait trouvé un écho sonore.
A partir de ce moment, la défense, constamment
Décejibrf;
Uéce^Jtiou de M. Thiers
à l'Académie" française.
512 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1834.
interrompue, deAint à peu près impossible. Au reste, comme nous l'avons dit déjà, c'était moins une défense qu'un procès en règle l'ait à la Chambre des pairs. La conviction des juges était formée d'avance. Déclaré coupable par 138 voix contre lo, le gérant du National fut condamné à deux ans de prison et à 10,000 francs d'amende. Ce jugement sévère, destiné à rendre la presse plus circonspecte, fut loin d'atteindre le but que l'on s'était proposé. Il produisit une impression pénible; les colères des patriotes, loin do s'apaiser, y trouvèrent un aliment de plus. Ce fut le dernier acte marquant de cette année, si féconde en bouleversements, en agitations, en émeutes sanglantes et en procès de -presse. Deux journaux, d'opinion bien différente, la Tribune et la Quotidienne, venaient encore d'être condamnés, dans la personne de leurs gérants, l'un à un an de prison et à 6,000 francs d'amende, l'autre à trois mois de prison et à o,000 francs d'amende. C'était comme la démonstration éclatante de cette vérité, à savoir, que la monarchie n'est pas, comme se l'imaginent tant de conservateurs, la meilleure garantie de l'ordre, de la tranquillité et surtout de la liberté chez les peuples.
L'homme qui, par ses déclarations récentes, était devenu, pour ainsi dire, l'àme du parti delà résistance, et qui se trouvait assumer ainsi la responsabilité des répressions sévères dirigées contre les amis trop ardents de la liberté, venait de voir s'ajouter, au prodigieux éclat de sa fortune politique, le prestige des lauriers littéraires. M. Thiers avait été reçu le 13 décembre à l'Académie française. Agé de trente-sept ans à peine, il en était le plus jeune membre, comme il était le plus jeune des ministres de Louis-Phillippe. Ce n'était pas à l'historien de la Révolution française, mais bien au ministre heureux et puissant que l'Académie française avait si facilement ouvert ses portes. Rarement fortune avait été
plus rapide que la sienne. Parti des derniers degrés de l'échelle sociale, il était arrivé au sommet à un âge où tant d'autres, de grand talent, ont toutes les peines du monde à s'élever au-dessus de la foule. Il n'avait plus rien à demander à la Révolution de 1830; aussi, tout en s'en faisant contre ses adversaires le défenseur intrépide, estimait-il qu'elle avait atteint son but. Il lui eût dit volontiers : Tu n'iras pas plus loin. Il était satisfait, tout le monde devait l'être.
La fortune rend la pitié et la générosité faciles. Dans la situation brillante où les hasards d'une révolution, son incontestable talent et aussi, il faut bien le dire, son esprit de souplesse et d'intrigue l'avaient placé, M. Thiers eût pu s'honorer grandement en prêtant les mains à une large mesure de clémence. Nous l'avons vu laissant espérer son concours au maréchal Gérard pour réaliser l'amnistie, puis se dérobant quand il s'était agi de la proclamer, et la déclarant impossible.
Or cette question de l'amnistie, avec laquelle le gouvernement croyait enavoir fini, reparut tout à coup à la tribune parlementaire à l'occasion d'une demande d'un crédit de 360,000 francs, déposée par le ministre de l'intérieur,pour la construction d'une nouvelle salle de séances de la Chambre des pairs. L'ancienne salle, en efîet, était tout à fait insuffisante aux exigences du procès qui allait s'ouvrir, eu égard au grand nombre des accusés. La commission chargée d'examiner la demande alla plus loin que le ministre; elle proposa l'allocation d'un crédit de 1,280,000 francs pour la construction d'une salle définitive des séances de la Chambre des pairs. MM. de Sade, Pages et Janvier combattirent énergiquement l'une et l'autre proposition. Elles leur paraissaient mauvaises à trois points de vue : d'abord, parce qu'il serait contraire aux intérêts de la pairie d'inaugurer sa nouvelle salle de séances par un procès criminel; ensuite, I. 33
DÉCEMBRE
Derniers efforts en faveur de l'amnistie.
514 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PIIILIPPE. année 1834.
Décembre parce que la Chambre des députés, en votant les dé- '*^*" penses de cette salle, encourait une sorte de solidarité
morale dans le procès auquel elle devait servir; enfin parce que l'iiumanité aurait à souffrir des lenteurs delà construction d'une salle d'audience. Ils réclamaient donc Tamnistie, seul moyen, suivant eux, d'en finir avec les excitations de la rue, de faire l'apaisement dans les esprits et de donner au gouvernement la force et la stabilité dont il avait besoin.
Combattue par M. Fulcliiron, député de Lyon, ville dont les ruines, à l'en croire, criaient vengeance, cette noble cause trouva dans M. de Lamartine un défenseur digne d'elle. L'illustre poète n'appartenait pas encore à l'opposition, et sa parole n'en avait que plus de poids. Pourquoi, s'écriait-il, ce procès immense, interminable, éternel, réclamé par les ministres? Etait-ce là de la civilisation? Etait-ce là de la morale? Était-ce là de la politique? Il n'y avait pas de procès nécessaire quand la victoire avait prononcé ; il n'y avait pas de procès juste quand il y avait en présence des ennemis et non des juges. Qu'on l'appliquât aux Vendéens, aux républicains, ou aux ministres prisonniers à Ham, l'amnistie lui paraissait sans danger dans l'état actuel du pays, et c "était, à l'en croire, la seule loi de justice et de politique.
La voix inspirée de l'orateur, sa parole entraînante, avaient produit sur la Chambre une impression profonde. M. Guizot s "élança à la tribune. Il n'y a eu ni Vendéens ni républicains, dit-il, avec l'impitoyable sécheresse d'un légiste, il y a eu des crimes prévus et punis par les lois, de tous les temps et de tous les pays. Ce qu'on appelait conciliation revenait à ceci, c'est qu'en politique il n'y avait point de vrai, point de faux, point de juste, point d'injuste, point de bien, point de mal, point de droit, point de lois. Tant qu'il restait de vives inquiétudes
pour l'ordre public pour le repos des honnêtes gens et de la société, l'amnistie ne serait, disait-il, en terminant, qu'un acte de faiblesse, et, loin d'atteindre le but de conciliation dont on parlait, elle produirait des effets contraires ; elle ne serait pas opportune, elle serait nuisible. Le ministre de l'instruction publique s'était montré, suivant sa coutume, âpre, amer et tranchant ; ce fut M. Odilon Barrot qui se leva pour lui répondre.
L'année 1835 s'ouvrit sur cette lutte d'un si poignant intérêt. D'un côté, les partisans des répressions implacables, nécessaires, selon eux, au rétablissement définitif de la paix publique; de l'autre, ceux qui croyaient, au contraire, que l'indulgence seule était capable d'éteindre les haines et de ramener à la fois l'apaisement dans les cœurs et la tranquillité dans la rue. Il y avait évidemment là une double illusion. Mais combien plus douce était la seconde ! et de nature à tenter les âmes généreuses ! Voulez- vous donc, disait plaisamment M. Dugabé, qu'après avoir voté une salle pour les accusés, la Chambre des pairs vote des accusés pour la salle ? Après une discussion qui se prolongea jusque dans les premiers jours de janvier, la Chambre élective vota le crédit demandé par le ministère (( pour faire les dispositions nécessaires à l'instruction, et, s'il y avait lieu, au jugement du procès dont la cour des pairs était saisie». Cette légère restriction fut regardée comme un échec pour le cabinet. L'amnistie n'en était pas moins définitivement repoussée.
Elle trouva néanmoins des défenseurs à la Chambre des pairs, lorsque, quelques jours après, celle-ci fut, à son tour, saisie de la question. Le duc de Noailles, le vicomte Dubouchage et le baron Mounier se firent les avocats éloquents de la clémence. L'un d'eux rappela que Napoléon, en montant sur le trône, avait accordé
DliCEMBllE
Janvier 1835.
Rejet défiuitit
de
l'amnistie.
pris à partie.
516 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1835.
Ianviek 1835. l'amnistie comme un don de joyeux avènement. Mais les circonstances politiques et sociales étaient tout autres trente ans auparavant, répondit le ministre de l'intérieur. Nécessaire et salutaire alors, l'amnistie serait inopportune et funeste aujourd'hui. Pourquoi ? Ce fut ce que M. Thiers eut bien de la peine à expliquer clairement. Le ministère obtint pourtant gain de cause. Toutefois il eut contre lui une minorité imposante, qu'on n'était pas accoutumé à rencontrer à la Chambre des pairs.
M. Guizot De cette discussion, il sortit donc tout meurtri, malgré
sa victoire. Son personnage le plus important, M. Guizot, y avait été pris à partie avec la dernière violence. M. Charamaule, par exemple, avait cité quelques passages d'un écrit de lui, publié une quinzaine d'années auparavant, et où il qualifiait d'absurde et de barbare le principe de la souveraineté du peuple, dont il se prétendait le serviteur aujourd'hui. M. Comte l'accusa indirectement d'avoir préparé et voté la loi sur les cours prévôtales. C'était à qui, dans la presse, le qualifierait d'émigré, lui reprocherait son séjour auprès de Louis XVIII pendant les Cent jours, et l'accuserait d'avoir coopéré à la rédaction du Moniteur de Gand, ce qu'il crut devoir démentir par une note insérée au journal officiel. Mais l'accusation, vraie ou fausse, n'en fit pas moins son chemin. Ce fut au point que M. Thiers, dont l'entente avec M. Gaizot, dans la dernière crise, s'était si clairement manifestée, avait eu soin de se dégager de toute solidarité avec lui, dans les débats sur l'amnistie, en attaquant violemment le régime de la Restauration, tout en se rattachant à ses procédés de gouvernement.
Quoi qu'il en soit, l'année qui s'ouvrait ne s'annonçait pas sous de bien favorables auspices. Le procès d'avril, que les gens prudents auraient voulu éviter, devait
AN.Nhi; IS:i5. CHAPITRE SEPTIÈME. 517 i
amener une recrudescence d'agitations morales, sinon Ja.wieh 1835. ^ de troubles dans la rue. Enfin une nouvelle crise minis- ' térielle allait éclater à courte échéance, comme pour ! démontrer que la stabilité du pouvoir n'était pas absolument inhérente à la monarchie. ' '
La réforme électorale. — Nouvelle crise ministérielle. — Démission . du maréchal Mortier. — L'interrègne ministériel. — L'interpellation de M. de Sade. — Le ministère reconstitué avec M. de Broglie comme président. — Loi sur la responsabilité ministérielle. — Adoption du traité des 25 millions. — Les bateaux à vapeur de la Méditerranée. — Suppression de la loterie. — La c[uestion algérienne. — Situation de notre colonie. — Le procès d'avril. — Les principaux accusés. — Les défenseurs des accusés d'avril. — Ouverture des débats. — Incidents tumultueux. — Réquisitoire du procureur général et déclaration des accusés. — Lettre adressée aux accusés d'avril parleurs défenseurs. — Procès intenté aux signataires de la lettre, au Réformateur et à la Tribune. — M. Trélat devant ses juges. — Les accusés lyonnais devant la cour. — L'affaire La Roncière. — L'arrêt de disjonction. — Évasion d'une partie des accusés de Paris. — La défense des accusés de Lyon. — L'anniversaire des journées de Juillet. ■ Explosion de la machine infernale. — Arrestation de l'assassin Fieschi. — Efl'et sur l'opinion publique. — Présentation de lois répressives. — Condamnation des accusés de Lyon.
— Discussion des nouvelles lois de compression. — Loi sur les cours d'assises. — Loi sur le jury. — Le nouveau projet de loi sur la presse. — Les lois de septembre à la Chambre des pairs. — Condamnations de presse. — Promotion de pairs. — Nouvelles condamnations du Réformateur et de M. de Kergorlay. — Condamnation du Charivari. — Reprise du procès des accusés d'avril. — Le maréchal des logis Clément Thomas. — L'affaire Lacenaire. — Condamnation des accusés de Lunévillc. — La dernière catégorie des accusés d'avril.
— Le parti républicain après le procès d'avril et les lois de septembre. — Ouverture de la session législative de 1836. — Les adresses des Chambres et la nationalité polonaise. — Ébranlement du ministère du II octobre. — Interpellation sur la conversion de la rente.
— La conversion est votée. — Chute du ministère de Broglie. — Ministère Thiers. — Affaire de Fieschi, Morey et Pépin. — Fieschi et M. Lavocat. — La fille Nina Lassave. — Le procès Fieschi devant la cour des pairs. — Les explications de Pépin. — E.xécution de Fieschi,
Morey et Pépin. — Le triomphe de Nina Lassave. —Le programme de M. Thiers. — Intervention de M. Guizot. — Ajom-nement de la conversion. — La politique étrangère de M. Thiers. — Payement de la dette aux États-Unis. — Le traité de la quadruple alliance. — L'intervention en Espagne. — Voyage des ducs d'Orléans et de Nemours en Allemagne et en Italie. —Une déclaration de M. Dupiu.
— M. Thiers et les travaux publics. — Le budget de 1837. — La littérature à la Chambre. — État de nos affaires en Algérie. —Désastre de la Macta. — Expédition de Mascara. — Occupation de Tlemcen. — Victoire de la Tafna. — Le budget de l'Algérie. — Vote du budget. — Douanes et chemins de fer. — Tentative d'assassinat contre le roi. — Les antécédents d'Alibaud. — Son procès et sa condamnation. — Sou exécution. —M. Emile de Girardin. — La l)resse à bon marché. — Duel d'Armand Carrel avec M. de Girardin. — Jlort et funérailles d'Ai-mand Carrel. — Bruits de complots.
— La revue est décommandée. — Inquiétudes générales. — Inauguration de l'Arc de triomphe de l'Étoile.
Février 183,)
La réforme électorale.
Née d'une surprise et d'une intrigue, sans racines dans le pays, la monarchie de Juillet avait toutes les peines du monde à s'asseoir sur des bases solides. Après les longues et sanglantes agitations de l'année précédente, la France jouissait d'un repos matériel profond; mais le calme n'était qu'à la surface. Une inquiétude sourde ne cessait de travailler les esprits, inquiétude que l'instruction lente et laborieuse du procès des insurrections d'avril ne contribuait pas peu à entretenir.
Et puis, il faut bien le dire, le pays se résignait difficilement au rôle effacé où l'avait maintenu la Charte si piètrement revisée en 1830. Le parti républicain, à peine organisé à cette époque, avait bénéficie, en quelque sorte, de la situation d'infériorité dans laquelle le régime nouveau avait imprudemment tenu à laisser la nation. Son existence s'était affirmée depuis, et maintenant il n'hésitait pas à recourir aux moyens violents pour essayer de renverser un gouvernement dont l'existence ne reposait pas sur le droit. Mais la royauté de Louis-Philippe n'avait pas affaire qu'aux hommes d'action du parti républicain ou à une poignée de légiti-
A.NNÉE 1833. CHAPITRE HUITIÈME. 321
mistes ardents, toujours prêts à recourir à l'emploi des armes, elle voyait se dresser contre elle des milliers de citoyens — et ce n'étaient pas les moins dangereux de ses ennemis, — décidés à poursuivre par les voies légales les droits et les libertés en possession desquels on avait eu peur de remettre la France. C'est ainsi que, le 7 février, il était fait à la Chambre des députés un rapport , attendu depuis longtemps , sur un certain nombre de pétitions individuelles et collectives réclamant la réforme électorale. Ce rapport, il est vrai, concluait à l'ordre du jour, et, malgré les énergiques protestations de MM. Pages (de l'Ariègc), de Laboulie et Garnier-Pagès, la Chambre en adopta les conclusions; mais les réclamants ne se lassèrent pas. Ils avaient pour eux le droit, la justice, la vérité. Cette question de la réforme électorale devint une sorte de catapulte dirigée contre le gouvernement de Louis-Philippe, et c'est par elle que nous le verrons succomber un jour.
