‹ Histoire de règne de Louis-PhilippeChapitre 26 sur 38 · II · texte numérisé non relu

II

AvaiL 1839.

L'électiou de

M. de Girardiu

invalidée.

M. Pasgy nommé président.

Combinaison ministérielle.^

66 niSTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1839.

M. de Montebello, n'eut pas de peine à prouver qu'il n'y avait eu rien d'inconstitutionnel dans cette formation, et les choses n'allèrent pas plus loin.

A la Chambre des députés, les premières séances furent consacrées à l'opération, toujours un peu fastidieuse, de la vérification des pouvoirs. Elle donna lieu cependant à un incident assez caractéristique. Parmi les candidats ministériels les plus ardents, que le dernier scrutin avait ramenés à la Chambre, figurait M. Emile de Girardin. Le lecteur n'a peut-être pas oublié avec quelle animosité l'élection de M. de Girardin avait été attaquée quinze mois auparavant et avec quelle peine elle avait été validée. L'acharnement ne fut pas moindre cette fois-ci. On rappela qu'à l'époque de son mariage, à défaut d'une possession d'état civil régulière, il avait fait déclarer qu'il était né en 1806 ou en 4807, et que, postérieurement, pour se présenter aux élections, il avait invoqué un jugement rectificatif de cette déclaration, et qui reportait sa naissance à 1802 ou 1803. Et puis, on reprochait à ces deux déclarations, si contraires, d'être muettes l'une et l'autre sur le lieu de sa naissance ; la qualité de Français lui était de nouveau formellement contestée. Malgré ses efforts et ceux de ses amis, son élection fut invalidée, le 14 avril, par 209 voix contre 184. Cette invalidation fut considérée comme une défaite ministérielle.

Les conservateurs prirent une sorte de revanche le surlendemain dans l'élection du bureau. Ils s'étaient ralliés, il est vrai, sur le nom de M. Passy, qui fut élu président par 227 suffrages contre 193 données à M. Odilon Barrot, candidat des gauches, que M. Thiers, par hostilité contre la cour, avait soutenu avec passion.

Ce fut, du reste, une victoire assez précaire pour le gouvernement, car, chargé par le roi de constituer un ministère définitif, M. Passy n'eut rien de plus pressé que d'offrir à M. Thiers, son adversaire de la veille, le

ministère des affaires étrangères, sous la présidence du Aviul I839. maréchal Soult. Mais cette combinaison échoua, le maréchal n'ayant pas voulu de M. Thiers aux affaires étrangères. Jamais crise ne s'était déroulée plus pénible depuis les jours troublés de 1831. Il y avait un malaise général, l'inquiétude était partout; on se croyait à la veille d'une révolution nouvelle.

M. Thiers exhala toute sa mauvaise humeur à la tribune dans une discussion à laquelle donna lieu, le 26 avril, une interpellation de M. Mauguin sur la situation actuel] e. Il s'en prit surtout au maréchal, à l'égard duquel il s'exprima en termes peu mesurés. De cette discussion, il résulta la certitude que le roi s'était montré fort accommodant sur les hommes et sur les choses, et que c'étaient les alliés de la veille qui avaient été intraitables. M. Guizot, pour expliquer son attitude, imagina d'attribuer l'échec des diverses combinaisons ministérielles au refus des gauches d'accorder des garanties suffisantes aux consepvateurs. C'était une façon de rentrer en grâce auprès de ces derniers ; mais c'était aussi le moyen infaillible de soulever contre lui, dans tout le parti libéral, d'implacables ressentiments et d'immortelles rancunes.

A la demande du roi, M. Passy fit, le 28 avril, une Nouvelle ten-

• tdtivG dvortéG.

seconde tentative en dehors du maréchal Soult. C'était

un ministère centre gauche avec M. Thiers aux affaires étrangères ; M. Dufaure à l'intérieur; M. Sauzet au commerce et aux travaux publics; M. Dupin à la justice; le maréchal Maison à la guerre; l'amiral Duperré à la marine, et M. Pelet (de la Lozère) à l'instruction publique. M. Passy gardait les finances pour lui. Pas de président du conseil, afin d'éviter toutes les compétitions personnelles, mais un simple président d'ordre, dont les fonctions furent dévolues à M. Dupin. Tout paraissait convenu. Mais le lendemain, M. Dupin eut des scru-

68 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1839.

