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82 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUI^-PHILIPPE. année 1839.
Juin 1839. tioii qui l'avait préparée. Les citoyens entraînés par lui n'étaient donc pas coupables à son sens ; ils avaient obéi à une contrainte morale. C'était lui qui les avait menés au combat, auquel il reconnaissait avoir pris une part active. Mais, s'il assumait sur lui la responsabilité pleine et entière de tous les faits généraux, il déclinait la responsabilité de certains actes qu'il n'avait ni conseillés, ni ordonnés, ni approuvés. «Je veux parler, s'écriat-il, d'actes de cruauté que la morale réprouve. Parmi ces actes je cite la mort donnée au lieutenant Drouineau, que l'acte d'accusation signale comme ayant été donnée par moi avec préméditation et guet-apens. Ce n'est pas pour vous que je dis cela, vous n'êtes pas disposés à me croire, car vous êtes mes ennemis. Je le dis pour que mon pays l'entende. C'est là un acte dont je ne suis ni coupable ni capable. Si j'avais tué ce militaire, je l'aurais fait dans un combat à armes égales, autant que cela se peut dans un combat de la rue, avec un partage égal de champ et de soleil. Je n'ai point assassiné, c'est une calomnie dont on veut flétrir un soldat de la cause du peuple. Je n'ai pas tué le lieutenant Drouineau. Voilà tout ce que j'avais à dire. »
Il y avait dans ces paroles un accent de vérité qui convainquit tout le monde excepté les juges. Vainement MM. Dupont et Emmanuel Arago, les deux avocats de Barbes, achevèrent la démonstration et prouvèrent, dans d'irrésistibles plaidoiries, qu'il était complètement innocent de la mort du lieutenant Drouineau, la cour tint à le frapper comme s'il en avait été l'auteur.
Le 12 juillet 1839, elle prononça un arrêt condamnant Barbes à la peine de mort, Martin Bernard à la déportation, Mialon aux travaux forcés à perpétuité, Delsade et Austen à quinze années de détention. Quatre des accusés. Bonnet, Lebarzic, Dugas et Grégoire eurent la chance d'être acquittés. Les autres furent condamnés
à des peines variant de six années de détention à deux ans de prison.
Il y eut dans Paris une émotion profonde à la nouvelle de la condamnation rigoureuse dont la cour avait frappé Barbes. Chacun s'accordait à regarder comme une folie l'acte insurectionnel dont il avait été le promoteur, mais on ne pouvait se défendre d'une certaine admiration pour sa loyauté, pour l'ardeur de ses convictions, pour son dévouement à la cause républicaine, pour son caractère chevaleresque, qui lui valut d'être appelé le Bayard de la démocratie. De toutes parts, s'éleva un immense cri de clémence. D'imposantes manifestations eurent lieu le lendemain, avec un recueillement lugubre, pour réclamer une commutation de peine. Le soir même de la condamnation, Victor Hugo envoyait au roi Louis- Philippe cette strophe touchante, où il invoquait à la fois la mort récente de la princesse Marie et la naissance du comte de Paris :
.Uui.LEr 1839.
Le peine de Barbés est commuée.
Par votre auge envolée ainsi qu'une colombe ! Par ce royal enfant, doux et frêle roseau! Grâce encore une fois! grâce au nom de la tombe ! Grâce au nom du berceau !
Le ministère voulait un exemple, et il était d'avis de résister au sentiment populaire. Plus humain que ses conseillers, le roi tint à user de son droit de grâce, et la peine de Barbes fut commuée en celle de la réclusion perpétuelle. Cet acte de clémence était un acte de bonne politique intérieure, d'autant plus important que la situation semblait se compliquer au dehors.
La guerre s'était rallumée en Orient entre le sultan Mahmoud et son vice-roi révolté, Méhémet-x\li, celuici poursuivant toujours le rêve de son indépendance complète en Egypte.
Sans entrer dans des détails fastidieux ou inutiles, et
Complications en Orient.
84 HISTOIRE -DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1839.
Jlillet 18.39. que ne comporte pas le cadre de cet ouvrage, nous allons essayer de dire, en peu de mots, où en était cette question d'Orient, menace éternelle de guerre, perpétuellement suspendue sur l'Europe. Depuis la victoire remportée à Koniali par Ibraliim-Pacha sur les troupes de la Turquie, la Syrie était restée entre les mains de Méhémet-Ali. A quelques années de là, était intervenu entre la Russie et la Porte le traité d'Unkiar-Skélessi qui, au grand déplaisir de l'Angleterre, donnait à la Russie une sorte de protectorat sur l'empire ottoman. Favorable, au fond, à Méhémet-Ali, dont les sympathies nous étaient acquises, la France n'avait pas bougé. Les choses n'avaient pas changé depuis, et les grandes puissances européennes s'étaient prononcées pour un s,taUi quo^ qui semblait une garantie de tranquillité.
Le sultan Mahmoud ne pouvait se résigner à la perte de la Syrie. Dès la fin d'avril, l'avant-garde de l'armée ottomane, commandée par Hafîz-Pacha, qui jouissait d'une grande réputation militaire, franchissait l'Euphrate. C'était comme une déclaration de guerre à Méhémet- Ali. L'Angleterre était fort mal disposée à l'égard de celui-ci, qui lui avait interdit l'accès de l'isthme de Suez ; d'autre part, elle craignait de voir la Russie occuper Constantinople, sous prétexte de protéger la Poi'te. Sous l'empire de cette crainte elle avait proposé à la France de s'unir à elle et à l'Autriche pour garantir l'intégrité absolue de la Turquie, et, le \ 4 juin, lord Palmerston invitait formellement le ministère du 12 mai à donner l'ordre à l'escadre française de se joindre à la flotte anglaise pour forcer avec elle le détroit des Dardanelles dans le cas où la Russie débarquerait ses troupes sur le territoire ottoman.
Le cabinet des Tuileries se montra peu disposé à accepter cette invitation. On devait se contenter, selon lui, de demander à la Porte d'admettre volontairement les
Vaines propositions di' rAngieteire.
Juii.i.RT 1839.
Bataille de Nézib.
flottes anglaise et française dans le détroit en cas d'invasion russe. L'Angleterre accepta à contre-cœur cette proposition ; mais il en résulta un froissement qui commença d'altérer d'une façon sensible les bonnes relations du gouvernement de Louis-Philippe avec le gouvernement britannique.
Déjà le canon s'était fait entendre sur les bords de l'Euphrate. Le 24 juin 1839, les deux armées ottomane et égyptienne, fortes, chacune, de quarante mille hommes environ, en vinrent aux mains dans la plaine de Nézib, le long de l'Euphrate. Ibrahim-Pacha, puissamment secondé par l'ancien officier français Sève, au service de Méhémet-x4.1i sous le nom de Soliman-Pacha, remporta une victoire complète. Ce fut pour l'armée turque un effroyable désastre. Entraîné par la déroute des siens, Hafiz-Pacha, après des efforts désespérés, quitta le champ de bataille, laissant au pouvoir des Egyptiens presque toute son artillerie et dix mille prisonniers. Près de cinq mille soldats- turcs avaient péri dans l'action.
C'en était fait peut-être de l'empire ottoman si Ibrahim- Pacha avait pu profiter de sa victoire. Mais trois jours après, au moment où il se disposait à franchir le Taurus, arrivait à son camp un officier français, porteur d'une lettre de Méhémet-Ali, qui lui enjoig-nait de ne pas donner la bataille, ou s'il l'avait livrée, de ne pas,' même vainqueur, aller plus loin. C'était le capitaine Caillé, envoyé par le maréchal Soult auprès de Méhémet- Ali pour le prier de cesser toute hostilité et d'accepter la médiation de la France. Ibrahim-Pacha dut s'incliner, en frémissant, devant la volonté paternelle.
Le sultan Mahmoud ne connut point le lamentable Mort du sultan désastre .de son armée. Rongé de soucis, usé par les excès, il menait depuis longtemps une vie languissante. Il avait entrepris de rajeunir l'empire ottoman ; mais ses réformes, mal exécutées, avaient plus contribué à
Mahmoud.
Juillet 1839.
Débats au sujet des affaires d'Orient.
86 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1839.
l'affaiblir qu'à le fortifier : ce fut au moment où, après avoir réorganisé son armée et reconstruit sa flotte détruite à Navarin, il se flattait encore d'écraser son vassal révolté, que la mort le saisit, à l'âge de cinquante-cinq ans, le 1" juillet 1839. 11 laissait à son fils, Abdul-Medjid, à peine âgé de seize ans, le fardeau de cet empire ottoman si rudement éprouvé, et dont, à cette heure même, une voix éloquente demandait le partage à la tribune du parlement français.
Notre flotte, dans le Levant, avait été de beaucoup réduite par suite de notre expédition au Mexique et de différends assez graves avec la République Argentine, qui avaient nécessité l'envoi d'un certain nombre de bâtiments dans les eaux de la Plata pour assurer le blocus de Buenos- Ayres jusqu'à ce qu'on eût obtenu satisfaction de certaines vexations dont avaient été victimes les Français habitant le pays. Dès le mois de mai, le gouvernement avait réclamé des Chambres un crédit de dix millions pour augmenter nos forces maritimes dans la Méditerranée et se tenir prêt à toutes les éventualités qui pourraient se produire en Orient. Cette demande servit de prétexte aux principaux orateurs de la Chambre élective pour examiner la situation et traiter à fond la question orientale.
• La plupart des orateurs, d'accord avec la commission chargée d'examiner la demande ministérielle, reconnurent la nécessité de ne permettre à aucune des puissances européennes de chercher une cause d'agrandissement dans les complications actuelles. Il était éternellement de l'intérêt de toutes, s'était écrié, le 24 juin, le rapporteur M. Jouffroy, le jour même de la bataille de Nézib, qu'Alexandrie et Constantinople ne tombassent pas entre les mains de quelques-unes d'entre elles. Allusion à la Russie, qui ne perdait pas de vue Constantinople, et à l'Angleterre, qui convoitait l'Egypte. Ces deux villes
L'opinion de M. de Lamartine.
devaient demeurer, suivant lui, la propriété de gouverne- Juillkt i830 ments distincts et indépendants, avec lesquels il fût loisible à tout le monde de traiter et de commercer. D'où la conséquence d'affirmer à la fois l'autorité du sultan et l'indépendance du pacha d'Egypte.
La discussion générale s'ouvrit le 1" juillet 1839. Le duc de Valmy prit, le premier, la parole, et soutint, dans la personne du sultan, la cause de la légitimité. C'était lui qu'il fallait fortifier, à son avis, aux dépens de son pacha d'Egypte. Telle était également l'opinion de MM. Auguis et Denis, Au contraire, M. de Carné penchait pour Méhémet-Ali, dans la dynastie duquel il voyait plus de sève et de force pour régénérer la Turquie.
Tout autre était le sentiment de M. de Lamartine. Reprenant une idée que nous lui avons déjà entendu soutenir, l'illustre poète développa, au milieu de l'attention éveillée par la magie de son éloquence, la thèse du partage de l'empire ottoman entre les quatre principales puissances européennes, la Russie, l'Autriche, l'Angleterre et la France. Et, en attendant qu'un congrès statuât sur ce partage, il engageait cette dernière à se saisir immédiatement d'une forte position maritime en Orient, comme l'Angleterre en avait une à Malte et la Russie dans la mer Noire, afin de dominer la situation et les événements. La France s'ennuyait; elle manquait d'air, dit-il; elle étouffait dans les traités de 1815. Il lui fallait une puissante impulsion vers de grandes entreprises au dehors, ajoutait-il, ne fût-ce que pour faire diversion à son agitation sociale et au flot révolutionnaire qui minait le gouvernement à l'intérieur.
Cette thèse, un peu paradoxale, relevée par une incomparable magnificence de langage, avait été religieusement écoutée. Mais il suffit de la logique serrée du ministre de l'instruction publique, M. Villemain, pour
88 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1839.
juii.i.Eï 1839. en avoir raison. Il n'eut pas de peine à démontrer combien le système de M. de Lamartine accroissait la difficulté au lieu de la résoudre. Ne savait-on pas ce dont était capable un peuple armé pour son indépendance? Et le jour où il s'agirait d'expulser les Turcs, ne les verrait-on pas prendre des forces nouvelles et se relever au milieu des ruines sous lesquelles on voudrait les ensevelir? Somme toute, ce que réclamait le ministre de l'instruction publique, au nom des intérêts de la France, c'était le maintien du statu qiw, et il le fit avec une véritable éloquence.