D'un autre côté, le roi ne trouvait pas suffisante sa part de royauté constitutionnelle. La maxime de ses ministres les plus accrédités : « Le roi règne et ne gouverne pas, » était de moins en moins de son goût. Un ancien membre de nos assemblées révolutionnaires, qui avait été fort activement mêlé aux intrigues du 18 brumaire, M. Rœderer, venait justement de publier une Adresse aux Constitutionnels, où il posait ce principe que le roi devait être lui-même le président du conseil des ministres. Le régime parlementaire de la monarchie de Juillet était exactement le même que celui de la Restauration, c'était une lutte incessante entre les différents groupes de la Chambre pour la possession des portefeuilles, régime absolument contraire aux principes de la Révolution, qui n'avait pas voulu que les ministres fussent pris au sein du parlement, précisément pour éviter ces compétitions ardentes, sou-
Février 1835.
Nouvelle
crise
ministérielle.
522 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, ax.nke 1835.
FÉVRIER 1835. levées par des ambitions personnelles, et si préjudiciables aux intérêts généraux du pays. Mais ce n'était pas une raison pour abandonner l'exercice du pouvoir exécutif à l'arbitraire absolu du chef de l'État. Toujours est-il que les parlementaires, comme M. Duvergier de Hauranne et ses amis, jetèrent feu et flamme contre la brochure de M. Rœderer, dont la publication avait été accueillie aux Tuileries avec un véritable enthousiasme.
Démission du Les parlementaires obstinés accusaient la mollesse du Mortier. maréchal Mortier, président du conseil, qui leur paraissait un instrument trop docile entre les mains du roi. Le maréchal avait été un brillant homme de guerre, mais il n'était pas fait pour les luttes de la tribune. Il pouvait à peine répondre aux interpellations qui lui étaient adressées. Il n'y avait certainement pas en lui l'étoffe d'un président du conseil. Les hommes du tiers parti, môme les plus dévoués à la dynastie d'Orléans, comme M. Dupin, ne se gênaient nullement, dans leurs conversations de salons, pour accuser le roi de choisir des présidents fictifs afin de conserver une influence prépondérante sur le cabinet. Le maréchal se rendait, du reste, parfaitement compte de son insuffisance. Il avait accepté, par dévouement, une charge beaucoup trop lourde pour lui. Tout récemment, à propos d'une discussion soulevée à l'occasion d'injvistifiables réclamations pécuniaires de la part de la Russie, il avait dû laisser à M. de Rigny, ministre des affaires étrangères, et à M. Thiers, ministre de l'intérieur, le soin de répondre à MM. Isambert et Odilon Barrot, qui soutenaient, non sans raison, que la France s'était complètement libérée à l'égard de la Russie. Selon M. Thiers, que possédait la manie de gouverner à outrance, le ministère était en droit de refuser toute explication sur une affaire en voie d'exécution. Mais M. Odilon Barrot eut pour lui l'assentiment général en lui répon-
L'intcrrèfiiie ministériol.
Mars 18:î5.
ANNÉE mô. CHAPITRE HUITIÈME. 323
dant que, dans cette discussion, « qui réservait les droits févrikh i83a et les intérêts du pays », le gouvernement pouvait puiser de nouvelles forces contre les prétentions de l'étranger. La Russie en fut pour ses frais de réclamations.
Cependant;, fatigué et soufîrant de son infériorité, le duc de Trévise s'était décidé à se retirer. Le 20 février, il donna sa démission de président du conseil et de ministre de la guerre. Le roi songea alors à rappeler le maréchal Soult. Les autres ministres menaçant de donner leur démission plutôt que d'accepter la présidence du maréchal, il dut renoncer à son projet. Le cabinet pouvait être considéré comme dissous. Il y eut une sorte d'interrègne ministériel de trois semaines. Louis-Philippe s'adressa successivement à M. Mole et au général Sébastiani, qui, le 2 mars, revint tout exprès d'Angleterre, où il venait d'être envoyé comme ambassadeur à la place de M. de Talleyrand. Cette combinaison n'eut pas plus de succès. La Chambre s'impatientait. Le 5 mars, à la suite d'un rapport de M. Sauzet sur un projet de loi relatif à la responsabilité ministérielle, M. de Sade réclama l'ajournement de la discussion jusqu'au jour où un ministère définitif serait constitué, et il manifesta l'intention d'interpeller le gouvernement sur la crise ministérielle.
Cette interpellation eut lieu le 1 1 mars. On s'attendait à une séance extrêmement agitée; aussi les tribunes étaient-elles envahies par la foule. L'organe des doctrinaires, le Journal des Débats, venait de reconnaître, dans un article de demi-opposition, que la Chambre avait le droit d'exiger que l'on se pressât d'en finir. M. de Sade parut entrer dans les vues de cette feuille en demandant si le roi constitutionnel pouvait nommer pour ministre qui bon lui semblait, « selon sa volonté ou le vœu de ses caprices ». Le ministre de l'ins-
L'interpella-
tion de M. de Sade.
Mars 1835.
Le ministère
reconstitué
avec M. de
Broglie pour
président.
524 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, aninék 1835.
truction publique, M. Guizot, dans sa réponse, se montra tout à fait d'accord avec Fauteur de l'interpellation. Ses collègues et lui, dit-il, avaient offert à la couronna des conseils dictés par l'intérêt du pays et celui de la couronne elle-même, mais ils étaient absolument étrangers aux combinaisons formées jusque-là. L'interpellation n'eut pas de sanction législative; seulement elle^ détermina la fin de la crise.
Le candidat de M. Guizot à la présidence du conseil' était le duc de Broglie, qui, en novembre, était sorti du ministère, à la suite du rejet de son projet de loi relatif à l'indemnité de vingt-cinq millions en faveur des Etats-Unis. Grande était l'impopularité du personnage. Le roi s'y résigna toutefois, et lui offrit d'assez, bonne grâce la présidence du conseil. Dès le lendemain, 42 mars, le duc de Broglie fut appelé à ce poste. Il reprenait en même temps, des mains du comte de Rigny, le portefeuille des affaires étrangères. M. de Rigny demeura ministre sans portefeuille. Il fut seulement chargé de l'intérim du ministère de la guerre, auquel le roi appela le maréchal Maison, alors ambassadeur en Russie. Les autres ministres, MM. Guizot, Thiers, Humann, Duperré, Persil et Ducliatel, conservèrent leurs portefeuilles respectifs.
A peine reconstitué, le ministère eut à subir, dans les séances des 14 et 16 mars, les vives attaques de l'opposition de gauche et même celles des hommes du tiersparti. M. Sauzet voyait déjà en lui des éléments de dissolution, et il lui reprocha assez amèrement de ne pas répondre au sentiment général du pays. M. Mauguin n'y trouvait aufcune garantie d'union et de stabilité. Le bruit courait, en effet, que le duc de Broglie était antipathique à M. Thiers, qui ne l'aurait accepté pour président que sur les pressantes sollicitations du roi. Il avait suffi de quelques paroles aimables du grand
;seigneur pour apprivoiser le petit bourgeois vani- Mars 1835. teux. M. Thiers déclara lui-même à la tribune que, s'il avait hésité à entrer dans un cabinet formé par le duc de Broglie, ses scrupules s'étaient évanouis devant les représentations de ses amis politiques.
Le nouveau président du conseil vint à son tour attester la parfaite homogénéité du ministère dont il était le chef. Il s'attacha surtout à déclarer très nettement que la responsabilité ministérielle ne serait pas un vain mot, voulant rassurer par là ceux qui ne cessaient de reprocher aux ministres d'être sous la dépendance absolue du roi. Ces explications ne pouvaient entièrement satisfaire l'opposition ; parla bouche de M. Odilon Barrot, elle tint à faire les réserves les plus expresses. Il ne pouvait y avoir d'homogénéité dans le ministère, dit-il, parce que là, comme dans la Chambre, il y avait deux doctrines, •deux religions différentes, « la Révolution et la Restauration en présence ». Et en effet ces deux doctrines, ces deux religions, suivant l'expression de M. Odilon Barrot, devaient se sui-vre parallèlement jusqu'à la fin du règne de Louis-Philippe. Aucune sanction ne suivit d'ailleurs cette première joute parlementaire. Le pouvoir et l'opposition gardèrent chacun leurs positions, sans qu'on pût savoir dès lors si le ministère disposait d'une majorité importante. Cette majorité n'allait pas tarder à s'affirmer.
La loi sur la responsabilité ministérielle remit les La loi .sur partis en présence. Cette loi, réclamée depuis long- ^^
temps par l'opinion publique, était toujours restée en ^i^^ni's'térieil^e!' suspens depuis la Charte de 1814, qui en avait posé le principe. D'après la loi nouvelle, l'article 75 de la Constitution de l'an YIII, qui subordonnait toute poursuite des agents du pouvoir à une autorisation du conseil d'Etat, cessait d'être en vigueur. Là surtout était le grand intérêt de cette loi. Or, le président du conseil
526 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE. A^^fÉE IS3
Avril 1833. 6t le ministre de rinstriiction- publique, c'est-à-dire MM. de Broglie et Guizot, sans demander positivement le rétablissement de l'article 75, revendiquèrent pour les ministres le droit d'autoriser les poursuites contre les agents du gouvernement. En réalité, cet article si controversé se trouva virtuellement rétabli. Il fut décidé que toute poursuite contre les fonctionnaires publics ne pourrait avoir lieu qu'en vertu d'une ordonnance royale, délibérée en conseil d'Etat et contresignée par un ministre. L'ensemble de la loi fut voté dans la séance du 2 avril par 485 voix contre 161. C'était une première victoire du nouveau cabinet, victoire qu'accueillirent les murmures de l'opposition, et que déplora l'opinion publique.
Adoption Un succès non moins impopulaire fut l'adoption du
du traité des proiet de loi relatif au traité des vinet-cinq millions
25 millions. ^ «" > . . . .
avec les Etats-Unis. Le rejet de ce traité dans la session dernière avait amené, comme nous venons de le rappeler, la démission de M. de Broglie. Et, à cette occasion, le président Jackson avait adressé au congrès des Etats- Unis, lors de la session de décembre 1834, un message conçu en termes injurieux à l'égard de la France. 11 avait même demandé l'autorisation de confisquer, jusqu'à concurrence de vingt-cinq millions, les biens possédés par des Français dans les Etats de l'Union. Les chambres américaines, plus modérées, la lui avaient d'ailleurs refusée.
Le gouvernement de Louis-Philippe s'était vivement ému à la nouvelle de l'insulte faite à la France par le président Jackson. En manière de représailles, il avait immédiatement rappelé M. Sérurier, notre envoyé à Washington, et offert ses passeports à M. Livingston, ministre des Etats-Unis à Paris. Mais, en même temps, il soumettait de nouveau au parlement le vote du crédit de 25 millions destiné à payer les créances américaines
basées, on s'en souvient, sur le dommage causé au Avril 1835. commerce des Etats-Unis par les décrets rendus sous l'Empire relativement au blocus continental.
Soumis à la discussion de la Chambre élective dans le courant d'avril, ce projet de loi y fut attaqué avec une violence extraordinaire par la double opposition de droite et de gauche. Le duc de Fitz-James le repoussa comme le plus honteux qui eût jamais été présenté à une Chambre française. On avait essayé de faire peur à la France. 11 demanda que toute discussion fût suspendue jusqu'à ce que les Etats-Unis eussent offert à notre pays la réparation qui lui était due. C'était, suivant l'expression d'un orateur, la Restauration qui sortait de la tombe pour insulter le gouvernement de Juillet. La Restauration avait payé trop cher à l'étranger le rétablissement du trône légitime pour avoir le droit de se montrer bien difficile sur une question d'indemnité pécuniaire. On le lui rappela avec quelque dureté.
Les orateurs de l'opposition de gauche étaient mieux dans leur rôle. M. Eugène de Salverte, remontant à l'origine du traité même, reprocha au gouvernement d'avoir engagé le pays sans réserver suffisamment les droits de la Chambre. Il proposa donc le rejet du traité, d'abord parce qu'il était attentatoire aux prérogatives reconnues aux Chambres par la Charte, ensuite parce qu'il y avait eu, de la part du président des Etats-Unis, insulte et menace contre la France. Dans la discussion des articles, M. Berryer attaqua le projet avec une éloquence incomparable. Jamais peut-être sa parole ne s'était élevée à une telle hauteur. Il s'en prit surtout à la bonne foi américaine. Il y avait, selon lui, dans les pièces, dans les réclamations et dans les évaluations, une élasticité qui révoltait la conscience, et il repoussa ce traité avec un dédain suprême.
Le nouveau président du conseil, vigoureusement sou-
528 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1835.
Avril 1835. tenu par M. Thiers, apporta à défendre ce traité tout ce qu'il avait de force, d'énergie et de talent oratoire. On sentait qu'il en avait fait sa chose propre. Un second rejet eût vraisemblablement entraîné une nouvelle démission de sa part. Malgré cela, le projet de loi aurait échoué peut-être sans l'intervention chaleureuse de MM. Jay, Ducos, Tesnières, de ïracy et de Lamartine. Encore M. de Broglie ne l'emporta-t-il que grâce à un amendement du général Valazé, adopté à une immense majorité, et en vertu duquel il ne devait être fait aucun payement aux Etats-Unis que lorsque le président Jackson aurait fait suffisante réparation de ses jDaroles injurieuses. Grâce à cette restriction, indispensable à llionneur de la France, la loi fut votée dans son ensemble par 289 voix contre 137 sur 426 votants. C'était une majorité de 152 voix. Le duc de Broglie se montra satisfait.
Les bateaux Le ministère, dont il était désormais le chef puissant
a vapeur g|. reconnu, songea alors à donner un vigoureux élan
de la rr • 1 1 1
Méditerra- aux affaires générales du pays, assez négligées l'année
"^^- précédente au milieu des agitations politiques. Dès le
23 mars, il avait proposé l'établissement, dans la Méditerranée, d'une double ligne de bateaux à vapeur, l'une allant de Marseille à Constantinople par les côtes d'Italie, l'autre de Marseille à Alexandrie par les ports de la Grèce. Les dépenses de premier établissement étaient évaluées à près de six millions et les frais annuels à la somme de 1,800,000 francs environ. La discussion de ce projet de loi véritablement fécond s'engagea dans les Mai 1835. premiers jours du mois de mai. Les avantages qui devaient en résulter pour nos relations politiques et commerciales en Orient étaient inappréciables. De plus, en cas de guerre, les nouveaux bâtiments étaient appelés à devenir les auxiliaires de notre marine militaire et à augmenter nos moyens d'attaque et de défense. Cette double considération eut raison de toutes les résis-
le projet fut voté à une majorité coiisi- .Mai is-iô.
ANM5ii 1835.
tances, et dérable.
La Chambre élective discutait en même temps le budget des dépenses de 1836, arrêté par le ministre des finances à la somme de 1,001,904,935 francs, dont près de 115 millions pour les frais de régie et de perception. C'était encore, on peut le dire, l'âge d'or des budgets de la France. Il n'y en avait pas moins un excédent de dépenses de près de 7 millions sur les recettes. Ce déficit, il est vrai, tenait à une diminution d'une dizaine de millions, que la suppression de l'immorale institution de la loterie devait amener dans les revenus de 1836.
Une question d'une importance capitale se posa nettement au cours de cette discussion du budget; ce fut celle de l'occupation de l'Algérie. Déjà, à plusieurs reprises, certaines voix s'étaient élevées contre la conservation de cette colonie si glorieusement acquise. M. de Sade n'y voyait pas de débouchés pour les produits français, et le despotisme militaire lui paraissait un obstacle à la colonisation. M. Dupin lui-même avait déclaré que la colonisation était une chose absurde. Selon M. PeleL (de la Lozère) l'occupation de l'Afrique par les Européens avait toujours tourné à leur honte et à leur malheur.