AvBiL 1839. pules ; la présidence d'ordre ne lui paraissait pas suffisante ; et puis on n'avait rien fait pour se concilier les centres. Bref, il refusait son concours. La crise, que tout le monde croyait conjurée, se rouvrait par sa faute. Le 29 au soir, il n'y avait plus rien ; on était retombé dans le gâchis, dans le chaos, dans le néant.

Mai 1839. M. Thiers, de son côté, se montrait de plus en plus

La fête du roi. mal disposé à l'égard de cette monarchie de Juillet, qui était en partie son œuvre. On ne le vit pas aux Tuileries, le 1" mai, jour de la fête du roi, parmi les députés accourus en foule pour présenter leurs compliments à Louis-Philippe. Et pourtant, il y avait là, en grand nombre, des députés de l'opposition, M. Odilon Barrot, M. Mauguin, dont l'hostilité à l'égard du régime de Juillet était autrement sérieuse et plus désintéressée que celle de M. Thiers.

Ce fut lui, M. Mauguin, qui, quelques jours après, proposa à la Chambre de voter une adresse au roi pour l'inviter à mettre fin aux anxiétés du pays en constituant un ministère définitif. Cette proposition, écartée d'abord comme irrespectueuse pour la couronne, fut, en quelque sorte, reprise parles conservateurs eux-mêmes. Le 11 mai, la Chambre nomma une commission chargée d'élaborer cette adresse, qui paraissait devoir amener la fin du régime provisoire auquel on était soumis.

Les choses en étaient là quand, le dimanche, 12 mai 1839, vers trois heures de l'après-midi, des coups de fusil retentirent au centre de la ville. Il faisait une splendide journée de printemps. La population tout en'iière était répandue dans les promenades publiques, lorsque des quartiers du centre se produisit tout à coup comme un mouvement de reflux; on eût dit d'une débandade provenant d'une immense frayeur. En même temps, des estafîettes, lancées au grand galop, sillonnaient la ville et laissaient pressentir que quelque événement

Insurrection (lu 12 mai.

grave était en train de se passer. C'étaient les républicains, qui, au nombre de quelques centaines d'hommes, attaquaient, pour la troisième fois, à main armée, au cœur môme de Paris, le gouvernement de Louis-Philippe.

On a vu, dans notre précédent volume, que la sup- La Société des 1 • ,, , • . I j • -x saisons.

pression des sociétés, existant au grand jour, avait eu

pour conséquence de rouvrir l'ère des sociétés secrètes disparues depuis la Restauration. Quelques républicains énergiques avaient organisé, sous le titre de Société des familles^ une association secrète dont les membres s'engageaient à répondre à l'appel d'une sorte de comité mystérieux le jour où celui-ci jugerait propice l'heure de la bataille. De 1836 à 1837, cette société s'était transformée en Société des saisons^ h l'instigation de l'un de ses fondateurs, l'ouvrier typographe Martin Bernard, homme d'une probité rigide et d'une bravoure à toute épreuve. Il fit décider que des revues fréquentes auraient lieu à des époques indéterminées, et qu'au jour du combat les bandes insurrectionnelles trouveraient sur leur passage des munitions déposées en lieu sûr.

La Société des saisons pouvait compter, en 1839, un millier d'adhérents. Elle avait pour chefs principaux, — chefs inconnus de la plupart de ses membres, — outre Martin Bernard, un jeune homme à la foi ardente et au cœur chevaleresque, nommé Armand Barbes, et un décoré de Juillet, vieux déjà dans l'art des conspirations, Auguste Blanqui.

