AIN>ÉE
cousses, que l'ordre ne serait pas troublé de longtemps. Février i836.
On crut un moment que le nouveau président du conseil trouverait un appui à la fois dans les anciennes feuilles ministérielles, comme le Journal des Débats, et dans certains journaux d'opposition, d'humeur plus accommodante que le National elle Bon sens; les premiers se flattant de le A'-oir continuer la politique de ses prédécesseurs, les seconds lui promettant presque leur appui, moyennant l'abrogation des lois de septembre dans l'avenir et la réforme de la loi électorale. Le discours ministériel n'était pas fait cependant pour encourager, non pas les républicains, mais les simples libéraux à lui prêter leur concours.
M. Thiers put juger de son influence sur la Chambre Mars 1836.
à l'occasion d'une demande de crédit supplémentaire Question des
^^ tonds secrets.
de tonds secrets, déposée le 9 mars par le gouvernement,
crédit jugé indispensable pour surveiller les menées des factions vaincues, légitimistes ou républicaines. La commission, par l'organe deM.Dumon, son rapporteur, conclut, le 21 mars, à l'adoption du crédit, en se fondant sur ce que le ministère s'était engagé à continuer le système du 11 octobre et du 13 mars. Trois jours après, M. Guizot prit la parole pour soutenir également le projet. Dans un discours magnifique et perfide, il sembla prendre à tâche de compromettre les nouveaux ministres en s'efîorçant de prouver que leur système n'était pas autre chose que celui qu'il avait toujours conseillé et pratiqué lui-même. Les révolutions, disaitil, avaient le grave inconvénient d'ébranler et d'abaisser le pouvoir, il fallait le relever, le raffermir, lui rendre de la stabilité et de la considération. Telle était, selon lui, la tâche qui incombait au nouveau président du conseil, et tel lui paraissait le sens de sa dernière déclaration.
Cette mise en demeure gênait visiblement M. Thiers,
Intervention de M. Guizot.
Mars 1836.
Ajouruement
de la
conversion
du 5 p. 100.
580 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1836.
en ce qu'elle le plaçait dans une situation assez fausse à l'égard de la gauche, qu'il voulait ménager. Au fond, il était parfaitement de l'avis de M. Guizot. Personne ne poussait aussi loin que lui la manie ancienne des gouvernements de vouloir trop gouverner. Il ne manquait jamais l'occasion de protester de son ardent amour de la Révolution tout en en violant fréquemment les principes. C'est ainsi que, dans les premiers jours de mars, à propos d'une question de chemins vicinaux, il avait défendu, jusqu'à l'exagération, la centralisation administrative, que la Révolution française avait sagement renfermée dans de justes limites.
Pour ne pas se compromettre, M. Thiers laissa à M. Sauzet, ministre de la justice, le soin de répondre à M. Guizot. M. Sauzet appartenait à ce parti indécis, irrésolu, flottant entre la droite et la gauche, et qu'on appelait le tiers parti. Le ministère actuel, dit-il, n'était ni celui du 13 mars ni celui du 41 octobre ; mais bien le ministère du 22 février. Ministère de conciliation, il répudiait l'héritage du passé sans vouloir imposer d'amende honorable à personne. Le discours de M. Guizot avait été couvert d'acclamations par l'ancienne majorité conservatrice, celui du garde des sceaux, quelque peu embrouillé et énigmatique, eut pour effet de ramener une partie delà gauche. Le crédit supplémentaire, malgré les vives attaques dont les dépenses secrètes furent l'objet de la part de MM. Laurentie, de Sade et Odilon Barrot, au point de vue des principes constitutionnels, fut voté à une imposante majorité; c'était le premier triomphe du ministère.
Il ne fut pas moins heureux sur une question qui avait entramé la chute de M.deBroglie, la question de la conversion de la rente. M. Thiers, on ne l'a pas oublié, en avait demandé l'ajournement, qui avait été repoussé à une très faible majorité. Il semblait que la Chambre
eût hâte d'en finir avec cette conversion qui devait alléger sensiblement nos finances. La question étant revenue en discussion dans les derniers jours de mars, le président du conseil reprit la thèse qu'il avait soutenue comme ministre de l'intérieur. En principe, il était loin d'être opposé à la réduction de la dette, mais il en contestait l'opportunité. Soutenu cette fois par la commission, il réclama de nouveau l'ajournement de l'opération. Cet ajournement fut combattu avec énergie par MM. Laffite et Mauguin; mais M. Thiers n'en rencontra pas moins une majorité considérable, presque toute la Chambre, moins une trentaine de voix d'extrême gauche et d'extrême droite. Ainsi, à cinq semaines d'intervalle, cette Chambre se déjugeait entièrement; M. Thiers paraissait complètement maître de la situation.
Certaines inquiétudes extérieures contrastaient alors avec le calme dont on jouissait à l'intérieur. M. Thiers, qui avait tenu à prendre le portefeuille des affaires étrangères, était comme engagé d'honneur à résoudre les difficultés pendantes avec l'Amérique, ou celles qui pouvaient naître des derniers événements survenus en Pologne et en Espagne.
On se rappelle le différend existant entre la France et les Etats-Unis à propos d'une créance de 25 millions réclamée par ces derniers. Il n'eût pas tenu au président Jackson, comme on l'a vu plus haut, que la querelle ne s'éternisât. En effet, par un message en date du lo janvier 1836, il avait engagé le congrès à adopter des mesures de représailles envers la France. Mais ce message injurieux ayant été retiré, par l'intervention du ministre anglais à Washington, le jour même où M. Thiers prenait possession du pouvoir, une ordonnance royale du 19 mars autorisa notre ministre des finances à payer aux États-Unis une somme de près de 49 millions formant le complément de celle de 25 mil-
Mars 1836.
La politique
étrangère de M. Thiers.
Payement de la dette aux États-Unis.
o82 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 183C.
Mars 1836. lioiis, dont nous nous étions reconnus débiteurs envers l'union américaine. Ainsi prit fin ce différend qui avait failli amener une scission profonde, sinon la guerre, entre la France et la grande république qu'elle avait contribué à fonder.