D'autres orateurs prirent encore la parole. La matière était inépuisable et pleine d'intérêt, il faut le dire. Le second jour, on entendit M. Delaborde, cliaud défenseur de Méhémet-Ali, puis M. de ïocqueville, l'éminent auteur de la Démocratie en Amérique, dont c'était en quelque sorte les débuts à la Chambre, et qui, volontiers, sacrifiait le pacha d'Egypte. Après M. Pages (de l'Ariège), partisan, lui aussi, de l'idée d'un congrès, Berryer prononça un discours belliqueux et retentissant comme un bruit de clairon. M. Guizot se montra partisan d'une politique conservatrice, tout en conseillant à la France, si quelque province venait à se détacher du vieil empire turc, défavoriser la conversion de cette province en Etat indépendant qui, plus tard, pourrait servir de contrepoids dans l'équilibre européen. Il n'est pas jusqu'à M. Dupin qui ne se prononçât pour une intervention énergique et résolue. En réfutant, à son tour, le système de M. de Lamartine, M. Odilon Barrot ramena ce dernier à la tribune. L'illustre poète ne voulait pas entraîner son pays dans de chimériques aventures, mais il tenait à ne pas le laisser s'endormir dans une sécurité trompeuse, de peur que le réveil ne fût la Russie à Gonstantinople et l'Angleterre en Egypte.
Le lendemain, la Chambre, après un résumé saisis-
sant de la question par M. Jouffroy, accorda au mim's- Juillet i83ft. tère, par 287 voix contre 26, les dix millions qu'il de- l-e vote mandait, en lui traçant, en quelque sorte, la ligne de chambres sm conduite à suivre pour devenir, selon l'expression même la question du rapporteur, le plus glorieux cabinet qui eût administré les affaires du pays depuis 1830. Cette ligne de conduite, c'était de protéger à la fois Constantinople et l'Egypte, en ne permettant à personne de s'agrandir en Orient. A quelques jours de là, le 19 juillet, la Chambre haute, par 105 voix contre 2, ratifiait, sans discussion, le vote de la Chambre élective.
Au moment où le parlement français se prononçait i-a iiottc pour le statu quo en Orient, Méhémet-Ali voyait se Méin-met-Ali. compléter la victoire de Nézib, que l'intervention française avait empêché son fils de poursuivre, par la trahison du capitan Achmet Fevzi-Pacha, commandant des forces navales de la Turquie. Le 14 juillet, la flotte ottomane entrait dans le port d'Alexandrie et venait se ranger sous les ordres du pacha d'Egypte. Servi parla fortune, Méhémet-Ali refusa de se rendre aux conseils des consuls étrangers l'engageant à renvoyer au jeune sultan, Abdul-Medjid, les vaisseaux que l'on venait de lui livrer. Il semblait dès lors maître des destinées de la Turquie. Le divan consterné se montra disposé à toutes les concessions. Au pacha d'Egypte, il accordait tout : l'hérédité et la pleine souveraineté de la Svrie.
Cette solution, fort acceptable pour la France, ne pou- intervention vait convenir à l'Angleterre. Au reste, le maréchal Soult, ^® l'Europe
, , • Il 1 VI entre la
a la première nouvelle des événements, comme s il eût Turquie et tenu à prévenir les désirs de cette dernière, s'empressait l'Egypt*^d'écrire à notre chargé d'affaires à Londres que ce qu'il y avait de plus pressé c'était de contenir l'ambition de la Russie et d'engager la Porte à ne rien conclure avec le vice-roi sans l'intervention des grandes puissances européennes. Déjà celles-ci s'étaient mises d'accord, et.
Août 1839.
Le budget de
Les exigences
de lord Palmerston.
90 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1839.
conformément à leurs insiructions, le 27 juillet, les ambassadeurs de France, de Russie, d'Autriche, d'Angleterre et de Prusse à Constantinople prièrent la Sublime Porte de ne rien décider avec l'Egypte en dehors du concours des cinq grandes puissances européennes.
Le czar se montra médiocrement satisfait de cet arrangement, dont l'Angleterre était ravie, et qui, au fond, était à la fois dirigé contre lui et contre Méhémet-Ali. Les pourparlers diplomatiques continuèrent pendant que les Chambres poursuivaient les discussions relatives au budget de 1840, dont le chiffre s'élevait, en dépenses, à la somme de 1,099,913,487 francs, et en recettes, à celle de 1,115,765,222 francs, d'où résultait un excédant d'une quinzaine de millions, ce qui impliquait une situation financière assez prospère. Dans ces chiffres, il est vrai, ne figuraient pas, en prévision, les crédits extraordinaires et supplémentaires ; mais ces crédits, relativement modérés jusque-là, ne présentaient encore rien d'inquiétant pour l'avenir. Toutefois, on entendit à la Chambre des pairs, dans la séance du 5 août, le vicomte Dubouchage protester vivement contre l'invention des crédits extraordinaires. Il n'aurait voulu qu'un seul et unique budget. Sages paroles qu'emportera le vent, et qui n'empêcheront pas les crédits extraordinaires de monter d'année en année, de façon à rendre absolument fictif l'équilibre de nos budgets. La loi de finances termina la session des Chambres, dont, le 6 août, une ordonnance royale prononça la clôture.
Un calme profond régnait à l'intérieur, mais la longueur des pourparlers relatifs à la question d'Orient ne laissait pas que de jeter une certaine inquiétude dans les esprits au sujet de nos relations extérieures. Les dispositions peu bienveillantes de lord Palmerston à l'égard de la France n'étaient un mystère pour personne. Dès les premiers jours du mois d'août, le ministre des
affaires étrangères du gouvernement britannique avait proposé au ministère français d'exiger, de gré ou de force, du pacha d'Egypte la restitution de la flotte ottomane. Le maréchal Soult se refusa à agir si brutalement envers un de nos alliés, refus dont lord Palmerston se montra profondément blessé.
Le ministre anglais se tourna alors du côté de la Russie, toujours assez mal disposée pour le gouvernement de Louis-Philippe, et où nos derniers débats sur les affaires d'Orient avaient causé une vive irritation. Le czar Nicolas, heureux d'une circonstance qui semblait devoir affaiblir l'alliance anglo-française, répondit avec empressement aux avances de lord Palmerston. Volontiers il eût abandonné l'Egypte à l'Angleterre, à la condition que celle-ci lui livrât Constantinople.
Jusque-là les conférences où se débattaient les affaires d'Orient s'étaient tenues à Vienne, sous la direction de M. de Metternich. Les intérêts français y avaient été suffisamment ménagés, grâce en partie à l'extrême modération de notre ambassadeur, M. de Saint-Aulaire, qui déplorait l'ambition de Méhémet-Ali et estimait que la cause de ce dernier ne valait pas que la France risquât de se brouiller avec les autres puissances européennes. Le roi Louis-Philippe pensait, là-dessus, comme son ambassadeur; toutefois, il ne se dissimulait pas qu'en faisant au vice-roi d'Egypte des conditions trop rigoureuses, on exposait l'Europe à une conflagration générale.
Le théâtre des conférences se trouva tout à coup changé. Le czar Nicolas envoya, dans le courant de septembre, un homme de confiance à lui, M. de Brunnow, pour y traiter directement avec l'Angleterre des affaires d'Orient, acquiesçant d'avance à toutes les mesures qu'elle jugerait utiles. 11 renonçait même au protectorat exclusif que le traité d'Unkiar-Skélessi lui donnait sur
Août 1839.
Septembbe
Les
propositions
de la Russie
à Londres.
Septembre
Hautain défi de la France.
Ce que voulait
le ministère
du 12 mai.
92 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1839-
la Turquie et consentait à le partager avec les autres puissances. Il demandait néanmoins que la Russie pût seule envoyer ses soldats et sa Hotte dans la mer de Marmara, si Constantinople venait à être attaquée par Mélïémet-Ali, sauf à agir au nom de l'Europe. Le czar voulait bien accepter le concours de la France; cependant, il eût beaucoup mieux aimé la bannir du concert européen.
Informé parle général Sébastian!, notre ambassadeur à Londres, des dispositions de la Russie, le gouvernement français, justement froissé, laissa échapper un cri de menace. '< Jamais, écrivit le maréchal Soult au général Sébastiani, à la date du 26 septembre, jamais une escadre étrangère ne paraîtra devant Constantinople sans que la nôtre s'y montre aussitôt. »
Moins intraitables que lord Palmerston, les autres membres du cabinet anglais comprirent qu'il pouvait être dangereux de pousser la France à bout. Quelquesuns même préféraient l'alliance française à celle de la Russie. Lord Palmerston dut, fort à contre-cœur, demander à M. de Brunnow que les flottes alliées pussent également pénétrer dans les Dardanelles si les vaisseaux russes y étaient amenés par la marche d'Ibrahim, et l'envoyé russe retourna à Saint-Pétersbourg pour y chercher des instructions.
C'était déjà une satisfaction donnée à la France. Le ministère du. 12 mai, enhardi, ne s'en tint pas là. Pour affirmer la haute protection dont il entendait couvrir le pacha d'Egypte, il remplaça notre ambassadeur à Constantinople, l'amiral Roussin, qui s'était montré peu favorable au vice-roi, par M. de Pontois. Enfin, vers la fin de septembre, il fit connaître hautement les conditions auxquelles il entendait résoudre la question d'Orient. Méhémet-Ali aurait en toute souveraineté, à titre héréditaire, l'Egypte, la Syrie, l'Arabie, et, à titre
Septembre
viager, l'île de Candie. C'était une exigence à laquelle évidemment les autres puissances ne souscriraient pas.
Notre ambassadeur, il est vrai, le général Sébastiani, interprète de la pensée personnelle du roi, se montra, sans l'assentiment des ministres responsables de sa gestion, disposé à certaines concessions. Il proposa, notamment, le partage de la Syrie en deux portions égales, dont l'une aurait été attribuée au sultan, l'autre au pacha d'Egypte. A cette proposition, lord Palmerston répondit en offrant de reconnaître au vice-roi son indépendance absolue et la possession héréditaire du pachalick d'Acre, moins la ville de ce nom. Encore exigea-t-il la coopération active de la France dans les mesures de rigueur qui seraient prises contre Méliémet-Ali, en cas de refus de sa part.
On était arrivé aux premiers jours d'octobre. Le gou- Octobre i83'J vernement français, jugeant insuffisante la concession de l'Angleterre, crut devoir, imprudemment peut-être, repousser les propositions du ministre anglais. Transmis par notre ambassadeur, le général Sébastiani, à lord Palmerston, ce refus amena de la part de ce dernier une sorte de déclaration hautaine au nom du cabinet britannique. « La concession d'une partie du pachalik d'Acre, dit-il sèchement, est retirée. » Et ce fut tout. A toutes les raisons que lui exposa notre ambassadeur, il se contenta de répondre par un silence glacial. L'alliance anglo-française semblait singulièrement compromise. Ainsi, de par le droit monarchique, et pour deux ou trois bourgardes de plus ou de moins à concéder au vice-roi d'Egypte, il allait dépendre du bon plaisir de quelques ministres de troubler la paix de l'Europe et d'y rouvrir l'ère sanglante des combats. Et si ce n'est pas la guerre qui sortira de leurs délibérations, ce sera, comme on va le voir, l'isolement de la France. .^ '^l'.^'"®
' ^ situation en
Pendant que l'on continuait à négocier à Londres, à Afrique.
Situation faite à la France.
Octobre 1839.
Les menées
d'Abd-
el-Kader.
94 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1839.