Armand Barbes était alors un beau jeune homme de vingt-neuf ans, de taille élevée, d'une physionomie sympathique, douce et énergique à la fois. Riche par sa famille, il était entré dans la vie avec tous les éléments de bonheur ; l'avenir s'ouvrait souriant et facile devant lui. Mais il était de ces natures d'élite que l'injustice révolte, et dont le cœur saigne des souffrances des autres.

Armand Barbés et Auguste Blauqui.

70 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.

Mai 1839. Toiit imprégné du souffle de la Révolution française, il avait voué un culte aux grands martyrs de cette époque tombés dans la bataille. La République seule, selon lui, [était capable de réaliser les principes auxquels ils s'étaient sacrifiés. Aussi setait-il donné à elle tout entier, toujours prêt à payer de sa personne et à verser son sang pour le triomphe de ses idées. Affilié, dès l'origine, à la Société des familles, il s'était trouvé compromis, à diverses reprises, par ses relations avec les membres les plus agissants du parti républicain. Mêlé à une affaire de fabrication clandestine de poudre, il avait fini par être condamné à plusieurs années de prison. La dernière amnistie l'avait rendu à la liberté. Auguste Blanqui était l'antithèse vivante de cette nature chevaleresque, loyale et généreuse. Il était le second fils de l'ancien conventionnel Blanqui, l'un des soixante-treize Girondins arrachés à l'échafaud par Robespierre, devenu sous-préfet après le coup d'État de Brumaire. Tandis que son frère aîné, Adolphe Blanqui, après avoir occupé avec éclat la chaire d'histoire et d'économie industrielle à l'école spéciale du commerce, devenait directeur de cette école, lui se vouait, pour ainsi dire, au métier de conspirateur. Né à Nice en 1805, il avait alors trente-quatre ans. Petit, chétif, d'aspect souffreteux, il reflétait sur son visage au teint bilieux la haine qu'il semblait avoir vouée à la société. Il n'y avait pas seulement chez lui ce tendre et profond amour du peuple, ce puissant intérêt des natures d'élite pour les classes déshéritées, on sentait tressaillir en lui toutes les passions envieuses et jalouses à l'égard de tout ce qui s'élevait au-dessus du peuple, dans le sens étroit du mot. Bourgeois comme Barbes, il avait fait contre la bourgeoisie le serment d'Annibal, sans considérer que la bourgeoisie actuelle se recrutait incessamment dans les couches populaires. Seulement, ce qui ôtait beaucoup

de son mérite à l'anathème lancé par lui contre tout ce Mai i839. qui possédait, c'est qu'au lieu d'être riche, comme Barbes, il était pauvre. Il avait du reste payé bravement déjà de j

sa personne. Lors des troubles de 1827, il était tombé j

mourant, le cou traversé par une balle. Juillet l'avait I

compté au nombre de ses combattants. C'était un vétéran des batailles de la rue.

Les difficultés auxquelles donnait lieu le pénible enfan- La prise tement d'un ministère définitif, les inquiétudes, le malaise et le mécontentement général qui en résultaient, donnèrent à penser aux membres les plus influents de la Société des saisons que l'heure était propice à un coup de main. Martin Bernard, Barbes et Blanqui fixèrent la prise d'armes au dimanche 12 mai, se disant sans doute que, ce jour-là, le peuple, répandu dans les promenades publiques, se joindrait à la petite colonne insurrection- 1

nelle et l'aiderait à culbuter la monarchie de Juillet. \

Ils comptaient sur un réveil du peuple des t*ois jours. Rien, dans les circonstances présentes, si ce n'est l'im- j

patience de quelques jeunes gens audacieux, ne moti- I

vait une tentative révolutionnaire. Demandera la force i

brutale la réalisation de réformes que le pays espérait \

obtenir par des voies pacifiques, c'était les compromettre "i

d'avance et les ajourner indéfiniment. Mais les républi- i

cains aveugles de la Société des saisons prenaient leurs ' 1

désirs pour des réalités, et, sans plus de réflexion, ils '

déchaînèrent l'émeute.

