‹ Histoire de règne de Louis-PhilippeChapitre 18 sur 38 · partie, de portions de ce domaine aliénées par Louis XIV · texte numérisé non relu

partie, de portions de ce domaine aliénées par Louis XIV

et Louis XV; sa famille finirait donc, si l'on n'y mettait

bon ordre, par absorber la plupart des propriétés de

l'État. Voilà ce qui se disait partout. Et de fait, il n'était

pas possible de commettre une plus grande maladresse

que ces demandes d'apanage qui semblaient relier plus

étroitement encore la monarchie de Juillet à celle du

droit divin.

Les protestations auxquelles elles donnèrent lieu ne vinrent donc pas, comme on l'a prétendu quelquefois, d'un sentiment d'envie ; elles prirent au contraire leur source dans le sentiment bien entendu de l'intérêt national. On a beaucoup exagéré, croyons-nous, l'esprit d'avarice et de parcimonie du roi Louis-Philippe. Il fit, comme nous le montrerons plus tard, un noble usage de sa liste civile. Mais il avait conservé intacte, en montant sur le trône, toute sa fortune personnelle, s'élevant à près de deux cents millions. Elle était donc plus que suffisante pour lui permettre de pourvoir largement à l'établissement de tous ses enfants, auxquels, on s'en souvient, il en avait d'ailleurs abandonné la nue propriété. Sa prétention de mettre cet établissement à la charge de l'Etat était tout à fait inadmissible.

Elle donna lieu, de la part de M. de Cormenin, à un nouveau pamphlet d'une implacable ironie et d'une inflexible logique. Après avoir rappelé par quelle illégalité Louis XVIII avait restitué à la famille d'Orléans un apanage aboli par une loi de la monarchie, en 1790,

038 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUlS-PHlLlPPE. année 1837.

Mars 1837. le hardi pamphlétaire montrait le caractère féodal de la loi nouvelle, laquelle était d'ailleurs en opposition avec la loi sur la liste civile, qui n'admettait que les princes et princesses fussent dotés des deniers de l'État, qu'en cas d'insuffisance du domaine privé. Or M. de Cormenin avait supputé toute la fortune particulière du roi, et il lui paraissait difficile d'exciper de l'insuffisance de cette fortune. Il énuméra les œuvres fécondes qu'il serait possible de réaliser avec le capital énorme dont on voulait gratifier le duc de Nemours, bibliothèques populaires, écoles professionnelles, salles d'asile pour les petits enfants et les invalides du travail. L'apanage sera refusé, et ces œuvres ne se feront pas; mais ce n'en était pas moins un puissant argument. L'immense majorité du pays battit des mains à ce pamphlet, qui livra la famille royale à la risée publique et acheva de déconsidérer le ministère.

Nouvelle crise Mais déjà le cabinet du 6 septembre était en pleine ministérielle, (jigiocation. M. Molé, malgré ses sentiments foncièrement réactionnaires, n'aimait pas les doctrinaires, et il attribuait volontiers ses échecs à l'impopularité de M. Guizot, dont il avait l'air de blâmer les tendances trop prononcées à la résistance. Il se croyait libéral à côté de lui ; et cependant il n'avait pas hésité à préparer un projet de loi armant le ministère du droit exorbitant d'éloigner arbitrairement de Paris tout individu réputé dangereux. C'était une nouvelle loi des suspects sans l'excuse des circonstances. Mais la crainte d'exaspérer l'opinion politique avait effrayé les doctrinaires, et c'était sur leurs propres représentations que M. Molé s'était abstenu de la présenter.

Ballotté à l'intérieur entre M. Molé et M. Guizot, M. de Gasparin manifesta l'intention de se retirer. M. Guizot était l'inspirateur de M. de Gasparin, il aurait voulu lui succéder à l'intérieur; mais il se heurta à une résistance

inflexible de M. Mole. De là une crise ministérielle qui avril 18.37. arriva bientôt à l'état aigu.