Mais ces allégations pessimistes avaient trouvé des contradicteurs convaincus et éloquents. MM. Piscatory, Gaétan de la Rochefoucauld, de Laborde et de la Pinsonnière s'étaient énergiquement prononcés pour la conservation de notre conquête, à laquelle une véritable popularité était désormais assurée dans le pays. Coloniser l'Algérie, c'était travailler pour la France, disait l'un. La Régence, s'écriait un autre, pouvait être pour la patrie française ce que les Indes étaient pour l'Angleterre ; mieux encore, car on était à trois jours de traversée à peine des côtes de France. Et, de fait, il ne s'agissait point ici d'une expansion coloniale tentée à trois mille 1. 34
Le budget de 1836.
Suppression de la loterie.
La question algérienue.
Mai 1835.
Situation de notre colonie.
530 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1835.
lieues do la mère patrie contre le droit des gens. Alger était, depuis des siècles, un repaire de bandits et de pirates dont le maintien était intolérable. En le détruisant, la France avait rendu un immense service à l'humanité, et rien n'était plus légitime que notre occupation ; il s'agissait seulement de la rendre féconde. L'honneur national était engagé à ne pas abandonner la Régence, avait dit avec raison M. Viennet; et le maréchal Clause], qui en avait été gouverneur, s'était attaché à prouver qu'elle devait devenir pour la métropole une source de profits et de richesses. D'après les calculs de M. Bande, le mouvement commercial de la Méditerranée avait augmenté d'une valeur de soixantedix millions depuis la conquête. Le gouvernement, de son côté, s'était toujours montré résolu à ne pas abandonner Alger, et il espérait bien que telle serait également l'opinion de la Chambre.
De notables améliorations avaient été réalisées déjà dans notre colonie algérienne en ce mois de mai 183S. De grands travaux de viabilité avaient été entrepris dans la ville d'Alger, dont la population s'était sensiblement accrue. Les relations entre les colons et les indigènes étaient devenues beaucoup meilleures, et la plaine d'Alger se trouvait pacifiée jusqu'au pied de l'Atlas.
La haute administration de la colonie était alors confiée à un gouverneur général agissant sous la direction suprême du ministre do la guerre. Le gouverneur actuel était le lieutenant-général comte d'Erlon, ayant sous ses ordres M. Pasquier comme intendant civil, le contreamiral de la Bretonnière, comme commanda'nt de la marine, et M, Laurence, député, comme commissaire spécial de la justice. Somme toute, la colonie était entièrement soumise au régime militaire. C'était un régime peu favorable à la colonisation, mais peut-être était-il nécessaire qu'il en fût encore ainsi à cette épo-
que. Dans la province de l'Est, le bey de Constantine Mai i835. n'avait pas déposé les armes. Bône était à nous ; mais les Arabes n'avaient pas encore pris leur parti de cette occupation, et leur irritation était grande. Des rassemblements considérables de Kabyles se formaient aux environs de Bougie ; et de vigoureuses démonstrations du lieutenant-colonel Duvivier avaient toutes les peines du monde à les tenir en respect. En revanche, la province d'Oran présentait un tableau rassurant d'ordre et de calme. La civilisation faisait dans notre colonie des progrès rapides. Nous occupions sans contestation les ports d'Arzevv et de Mostaganem. Un des ennemis les plus fanatiques de la France, le bey de Mascara, Abd-el-Kader, dont le nom reviendra souvent sous notre plume, avait dû entrer en arrangement avec le général Desmichels, gouverneur d'Oran, et faire acte de soumission envers la France, sauf à reprendre les armes au premier moment.
Malgré cette situation relativement prospère de notre colonie, le gouvernement ne songeait alors à occuper définitivement que les côtes et les portions de territoire nécessaires à la sécurité du pays. Le rapporteur du budget de la guerre, M. Passy, ennemi déclaré du maintien de l'occupation de la Régence, proposait, au nom de la commission, une diminution de 400,000 francs, sur le chapitre des services administratifs de l'Algérie; mais la Chambre, mieux inspirée, refusa toute diminution pour bien affirmer sa volonté de conserver notre précieuse conquête.
Pendant que la Chambre élective discutait avec un Le procès soin méticuleux la loi de finances, commençaient à la d'avril. Chambre haute les débats du grand procès politique qui, depuis une année, tenait la France attentive et anxieuse. Les journaux de la cour ne méconnaissaient pas les vives préoccupations que ce grave procès eau-
532 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, anniîe 1835.
JMai 1835. sait au pays (1). Nous avons déjà dit l'imprudence commise, suivant nous, par le gouvernement en déclarant connexes des faits insurrectionnels sans corrélation aucune entre eux , et en renvoyant devant une même cour suprême de justice des prévenus qui avaient agi sans le moindre concert, et dont les mobiles avaient été loin d'être les mêmes. Un seul lien unissait tous ces accusés venus de tant de points différents, c'est qu'ils appartenaient, pour la plupart, au parti républicain. Or, il n'était pas difficile de prévoir que les hommes importants de ce parti transformeraient en arène le prétoire de la Chambre des pairs, prendraient le gouvernement corps à corps, et s'efforceraient d'établir contre lui la supériorité des doctrines dont ils étaient les défenseurs. C'était donc moins à un procès judiciaire qu'à un véritable congrès républicain que la France allait assister. Autre inconvénient : un grand nombre de pairs refusèrent de siéger dans ce procès, les uns en invoquant des motifs de santé, les autres parce que la Chambre leur paraissait incompétente ou qu'ils trouvaient le procès injuste, odieux et impolitique. Sur près de deux cent cinquante membres, dont se composait alors la Chambre des pairs, il ne s'en trouva que cent dix-huit pour prononcer l'arrêt définitif. Ainsi, en réalité, plus de la moitié de la Chambre haute refusa de s'associer à ce formidable procès. Les Quoi qu'il en soit, sur plus de deux mille individus
arrêtés préventivement, la Chambre, après avoir entendu un volumineux rapport de M. Girod (de l'Ain) et un acte d'accusation de M. Martin (du Nord), n'avait retenu que cent soixante-quatre accusés, dont une quarantaine n'avaient pu être arrêtés. Les principaux d'entre eux, ceux dont les noms appelaient le plus l'attention du
(1) Voyez uolamment le Journal des Débats du 5 avril 1835.
principaux accusés
des accusés d'avril .
ANNKE 1835. CHAPITRE HUITIÈME. 533
public, étaient : MM. Godefroy Gavaignac, Armand Mai iss.î Marrast, Guinard, de Kersausie, Berrier-Fontaine, Landolplie, Yignerte, Lebon, Granger, Baune, de Ludre, Martin-Maillefer, Recurt, Lagrange, Tiphaine et Caussidière. Ce grand nombre d'accusés exigeait un nombre à peu près égal de défenseurs. Un comité de défense s'était organisé, à Paris et à Lyon, pour donner aux prévenus des défenseurs de leur choix, sans considérer s'ils appartenaient ou non au barreau.
Mais le gouvernement ne l'entendait pas ainsi. Dès le Les défenses 20 mars, le président de la Chambre des pairs, M. Pasquier, avait arbitrairement décidé que des avocats d'office seraient imposés aux accusés, et, quelques jours après, une ordonnance royale investissait la cour des pairs et son président de tous les pouvoirs dévolus aux cours d'assises et à leurs présidents. Cette double mesure souleva une émotion profonde dans le barreau et parmi les prévenus. Ceux-ci repoussèrent avec indignation le ministère de défenseurs imposés, et le conseil de l'ordre des avocats de Paris, par une consultation à laquelle adhérèrent la plupart des barreaux de province, protesta contre l'illégalité de l'ordonnance qui les concernait. Au bas de cette consultation figuraient les noms d'avocats connus pour leur attachement à la dynastie régnante, Philippe Dupin, bâtonnier, Colmet d'Aage, Gaudry, Chaix d'Est-Ange, Delangle, Paillet. Ce n'était donc pas une œuvre de parti. 11 y eut en France une réprobation à peu près unanime contre les restrictions apportées en cette circonstance à un droit regardé comme sacré, celui de la libre défense.
La question avait été agitée parmi les accusés, de savoir s'il ne convenait pas de refuser tout débat. Mais se laisser condamner sans mot dire, c'était perdre l'occasion d'affirmer hautement devant la France et le
534 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1835.
xMai 1835. monde attentifs les doctrines républicaines; l'opinion contraire prévalut. Le comité de défense fit choix, à tout hasard, pour les accusés de Paris et des départements, de près de cent cinquante républicains appartenant à toutes sortes de professions. La plupart étaient connus de longue date pour leur patriotisme ardent. On voyait figurer parmi eux Etienne Arago, Audry de Puyraveau. Barbes, Buonaroti, Armand Carrel, Carnot, Flocon, Garnier-Pagès, Ledru-Rollin, Pierre Leroux, Voyer d'Argenson, Bouchotte (de Metz), Fortoul, Jules Favre, Michel (de Bourges), Senard, le général Tarrayre, Trélat, Thibeaudeau, Raspail, Jean Reynaud, les uns connus depuis longtemps, les autres appelés à une retentissante renommée. De ce nombre, par exemple, était l'abbé de Lamennais, qui venait de publier les Paroles, d'un croyant, et de donner, par là, des gages éclatants à la démocratie.
Ouverture Tout contribuait à surexciter les passions. Déféré à la
^ ^ ^' cour royale, l'arrêté du conseil de l'ordre des avocats de Paris fut annulé comme attentatoire aux principes du droit constitutionnel. Mais l'arrêt était muet sur la légalité de l'ordonnance royale, et l'on en tirait cette conséquence qne la cour royale elle-même n'était pas bien sûre de sa légalité. Aussi l'anxiété publique était-elle puissamment exaltée quand, le 5 mai 1836, s'ouvrirent les débats de ce solennel procès, sous la présidence de M. Pasquier, qu'assistaient comme vice-présidents MM. Séguier, de Bastard^ Portalis et Girod (de l'Ain). Le rôle du ministère public était rempli par le procureur général Martin (du Nord) et les avocats généraux Plougoulm, Franck-Carré, de la Tournelle et Chégaray. La vaste salle, construite pour la circonstance, était encombrée de témoins et de spectateurs avides d'émotions. La lutte promettait d'être vive, en effet, entre l'accusation et les accusés.
tumultueux.
ANNÉK 18:i5. CHAPITRE HUITIÈME. S3o j
Dès la première audience, la tempête éclata furieuse. Mai 1836. i
Les accusés de Paris refusèrent de répondre à l'interro- |
gatoire tant qu'ils ne seraient pas assistés de défenseurs de leur choix. Ils avaient soumis au président une liste ]
comprenant les noms de MM. Voyer d'Argenson, Audry |
de Puyraveau, Trélat, le général Tarrayre, Raspail, \
Carnot, Armand Carrel, Bouchotte, Pierre Leroux, j
Reynaud, Degeorges, de Cormenin et de Lamennais. '^
Mais la cour, se fondant sur ce que ces noms n'étaient pas inscrits au barreau, rejeta leur requête par un arrêt qu'accueillirent les plus violentes protestations. Le len- :
demain, le tumulte redoubla. Des conclusions furent i
prises contre Godefroy Cavaignac, qui avait réclamé vai- ]
nement la parole pour protester contre l'arrêt de la veille, et le président dut lever la séance. ;
Ce fut, à partir de ce moment, une sorte de lutte incidents acharnée entre les accusés et leurs juges. Le jour suivant, le tumulte reprit avec plus d'intensité. Il nous est impossible de retracer tous les incidents de cet étrange procès. Quelques exemples, pris çà et là, ne donneront qu'une faible idée de la physionomie extraordinaire de ces débats orageux. Le secrétaire archiviste, M. Cauchy, commençait à peine la lecture de l'acte d'accusation que la plupart des accusés, se levant, s'écrièrent d'une voix formidable : Nos défenseurs! nos défenseurs! Il y eut une scène indescriptible. Un des accusés de Lyon, Lagrange, dont la haute stature*" dominait les autres prévenus, protesta avec une indignation furieuse contre le régime atroce et les privations de tout genre auxquels ils se trouvaient astreints depuis treize mois qu'ils avaient été arrachés du sein de leurs familles. Un autre, nommé Martin, déclara que, condamné d'avance, il ne voulait point se prêter à la comédie que l'on voulait jouer. « Pairs de France, dit-il, amis du pouvoir, ajoutez nos têtes à celles que vous avez condamnées déjà.
des accusr
536 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, ankée 1835.
Mai 1835, IVoiis alteiidons impassiblement votre arrêt; la France et l'univers entier l'ont ilétri d'avance. » Les juges improvisés eurent comme une vision sanglante. A beaucoup d'entre eux dut apparaître le spectre du maréchal Ney, qu'ils avaient sacrifié aux terribles rancunes de la Restauration, et plus d'un sans doute se sentit oppressé par le remords.
Réquisitoiri' Ou vit alors uu spectacle étrange. Le procureur géné- " R^néiar " ^'^^' Martin (du Nord), se leva pour prononcer un réquiet déciaraiiûu sitoire contre les prévenus qui troubleraient l'ordre et demander à la cour d'autoriser son président à les faire reconduire en prison et à passer outre aux débats en leur absence. Mais en môme temps s'était levé l'accusé Baune. D'une voix qui dominait celle du procureur général, il déclara, au nom de la presque unanimité des accusés de Lyon, de Paris, de Marseille, d'Arbois, de Saint-Etienne, de Lunéville, d'Épinal et de Grenoble, qu'ils refuseraient de participer désormais par leur présence à des débats où la parole était interdite aux défenseurs et aux accusés. « Vous pouvez être nos bourreaux, s'écrièrent la plupart des prévenus ; nos juges, jamais ! » Les conclusions du ministère public et la déclaration de l'accusé Baune furent suivies d'une telle tempête, que la levée de l'audience put seule mettre fin à cette scène sans exemple.
Ce que réclamait M. Martin (du Nord), au nom du gouvernement de Lôuis-Pliilippe, c'était ce qu'avait décidé la Convention nationale à l'époque du procès de Danton, dans l'un des plus mauvais jours de la Terreur. Mais on était alors en plein": période révolutionnaire, et l'histoire n'a pas manqué de flétrir une décision contraire aux principes éternels delà justice. M. Martin (du Nord), en cette circonstance, donnait la main à Fouquier- Tinville. La cour n'osa pas aller jusqu'où il voulait la conduire ; elle prit un moyen terme. Il fut décidé que
l'acte d'accusation pourrait être lu en l'absence de ceux des accusés que le président aurait fait retirer pour cause de désordre, mais qu'ils seraient ramenés devant la cour, ensemble ou séparément, pour être présents à ['audition des témoins, déposer sur les faits à eux personnellement imputés, et être entendus dans leurs moyens de défense. Cet arrêt mitigé n'en souleva pas moins de vives récriminations. Deux membres de la Chambre haute, le duc de Noailles et le marquis de ïalhouet, augmentèrent le nombre des pairs qui avaient cru devoir ne point participer aux débats du procès, et ils motivèrent leur retraite sur ce que la force seule triomphait quand, par l'absence des formes, il n'y avait plus de justice régulière.
Un incident extérieur vint encore compliquer la situation. Deux journaux républicains, la Tribune et le Réformateur, publièrent, le 11 mai, une lettre adressée aux accusés par les défenseurs de leur choix. C'était une approbation entière, une glorification de l'attitude des prévenus. « Votre conduite, y était-il dit, est digne en tous points du parti républicain, dont vous êtes les appuis les plus généreux ; on a voulu mutiler la défense, et vous n'avez pas voulu être défendus. On a essayé, d'une voix honteuse, de vous accuser à la face du pays, et vous, d'une voix haute et fière, vous avez accusé vos accusateurs. On vous a arrachés, par la violence, de la présence de vos juges, et vous avez, en partant, fait trembler vos juges sur leurs sièges par la mâle énergie de votre langage. Persévérez, citoyens, montrez-vous, comme par le passé, calmes, fiers, énergiques. Vous êtes les défenseurs du droit commun... La France ne verra jamais des juges où il n'y a pas de défenseurs... La cour des pairs continuera à marcher dans les voies fatales où le pouvoir l'entraîne, et, après vous avoir mis dans l'impuissance de vous défendre, elle aura le cou-
Lettre
adressée aux
accusés
d'avril par
leurs défenseurs.
Mai 1835.
Procès intenté
aux
signataires
de la lettre
et au
Réformateur
et à la
Tribune.