Rendez-vous avait été donné aux alentours de la rue |

Bourg-l'Abbé, où se trouvait l'importante fabrique de • !

l'armurier Lepage. Piller les boutiques d'armuriers )

était dans les traditions de l'époque; cela semblait cor- '%.„°^i.ltrytj . '

relatif du droit à l'insurrection. Le magasin d'armes dé- " ^

vaste, la petite troupe se mit en marche, sans ordre, à ■

l'aventure, entraînée par Barbes, qui avait hâte d'en ;

finir.

72 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-? ilMPÎ'E. annke Ici!).

Mai 1839. Le plan conçu par Blanqui consistait à s'emparer de

la préfecture de police et à s'y fortifier comme dans un camp retranché. S'isoler dans ce coin de Paris, où il n'y avait guère de population, paraissait absurde à Barbes ; mais la majorité en ayant décidé ainsi, il se dirigea vers la Cité, suivi d'une centaine d'hommes. Déjà un certain nombre d'insurgés s'étaient débandés, jugeant l'entreprise téméraire et folle, il fallait brusquer les choses. En débouchant du quai aux fleurs dans la place du Palais de Justice, la colonne trouva sous les armes le poste de la Conciergerie, une trentaine de soldats au plus. Le lieutenant Drouineau qui les commandait, ne croyant pas à une attaque de vive force, s'avançait pour parlementer, quand un coup de feu, tiré par une main inconnue, l'atteignit mortellement. Une décharge générale tua ou blessa une dizaine de soldais ; les autres se dispersèrent, laissant le poste au pouvoir des insurgés.

Mais, pendant ce temps, la préfecture de police avertie avait eu le temps de se mettre en état de défense. Disposant de trop peu de monde pour l'attaquer avec chance de succès. Barbes rétrograda et rallia sur la place du Chàtelet le reste des insurgés, deux cents environ, conduits par Martin Bernard et Blanqui. La colonne insurrectionnelle s'empara successivement des postes de l'Hôtel- de-Ville, de la place Saint-Jean et de la mairie du 7" arrondissement. Cependant la journée avançait. Déjà la troupe et la garde nationale cernaient les quartiers où l'insurrection était cantonnée. Celle-ci s'épuisait d'elle-même d'ailleurs. Aucune recrue ne venait grossir ses rangs. La population regardait passer, étonnée et indifférente, les volontaires d'une révolution que personne ne réclamait.

L'insurrection Les insurgés furent réduits à gagner les rues tortueuses du vieux Paris pour s'y retrancher et s'y défendre. Les rues Beaubourg, Transnonain et Grenetat

vaincue.

furent encore le théâtre d'une lutte sans issue, où Mai 1839. quelques républicains héroïques se battirent en désespérés contre la monarchie. A la fin du jour, toutes les barricades étaient emportées, et Barbes, le principal héros de cette folle et sanglante équipée, se trouvait prisonnier. Grièvement atteint à la tète, il avait été pris par la garde municipale en sortant d'une boutique de marchand de vin où il était entré pour faire panser sa blessure. Martin Bernard fut arrêté le surlendemain. Quant à Blanqui, dont le rôle, pendant la bataille, avait été complètement nul, il parvint pendant six mois à échapper à toutes les recherches de la police. A la nuit tombante, l'insurrection était vaincue, et tout était rentré dans l'ordre.

De cette insurrection, dont le sens échappa à la grande majorité du pays, et qui avait éclaté sans que les soupçons de la police eussent été éveillés, le gouvernement de Louis-Philippe sortit plutôt fortifié qu'ébranlé. Elle lui fut certainement moins funeste que la coalition. Les sourdes menées de M. Thiers et de M. Guizot pour déconsidérer le pouvoir quand il n'était pas entre leurs mains, leurs attaques envenimées contre les ministres dont ils convoitaient la place, leurs façons hautaines de protéger l'autorité royale, eurent pour la monarchie de Juillet des conséquences infiniment plus pernicieuses que la franche et violente hostilité d'Armand Barbes et la prise d'armes dont il donna le signal.

L'insurrection du 12 mai eut pour premier résultat de Le ministère provoquer la formation de ce ministère que, depuis si ^^ l'imai. longues semaines, on s'était vainement efforcé de constituer. Il fut enfanté par l'émeute.