Le traité de la Or, à ce moment, l'alliance anglaise, si chère à Louis-
TlUaac?^ Philippe, semblait fortement compromise. Le 22 avril 1834, avait été conclue à Londres, par les soins de M. de Talleyrand, entre la France, l'Angleterre, l'Espagne et le Portugal une convention connue sous le nom de traité de la quadruple alliance. Cette convention avait pour but ostensible l'assistance éventuelle à prêter aux gouvernements d'Espagne et de Portugal contre les entreprises de don Carlos et de don Miguel. En réalité, ce traité, que certaines gens s'imaginaient être un contrepoids à l'alliance absolutiste des trois grandes puissances du Nord, assurait la prépondérance de l'Angleterre dans la péninsule. Aussi l'alliance anglaise, où les intérêts de la France paraissaient entièrement sacrifiés, était-elle battue en brèche plus énergiquement que jamais dans le pays et dans le parlement. M. de Talleyrand lui-même, qui en avait été le plus ardent inspirateur, s'en était détaché. Froissé des hauteurs de lord Palmerston, il avait quitté l'ambassade de Londres, où, comme on l'a vu, il avait été remplacé par le général Sébastiani, et il était revenu en France le cœur gonflé de fiel et de rancune contre le ministère britannique. L'interventiou Aussi lorsque, en ce mois de mars 1836, l'Angleterre,
en Espagne, invoquant le traité de la quadruple alliance, mit la France en demeure d'intervenir en Espagne et d'occuper le fort du Passage, Fontarabie et la vallée de Bas tan, pour défendre le gouvernement de Madrid contre les insurgés carlistes, M. de Talleyrand conseilla-t-il au ministère de ne pas accéder aux propositions de l'Angleterre. L'année précédente, et contre l'avis de cette der-
nière puissance, M. Thiers, seul parmi ses collègues Mars 1836. d'alors, s'était montré partisan de l'intervention, et il avait obtenu qu'on autorisât le gouvernement espagnol à recruter en France une légion étrangère. Cette année M. Thiers, peut-être sous l'inspiration de M. de Talleyrand, se prononça nettement contre toute intervention de la nature de celle que proposait l'Angleterre, et il en informa le cabinet britannique par une dépêche en date du 18 mars.
Toutefois, pour permettre au gouvernement espagnol d'en finir avec don Carlos, le ministère prit la résolution de former à Paris une nombreuse légion de volontaires recrutés dans l'armée française, et qui passerait en Espagne sous le commandement d'officiers distingués, qu'on autoriserait à servir à l'étranger. Cette décision du gouvernement français indisposa vivement le ministère dont lord Palmerston était le chef, et il en résulta entre la France et l'Angleterre, sinon une rupture complète, du moins un refroidissement dont les grandes puissances continentales se montrèrent enchantées.
Elles nourrissaient alors, en effet, une sorte de haine sourde à l'égard de l'Angleterre.
Nous avons dit l'émotion qu'avaient soulevée les sévé- Avhil i836. rites du czar envers la Pologne, émotion dont la dernière adresse de la Chambre des députés s'était faite l'écho. Aux cris d'indignation poussés en France et en Angleterre, les cours de Saint-Pétersbourg, de Viennp et de Berlin avaient répondu par l'occupation brutale de Cracovie, injustifiable violation du traité de Vienne, qui avait proclamé Cracovie ville neutre, libre et indépendante. Toutefois, on avait eu l'air de témoigner à la France une certaine déférence en la prévenant d'avance du projet d'occupation comme de la chose la plus naturelle du monde, déférence dont on n'avait pas usé à l'égard de l'Angleterre. Le czar, qui, jusque-là, avait
Voyage des
ducs d'Orléans et de Nemours
584 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 183C.
Avril 183G. traité le roi Louis-Philippe avec un dédain affecté, semblait revenir à des sentiments plus doux. La presse allemande, dont ''le gouvernement français avait fort à se plaindre, lui témoigna tout à coup une bienveillance inaccoutumée. Enfin, vers le milieu du mois d'avril, on annonça la prochaine évacuation de Cracovie. C'était comme une sorte de satisfaction donnée à la politique française.
M. Thiers crut pouvoir profiter de ces bonnes dispositions pour essayer de faire entrer la dynastie d'Orléans dans le concert des vieilles monarchies européen- Ln Allemagne j^gg Le roi avait le plus ardent désir de marier son fils aîné, le duc d'Orléans. Il aurait voulu surtout lui voir conclure une alliance avec une des familles princières allemandes, comme la maison d'Autriche, se figurant que sa dynastie y trouverait une sorte de consécration, et qu'une telle alliance en effacerait la tache orjiginelle aux yeux des cours étrangères. Le jeune duc d'Orléans avait d'ailleurs de réelles qualités. Il était bien fait de sa personne, aimable et gracieux, d'un esprit charmant; pourquoi ne plairait-il pas à une archiduchesse autrichienne? M. Thiers imagina donc de l'envoyer avec son frère, le duc de Nemours, passer quelque temps en Prusse et en Autriche. Mais, auparavant, il crut devoir sonder les cours de Berlin et de Vienne sur l'accueil qui serait fait aux jeunes princes. Le roi de Prusse écrivit lui-même pour leur offrir l'hospitalité de son palais, et l'empereur d'Autriche ne se montra pas moins empressé à les bien recevoir.
Leur départ fut dès lors décidé. Le Moniteur du 24 avril 1836 annonça solennellement que les ducs d'Orléans et de Nemours quitteraient la France dans les premiers jours de mai pour faire un voyage en Allemagne. Ils devaient d'abord aller à Berlin afin d'y assister aux manœuvres du printemps, se diriger ensuite sur
ANiNiiE I80G. CHAPITRE HUITIEME.
Vienne, et revenir dans les premiers
jours de juillet.
Tel était l'itinéraire tracé par le journal officiel.
Partis dans les premiers jours de mai, les jeunes princes reçurent en Prusse et en Autriche une hospitalité princièrc; on multiplia pour eux les revues, les manœuvres militaires, les bals, spectacles et fêtes de toute nature que les cours réservent aux souverains qui les visitent. Le monde politique s'émut de ce voyage comme d'un événement d'une extrême importance, et il en attendit des résultats que l'avenir ne devait pas amener.
Au moment où les deux fils aînés de Louis-Philippe se disposaient à partir pour essayer de faire accorder en quelque sorte à la dynastie d'Orléans droit de cité au milieu des vieilles familles régnantes, le président de la Chambre des députés, M. Dupin, protestait hautement contre les hommes qui prétendraient vouloir ramener la France en arrière et lui rendre un régime qu'elle avait dû combattre et renverser. C'était aux Tuileries mêmes, le 1" mai, en venant complimenter le roi à l'occasion de sa fête, que le pr,ésident de la Chambre des députés s'était livré à cette manifestation, qui parut dirigée contre les doctrinaires. M. Dupin passait visiblement à gauche. Violemment interpellé le lendemain, il refusa de s'expliquer, et la Chambre passa à l'ordre du jour, à la demande même de M. Guizot, qui déclara que M: Dupin n'avait eu l'intention d'incriminer l'opinion d'aucun de ses collègues.
