II
Mai 1840. raison aux détracteurs de Napoléon. Il s'en jjrit surtout aux députés de gauche, fourvoyés dans cette majorité. Quand on était de souche révolutionnaire, on ne pouvait', suivant lui, renier les lois, les batailles et l'administration de l'Empire sans renier sa croyance.
C'était aller un peu loin, mais cela prouvait une fois de plus combien républicanisme et bonapartisme se confondaient à cette époque. Quelques journaux de gauche, le Temps, le Siècle, le Constitutionnel, le Messager, le Commerce, se joignirent au Courrier français, pour demander à une souscription nationale les deux millions refusés par la Chambre. Certains esprits, plus calmes, commencèrent-ils à comprendre le danger qu'il y avait à surexciter dans le pays l'entraînement napoléonien? Il faut le croire, car la souscription était à peine ouverte que M. Odilon Barrot écrivit aux journaux pour la déconseiller, et elle fut abandonnée. C'était évidemment ce qu'il y avait de mieux à faire. Assurément il n'y aurait eu aucun inconvénient à exalter la mémoire de celui qui, en échange de la liberté perdue, avait augmenté d'une si large part le patrimoine de gloire de notre pays, si personne n'eût songé à relever la dynastie de Napoléon. Mais il était loin d'en être ainsi. La récente échaufïourée de Strasbourg aurait dû avertir le gouvernement de Louis-Philippe du danger qu'il y avait à redorer la légende napoléonienne, et, à quel- (|ues semaines delà, une nouvelle équipée bonapartiste devait renouveler la leçon.
M. Arago M. T hier S avait cru, sans doute, par cette question du
et la reforme ^-gtour des ccudres de l'empereur, faire diversion aux électorale. . . i d
préoccupations politiques de 1 époque, couper court,
par exemple, à lagitation réformiste, qui déjà commençait à se compliquer de revendications sociales ; il s'était trompé complètement, et n'avait fait qu'apporter une cause d'agitation de plus.
A^NÉE 1810. CIlAPlTRb; UNZIIÎME. 131
Quelques jours après l'airaire des cendres, un ancien Mai 1840. député de l'opposition, M. de Golbéry, qu'une place de procureur général à la cour de Besançon venait de convertir à la politique ministérielle, faisait un rapport sur un certain nombre de pétitions tendant à la réforme électorale. Les unes réclamaient le suffrage universel ou Textension du droit de vote à tous les gardes nationaux; les autres se contentaient de demander l'adjonction de diverses catégories de citoyens à la liste des électeurs censitaires. Le rapporteur proposa de repousser les premières par l'ordre du jour et de renvoyer les secondes au ministre de l'intérieur.
Les radicaux seuls, en cette circonstance, se firent les avocats passionnés de la souveraineté nationale. Devant cette Chambre de privilégiés, MM. François Arago et Garnier-Pagès démontrèrent avec une irrésistible élo- ([uence la justice du sutTrage universel. Pour M. Thiers, il est vrai, la soviveraineté nationale consistait dans celle du roi et des deux Chambres, exprimant la souveraineté populaire par l'exercice de leurs droits constitutionnels. Il le dit avec son âpreté habituelle. A quoi M. Garnier- Pagès répondit, en substance, que le gouvernement actuel était le gouvernement de 180,000 personnes et non celui du pays.
La (|uestion sociale vint se greffer incidemment sur la réforme électorale. Dans de récents débats au sujet d'une loi sur les sucres, un député radical, M. Gauguier, avait parlé des nombreux ouvriers intéressés à la culture du sucre indigène. Comme des protestations se faisaient entendre : « Chargez-vous de leur donner de l'ouvrage, si vous ne voulez pas qu'on vous en parle, » s'écria-t-il. Alors le président Sauzet: « Nous sommes chargés de faire des lois et non pas de donner du travail aux ouvriers. » Cette parole malheureuse eut au dehors un douloureux retentissement. M. François
134 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1840.
Mai 1840. Arago profita de la discussion de la réforme électorale pour y répondre, et, pour la première fois, la question sociale se trouva posée à la tribune législative.
L'illustre savant parla de la nécessité d'organiser le travail pour remédier aux souffrances de la population manufacturière, et il rappela à la ('hambre que déjà elle avait été implicitement invitée à se prononcer sur les questions sociales, le jour oii elle avait été saisie d'un projet de loi ayant pour objet de régler le travail des enfants dans les manufactures. Cette loi, récemment discutée et votée par la Chambre des pairs, n'était pas encore Aenue en discussion à la Chambre élective. Délégation Celle-ci écouta, d'une oreille un peu distraite, ce mot
"m"7^ f^" d'organisation du travail, qui allait devenir l'expression d'une nouvelle doctrine sociale, et, en appelant de justes et utiles réformes, donner lieu à une foule de combinaisons chimériques et paradoxales. Si le parlement n'y prêta aucune attention, il n'en fut pas de même au dehors. Le mot suffît à faire luire l'espérance au cœur des malheureux et des déshérités, et, dès lors, M. François Arago fut considéré comme leur bienfaiteur.
Le 24 mai, un millier d'ouvriers, appartenant à tous les corps d'états, se rendirent à l'Observatoire, où demeurait M. Arago, pour le remercier d'avoir parlé des souffrances du peuple et de ses vertus, qui jusqu'alors avaient trouvé si peu d'écho dans le parlement. Les classes ouvrières, dirent-ils, offraient leur reconnaissance et leur appui à ceux qui, s'élevant au-dessus des querelles frivoles, auraient le courage d'aborder les questions sociales. M. Arago répondit en quelques paroles émues à la délégation. Il lui promit de ne pas déserter la mission sainte qu'il s'était donnée de défendre chaleureusement les intérêts des classes ouvrières, et il les engagea au calme et à la modération.
Mais la réforme sociale était indissolublement liée à
ANNÉE 1840. CHAPITRE ONZIÈME. i33
la réforme politique, et celle-ci devait primer celle-là. Mai i840. Comment demander à ces représentants des 180,000 privilégiés, dont avait parlé M. Garnier-Pagès, de s'occuper de ces misères qu'ils ne connaissaient que par ouï-dire, sans jamais se trouver en contact avec elle? M. Arago avait commis une injustice involontaire en impliquant, sans distinguer, toute la bourgeoisie française dans cette affaire. Nous avons démontré irréfragablement, dans notre premier volume, que, sous le règne de Louis-Philippe, l'immense majorité de cette bourgeoisie, c'est-àdire la plus grosse partie de ce que Ion appelait les classes moyennes, était tout aussi déshéritée, sous le rapport des droits politiques, que ces classes ouvrières avec lesquelles elle vivait pour ainsi dire côte à côte et en relations constantes. Déshéritées les unes et les autres, il était naturel qu'elles combattissent ensemble pour la revendication de leur droit de cité dans un pays qu'elles servaient également de leur sang et de leur argent.