Le soir, aux Tuileries, il y avait foule de pairs, de députés, de hauts fonctionnaires, accourus pour complimenter le roi. Le maréchal Soult profita de la circonstance pour réunir, séance tenante, les éléments d'un

74 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1839.

Mai 1839. cabinet nouveau. On avait sous la main des candidats possibles; l'affaire fut conclue en quelques instants. La présidence du conseil fut dévolue au maréchal Soult, avec les affaires étrangères; M. Teste eut la justice; M. Duchâtel, l'intérieur; M. Passy, les finances; le général Schneider, la guerre ; M. Cunin-Gridaine, le commerce; M. Villemain, l'instruction publique, et l'amiral Duperré, la marine.

C'était un mélange de membres du centre droit et du centre gauche. Le roi se félicita de ces choix, qui lui paraissaient répondre aux nécessités de l'heure présente et au sentiment du pays. Toutes les résistances cédèrent devant l'immense désir de conciliation qui s'était emparé de tous les esprits désintéressés. La défaite de l'insurrection rendait d'ailleurs la situation plus facile aux nouveaux ministres, et la tâche qui semblait leur être imposée de ramener le calme et la sécurité dans le pays, tout en faisant une large part aux idées de progrès et de liberté, devait tenter des cœurs généreux.

Déclaration ministérielle. — Le président Sauzet. — Encore les fonds secrets. — L'exposition de l'industrie. — La corruption et la Légion d'honneur. — La propriété littéraire. — Le procès des insurgés du 12 mai. — La peine de Barbés est commuée. — Complications en Orient.

— Vaines propositions de l'Angleterre. — Bataille de Nézib. — Mort du sultan Mahmoud. — Débats au sujet des afCaires d'Orient. — L'opinion de M. de Lamartine. — Le vote des deux Chambres dans la question d'Orient. — La flotte turque livrée à Méhémet-Ali. — Intervention de l'Europe enti'e la Turquie et l'Egypte. — Le budget de 1840. — Les exigences de lord Palmerston. — Les propositions de la Russie à Londres. — Hautain défi de la France. — Ce que voulait le ministère du 12 mai. — Situation faite à la France. ^ Notre situation en Afrique, -r- Les menées d'Abd-el-Kader. — Expédition des Portes de fer. — Le duc d'Orléans en Afrique. — Incursions arabes dans la province d'Alger. — L'armée d'Afrique renforcée. — Défaite d'Abd-el-Kader. — La France isolée. — Ouverture de la session. — Discussion de l'adresse à la Chambre des pairs. — L'adresse à la Chambre des députés. — La question de la réforme électorale. — Manifestation réformiste. — La question d'Orient et M. de Lamartine. — L'intervention de M. Thiers. — L'adresse remise au roi. — La seconde catégorie des accusés de mai devant la cour des pairs. — M. Guizot est nommé ambassadeur à Londres. — La dotation du duc de Nemours. — Nouveau pamphlet de M. de Cormenin. — Rejet du projet de loi. — Démission des ministres. — Brillant fait d'armes de Mazagran. — Formation du ministère du 1" mars. — M. ïhiers et les fonds secrets. — L'opposition de M. de Lamartine. ^ M. Cousin aux Tuileries. — Les idées libérales et les instincts révolutionnaires.

— MM. Berryer et Garnier-Pagès. — Les fonds secrets devant la Chambre des pairs. — La proposition Rémilly. — Elle est prise en considération. — Ajournement de la proposition. — Encore la conversion de la rente. — Rejet de la conversion à la Chambre haute. — Prolongation du privilège de la Banque. — Les cendres de l'empereur.

— La Chambre vote le crédit nécessaire à leur retour. — Une souscription avortée. — M. Arago et la réforme électorale. — Délégation

Mai 1839.

Déclaration ministérielle.

Le président Sauzet.