Peu de jours après, M. Thiers fut assez vivement attaqué au sujet de la manière dont les travaux publics avaient été dirigés sous son administration. Trois années auparavant, cent millions avaient été votés sur sa demande pour donner à ces travaux une impulsion considérable ; mais ce crédit n'avait pas suffi, et il venait demander un crédit supplémentaire de près de cinq millions devant être employés à l'achèvement de quel-
Mai 1836.
Une
déclaration de
M. Dupin.
M. Thiers et
les travaux
publics.
HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE. APiNÉE 1836.
Mat 1836.
Le budget de 1837.
La littérature à la Chambre.
qiies monuments de Paris. Les récriminations ne furent pas épargnées à l'ancien ministre des travaux publics pour avoir dépassé les crédits primitivement alloués. Après une très acerbe réponse aux critiques formulées par MM. Piscatory et Eugène de Salverte au sujet de certaines irrégularités, M. Thiers finit par obtenir gain de cause; mais il put voir, dès lors, se former contre lui une opposition composée de membres du centre et de la gauche, et qui ne devait pas tarder à entraver la marche du cabinet dont il était le chef.
Cependant la discussion du budget de 1837, qui vint ensuite, ne donna lieu à aucun incident remarquable. Présenté dès la fin de janvier, le projet de budget de 1837 s'élevait en dépenses à la somme de 1,012,169,910 francs , et en recettes à celle de 1,014,000,000 francs, c'était donc un excédant de recettes de 2,433,090 francs; somme relativement faible eu égard aux mécomptes auxquels les prévisions budgétaires sont toujours exposées.
Une question de littérature, soulevée à propos des subventions théâtrales, vint tout à coup, dans une des dernières séances du mois de mai, égayer la physionomie de la discussion. Le rapporteur s'était plaint amèrement de voir le théâtre de Corneille et de Racine abandonné pour des conceptions bizarres, où la pudeur et le bon sens étaient également offensés. M. Fulchiron fit une charge à fond de train contre le théâtre moderne ; il regretta surtout la mutilation de l'antique et belle versification française, et il signala, indigné, les audaces et les enjambements de la poésie moderne. On se fût cru revenu aux jours épiques de la lutte entre les classiques et les romantiques. L'indignation de M. Fulchiron excita une longue et bruyante hilarité. Le littérateur Auguis demanda la suppression de toute la subvention. M. Vatout, qui ne détestait cependant pas le genre facétieux, réclama, lui aussi, au nom du bon goût offensé.
et le président Dupiii descendit de son fauteuil pour foudroyer à son tour la littérature moderne.
Avec beaucoup de finesse, le président du conseil montra combien il était périlleux de transformer en chaire académique la tribune de la Chambre. Quoique ayant l'honneur d'être académicien, il ne se croyait pas le droit de s'interposer comme législateur dans des querelles littéraires. Comment, sans s'exposer à la réprobation générale, intervenir dans ces sortes de disputes? La Chambre lui donna raison, et les subventions théâtrales furent sauvées.
Une discussion autrement grave, au point de vue des intérêts généraux du pays, occupa plusieurs séances dans la première partie du mois de juin. Il s'agissait de l'Algérie, dont un certain nombre de membres persistaient à réclamer l'abandon. Mais, avant d'aborder cette discussion, il faut dire quelle était alors la situation de notre colonie africaine. Cette situation ne s'était guère améliorée dans le courant de l'année précédente. Le jeune bey de Mascara, Abd-el-Kader, tenait toujours en échec une partie de nos troupes en soulevant de toutes parts des tribus que l'on croyait soumises. Il avait soin d'ailleurs de s'éloigner suffisamment pour échapper aux châtiments infligés à ces tribus. Cependant il s'était décidé à franchir le Chélif, fleuve coulant entre les territoires d'Alger et d'Oran, et qui lui avait été assigné comme limite. Le général Trézel, récemment appelé au gouvernement de la province d'Oran à la place du général Desmichels, était allé à sa rencontre à la tête d'un détachement de beaucoup inférieur en nombre aux troupes dont disposait l'émir. A la suite d'une série d'engagements héroïques sa petite armée avait fini par essuyer sur les bords de la Macta, à la fm de juin 1835, un échec regrettable, le plus sérieux qu'eussent encore subi nos armées en Afrique.
-Mai 183C.
Juin 183G.
État de nos
affaires en
Algérie.
Désastre di la Macta.
588 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 183G.
Juin 1836. L'émir (le son côté avait éprouvé des pertes énormes.
Trois mille des siens étaient tombés sur le champ de bataille. Mais il n'en avait pas moins gardé le prestige de la victoire, et la France ne pouvait rester sous le coup de cet échec.
A la suite de ce désastre, le comte Drouet d'Erlon, gouverneur général de l'Algérie, avait été remplacé par le maréchal Clausel, qui s'était déjà illustré en Afrique, et qui avait la foi la plus entière dans l'avenir de notre colonie. Le maréchal commença par déposséder Abd-el- Kader du titre de bey qui lui avait été donné par la France, et il mit à sa place un chef indigène qui nous était tout dévoué. Plusieurs des lieutenants de l'émir furent successivement battus, et lui-môme subit en personne d'assez sérieux échecs. Mais on voulait le frapper au cœur de sa puissance. Une expédition fut donc résolue contre sa capitale, Mascara, chef-lieu de la province d'Oran, dont elle est éloignée d'une vingtaine de lieues. Expédition de Pour donner à cette expédition un caractère plus im- Mascara. posant, il fut décidé que le prince royal, duc d'Orléans, y prendrait part, sans exercer aucun commandement actif. A la fin de novembre, le corps expéditionnaire, fort d'une dizaine de mille hommes, se trouvait réuni sur la Sig. Abd-el-Kader, étant venu à notre rencontre, fut défait dans plusieurs combats meurtriers ; la désorganisation se mit au milieu de ses troupes, et, le 6 décembi'e 4835, le maréchal Clause! entrait dans Mascara. Mais, comme s'ils se fussent inspirés des souvenirs de Moscou, les Arabes avaient quitté cette malheureuse ville, après en avoir livré une partie au pillage et aux flammes et égorgé presque toute la population juive. A peine y restait-il une centaine d'hommes, de femmes et d'enfants. Le maréchal et ses troupes n'y demeurèrent que quelques jours ; ils la quittèrent après en avoir achevé la destruction, et ils arrivèrent vers le milieu de décembre
ANNÉE 1836. CHAPITRE HUITIÈME. 589 j
à Mostaganem. L'échec de la Macta était vengé, et le Juin 1836. ■'•>
duc d'Orléans reprit le chemin de la France, après avoir
fait bravement son devoir. Toujours au premier rang,
il avait été contusionné à la cuisse par une balle morte, ;
et il revenait illustré d'un nouveau rayon de gloire. \
Mais il s'en fallait de beaucoup encore que la sou- ;
mission fût complète en Algérie. Il y avait à Constantine '■■
un bey qui était le digne émule de l'émir de Mascara, i
et qui, comme lui, ne cessait d'exciter à la révolte des J tribus dont on croyait la soumission assurée. C'était une nouvelle expédition à faire.