538 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1835.
rage de vous condamner. Vous accepterez, avec une nouvelle résignation, cette nouvelle iniquité, ajoutée à tant d'autres. L'infamie du juge fait la gloire de l'accusé. Dans tous les temps et dans tous les pays, ceux qui se sont associés à des actes d'une justice sauvage ont encouru la haine de leurs contemporains et l'exécration de la postérité. »
Dénoncée à la Chambre des pairs par M. de Montébello, cette lettre violente y souleva une explosion de fureurs. La Chambre traduisit à sa barre les signataires présumés de la lettre et les gérants des journaux qui l'avaient insérée. Le garde des sceaux s'empressa d'introduire auprès de la Chambre des députés une demande en autorisation de poursuites contre MM. de Gormenin et Audry de Puyraveau. Le premier déclara qu'il n'avait autorisé personne à signer en son nom. M. Audry de Puyraveau était dans le même cas, mais comme il avait refusé de s'expliquer, la Chambre élective, après une longue et ardente discussion, et contrairement à l'opinion de son président, M. Dupin, le livra à la vindicte de la Chambre haute.
Les véritables auteurs de la lettre incriminée étaient MM. Trélat et Michel (de Bourges). Pour en accroître l'importance, ils avaient eu le tort d'y apposer les signatures de tous les défenseurs, sans s'être, au préalable, assurés de leur consentement. Ils se reconnurent formellement les seuls auteurs de cette lettre, et ils en revendiquèrent hautement toute la responsabilité. Du reste, la plupart des signataires, redoutant les conséquences du procès, désavouèrent leurs signatures. Cinq seulement d'entre eux s'associèrent à la fortune de MM. Trélat et Michel (de Bourges), et comparurent avec eux, le 25 mai, à la barre de la Chambre des pairs.
C'était un procès greffé sur celui des accusés d'avril, un embarras de plus créé à la monarchie de Juillet, qui
voyait chaque jour croître les difficultés sous ses pas. Juin I835. Ce nouveau procès eut une préface fournie par la Chambre des députés, comme si cette dernière eût tenu aussi à se transformer en cour de justice. A la suite d'une rixe, survenue dans la tribune des journalistes au cours des débats relatifs à la demande en autorisation de poursuites, le Réformateur avait publié sous ce titre : Assommeurs législatifs, un article où certains députés du centre étaient représentés comme les auteurs d'agressions violentes. Malgré une habile plaidoirie de M. Raspail, vivement appuyée par M. Odilon Barrot, le gérant de cette feuille fut condamné à un mois de prison et à 10,000 francs d'amende. A quelques jours de là, la Chambre des pairs déclarait coupables d'offense envers elle les gérants du Réformateur et de la Tribune, MM. Michel (de Bourges) et Trélat, et MM. Gervais, Bernard, David, Jean Reynaud et Audry de Puyraveau, qui avaient dédaigné de désavouer leurs signatures. Les deux gérants furent condamnés à un mois de prison et à 10,000 francs d'amende ; M. Michel (de Bourges) également; M. ïrélat à trois ans de prison et à 10,000 francs d'amende. Les autres inculpés n'encoururent qu'une légère amende. Ce procès, où la partie plaignante s'était transformée en juge de ceux qui l'avaient offensée, eut pour résultat de réduire à néant le rôle de la défense. L'accusation était entièrement maîtresse de la place, et les accusés se trouvèrent à la merci de la cour des pairs, dont l'énergie, un moment ébranlée, se retrempa en quelque sorte dans ce procès où elle vengea ses propres injures.
On a vu avec quelle sévérité elle avait frappé le ré- M. Trélat publicain Trélat. C'est que celui-ci lui avait jeté à la face de dures vérités. Après avoir rappelé qu'il avait devant lui plus d'un ancien complice de la Charbonnerie, traître à ses serments, il s'était écrié : « Si j'avais à par-
devaut ses juges.
540 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 183:..
Juin 1835. 1er à messieurs de la cour je leur dirais : Courage! il plane ici des souvenirs bien propres à vous réchauffer le cœur. Songez que nous ne sommes qu'à deux cents pas de l'Observatoire. Mais songez bien aussi que tout vient en aide à notre cause. C'est la Révolution en lutte avec la contre-révolution ; c'est le passé aux prises avec l'avenir, avec le présent, l'égoïsme avec la fraternité, la tyrannie avec la liberté. La tyrannie a pour elle
û^Âoy^iK^' ^^"^ baïonnettes, des prisons et les collets brodés de
^ V MM. les pairs. La liberté a Dieu pour elle, c'est-à-dire
i^i.jx^ ■ cette force qui pousse le monde, qui éclaire la raison de
7^f(f,i, l'homme et ne lui permet pas de reculer. Il faudra voir
à qui restera la victoire,... et si, en définitive, le démenti sera donné à Dieu. » Les républicains fortement trempés de cette époque appartenaient à la grande école spiritualiste qui avait fait la Révolution française. De tels hommes ne pouvaient se laisser abattre par la mauvaise fortune, et leur défaite présente ne leur ôtait pas la conviction hautaine du triomphe certain de leurs doctrines.
Les accusés Cependant un certain nombre d'accusés — vingt-cinq devaivfTa environ — appartenant tous à la catégorie de Lyon, cour. avaient accepté le débat. C'étaient pour la plupart de
simples ouvriers, abattus par une longue détention, et à qui l'espérance de revoir leurs femmes, leurs enfants, dont ils étaient depuis si longtemps séparés, faisait ardemment souhaiter la fin de ces interminables débats. Ils répondirent avec calme, et se défendirent avec beaucoup de mesure et de dignité. Mais quand leur interrogatoire eut été terminé, la cour ayant pris la résolut-ion de faire amener isolément à la barre chacun des autres accusés, les difficultés recommencèrent. Il y en eut qu'il fallut arracher de vive force de leur cachot; et, une fois à l'audience, leurs résistances et leurs vociférations rendaient impossible la continuation
La Roucière.
des débats. Cela se vit notamment à la séance du 19 juin. juo 1835. Ce jour-là, l'un des avocats, M. Plocque, renouvelant une demande déjà faite par M. Jules Favre, réclama la présence simultanée de tous les accusés à la barre. Mais la cour se contenta de réprimander l'avocat, dont le langage n'avait pas été suffisamment mesuré, et passa outre. Chaque jour la lutte prenait un caractère de violence de plus en plus accentué. Les accusés amenés de force devant la cour mettaient tout en œuvre pour se faire expulser. On les vit, à l'audience du 23 juin, en venir aux mains avec les gardes municipaux. Il y eut alors une interruption des séances pendant quelques jours.
La curiosité publique commençait à se lasser. Un L'affaire procès d'une tout autre nature, oii l'accusé et la victime appartenaient à deux familles illustres, la tenait alors en éveil. Un jeune lieutenant de lanciers, Emile Clément de la Roncière, fils du lieutenant-général Clément de la Roncière, et neveu du comte Clément de Ris et du général Le Noury, était accusé de tentative de viol sur la personne de mademoiselle de Morell, fille du général baron de Morell, commandant l'école de cavalerie de Saumur.
Les circonstances mystérieuses de cette affaire, l'illustration des familles en cause, l'infamie de l'attentat, le raffinement de perversité déployé par l'auteur du crime, la jeunesse de la victime, la célébrité des avocats chargés de porter la parole dans ce procès, avaient au plus haut point sollicité l'attention générale. Ce fut une véritable solennité judiciaire. La partie civile avait confié ses intérêts à MM. Berryer et Odilon Barrot; le principal accusé, Emile Clément de la Roncière, était défendu par M. Chaix d'Est-Ange. Après des débats qui se prolongèrent du 29 juin au 4 juillet. Clément de la Roncière^ reconnu coupable de coups et blessures et de
Juillet 1835.
L'arrêt de dis)onctiou.
tentative de viol sur la personne d'Augustine-Marie de Morell, ne fut condamné, grâce à l'admission de circonstances atténuantes, qu'à la peine de la réclusion pendant six ans avec dispense d'exposition. C'était la première fois, depuis la Révolution de 1830, que, pour un crime vulgaire, un nom illustre retentissait dans l'enceinte de la cour d'assises. Mais nous ne tarderons pas à voir d'autres noms, également célèbres et entourés jusque-là d'une incontestable honorabilité, se compromettre dans de criminelles entreprises. Assurément la monarchie de Juillet était innocente de ces scandales ; mais la corruption de quelques-uns de ses serviteurs devait rejaillir fatalement sur elle et ne pouvait qu'ajouter à la déconsidération dont le vice de son origine l'avait déjà frappée aux yeux d'une partie du pays.
Cependant la cour des pairs continuait les laborieux débats du procès des accusés d'avril. Nous avons dit que la curiosité publique avait fini par se lasser de la longueur de ces interminables débats, qui n'étaient qu'un combat de tous les jours entre les prévenus et leurs juges. Un certain nombre d'accusés, presque tous lyonnais, s'étaient, comme on l'a vu, résignés à accepter le débat. Le procureur général demanda à la cour d'ordonner qu'il serait immédiatement procédé aux réquisitoires, plaidoiries et jugement en ce qui concernait les accusés de cette catégorie. C'était le 10 juillet.
Mais ces accusés ne l'entendaient pas ainsi. L'un d'eux, Baune, se leva, et, au nom de tous, il réclama de nouveavi des défenseurs de leur choix, c'est-à-dire des défenseurs républicains. Il protesta surtout énergiquement contre une disjonction qui ne permettrait pas à tous les prévenus de défendre en commun la grande cause républicaine, menaçant de se retirer si elle était prononcée. Le président crut devoir déclarer qu'on ne
faisait pas ici le procès à des opinions, mais bien à des juillet 1835. actes, incriminés indépendamment de toute opinion. Puis la cour faisant droit, le lendemain 11 juillet, aux conclusions du procureur général , prononça la disjonction. Une vingtaine d'accusés écrivirent alors au président qu'ils n'assisteraient plus aux débats, et que si l'on employait la force pour les conduire à l'audience, ils en troubleraient le cours par tous les moyens.
Du moment oii l'on avait réuni dans un môme procès, comme corrélatifs entre eux, tous les faits insurrectionnels de Paris, de Lyon et de certaines autres localités, l'arrêt de disjonction pouvait être regardé comme une violation de l'article 226 du code d'instruction criminelle, qui enjoignait aux chambres des mises en accusation de statuer par un seul et même arrêt sur les faits connexes. Trois pairs de France, les marquis d'Aux et de Grillon et le comte Mole protestèrent contre cet arrêt en se retirant. Ils furent effacés de la liste des membres de la cour, et cet incident causa dans le monde politique une sensation profonde.
Telle était la situation quand une audacieuse évasion Évasion dune ramena l'attention publique sur ce procès fameux. Les , P^'*^'^ .
il i des accuses
accusés de Paris, renfermés dans la prison de Sainte- de Paris. Pélagie, s'étaient, comme on l'a vu, refusés à prendre part aux débats. Quelques-uns d'entre eux, MM. Guinard, Gavaignac, Armand Marrast, notamment, avaient remarqué l'existence d'un caveau à peu de distance de leurs cachots. Des outils, clandestinement apportés par la sœur de l'un d'eux, leur permirent de s'ouvrir un passage jusqu'à ce caveau, sans que l'attention de leurs gardiens eût été éveillée. De là ils continuèrent leur travail, et ils parvinrent à pénétrer sous le sol d'une propriété voisine appartenant à M. Vatrin, dont la maison était située entre un jardin et une cour donnant sur la rue Gopeau. En même temps, un de leurs amis, jeune
5M HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1835.
juiLLKT 183;). homme d'une conviction ardente, M. Armand Barbes, préparait tout au dehors pour faciliter leur évasion. Bientôt il n'y eut plus qu'une mince couche de terre à percer pour qu'il leur fût permis de s'échapper.
Mais, par un sentiment chevaleresque poussé peutêtre à l'excès, ils ne voulurent pas profiter de la liberté qui s'offrait à eux tant qu'ils eurent l'espérance de pouvoir affirmer devant la cour des pairs, par une libre discussion, leurs convictions républicaines, et marquer de stigmates sanglants leurs ennemis politiques. L'arrêt de disjonction fit évanouir leurs scrupules. Vingt-huit d'entre eux s'évadèrent dans la soirée du 12 juillet. Quelques-uns seulement, comme MM. Sauriac, Beaumont et Kersausie, demeurèrent volontairement en prison, soit par stoïcisme, soit parce qu'ils crurent la police complice de cette évasion. L'étonnement et la colère de l'administration durent les détromper à cet égard. Aux sarcasmes dont les feuilles d'opposition poursuivirent le ministère, la cour des pairs répondit, le 15, par un nouvel arrêt ordonnant qu'en cas de résistance de la part des accusés, ils seraient jugés sur pièces en leur absence. Le procès pouvait dès lors marcher rapidement.
La défeuse Le procureur général Martin (du Nord) prit le premier la parole. Il s'efïorça de rattacher les unes aux autres toutes les associations républicaines, et de prouver qu'à Paris comme à Lyon et ailleurs elles avaient été en conspiration permanente contre le gouvernement. Deux avocats généraux, célèbres dans les fastes judiciaires, MM. Chégaray et de la Tournelle, complétèrent, avec une grande puissance d'argumentation, les arguments présentés par M. Martin (du Nord). La défense avait une tâche glorieuse mais difficile à remplir dans ce procès où elle avait affaire beaucoup plus à des ennemis politiques qu'à des juges.
des accusés de Lyon.
ANNÉE 1835. CHAPITRE HUITIEME. o'i.N
Ce fut un jeune avocat lyonnais, dont la réputation iiulkt is;;: naissante jetait déjà un grand éclat, M. Jules Favre, qui répondit le premier à ces trois organes du ministère ]»(iblic. Il n'eut pas de peine à prouver qu'il n'y avait aucune espèce de connexité entre les faits insurrectionnels de Lyon et ceux de Paris. Le soulèvement lyonnais, siiivant lui, avait eu des causes purement industrielles, et non politiques. Puis, après un long et minutieux examen des faits, se faisant accusateur à son tour, il îcprocha au gouvernement d'avoir voulu et préparé h s événements d'avril, alors qu'il lui était si facile de l(js prévenir. « C'est ainsi, s'écria-t-il, que de conséquence en conséquence nous rencontrons la preuve que la lutte a été connue d'avance, qu'on en a d'avance favoris*' les éléments... V^ous nous accusez d'avoir usé de la force contre les défenseurs de l'ordre; moi je vous accii-^e d'avoir déchiré la loi qui protège la vie des citoyc ns, d'avoir donné une consigne qui à elle seule suf!i-ail pour allumer l'insurrection, d'avoir compromis la vii; des femmes, des enfants, des vieillards, d'avoir prolonui' la lutte sans nécessité, et d'avoir enseveli, sous les ruines de nos maisons, des familles qui ne vous attaquaient pas. Je vous accuse d'avoir été sourds aux demandes Je trêve et de conciliation qui étaient faites de toutes parts, et de n'avoir pas épargné la vie des vaincus... »
L'air inspiré dont fut prononcé ce formidable réquisitoire, la parole ardente de l'orateur, son éloquence cîiflammée, produisirent sur l'auditoire une impression profonde. Après cette grande voix, dont les échos allèrent se répercutant dans tous les coins du pays, il restait peu de chose à dire à la défense des accusés lyonnais. Les autres avocats se bornèrent à nier, à atténuer ou ù, expliquer la participation de leurs clients à l'insurreclioii de Lyon. Parmi les prévenus présents à l'audience liii seul, l'accusé Mollard-Lefebvre, se vanta audacieusement
546 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1835.
Juillet 1835. davoir pris part à cette insurrection en justifiant sa conduite par des violations de la Charte et en se prévalant de la Révolution de 1830. Les débats étant épuisés en ce qui concernait la catégorie des accusés de Lyon, le procureur général requit, à l'audience du 24 juillet, contre cinquante-trois d'entre eux la peine qui punissait l'excitation à la guerre civile et l'attentat ayant pour but de changer la forme du gouvernement. Cette peine, c'était la mort.