Alors commença la campagne des banquets réformis- J< '^ l'^'iOtes. Le premier eut lieu le 2 juin 1 840, dans le X" arrondis- ^*^* prennevs sèment, sous la présidence de M. Charles Thomas, direc- réfonnistes. teur du National. Il n'eut pas grande importance. Mais huit jours après il y en eut un autre organisé par lagaide nationale du XIP arrondissement. Là, dans une vaste salle située près de la barrière Montparnasse, se trouvèrent réunis près de huit cents soldats-citoyens en uniforme, une foule de délégués du commerce et de l'industrie, des écoles et des ateliers. Un certain nombre de notabilités politiques, membres du parlement et autres, avaient été conviés. On y remarquait, entre autres, MM. Laffitte, Dupont (de l'Eure), Arago et Martin (de Strasbourg). C'était une sorte de protestation contre l'indifférence avec laquelle la Chambre des députés avait accueilli des pétitions couvertes de deux cent cinquante mille signatures.
134 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, annke 1840-
Juin 1840. <( Des joiirnées comme celle-ci marquent dans la vie
de l'homme et le récompensent du bien qu'il a toujours désiré et tenté, » dit M. Laffîtte, président du comité de la réforme électorale, en répondant au toast porté en son honneur. « C'est un mot profond, Messieurs, que celui de réforme, car seul il implique pour les gouvernements de la force et de la durée. » Et il engagea tous les assistants à ne pas se lasser de demander, avec fermeté et modération, la réalisation d'un progrès que permettait à la France sa vigoureuse nature.
M. François Arago prit aussi la parole, et il ne ménagea pas l'historien premier ministre, qui avait osé soutenir que' les hommes, en leur qualité d'hommes, n'avaient pas de droits. Plus que jamais, après cela, les réformistes devaient serrer leurs rangs. La réforme lui paraissait la clef de tous les progrès. Si l'on voulait am^ liorer le sort des classes ouvrières, détruire le favoritisme, sortir enfin de l'océan d'intrigues, d'égoïsme, d'avidité et de corruption au milieu duquel se débattait le pays, il fallait la réforme. Accueilli par de frénétiques acclamations, son discours fut suivi des cris éclatants de Vive la réforme! L'élan était donné; le mouvement ira s'accentuant de jour en jour, au désespoir des feuilles officieuses, qui, au lieu d'engager la monarchie de Juillet à céder aux légitimes revendications du pays, la pousseront imprudemment dans les voies de la résistance.
Larevue Le 14 juin, avait lieu une revue de la garde nationale.
de la garde j^^^ moment OÙ les légions défilaient devant le roi Louis-
nationale.
Philippe, qui se tenait au centre de la place de la (concorde, retentirent ces mêmes cris de Vive la réforme l poussés par des milliers de voix. Ce n'étaient pas là des cris hostiles à la royauté, mais un avertissement qu'il était temps de donner au pays quelques-unes des améliorations politiques promises par la révolution
abois.
de 1830. Cet avertissement ne devait pas être entendu. ju[x isio.
Au milieu de ce mouvement d'opinion, la Chambre Les
achevait péniblement sa session. Elle essayait alors de d,!°cîie|f|j|^j réparer l'irréparable faute qu'elle avait commise en fer aux livrant à des compagnies privilégiées Findustrie des chemins de fer. Pour avoir voulu spéculer sur leurs actions, à des prix scandaleux, les compagnies étaient tombées dans un discrédit absolu, et les capitaux sérieux fuyaient ces sociétés envahies par l'agiotage. La plupart d'entre elles se trouvaient dans l'impossibilité de continuer leurs travaux. Situation navrante, qui nous constituait en état d'infériorité à l'égard des autres puissances européennes. Tandis que l'Angleterre, la Belgique, l'.VUemagne et la Russie étaient sillonnées de chemins de fer, la France seule végétait dans ses vieilles voies de communication. Elle qui si souvent avait donné aux autres nations l'exemple du progrès, se trouvait la plus arriérée de toutes.
En présence de la situation critique des compagnies, réduites à l'impuissance, il y avait à prendre un parti énergique, celui de prononcer leur déchéance et de remettre entre les mains de l'Etat toutes ces voies nouvelles de communication dont on n'aurait jamais dû le dépouiller. Or ce fut précisément ce que l'on se garda bien de faire. Et pourtant le ministère du 1" mars reconnaissait franchement que l'exécution des chemins de fer par l'Etat était, sous tous les rapports, supérieure à l'exécution par des compagnies. Mais, disait M. Thiers, « nous proposons le système des compagnies, parce que le système de l'exécution par l'Etat ne réussirait pas auprès de la Chambre ». Ainsi cet homme d'État, qui avait déployé tant de verve, de finesse, d'éloc[uence et d'habileté dans la défense de questions contraires au progrès et à la liberté, ne tenta pas un effort pour empêcher le parlement de retomber dans
136 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PIIILIPPE. année 1840.
Juin 1840. l'une des pliis lourdes fautes qu'il eût jamais commises. La discussion sur le projet ministériel, modifié par la commission, s'ouvrit le 9 juin. Nombreux étaient, à la Chambre, les avocats des compagnies. Il importait peu, par exemple, à M. Duchâtel que l'État courût toutes les chances de ruine, pourvu que les compagnies en fussent préservées. Sur le rapport de M. Gustave de Beaumont, qui conseillait de laisser faire librement, d'agir sïl le fallait, d'aider ceux qui avaient la volonté et à qui la force manquait, la Chambre se décida pour un système bâtard, laissant aux compagnies le soin d'exécuter et d'exploiter nos principales lignes de fer, en lui assurant l'aide et le concours de l'Etat, subvention, prêt ou garantie d'intérêt. Ainsi fut consacrée l'immense spoliation qui privait le pays d'une de ses plus précieuses ressources et livrait un grand service public à l'avidité des traitants.
Le bud'^et ^'^ Chambre touchait à la fin de sa session et l'im-
de 1841. mense question du budget n'avait pas encore été abordée. La somme proposée par le gouvernement pour les dépenses montait, en chiffres ronds, à 1,117 millions; celle des recettes la dépassait de 22 millions environ, non compris, il est vrai, les services extraordinaires des travaux publics, pouvant monter à 72 millions.
Ce n'était pas encore un budget colossal; cependant déjà s'élevaient des voix prophétiques qui prédisaient le déficit inévitable, si l'on ne réduisait pas les crédits dans la juste limite dos ressources financières. MM .Couturier et Portalis se plaignirent amèrement de l'augmentation constante du budget des dépenses. L'achat des journaux, les missions salariées, la multitude des fonctionnaires publics, les pensions, montant d'année on année, l'exagération insensée des écritures, étaient signalés par eux comme d'immenses abus dévorant les ressources du pays. Que diraient-ils anjour(rhui? Doux
révolutions ont eu lieu depuis, et les abus n'ont fait que croître et embellir.