Abd-el-Kader s'était réfugié à TIemcen. Le maréchal Occupation de i Clausel, croyant pouvoir en finir avec cet ennemi insai- TIemcen. ; sissable, s'y porta rapidement. Il y arriva vers le milieu i de janvier 1836. Mais, à la nouvelle de notre approche, j l'émir avait évacué la ville pour s'établir dans une gorge de montagnes à deux lieues de TIemcen. On l'y poursuivit, et on lui fit subir un échec sanglant sans par- victoire de la ' venir à s'en emparer. Dix jours après, il essuya sur les Tafna. ; bords de la Tafna une nouvelle défaite qui amena la ; soumission des tribus voisines d'Arzew et de Mosta- j ganem; seulement l'émir échappa encore, et il se retira j sur le territoire du Maroc, après avoir congédié une ' partie de ses troupes.
Il aurait fallu, pour achever la soumission de l'Algé- j rie, une action énergique et continue, renforcer notre i armée d'Afrique, et ne pas hésiter devant d'indispen- ! sables dépenses. Au lieu de cela, on eut la fâcheuse j idée de rappeler une partie des troupes formant les garnisons d'Oran et de Mostaganem. Et ce fut le moment I que choisit la commission du budget pour réclamer sur j le budget de notre colonie une diminution de près de ! trois millions. Membre de la Chambre des députés, le ^ maréchal Clausel s'était embarqué pour la France, au I mois d'avril, afin de défendre au parlement le maintien
l'Algérie.
390 IlISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 183G.
Juin 1836. intégral de nos possessions algériennes. La commis- Le budget de sion n'en demandait pas l'abandon ; mais elle voulait restreindre l'occupation le plus possible pour la rendre moins onéreuse. Nombre de députés allaient plus loin. Pour M. Duvergier de Hauranne, par exemple, la conquête d'Alger était un legs funeste de la Restauration à la France. MM. Desjobert et le comte Jaubert, sans se prononcer d'une façon bien nette, ne cachèrent pas leur peu de penchant pour le maintien de l'occupation. Notre armée, suivant M. Jaubert, ne cesserait d'être décimée par cette terre maudite d'Afrique, qui, selon lui, ne procurerait jamais à la France le moindre avantage. M, Thiers, il faut lui rendre cette justice, défendit, avec une rare énergie et une véritable éloquence, le système de l'occupation. Il y avait là, dit-il, une question d'honneur et de dignité pour la France. Mais il y avait aussi une question d'intérêt matériel, car on ne saurait comparer l'Algérie à ces colonies lointaines où, sans raison valable et en pure perte, on est allé, depuis, prodiguer l'or et le sang de notre pays. M. Guizot parla dans le même sens, mais en mêlant à son argumentation certaines critiques dont s'offusqua le maréchal Clausel. Pour toute réponse, le maréchal jura, comme le consul romain, qu'il avait vaincu l'ennemi. Il avait vengé l'échec de la Macta, et vraisemblablement on aurait pu finir la guerre en frappant un grand coup, si le gouvernement n'avait pas commis l'imprudence de rappeler une partie de nos troupes. La Chambre salua de vives acclamations les fières paroles du maréchal, et elle lui donna gain de cause en rejetant, à une imposante majorité, toutes les réductions proposées sur le budget de l'Algérie.
Vote du Le budget fut voté, dans son ensemble, sans qu'il eût
été apporté de grandes modifications au projet présenté par le. gouvernement. Il dépassait de quelques millions
budget.
ANNÉE 183r,. CHAPITRE HUITIÈME. 591
les budgets de la Restauration, ce qui donna lieu à Juin 1836. M. Berryer de faire l'apologie de la gestion financière de cette dernière aux dépens du régime de Juillet. M. Thiers n'eut pas de peine à remporter un éclatant triomphe oratoire en montrant combien l'augmentation était peu sensible comparativement aux progrès réalisés. Il avait raison, le budget de 1837 étant de 1,027,059,118, ne dépassait que d'une douzaine de millions celui de 1829. Nous sommes loin de ces heureux temps financiers !
La discussion du budget s'était trouvée parfois inter- Douanes et
, , ,,. 1 ., ji-17 chemins de
rompue par la présentation de projets de loi dune fej..
certaine importance, comme celui d'une loi de douanes qui se rattachait à tous les grands intérêts matériels du pays. Adoptant la politique économique de l'Empire et de la Restauration, M. Thiers, dans la discussion de cette loi, défendit avec passion le système de la protection, si contraire à la science moderne, et si peu favorable à l'intérêt des consommateurs. Il devait montrer moins d'intelligence encore dans la question des chemins de fer, dont il fut, dès l'origine, l'adversaire acharné. Cette magnifique industrie des chemins de fer, à laquelle était si intimement liée la prospérité commerciale du pays, marchait en France avec une lenteur désespérante. Aucun progrès sensible n'avait été réalisé depuis l'établissement du premier chemin de fer voté par la Restauration, On avait seulement, l'année précédente, concédé à une compagnie de spéculateurs une ligne de Paris à Saint-Germain. La Chambre autorisa, cette année, non sans résistance, la concession d'une ligne de Cette à Montpellier, et la mise en adjudication d'une double ligne de Paris à Versailles. C'était bien modeste encore. Or, tandis que la France entrait avec tant de timidité dans cette voie de progrès industriel, l'Angleterre et l'Amérique étaient déjà sillonnées de lignes de fer qui, abrégeant les distances,
d'assassinat contre le roi.
592 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, anniîe 183C.
Juin 1836. donnaient à leur commerce, déjà florissant, une impulsion plus vigoureuse encore.
Tentative Le jour même où ces divers projets étaient soumis à
la Chambre des pairs, une nouvelle tentative d'assassinat était dirigée contre Louis-Philippe. Ainsi toutes les lois d'exception récemment votées, la presse muselée, la justice criminelle viciée par une procédure arbitraire, tout cela avait été impuissant à prévenir le régicide.