Les premiers jours d'avril se passèrent en diverses Combinaisons combinaisons qui échouèrent les unes après les autres. diverses. M. Mole essaya d'abord de reconstituer son ministère en y remplaçant les doctrinaires par le maréchal Soult, le comte de Montalivet et M. Humann. Seulement le comte de Montalivet tenait à la loi d'apanage, à laquelle le maréchal était hostile ; il fallut renoncer à la combinaison. M. Guizot essaya de s'arranger avec M. Thiers en lui off"rant l'intérieur; on aurait donné la présidence du conseil et les affaires étrangères au duc de Broglie. Tentative infructueuse'; M. Thiers, à qui il n'aurait pas déplu de rentrer aux affaires, avait avec le centre gauche des engagements qu'il lui était difficile de rompre, et il tenait à une intervention libérale en Espagne. Enfin le roi essaya d'une troisième combinaison dans laquelle seraient entrés le maréchal Soult comme président du conseil, MM. Thiers, Humann, Passy et jusqu'àM.Dupin. C'était un ministère centre gauche. Sous les inspirations de M. Thiers, revenu pour le moment à un libéralisme mitigé, il acceptait pour bases de son programme le retrait des lois d'apanage et de compression, une large amnistie à l'occasion du mariage du duc d'Orléans, dont il était alors question, et une application beaucoup plus modérée des lois de septembre, sans en altérer le principe. Pour se mettre d'accord avec le maréchal Soult, M. Thiers renonçait à toute intervention en Espagne, à la condition toutefois qu'il n'y eût pas de restauration carliste. Malgré cette concession, la combinaison, succombant sous les railleries des doctrinaires, ne put aboutir.

Pendant ce temps, la Chambre élective continuait Le ministère ses séances, dépourvues de tout intérêt depuis l'on ver- '^^ '^ ^^'^''" ture de la crise. On en attendait impatiemment le dé-

640 lilSTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1837.

Avril 1837. nouemeiit, et M. Odilon Barrot se disposait à proposer une adresse à ce sujet lorsque, le 15 avril, on vit M. Guizot venir reprendre sa place au centre droit. Plus de doute, un nouveau ministère était constitué.

En effet, le journal officiel du lendemain publiait quatre ordonnances qui remplaçaient à la justice et aux cultes M. Persil par M. Bartlie, pair de France ; à l'intérieur, M. de Gasparin par M. de Montalivet; à l'instruction publique M. Guizot par M. de Salvandy; et aux finances, M. Ducliâtel par M. Lacave-Laplagne. M. Mole conservait la présidence du conseil avec le portefeuille des affaires étrangères. Malgré ses préférences marquées pour M. Guizot, le roi avait repoussé une liste qu'il lui avait soumise en dernier lieu, et sur laquelle figuraient avec lui MM. Duchâtel, de Rémusat et le général Bugeaud. Toutefois le ministère reconstitué ne se présentait par sous des auspices bien populaires. On n'y voyait pas l'indice d'un changement de système. Aussi fut-il accueilli généralement avec un profond sentiment de défiance.

CommuLiica- La communication ministérielle faite à la Chambre des députés le 18 avril se réduisit, en quelque sorte, à l'annonce du mariage du duc d'Orléans avec la duchesse Hélène de Mecklembourg-Schwérin, dont M. Mole s'appliqua à vanter les vertus et les mérites. Comme conséquence de ce mariage, le ministre proposa un projet de loi ayant pour but de régler le supplément de dotation pour le prince royal et de fixer le douaire de la princesse sa femme. Mais le roi n'avait pas voulu, disait M. Mole, que les Chambres eussent à pourvoir en même temps à la dotation de ses deux fils, et il annonça, non pas le retrait, mais l'ajournement delà loi d'apanage du duc de Nemours, qui avait suscité déjà de si violentes colères. Quant à' la politique du ministère reconstitué, elle serait fidèle à celle qui depuis sept ans avait, selon lui,

tion ministérielle

sauvé la France, et que les collègues dont il s'était séparé avaient glorieusement concouru à soutenir, ajouta le ministre, comme s'il eût voulu d'avance les compromettre. C'était là tout le programme du cabinet, dit-il, au milieu des sourires de l'assemblée; ses actes témoigneraient assez de ses intentions.

L'annonce du simple ajournement de la loi d'apanage avait bien soulevé quelques rumeurs; mais la communication ministérielle, dans son ensemble, fut accueillie par un silence glacial, silence inquiétant qui n'annonçait pas, de la part de la majorité, des dispositions bien favorables au ministère rajeuni de M. Mole. Des lois répressives, il n'en avait pas été question dans cette harangue. MM. de Dreux-Brézé et Villemain, à la Chambre des pairs , ayant réclamé des explications sur ce point, le président du conseil se borna à répondre par quelques paroles ambiguës, embarrassées et insignifiantes dont la Chambre haute voulut bien se contenter.