La question de la subvention des journaux amena entre certains députés, MM. Lherbette et Desmousseaux de Givré, d'une part, et le ministre de l'intérieur, M. de Rémusat, de l'autre, un échange d'assez vives paroles. Les premiers reprochèrent aigrement au ministère d'avoir violé l'engagement pris par lui de ne plus subventionner la presse. Le ministre se borna à répondre que le gouvernement n'avait acheté aucune feuille d'opinion différente de la sienne, et que, quant à la rédaction, il ne la faisait pas, mais se contentait de la surveiller. La réponse était captieuse. Et l'on ne se contentait pas toujours d'acheter les journaux. C'est ainsi qu'un écrivain de l'opposition, M. Capo de Feuillide, rédacteur du Journal de Paris, avait reçu une mission aux Antilles, et, du jour au lendemain, son journal avait passé dans le camp ministériel. Tout récemment, dans la Presse^ M. de Girardin s'était plaint qu'on lui eût enlevé son meilleur rédacteur. 11 faisait allusion à M. Granier deCassagnac, chargé d'une mission analogue à celle de M. Capo de Feuillide. C'était précisément de ces sortes de missions, quelque peu scandaleuses, que MM. Couturier et Portails venaient de se plaindre si amèrement. Ces moyens de faveur n'ont pas disparu des habitudes gouvernementales.
Les débats relatifs au ministère de la guerre ramenèrent l'attention sur l'Algérie, dont il avait été fort question dernièrement à propos des crédits supplémentaires et extraordinaires réclamés cette année. A^ous avons dit les déplorables résultats du traité de la Taf'na, qui avait donné à Abd-el-Kader une situation prépondérante en .Algérie. Ce traité, conclu avec l'assentiment du gouvernement, avait donné à penser que la monarchie de Juillet, considérant comme un embarras la conquête de
Juin 1840.
Les missions salariées.
L'occupation algérienne.
138 HISTOIRE DU RÈGNE UE LOUIS-PHILIPFE. aknée 1850.
Jlin 1840. l'Algérie, ne tenait pas beaucoup à son développement complet. M. Thiers, qui avait dans son ministère un adversaire de l'occupation africaine, M. Jaubert, n'avait pas manqué de saisir l'occasion d'affirmer la nécessité d'occuper la Régence tout entière. L'occupation restreinte était, à ses yeux, un rêve, une chimère, une erreur de gens qui ne connaissaient ni les hommes ni les affaires, un système absurde, définitivement jugé par le traité de la Tafna. Dans la discussion du budget de la guerre, M. Thiers insista sur cette nécessité de l'occupation complète et sur les avantages de la colonisation civile, supérieure, selon hii, sur bien des points, à la colonisation militaire.
Juillet 1810. Le budget dcs dépenses fut voté, dans son ensemble, tel, à peu de chose près, que l'avait présenté le gouvernement, et ratifié, le 10 juillet, sans débats, pour ainsi dire, par la Chambre des pairs. Quatre jours après, celleci votait également le budget des recettes, adopté en juin par la Chambre élective, et, le 15 juillet, la clôture du parlement était prononcée.
Les armes La Chambre qui venait de se séparer pour quelques
a percussion. j^^QJg ^[.^jt^ parvenue à vivre en assez bonne intelligence avec le ministère du 1" mars. Au reste, en dehors de la conversion et du budget, elle avait fait peu de chose. Un de ses actes les plus importants avait été une loi de transformation de nos armes de guerre. Elle avait, en effet, voté trois millions pour convertir les fusils à silex en fusils à percussion. Le vieux fusil à pierre, qui avait succédé à l'arquebuse à mèche, qui était en usage dans nos armées depuis près de deux cents ans, et avec lequel nos pères avaient fait les grandes guerres de la Répu- ])lique et de l'Empire, allait disparaître devant des fusils d'un tir plus juste et mieux à l'abri de l'humidité, lesquels devaient eux-mêmes être remplacés au bout de vingt ans à peine.
Le
banquet de
Saiiit-Mandé
interdit.
Il semble que, d'accord avec le président du conseil, la Juillet 1840 Chambre élective ait tenu à repousser toutes les lois de progrès. On admet par exemple, en principe, la nécessité d'apporter, dans l'intérêt général, certaines améliorations au régime de la Banque de France : on les ajourne. La réforme électorale, réclamée par les hommes les plus modérés, dont M. Thiers lui-même, tout en s'y montrant opposé, reconnaissait la justice : on l'ajourne également. Et noijs allons voir le ministre en combattre avec une sorte de passion les promoteurs, en attendant que, rejeté dans l'opposition, il redevienne lui-même un des plus violents partisans de cette réforme.
Le YIIP arrondissement, formé alors d'une partie du faubourg Saint- Antoine, avait choisi, pour donner un banquet réformiste, la date du 14 juillet, date anniversaire du jour où la Révolution française était devenue véritablement populaire. La réunion devant être extrêmement nombreuse, les organisateurs du banquet avaient choisi un immense local à Saint-Mandé, pas bien loin du fort de Vincennes. L'autorisation avait été accordée par le maire de la commune lorscjue, le 10 juillet, le préfet de police fit savoir au propriétaire du local qu'il lui était interdit de recevoir plus de mille personnes. Or, près do trois mille convives, presque tous gardes nationaux de l'arrondissement, s'étaient fait inscrire. Toute la presse d'opposition protesta contre l'arbitraire d'une pareille défense. M. Recurt, capitaine de la huitième légion, et ses camarades, eurent beau réclamer auprès du ministre de l'intérieur, ils ne purent rien obtenir. M, de Rémusat ne contestait pas le droit de réunion; mais, aux termes des ordonnances de police, ajoutait-il, l'autorité avait le droit de refuser aux citoyens l'autorisation de se réunir. Alors que devenait le droit? C'était une véritable logomachie.
Par une protestation, aussi ferme dans le fond que
Juillet 1840. modérée dans la forme, les commissaires du banquet annoncèrent qu'il était ajourné au mois d'août prochain. Le pouvoir n'en déploya pas moins, le 14 juillet, un foriiiidable appareil militaire, comme s'il eût redouté quelque tentative insurrectionnelle. La population ne bougea pas; les temps n'étaient pas arrivés. Mais le lecteur se rappellera cette interdiction du banquet de Saint- Mandé par M. ïhiers, ministre président du conseil, lorsque celui-ci, à quelques années de là, rentré dans l'opposition, secriera en pleine Chambre des députés, dans des circonstances à peu près semblables : (( Mon droit est écrit dans la Charte ; il m'appartient ; il est aussi sacré que celui de la royauté. »
Traité du ^^ moment où l'agitation électorale menaçait de
15 jmiiet. troubler quelque peu la situation intérieure, se signait à Londres un traité qui allait faire entrer la question d'Orient dans une phase tout à fait aiguë. On n'a sans doute pas oublié que, l'année précédente, à pareille époque, la France avait convié les autres puissances européennes à régler avec elle la question d'Orient, en prenant pour base la reconnaissance de Méhémet-Ali comme souverain héréditaire de l'Egypte et de la Syrie. Mais on a vu les dispositions peu bienveillantes de la Russie à notre égard. Entraînées par elle, l'Angleterre, l'Autriche et la Prusse avaient reformé avec cette puissance une véritable ligue secrète contre la France. Les ministres du 1" mars, qui avaient accepté l'héritage de la politique extérieure des ministres de 12 mai, comptaient sur l'habileté de M. Guizot, notre ambassadeur à Londres, pour aplanir les difficultés et ramener les quatre grandes puissances du Nord à de meilleurs sen timents à notre égard. Par esprit de conciliation, ils con sentirent à ce que la Syrie ne fût abandonnée qu'à titre viager à Méhémet-Ali. M. Guizot s'appliqua de son mieux à faire triompher la politique de son gouverno-
ANNÉE 1840. CHAPITRE ONZIÈME. l'î^l
ment. Mais il trouva lord Palmerston intraitable. La Juillet 1840. paix n'était pas possible en Orient, disait ce dernier, tant que la Syrie serait aux mains du pacha. Car il craignait que la France, protectrice de Méliémet-Ali, et en possession d'une partie du rivage africain, ne devint la maîtresse absolue de la Méditerranée.