C'était le 25 juin 1836; il était à peu près six heures du soir. Le roi venait de quitter les Tuileries avec la reine, sa femme, et la princesse Adélaïde, sa sœur; la voiture sortait à peine du guichet du Pont-Royal, quand un coup de feu retentit, tiré presque à bout portant. La balle était allée s'enfoncer dans un des panneaux de la voiture, qui fut toute remplie de fumée. Louis-Philippe avait encore une fois échappé miraculeusement à la mort.
L'assassin était un jeune homme de vingt-six ans, de figure douce, de mœurs régulières. Il se nommait Louis Alibaud. On le trouva porteur d'un poignard, dont il avait l'intention de se frapper ; il n'en eut pas le temps. Il tenait encore à la main l'arme dont il s'était servi. L'armurier Devismes, qui la lui avait involontairement fournie, se trouvait précisément de service aux Tuileries ce jour-là, comme sergent de la garde nationale; il le reconnut aussitôt. Pour se procurer l'instrument du crime, Alibaud était allé lui offrir ses services comme commis-voyageur. Il avait inspiré confiance à Devismes, qui lui avait remis une quinzaine de cannes-fusils pour les vendre. Quelques jours après, Alibaud les rapportait, disant qu'il n'avait pas trouvé d'acheteurs. Il en manquait une dans le nombre ; il prétendit l'avoir perdue, et s'en reconnut débiteur. Il se l'était appropriée pour tuer le roi.
x\libaud était le fils d'un aubergiste de Perpignan. Il
s'était engagé de bonne heure, et avait servi avec zèle et Juin 183G. i
intelligence. Il était fourrier dans un régiment de ligne Les
lorsqu'en 1834 il avait quitté le service. Depuis, n'ayant d'Aiibaud. pas trouvé l'emploi de ses facultés, il était tombé dans une extrême indigence. Dans un premier interrogatoire, il déclara qu'il avait voulu tuer le roi parce qu'il le con- j
sidérait comme l'ennemi du peuple, et comme la cause '
de son malheur. Plus tard, il est vrai, il s'efforça de donner à son crime un caractère exclusivement politique. Il avait juré de tuer le roi, assura-t-il, depuis les affaires de Lyon et du cloître Saint-Merri. Républicain exalté, il s'était rendu l'année précédente en Espagne pour prendre part à un mouvement insurrectionnel j
contre la reine Isabelle. Mais il n'avait pas tardé à ren- 1
trer en France ; et, en apprenant le départ du duc d'Orléans pour l'Afrique , il était venu à Paris avec j
l'intention de tuer le roi, se disant que, le roi mort, i
l'absence du prince royal rendrait la révolution plus facile. On a vu comment il avait mis son projet à i
exécution . ,
De complice, il n'en avait pas. La conspiration était Procès et '
toute dans sa tête, dit-il lui-même ; il n'avait eu d'autres condamuation
' . ' d Alibaud. I
complices que ses bras. Constituée, dès le 25 juin, en |
cour de justice, la Chambre des pairs n'eut à juger qu'un i
crime isolé. '
Elle se réunit le 8 juillet. Le procureur général, Mar- juillet 183G. ,;
tin (du Nord), s'attacha à flétrir l'accusé dans ses antécé- I
dents, et à lui donner comme complices, moralement du ,
moins, ceux qui, dans leurs écrits, réveillaient les sou- !
venirs de 93. Rendre le parti républicain responsable du i
crime d'un fanatique, c'était absurde et injuste. A ce i
compte, M. Thiers, devenu premier ministre, pouvait i
être regardé comme un complice d'Alibaud pour avoir j
écrit, dans son Histoire de la Révolution française, que \ « des républicains qui croyaient voir un nouveau César
594 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 183G.
Juillet I8:i6. pouvaient s'armer du fer de Brutus sans être des assassins ». Paroles qu'Alibaud ne manqua pas de rappeler dans sa défense.
Les écrivains du château ayant persisté à considérer l'assassinat politique comme une conception républicaine, Armand Carrel n'eut qu'à ouvrir le livre de l'histoire pour démontrer que la plupart des souverains morts tragiquement étaient tombés sous le coup d'assassins profondément royalistes.
Nous avons dit plus haut ce que nous pensons du régicide ; c'est un crime qui, presque toujours, est plus fatal qu'utile à la cause que l'on prétend servir. Mais il ne faut demander au fanatisme ni bon sens ni raison. Alibaud soutint qu'il avait eu, à l'égard du roi, le même droit que Brutus à l'égard de César, oubliant que Louis- Philippe n'était pas coupable de l'assassinat d'une république.
Quoi qu'il en soit, la jeunesse de l'accusé, son attitude exempte d'arrogance, et jusqu'aux accusations gratuites dirigées par le ministère public contre sa moralité, attirèrent sur lui un certain intérêt. Et puis, son arme n'avait atteint personne ; il n'avait pas, en voulant frapper le roi, risqué, comme Fieschi, de faire une foule de victimes. Des témoins vinrent attester sa parfaite honorabilité, et M. Charles Ledru, son défenseur, prouva, en retraçant les antécédents de son client, que sa vie avait été pure jusqu'au jour oii il avait résolu d'accomplir son fatal dessein. Mais il fit inutilement appel à la clémence des juges; le 9 juillet, Alibaud fut condamné à la peine des parricides.
Il reçut avec la plus grande sérénité la nouvelle de sa condamnation. Il avait fait d'avance le sacrifice de sa vie, et il refusa de former un recours en grâce. Le lendemain était un dimanche; l'exécution fut remise au lundi 11 juillet. Ce fut l'abbé Grivel qui, à quatre heures
Exécution (V Alibaud.
ANNÉE 183f5.
du matin, vint annoncer au condamné que son dernier Juillet isjc. instant était arrivé. Alibaud s'était confessé la veille, s'il faut en croire la Gazette des Tribunaux et le JournaldesDébats. D'après le Droit, il se serait contenté d'échanger avec l'abbé Grivel quelques paroles de politesse, en lui disant qu'étant en paix avec sa conscience, il n'avait pas besoin de ses services. A plusieurs reprises, il embrassa le respectable prêtre, et le pria, s'il passait jamais dans le pays de ses parents, de leur dire qu'il mourait pour la liberté.
A Fiesclii, autrement coupable et odieux qu'Alibaud, on avait épargné la toilette des parricides. Alibaud dut se rendre au supplice, vêtu du peignoir blanc et du lugubre voile noir des parricides. Au pied de l'échafaud il s'écria, d'une voix assurée : « Je meurs pour la liberté, pour le peuple et pour l'extinction de la monarchie! » Quelques secondes après, le bourreau montrait au peuple sa tête sanglante. Le malheureux se trompait en croyant que la République et la liberté profiteraient de sa mort. La République, ce gouvernement des peuples majeurs, ne saurait naître d'un crime ; il lui faut la sanction pure de la volonté nationale, et l'acte d'Alibaud n'était pas fait pour en hâter l'avènement.