/6 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1839.

ouvrière chez M. Arago. — Les premiers banquets réformistes. — La revue de la garde nationale. — Les compagnies de chemin de fer aux abois. — Le budget de 1841. — Les missions salariées. — L'occupation algérienne. — Les armes à percussion. —Le banquet de Saint- Mandô interdit. — Traité du 15 juillet. — Effet produit en France par ce traité. — Les morts de juillet 1830. — L'échauffourée de Boulogne. — Le prince Louis-Napoléon à Londres. — Tentatives de corruption. — Préparatifs de l'expédition. — Débarquement à Wimereux. — Arrestation des conjurés. — Effet produit par la tentative de Boulogne.

Le mouvement insurrectionnel provoqué par Armand Barbes venait d'expirer dans des convulsions suprêmes, quand, le 13 mai 1839, le chef du nouveau ministère, improvisé dans la soirée de la veille, s'expliqua catégoriquement, à la Chambre des pairs d'abord, puis à celle des députés, sur le programme qu'entendait suivre le cabinet. Action libre d'un conseil responsable et solidaire, paix fondée sur la dignité nationale, ordre établi par les lois, telles devaient être les principales règles de conduite des ministres enfantés par l'insurrection du 12 mai. Le maréchal Soult avait pris le portefeuille des affaires étrangères, mais, dans ce département nouveau pour lui, il entendait garder les sentiments du vieux soldat de l'Empire, sachant, dit-il, que le pays voulait la paix noble et glorieuse. C'étaient là de généreuses paroles, dont la monarchie de Juillet ne s'était pas suffisamment inspirée.

La déclaration ministérielle fut généralement bien accueillie dans l'une et l'autre Chambre. Celle des députés sembla vouloir donner un témoignage de confiance au ministère en nommant pour président, de préférence à M. Thiers, M. Sauzet, qui devint le successeur de M. Dupin. Elu comme légitimiste par les électeurs lyonnais, M. Sauzet n'avait pas tardé à se rapprocher du centre, et il était devenu, dans ces dernières années, l'un des plus fidèles soutiens du gouvernement. Sa présidence devait durer jusqu'à la fin du règne.

L'éternelle question des fonds secrets permit aux orateurs de l'opposition de réclamer certains gages du ministère, dont le premier acte fut de demander un crédit supplémentaire de 1,200, 000 francs pour dépenses secrètes. Quelques-uns d'entre eux, comme MM. Gauguier et Marion, consentaient à voter ce crédit, le considérant comme un sacrifice nécessaire, « après huit années de désordre et d'anarchie », mais ils le votaient à la condition que le gouvernement suivrait une politique franchement nationale, et que l'on renoncerait à la presse subventionnée, cette calamité publique. Le ministre des finances, M. Passy, affirma alors que, dans l'intérêt de la morale publique, le ministère, allant au-devant des vœux de la Chambre, avait renoncé à subventionner la presse.

On chicana bien le préfet de police sur son imprévoyance. N'y avait-il pas eu incurie de sa part à se laisser surprendre par l'insurrection du 12 mai? A quoi bon la police si elle ne préservait pas la société de catastrophes semblables? Le garde des sceaux, M. Teste, défendit chaleureusement M. Gabriel Delessert. L'insurrection, dit-il, s'était entourée d'un tel mystère^, avant d'éclater, qu'il avait été impossible de la prévoir. La Chambre se contenta de cette explication, et vota les fonds secrets à une imposante majorité. Le nouveau ministère paraissait dès lors assuré d'une longue carrière.

La prospérité matérielle rendait sa tâche plus facile. Quand les affaires vont bien, quand l'industrie et le commerce sont en pleine floraison, quand l'atelier ne chôme pas, la sécurité d'un gouvernement est à peu près assurée. Même mauvais, il trouve grâce devant l'opinion. Viennent les temps de crise, et l'on s'en prendra volontiers à lui, fût-il le meilleur et le plus libéral de tous. Mais cette année était une année exceptionnellement favorable, on en avait la preuve dans l'exposition des pro-

Mai 1830.

Encore les fonds secrets.

L'exposition de l'industrie.

HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1839.

Mai 1839.