M. Guizot, il est vrai, comptait sur la chute prochaine du ministère whig, où lord Palmerston dirigeait le département des affaires étrangères. On le disait fort mêlé aux intrigues qui avaient pour but de porter les tories au pouvoir. Il se tlattait même d'entraîner quelques-uns des collègues de lord Palmerston, et, bien qu'il ne se dissimulât pas la possibilité d'une entente entre les quatre puissances, en dehors de la France, il se fiait sur les divisions du cabinet anglais pour gagner du temps. Peut-être même ne pouvait-il se figurer que le gouvernement britannique qui, dans l'affaire du retour des cendres de Napoléon, avait si noblement témoigné de ses intentions pacifiques, allumât, de gaieté de cœur, une conflagration générale en Europe pour une province de plus ou de moins, dont le pacha d'Egypte aurait la souveraineté viagère.
La veille même du jour où le traité allait être signé, M. Guizot était encore plein d'illusions. (( On nous présentera de nouvelles propositions, écrivait-il ; nous avons du temps. » Or, le lendemain même, 15 juillet 1840, l'Angleterre, la Russie, Fx^-utriche et la Prusse, sans avertir la France et sans tenir aucun compte des négociations " antérieures, signaient un traité par lequel, pour répondre à l'appel du sultan, elles s'engageaient à prendre toutes les mesures nécessaires au maintien de l'intégrité et de l'indépendance de l'empire ottoman. On laissait à Méhemet-Ali l'Egypte à titre héréditaire, et, à titre viager, le pachalick d'Acre et la partie méridionnale de la Syrie. Il était tenu d'abandonner immédiatement toute l'Arabie,
142 HISTOIHE DU RÉGNE DE LOUIS-PUILlPPE. année 1840.
JuiLLKT 1840 l'île de Candie et le district d'Adaiia. Un délai de vingt jours lui était accordé pour se prononcer; passé ce délai, l'Egypte seule lui resterait, et, faute d'acceptation après un "nouveau délai de dix jours, on lui prendrait l'Egypte elle-même.
Le 17 juillet seulement, lord Palmerston, ayant prié notre ambassadeur de passer au Foreign-Offîce^ lui fit connaître les termes de ce traité, où la France avait élé mise intentionnellement à l'écart, et, comme par dérision, il lui demanda de prêter son appui moral aux puissances contractantes pour obtenir la soumission de Méhémet- Ali, lui donnant à entendre qu'en définitive le traité était, pour ainsi dire, la consécration pure et simple des propositions du gouvernement français. Il n'y avait donc là, suivant le ministre anglais, rien qui fût de nature à troubler les bons rapports des deux pays. M. Guizot accueillit avec une froide raideur et beaucoup de dignité cette étrange communication, et il s'empressa d'annoncer à son gouvernement l'outrage si gratuitement iniligé à la France.
Effet produit A cette nouvelle, M. Tliiers se montra plus étonné
cil France qu'irrité. Il ne s'attendait pas à un pareil échec, et il reçut
par le . i ^
traité du le coup avec un grand calme. Mais dans le public l'irri- 1.1 juillet. tation fut profonde; il y eut une explosion d'indéfinissable colère. Tous les partis firent entendre à la fois un même cri de vengeance patriotique. Le roi se montra beaucoup plus indigné que son ministre. Peut-être eutil alors comme un remords de s'être, au début de son règne, montré si plein de condescendance et de faiblesse à l égard des grandes puissances européennes. Quel gré lui savaient ces puissances d'avoir, aux dépens de son repos, de sa popularité, de son honneur même, arrêté l'élan magnifique du peuple français? Elles n'épargnaient à son gouvernement aucune humiliation. Louis- Philippe étonnait tout le monde par ses ardeurs belli-
queuses, et il finit par souffler un peu de son énergie à Juillet I840. son ministre.
L'anniversaire des journées de Juillet donna lieu à Les morts des manifestations guerrières. Le 28, les restes des vie- d*^ Juillet i830. times de Juillet 1830 furent transportés, en grande cérémonie, sous la colonne élevée sur la place de la Bastille. Dès la veille, on avait relevé les corps déposés au marché des Innocents, devant la colonnade du Louvre, dans le jardin du ministère des affaires étrangères, à la plaine de Grenelle et dans divers autres quartiers de Paris. Il y en avait cinq cent quatre. Les sarcophages qui les contenaient avaient été placés, pendant la nuit, dans la nef de l'église Saint-Germain l'Auxerrois. Ce fut de là que partit le funèbre convoi pour se rendre, par les boulevards, à la place de la Bastille. Une masse imposante de troupes lui formait escorte, et les légions de la garde nationale, échelonnées des deux côtés du boulevard, prenaient rang dans le cortège au fur et à mesure du délilé. La vue de ces baïonnettes reluisant au soleil souleva de véritables transports, et lorsque, le lendemain, Louis-Philippe parut au balcon des Tuileries, la foule le salua d'acclamations chaleureuses, comme pour l'encourager dans ses viriles résolutions. Quand l'orchestre qui, ce jour-là, jouait chaque année la Marseillaise^ exécuta l'air national, tous les assistants en chœur accompagnèrent le refrain. Jamais, depuis 1830, on n'avait été témoin dune pareille ivresse. On se fût cru revenu à l'une de ces grandes journées de la Révolution où l'ardent désir de venger la patrie insultée faisait bondir tous les cœurs.
Les journaux de toutes nuances, le Siècle, le Temps, le NatÀonal, le Courrier français, le Journal des Débats, faisaient chorus. « Le traité, disait ce dernier, est une insolence que la France ne supportera pas ; son honneur le lui défend. » Seule, peut-être, une feuille conserva-
Juillet I84n. trice, la Prpsse, résista violemment à l'entraînement général. M. de Girardin, son directeur, y laissait traiter M. ïhiers d'aimable étom'di, dont les puissances étrangères se moquaient. Il n'avait pas alors cette ardeur belliqueuse dont nous le trouverons embrasé à trente années de là, dans des circonstances oîi l'honneur du pays était beaucoup moins engagé.