Paris était encore sous l'impression de ce drame politique quand on apprit, avec une douloureuse stupéfaction, qu'un des plus nobles et des plus fermes soldats de la cause républicaine venait de succomber à la suite d'un duel pour une querelle insignifiante. Le 22 juillet 1836, Armand Carrel tombait mortellement frappé dans une rencontre avec M. Emile de Girardin.
Fils adultérin d'un ancien général de l'Empire, dont il avait pris le nom de force, élevé clandestinement dans une maison du boulevard des Invalides, M. Emile de Girardin était parvenu, jeune encore, par son intelligence, sa ténacité, et aussi, il faut bien le dire, par toutes sortes de moyens plus ou moins corrects, à se
M. Emile de Girardin.
HISTOIRE DU REGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.
Juillet 1836.
La bon
presse a marché.
Duel
d'Armand
Carrel avec
M. de Girar-
din.
créer une situation. Aux dernières élections h'-cislatives, les électeurs de Bourganeuf l'avaient envoyé à la Chambre, où il siégeait parmi les députés dévoués au gouvernement.
Il avait eu récemment l'idée de fonder le journalisme à bon marché, et, le 1" juillet 1836, avait paru le numéro spécimen de la Presse, journal à moitié prix des autres journaux quotidiens, et d'un format supérieur. M. de Girardin était certain de se récupérer, par les annonces et les réclames, de la diminution de prix dont il faisait bénéficier les acheteurs du nouveau journal. C'était ravaler le journalisme, considéré jusque-là comme une sorte de magistrature de la pensée, à l'industrie la plus vulgaire, et déjà l'on pouvait prévoir l'époque où la plus grande partie de la presse deviendrait la complice de l'agiotage et passerait entre les mains des spéculateurs.
Les feuilles menacées dans leur existence par une concurrence redoutable se répandirent en récriminations amères contre l'auteur de cette réforme inattendue. M. Capo de Feuillide, dans le Bon Sots, consacra à la presse à bon marché et à son inventeur une série d'articles d'une extrême violence, auxquels M. de Girardin répondit par un procès en diffamation. Alors intervint Armand Carrel. Habitué à mettre son journal sous la sauvegarde de son épée, le chevaleresque rédacteur en chef du Natioîial s étonna de voir un journaliste se retrancher en quelque sorte derrière les lois de septembre. M. de Girardin riposta par un article qu'Armand Carrel considéra comme injurieux.
Des explications personnelles eurent lieu le 21 juillet; elles ne firent qu'aigrir la querelle. « Il faudra nous battre, Monsieur, dit Armand Carrel. » A quoi M. de Girardin répondit : « Une rencontre avec vous sera une bonne fortune pour moi. »
« — Un duel, reprit Armand Carrel, n'est jamais une bonne fortune. » — Et, comme offensé, il choisit le pistolet.
Le lendemain, les deux adversaires se rencontrèrent au bois de Yincennes. Placés à quarante pas l'un de l'autre, avec faculté d'avancer de dix pas chacun, ils tirèrent presque simultanément. Tous deux tombèrent; l'un, M. de Girardin, blessé assez gravement à la cuisse ; l'autre, Armand Carrel, atteint profondément dans l'aine. On le transporta à Saint-Mandé, chez M. Peyra, son ancien camarade à l'école militaire. Il y reçut les soins les plus affectueux; mais tout fut inutile; il était frappé à mort. Il expira le 24 juillet, après une douloureuse agonie. Ses derniers mots avaient été : France et République. La France perdait en lui un de ses plus généreux citoyens, la République une de ses plus chères espérances.
Sa perte fut universellement regrettée ; tous les partis le pleurèrent. Plus de dix mille personnes se pressèrent à ses funérailles ; au premier rang figuraient Chateaubriand, Berryer, Laffitte, Béranger, Arago, Alexandre Dumas, de Cormenin, Garniea'-Pagès et une foule d'autres notabilités politiques et littéraires. Ce n'était pas seulement l'homme d'opposition, l'écrivain distingué, la haute intelligence, le courage à toute épreuve, c'était la probité inflexible, la loyauté la plus parfaite, le républicain sans peur et sans reproche, respectueux des opinions de ses adversaires, que chacun tenait à honorer. Le cimetière de Saint-Mandé se trouva trop étroit pour contenir la foule, composée d'hommes de tous les partis, de toutes les classes et de toutes les conditions, accourue autour de son cercueil. MM. Arnold Scheffer, Thibaudeau et Martin Maillefer retracèrent, sur la tombe entr'ouverte où il allait reposer, les vertus publiques de ce caractère d'élite. Chateaubriand voulait
Juillet 1836.
Mort et funéi'ailles d'Armand
Carrel.
598 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 183C.
Juillet 1836. lui adresser un adieu suprême, il en fut empêché par son émotion.
Le duel où avait succombé Armand Carrel avait été loyal certainement; mais le parti républicain de l'époque n'en poursuivit pas moins d'implacables rancunes celui qui l'avait tué. Ce mot malheureux de M. de Girardin : (( Un duel avec vous serait une bonne fortune pour moi, » devait peser lourdement sur sa vie. On l'accusa d'avoir escompté les chances d'un duel et battu monnaie avec le sang de son adversaire, sur la tombe duquel nous le verrons un jour faire amende honorable. Bruits de Une certaine agitation dans les esprits suivit la mort
complots. d'Armand Carrel. Il n'était bruit alors que de nouveaux complots. On avait, quelques mois auparavant, condamné en cours d'assises à des peines allant de dix ans de détention à trois ans de prison cinq individus parmi lesquels les frères Chauveau et Hubert, accusés d'un complot tramé contre la personne du roi, et qui devait éclater sur la route de Neuilly. Nous en avons parlé plus haut. Dénoncés par un de leurs confidents, avant d'avoir pu mettre à exécution leur sinistre dessein, les accusés, au cours des débats, avaient hautement affiché leurs opinions républicaines et appelé leurs amis à les venger.
La revue est De sinistres avis, plus ou moins sérieux, parvenaient de toutes parts à l'autorité. Les conspirateurs, assuraiton, avaient choisi l'anniversaire de l'attentat de Fieschi pour renouveler contre le roi une tentative criminelle. Le gouvernement prit peur, et contremanda la revue qui devait avoir lieu le 28 juillet. Il y avait, dans cette sorte de désertion, quelque chose d'humiliant, dont M. Thiers sembla ne s'être pas rendu compte. Le roi céda, non sans répugnance, au désir de ses ministres. Il se laissa toucher surtout par la perspective du danger que pourrait courir encore son entourage. C'était assu-
contremaudée.