La cour avait un grand nombre de questions à résoudre, et plusieurs jours devaient s'écouler avant qu'il lui fût possible de rendre son arrêt. Un événement imprévu, un des plus abominables attentats dont l'histoire ait jamais fait mention, vint encore retarder le dénouement et détourner de nouveau l'attention publique de cet interminable procès d'avril.
L'anniversaire On touchait à l'anuiversaire des journées de Juillet. ^T ^T°"n"r* ^lalgï"*^ les préoccupations auxquelles pouvait donner lieu le procès pendant devant la cour des pairs, les fêtes destinées à célébrer ce cinquième anniversaire de la Révolution de 1830 s'annoncèrent comme devant être particulièrement brillantes. Malgré les scènes violentes dont le prétoire de la Chambre haute avait été le théâtre, malgré les emportements des accusés, leur appel chaleureux à l'opinion et les plaidoiries retentissantes de leurs défenseurs, le pays était resté calme à la surface. On sentait bien que d'immortelles rancunes et de sourdes colères couvaient sous cette apparente tranquillité, mais elles ne s'étaient manifestées par aucun signe extérieur. Cependant d'étranges rumeurs circulaient. On parlait vaguement d'un complot contre la vie du roi, qui devait éclater sur la route de Neuilly, où il avait établi sa résidence d'été. Les ministres voulaient qu'il prit les plus minutieuses précautions. Mais Louis-Philippe, dont nous avons dit le sang-froid et le courage, souriait aux
ANNÉE 1835. CHAPITRE HUITIÈME. oi7
craintes de ses conseillers, et, sans prendre garde aux Jimij.et I835 terreurs trop justifiées de la reine, sa femme, il semblait aller, insouciant, au-devant du danger. Toujours est-il qu'il y avait dans l'air comme un vague pressentiment de quelque sinistre prochain.
La première journée, consacrée aux cérémonies funèbres, s'était écoulée sans le moindre trouble. La seconde s'annonça sous les plus riants auspices. Le ciel était radieux ; toute crainte paraissait avoir disparu. Louis-Philippe sortit des Tuileries à 10 heures, ayant à ses côtés ses trois fils aînés, le duc d'Orléans, le duc de Nemours et le prince de Joinville, pour passer en revue la garde nationale et l'armée, échelonnées tout le long du boulevard depuis la Madeleine jusqu'à la Bastille. Il était accompagné de la plupart des ministres et suivi d'un nombreux état-major, où figuraient, en première ligne, les maréchaux Mortier et Lobau. Une foule innombrable se pressait sur les bas-côtés du boulevard ; aux fenêtres des maisons apparaissaient des milliers de spectateurs ; toute la ville avait un air de fête.
Le cortège royal était parvenu au boulevard du Tem- Explosion de pie, à la hauteur du Jardin-Turc, quand tout à coup retentit comme un feu de peloton mal exécuté. On vit aussitôt un grand vide autour du roi et le pavé couvert de morts, de mourants et de blessés. Les coups, provenant d'une machine infernale composée d'un certain nombre de canons de fusil reliés entre eux, étaient partis d'une fenêtre du troisième étage, de la maison portant alors le n" 50 du boulevard du Temple. D'épais tourbillons de fumée l'avaient immédiatement signalée.
Ni le roi ni ses fils n'avaient été atteints ; les assassins avaient donc manqué leur coup. Mais siy le pavé sanglant gisaient quarante victimes, dont onze avaient été tuées sur le coup. Parmi les morts on comptait le maréchal Mortier, duc de Trévise, le capitaine d'artillerie
la machine infernale.
548 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, an.née 1835
Juillet 1835. Villatte, le lieutenant-colonel de la 8" légion, plusieurs gardes nationaux et une jeune fille, da nom de Sophie Rémy, à peine âgée de seize ans. Sept autres blessés moururent peu après, au nombre desquels le général Lâchasse de Vérigny, le colonel Raffé, et un vieillard de soixante-dix ans, M. Labrouste, receveur des contributions. Dix-huit familles se trouvaient ainsi plongées dans le deuil et la désolation.
Le roi avait conservé un calme stoïque. Il s'était arrêté un instant. Après avoir jeté un regard attristé sur le spectacle navrant qui s'offrait à ses yeux, il reprit sa marche au milieu des acclamations réitérées des gardes nationaux et de la population tout entière, justement indignés de cet exécrable et lâche attentat. Cette indignation fit ce jour-là à Louis-Philippe une popularité énorme.
Nous avons dit déjà ce que nous pensons de l'assassinat politique en général et du régicide en particulier. C'est odieux d'abord, et presque toujours maladroit. Qu'une nation opprimée ait recours aux armes pour secouer le joug, cela certes peut avoir sa grandeur, son héroïsme et son utilité. Ceux qui tentent ces glorieuses aventures commencent par affronter toutes les chances de mort. S'ils réussissent, ce sont des héros et des sauveurs ; s'ils succombent, ils ont droit à la haute estime qui honore les noms des martyrs de la liberté. Mais le misérable qui s'embusque pour frapper un homme désarmé mérite le mépris et la désapprobation de tous ; la théorie de l'assassinat, quel qu'il soit, doit être réprouvée de quiconque a au cœur le culte de l'humanité. Louis- Philippe n'était pas coupable de son élévation au trône. Ce n'est pas lui qui, pour s'y frayer un chemin, avait violé les droits du peuple. Mais quand même! son assassinat n'aurait point changé la situation, elle l'eût empirée bien plutôt. Ce n'était pas l'homme qu'il s'agissait
Arrestation
de l'assassin
Fioschi.
de faire disparaître, mais bien l'état de choses qu'il re- Juillet 1835 présentait. Et pour cela, il fallait le temps, l'action continue de la pensée, les progrès de l'esprit humain. L'attentat était d'autant plus horrible, dans les circonstances présentes, que pour atteindre un homme, une famille, l'assassin n'avait pas hésité à frapper une foule de malheureux et à faire cinquante victimes. Et le résultat de ce crime abominable, auquel la nation était si complètement étrangère, devait être l'étranglement de la liberté.
La maison qu'avaient trahie les tourbillons de fumée fut bientôt investie. Il fallut enfoncer la porte de l'appartement d'où les coups étaient partis. On n'y trouva personne. Sur le bord de la fenêtre donnant sur le boulevard étaient rangés vingt-quatre canons de fusil, dont cinq avaient éclaté, comme s'ils eussent été intentionnellement mal chargés. L'assassin était descendu à l'aide d'une corde attachée à une fenêtre ouvrant sur la cour; mais il fut arrêté presque tout de suite, au moment où il gagnait la rue des Fossés-du-Temple. On le reconnut aisément aux larges blessures que lui avaient faites les canons de fusil en éclatant. Il était horriblement mutilé; le front était entr'ouvert et le cou sillonné de plaies béantes. Son crime avait dû être prémédité de longue date, car il était depuis quelque temps déjà, sous le nom de Girard, locataire de l'appartement d'où il avait tiré sur le cortège royal. Mais ce n'était pas son vrai nom; il s'appelait Fieschi. Le procès nous apprendra bientôt ce qu'était ce misérable, qui n'avait même pas l'excuse du fanatisme; il n'appartenait à aucun parti.
Il y eut, dans le pays, un cri d'universelle réprobation à la nouvelle de cet attentat. Ce fut à qui, dans la presse, répudierait le plus énergiquement toute complicité morale ou matérielle avec l'assassin, que l'on se plut à présenter comme un fou, comme un furieux isolé. Les partis, toujours injustes, ne s'en jetèrent pas moins
Effet
sur l'opinion
publique.
550 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1835.
Juillet 1835. à la tête la responsabilité de cet acte. Au dire de certains légitimistes, c'étaient les théories des républicains qui avaient armé le bras de l'assassin. Seulement, on avait trouvé dans la chambre de ce dernier un portrait du duc de Bordeaux ; il ne fut donc pas difficile de retourner contre eux l'accusation. Mais comme les républicains paraissaient au gouvernement ses ennemis les plus dangereux, il se plut à laisser planer les soupçons sur le parti tout entier, et même à l'accuser, comme avait fait Bonaparte, après l'attentat de nivôse, qui était notoirement l'œuvre des royalistes. Des visites domiciliaires furent ordonnées chez les personnages les plus marquants du parti ; quelques-uns même furent mis en état d'arrestation, entre autres Armand Garrel. Ce fut une véritable infamie de la part de M. Thiers, qui, ayant été son collaborateur et son ami, savait mieux que personne combien ce noble caractère répugnait, pour combattre ses ennemis politiques, à un moyen aussi odieux que l'assassinat.
Le 5 août, eurent lieu, avec une solennité extraordinaire, les funérailles des victimes. Elles eurent un caractère tout national. Parti de l'église Saint-Paul, le funèbre convoi se dirigea vers les Invalides par les boulevards, la rue Royale et le quai d'Orsay. Quatorze chars contenaient chacun un cercueil — quatre des victimes frappées mortellement devaient mourir postérieurement à cette cérémonie. Le premier cercueil, suivi d'une troupe de jeunes filles vêtues de blanc, était celui de Sophie Rémy, cette pauvre enfant de seize ans ; le dernier contenait les restes de Mortier, duc de Trévise, de ce maréchal de France que la mort avait épargné dans tant de batailles, et qui était venu tomber un jour de fête sous les coups d'un assassin vulgaire. Quatre maréchaux de France se tenaient aux coins du cercueil de leur compagnon d'armes.
Août 1835.
Les fuué raille
des
victimes.
Toutes les classes de la société s'avançaient confondues derrière ce triste et imposant cortège. D'abord les ministres et tout le monde officiel en grand costume, fonctionnaires de tous ordres, généraux, magistrats, membres de l'Institut; puis les jeunes gens des écoles et des milliers d'ouvriers ralliés autour de drapeaux chargés d'emblèmes ; venaient ensuite des batteries d'artillerie, de nombreux détachements de l'armée et cinq légions de la garde nationale. Toute la famille royale, entourée des pairs de France, des députés et des ambassadeurs des puissances étrangères, attendait aux Invalides, dont le canon tonnait toutes les cinq minutes. L'archevêque de Paris officiait à la tête de son clergé ; le roi aspergea, le premier, d'eau bénite les corps de ces victimes, mortes des coups qui lui étaient destinés.
Toute la nation indignée, sans distinction de partis, semblait être représentée là pour protester contre l'épouvantable forfait du 28 juillet. Après ce culte rendu aux victimes, après cette sorte d'expiation nationale, était-il juste, était-il d'une bonne politique de faire supporter au pays les conséquences d'un crime qu'il avait réprouvé avec un si touchant accord? Non, mille fois non. Ce fut pourtant ce qui arriva.
Les fêtes de Juillet avaient été interrompues en signe de deuil ; c'était bien. Dès le 29, la Chambre des pairs avait été appelée à juger l'attentat ; mais, avant même l'enterrement des victimes, une parole menaçante était tombée de la bouche du roi. Dans une proclamation adressée aux Français, quelques jours après la catastrophe du 28, il s'était écrié : « Mon gouvernement connaît ses devoirs, il les remplira. » Cette phrase ne manqua pas d'alarmer le pays, et non sans raison. Les députés furent invités à se rendre à leur poste pour recevoir d'importantes communications. Le 30 juillet, la Chambre des députés avait repris ses séances. Le 4 août,
Août 1835.
Présentation
de lois répressives.
:'^:>'l HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, annéiî 1830.
Ani I is:;:.. ;i])rrs une déclaration ministérielle où le président du (•oii->eiî, M. de Broglie, présentait les partisans de la moiiaicliie décline comme poussant à la contre-révolution |)iir l'anarchie, et les républicains comme embauchant les citoyens sous le drapeau du pouvoir révolutionnaire iloiil ils saluaient d'avance l'avènement, le garde des scc.iux, M. Persil, présenta trois projets de lois modiliniil, dans un sens effroyable nient compressif, notre lé- .iiisliition sur la presse, sur le jury et sur les cours d'assise-. On se serait cru au lendemain de l'assassinat du i\uc deBerry, où, de colère, la Restauration avait boulevi'vsé toutes les lois protectrices de la liberté. Gela ne lui avait pas assez bien réussi pour qu'il fût habile à la inDiiarchie de Juillet de s'inspirer de son exemple. Mais, comme les individus, les gouvernements sont sujets à
d'iM ranges démences.
Va\ réalité, les lois nouvelles n'avaient aucune relation avec l'événement du 28 juillet. Elles avaient été certainement préparées de longue main sous l'impression des incidents du procès d'avril; l'attentat de Fieschi fut un jirelexte tout trouvé pour les soumettre aux Chambres, i'illes égalaient, comme on va le voir, si elles ne le dépassaient pas, tout ce que le gouvernement ramené par les alliés avait imaginé d'arbitraire:
CoM.i.iiiin,iii..ii (]^^ fi^t ig 13 août que la première de ces lois, celle qui ,i' l'.VMir 'oncernait les cours d'assises, vint en discussion à la (lliambre des députés. Ce jour-là, la cour des pairs staluiiit enfin sur le sort des accusés de Lyon, et rendait en s('-auce pul>lique, mais en l'absence des prévenus, l'arrêt i|ni condamnait la plupart d'entre eux. MM. Baune, Aiitide Martin, Albert Hugon, Marc Reverchon, Lafond el Desvoys furent condamnés à la déportation; Laizrange et Tourrès, à vingt ans de détention; les autres, au nombre de quarante et un, à des peines variant de (•|uinze ans de détention à un an de prison. Neuf des
accusés seulGinent eurent la chance d'être acquittés. Mais la cour des pairs, comme on le voit, s'était refusée à faire droit aux conclusions sanglantes du procureur général. Il lui restait à statuer sur les catégories de Paris, de Saint-Etienne, de Marseille et de Grenoble ; nous y reviendrons bientôt.
Pendant que se dénouait à la Chambre haute ce premier acte du procès d'avril, s'ouvraient à la Chambre dos députés les débats sur les nouvelles lois de compression présentées par le gouvernement. Discuté le premier, le projet relatif aux cours d'assises investissait le ministre de la justice du pouvoir de former autant de cours d'assises qu'il serait besoin pour juger les individus coupables d'avoir trempé dans quelque mouvement insurrectionnel. Le procureur général, de son côté, était armé du droit d'abréger, quand il le croirait nécessaire, les formalités du jugement. Enfin, en cas de refus de comparaître de la part des prévenus, ou de tumulte provenant de leur fait à l'audience, le président de la cour d'assises pourrait désormais, dans le premier cas, les faire amener de force et, dans le second, ordonner leur expulsion et la continuation des débats en leur absence. C'était ce qui avait eu lieu, mais exceptionnellement, pour les accusés d'avril ; le gouvernement demandait que cela devint la règle. Au nom de la commission chargée d'examiner ce projet véritablement draconien, M. Hébert proposa à la Chambre de l'adopter comme un des meilleurs moyens d'assurer la tranquillité du pays.
Un ancien libéral ardent de la Restauration, devenu un ami non moins ardent de la monarchie nouvelle, M. de Schonen, se crut cependant obligé 'de protester hautement contre un projet qui, suivant lui, détruisait l'admirable harmonie de notre législation criminelle, et portait une atteinte mortelle à la sécurité des citoyens.
Discussion des nouvelles
lois de compression.
Loi sur les
cours d'assises.
554 HISTOIRE DU REGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1835.
AoLT 1835. Ce fut un retour momentané à sa grande passion d'autrefois pour la liberté. A sa voix se joig-nirent les voix chaleureuses de MM. Eusèbe de Salverte et Odilon Barrot, et celle d'un membre de la droite, M. de Rancé, qui dénonça la loi nouvelle comme un attentat contre la Charte. Ce qui paraissait surtout exorbitant, c'était la faculté laissée au président de la cour d'assises d'expulser les prévenus et de continuer les débats en leur absence. La Chambre apporta une légère modification sur ce point ; elle attribua cette faculté non plus au président, mais à la cour, et, satisfaite de cet acte de libéralisme, elle adopta l'ensemble du projet par 212 voix contre 72. C'était d'un bon augure pour les deux autres projets de loi.