Adversaire convaincu des aventures belliqueuses, M. de Lamartine publia dans ce journal une fort belle lettre, tout imbue de sentiments pacifiques, et où il s'efforça de calmer les esprits. Mais c'était prêcher dans le désert. Un appel passionné de M. Edgar Qainet eut autrement de succès, et ne contribua pas peu à entretenir le feu sacré dans les cœurs. Il était difficile, d'ailleurs, de heurter de front le sentiment national, dont l'unanimité se trouve constatée par tous les témoignages contemporains. C'était au point que, de l'aveu des observateurs les plus impartiaux, le roi eût couru le risque d'être renversé par une révolution, s'il ne s'était pas montré disposé à répondre par une fière et énergique attitude au traité du 15 juillet. Des mesures d'armement furent aussitôt prises à l'égard de tous les soldats des classes de 1836 à 1839. On s'occupa de mettre notre marine sur le pied de guerre, et Louis- Philippe profita de la circonstance pour pousser de toutes ses forces à l'exécution des forts détachés qui, autour de la capitale, devaient être le complément des fortifications de Paris. Partout on s'entretenait de la lutte inévitable. C'était comme une veillée des armes. Et la France attendait calme, stoïque, l'heure prochaine des combats qui devaient venger ses longues humiliations et déchirer les traités de 1815.
Août 1840. Telle était la situation lorsqu'une étrange aventure
^(îrB^uWue*^ ^'*^* ^^"^ ^ ^°^^P distraire l'opinion publique, et faire trêve, pour un instant aux inquiétudes, aux espérances
et aux préoccupations qu'avait l'ait naître la question Juillet 1840 d'Orient.
Le 6 août 1840, ie prince Louis-Bonaparte, accompagné d'une cinquantaine de complices, débarquait à Boulogne, et y renouvelait, sans plus de succès, sa folle équipée de Strasbourg.
A la suite de l'échaufîourée de Strasbourg, le prince avait dû, l'on s'en souvient, à un acte de clémence de Louis-Philippe, d'être conduit aux Etats-Unis, où il avait été mis en liberté. Rappelé en Europe par la maladie de la reine Hortense, il était allé recevoir, au château d'x4.renenberg, le dernier soupir de sa mère. On n'a pas oublié les démêlés auxquels avait donné lieu, entre la France et la Suisse, sop séjour dans ce dernier pays. Il s'était décidé à quitter cette terre hospitalière pour ne pas l'exposer à toutes les horreurs de la guerre, et il s'était rendu à Londres, où l'aristocratie anglaise lui avait fait bon accueil. Il y avait été reçu en audience par lord Melbourne, le chef du cabinet britannique, et lord Palmerston n'avait pas dédaigné de lui rendre visite, comptant sur lui peut-être pour susciter de nouveaux embarras au gouvernement de Louis-Philippe.
Louis-Napoléon Bonaparte, avait, croyons-nous, une foi profonde dans ses destinées. Il était loin d'avoir abdiqué ses espérances de prétendant. Il venait de publier, sous le titre à' Idées napoléoniennes, une brochure où la monarchie impériale était présentée comme une émanation directe de la souveraineté nationale, pouvant seule donner satisfaction aux grands intérêts consacrés par la Révolution. Il y était fait, du reste, une assez large part aux doctrines démocratiques, dans le but évident de donner satisfaction aux républicains qui combattaient le gouvernement de Juillet, et de les rallier peut-être à la monarchie césarienne.
Le prince adressa même certaines avances aux II. \{)
AoiiT 1840.
Le prince Louis-Napoléon à Londres.
146 HlSTOlKb; DU HÈGiNE Dli LOUItJ-PHlLlPPE. a.nnée 18iO.
Août 1840. hommes du Notio)ial, auxquels il était allé rendre visite autrefois, lors de son court séjour à Paris avec sa mère. Ceux-ci chargèrent alors un de leurs amis, M. Frédéric Degeorges, rédacteur en chef du Progrèa du Pas-de-Calais, de le voir, et de savoir au juste quelles étaient ses intentions. L'entrevue eut lieu; mais M. Degeorges trouva dans le prince Louis un mélange de principes libéraux et d'aspirations prétoriennes peu compatibles avec l'idée pure de la démocratie, et il le quitta avec la conviction qu'il n'y avait pas, quant à présent, d'alliance possible entre les républicains et lui. Le prétendant n'en continua pas moins sa propagande césarienne et démocratique. Il faisait distribuer dans les principales casernes .de Paris, sous forme de brochures, des Lettres de Londres, écrites, sous sa dictée, en quelque sorte, par l'un de ses plus ardents partisans, M. de Persigny. Dans l'une de ces lettres, on établissait un parallèle entre Napoléon et César, et l'on y montrait le neveu de celui-ci débarquant à Brindes sans autre escorte que quelques amis, mais soutenu du grand nom de César, qui devait lui doimer des légions et l'Empire. L"année précédente, le prince avait fondé à Paris le Capitule, organe de sa politique radicale et bonapartiste, sous la direction d'un coureur d'aventures, nommé le marquis de Crouy-Chanel, qui setait fait fort de lui apporter le concours de la Kiissie.
Tentatives de La proposition inattendue de ramener en France les corruption, l'estes de l'empereur, qui rappela sur le grand nom de Bonaparte l'attention du monde, l'éclatante consécration de la souveraineté légitime de Napoléon par un des ministres de Louis-Philippe, ne manquèrent pas de raviver les espérances du prétendant. Linsuccès de la tentative de Strasbourg n'avait pas découragé tous ses partisans. Un certain nombre de sous-ofticiers et d'officiers, mécontents ou ambitieux, ne demandaient pas mieux
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que de s'associer à sa fortune, mais sans oser prendre Août 1840 l'initiative d'un mouvement. C'est ainsi que, d'après certains rapports faits au prince, le général Magnan se serait déclaré prêt à passer à lui avec toute sa division s'il entraînait un seul régiment. Aussi Louis-Napoléon n'épargnait-il ni argent ni promesses.
Un ancien chef d'escadron d'état-major, M. Le Dulî de Mésonan, récemment mis à la retraite, et furieux contre le gouvernement de Louis-Philippe, était devenu l'un des agents les plus actifs du prince. En parcourant le département du Nord, il avait eu l'occasion de voir à Lille le général Magnan, qui y exerçait un commandement. Il lui communiqua une lettre de Louis-Napoléon, où il était dit, en parlant du général : « Vous « savez que c'est un homme d'exécution, et que j'ai noté « un jour comme devant être maréchal de France. Vous « lui offrirez donc cent mille francs de ma part, et trois '( cent mille francs que je déposerai chez un banquier « à son choix, à Paris, dans le cas où il viendrait à '( perdre son commandement. » Le général affirma solennellement, devant la Chambre des pairs, qu'il avait repoussé avec indignation cette proposition. Telle n'avait pas été l'impression de M. de Mésonan, qui s'était retiré persuadé qu'en cas de succès, on pouvait compter sur le commandant de la division du Nord. Il y a certainement ici un doute qui doit bénéficier à la mémoire du général Magnan ; on ne saurait oublier toutefois que, devenu maréchal sous le second Empire, il a été l'un des officiers les plus favorisés de Napoléon III.