Inquiétudes générales.
rément un sentiment fort honorable; mais c'était une Juillet is-sc. sorte d'aveu que la monarchie de Juillet n'était pas encore bien solide sur sa base.
On touchait au sixième anniversaire de la révolution d'où elle était sortie, et elle paraissait plus chancelante qu'au premier jour. Ces six années, elle les avait passées au milieu d'émeutes et d'attentats sans cesse renouvelés. Aussi l'avenir s'annonçait-il triste et sombre. L'abattement était partout, et principalement dans les hautes régions du pouvoir. Un des amis les plus dévoués de la dynastie, le comte Duchâtel, écrivait alors à un de ses amis politiques que l'inquiétude était universelle, et que, de l'aveu des hommes les plus graves, on n'avait pas eu une situation plus mauvaise depuis le pillage de l'archevêché (1). Quel aveu terrible et involontaire que la monarchie en France, même en confisquant les libertés publiques, est impuissante à assurer l'ordre, la stabilité et la sécurité !
Toutes ces craintes, d'ailleurs, étaient exagérées. Les inauguration fêtes de Juillet eurent lieu au milieu d'un calme parfait. Elles offrirent même à la population parisienne un spectacle qui la ravit et souleva son enthousiasme. On inaugura le 29, au milieu d'une foule frémissante, l'Arc de triomphe de l'Etoile.
Commencé en 4806, pour éterniser la gloire des armées de la République et de l'Empire, ce monument avait été interrompu sous la Restauration, qui avait résolu de le consacrer au souvenir de sa guerre d'Espagne. La Révolution de 1830 l'avait rendu à sa destination première. La popularité de Napoléon, admirablement servie par la royauté de Juillet, avait sin-
de l'Arc de triomphe de l'Étoile.
(I) M. Thurcau Dangiu a cité, dans son Histoire de la inonarchie de Juillet, t. III, p. 44, un fragment de cette lettre, reconnaissant ainsi, sans le vouloir, l'impuissance de la monarchie à assurer l'ordre dans la rue et le calme dans les esprits.
600 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1836.
jiiLLET 183G. gulièrement grandi. Quand tombèrent les toiles qui couvraient les sculptures, la foule émue salua de ses acclamations ces images de pierre, où étaient retracés les hauts faits de tant d'enfants du peuple, morts pour la liberté et la gloire de la patrie.
Beaucoup de patriotes alors pardonnaient presque à l'empereur de s'être rendu coupable envers la liberté de son pays, se disant que, du moins, il lui avait donné la gloire. Mais l'une ne saurait dédommager de l'autre. A une nation comme la France, il faut certainement cette somme de gloire qui rend un peuple respectable aux yeux du monde, mais il lui faut surtout la liberté, sans laquelle il n'est ni dignité ni grandeur.
M. Thiers et les puissances continentales. — La question des réfugiés politiques en Suisse. — L'espion Conseil. — L'intervention en Espagne. — Chute de M. Thiers. —• Le ministère Mole. — Révocation de M. Gisquet. — Grâces accordées aux condamnés politiques. — Mise en liberté des ministres de Charles X. — Conduite du ministère à l'égard de l'Espagne et de la Suisse. — Le prince Louis-Napoléon Bonaparte. — La conspiration de Strasbourg. — Arrestation des conjurés. — Mort du roi Charles X. — Le comte de Marnes et Henri V. — Première expédition de Constantine. — Échec de l'expédition. — La retraite de Constantine; le commandant Chaugarnier.
— Attentat de Meunier contre le roi. — Ouverture de la session législative de 1837. — Le discours du roi. —Les adresses des deux Chambres. —M. Thiers passe à l'opposition. — Épilogue de l'affaire Conseil. — Le procès de Strasbourg. — Un mot du président Dupin.
— Acquittement des accusés. — Le procès de Vendôme. — Procès divers. — Arrestation et suicide de Champion. — Discussion de la loi de disjonction. — Intervention de M. Dupin. — Le discours de M. de Lamartine. — L'opinion de Berryer. — Rejet de la loi de disjonction. — L'instruction secondaire et le régime de Juillet. — M. Guizot défend son projet de loi. — La loi d'apanage et M. de Cormenin. — Nouvelle crise ministérielle. — Combinaisons diverses.
— Le ministère du 15 avril. — Communication ministérielle. — Discussion sur les affaires d'Afrique. — La révocation et les explications du maréchal Clausel. — Dotation du duc d'Orléans et de la reine des Belges. — Procès de Meunier devant la Chambre des pairs.
— Le ministère du 15 avril et les fonds secrets. — Intervention de M. Guizot dans la discussion. — M. Guizot et la classe moj'enne.
— L'amendement de M. de Vatry. — L'amnistie. — Réouverture de Saint-Germain l'Auxerrois. — Le mariage du duc d'Orléans. — Ouverture du musée de Versailles. — Les fêtes de la ville de Paris. — Catastrophe du Champ de Mars. — Bals à l'Hôtel-de-Ville et à l'Opéra. — Le budget de 1838. — La question des chemins de fer.
— Vote du budget. — Clôture de la session. — Procès et condamnation du général Donuadieu. — Inauguration du chemin de fer de
Saiût-Germain. — Voyage du due et de la duchesse d'Orléans. — Situation des affaires en Algérie. — Les généraux Damrémont et Bugeaud en Afrique. — Traité de la Tafna. — Indignation générale en France. — Préparatifs de la nouvelle expédition de Constantiue.
— Second siège de Constantiue. — Mort du général Datorémont. —
— Prise de Constantine. — Le mariage de la princesse Marie. — La dissolution de la Chambre. — Les élections. — Le comité central. — Le résultat du scrutin. — Coup d'œil sur les sept premières années du règne. — Suppression des maisons de jeu. — Conclusion de ce livre.
Août 183C. Le ministère de M. Thiers sortait sensiblement affaibli des derniers événements. La revue de la garde nationale et de l'armée aurait dû coïncider avec l'inauguration solennelle de l'Arc de triomphe de l'Ji^toile. La suppression de cette cérémonie avait causé une surprise pénible. On y avait vu, de la part du gouvernement, un signe de faiblesse regrettable, et le sixième anniversaire de la Révolution de Juillet avait paru bien terne et bien décoloré.