Loi sur le Le second projet, bouleversant la loi libérale de 1831
•'"^•^' sur le jury, aggravait la législation ancienne en éta-
blissant le secret du vote et en réduisant de 8 à 7 le nombre de voix nécessaire pour la condamnation. Cette double modification paraissait indispensable au garde des sceaux pour opposer une digue à la multiplicité des acquittements scandaleux prononcés par le jury. Enfin la peine de la déportation était rendue plus dure, puisque, faute de lieu affecté au séjour des déportés, il était loisible au gouvernement de la convertir en détention dans une forteresse située en France ou hors du continent français. Cet inexcusable projet fut attaqué avec une extrême vivacité par un certain nombre d'orateurs, parmi lesquels se firent remarquer MM. Dufaure et Roger. D'après ce dernier, la loi nouvelle dépassait en fait de châtiment tout ce que l'histoire rapportait de plus atroce. « Ce sera là, dit-il, une conséquence de' la Révolution de 1830. » Parole sévère, à laquelle la majorité aurait dû prendre garde. Mais elle était emportée par un courant de réaction. Cependant, adoptée dans son ensemble, le 26 août, avec quelques
modifications insignifiantes, cette nouvelle loi sur le Aout I8.35.
jury rencontra une opposition de 149 voix. C'était, eu
égard à la situation, une imposante minorité. Mais la
loi n'en était pas moins votée.
Vint ensuite le projet de loi sur la presse, le plus im- Le nouveau
, , -, 1 1... -Il •■ 1 projet de loi
portant au pomt de vue politique; il achevait de renver- guj. i^ presse.
ser toutes les conquêtes libérales de 1830. On ne pouvait imaginer rien de plus contraire aux principes au nom desquels s'était faite la Révolution. Divisé en cinq titres, il dépassait certainement en rigueur toutes les lois restrictives imaginées par la Restauration contre la liberté d'écrire et de penser.
Le titre premier punissait de la détention et d'une amende de 10,000 à 50,000 francs l'offense à la personne du roi et toute attaque contre le principe du gouvernement. Il interdisait, sous des peines très sévères encore, de mêler le nom et l'autorité du roi à la discussion des actes du gouvernement, de prendre la qualification de républicain, d'exprimer l'espoir de la destruction de l'ordre monarchique actuel, ou de la restauration de la monarchie déchue, d'attribuer des droits au trône à quelqu'un des membres de la famille bannie, de publier les noms des jurés, de rendre compte des délibérations intérieures du jury et d'organiser dans les journaux des souscriptions pour le payement des amendes politiques.
Le titre deuxième contraignait les gérants de journaux à devenir délateurs en les obligeant à faire connaître les auteurs des articles incriminés, leur défendait de donner des signatures en blanc, et leur enlevait l'administration de leurs journaux pendant qu'ils subiraient leur condamnation.
Les titres troisième et quatrième portaient qu'aucun dessin, emblème, gravure et lithographie ne pourraient être publiés, exposés et mis en vente; qu'aucun théâtre
556 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1815.
Août 1835. OU spectacle lie pourrait être établi; qu'aucune pièce ne pourrait être jouée, sans une autorisation préalable de l'autorité. C'était, moins le nom, la censure rétablie dans tout ce qu'elle avait de plus oppressif.
Le titre cinquième et dernier apportait aux formes de la poursuite et du jugement des modifications regrettables en ce qu'il restreignait d'une façon fâcheuse les moyens de défense que la législation actuelle accordait aux accusés.
Et tout cela, parce qu'un misérable avait dirigé contre le roi Louis-Philippe un attentat monstrueux ; c'était de l'aberration. Que le duc de Broglie et M. Guizot, qui étaient des royalistes d'ancienne date, et qui, sous des couleurs plus ou moins libérales, n'avaient jamais cessé, jusqu'au mois de juillet 1830, d'être les serviteurs dévoués de la Restauration, apportassent aune loi pareille l'appui de leurs noms et de leurs talents, passe encore. Mais M. Thiers, lui, l'enfant gâté de la presse, l'ancien collaborateur d'Armand Carrel au National^ le rédacteur de la protestation des journalistes contre les ordonnances, c'était à n'y pas croire. Il s'éleva contre lui des cris de malédiction trop justifiés, et il en rejaillit sur son nom une flétrissure qui pèsera éternellement sur sa mémoire.
On s'efforça de rendre la presse inaccessible aux fortunes médiocres en portant à 100,000 francs le taux du cautionnement, que la loi de 1830 avait fixé à 48,000. Yainement MM. Vivien et Passy s'étaient-ils insurgés contre cette disposition en alléguant qu'elle atteindrait surtout la presse modérée ; il n'en est pas moins vrai que l'élévation du prix du cautionnement devrait devenir un obstacle sérieux à la fondation des journaux républicains. Les auteurs de la loi ne s'y trompèrent pas. De là ce cri amer que devait pousser plus tard M. de Lamennais: silence au pauvre! L'ensemble du projet
rencontra une imposante minorité de 453 voix; mais Septemurs il n'en fut pas moins adopté, malgré la généreuse pro- "^'^'•
testation de Royer-Collard, dont la grande voix, muette depuis si longtemps, retrouva tout son éclat pour condamner une loi fatale et flétrir implicitement les ministres apostats qui recouraient aujourd'hui à l'arbitraire comme moyen de gouvernement après avoir été jadis les défenseurs de la liberté.
Transmises presque immédiatement à la Chambre des Les lois de pairs, ces nouvelles lois restrictives ne s'y heurtèrent . ^'^P^^'^br^
r ' ^ a la Lhambre
qu'à une opposition fort modérée. Ainsi le vicomte des pairs. Dubouchage, en attaquant, dans la séance du 1" septembre, celle qui concernait le jury, s'en prit beaucoup plus au système général du ministère qu'au projet en lui-même. Cependant, quelques jours après, M. de Dreux-Brezé mit une malice singulière à rappeler que le président du conseil actuel, le duc de Broglie, qui venait de soutenir avec tant d'àpreté, devant la Chambre élective, les dispositions destructives de la liberté d'écrire, était le même qui, en 1827, lors de la présentation d'un projet de loi sur les feuilles publiques, était chef de l'association fondée pour la défense de la liberté de la presse, et l'un des propagateurs les plus actifs de l'idée des souscriptions imaginées pour payer les amendes des journaux condamnés. Il n'eut pas de peine à établir la contradiction existant entre les principes de la Révolution de 1830 et les projets enfantés par les ministres qui se prétendaient les représentants de ces principes. Faisant allusion à la destruction récente de la chapelle expiatoire élevée rue de Richelieu sur l'emplacement de l'ancien Opéra, oii avait été assassiné le duc de Berry, il s'écria, non sans soulever une certaine émotion : « Qui vous dit que, le jour même où le nouveau Louvel a conçu la pensée de son crime, il n'a pas passé devant ces ruines éloquentes? »
538 HISTOIRE UU RÈGNK DE LOUIS-PHILIPPE, année 1835.
Septembre Cliose assez étrange ! c'était un légitimiste convaincu
qui reprochait eu termes énergiques à la monarchie révolutionnaire de vouloir mettre partout la force matérielle à la place de la force morale qui lui échappait, et qui terminait par ces paroles vengeresses son ardente philippique : « Votre projet est contraire à la Charte de 1830; j'ai bien le droit de le combattre et de voter contre lui. » Qu'aurait pu répondre à cela M. Thiers?
M. de Montalembert s'étonna également de voir un gouvernement, né d'une révolution populaire, présenter un tel ensemble de mesures violentes. Et ce ne furent pas seulement des légitimistes purs qui s'élevèrent contre ces mesures. Il ne parut pas à M. Villemain, notamment, qu'une dynastie fondée, selon lui, sur le bon sens et l'intérêt national, eût besoin de se protéger par une législation plus rigoureuse et des peines plus effrayantes que n'en avait invoquées la monarchie de droit divin. C'était la juste condamnation, par une voix amie, de l'œuvre néfaste de MM. de Broglie, Thiers et Guizot.
Yingt voix seulement, dans la Chambre haute, s'associèrent à cette réprobation. Ces lois prirent place dans nos codes sous le nom de lois de septembre^ qu'elles ont gardé comme une flétrissure. Elles ont été, c'est notre conviction, beaucoup plus funestes qu'utiles au gouvernement de Louis-Philippe. En rétablissant la censure sous une forme hypocrite, en créant le délit de complicité morale, en enlevant aux accusés leurs garanties les plus précieuses, en confisquant pour ainsi dire la liberté du théâtre, en foulant aux pieds tous les principes de 4830, elles déposèrent dans les cœurs les germes d'une irritation qui, longtemps contenue, devait amener, à quelques années de là, d'effroyables tempêtes.
Ah! nous connaissons bien les arguments des écrivains de la réaction : Il fallait mettre un terme au dé-
ANNÉE 1835. CHAPITRE HUITIÈME. o59
verffondasre des journaux révolutionnaires. Une feuille Septembue radicale de Paris, le Réformateur^ avait osé écrire que toutes les classes témoignaient une profonde indifférence pour Vaccident du 28 juillet. C'était odieux ; mais qu'y avait-il là qui menaçât la sûreté du gouvernement ? Un autre, le Patriote du Puy-de-Dôme, avait déclaré Fieschi moins coupable que les généraux qui avaient réprimé l'insurrection d'avril. Disons d'abord que ces divagations de langage n'étaient point particulières à quelques feuilles républicaines. Les feuilles légitimistes n'étaient pas en reste d'excentricités de plume. Mais parce que quelques exaltés, quelques fous furieux, de plus ou moins bonne foi, semaient la haine, l'injure et la calomnie, fallait-il en rendre responsable la nation tout entière et la priver des bienfaits de la liberté ? Estce que, dans l'arsenal de nos lois coercitives, le gouvernement n'avait pas d'armes suffisantes pour réprimer sévèrement les attaques contre la société et l'autorité royale? Il n'y a qu'à parcourir les longues listes de procès de presse et les condamnations obtenues à cette époque pour se convaincre du contraire.
Tout récemment encore, c'était la Gazette de France Condamnaqui était condamnée, pour outrage aux droits que le roi tenait du vœu de la nation, à trois mois de prison et à deux mille francs d'amende dans la personne de son gérant, M. Aubry Foucault. Quelques jours auparavant, sous la prévention du même délit, la Quotidienne était frappée de six mois de prison et de cinq mille francs d'amende. Un peu plus tard, pour un article irrévérencieux dans son ensemble, — c'était un véritable procès de tendance — la cour d'assises de la Seine, malgré une admirable plaidoirie de Berryer, condamnait le gérant de la même feuille à une année d'emprisonnement et à dix mille francs d'amende. En juillet, le gérant du journal le Réformateur encourait une condamnation à
tioûs de presse.
HISTOIRE DU REGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1835.
Septembre
Promotion de pairs.
Octobre 1835.
Nouvelles coudamnations
du Réforinateiit'
et de
M. de Ker-
gorlay.
quatre mois de prison et à six mille francs d'amende pour attaque contre l'autorité constitutionnelle de la Chambre des pairs à propos du procès d'avril. En septembre, nouvelle condamnation de la même feuille. Et nous ne parlons pas des journaux poursuivis et acquittés.
Comment s'étonner de la guerre acharnée faite par la presse avancée à la monarchie de Juillet quand, chaque jour, on voyait celle-ci faire un pas de plus dans les voies de la réaction. Ainsi une ordonnance royale, en date du 11 septembre, augmentait la pairie de trente membres. Eh bien! la plupart de ces nouveaux pairs de France avaient siégé, sous la Restauration, au côté droit de la Chambre des députés, et bien qu'ils parussent ralliés à la monarchie nouvelle, peut-être à cause de ses tendances réactionnaires, on pouvait difficilement croire à leur attachement aux principes de la Révolution de 1830.
Ce qui n'empêchait pas, comme on l'a vu, le ministère de MM. de Broglie et Thiers de poursuivre pêlemêle les journalistes du droit divin et ceux du droit populaire.
Le 7 octobre 1835, le gérant du Réformateur comparaissait de nouveau devant le jury de la Seine pour un article intitulé Assassinat des prévenus dans leur prison. C'était une allusion à la contrainte exercée sur certains accusés d'avril pour les amener devant la cour des pairs. On lui reprochait surtout d'avoir, en invoquant l'axiome : « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection est pour un peuple le plus saint des devoirs, » provoqué au renversement du gouvernement. M. Plocque, son défenseur, eut beau rappeler que cet axiome avait été formulé à la tribune de l'Assemblée constituante par le général Lafayette, et mettre son client sous la sauvegarde de
ANNÉE 1835. CHAPITRE HUITIÈME. -"jB'
ce grand nom, le gérant du Réformateur n'en fut pas octobre is;:.. moins condamné — pour la troisième fois depuis peu — à trois mois de prison et à six mille francs d'amende.
Quelques jours après, c'était la Quotidienne qui reparaissait en cour d'assises avec M. de Kergorlay. On n'a pas oublié la condamnation encourue jadis par ce légitimiste ardent à la Chambre des pairs. Depuis, il avait été acquitté par le jury, quoique convaincu et s'étant vanté d'avoir traité Louis-Philippe d'usurpateur. Cette fois, pour un délit du même genre, il fut condamné, ainsi que le gérant de la Quotidienne^ à quatre mois de prison et à deux mille francs d'amende.
Enfin le 28 octobre, le Charivari, journal satirique Condamnation de nuance républicaine, comparaissait à son tour devant la cour d'assises pour avoir publié, à l'encre rouge, la veille même de l'attentat de Fieschi, un article intitulé les Catacombes monarchiques. Une caricature allégorique représentait la personne du roi, dont les mains et les pieds étaient formés de cadavres. Au bas de la figure on lisait cette inscription : Personnification du système le plus doux et le plus humain. Assurément il y avait là quelque chose de souverainement injurieux. Et sans voir, dans l'article et l'allégorie qui l'accompagnait, une complicité de l'exécrable attentat du lendemain, l'accusation y trouva une coïncidence singulière. Le gérant du Charivari n'avait pas eu connaissance de l'article, puisqu'il était détenu à Sainte-Pélagie, et au secret, depuis l'évasion des accusés d'avril. Mais il était responsable, et il fut condamné, pour délit d'excitation à la haine et au mépris du gouvernement, à deux mois de prison et à six mille francs d'amende.
Ce n'étaient donc pas, on le voit, les moyens de répression qui manquaient à la royauté de Juillet pour châtier les écarts des journaux. Et quelle qu'ait été la licence de la presse sous le règne de Louis-Philippe, 1. .36
HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1835.
Novembre
Reprise du
procès des
accusés
d'avriL
Octobre 1835. quelque regrettables les injures et les calomnies auxquelles se soit trouvée en butte la personne du roi, elles paraîtront bien peu de chose si on les compare aux invectives dont les partis hostiles ne cessent d'assaillir la Républi(|ue actuelle. Elle y répond par le dédain, sans chercher à se défendre par des lois répressives, et ne s'en porte pas plus mal. Doù il faut conclure que si la royauté de Juillet a eu besoin, comme le prétendent ses approbateurs, des lois de septembre pour assurer sa sécurité, c'est que la monarchie en France est incapable de vivre avec la liberté.
La discussion de ces lois avait forcé la Chambre des pairs d'interrompre ses fonctions de cour de justice. Elle les reprit en novembre, et se mit à instruire l'affaire du 28 juillet, en même temps qu'elle reprenait le procès des accusés d'avril, laissé en suspens depuis la condamnation des prévenus lyonnais. Les accusés restant à juger furent divisés en plusieurs catégories. La cour s'occupa d'abord de ceux de Lunéville. Cette catégorie comprenait des sous-officiers de cuirassiers qui, d'après l'accusation, avaient participé au mouvement insurrectionnel d'avril 1834 en cherchant à soulever contre le gouvernement les régiments de la garnison de Lunéville. Tous, à l'exception d'un seul, se refusèrent à accepter le débat. Le maréchal-des-logis Clément Thomas, du 9® régiment de cuirassiers, qui passait pour le chef du complot, protesta énergiquement contre la juridiction de la cour des pairs. La rudesse de son langage, la violence de ses protestations, lui firent retirer la parole par le président Pasquier. Les débats perdirent alors tout intérêt; du reste, la curiosité publique était ailleurs.