Mais un conjuré sur lequel on pouvait absolument compter, c'était le lieutenant Aladenize, du 42' de ligne, en garnison à Saint-Omer, dont deux compagnies se trouvaient détachées à Boulogne. Jeune, audacieux, entreprenant, le lieutenant Aladenize était de ceux dont le concours aurait été précieux à l'égard de la troupe
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Août 1840. si l'arméG française avait été d'un tempérament à se prêter à ces sortes de coups de main.
Préparatifs de Toujours hanté par le souvenir de l'épopée impériale, l'expédition, [q prince Louis-Napoléon s'imaginait qu'en abordant sur un point de la côte, il pourrait recommencer le retourde l'île d'Elbe, que les soldats viendraient en foule à sa rencontre, et que l'aigle s'en irait volant de clochers en clochers jusqu'aux tours de Notre-Dame. Plein d'illusions, il affectait ouvertement à Londres toutes les allures d'un prétendant. On le voyait partout, au parc, à l'Opéra, suivi de ses aides de camp, qui parlaient haut et ne dissimulaient nullement leurs espérances. La chancellerie française n'eut pas grand mal à se donner pour être au courant de ce qui se passait; les renseignements lui venaient de tous côtés. Le gouvernement de Louis-Philippe fut averti qu'il se tramait quelque chose, et il dut se tenir sur ses gardes.
Si les complices du prince Louis-Napoléon étaient pleins d'ardeur et de foi, ils étaient légers d'argent pour la plupart, et ce nerf de la guerre était indispensable à l'expédition projetée. Le prince, dont le patrimoine était déjà fortement engagé, venait de recevoir du gouvernement hollandais, à titre de transaction, une somme de six cent mille francs sur les reprises de sa mère, la reine Hortense. Un emprunt fut même contracté, gagé en quelque sorte sur le succès de l'expédition. Enfin un négociant de la Cité, du nom de Rupello, loua pour un mois, sous prétexte d'une partie de plaisir, à la compagnie commerciale des paquebots à vapeur de Londres, pour le compte du prince, mais sans qu'il fût question de lui, le bateau à vapeur l'Edinburg Castle.
L'exaspération du sentiment national, déterminée en France par le traité du 15 juillet, parut être une occasion merveilleuse pour exécuter l'expédition projetée. Dans les premiers jours du mois d'août, le prince fit imprimer
dans son hôtel, à Londres, à l'aide d'nne presse à main, trois proclamations adressées, l'une au peuple français, l'autre aux habitants du Pas-de-Calais, la troisième à l'armée; un décret, qui prononçait la déchéance de la dynastie d'Orléans, appelait le peuple dans ses comices, nommait M. Thiers président du gouvernement provisoire et le maréchal Clausel commandant en chef des troupes rassemblées à Paris, et promettait, au nom de la patrie, d'éclatantes récompenses à tous les officiers, sous-officiers et soldats qui témoigneraient énergiquement de leur sympathie pour la cause nationale. Dans la journée du 4, on transporta à bord de VEdinburg Castle les vivres, munitions, armes, bagages, chevaux, voitures, et jusqu'à un aigle vivant, emblème impérial, destiné à frapper les imaginations.
Le lendemain, le prince Louis-Napoléon s'embarqua avec ses compagnons, au nombre d'une soixantaine. Nous citerons, parmi les plus marquants, le général de Montholon, l'ancien compagnon de l'empereur à Sainte- Hélène, le colonel Vaudrey et le commandant Parquin, qui déjà avaient figuré dans le complot de Strasbourg, le colonel Voisin, le lieutenant-colonel Laborde, MM. de Persigny, Conneau et Forestier. Le général de Montholon faisait fonctions de major général.
Comme Napoléon dans la traversée de l'île d'Elbe à la côte de Provence, le prince Louis réunit autour de lui, sur le pont du navire, les hommes de l'expédition, et il leur donna lecture des proclamations et décrets qu'il avait rédigés. Puis il procéda à une distribution d'argent. Ensuite, chacun revêtit son uniforme et chargea sesarmes, pour être prêt à tout événement lorsque l'on mettrait pied à terre.
Il était près de cinq heures du matin, quand VEdinburg Castle parut en vue de Wimereux, point de la côte choisi comme lieu de débarquement, et situé à quatre kilo-
AouT 1840.
Débarquement à Wimereux.
loO HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUlS-PUILlPPE. a^nke 1840.
Août 1840. mètres environ de Boulogne. 11 fallut trois voyages du canot du navire pour transporter à terre tous les hommes de l'expédition. Une première déception attendait le pririce à son débarquement. Il espérait voir venir à lui quatre ou cinq cents hommes; il ne trouva sur la plage que quatre conjurés , parmi lesquels le lieutenant Aladenize. Une douzaine de douaniers accoururent, croyant avoir affaire cà des contrebandiers. On essaya vainement de les corrompre en offrant delargentaux simples douaniers et une pension de douze cents ft^mcs à leur chef. Seulement, ils furent contraints, jusqu'à la ville, de marcher dans les rangs des insurgés.
Après avoir essayé, sans succès, d'enlever le poste de la rue d'Alton, la petite troupe court à la caserne du 42", donne ordre aux soldats de se lever, et l'envahit. En l'absence de leurs officiers, le lieutenant Aladenize les fait ranger en bataille sur deux rangs, leur annonce que Louis-Philippe a cessé de régner, les invite à reconnaître le neveu de l'empereur et à marcher avec lui sur Paris. Déjà retentissaient quelques cris de Vive f Empereur , quand arrivèrent soudain le capitaine Col-Puygellier et les sous-lieutenants de Moussion et Ragon, qui, avec une suprême énergie, s'efforcèrent de rappeler les soldats au devoir et de faire reculer la petite troupe des assaillants. Vainement le prince Louis se présente au capitaine Col-Puygellièr, se nomme, et lui fait les plus belles promesses. « Prince Louis ou non, répond l'intraitable capitaine, je ne vous connais pas, je ne Aois en vous qu'un conspirateur. » Et, le sabre à la main, il excite ses soldats à faire évacuer la caserne.
Dans la bagarre se produisit un incident qui allait mettre fin à cette odyssée burlesque. Vivement pressé, le prince Louis leva son pistolet et tira au hasard, involontairement peut-être. La balle alla frapper au cou nu grenadier du 42^ Ce coup de pistolet suffit pour jeter le
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désarroi parmi les insurgés; ils se retirèrent et éva- Aout 1840. cuèrent la caserne sans être poursuivis.