M. Thiers et L'attitude presque obséquieuse du ministre des
les puissances ce • 'i , . . i;. i i i
continentale*, ^iffaires étrangères al égard des grandes puissances continentales, qui avaient si mal accueilli cette Révolution, semblait indiquer l'intention bien arrêtée du gouvernement de Louis-Philippe de se rattacher aux doctrines de l'absolutisme. Le roi et son ministre, charmés de voir ces puissances témoigner envers nous de dispositions moins hostiles, étaient d'accord pour se rapprocher d'elles. « Plus elles avanceront dans cette voie, écrivait alors M. Thiers, et plus elles nous trouveront disposés à y marcher avec elles. » Il nourrissait toujours l'espoir d'obtenir pour le duc d'Orléans la main d'une archiduchesse d'Autriche.
Les patriotes et les libéraux sincères, qui avaient compté sur lui pour ramener la monarchie de Juillet à la pureté des principes d'où elle était sortie, éprouvèrent un profond désenchantement. Ils se demandèrent quelle différence il y a^-ait entre le système de l'ancien rédac-
teur du National et celui de M. de Broglie, dont il Août 183g.
avait pris la place. M. Thiers montrait pour l'Autriche
la même condescendance que le duc de Broglie. Cela
se vit bien à propos des affaires de la Suisse.
La république helvétiqiie avait donné asile à un cer- La qupstion tain nombre de proscrits politiques de divers pays, et ^'"^^ji^ti^^^g^^ principalement de l'Italie. Le cabinet de Vienne, eu Suisse. qu'offusquait la présence de ces réfugiés si près des frontières italiennes, avait engagé le gouvernement français à exiger l'expulsion de ces proscrits, en lui représentant qu'il était le premier intéressé à se débarrasser d'un voisinage si dangereux pour lui. Et, en effet, à l'instigation de l'Autriche, M. Thiers chargea notre ambassadeur à Berne, M. de Montébello, de réclamer impérieusement le renvoi de ces proscrits. Le 6 août, M. de Montébello déclarait lui-même au président du Directoire de Berne que si la diète fédérale, réunie depuis peu, ne donnait pas complètement satisfaction à cette demande, la Suisse serait immédiatement soumise à un blocus étroit. Le gouvernement français se faisait ainsi l'exécuteur des hautes œuvres des puissances monarchiques. Cette étrange attitude arracha en France un long cri d'indignation à tous ceux qui avaient au cœur la passion de la liberté. Un journal démocratique rappela à notre ambassadeur que le roi son maître avait été bien heureux jadis de pouvoir se réfugier au sein de cette Suisse hospitalière, à laquelle on prétendait interdire le droit sacré d'asile.
D'ardentes protestations retentirent dans tous les cantons de la Suisse ; mais la majorité de la diète fédérale prit peur et se montra décidée à céder, dans une certaine mesure, aux injonctions de la France. Les proscrits politiques réfugiés sur le territoire helvétique avaient formé, sous le nom de Jeime Europe^ une vaste association comprenant la Jeune Allemagne, la Jeune Italie^
004 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUlS-PHlLIPPE. année 183C.
AoL-r 183G. la Jeune Pologne et la Jeune France. Le but évident de ces diverses associations était de renverser les constitutions monarchiques pour y substituer le régime républicain. L'assemblée fédérale, considérant que les réfugiés politiques avaient, à diverses reprises, foulé aux pieds l'ordre établi en Suisse et entretenu dans quelques cantons une agitation plus ou moins prolongée, adopta, après de vifs débats, un conclusimi aux termes duquel les étrangers qui auraient compromis la tranquillité intérieure de la Suisse ou sa neutralité et ses rapports internationaux, seraient expulsés du territoire de la confédération avec le concours du Directoire. Ce conclusu7n devint exécutoire, à partir du 23 août pour toute la confédération, et il fut mis immédiatement à exécution. Sur de simples soupçons, quelques-uns des principaux conjurés, Mazzini, Ruffini, Peters, Strohmeyer et Boschi furent expulsés du territoire helvétique. L'espion Sur ces entrefaites surgit une nouvelle difficulté tout
à fait imprévue. Dès le mois de juillet, M. de Montébello réclamait l'expulsion d'un sieur Conseil, compromis, disait-on, dans l'attentat de Fieschi. Or, ce personnage, fort peu estimable, était tout simplement un espion envoyé à Berne par la police française, sans que le chef du cabinet en eût été averti, pour tâcher d'y surprendre les secrets des réfugiés. Il y eut là un imbroglio qui donna lieu à toutes sortes de complications fort peu intéressantes pour l'histoire. Conseil fut arrêté le 10 août, par ordre du préfet de Nidau, sur la dénonciation des réfugiés eux-mêmes. Il était porteur de trois passeports à différents noms, et il finit par avouer sa qualité d'agent de la police secrète. Cette affaire, déférée à l'Assemblée fédérale, donna lieu en Suisse aux récriminations les plus violentes contre la France. Elle était pendante encore quand tout à coup M. Thiers quitta le ministère.
en Espagne.
La France se trouvait, en effet, de nouveau alors en Août 1836. pleine crise ministérielle.
On a vu, dans le chapitre précédent, avec quel peu L'intervention d'empressement le ministère français avait répondu aux avances de l'Angleterre qui, le traité de la quadruple alliance à la main, aurait voulu entraîner la France dans une intervention armée en Espagne pour y défendre la régence de la reine Christine contre les bandes de don Carlos. On s'était borné à mettre à la disposition de la régente une légion étrangère recrutée, en partie, de volontaires pris dans nos régiments et commandée par des officiers français. Les choses en étaient là quand une révolution nouvelle éclata en Espagne et imposa à la régence la constitution libérale de 1812. Cela dérangeait quelque peu les projets de M. Thiers qui, pour mettre fin aux agitations carlistes dans la péninsule, avait rêvé un moment de marier la jeune reine Isabelle au fils aîné de don Carlos, en en faisant non pas seulement le mari de la reine, mais le roi, le roi réel. Mais, avec la mobilité de son esprit, le président du conseil se montra tout disposé à prendre fait et cause pour la révolution nouvelle, à laquelle toute l'Espagne s'était ralliée avec empressement.
Aussi bien M. Thiers était-il déjà revenu du penchant qui récemment l'avait entraîné vers l'Autriche. Malgré les égards avec lesquels le jeune duc d'Orléans avait été reçu à Vienne avec son frère le duc de Nemours, il était revenu en France sans que les projets d'alliance matrimoniale auxquels avait songé M. Thiers eussent pu aboutir. La cour de Vienne avait donné clairement à entendre qu'elle n'accorderait jamais au fils aîné de Louis-Philippe la main d'une archiduchesse d'Autriche. M. Thiers ressentit ce refus comme un affront sanglant; il se retourna du côté de l'Angleterre, dont le gouvernement ne cessait d'insister pour l'exécution du traité