Une longue discussion sur les affaires d'Afrique suivit de près la communication ministérielle. Soulevée à l'occasion d'une demande de crédits supplémentaires destinés à pourvoir aux dépenses extraordinaires occasionnées par l'occupation de l'Algérie et l'expédition de Constantine, elle amena les récriminations les plus amères. Dans un rapport d'une immense étendue, M. Janvier n'épargna ni les ministres du 22 février ni le gouverneur général de nos possessions algériennes, le maréchal Clausel. Le rapporteur reprochait surtout à ce dernier d'avoir beaucoup trop poussé à la guerre, d'avoir écrasé de contributions nos alliés les Koulouglis, de s'être montré, au contraire, plein de mansuétude pour les Iladars nos ennemis, et d'avoir livré la province de Bône à la domination brutale de Joussouf. Mais son véritable crime était d'avoir échoué dans l'expédition de I. 41

Avril 183".

Discussion sur les affaires d'Afrique.

Avril 1837.

La révocation

et les

explications

du maréchal

Clausel.

642 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1837.

Constantine, et déjà on le lui avait fait payer de la perte de son commandement.

Attendue avec impatience, la réponse du maréchal fut noble et ferme, digne d'un des plus glorieux soldats de l'Empire. Le reproche d'exactions adressé à son administration ne pouvait l'atteindre. Quant à celui d'avoir trop poussé à la guerre, est-ce que les expéditions successives entreprises par lui n'étaient pas la conséquence de la volonté formellement exprimée par la Chambre de conserver notre conquête d'Alger? On avait profité de « l'accident » de Constantine pour exécuter contre lui une machination ourdie depuis quelques années. On l'avait destitué parce qu'il n'avait pas été plus fort que les éléments. Suprême injustice dont Louis XIV n'avait point usé envers le grand Condé, obligé de lever le siège de Lérida, ni le Directoire à l'égard de Bonaparte après son échec devant Saint- Jean d'Acre.

Le maréchal s'efTorça de démontrer que l'expédition de Constantine n'avait point été un désastre; quïl n'y avait eu ni défaite ni échec, mais seulement un insuccès dû à l'inclémence du temps et au mauvais état du matériel mis à sa disposition. On l'accusait de s'y être aventuré sans autorisation. A cette accusation -au moins étrange, il répondit en montrant le duc de Nemours envoyé tout exprès de France pour y participer. La question d'Alger, dit-il fièrement, devait êti^e au-dessus des petites ambitions ministérielles et des déplorables oscillations de la politique intérieure. Si l'on voulait conserver notre conquête, il fallait se mettre franchement en face de toutes les nécessités de la conservation, et ne reculer devant aucune. « Je ne puis le répéter trop haut, s'écria-t-il en terminant , pour l'occupation et la pacification de l'Afrique, vous avez un moyen plus puissant que les sacrifices d'hommes et d'argent, c'est de déclarer en face du monde que l'Algérie est réunie

à la France, qu'elle fait partie de notre territoire et se trouve mise comme telle sous la sauvegarde de notre volonté et de notre honneur. »

On entendit, après lui, M. ïhiers afiirmer que jamais il n'avait été partisan de l'occupation illimitée. M. de Lamartine vint ensuite flétrir de sa voix éloquente les guerres perpétuelles, se refusant à voter aucun crédit pour l'expédition de Constantine. Enfin MM. Mole et Guizot crurent devoir ensuite répudier le système inspiré , selon eux , par le maréchal Clausel ; leurs préférences étaient pour une occupation restreinte de la Régence. Aucune sanction immédiate ne suivit ces importants débats, d'un si poignant intérêt pour le pays; mais l'avenir donnera raison au maréchal Clausel. De la retraite où il allait se retirer, l'âme pleine d'amertume, il aura la joie de voir ses derniers avis servir de règle à notre politique en Algérie.

Cette discussion terminée, la Chambre aborda sans retard la question des dotations du duc d'Orléans et de la reine des Belges. En faveur du premier, M. Dupin fit valoir que le prince royal n'avait pas un sou de patrimoine. Héritier direct de la couronne, il ne lui revenait rien dans la donation du 7 août, faite à ses cadets seulement, assurait alors M. Dupin, et il n'attendait sa fortune personnelle que de la générosité de la nation. Malgré la très vive opposition de MM. Garnier-Pagès, Demarçay et de Bricque ville, la Chambre porta à deux millions la dotation annuelle du duc d'Orléans; elle y ajouta un million, une fois payé, pour les dépenses du mariage, et fixa à 300, 000 francs le douaire de la princesse sa femme. Ce projet de loi ne rencontra que 49 opposants sur 356 votants. Porté le 27 avril à la Chambre des pairs, il y fut voté le surlendemain à l'unanimité des votants, moins quatre voix, dont celle du vicomte Dubouchage, qui, à d'acerbes critiques sur le domaine

Avril 1837

Dotation du duc d'Orléans et de la reine

des Belges.