Saint-Pétersbourg et à Vienne, au sujet des affaires d'Orient, notre armée d'Afrique avait à lutter contre des soulèvements continuels. Depuis la prise de Constantine jusqu'au mois d'octobre 1839, l'état de guerre proprement dit avait cessé en Algérie. Mais, dans l'intervalle, nous avions dû user de représailles contre les agressions partielles de certaines tribus insoumises dans la province de Constantine. En même temps, Abd-el-Kader, mettant à profit les avantages et l'influence considérables que lui avait donnés le traité de la ïafna, préparait contre nous la guerre sainte de l'indépendance. Tout en envoyant des présents au roi Louis-Philippe, selon l'usage oriental, il cherchait à se faire des partisans et des alliés en dehors des territoires qui lui avaient été concédés par son traité. Divers indices semblaient rendre imminente une rupture avec celui qu'on appelait le sultan algérien.
Abd-el-Kader était de petite taille; il avait la figure longue, les joues creuses et un teint pâle, que faisait ressortir une barbe noire assez fournie. Ses grands yeux noirs exerçaient une sorte de fascination ; sa voix, dont l'ampleur contrastait avec l'exiguité de sa taille, était celle du commandement ; rarement prestige avait été égal au sien parmi les tribus arabes, et l'on pouvait attribuer à sa redoutable influence les difficultés qui surgissaient à toute heure au sein de notre colonie. Il encourageait, par exemple, les brigandages dont la plaine de la Métidja était le théâtre, favorisait la désertion des indigènes enrôlés sous nos drapeaux, fomentait les agitations de la province de Constantine, excitait secrètement à la révolte contre nous, et s'opposait ouvertement à la circulation des grains et des denrées nécessaires à l'alimentation de nos troupes. C'était une hostilité latente, mais non moins pernicieuse à nos intérêts qu'une guerre déclarée.
Au reste, en vue d'une prochaine rupture avec la Octobrf 1839. France, l'émir avait établi, à une quinzaine de lieues de ses frontières, une ceinture de places fortes destinées à lui servir de refuge pour le cas où nous viendrions à occuper celles de ces villes qui se trouvaient le plus rapprochées de nous.
On devait commencer, aumois de mai, certaines opéra- Expédition tions militaires pour compléter notre occupation dans la Fer*^^
province de Constantine et y comprimer les tentatives insurrectionnelles de quelques tribus. Suspendues pendant les fortes chaleurs de l'été, ces opérations furent reprises au commencement de l'automne. Une expédition fut résolue, ayant pour but de reconnaître toute la partie de la province de Constantine qui s'étend jusqu'au Biban ou Portes de Fer, et du Biban jusqu'à l'Ouad-Kaddara. Cette expédition allait emprunter de la présence du prince héritier une importance tout exceptionnelle.
Pour la seconde fois, le duc d'Orléans venait s'asso- Le duc cier aux travaux et, aux périls de nos soldats d'Afrique. Afrique'" Débarqué à Alger le 27 septembre 1839, il était arrivé à Philippeville le 8 octobre. Il en repartit le surlendemain, et, le 11, il fit son entrée à Constantine, où tous les Khalifahs et Scheiks de la province s'étaient portés à sa rencontre. Quelques jours après, il partit pour Milah, où se trouvait réuni un corps d'expédition comprenant des troupes de toutes armes. Le corps expéditionnaire fut partagé en deux divisions commandées, l'une par le duc d'Orléans, l'autre par le général Gaibois, sous la direction suprême du gouverneur général. Ces deux divisions marchèrent de conserve jusqu'à Sétif, se portèrent ensemble vers Sidi-Mbarek, et se séparèrent après avoir traversé le territoire des Beni-Bou- Kethon et des Beni-Abbas. Celle du général Galbois demeura dans la province de Constantine; l'autre, forte d'environ trois mille hommes, se dirigea vers les Portes
96 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, ainnée 1839.
Octobre 1839. de Fer, ayant à sa tète le duc d'Orléans et le maréchal Valée. Elle y arriva le 28 octobre. Ces Portes de Fer étaient un défilé redoutable que ni les Romains ni les Turcs n'avaient jamais franchi. Nos soldats s y précipitèrent en chantant, au son des musiques militaires, et, après un passage pénible, qui ne dura pas moins de trois heures et demie, ils allèrent bivouaquer à deux lieues de là sur les bords de l'Ouad-Biban. Les tribus habitant ces régions tentèrent vainement de s'opposer à leur marche en avant. Le 1" novembre, la colonne expéditionnaire franchit l'Ouad-Kaddara, et put se réunir aux troupes de la division d'Alger, qui étaient campées sur ce point. Le lendemain, elle fit une sorte d'entrée triomphale dans Alger, où l'armée et la population la saluèrent de leurs acclamations enthousiastes. Ce triomphe avait été facile, car le duc d'Orléans et le maréchal Valée n'avaient guère rencontré de résistance sur leur route ; il n'en produisit par moins un excellent effet moral. Les jours difficiles, d'ailleurs, n'allaient pas tarder à paraître, et l'on devait s'y attendre. Dans la dernière expédition, en effet, à la fin d'octobre, on avait saisi sur un Arabe des lettres d'Abd-el-Kader où il provoquait à la guerre contre les Français, que le sultan de l'Algérie se flattait de chasser bientôt de l'Afrique. Les troupes françaises étaient à peine rentrées dans leurs cantonnements que la province d'Alger fut plus que jamais en proie aux incursions des tribus hostiles. On vit les Hadjouths ravager impunément, durant quelque temps, le territoire de nos alliés. Le commandant Raphcl, du 24" de ligne, trouva la mort en voulant les châtier. Quelques rudes leçons ne les découragèrent pas. Vers le milieu de novembre, ils attaquèrent, au centre même de la Métidja, les paisibles populations de Boufarik, et les Arabes se répandirent en tirailleurs autour des camps de Blidah.
Novembre
lucursious
Arabes dans
la province
d'Alijer.
AN.NÉE I83y. IJIIÂPITRE ONZIÈME. , 97
Le 20 novembre 1839, trois mille d'entre enx, ayant à Novembre leur tète les beys de Milianah et de Médéah, passèrent la ^^^ "
Chiffa, et surprirent un convoi d'une trentaine de Français, commandés par le sous-lieutenant Colmer. Cette poignée de braves se défendit avec un courage héroïque. Tous périrent, après avoir vendu chèrement leurs vies, tous à l'exception d'un seul, l'officier Gallet, qu'on releva respirant encore : il était frappé de seize coups de feu et de yatagan, et il survécut malgré ses horribles blessures. Le lendemain, deux compagnies du 24'' de ligne, sous la conduite du commandant Gallemand, et un peleton du 1"'' de chasseurs d'Afrique, étaient assaillis par une multitude furieuse, en se portant au secours d'un détachement d'une cinquantaine d'hommes envoyés dans la direction de Blidah. Ils eurent toutes les peines du monde à rentrer au camp de l'Ouad-el-Aley, dont la garnison mutilée perdit dans cette affaire plus de cent hommes, qui, pour la plupart, eurent la tète coupée.
Ces hostilités n'ayant été précédées d'aucune déclaration de guerre, nos colons avaient été surpris sans défense. En quelques jours, leurs établissements, fondés à grand'peine depuis plusieurs années, furent dévastés entièrement et devinrent la proie des flammes. La province était à feu et à sang quand Abd-el-Kader se décida à avertir le gouverneur général que tous les Musulmans avaient pris la résolution de recommencer la guerre sainte.
A la nouvelle de ce soulèvement, d'énergiques me- décembre 18:J'j.
sures furent prises pour comprimer les rebelles et punir L'armée
leurs brigandages. On résolut de porter à soixante mille d'Afrique
rGoforccG.
hommes l'effectif de l'armée d'Afrique. Tandis quen
France l'administration de la guerre apportait la plus grande célérité possible à expédier les renforts nécessaires en hommes et en chevaux, les troupes de la diA i- II. ";
IllSTOlKE DU RliUNE DE LOUIS-PIIILIPPE. .^^M■.\i 1830.
Dkcejibre 183'J.
Défaite
d'Abd-el-
Kader.
Ld France isolée.
sion d'Alger se multipliaient pour combattre et disperser les rebelles. Presque tous les jours du mois de décembre l'ureni signalés par des rencontres où les Arabes essuyèrent des pertes cruelles. Le 14 et le 15, les troupes régulières de l'émir, renforcées d'un grand nombre de Kabyles, lurent taillées en pièces dans les environs de Blidah.
La proA'ince d'Orau ne l'ut pas épargnée ; sur les collines situées entre Mostaganem et Mazagran, apparurent tout à coup plus de trois mille Arabes, qui se retirèrent devant l'attitude résolue de la garnison de ce dernier village. Ils y reviendront bientôt plus nombreux, comme pour donner lieu à l'un des plus brillants laits d'armes de noti'e armée d'Afrique.
L'année linil d'ailleurs par un succès éclatant pour nos soldats. Dans la journée du .31 décembre, l'infanterie régulière d'Abd-el-Kader, renforcée d'une nombreuse cavalerie, avait pris position dans le ravin de l'Ouad-elivebir. Vigoureusement attaquée par le 2'' léger, le li" de ligne et le 1"' de cbasseurs, elle fut mise en complète déroute, et se dispersa dans tous les sens, abandonnant, avec une grande quantité d'armes, plus de trois cents morts sur le terrain. C'était le prélude des victoires qui, l'année suivante, devaient illustrer notre armée.
Tandis que le prince royal obtenait un véritable succès dans sa tournée militaire en Algérie, et que nos soldats y soutenaient brillamment l'honneur du drapeau français, nous éprouvions en Europe une sorte d'échec diplomatique. M. de Brunnow avait fait admettre par le cabinet de Saint-Pétersbourg les propositions de lord Palmersttjii contraires aux prétentions du ministère français, qui persistait à réclamer pour Méhémet-Ali l'hérédité de l'Egypte et de la Syrie. La Russie concéda même l'entrée momentanée des flottes alliées dans les eaux de CiOnstantinople. Peu importait au czar Nicolas si, à ce prix, il pouvait
DU
enti-etenii' la division que la question d'Orient avait fait naître entre la France et l'Angleterre. Toujours mal disposé à l'égard de la monarchie de Juillet, il semblait avoir juré de détacher tout à fait le gouvernement britannique de l'alliance française.
Le maréchal Soult, faisant en quelque sorte contre fortune bon cœur, eut l'air de se montrer satisfait des concessions (le la Russie, et, par une dépêche en date du 9 décembre, il fit savoir au ministère anglais qu'elles permettaient un nouvel examen de la question. Mais, il n'y avait pas à se le dissimuler, elles étaient absolument dirigées contre la politique française. Le but de la Russie était de nous isoler, et elle y parvint. La Prusse et l'xiutriclie, celle-ci malgré les efï'orts de notre ambassadeur à Vienne, M. de Saint-Aulaire, pour la retenir dans nos intérêts, s'empressèrent d'entrer dans la ligue formée contre la France. On ne tardera pas à voir se produire les etTets de cette nouvelle coalition.
Telle était la situation, lorsque, le 23 décembre 1839, s'ouvrit la session parlementaire de 1840. Le discours de la couronne fut assez terne. Sur la question d'Orient, il se borna à déclarer que la politique du gouvernement serait d'assurer la conservation et l'intégrité de l'empire ottoman, dont l'existence était nécessaire au maintien de la paix générale. Faisant ensuite allusion aux troubles récents dont l'i^lgérie avait été le théâtre, il garantissait le développement progressif de la prospérité dont la France entendait doter une terre qu'elle ne quitterait plus. C'était comme une réponse anticipée à ceux qui persistaient à réclamer l'abandon de notre colonie. Enlin, en terminant, le roi se plaisait à féliciter la France de ses heureux progrès dans une carrière de civilisation et de liberté légale que quelques passions turbulentes et insatiables, disait-il, travaillaient encore à interrompre. Hais il comptait sur le concours loyal des (Chambres
Décembre
Ouverture de la session.
Janvier 1840.
Discussion de
l'ailresse à la
Chambre des
pairs.
100 HISTOmE DU RÈGNIi DE LOUIS-PUlLlin^E. an.née 1840.
pour rendre ces passions impuissantes et faire disparaître les derniers vestij^es des désordres passés.