La corruption et la Légion d'honneur.

duits de l'industrie nationale, où trois mille cinq cents industriels avaient envoyé leurs produits, et dont une foule de visiteurs, venus de tous les points du monde, attestaient le succès.

Seulement, cette prospérité matérielle était toujours à la merci d'un attentat ou d'un ouragan populaire. Une sédition heureuse, on l'assassinat du roi, pouvait, d'un jour à l'autre, replonger le pays dans le trouble et l'anarchie. Les causes n'avaient pas disparu qui rendaient toujours précaire la durée de la monarchie de 1830. Aux vices de son origine venaient se joindre les fautes accumulées, l'abandon des principes de Juillet, la résistance à toutes les idées de progrès et aux vœux réitérés du pays ; aussi l'opposition de droite et l'opposition de gauche usaientelles de tous les moyens pour battre en brèche le gouvernement, celle-là lui reprochant de s'être fondé sur une usurpation, celle-ci d'avoir violé toutes ses promesses. On lui faisait surtout un crime de recourir à des moyens peu scrupuleux pour accroître le nombre de ses partisans, et d'ériger la corruption en système.

Précisément, à cette heure, la tribune de la Chambre des pairs retentissait de récriminations amères contre l'abus des décorations de la Légion d'honneur, distribuées à profusion. De 1831 à 1838 leur nombre s'était élevé de 42,984 à 50,398. On était loin du chiffre réglementaire de 5,250 légionnaires. Le baron Meunier s'était ému de cet accroissement scandaleux, et il avait proposé de réduire au chiffre de 16,350 le nombre total des membres de l'ordre.

En racontant l'histoire de la fondation de la Légion d'honneur (1), nous n'avons pu nous empêcher de regretter que cette institution eût été quelque peu vilipendée et que la décoration fût devenue la monnaie

(1) Voy. Notre Histoire de la République sous le Directoire et le Consulat.

courante de la corruption. Etant admis le principe des mai 1839. décorations, disions-nous, celle de la Légion d'honneur empruntait de son caractère d'unité une importance tout exceptionnelle. Elle récompensait non pas tel ou tel genre de mérite, mais le mérite en général et les services rendus au pays sous quelque forme que ce fût. C'était là sa force et sa grandeur. Mais il était du devoir de l'historien d'en signaler et d'en regretter l'abus. Nous avons montré la Restauration la distribuant à pleines mains, comme si elle avait juré d'avilir une institution qui avait, à ses yeux, le tort d'être d'origine républicaine. La monarchie de Juillet avait fait de même, tout en gardant beaucoup plus de ménagement pour tout ce qui était de création républicaine ou impériale. Mais, suivant l'expression du comte Des Roys, tous les ministres qui s'étaient succédé, si rapidement, depuis le coup de tonnerre de 1830, avaient tenu à récompenser les services qui leur avaient été rendus durant leur passage au pouvoir.

Les choses n'ont guère changé depuis; si la prodigalité est moins grande de nos jours, les choix ne sont pas toujovirs beaucoup plus justifiés. Nous croyons même que jamais l'ardente soif des distinctions honorifiques n'a été poussée aussi loin, et il nous a été donné d'assister à un spectacle écœurant de trafics de décorations dépassant tout ce qui s'était vu jusqu'à ce jour. Gela, bien entendu, ne saurait toucher en rien la République, qui a voué les coupables au mépris et à l'indignation de tous. Mais il n'en est pas moins bon de rappeler ces grandes discussions dont le but était de relever aux yeux du monde une institution que M. Villemain, alors ministre de l'instruction publique, qualifia d'institution démocratique et nationale. Le ministre était d'avis qu'en matière civile, il n'était pas besoin de relever l'honneur par l'argent, et il avait raison.

Louis XIV avait créé l'ordre de Saint-Louis pour ré-

' 80 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1839.