Il se jugeait, en ce moment, à la cour d'assises de la Seine, un procès criminel dont l'attention générale était entièrement occupée. Un misérable, du nom de Lacenaire, avait à répondre devant le jury de l'assassinat
Le maréchaldes-logis Clément Thomas.
L'affaire Lacenaire.
d'une pauvre veuve et de son fils tués, au mois de décembre de l'année précédente, dans un petit appartement delà rue Saint-Martin, delà manière la plus atroce. Ce Lacenaire avait reçu une certaine instruction. Il appartenait à une famille aisée de Lyon. La débauche, le libertinage, la paresse l'avaient jeté dans une extrême misère. Cet être dégradé était pétri d'orgueil. N'ayant pu se faire une place au milieu des gens de bien, il avait résolu de monter au premier rang parmi les grands criminels. A l'âge de trente- quatre ans il avait commis d'innombrables forfaits, vols qualifiés, faux en écritures commerciales et en écritures privées. Il était, de plus, accusé d'une tentative d'assassinat sur la personne d'un garçon de caisse, que, de complicité avec un autre malfaiteur du nom d'Avril, il avait attiré dans un guet-apens.
Lacenaire faisait des vers. Il n'en avait pas fallu davantage pour lui attirer d'étranges sympathies. Ce bandit, tout couvert du sang d'une vieille femme, avait reçu dans sa prison des billets parfumés de certaines grandes dames qu'une curiosité malsaine attirait vers lui. Une foule immense se pressait dans l'enceinte de la cour d'assises pour voir cet assassin poète, que son avocat présenta comme un rêveur dangereux, quïl fallait garrotter, mais non tuer. Le jury ne fut pas de cet avis, et la cour, sans pitié pour les muses, condamna Lacenaire et son principal complice Avril à la peine de mort.
On s'intéressa certainement beaucoup moins aux accusés de Lunéville, dont l'attitude devant la Chambre des pairs avait été aussi ferme que digne. Le ministère public avait requis à leur égard avec une extrême sévérité, jugeant que leur condition de militaires rendait plus graves encore les faits qui leur étaient reprochés. Ils furent tous condamnés, Clément Thomas à la déportation, les autres à des peines variant entre vingt ans de détention et trois ans d'emprisonnement.
Novembre
Condamnation
des accusés
de Lunéville.
Décembke
La dernière
catégorie des
accusés
d'avril.
Vinrent ensuite les accusés de Saint-Étienne, de Grenoble, d'Arbois et de Marseille, dont le procès occupa la plus grande partie du mois de décembre. Un certain nombre d'entre eux refusèrent également de prendre part aux débats ; mais la plupart s'y résignèrent, et les audiences ne furent plus troublées par aucun incident. Malgré la disjonction, le ministère public n'en persista pas moins à soutenir la connexité de tous les faits relatifs aux diverses insurrections d'avril, comme s'ils étaient tous le résultat d'une vaste et môme conspiration républicaine. Mais la cour ne parut pas admettre ce système de l'accusation. Du moins se montra-t-elle plus modérée dans l'application de la peine aux accusés de cette catégorie. Celle de la déportation fut écartée. Le plus sévèrement frappé fut Marc Caussidière; il eut vingt ans de détention. Les autres peines allèrent de dix ans de détention à une année d'emprisonnement. La répression était déjà largement suffisante ; les juges de Louis-Philippe ne péchaient pas par excès d'indulgence.
Il ne restait plus à juger que la catégorie des accusés de Paris, les évadés de cette catégorie et divers autres contumaces. Parmi «eux qui avaient refusé de devoir leur liberté à une évasion figuraient l'ancien capitaine de dragons de Kersausie et un médecin anglais du nom de Beaumont, sorte de républicain cosmopolite qui, à la façon d'Anacharsis Clootz, était venu se mêler aux républicains de France pour défendre ses larges idées d'émancipation et de progrès. L'un et l'autre renouvelèrent les protestations de ceux qui, avant eux, avaient refusé les débats, et ils firent une ardente profession de foi démocratique. Quant à Beaumont, il excipa de sa nationalité étrangère pour repousser la compétence de la Chambre des pairs et invoquer les droits garantis à l'étranger par le Code civil.
Ceux dos accusés qui avaient accepté le débat mon-
ANNÉE 18oâ.
CIIAPITUE HUITIEME.
Décembhe
trèrentplus de calme, de réserve et de modération. Ils s'efforcèrent surtout de justifier la Société des droits de l'homme de l'accusation dirigée contre elle de n'avoir d'autre but que l'insurrection. MM. Voyer d'Argehson et Audry de Puyraveau , appelés comme témoins, confirmèrent cette assertion. L'emploi de la force, assurèrent-ils , répugnait à cette Société , et elle entendait ne demander qu'à une propagande pacifique et aux moyens de persuasion la réalisation "des principes de justice et de liberté dont elle poursuivait le triomphe.
La cour des pairs employa toute une partie du mois Janvier 1836, de janvier à juger ces dernières catégories d'accusés. Le 23 janvier, elle acquitta six des prévenus présents; mais elle condamna Kersausie et Beaumont à la déportation, et les autres, au nombre de dix, à des peines variant de dix années de détention à un an de prison. Quant aux évadés de Paris, elle se montra sévère à leur égard. Par un arrêt du même jour elle frappa huit d'entre eux, MM. Godefroy Cavaignac, Berrier-Fontaine, Vignerte, Lebon, Guinard, Détente, de Ludre et Armand Marrast, de la peine de la déportation. Les autres, au nombre de dix-neuf, eurent de quinze à cinq ans de détention. Deux seulement furent acquittés.
Ainsi se termina cet immense procès d'avril, auquel le gouvernement avait cru devoir, bien à tort, donner d'aussi vastes proportions. Si le parti républicain y fut profondément atteint dans quelques-uns de ses membres les plus énergiques et les plus distingués, il n'y de septembre. perdit rien de sa force morale. Sans doute il ressortit, de ces longs débats, qu'il y avait, dans ce noble parti, des hommes indignes et d'abominables sectaires; que des passions haineuses et jalouses y côtoyaient les passions les plus généreuses; mais quel est le parti qui soit exempt de ces misères? Le parti républicain a du
Le parti républicain après le procès d'avril et les lois
Janvier 1836.
Ouverture do
la session
législative
de 183G.
566 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 183G.
moins Tavantage d'être l'expression la plus nette et la plus élevée du droit immortel.
L'exécrable attentat du 28 juillet eut certainement pour lui des conséquences plus graves. Parmi les indifférents, dans l'innombrable foule de ceux que la République attirerait infailliblement à elle par la tolérance, la sagesse et la modération, beaucoup se prirent à douter de l'excellence d'un système oii l'on n'iiésitait pas à recourir- à l'assassinat pour avoir raison de ses adversaires. Combien, dans les masses, s'éloignèrent de la République en voyant de quelle singulière façon elle était servie par quelques forcenés. Il faudra, pour y ramener un certain nombre d'esprits distingués, l'injustice et la rigueur des lois de septembre, et les fautes accumulées de la monarchie de Juillet. Pour le moment, on crut l'esprit républicain à jamais étouffé sous ces lois liberticides. Les journaux les plus énergiques, les plus violents, la Tribune^ le Réformateur, étaient appelés à disparaître. Mais l'arme dirigée contre les républicains devait se retourner contre ceux-là mêmes qui l'avaient forgée.
On supprimait les associations existant au grand jour; les sociétés secrètes, bien plus dangereuses, étaient destinées à prendre leur place. La République persécutée allait croître et se développer dans l'ombre. On ne tue pas l'idée ; la persécution même la féconde. Elle s'épanouit sous les verrous, et, au moment où l'on y pense le moins, elle brise ses liens pour s'élancer à la cojiquête du monde.
Quoi qu'il en soit, le calme était redevenu profond à l'intérieur; Louis-Philippe croyait son gouvernement à l'abri de toute atteinte désormais ; et il s'en félicita hautement, en ouvrant, le 29 décembre, la session législative de 1836. Il se félicita surtout de l'état de nos relations avec les puissances européennes, et principale-
ment avec la Grande-Bretagne, dont il venait d'accepter la médiation amicale pour apaiser notre querelle toujours pendante avec les Etas-Unis. Nul nuage ne lui apparaissait à l'horizon, et il voyait le moment venu pour la Franco de recueillir les fruits de sa sagesse et de sa prudence.
L'adresse de la Chambre des députés ne fut guère que la paraphrase élogieuse du discours de la couronne. Cependant, pour ne pas éveiller les susceptibilités de la Russie, il n'avait été fait aucune allusion, dans le discours royal, aux affaires de Pologne. La Chambre ne crut pas devoir imiter cette réserve un peu pusillanime. M. Saint-Marc Girardin lui-môme, après M. Bignon, réclama une parole de sympathie en faveur de cette nation malheureuse, et un amendement du marquis de Mornay fut adopté qui déclarait que le premier gage du rétablissement de l'équilibre européen, si favorable à la paix, devait être la conservation de l'antique nationalité polonaise, garantie par les traités.
Cette nationalité polonaise, dont les derniers vestiges allaient disparaître bientôt, trouva également de chaleureux défenseurs à la Chambre haute. MM. de Tascher et de Montalembert demandèrent à celle-ci de payer de quelques mots bienveillants tout le sang que la Pologne avait versé pour la France. Mais les nobles pairs demeurèrent sourds à cette invitation, et le vœu de la Chambre élective devait, hélas! demeurer stérile.
A part cette légère dissidence, la Chambre des députés se trouvait d'accord sur tous les points avec le gouvernement. Rien ne faisait donc prévoir une dislocation prochaine du ministère. Elle se produisit cependant d'une façon tout à fait inopinée. Le ministre des finances, M. Humann, était monté à la tribune, le 14 janvier, pour présenter le budget de 1837. Il profita de cette circonstance pour déclarer à la Chambre, sans en avoir
Janvier 1836.
Les adresses
des Chambre?
et la
nationaHté
polonaise.
Ébranlement du ministère du U octobre.
Janvier 1836.
Interpellation
sur la
conversion
de la rente.
368 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PIIILIPPE. année 1836.
averti ses collègues, que le moment lui paraissait venu de diminuer l'intérêt de la dette par la conversion des rentes 5 p. 100. Un député, M. Augustin Giraud, demanda alors à interpeller le ministère afin de savoir pourquoi cette mesure, vainement proposée jadis par M. de Villèle, n'était pas immédiatement soumise à la Chambre actuelle, qui y paraissait favorable. L'interpellation fut fixée au 18 janvier.
Mais, dans l'intervalle, de violentes discussions eurent lieu entre M. Humann et ses collègues, qui lui reprochaient l'incorrection de sa conduite. M. Humann, de dépit, donna sa démission. Une ordonnance royale, en date du 18, le remplaça aux finances par M. d'Argout, que l'on avait vu successivement à la marine, au commerce, aux travaux publics et à l'intérieur. C'était un ministre bon à tout faire.
Ce jour-là, venait l'interpellation de M. Giraud. Sommé de déclarer catégoriquement si, oui ou non, il entendait proposer la conversion de la rente, le président du conseil répondit : « On nous demande s'il est dans l'intention du gouvernement de proposer la mesure, je réponds : non! est-ce clair? On me dit que mes réponses ne sont pas claires; eh bien! je dis que l'intention du gouvernement n'est point de proposer la mesure dans cette session. » Faite d'un ton sec et hautain, qui était d'ailleurs dans les habitudes du duc de Broglie, cette réponse provoqua un assez vif mécontentement parmi les membres de la majorité. L'impopularité du duc, déjà grande, s'en accrut sensiblement. A quelques jours de là, une proposition de conversion était déposée entre les mains du président, et, sur ces entrefaites, la Chambre, ayant eu à nommer sa commission du budget, y fit entrer vingt-trois partisans de la mesure sur trente-six membres dont elle se composait. Le ministère se trouvait mis en minorité.
A.vxÉE I8:»i. CUAPITHE HUITIÈME. oG9
Ce fut M. Gouin qui, le 4 février, monta à la tribune Kkvrieh i83g. pour soutenir la proposition et montrer les avantages ^^^ conversion
est VOtt^G
incontestables qui devaient en résulter pour le pays. p.^j. jg, Energiquement combattue par M. Delessert, la mesure Chambre. rencontra dans le ministre de l'intérieur son plus redoutable adversaire. On s'étonna fort de l'attitude prise en cette circonstance par M. ïbiers, car on n'ignorait pas ses visées ambitieuses, et on le savait possédé du désir d'avoir le portefeuille des affaires étrangères, qui était aux mains du duc de Broglie. Peut-être fut-ce une tactique habile de sa part de défendre, sans conviction, la politique de celui dont il convoitait la place.
Nous disons sans conviction, car il considérait la mesure comme juste, comme susceptible de procurer à l'Etat d'utiles ressources, et comme inévitable avec le temps. Seulement elle lui paraissait prématurée et impraticable pour le moment. Tel fut le double sophisme qu'il développa, avec un talent merveilleux, pour obtenir un ajournement. Mais la cause ministérielle était mauvaise.' M. Berryer ne laissa debout aucun des arguments de M. Thiers; il prouva fort bien que l'ajournement n'était que le refus déguisé mais absolu de la proposition. Vainement le ministre de l'instruction publique, M. Guizot, s'efforça de démontrer que cet ajournement était une reconnaissance du principe; vainement M. de Lamartine prêta au ministère le concours de sa magnifique éloquence, l'ajournement fut repoussé par 194 voix contre 192. Le ministère était battu de deux voix-. C'était le 5 février. Mais, le lendemain, la proposition était prise en considération à une imposante majorité. C'était la confirmation de la défaite du ministère.
A la suite de la séance de la veille, tous les ministres s'étaient rendus aux Tuileries, et ils avaient remis leur démission entre les mains du roi.
HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1836.
Février 1836.
Chute
du ministère
de Bi'oslic.
.Ministère Tiiiers.
Le ministère du 11 octobre ne tombait ni sur une question politique ni sous une éclatante réprobation parlementaire. Il n'y eut, quoi qu'on en ait dit, ni coalition ni conspiration pour le renverser. Sa chute fut une véritable surprise. Toutefois, il avait été sourdement miné par des hostilités parlementaires. M. de Talleyrand, revenu depuis peu d'Angleterre, où il avait été remplacé comme ambassadeur par le général Sébastiani, n'avait cessé de le battre en brèche. Il avait surtout une véritable animosité contre son chef, le duc de Broglie, qu'il signalait comme incapable de diriger les affaires étrangères. Et il était resté l'un des oracles de Louis-Philippe. Aussi le roi, qui n'avait qu'un penchant médiocre pour le duc de Brogiie, se sépara- t-il de lui sans regret.
Il s'agissait de le remplacer. Louis-Philippe songea aux hommes du tiers parti. Il s'était adressé à MM. Dupin, Sauzet et Passy. Mais aucun de ces trois hommes politiques ne se souciait de prendre alors la direction des affaires. L'intérim n'en finissait pas. On conseilla au roi de s'adresser à M. Thiers. M. de Talleyrand lui donna à entendre, que ce parvenu de la Révolution, « cet arrivé », comme il disait, serait d'une composition plus facile que d'autres, bien qu'il se fût approprié autrefois la maxime célèbre : « Le roi règne et ne gouverne pas. » Il serait trop heureux de marcher désormais de pair avec les représentants des plus vieilles aristocraties de l'Europe. M. Thiers ne se fit pas trop prier. Il fut piqué au jeu par les railleries de son ancien collaborateur Armand Carrel, et par le dédain superbe avec lequel les doctrinaires avaient l'air d'accueillir sa candidature à la présidence du conseil. Et moi aussi je serai premier ministre, se dit-il; et, le 22 février 1836, le Moniteur publiait sept ordonnances qui appelaient : M. Thiers à la présidence du conseil et aux affaires
AisNÉE 183G. CHAPITRE HUITIÈME. 371
étrangères; M. Sauzet à la justice et aux cultes; M. de févribk 1836. Montalivct h l'intérieur; M. Pelet (de la Lozère) à l'instruction publique; M. d'Argout aux finances; le maréchal Maison à la guerre, et l'amiral Duperré à la marine. Le nouveau ministère comprenait trois membres de l'ancien cabinet; mais les doctrinaires en avaient disparu. Aussi fut-il considéré comme un progrès, et on lui fit généralement bon accueil, malgré la défaveur marquée dont M. Thiers jouissait dans l'opinion publique. Mais, comme on le verra bientôt, il n'y avait rien de changé dans la politique du gouvernement.