Le ministère, né de l'insurrection dont le discours royal venait de rappeler le souvenir , n'avait pas à redouter d'opposition bien sérieuse dans la discussion de l'adresse. Cependant, à la Chambre des pairs, où la discussion s'ouvrit le 8 janvier 1840, le comte d'AUon-Shée se révéla comme orateur d'opposition en critiquant ce qu'il y avait de peu parlementaire dans un minisLcre créé par l'émeute, et le duc de Noailles traita de déplorable la politique du cabinet dans la question d'Orient. Co n'était pas sur le Rhin, mais en Orient, que, selon lui, la France devait réclamer des avantages. Et, pour cela, il fallait s'allier, non à l'Angleterre, mais à la Russie. L'orateur légitimiste rappelait les bonnes dispositions de cette dernière, sous la Restauration, pour faire rendre à la France ses frontières rhénanes. Mais la monarchie de Juillet aurait-elle retrouvé ces bonnes dispositions? (•était douteux selon lui; seulement, à l'en croire, elle aurait pu s'en passer. Dix-sept voix seulement, contre cent vingt-neuf, s'élevèrent contre le projet d'adresse, dont la rédaction était entièrement favorable au ministère.
Le succès du cabinet ne fut pas moindre à la Chambre des députés, où M. Sauzet venait d'être nommé président contre M. Odilon Barrot, qui avait réuni quatrevingt-quatorze sutTrages. Commencée le 10 janvier, la discussion du projet d'adresse dura près d'une semaine. Les critiques, d'ailleurs, ne furent pas épargnées aux ministres du 12 mai. On leur reprocha surtout de n'avoir rien fait. Sur ce point, M. Duvergier de Hauranne fut d'accord avec M. Odilon Barrot, son allié de la dernière coalition.
Au cours de cette discussion, et pour la première fois, le la réforme fut poséc nettement, à la tribune législative, la question de la réforme électorale. Les bénéhciaires de la révolu-
L'adressc à la
Chambre des
députés.
La question
ANNÉiî 1840. CHAPITRE ONZIÈME. 101
lion de Jiiillel, en se contentant d'ajouter quelques mil- Janvier 1840. liers de citoyens au corps électoral de la Restauration, avaient commis une laute énorme. Ce n'était vraiment pas la peine d'avoir détruit une monarchie pour arriver à un si piètre résultat. Voilà ce qui se disait de toutes parts. Pour M. Odilon Barrot, cette réforme s'imposait comme une nécessité. Seulement, dans quelle mesure entendait-il la faire ? il ne le disait pas . L'opposition dynastique ne la comprenait pas comme le parti radical ni comme une certaine fraction du parti légitimiste, qui allait jusqu'au suffrage universel. Le x fit consensii popidi, secriaitM. de Genoude dans la Gazette de France, espérant, par là, fairela conquête des forces populaires. Plus modeste, M. Odilon Barrot se contentait, sans le dire, de l'adjonction des capacités. Cette réforme, il la voulait faire dans le calme, dans le silence des passions, par la seule force des convictions, et sans rien précipiter.
Mais le pays aurait-il la même patience ? Non, répondait le ministre de l'instruction publique, M. Villemain. Il lui paraissait souverainement périlleux de remuer l'immense question de la réforme électorale, en s'imaginant qu'on pourrait l'arrêter à son gré. « Ces questions-là sont brûlantes, dangereuses ; les remuer sans avoir l'intention de les résoudre promptement, c'est une imprudence politique. » Assurément, M. Villemain témoignait là d'une grande clairvoyance. Combien il eût été habile de sa part d'engager le gouvernement de Louis-Philippe à prendre les devants, à proposer lui-même, dans la plus large mesure possible, cette réforme si juste, si nécessaire, et à donner ainsi satisfaction à l'une des plus légitimes revendications du pays. Il est des cas où un peu d'audace est la meilleure des politiques ; cette heureuse audace, la monarchie de Juillet ne sut pas l'avoir.
Quoi qu'il en soit, la question était posée, et, suivant Manifestation la propre expression de M. Villemain, il était difficile de réformiste.
HISTOIRE D[l RÈGNE DE LOIMS-PIIILIPPE. annke 1840.
Janvier 1840.
La question d'Orient et M. de Lamartine.
rétoulîer désormais. Noirs la verrons agiter profondément et sans cesse les huit dernières années du règne. Déjà les manifestations commençaient. Le 12 janvier 1840, trois cents gardes nationaux en uniforme se rendirent che/; quelques-uns des députés connus comme d'ardents partisans de la réforme. MM. Laffitte et François Arago reçurent leur visite. « Il m'est doux de vous revoir dans cette maison, qui fut le quartier général de la révolution de Juillet, s'écria M. Laffitte, en répondant aux doléances du capitaine Vallée, de la 4" légion. Faite par le peuple et pour le peuple, cette révolution n'a pas encore porté ses fruits. Elle imposait des devoirs, elle proclamait des droits ; ces devoirs, vous les avez loyalement remplis, ces droits, ils ne sont pas encore reconnus. En demandant la réforme électorale, Messieurs, vous vous montrez fidèles à l'esprit de la révolution de Juillet. » Rien de plus juste que ces paroles de M. Laffitte. Maintenant, les gardes nationaux qui s'étaient livrés à cette manifestation étaientils restés dans la légalité? Le maréchal Gérard, commandant supérieur des gardes nationales de la Seine, ne le crut pas ; il leur infligea un blâme public dans un ordre du jour en date du 14 janvier. Mais le branle était donné; les manifestations devaient se renouveler, d'année en année, et devenir de plus en plus audacieuses jusqu'au jour où elles finiront par emporter la monarchie.
La question d'Orient tint également une grande place dans la discussion. M. de Lamartine s'y fit fort remarquer en attaquant résolument, sur ce point, la politique ministérielle. Constituer l'hérédité de la dynastie de Méhémet- Ali, qu'il traita d'aventurier heureux, lui paraissait une façon de déclarera l'Angleterre une guerre sourde d'un siècle en Orient. Et qu'y gagnerait la France? un siècle d'anéantissement de commerce, de collisions ruineuses^ d'or et de sang perdus, de flottes anéanties. Tout cela pour aboutir à réunir contre elle, dans une cause com-
mime, des puissances dont les intérêts contraires de- .Ianvirr WiO. vraicnt lui amener des alliés en Orient et des amis en Occident. M. de Lamartine faisait allusion ici à la ligue dont nous avons parlf- plus haut, et qui venait de nous isoler de nouveau en Europe. « Eli 1 ne vous apercevezvous pas, secria-t-il, que vous rivez ainsi vous-mêmes ces traites étoutTants de 1815, où vous deviez préparer une brèche à tout prix, et que toute la prévoyance des hommes d'État doit tendre à hriser ou à élargir... » L'illustre poète ne pensait pas, comme d'étranges publicistes français de nos jours, qu'il y a du bon dans ces odieux traités de 181o, qui ont consacré l'abaissement et la mutilation de la France. Sa parole cbaude et colorée fit une impression profonde sur la Chambre; mais son idée de partager l'empire ottoman entre les grandes puissances du Nord, sauf à indemniser la France sur le Rhin, ne pouvait y rencontrer beaucoup de faveur.
Tout autre fut l'effet produit par la parole de M. Thiers. L'intervention Cet ardent promoteur de la coalition s'était réservé jus- ^'^ ' ^^^^' que-là; il n'avait pas ouvert la bouche sur la politique intérieure du cabinet. Ce n'était pourtant un mystère pour personne qu'il convoitait la place du maréchal Soûl t. Les affaires d'Orient lui fournirent l'occasion de critiquer vivement la politique étrangère du ministère, et son discours, très substantiel, fut généralement regardé comme un discours ministre. Sans être absolument liostile à Mébémet Ali, il se montra partisan résolu de l'alliance anglaise, et il reprocha vertement aux ministres de l'avoir compromise par leur maladresse. Ahiis il y avait là, il l'espérait du moins, plus de malentendus que d'hostilités. « Avec l'Angleterre, dit-il, nous ne sommes pas obligés de cacher notre drapeau. » Selon lui, c'était la révolution modérée qui gouvernait la France et l'Angleterre. Entre ces deux puissances, une lutte d'intérêts lui paraissait désormais aussi impossible
104 HISTOIRE DU RKGNE DE LOl'IS-PIIILIPPE. annke 1840.
Janvier 1840. quuiie lutte de principes. Et l'Angleterre lui semblait avoir un tel besoin de notre grandeur, que si elle avait encore à faire les traités de 1815, elle les voudrait autrement, assurait-il. M. Thiers se faisait, naïvement ou non, de singulières illusions sur le désintéressement de l'Angleterre. Il est vrai qu'il lui abandonnait complaisamment l'empire des mers. Ecoutez-le : « La France « s'est éclairée sur sa véritable grandeur. Qui songe '< aujourd'hui parmi nous à des possessions lointaines?... '< C'est que l'esprit de la France a changé, c'est que " tout le monde sent que notre grandeur véritable est <' sur le continent. »
Sans doute, il y avait dans ces paroles beaucoup de vérité. Le génie de la France nest pas daller chercher au loin les éléments de puissance et de prospérité qu'elle a sur ses propres froutières. Mais ce n'était pas une raison pour abandonner si gratuitement à l'Angleterre tous les rivages du monde. On trouva que M. Thiers était peutêtre allé un peu loin. Ses paroles n'en eurent pas moins dans le pays un profond retentissement. Il promettait, * avec tant d'assurance, de lui rendre aussi son enthou-
siasme de 1830 ! « Je promets de le lui rendre aussi grand, aussi beau, aussi unanime, mais à une condition : ayez un grand intérêt patriotique, un grand motif d'honneur national, et vous verrez, quelles que soient les fautes du gouvernement, reparaître le bel enthousiasme des premiers jours de notre Révolution. » C'était poser carrément sa candidature au ministère. Nous ne tarderons pas à voir comment M. Thiers s'y prendra pour réveiller l'enthousiasme de 1830, quand il occupera de nouveau ce pouvoir dont il escomptait déjà l'héritage. LaJresse Son discours ne comportait pas de sanction immé-
diate. Le projet d'adresse de la commission, qui approuvait pleinement la politique ministérielle, fut adopté, le 1.5 janvier, par 212 voix contre 43. C'était un triomphe
remise au roi.
La seconde catégorie des
accusés du 13 mai devant
la cour des pairs.
ANNÉE 1840. CHAPITRE ONZIÈME. lOo
pour le cabinet. Le roi le prit ainsi ; et, lorsque, le Janvier 1840. lendemain, il reçut, des mains du président Sauzet, l'adresse des députés, il lui dit, avec une sorte d'affection : « Votre loyale et patriotique adhésion m'est un nouveau gage de l'appui que mon gouverjiement trouvera en vous pour les vrais intérêts du pays, inséparables des droits et de l'ascendant légal de l'autorité. » Personne ne prévoyait encore, si ce n'est peut-être M. Thiers, la chute jnochaine du cabinet du 12 mai.
La Chambre des pairs retentissait alors des derniers échos de cette insurrection. La Chambre haute s'était érigée de nouveau en cour de justice pour juger les accusés de la seconde catégorie. Ils étaient au nombre de trente, tous fort obscurs, àl'exception d'Auguste Blanqui, célèbre déjà dans le monde des conspirateurs, et qui n'avait pu être arrêté que le 14 octobre précédent, au moment où il venait de prendre place sur l'impériale d'une diligence pour se rendre en Suisse. Il était signalé comme l'un des trois chefs de l'insurrection ; c'était donc sur lui que pesaient les principales charges.
Les débats ne présentèrent, d'ailleurs, rien de remarquable, Blanqui ayant refusé de répondre, et ses coaccusés s'étant bornés à nier toute participation aux faits insurrectionnels. Le premier fut condamné à mort; les autres, à des peines variant entre quinze ans de détention et quelques années de prison. Deux des accusés seulement, les nommés Moulines et Huard, eurent la chance d'être acquittés. La peine de mort, à laquelle avait été condamné Blanqui, fut commuée en détention perpétuelle avec beaucoup plus de facilité que ne l'avait été la peine d'Armand Barbés; ce qui ne manqua pas de produire un certain étonnement (1).