Mai 1839. compenser les services militaires. Ayant offert un jour une somme considérable à un officier qui s'était fort distingué à la guerre, ce dernier lui dit qu'il préférerait la croix de Saint-Louis. « Je le crois bien, » répondit le roi. Eh bien! il faut que cette parole puisse s'appliquer à la Légion d'honneur si l'on veut qu'elle ne perde rien de son prestige et de sa popularité. La Chambre des pairs en jugea ainsi en votant, après de longs débats, dans sa séance du 13 juin, une loi qui consacrait le principe de la limitation des décorations et décidait que, pendant dix ans, il n'en pourrait être accordé qu'une sur deux extinctions. Mais cette loi devait rester lettre morte, et, sous la monarchie de Juillet, comme sous le second Empire, la décoration devait continuer à servir trop souvent encore de monnaie courante à la corruption.

Juin 1839. La question de la Légion d'honneur n'avait pas été

La propriété seule à occuper les séances de la Chambre haute. Elle avait également discuté fort longuement et fini par voter une loi destinée à combler la lacune existant dans la législation relative à la propriété littéraire. Jusqu'à lafm du dixhuitième siècle, le droit des écrivains sur leurs œuvres n'avait guère été protégé. Vainement les grandes voix de Voltaire, de Diderot et de Beaumarchais s'étaient fait entendre pour proclamer que les droits des auteurs sur leurs œuvres étaient une véritable propriété ; il avait fallu arriver jusqu'à la Révolution française pour établir légalement cette vérité si simple. Mais la loi de 4791, en accordant aux écrivains le droit exclusif de vendre leurs ouvrages durant leur vie entière, limitait à dix ans après leur mort, pour leurs héritiers ou cessionnaires, la jouissance du même droit. Porté de dix ans à vingt par le décret du 5 février 1810, ce droit était étendu à trente années par la loi nouvelle. Mais, bien qu'il soit difficile d^assimiler entièrement la propriété littéraire aux autres propriétés, cela n'était pas suffisant encore pour une pro-

priété que diverses commissions législatives avaient con- Join i839.

sidérée comme la plus sacrée et la plus intime de toutes. •

Aussi n'était-ce pas le dernier mot sur la matière. I

La Chambre haute avait depuis peu enfanté ces deux Le procès des ,

, . , , ,, ., . 1 • I- insurgés du -i

lois, quand, de nouveau, elle s érigea en cour de justice 12 niai. 1

pour juger les principaux auteurs de l'insurrection de j

mai. Le 27 juin 1839, comparurent devant elle les accu- '

ses Armand Barbes, Martin Bernard, Nouguès, Bonnet, Roudil, Guilbert, Delsade, Mialon, Austen, Lemière,

Walch, Philippet, Lebarzic, Dugas, Longuet, Martin, '

Marescal, Pierné et Grégoire. Dix-neuf en tout. Mais '

il y en avait d'autres, notamment Blanqui, lequel j

n'était pas encore arrêté. On réserva ces derniers pour !

une seconde catégorie. Vainement les défenseurs, parmi ^ '

lesquels figuraient MM. Emmanuel Arago, Dupont, Co- i

raly, Paillet, Nogent-Saint-Laurens, Grévy et Madier 1

de Montjau, réclamèrent-ils contre cette division contraire au bon sens, à l'équité et à la jurisprudence; la ' cour passa outre.

Le procureur général, Frank-Carré, s'efforça de faire La défense de i

retomber presque tout le poids de l'accusation sur Ar- ^' " "' j

mand Barbes et sur Martin Bernard, considérés comme les chefs de l'insurrection. Il accusa formellement le j

premier d'avoir assassiné le lieutenant Drouineau, commandant du poste du palais de justice. On l'avait reconnu 1 à sa haute taille, dit-il, à sa longue barbe. C'était lui, assura-t-il, qui, sur le refus du lieutenant Drouineau de rendre ses armes, l'avait tué de deux coups de feu | tirés presque à bout portant. 1

Ce point sombre de l'accusation fut le seul contre i

lequel se révolta la conscience de Barbes. Tous ceux qui i

connaissaient sa nature ardente, généreuse et dévouée, le savaient incapable d'une lâcheté. Il revendiquait hautement la responsabilité de l'insurrection, se glorifiant, en quelque sorte, d'avoir été l'un des chefs de l'associa- ;

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