644 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1837.

Avril 1837. privé du roi et la donation faite le 7 août 1830, ajouta le vœu d'une prochaine amnistie pour les délits politiques.

La dotation de la reine des Belges ne passa pas aussi facilement. Aux termes de la loi du 2 mars 1832, la dotation des fils puînés et des filles du roi ne devait être à la charge du Trésor qu'en cas d'insuffisance du domaine privé. Or MM. Odilon Barrot et Lherbelte avaient vainement réclamé la communication des pièces établissant cette insuffisance. Cette demande, prétendait M. de Montalivet, devenu intendant général de la liste civile, était contraire au véritable esprit de la loi de 1832. Il fallait donc s'en rapporter aux pures affirmations des avocats de la couronne. Dans la séance du 27 avril, M. de Montalivet, faisant allusion au pam.phlet amer de M. de Cormenin, traita de calomnieuses les évaluations de celui-ci sur la fortune personnelle du roi ; il affirma que le domaine privé devait, au 31 décembre 1836, une somme de six millions et demi.

M. de Cormenin, directement mis en cause, riposta d'une façon terrible. Il commença par retourner contre le ministre l'accusation de calomnie. Il le mit au défi de produire les pièces justificatives. « Osez-le ! » Et, acceptant le chiffre de 74 millions, comme formant le domaine privé du roi, il demanda si avec 74 millions on ne pouvait pas payer un million de dot à la reine des Belges (1). M. de Montalivet répliqua par une injure gratuite. Ayant dit, en parlant de M. de Cormenin, « L'honorable préopinant, » il se rétracta aussitôt, et

(1) Dans sou apologie de la monarchie de JuiHet, M. Thureau-Dangin prétend que M. de Cormenin « déclina piteusement la lutte. » T. III, p. 176. Comment! c'était décliner la lutte que de forcer M. de Montalivet à reconnaître que le roi pouvait aisément prélever sur son domaine privé le milUon de dot promis à la reine des Belges ! Il est vrai que M. Thureau-Dangin ne dit mot de cette reconnaissance. Quelle singulière façon d'écrire l'histoire!

reprit : « Le préopinant. » Mais cette impertinence n'était pas une raison. Il n'en fut pas moins obligé de reconnaître qu'on pouvait aisément prendre un million sur le capital ou sur les revenus du domaine privé. Seulement, ajoutait-il, le roi devrait se restreindre dans les encouragements et les secours qu'il avait l'habitude de donner aux intérêts souffrants. Et puis, le vote de la Chambre n'était-il pas une satisfaction due à l'honneur de la couronne? Il se trouva une majorité pour en juger ainsi. Cependant 140 voix refusèrent de s'associer à cette sorte de dilapidation de la richesse nationale. Cette imposante minorité donna à réfléchir à la cour, et nous la verrons bientôt se montrer plus circonspecte dans ses demandes d'argent.

Au milieu de ces discussions, le procès de l'assassin Meunier passa à peu près inaperçu. On se rappelle le coup de pistolet tiré par lui sur la personne du roi le 27 décembre précédent. Un de ses oncles, nommé Barré, négociant en sellerie, l'avait élevé par charité. Il aurait pu se créer une situation honorable; mais paresseux, fainéant et débauché, il n'avait jamais fait rien de bon. On l'avait vu, par désœuvrement, se jeter dans des insurrections sans convictions bien arrêtées. La tentatiA-e d'Alibaud semble lui avoir tourné la tête. Un jour, chez son oncle Barré, il aurait tiré au sort, d'après sa propre déclaration, avec son cousin germain Lavaux et un jeune ouvrier du nom de Lacaze, à qui tuerait le roi, et il se serait trouvé désigné. Il avait suffi de cette déclaration pour motiver l'arrestation de Lavaux et de Lacaze et leur renvoi, avec Meunier, devant la Chambre des pairs, transformée de nouveau en cour de justice.

Commencés le 21 avril, les débats de ce procès peu intéressant se prolongèrent jusqu'au 24. Lavaux avait succédé à son oncle dans son établissement de sellerie ; quant à l'ouvrier Lacaze, il était, depuis longtemps, re-

Page 1