(1) Transféré au Mont Saint-Michel, où déjà se trouvaient Barbés et Martin Bernard, Blanqui en sortit malade, au bout de quatre ans, et l'ut conduit au pénitencier de Tours. La révolution de 1848 le trouva
HISTOIRE DU REGNE DE LOUIS-PHILIPPE, an^ke ii
Janvier 1840. Eli donnant, par le vote de l'adresse, une majorité M. Guizot considérable aux ministres du 12 mai, la Chambre parut
amitassadeur approuver complètement leur attitude dans la question
à Londres. d'Orient. Aussi le maréchal Soult s'empressa-t-il de faire savoir au cabinet de Londres que les conditions que lord Palmerston voulait imposer au vice-roi d'Egypte semblaient au gouvernement français dangereuses et impraticables. Le ministère alla plus loin. Mécontent du général Sébastiani, notre ambassadeur, qui représentait la politique personnelle du roi plutôt que celle de ses ministres, il résolut de le remplacer par M. Guizot. Louis-
KÉVRiEn 1840. Philippe hésitait à nommer cet Apre et ardent promoteur de la coalition, qui, pour battre en brèche le ministère de M. Mole, n'avait pas craint de faire campagne avec ses adversaires politiques les plus déclarés et de porter des coups terribles à ses anciens amis. Il finit toutefois par céder ; la nomination de M. Guizot fut enregistrée le o février 1840. Les ministres du 12 mai s'imaginèrent que, par son caractère et son talent, M. Guizot ferait aisément obstacle à la quadruple alliance qui se formait contre nous; ils se trompaient. On ne tardera pas à voir combien, à tous les points de vue, devait être peu heureuse la mission du nouvel ambassadeur.
Mais déjà l'existence du cabinet dont le maréchal Soult était le chef se trouvait sérieusement menacée.
La dotaiion Dans les derniers jours du mois de janvier, le président
du duc de j^ conseil avait solennellement annoncé à la Chambre JNemours.
le mariage du duc de Nemours, second tils du roi, avec
libre. Un jour, la Revue rélrospective publia une note adressée au ministre de l'intérieur, le 22 octobre 1839, et contenant des détails circonstanciés sur l'organisation des sociétés secrètes, et quelques indications sur les événements du 12 mai. Selon Barbés, Blanqui pouvait seul connaître ces détails, et il l'accusa d'être l'auteur de ce rapport, auquel il attribua la grâce dont son complice de mai avait bénéflcié. On verra plus tard que Blanqui ne se lava jamais complètement de cette accusation.
la princesse Victoire de Saxe-Coboiirg Gotha. En même kévrieu isio. temps, il avait déposé un projet de loi portant demande d'une rente annuelle de r)00,000 francs pour le prince, d'une rente de 300,000 francs, à titre de douaire en faveur de la princesse, si elle venait à perdre son mari, et enfin d'une autre somme de 500,000 francs pour frais de mariage et d'établissement.
On n'a pas oublié le mauvais accueil fait trois années auparavant à une proposition d'apanage au profit du duc de Nemours, ni les orages au milieu desquels elle avait sombré. Ce n'était pas de bon augure pour la nouvelle demande. Le souvenir amer d'un premier refus n'arrèla pas Louis-Philippe. Il crut pouvoir obtenir à titre de dotation pécuniaire ce qu'on n'avait pas voulu accorder sous forme d'apanage, et les ministres du 12 mai, malgré leurs velléités d'indépendance, ne surent pas résister aux désirs du père de famille.
Le formidable soulèvement d'opinion au(|uel donna lieu ce malencontreux projet de loi put les édifier sur leur imprudence. Aux termes de la loi du 4 mars 1832, les dotations des fils puînés du roi étaient à la charge de l'Etat, mais seulement en cas d'insuffisance du domaine privé. Toute la question était là. Si Louis-Philippe, en montant sur le trône, avait réuni ses biens à la couronne, il n'y aurait pas eu de difficulté, et l'on eût été mal venu à lui marchander une dot pour ses enfants ; mais il leur avait abandonné la nue propriété de tous ses biens, qui étaient considérables, et l'on s'étonnait, à bon droit, qu'il insistât encore pour enrichir les siens aux dépens de la nation. Il y eut d'un bout du pays à l'autre un toile général. Passe encore, disait-on, pour le prince héritier de la couronne. Mais pourquoi une dotation au duc de Nemours? Après lui, viendrait le prince de Nouveau Joinville, puis le duc d'Aumale, puis le duc de Mont- P^'"pii'etde pensier. IH. de Lormenin, reprenant sa plume aceree, menin.
108 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUlS-PlllLIPPE. annke 18'j(i.
Février 1840. publia les Questiojis scaiidaleusei^ (V un jacobin au sujet d'une dotation, pamphlet terrible, où l'éminent publiciste dépensa tous ses trésors d'invective et dïronic. Profonde fut sur les classes moyennes l'impression de cette brochure amère. Personne ne soupçonnait encore, sous le jacobin de 1830, le futur conseiller d'État impérial. Et quand même! A Paris et dans une foule de grandes villes, des protestations se couvrirent de signatures, et furent présentées à la Chambre le 20 février, jour oîi s'ouvrit la discussion de ce projet de loi, condamné d'avance par l'opinion.
Cependant la commission chargée de l'examiner, en proposa l'adoption, se fondant sur l'insuffisance des revenus du domaine privé d'après les chiffres que l'on avait fait passer sous ses yeux. Mais, dit un membre de la commission, M. Lherbette, nous n'avons pas vu les pièces à l'appui. Le ministre, M. Duchâtel, s'opposa énergiquement à l'impression des documents réclamée par un membre. On devait en croire le gouvernement sur parole.
Nombre d'orateurs, parmi lesquels MM. Desmousseaux de Givré, Martin ( de Strasbourg), Corne, Taschereau, Aumont-Tliiéville, Durand (de Romorantin), Auguste Portalis, Carnot, s'étaient fait inscrire pour parler contre le projet; mais, au dernier moment, on s'était décidé à l'immoler sans phrase, et tous renoncèrent à la parole, tous, à l'exception d'un seul, M. Couturier, qui tint à motiver son vote. « Je voterai contre le projet, dit-il, et contre tous les amendements conservateurs de son principe, parce qu'il est utile au trône, au prince et au pays qu'il ne reste rien d'une demande que le pays a mal reçue, et qu'on ne rendrait pas plus nationale en la réduisant à des proportions qu'on ne peut admettre. » Puis, après une rectification de M. Laffitte sur le revenu insuffisant auquel on avait évalué la forêt de Breteuil
AMSÉE isio. i:iiAi>ri"Hfc; onzièml;. 1U9
qu'il avait vendue au roi quelques années auparavant, Fiîvkier i840. on vota au scrutin secret, à la demande de vingt membres, sur la question de savoir s'il serait passé à la discussion des articles. Il y avait 423 votants ; tout le monde vota. Il y eut 226 boules noires contre 200 blanches, soit une majorité de 26 voix contre le passage à la discussion.
Il n'était pas possible de repousser le projet de loi Rejet du projet d'une façon plus injurieuse. C'était moins le ministère ^'^ ^°'que Louis-Pliilippe lui-même qui se trouvait atteint, car on n'ignorait pas avec quelle obstination il avait insisté auprès de ses ministres pour la présentation de ce projet de loi. Fut-ce par haine de la royauté, par ambition du pouvoir ou par peur de la presse, comme le prétendait un journal officieux de l'époque (1), que la Chambre vota contre la dotation du duc de Nemours ? Nullement ; et l'accusation était puérile. Mais un grand nombre de ces députés, nommés par des électeurs censitaires, avaient encore le souci des intérêts financiers du pays. Il ne leur paraissait pas que la monarchie de Juillet dût avoir la splendeur de celle de Louis XIV ou de Louis XV. Est-ce que Louis-Philippe lui-même n'avait pas promis la royauté à bon marché? Ils furent logiques en repoussant la dotation, et ils ne firent qu'écouter la grande voix du pays. Averti par l'accueil qu'avait précédemment reçu la loi d'apanage, Louis-Philippe aurait dû montrer plus de réserve, de prudence et de discrétion, et il n'eut qu'à s'en prendre à lui si, selon l'énergique expression de l'amiral Duperré, le boulet dont fut atteint le ministère alla se loger dans le bois de la couronne.
Les ministres du 12 mai ne s'en sentirent pas moins Démission frappés à mort, et, le soir même du 20 février, ils remirent leur démission entre les mains du roi. Cette retraite du
(1) Le JourncU des Débals.
des miuistres.
110 lUSTOlHE DU RÈGNE DE LOUlS-PUlLlPPE. an.mje 1840.
Fpvrikr i8io. ministère, cétait le triomphe de la gauche dynastique, c'est-à-dire du centre gauche, dont M. Thiers, depuis qu'il avait quitté le pouvoir, était devenu le chef. Ce fut donc à lui que Louis-Philippe confia le soin de former uji nouveau cabinet, malgré ses préventions personnelles contre l'homme qui avait été l'agent le plus actif de la coalition. Mais, avant de dire les difficultés auxquelles se heurta M. Thiers, il convient de retracer rapidement un fait d'amies, dont on se plut peut-être à exagérer quelque peu l'importance, mais qui n'en éclaira pas moins d'un reflet glorieux les derniers jours du ministère du maréchal Soult.
On a vu plus haut les résultats fâcheux de l'imprudent traité de la Tafna. A la voix d'Abd-el-Kader, les Arabes s'étaient levés en masse contre la domination française. La défaite des Kalifahs de Médéah et de Milianah, dans les derniers jours de l'année précédente, n avait pas découragé l'émir. Déjà, l'on sen souvient, quelques milliers d'Arabes avaient fait une tentative infructueuse contre Mostaganem, petite ville de la province d'Oran.
Brillant l'ait Au commencement du mois de février 184U, ils revind'aniie? de vent, au nombre de plus de douze mille combattants, sous la conduite de Mustapha Ben-Tami, un des lieutenants d'Abd-el-Kader, avec l'intention de s'emparer de la ville d'Oran. Mais il fallait d'abord emporter de vive force les positions de Mostaganem et de Mazagran, qui en étaient comme les postes avancés. Le village de Mazagran, bâti sur un coteau, en face de la petite ville de Matimore, dont il était séparé par un ravin, avait été abandonné de ses habitants depuis la reprise des hostilités. Il était occupé par 123 hommes de la 10" compagnie des chasseurs d'Afrique, ayant à leur tète le capitaine Lelièvre. Retranchée derrière des murs en pierres sèches, cette faible garnison n'avait pour se défendre
ANNÉE 1840. CHAPITRE ONZIÈME. Ul
qu'une pièce de campagne, quarante mille cartouches et février isio. un baril de poudre ; mais elle était animée d'un courage indomptable, et décidée à mourir tout entière pour la patrie plutôt que de se rendre.
Dans la matinée du 2 février, des nuées d'Arabes, ca\ aliers et fantassins, vinrent se loger au pied de Mazagran, et commencèrent une attaque furieuse, tandis que leur artillerie, placée en face, à cinq ou six cents mètres, sur un coteau, battait les murailles du village. Quatre jours durant, le combat continua, à peine interrompu, la nuit, par quelques heures de trêve. Accueillis à bout portant par des fusillades bien nourries, chaque fois qu'ils essayaient de donner l'assaut, les assaillants éprouvèrent d'effroyables pertes, et la pièce de campagne, avec laquelle la petite garnison tirait à mitraille, lit dans leurs rangs des trouées sanglantes. La garnison de Mostaganem, ayant à sa tète le commandant Du Barrait, opéra plusieurs sorties pour essayer de dégager les défenseurs de Mazagran; mais elle ne put s'éloigner de Mostaganem dans la crainte d'être coupée. Elle n'en fit pas moins une diversion heureuse en infligeant aux Arabes des pertes sérieuses. Enfin, le 6 au matin, ceux-ci ayant donné un dernier et inutile assaut, prirent le parti de se retirer pendant la nuit. Ils avaient perdu près de six cents hommes. Le nombre considérable de leurs morts attestait l'acharnement qu'ils avaient apporté dans l'attaque. Les pertes de notre côté avaient été insignifiantes. Cette défense de Mazagran, si glorieuse pour nos armes, apparut comme un épisode des luttes épiques de la République ou de l'Empire. Le capitaine Lelièvre devint commandant; le lieutenant-colonel Du Barrail, fut fait colonel. Douze croix delà Légion d'honneur furent accordées aux garnisons de Mazagran et de Mostaganem, et la 10" compagnie du 1''' bataillon des chasseurs d'Afrique obtint le droit de conserver dans ses rangs le drapeau
Mars 1840.