Ce premier échec ne découragea pas le prince qui se dirigea, suivi des siens, vers la haute ville, en semant sur son passage des proclamations et de l'argent, dans l'espoir de soulever le peuple. Mais la population, étonnée, assistait, indifférente, à cette échauffourée, à laquelle elle ne comprenait rien. Vainement le sous-préfet, qui s'était précipité à la rencontre de la bande, la somme de se disperser, il est accueilli par un coup de l'aigle surmontant le drapeau que portait l'un des conjurés. Ceux-ci passent outre, et se dirigent vers la colonne élevée sur la falaise à la gloire de la Grande Armée.
Cependant chacun sentait la partie perdue. On enga- Arrestation geait vivement le prince à fuir ; mais lui refusait de s'ar- ^'"^'^ conjurés. racher à ce monument, comme s'il eût juré d'y attendre la mort. Bientôt toute résistance devint impossible. La garde nationale s'était réunie et marchait, avec la troupe de ligne, contre les 'rebelles, qui sévirent contraints de se disperser dans tous les sens. Les uns gagnèrent la campagne, les autres s'enfuirent à travers la ville. Quelques-uns, parmi lesquels le prince Louis-Napoléon, le commandant de Mésonan, MM. de Persigny, Faure et d'Hunin, descendirent rapidement la falaise, et parvinrent à se jeter dans un bateau de sauvetage amarré au rivage. Ils se dirigeaient vers le paquebot qui les avait amenés quand, de la rive, on les somma de s'arrêter et de se rendre. Comme ils n'obtempéraient pas à cet ordre, la garde nationale et la troupe firent une décharge qui blessa le colonel Voisin et tua le sous-intendant militaire Faure. Le canot chavira dans le mouvement que lui imprima, en tombant, le corps de ce dernier. Les autres fugitifs, à l'exception du capitaine d'Hunin, qui se noya, furent recueillis et faits prisonniers par le commandant fin port, Pollet. Tous ceux qui s'étaient sauvés
132 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1840.
AoLT 1840. par la campagne ou à travers la ville, le général de Montholon, le commandant Parquin, ne tardèrent pas à éprouver le môme sort.
Effet Ainsi finit misérablement cette folle équipée, double-
^tentaUv^e^di^ ment criminelle. Le prince Louis-Napoléon n'avait pas Boulogne. seulement violé, en effet, les lois de son pays, il avait enfreint celles de la reconnaissance, en oubliant la large mesure de clémence dont le gouvernement de Louis- Philippe avait usé à son égard. Enfermé d'abord au château de Boulogne, il fut transféré le surlendemain à la forteresse de Ham, en attendant qu'on le conduisit à Paris pour y être jugé avec ses complices, car, cette fois-ci, le gouvernement, mieux inspiré, décida que tous les accusés seraient compris dans une action commune, et déférés à la Chambre des pairs, devant laquelle nous les retrouverons bientôt.
La nouvelle tentative du neveu de l'empereur fut accueillie avec une indifférence absolue dans les masses laborieuses, où cependant s'était conservé vivace et puissant le souvenir des gloires impériales. Mais elles n'étaient pas armées de ce droit de sutfrago qui devait leur servir plus tard à relever l'Empire, et la force d'opinion dont elles pouvaient disposer était sans portée. Quant aux classes moyennes et plus éclairées, déshéritées, elles aussi, de tous droits politiques, elles avaient trop souffert du despotisme de la monarchie napoléonienne pour en souhaiter le rétablissement. Aussi les journaux d'opposition dynastique, qu'elles avaient pour organes, d'accord avec les feuilles ministérielles, se montrèrent-elles impitoyables pour le prétendant vaincu.
Le Constitutionnel, par exemple, tout en reconnaissant que le peuple français entourait de ses respects et de son amour la mémoire de son empereur, reprocha vertement au neveu de servir la cause des plus mortels
ennemis de son pays. « Louis Bonaparte, écrivit-il, Août i84o. anra la honte de n'être qu'un criminel grotesque... Il faut qu'une sévère leçon soit donnée aux aventuriers coureurs de trônes... Aujourd'hui nous en avons fini, grâce an ciel, avec une faction ridicule, et un prétendant au moins est à jamais tombé sous les sifflets du pays » (1). M. de Chateaubriand en jugeait également ainsi. L'entreprise du prince lui paraissait avoir enlevé an retour des cendres de Napoléon une partie de son danger. Peu s'en est fallu qu'il ne lui fût permis d'être témoin de son erreur.
Les journaux républicains, plus sympathiques au prince Louis-Napoléon dans sa défaite, apprécièrent plus sainement la situation, en s'élevant contre l'inconvenance des railleries dirigées par les feuilles officieuses contre le prétendant malheureux. Si M. Louis Bonaparte avait triomphé à Boulogne, disait le National, c'est notre parti qu'il aurait trouvé en armes sur la place publique, prêt à lui' demander de quel droit il venait proposer à la France d'échanger une dynastie contre une dynastie. Et, ajoutait-il, « c'est contre nous que se serait retournée cette race perverse qui ne salue que la victoire... qui place sous toutes ses idolâtries l'idolâtrie de son bien-être..., qui aurait été la première à se prosterner devant un Napoléon empereur et maître, qui rit aujourd'hui, qui raille et insulte un prétendant déchu et perdu à jamais... » Paroles prophétiques, sauf le dernier membre de phrase.
Le prétendant déchu n'était pas à jamais perdu, on ne le verra que trop à quelques années de là. Ceux qui le relèveront, ceux qui le replaceront en pleine lumière, ceux qui remettront entre ses mains la puissance souveraine, ce seront, en dehors de l'engouement populaire
(1) C'mstitutionnel des 8 et 2 août 1840.
iru iiisToïKn: m; règnk de i.ol'is-philippe. -"^^^^^ isio.
Aoirr 184 ). poui" uii régime dont le prestige n'était pas encore éteint, ces classes dirigeantes et privilégiées, sur lesquelles s'étaient appuyées la Restauration et la monarchie flo Jaillel, et qui semblent avoir voué une haine éternelle nux larges idées de progrès et de liberté.
Le banquet de Châtillon. — Agitations socialistes. — Échauffourées ouvrières. — Condamnations diverses. — Le procès Éliçabide. — L'affaire de M™'' Lafarge. — Le procès du prince Louis-Napoléon. — Déclaration du prince. — Condamnation des accusés. — Les fortifications de Paris. — M. Tliiers croit à la guerre. — Enthousiasme belliqueux du pays. — Louis-Philippe se calme. — M. Thiers ofl're sa démission. — Les événements se précipitent en Orient. — Mission de M. Waleski. — Vains efforts de M. Guizot à Londres. — Bombardement de Beyrouth. — Inaction de notre flotte. — Effet produit à Paris. — M. Thiers songe de nouveau à se retirer. — Louis-Philippe refuse la démission de ses ministres. — Manifestation de la garde nationale. -— Intervention de la reine. — Ultimatum adressé aux quatre puissances du Nord. — Effet produit par le langage de M. Thiers. — Un pamphlet de M. de Lamennais. — Attentat de Darmès. — Les antécédents de Darmès. — Les conséquences de l'attentat du 15 octobre. — Saisies et poursuites diverses. — Outrecuidance des puissances. — Notre escadre rappelée à Toulon. — Fausse situation de M. Thiers. — Projet de discours de la couronne refusé par Louis-Philippe. — La politique personnelle du roi Louis-Philippe.