Pendant l'enfantement de ce ministère se déroulait L'affaire de devant la Chambre des pairs, érigée de nouveau en cour Morevèt de justice, le procès du sinistre auteur de l'attentat du Pépin. 28 juillet et de ses complices. On se rappelle comment Fieschi avait été arrêté sous le nom de Girard. Le véritable nom et les antécédents fâcheux de ce misérable avaient été bientôt connus. Il était né en Corse, et avait servi dans les armées du roi Murât. Il s'y était même fait remarquer par sa bravoure. A peine sorti de la carrière militaire, il s'était livré au vol et avait été condamné à dix ans de réclusion. Ouvrier intelligent, il aurait pu, à l'expiration de sa peine, vivre honnêtement de son travail ; mais, fainéant et débauché, il aima mieux reprendre son existence de bandit et vivre d'escroqueries et de fraudes. Après 1830, il était parvenu à se faire passer pour condamné politique, et, comme tel, il avait eu part aux faveurs du nouveau gouvernement. Marié et père de famille, il vivait en état de concubinage avec deux femmes de mauvaise vie, la mère et la fille. Du reste, nulle conviction politique. Il avait même fait le métier de mouchard et d'agent provocateur; on l'avait vu marcher contre l'émeute après l'avoir fomentée. Tel était l'homme qui, au nom de la noble cause républicaine, n'avait
o7iJ HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.
FiiviuKR 1836. pas hésité à commettre le plus abominable des forfaits.
La suppression de la pension qu'il s'était fait accorder sur de faux titres parait avoir été le mobile de son crime. On l'avait entendu se vanter d'être tout prêt à assassiner le roi et les princes ses fils. C'est alors qu'il avait conçu l'idée de sa machine infernale. Une seule chose lui manquait pour exécuter son horrible projet : il n'avait pas d'argent. Il s'était trouvé, à diverses reprises, en relations avec un vieux bourrelier du nom de Morey, dont il connaissait le républicanisme farouche. Usé par l'âge, le travail et la maladie, de mœurs austères, Morey vivait dans une sorte d'isolement, sombre et taciturne, n'ayant qu'une passion au cœur, la haine des rois, passée chez lui à l'état de fanatisme. Fieschi l'alla voir, lui fit part de son dessein, et lui montra le plan de sa machine. Aveuglé par la passion qui l'obsédait, le vieillard en fut enthousiasmé. Il ne se dit pas que la première des vertus républicaines était le respect de la vie humaine ; il ne vit pas ce qu'il y avait d'horrible et de lâche dans cette idée de frapper traîtreusement un souverain, au risque d'atteindre une foule de malheureux.
Mais le vieux bourrelier était pauvre. N'ayant pas d'argent à donner à Fieschi, il le mit en rapport avec un de ses amis, nommé Pépin, républicain comme lui, et qui avait été gravement compromis dans les émeutes de juin 1832. Pépin était un marchand aisé d'épiceries et de couleurs, membre, comme son ami Morey, de la Société des droits de l'homme. Il fournit l'argent nécessaire à la construction de la machine infernale et à la location de l'appartement.
Fieschi et Telle fut du moius la déclaration de Fieschi.
Ce scélérat s'était tout d'abord refusé à toute révélation. On n'était venu à bout de sa résistance qu'en faisant intervenir M. Lavocat, directeur de la manufac-
Lassave.
ture des Gobelins, lieutenant-colonel de la garde natio- février 183G. i
nale, qui avait eu avec lui d'anciennes relations. Fieschi considérait M. Lavocat comme son bienfaiteur, et ce !
fut sous son intluence qu'il se décida à entrer dans la !
voie des aveux. M. Lavocat alla-t-il jusqu'à lui pro- )
mettre la vie sauve pour l'engager à parler, comme on j
l'a quelquefois prétendu? Nous n'avons rien trouvé qui !
nous autoriscàt à le supposer. Mais il est fort possible i
([ue, dans la bienveillance avec laquelle on procéda à son l
interrogatoire, Fieschi ait entrevu la perspective d'une ;
grâce. Ce fut évidemment sous cette impression qu'il accusa Morey et Pépin de l'avoir encouragé et aidé dans i
sa criminelle entreprise.
Déjà Morey avait été arrêté pour avoir donné asile à La fille Mua la fille Nina Lassave, maîtresse de Fieschi. Mais on l'avait relâché faute de preuves.
Cette Nina Lassave était la fille d'une femme Petit, avec laquelle Fieschi avait également vécu en état de concubinage. Elle ne tarda pas à être remise en liberté, après avoir avoué qu'elle tenait de Morey qu'il avait chargé les canons de fusil de la machine infernale. C'était en contradiction formelle avec la première déclaration de Fieschi, qui avait affirmé les avoir chargés luimême. Plus tard, il est vrai, il revint sur cette déclaration et confirma le récit de sa maîtresse. Morey fut alors arrêté de nouveau, malgré ses dénégations absolues. Il n'avait même pas songé à prendre la fuite pour se soustraire à une seconde arrestation.
Pépin était d'abord parvenu à se dérober à toutes les recherches de la police. Arrêté une première fois, il était, parvenu à s'évader; mais il avait été bientôt repris dans une ferme des environs de Lagny. Un ouvrier lampiste, nommé Boireau, et un ouvrier relieur du nom de Bescher, avaient été également renvoyés devant la cour des pairs comme complices de Fieschi.
Février 1836.
Le procès
Fieschi devant
la cour des
pairs.
Les
explications
de Pépin.
Les débats s'étaient ouverts le 30 janvier, au milieu d'une affluence considérable; ils durèrent une quinzaine de jours. L'attitude de Fieschi fut déplorable et cynique. Non quïl ait fait parade de son crime ou affirmé ses opinions républicaines, au contraire. Le misérable n'avait pas d'opinions, et, plusieurs fois, il exprima le regret de son action scélérate. Mais il se comporta comme un bateleur, fit tout au monde pour attirer l'attention, et se répandit en lazzi. Simulant, par exemple, le geste d'un homme qui vise, il coucha en joue le président Pasquier, en lui disant : « Supposons, Monsieur le président, que vous soyez un canard, » et la cour de rire. Au reste, à l'en croire, l'idée du crime ne lui appartenait pas. C'était Morey, prétendait-il, qui la lui avait donnée. Il persista donc dans ses graves accusations contre Morey et contre Pépin, raillant impitoyablement ce dernier de sa timidité et de son irrésolution.
Aux accusations de Fieschi, Morey et Pépin opposèrent une dénégation absolue. Contre le premier, il n'y avait que les déclarations de Nina Lassave et de Fieschi. Encore ce dernier s'était-il contredit, puisqu'il avait commencé par affirmer que c'était lui-même qui avait chargé les canons de fusil. La situation de Pépin s'aggrava tout à coup de quelques paroles de l'ouvrier Boireau. La participation de ce dernier accusé à l'attentat du 28 juillet consistait surtout dans le fait de s'être promené à cheval sur le boulevard du Temple, la veille du crime, pour permettre à Fieschi d'ajuster sa machine. A l'audience du 11 février, Boireau déclara que c'était à l'instigation de Pépin qu'il avait fait cette promenade.
Cette révélation tardive était grave assurément. Eh bien! elle produisit sur Pépin un tout autre effet que celui qu'on aurait pu attendre. Loin de l'accabler, elle le releva de son abattement. Il devint un tout autre homme, reprit une assurance singulière. Oui, il avait donné de
l'argent à Fieschi, mais c'était surtout, prétendit-il, pour Féviuer 1836. le détourner de son abominable projet, et il n'avait pas manqué de lui représenter le grand nombre de victimes qu'il frapperait infailliblement. S'il avait fini par consentir à l'achat des canons, c'avait été par crainte de Fieschi, qui menaçait de le poignarder. Telles furent du moins ses explications, lesquelles ne furent qu'imparfaitement contredites plus tard par l'accusé principal.
Quant à Morey, dont l'attitude devant la Chambre des pairs fut aussi digne que ferme, il ne resta à sa charge que la double déclaration d'une fille perdue et de son odieux amant. De là l'intérêt qui, dans l'opinion publique, s'attacha à Pépin et surtout à Morey, intérêt qui ne se serait certainement pas produit aussi puissamment, s'il y avait eu contre eux des preuves certaines de culpabilité. Et comment s'étonner, outre mesure, de cet intérêt, quand on pense aux prévenances et aux attentions dont Fieschi avait été l'objet depuis son arrestation? Il fallut les plaidoiries, brûlantes de MM. Dupont et Marie, avocats de Morey et de Pépin, pour marquer d'un fer rouge ce misérable, et le jeter à bas du piédestal où on l'avait, en quelque sorte, aidé à se hisser.
Le 15 février, après une délibération déplus de douze heures, la cour des pairs rendit un arrêt qui condamnait Fieschi à lape ine des parricides et Morey et Pépin à la peine de mort. L'ouvrier lampiste Boireau en était quitte pour vingt ans de détention; Bescher fut acquitté. L'absence de preuves positives à l'égard de Morey et les explications suprêmes fournies par Pépin pouvaient faire croire que ces deux condamnés obtiendraient une commutation de peine, il n'en fut rien. Fieschi seul reçut une marque de la clémence royale : on le dispensa de la peine réservée aux parricides.
Il espérait mieux : il croyait avoir la vie sauve ; aussi fut-il extrêmement surpris quand, le 19 février, à 6 heures
o76 HISTOIRE DU Rl'GNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 183G.
FÉVRIER 183C. du matin, il apprit que sa dernière heure était arrivée. Exécution Comme grâce suprême on lui avait permis de recevoir Moreyet ^^^ adieux de sa concubine, Nina Lassave; et, à la Pépin. demande de M. Lavocat et de M. Chaix d'Est-Ange, l'un de ses défenseurs, il avait obtenu d'être débarrassé de la camisole de force. Il en ressentit une joie d'enfant, se mit à danser et à chanter, protesta qu'il n'avait nullement l'intention de se soustraire par le suicide à la mort qu'il avait méritée. Mais quand il sut qu'il n'avait plus rien à attendre, il entra dans une sorte de fureur. Il avait espéré, jusqu'au dernier moment, que sa grâce lui payerait les têtes de Morey et de Pépin. Pendant qu'on procédait à la fatale toilette, il attendait toujours M. Lavocat, et, ne le voyant pas venir, il s'écria : « Je meurs damné. » Néanmoins il se remit bien vite. Une fois certain de mourir, il envisagea la mort avec calme, et, jusqu'au pied de l'échafaud, son courage ne se démentit pas, courage mêlé de cette jactance dont il n'avait cessé de faire preuve.
Autrement résignés se montrèrent Morey et Pépin. Une scène déchirante s'était produite quand ce dernier avait reçu les derniers adieux de sa femme ; mais Morey n'avait ni femme ni enfant ; aucune émotion n'altéra la sérénité de ses derniers moments. Son impassibilité de fer ne se démentit pas un instant. «. Je suis vieux, se contenta-t-il de dire en apprenant sa prochaine exécution, qu'importe de mourir un moment plus tôt, un moment plus tard ! » Seulement il protesta de son innocence avec une nouvelle énergie. Au moment où l'on allait partir pour le lieu du supplice. Pépin, qui fumait tranquillement sa pipe, dit aux assistants : « Messieurs, le crime do Fieschi est dans Fieschi lui-même ; il n'y a pas ici d'autres coupables que lui. » — «. J'ai fait mon devoir, » dit Fieschi de son côté, en exprimant le regret de n'avoir pas quarante jours de plus pour écrire ses mémoires.
ANXÉE 1836.
CHAPITltE HUITIÈME. 577
Il était 8 heures quand les trois condamnés, assis- Février 1836. tés chacun d'un prêtre, arrivèrent à la barrière Saint- Jacques, où avaient lieu alors les exécutions. Pépin fut exécuté le premier. Au moment où il allait gravir les marches de l'échafaud, un commissaire de police lui demanda s'il avait des révélations à faire, l'assurant qu'il serait sursis à son exécution. C'était comme une lueur d'espérance qu'on faisait miroiter à ses yeux. Mais lui, d'une voix ferme, répondit qu'il n'avait rien à ajouter à ses déclarations. Arrivé sur la plate-forme, il s'écria, en jetant ses regards sur le public : « Adieu, Messieurs; je suis victime, je meurs innocent! » et sa tête tomba.
Ce fut au tour de Morey. Brisé par l'âge et la souffrance, il pouvait à peine marcher. Gomme un des aides du bourreau l'engageait à prendre courage : « Ce n'est pas le courage qui me manque, dit le vieillard, c'est la maladie qui m'empêche de me soutenir. » C'était la vérité. La mort était pour lui une délivrance. — <( Oh! mon Dieu ! ça va donc finir! » s'écria-t-il, en embrassant son confesseur et en baisant le crucifix; et il se livra aux exécuteurs.
Fieschi avait demandé au commissaire de police la permission de haranguer la foule. Toujours théâtral, il déclara qu'il avait dit la vérité en dénonçant ses complices, demanda pardon de son crime à Dieu et aux hommes, puis sa tête roula dans le panier de l'exécuteur.
Un doute immense n'en subsistait pas moins sur la culpabilité de Pépin et surtout sur celle de Morey. La parole de Fieschi, dont les mensonges et les contradictions ne se comptaient pas, n'était peut-être pas une garantie suffisante. Cela explique pourquoi l'un et l'autre, mais surtout Morey, furent l'objet d'une sorte de culte de la part d'un certain nombre de patriotes. On crut à leur innocence, et ils passèrent pour deux martyrs de l'idée républicaine. A quelques mois de là, le
Le triomphe de Nina Lassave.
Le
programme
de M. Thiers.
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National fut condamné à trois mois de prison et à mille francs d'amende pour avoir parlé d'eux avec éloge. On avait dit, après l'assassinat du duc de Berry, que le poignard de Louvel était une idée libérale ; la réaction dit aussi, après l'attentat de Fieschi, que son crime était une idée républicaine. C'est là une double accusation téméraire ; l'une n'est pas plus juste que l'autre. Il n'y a pas de républicain digne de ce nom qui n'ait en exécration Fieschi et son horrible forfait.
Au lendemain de cette triple exécution, Nina Lassave trônait au comptoir d'un café de la place de la Bourse, Toute jeune encore, mais borgne et de figure commune, elle n'avait rien qui pût séduire les regards de la foule, si ce n'est le grand honneur d'avoir été la concubine d'un scélérat. Un limonadier spéculateur avait imaginé de la prendre chez lui pour attirer les chalands. Et, durant quelque jours, on vit une multitude de gens se presser dans son établissement, avides de contempler les traits de la maîtresse de Fieschi. C'était le triomphe de l'industrialisme.
Le pays était encore sous l'émotion profonde de ce dramatique procès quand M. Thiers fut chargé de la direction des affaires. En prenant possession du pouvoir, M. Thiers crut devoir déclarer solennellement à la Chambre des députés, dans la séance du 22 février, qu'il était toujours l'ami fidèle et dévoué de la Révolution de Juillet. Seulement il fallait la préserver de ses excès. Il se vanta d'avoir contribué, pour sa part, à les réprimer par la force et par la législation — allusion plus ou moins heureuse aux affaires de la rue Transnonain et aux lois de septembre, — et il était tout prêt à s'associer à de semblables efforts pour préserver le pays de nouveaux désordres. Paroles ambiguës, peu rassurantes pour la liberté. Mais on jouissait à l'intérieur d'un calme parfait, et l'on pouvait espérer, après les dernières se-