Formation du
ministère du
1'" mars.
iM. Thiers et les fonds secrets.
112 HISTOIRE UU RÈGNE DE LOUIS-PIIILIPPE. .\NiNÉE 1840.
déchiqueté qui avait flotté sur les murs de Mazagran (1). Ce l'ut au milieu des chants de victoire que fut formé le m^iistère dont le Moniteur annonça la formation le 1" mars. M. Thiers était appelé aux affaires étrangères avec la présidence du conseil; M. de Rémusat, à l'intérieur ; M. Pelet (de la Lozère) aux finances ; M. Vivien, àla justice; M. Cousin, à l'instruction publique; le général (le Cubières, à la guerre ; l'amiral Roussin, à la marine ; M. Jaubert, aux travaux publics, et M. Gouin, à l'agriculture et au commerce. C'était un ministère centre gauche, c'est-à-dire indécis, incolore, sans principes bien arrêtés, où s'était fourvoyé un doctrinaire ardent, le comte Jaubert. Il ne pouvait donc plaire ni aux conservateurs purs, ni aux 221 restés fidèles à M. Mole, que la coalition avait renversé, ni aux radicaux, qui ne pardonnaient pas à M. Thiers les constantes variations de sa vie publique et les lois de septembre. Louis-Philippe l'avait accepté sans enthousiasme, presque comme contraint et forcé, et se félicitant peut-être d'avance de le voir succomber prochainement sous les assauts qu'on n'allait pas manquer de diriger contre lui.
M. Thiers remontait au pouvoir sans avoir derrière lui une majorité constituée ; mais il comptait sur son habileté, et aussi sur la séduction qu'exerce fatalement le pouvoir, pour s'en créer une suffisante dès ses premières explications. Pour terrain de discussion, il choisit la question brûlante des fonds secrets, où d'habitude les
(1) Nous avons donné, d'après les bulletins officiels publiés àl'époquc, ce récit de l'épisode de Mazagran, sans nous laisser aller aux exagérations des chroniqueurs du temps. Depuis, certains écrivains se son plu à ravaler ce brillant fait d'armes. Nous croyons être resté dans la juste mesure. La réalité indiscutable, c'est qu'une poignée de Français, retranchés derrière de mauvaises murailles, ont forcé des milliers d'assaillants à battre eu retraite. Il nous semble que ce n'est pas là un fait d'armes ei dédaigner, et qu'il est d'un patriotisme douteux de tourner en dérision les braves qui l'ont accompli.
orateurs de l'opposition se donnaient largement carrière Mars 1840. pour battre en brèche le gouvernement. Sa récente campagne avec les députés de gauche lui permettait d'espérer qu'il les amènerait à lui sur une question peu d'accord avec leurs principes, et il se flattait que les conservateurs lui pardonneraient ses trois années d'opposition eu égard aux gages éclatants donnés par lui à la réaction. Il s'efforça, du reste, de satisfaire les uns et les autres, en nommant, par exemple, au poste de sous-secrétaire d'Etat au ministère du commerce, M. Billault, un des jeunes membres les plus ardents de l'opposition, et en confirmant M. Guizot dans son ambassade de Londres. Maintenant y eut-il, comme on l'a prétendu, une véritable traite de députés? Les journaux plus ou moins satiriques de l'époque ne se sont pas fait faute de le crier. Et, tout en faisant la part de l'exagération, il n'est pas téméraire de supposer que M. Thiers ne se montra pas avare de promesses pour recruter des partisans.
Le 11 mars, son collaborateur le plus dévoué, M. de Rémusat, ministre de l'intérieur, présenta un projet de loi portant demande d'un crédit extraordinaire d'un million pour dépenses secrètes, nécessaires au maintien de la tranquillité publique. En manière de précautions oratoires, le ministre déclara bien haut, comme l'avait fait son prédécesseur du 12 mai, qu'il n'y aurait plus de presse subventionnée. La commission, nommée pour examiner le projet de loi, en proposa l'adoption, mais à une seule voix de majorité. Il y avait cinq ministériels et quatre opposants, dont M. de Lamartine. Les conservateurs ne désespéraient donc pas de l'emporter ; aussi tenaient-ils en réserve un ministère tout près pour remplacer celui de Thiers.
C'était une véritable bataille à livrer. M. Thiers s'y jeta à corps perdu, cherchant, pour ramener les dissidents, à expliquer que son ministère était un ministère II. 8
Mars 1840.
L'opposition de M. de Lamartine.
114 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1840.
de transaction. Aux conservateurs, il promettait le maintien des lois de septembre avec une définition nouvelle de l'attentat; aux hommes de progrès, il laissait entrevoir, dans un avenir plus ou moins éloigné, la réforme électorale. Puis, il se proclamait le plus humble des enfants de la Révolution. Si, après 1830, il était entré dans les rangs du parti conservateur, c'était parce qu'il avait cru l'ordre menacé. Plus tard, il s'en était séparé pour se rejeter dans l'opposition. Mais il pouvait dire aux uns et aux autres : je suis des vôtres. « J'ai vu, messieurs, tous les esprits tendre au même but; j'ai vu qu'il n'y avait personne de prédestiné pour l'ordre ou pour le désordre ; qu'il n'y avait que des amis du pays; et si vous voulez placer entre eux ce triste mot d'exclusion, il portera malheur à qui voudra le prononcer. »
La transaction se ferait-elle sur ce long discours du président du conseil, où, avec une habileté peut-être contestable, tous les principes étaient sacrifiés à la passion du pouvoir? M. Desmousseaux de Givré, un des 221, ne le crut pas, et il la repoussa au nom même des principes, jugeant inacceptables les conditions de M. Thiers.
Un légitimiste ardent, M. Béchard, la repoussa également, pour sa part, en reprochant au ministre de ne s'expliquer franchement ni sur la réforme électorale, ni sur les lois de septembre. Il revendiquait, au nom de son parti, la liberté religieuse, la liberté de l'enseignement, la cessation du despotisme administratif, la diminution des dépenses publiques, et une amnistie plus complète, toutes choses que son parti s'était bien gardé d'accorder lorsqu'il était au pouvoir; mais il ne les attendait pas non plus du nouveau cabinet, qui était, à ses yeux, non pas un ministère de transaction, mais un ministère de transition. L'épigramme parut bien près de se réaliser.
M. de Lamartine parut ensuite, et il attaqua le cabinet avec une élévation d'idées et une magnificence de lan-
gage qui n'ôtaient rien à la rudesse des coups qu'il lui Mars i840. porta. M. de Lamartine était alors un conservateur endurci, mais un conservateur indépendant, et c'était en soldat des idées conservatrices qu'il venait d'entrer dans le camp de l'opposition. De ses premières impressions légitimistes, il avait gardé la haine des souvenirs révolutionnaires. Il séparait avec soin les idées de progrès et de liberté, dont il se déclarait le partisan convaincu, de celles de la Révolution. Il n'avait pas encore trouvé son chemin de Damas, et il ne se doutait guère qu'à quelques années de là, en écrivant l'histoire des Girondins, il ferait l'apothéose de cette même Révolution.
Il reprocha donc au chef du cabinet de faire appel aux passions révolutionnaires ; de se donner comme un fils des révolutions, né de leurs entrailles. « Vous aimez à secouer devant le peuple ces mots sonores, ces vieux drapeaux, pour l'animer et l'appeler à vous. Le mot révolution dans votre bouche, c'est, permettez-moi de le dire, le morceau de drap rouge qu'on secoue devant le taureau pour l'exciter. » Et ce n'était pas seulement cela qui les divisait; M. de Lamartine faisait encore à M. Thiers un reproche sanglant de sa passion féroce pour le pouvoir. « Il y a autre chose en vous ; il y a, non un principe, mais une passion inquiète, jalouse, insatiable, que rien ne peut calmer, qui ne veut rien partager... Il y a la passion de gouverner, de gouverner seul, de gouverner toujours, de gouverner avec la majorité, de gouverner avec la minorité, comme aujourd'hui; de gouverner avec et contre tous; régner seul, régner toujours, régner à tout prix. » Il était impossible, il faut le dire, de présenter du président du conseil une peinture plus saisissante et plus vraie.
M. de Lamartine continuait sa véhémente apostrophe en demandant ironiquement à M. Thiers d'oii il venait. « D'où sortez-vous? Du sein de nos adversaires politi-
116 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1840.
Mars 1840. ques. Quels sont vos appuis? Nos adversaires politiques. )) Et l'on venait lui demander s'il avait confiance daiiiS la force et la stabilité, dans la puissance d'agir du chef d'un cabinet qui tendait une main à la gauche, en l'invitant à le soutenir contre la droite, et une main à la droite, en l'appelant à le défendre contre les prétentions de la gauche. « Si j'ai confiance, s'écria-t-il, si j'ai foi, si j'ai espérance pour la couronne, pour nous, pour le pays, pour l'ordre, pour la liberté, pour quoi que ce soit de vrai, de sincère, de profitable, de patriotique, moi le dire? Non, jamais!... Non, le pays ne nous a pas envoyés pour jeter le mensonge dans cette urne de la vérité... » Cette vive apostrophe, rehaussée de toutes les splendeurs de l'éloquence, produisit sur la Chambre un effet considérable, dont M. Odilon Barrot essaya vainement d'affaiblir la portée. Mis en cause indirectement par les attaques de l'orateur contre la politique de la gauche, il s'efforça de justifier l'appui que son parti prétait au ministère par un sentiment d'amour profond pour son pays; et, en même temps, il rendit hommage à la franchise des explications du président du conseil. Mais cette intervention du chef de la gauche eut pour effet de détacher du cabinet quelques-uns de ces conservateurs auxquels M. Thiers avait fait appel, et sa victoire paraissait fort incertaine.
AI. Cousin aux Le ministère lui-même n'était pas sans inquiétude sur sa propre existence. Dans la seconde journée de la discussion, M. Cousin courut aux Tuileries faire part au roi de ses craintes et de celles de ses collègues. Il n'y avait rien là d'ailleurs qui pût affecter Louis-Philippe; le ministre ne l'ignorait pas. Ce qui était une défaite pour le ministère lui paraissait une victoire pour le roi. — « Votre Majesté l'emporte, lui dit-il; je pense que le vote sera contre nous. » — A quoi le roi se contenta de répondre, avec beaucoup de philosophie: « Vraiment!
Tuileries.
Eh bien! je reprendrai Soult. » Il voulut bien seulement, par courtoisie, faire l'éloge de quelques-uns des ministres dont on venait lui annoncer prématurément la chute. Mais M. Cousin s'était effrayé trop vite. Un très habile discours de M. de Rémusat sauva la situation, en ramenant un certain nombre d'esprits flottants et irrésolus. Avec un art infini, le ministre s'attacha à établir la corrélation étroite existant entre les idées libérales et les instincts révolutionnaires, dont M. de Lamartine s'était efforcé de faire un épouvantail. « Youdrait-on nous persuader, dit-il, que les idées libérales fassent leur chemin dans ce monde sans que les événements les aident à triompher? Les révolutions, Messieurs, c'est l'avènement des idées libérales. C'est presque toujours par les révolutions qu'elles prévalent et se fondent. Il ne faut pas avoir, comme l'honorable membre, un amour platonique pour les idées libérales qui les sépare des révolutions, c'està-dire du souvenir des hommes et des événements qui les ont fait triompher. Il faut respecter ces révolutions dans leur principe. Il faut aimer ces révolutions dans leur ensemble, en détestant leurs erreurs, leurs crimes^ leurs excès; mais il ne faut pas craindre de présenter au monde le drapeau d'une révolution comme la nôtre. Non, il n'est pas vrai que ce drapeau fasse peur. Et à qui ferait-il peur, si ce n'est aux ennemis de la France? » C'étaient là de belles et sages paroles, et auxquelles nous ne saurions trop applaudir nous tous qui, en admirant profondément la Révolution et ceux qui sont morts pour elle, ne nous croyons pas tenus de l'aimer dans ses fautes, dans ses erreurs et dans ses excès. On peut les expliquer par les circonstances terribles au milieu desquelles ils se sont produits, par des nécessités fatales, par les mauvais exemples des temps monarchiques ; les approuver, jamais !
On entendit ensuite Berryer, le puissant orateur légi-
Mars 1840.
Les idées libérales et les instincts révolutionnaires.
Mars 1840.
MM. Berryer
et Garnier-
Pagès.
U8 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1840.
timiste, battre en brèche le ministère au nom des principes mêmes de cette Révolution, lui reprochant de ne pas savoir tirer parti des forces vives qu'elle avait mises entrf? ses mains pour donner à la France la puissance nouvelle sur laquelle elle était en droit de compter, en compensation de la force qui lui avait été ôtée. Cette force, indiquée en termes quelque peu énigmatiques, c'était la légitimité. Malgré son habileté consommée, le président du conseil témoigna d'un certain embarras dans sa réponse au chef reconnu de la droite. Il parla de la Providence, seule maîtresse de l'avenir et des destinées du pays. Pour lui, il avait été homme d'ordre quand l'ordre avait été menacé; homme de liberté, quand la liberté était compromise. « Si je fléchis, ce ne sera pas monîcœur, ce ne sera pas l'énergie de ma volonté; ce sera mon esprit. » C'étaient là des mots bien creux. Enfin il promit d'être à la fois ministre de la couronne et ministre indépendant. Un ministre se croit toujours indépendant.
Le lendemain, il eut à subir une nouvelle attaque, venant d'un tout autre côté. Représentant du parti républicain, M. Garnier-Pagès accabla le président du conseil de ses sarcasmes, le raillant sur sa prétention d'être le fils de la révolution de Juillet, alors qu'il en avait sacrifié tous les principes- Le discours de M. Garnier- Pagès, en enveloppant dans ses railleries la fraction dont M. Odilon Barrot était le chef, contribua peut-être à rallier à M. Thiers la plupart des députés de la gauche. Un amendement de M. Dangeville, tendant à réduire de cent mille francs le chiffre des fonds secrets, fut repoussé à une imposante majorité. La partie était gagnée pour M. Thiers; 246 voix contre 160 adoptèrent le projet de loi dans son ensemble. La gauche presque toute entière avait abdiqué entre les mains du président du conseil sur cette question des fonds secrets, contre
laquelle elle se gendarmait si fort d'habitude. Les Mars i840. opposants comprenaient quelques radicaux et tous les conservateurs endurcis. Le cabinet du 1" mars n'en avait pas moins obtenu une majorité de cent voix. Cette majorité lui resterait-elle fidèle? Les principaux personnages politiques de l'époque en doutaient beaucoup, et déjà ils se disposaient à chercher un successeur au président du conseil. Chose singulière! c'était l'ancienne opposition dynastique qui faisait la force du nouveau ministère, et c'était contre elle que M. Thiers s'était prononcé en ajournant la réforme électorale, et en promettant aux conservateurs le maintien des lois de septembre.
Lorsque, dans le courant d'avril, la discussion des fonds ^^rh. 1840. secrets vint devant la Chambre des pairs, M. Thiers, en ^^\ ^^^'^^
■*■ secrets oevâr
acceptant, comme l'expression exacte des vues et des sen- la Chambre timents du ministère, le rapport ultra-conservateur du '^^^ P*^''^duc de Broglie, inclina encore plus vers la droite. Il eut beau répondre à M. Bourdeau, lui demandant si le rapport du duc de Broglie avait oui ou non exprimé sa pensée, que sa pensée ne pouvait être fidèlement exprimée que par lui-même, il n'en est pas moins vrai que, dans un discours de plus d'une heure, il se garda bien de démentir les déclarations du duc, qui impliquaient formellement la politique conservatrice du cabinet. Le noble pair était allé jusqu'à dire que le rejet de la dotation avait été un événement imprévu, dont le ministère n'avait point à répondre. M. Thiers se garda bien de protester. Or, personne n'ignorait la part qu'il avait eue à ce rejet. Grâce à son attitude humble, douteuse et effacée, il obtint une nouvelle victoire à la Chambre des pairs. Les fonds secrets y furent adoptés, dans la séance du 16 avril, par 143 voix contre 53. C'était une majorité plus considérable, relativement, que celle de la Chambre des députés.
120 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1840.
vRiL 1840. Quelques jours après, surgit une autre question, non * Réinmv ^^^ moins embarrassante pour un ministère de gauche. Nous avons, à diverses reprises, signalé l'abus monstrueux de la présence des fonctionnaires publics dans les Chambres de la Restauration et de la monarchie de Juillet. Presque toujours la majorité ministérielle y était faite de ces fonctionnaires. Plusieurs fois déjà on avait vivement réclamé contre cet abus. Un député de la gauche, M. Gauguier, avait proposé de restreindre le nombre des députés fonctionnaires et de suspendre leurs traitements, et certains ministres, suivant une expression devenue célèbre, avaient bien voulu reconnaître qu'il y avait quelque chose à faire. Mais on n'avait rien fait encore.
Un député de l'opinion conservatrice, M. de Rémilly, présenta tout à coup une proposition tendant également à restreindre le nombre des députés fonctionnaires et à suspendre pour eux tout avancement. C'était un coup porté à la gauche, dont se composait alors la majorité ministérielle, mais qui n'en devait pas moins atteindre la masse des conservateurs. Aussi l'organe attitré de ces derniers, le Journal des Débats, poussa-t-il un véritable cri d'alarme ; il voyait déjà la Chambre des députés privée des lumières que lui apportaient les fonctionnaires publics.
Sans doute les fonctionnaires peuvent rendre des services dans une Chambre ; mais la dépendance où ils sont tenus à l'égard du gouvernement les rend à bon droit suspects. De plus, il leur est matériellement impossible d'exercer à la fois leurs fonctions et leur mandat législatif. Enfin, n'est-il pas souverainement illogique de confier le soin de contrôler les actes et la gestion du pouvoir à des députés qui, comme fonctionnaires, sont ses très humbles subordonnés? Cette triple considération suffit à expliquer la nécessité de les bannir du parlement. Il en devrait être ainsi dans tous les pavs bien organi-
ses. Depuis la Restauration, les membres de l'opposition n'avaient jamais manqué de réclamer cette réforme, et la proposition Gauguier aurait été adoptée depuis longtemps, au lieu d'être systématiquement repoussée, si la gauche avait eu la majorité dans les Chambres.
On pouvait croire que M. Thiers accepterait avec empressement une proposition si conforme aux vœux constants du parti sur lequel il s'appuyait présentement ; il n'en fut rien. S'il n'osa pas la combattre ouvertement, il se retrancha derrière des moyens dilatoires indignes d'un homme d'Etat. Lorsque vint, dans les bureaux, la discussion de savoir s'il serait donné lecture de cette proposition, il prétendit, tout en la reconnaissant indispensable, qu'elle était impossible pour cette année. C'est l'éternelle fm de non recevoir opposée au progrès par le préjugé. La réforme électorale, la réforme parlementaire ? choses excellentes, avoue M. Thiers ; seulement, il les ajourne indéfiniment. La réforme électorale n'aura pas plus de succès devant M. Guizot.
Malgré l'opposition mal dissimulée du président du conseil, huit bureaux, sur neuf, autorisèrent la lecture de la proposition, et, le 24 avril, la Chambre eut à se prononcer sur sa prise en considération. Elle la vota à une grande majorité, en dépit de la résistance de quelques fonctionnaires de marque. Comment! on voulait empêcher M. Dupin d'être à la fois procureur général à la cour de cassation et député ! Il n'en revenait pas. La proposition lui semblait une attaque personnelle, indigne de la Chambre, une atteinte grave portée à l'honneur des députés fonctionnaires. C'était là un médiocre argument, et nullement justifié d'ailleurs. Plus sérieux était celui qu'il trouvait dans la diminution que le vote de la proposition apporterait au nombre des éligibles. Mais il était si simple de faire à la fois la réforme parlementaire et la réforme électorale ! Et puis, n'était-il pas loi-
AvRiL 1840.
Lapropositiou
est prise. en
considération.
Ajournement
d la proposition.
122 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1840.
Avril 1840. siblc aux fonctionnaires députés d'opter entre leurs fonctions et leur mandat législatif? Seulement, tous les gros bénéficiaires de la révolution de Juillet n'entendaient rien'abandonner des avantages qu'ils en avaient retirés. Aussi s'efîorça-t-on de rendre illusoires les conséquences de la prise en considération, à laquelle le ministère avait eu la sagesse de ne pas s'opposer. Néanmoins, l'un de ses membres, M. Jaubert, lorsqu'il s'agit de nommer la commission chargée d'examiner le projet de loi, eut l'imprudence d'adresser à certains conservateurs une lettre confidentielle les invitant à se rendre avec exactitude dans leurs bureaux, s'ils voulaient enterrer la proposition Rémilly. Cette lettre confidentielle, immédiatement livrée à la publicité, souleva dans la presse une immense clameur. La commission nommée n'en conclut pas moins à l'adoption du projet de loi ; mais, lorsqu'un peu plus tard, il s'agit de fixer la date de la discussion, le ministère parvint à faire ajourner cette discussion après le budget des recettes. La proposition était, suivant l'expression de M. Jaubert, bel et bien enterrée, dans la Chambre du moins ; car elle devait faire son chemin en dehors du parlement, et nous ne tarderons pas à voir le pays s'en faire une terrible machine de guerre contre la monarchie de Juillet.
Un des premiers actes des ministres du l"mars, après leur victoire dans l'affaire des fonds secrets, fut de proposer de nouveau à la Chambre la conversion de la rente, depuis si longtemps pendante. Déjà votée, en 1836 et en 1838, par la Chambre élective, elle avait été comme systématiquement repoussée par la Chambre des pairs. On savait le roi hostile à la mesure. Cela n'avait pas empêché le ministère du 12 mai de reproduire le projet, et celui du 1" mars n'hésita pas à le soutenir, convaincu qu'il était de sa légalité et de son utilité.
La discussion s'ouvrit le 20 avril. Il serait trop long
Encore la
conversion de
la rente.
de suivre les divers orateurs financiers de la Chambre dans leur examen du double mode de conversion, soit en rentes nouvelles de 4 1/2, soit en rentes de 3 p. 100, laissé au choix des rentiers, si mieux ils n'aimaient être remboursés à raison de cent francs par chaque titre de rente de 5 francs. Le second mode avait l'inconvénient d'accroître d'une manière sensible le capital de la dette. Il fut vigoureusement battu en brèche par M. Garnier- Pagès, qui fit preuve, dans cette discussion, d'autant d'habileté oratoire que de science économique. Sous l'impression de ce discours, la Chambre Vota, à une immense majorité, la conversion de la rente de 5 p. 100 en 4 1/2 au pair. C'était déjà une économie annuelle d'une douzaine de millions pour le Trésor ; mais il y avait mieux. L'abaissement de l'intérêt devait nécessairement profiter aux affaires, donner au commerce et à l'industrie un nouvel essor, et cela suffisait à justifier la mesure. On pouvait donc espérer qu'elle serait favorablement accueillie à la Chambre des pairs. Ce fut le contraire qui arriva.
Présentée à la Chambre haute dans les derniers jours de mai, la conversion y fut attaquée avec une sorte de passion par MM. Mérilhou et Persil, qui, d'accord avec le rapporteur, le comte Roy, contestaient à l'Etat le droit de rembourser les rentiers. Faiblement défendue par le président du conseil, le projet de loi fut repoussé par 101 voix contre 46, malgré tous les efforts de MM. d' Argent et d'Audifl'red. La Chambre des pairs semblait avoir beaucoup plus tenu, en cette circonstance, à complaire aux sentiments bien connus du roi qu'à donner satisfaction aux grands intérêts du commerce et de l'industrie.
Une autre question, d'ordre à peu près identique, agitait en même temps le monde de la finance. Le privilège de la Banque de France, établi par les lois du 24 germinal an XI et du 11 avril 1806, n'avait plus que trois
Avril, 1840.
Mai 1840.
Rejet de la
conversion à
la Chambre
haute.
Prolongation
du privilège
de la Banque.
124 HISTOIRE DU RÉGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1840.
Mai 1840. années à courir. Au lieu d'un établissement national de crédit au profit de tous, le Consulat n'avait constitué qu'une sorte de monopole exclusif, aux mains de quelques' banquiers puissants, et dont le haut commerce pouvait seul profiter.
Mais, depuis, les transactions commerciales et industrielles s'étaient singulièrement élargies. Une institution de crédit fondée en 1803 sous le patronage de l'Etat répondait-elle à tous les besoins du commerce et de l'industrie en 1840 ? Evidemment non. Si on lui conservait le monopole, n'était-il pas nécessaire de modifier ses statuts de telle sorte qu'elle donnât satisfaction à l'intérêt général? Et fallait-il laisser exclusivement entre les mains de quelques capitalistes privilégiés la formidable puissance d'un crédit garanti par le gouvernement? Pas un économiste sérieux n'eût osé le soutenir.
Malheureusement pour le petit commerce et la moyenne industrie, la monarchie de Juillet s'imaginait avoir dans les gros barons de la finance ses plus fermes appuis ; et le gouvernement, sous leur pression, se borna à proposer aux Chambres de prolonger de 25 ans le privilège de la banque.
Vainement essaya-t-on d'introduire quelques modifications dans ses statuts. On aurait voulu, par exemple, pour affranchir le commerce d'un intermédiaire inutile et coûteux, qu'elle se contentât de deux signatures au lieu de trois. Les uns demandaient qu'en échange des avantages qui lui étaient concédés, elle fût chargée du recouvrement des impôts, les autres, qu'elle abandonnât à l'Etat le dixième de ses bénéfices. Mais aucune de ces propositions ne fut acceptée. M. Thiers s'obstina dans l'immobilité la plus complète. Il n'y avait qu'à confirmer ce qui était, disait-il, et cela, tout de suite. La Chambre lui donna complètement raison. Le 20 mai, après une discussion de trois jours, malgré les efforts de M. Gar-
AXNÉE 1840. CHAPITRE ONZIÈME. 125
nier Pages, elle vota purement et simplement la proro- Mai i840. gation du privilège de la Banque.
A un mois de là, cette délibération était ratifiée, en moins d'une heure, par la Chambre haute. A peine futil permis d'appeler son attention sur les services publics qu'on était en droit d'exiger de la Banque en compensation du privilège exorbitant dont elle était investie. Voilà ce que M. Thiers appelait un progrès passé et présent.
Ces longues discussions d'affaires et de finances, d'un Les cendres intérêt vital pour les classes moyennes, les laissaient ton- ^^ l'empereur, tefois assez indifférentes. Le mariage du duc de Nemours avec une princesse de Saxe-Cobourg Gotha, célébré à Saint-Cloud, le 27 avril, n'avait eu que le caractère d'une fête de famille, et il avait passé pour ainsi dire inaperçu, malgré le bruit qui s'était fait autour de la dotation vainement sollicitée par le roi, à l'occasion de ce mariage. Une sorte d'ennui pesait sur le pays, suivant une expression récente de M. de Lamartine, lorsque, tout à coup, une proposition inattendue vint secouer sa torpeur et lui causer une indéfinissable émotion.
Le 12 mai 1840, au milieu de longs et laborieux débats sur les sucres, le ministre de l'intérieur, M. de Rémusat, monta à la tribune, et demanda l'allocation d'un crédit d'un million pour la translation en France des restes de l'empereur Napoléon. Cette proposition produisit un effet d'autant plus grand que personne ne s'y attendait, et elle fut accueillie avec un enthousiasme qui dépassa peut-être l'attente de ses auteurs.
Et pourtant ils auraient dû prévoir cet enthousiasme, car, depuis la révolution de 1830, la popularité de l'empereur n'avait fait que grandir. Ses fautes, ses erreurs, ses folies, disparaissaient sous l'éclat rajeuni de sa gloire. On oubliait le mal qu'il avait fait à la France pour ne se souvenir que des splendeurs dont il l'avait entourée. Les peintres et les poètes le célébraient à l'envi,
126 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1840.
Mai 1840. et les historiens le grandissaient démesurément dans l'histoire. Tous les partis hostiles à la royauté le revendiquaient comme un des leurs. Nous avons montré déjà les républicains et les bonapartistes, marchant de conserve la main dans la main, forts de leur origine commune, et saluant dans leur héros la Révolution couronnée. Le lecteur n'a peut-être pas oublié avec quelle piété fervente, le jour de l'enterrement du général Lamarque, ceux-là mêmes qui allaient prendre les armes au nom delà République, avaient fait acte de dévotion au pied de la colonne. Impossible de mieux peindre l'engouement populaire pour l'homme du destin que ne l'a fait le poète Barbier dans ces vers de VIdole :
Et, de ces hauts quartiers où le peuple foisonne,
Paris comme un gai pèlerin, Redescend chaque jour au pied de la colonne
Abaisser son front souverain.
Et là, les bras chargés de palmes éphémères,
Inondant de bouquets de fleurs Ce bronze, que jamais ne regardent les mères,
Ce bronze grandi sous nos pleurs.
En veste d'ouvrier, dans son ivresse folle,
Au son du fifre et du clairon, Paris, d'un pied joyeux, danse la carmagnole
Autour du grand Napoléon.
A diverses reprises déjà, des pétitionnaires avaient réclamé le retour des cendres impériales pour les déposer sous la colonne de la place Vendôme. Une première fois, en octobre 1830, la Chambre avait passé à l'ordre du jour; ce qui avait arraché à Victor Hugo un long cri d'indienation :
Oh! qui t'eût dit alors
Qu'un jour à cet affront il te faudrait descendre. Que trois cents avocats oseraient à ta cendre Chicaner ce tombeau.
Mais le poète ne désespérait pas :
Dors, nous t'irons chercher, ce jour viendra peut-être t
Cette fois le poète était prophète. Mai 840.
Fils du premier chambellan de l'empereur, qui fut plus tard préfet de la Restauration, le comte de Rémusat gardait encore au fond du cœur, comme un souvenir d'enfance et de jeunesse, le culte des gloires impériales. M. Thiers, de son côté, poussait jusqu'à la frénésie la dévotion au génie de Napoléon; c'était à lui que l'on devait le rétablissement de la statue de l'empereur sur le faîte de la colonne Vendôme. Les deux ministres n'eurent pas de peine à se mettre d'accord pour suggérer au roi l'idée de faire revenir en France les restes du captif de Sainte-Hélène.
Notre ambassadeur à Londres, M. Guizot, fut chargé de négocier l'affaire avec le gouvernement anglais. Il ne rencontra, il faut le dire, aucune difficulté de la part du ministère britannique. Lord Palmerston apporta, au contraire, beaucoup d'empressement et une sorte de coquetterie à accorder de bonne grâce l'autorisation demandée. S'il était permis de supposer quelque mauvaise intention chez ce diplomate, dont la bienveillance pour notre pays était fort médiocre, on serait tenté de croire qu'il y mit quelque malice, et qu'il prévoyait, dans ce retour des cendres impériales, une source d'embarras futurs pour le gouvernement de Louis-Philippe.
Le roi, tout d'abord, ne s'était pas montré fort enthousiasmé de l'idée. Il avait eu, au temps du Consulat et de l'Empire, une horreur instinctive de Napoléon. Obéit-il à une pensée généreuse en se décidant à glorifier dans le vaincu de Waterloo l'une des gloires les plus éclatantes de la France? Ou crut-il faire bénéficier sa dynastie de la popularité nouvelle qui n'allait pas manquer de s'attacher au grand nom de l'empereur? Toujours est-il qu'il finit par se rallier de bon cœur au projet de ses ministre. Bien mieux, il confia à son propre fils, le prince de Joinville, le soin de se rendre à l'île de Saint-Hélène
128 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1840.
Mai 1840. pour y recueillir et ramener triomphalement en France
les restes de Napoléon.
La Chambre Le Crédit d'un million, demandé à la Chambre par le
vote le crédit j^ji^istre de l'intérieur, avait pour objet la translation
nécessaire t i-i i • p i i
au retour des aux Invalides, la cérémonie iunebre et la construction
cendres j^ tombeau.
D'unanimes acclamations éclatèrent à la lecture de l'exposé des motifs dont cette demande était précédée. Le ministre souleva notamment une émotion profonde en citant les nobles paroles de l'Angleterre, en réponse aux ouvertures du cabinet des Tuileries : « Le gouvernement de Sa Majesté Britannique espère que la promptitude de sa réponse sera considérée en France comme une preuve de son désir d'effacer jusqu'à la dernière trace de ces animosités nationales qui, pendant la vie de l'empereur, armèrent l'une contre l'autre la France et l'i^ngleterre. Le gouvernement de S. M. B. aimerait à croire que si de pareils sentiments existent encore quelque part, ils seront ensevelis dans le tombeau où les restes de Napoléon vont être déposés. » De telles paroles paraissaient d'un bon augure pour la solution des difficultés qui pouvaient naître encore de la question d'Orient.
L'enthousiasme de la Chambre fut indescriptible; on dut suspendre la séance pour lui permettre de donner un libre cours à ses épanchements. Les applaudissements retentirent frénétiques comme aux jours où, sous ces mêmes voûtes, ils éclataient à l'annonce des victoires de Napoléon. La commission jugea trop mesquin le chiffre du crédit demandé par le ministère, et elle proposa de l'élever à deux millions. Son rapporteur, le maréchal Clausel, trouvant insuffisant, comme hommage à celui qui avait été l'empereur, l'envoi d'un seul navire pour ramener sa précieuse dépouille, réclama l'adjonction de plusieurs bâtiments à la frégate du prince de
ANNÉE 1840. CHAPITRE OiNZlÈME. 129 j
Joiiiville, et, en même temps, il demanda pour celui qu'il Mai 1840. appelait « le héros national » une statue équestre, honneur appartenant, selon lui, aux têtes couronnées. Le gouvernement n'en avait pas tant demandé ; mais le président du conseil s'empressa de s'associer aux propositions de la commission. ';
Il fallut l'intervention d'un membre de la gauche et l
celle d'un simple conservateur pour tempérer un peu l'ardeur napoléonienne des députés. M. Glais-Bizoin pro- j testa contre cette résurrection du culte impérial, et M. de j Lamartine fit entendre de sages et prudentes paroles. Saint-Just, à la Convention, s'était plaint que l'on fît trop j mousser les victoires. « Je ne crois pas qu'il soit bon, dit p M. de Lamartine, de déifier sans cesse la guerre. » Et l'on poursuivait l'apothéose sans réserve du dieu des batailles ! N'était-il pas à craindre que l'on n'affaiblit par là, aux yeux du peuple, « notre monarchie nouvelle, représentative et pacifique », si peu semblable à la monarchie impériale? Tout en approuvant l'hommage rendu à la mémoire du vainqueur de Marengo et d'Austerlitz, il ne voulait pas qu'on l'exagérât au risque d'encoura- i ger les prétendants. La Chambre, redevenue plus calme, I se rendit à cette voix de la raison et du génie, et elle se ' borna à voter la proposition ministérielle. ^
L'enthousiasme parlenientaire avait eu au dehors dé uuc 1
formidables échos. L'explosion des sentiments d'admi- souscription ration pour la mémoire de l'empereur y fut plus vive ' i
encore. Napoléon tombé incarnait toujours, aux yeux .*
des masses, l'honneur national. Aussi ,1e vote restrictif \
de l'Assemblée fut-il accueilli par des cris de colère. On y voyait une injure aux mânes du grand homme. i
Un journal d'opposition, le Courrier français, qui admi- ;
rait surtout dans l'empereur le missionnaire armé de la I
Révolution, se lit l'organe de ces colères, en flétrissant de toute son indignation une majorité qui avait donné '