— Démission du cabinet du fr mars. — Le ministère du 29 octobre.
— M. Guizot ministre des affaires étrangères. — Les nouveaux ministres. — Accueil fait au ministère du 29 octobre. — Ouverture des Chambres. — Le discours de la couronne. — Protestation contre la politique du nouveau cabinet. — Nomination du bureau de la Chambre. — L'adresse à la Chambre des pairs. — Le projet d'adresse à la Chambre élective. — Les événements en Orient. — Discussion de l'adresse. — Le discours de M. Thiers. — Sa conclusion. — Réponse de M. Guizot. — Le voyage de Gand. — La vérité sur ce voyage. — Les débuts de M. de Tocqucville. — Intervention de M. Berryer. — M. de Lamartine appuie le ministère du 29 octobre. — La note du parti républicain. — La politique du ministère. — L'adresse modifiée.
— Le travail des enfants dans les manufactures. — Le i-etour des cendres de l'empereur. — Ariùvée en France. — Les funérailles de l'empereur. — L'empereur aux Invalides. — Condamnation de
Châtiilon.
•156 HISTOIRE DC RÈGiNE DE LOUlS-PHlLlPPE. année 1840.
M. de Lamennais. — Situation difiicile du ministère. — Le nom de M. Mole mis en avant. — Les fortifications de Paris. — Paris et Vauban. — Discussion du projet de loi sur les fortifications de Paris. — Intcrve,ntion inopportune du maréchal Soult. — L'opinion de M. Garnier- Pagès. — L'amendement Schneider rejeté. — Vote de la loi. — L'opposition et les fortifications de Paris. — La loi des fortifications et la Chambre des pairs. — Paris assiégé.
\ouT 1840. ^^ milieu des préoccupations et des inquiétudes de
plus en plus vives soulevées par la question d'Orient, le mouvement réformiste s'accentuait chaque jour davantage. Il faut le suivre avec attention, car c'est par là que périra le gouvernement de Louis-Philippe, pour n'avoir pas compris cette vérité élémentaire, à savoir qu'on ne saurait résister longtemps impunément à la volonté nationale, quand cette volonté est l'expression de la justice et du droit. Le banquet de Devant l'opposition du ministère, le banquet du huitième arrondissement, qui devait avoir lieu le 14 juillet, avait été, comme on l'a vu, ajourné au mois d'août. La loi de police qu'on avait invoquée pour l'interdire s'appliquait surtout aux réunions tenues dans un établissement public. Les organisateurs éludèrent la difficulté en louant, dans la plaine de Châtiilon, un vaste emplacement où ils convoquèrent leurs convives en réunion privée pour le 31 août.
Présidé par M. Rccurt, le banquet, auquel six mille personnes prirent part, se passa dans un calme parfait. Les discours enflammés des orateurs, réclamant l'extension du droit de suffrage, soulevèrent seulement un enthousiasme extraordinaire. Et comment en eût-il été autrement? Etait-il admissible que, dans ce pays déplus de trente-quatre millions d'hommes, l'exercice des droits politiques fût le privilège de cent quatre-vingt mille favorisés de la fortune ? Les hommes qui réclamaient contre ce monstrueux et inique monopole n'étaient ni des énergumènes, ni dos perturbateurs de l'ordre public.
ni des révoltés contre la société, c 'étaient, au contraire, Août 1840. les gardiens du véritable ordre social, c'étaient des apôtres de la justice et de la vérité. Aussi leur voix eut-elle en France un retentissement prodigieux. Dans une foule de départements, des banquets s'organisèrent à l'instar de celui de Cbàtillon. Il y en eut à Limoges, sous la présidence de Michel (de Bourges) ; à Tours, sous celle d'Arago. MM. de Cormenin et Larabit en présidèrent à Auxerre; M. Joly à Toulouse. D'autres villes encore: Moulins, Lille, Metz, Rouen, Marseille, Dijon, Grenoble, Bourg et Perpignan, eurent également leurs banquets. Et partout ce fut le même élan et le même enthousiasme. Combien fut imprudente la monarchie de Louis-Philippe de rester obstinément sourde à cette grande voix du pays, qui allait retentir plus formidable de jour en jour!
A ce mouvement politique d'une si haute importance. Agitations étaient venues s'ajouter des agitations ayant un carac- sociales. tère social, et qui. quelques années auparavant, s'étaient traduites à Lyon par de si sanglantes collisions. Il s'agissait de débattre les conditions du travail et du salaire, problèmes ardus, dans la solution desquels l'Etat doit intervenir le moins possible. Ici, comme en toute chose, il est bien difficile de ne pas se soumettre, dans une large mesure, à la loi de l'offre et de la demande. Depuis que M. François Arago, avec l'autorité attachée à son nom, avait déclaré qu'il fallait organiser le travail, une foule de gens s'étaient avisés de le faire, sans beaucoup se préoccuper de la question pratique. M. Louis Blanc déjà avait écrit là-dessus une série d'articles, pleins de compassion pour la misère des travailleurs et de consciencieuses recherches pour y remédier. Mais les solutions proposées par lui eussent été souvent pires que le mal; aussi, après avoir préconisé l'égalité des salaires, dut-il renoncera ce remède empirique, s'étant
Échauffourées ouvrières.
lo8 UISTOIHK DU RÈGNE DE LOUIS-FUILIPPE. a.nnée 1840.
Août 1840. coiivaincu que cette égalité ne serait trop souvent que la consécration d'une injustice inacceptable.
Les républicains de cette époque, du reste, loin de pousser les ouvriers à des revendications violentes, leur prêchaient le calme, et les engageaient à résoudre par des transactions arbitrales les différends qui pouvaient s'élever entre eux et leurs patrons. On vit, un jour, les ouvriers tailleurs se rassembler au nombre de trois mille à la barrière du Roule et nommer des délégués pour s'entendre avec les maîtres tailleurs, qui acceptèrent de s'en rapporter à la sentence d'un tribunal arbitral. Tout s'était passé dans un ordre admirable ; mais il n'en fut pas malheureusement toujours ainsi.
Septembre II arriva qu'en certaines circonstances, l'autorité in-
tervint brutalement pour empêcher les ouvriers de se concerter. Ainsi les menuisiers s'étant réunis à la barrière du Maine, pour s'entendre sur une demande d'augmentation de salaire, on envoya contre eux une escouade de gardes municipaux. Ils s'étaient réunis, il est vrai, sans autorisation. Mais, quelques jours après, les ouvriers tailleurs de pierre s'étaient rassemblés à leur tour, dûment autorisés cette l'ois, et ils avaient nommé des délégués pour discuter avec les patrons de nouvelles conditions de salaire et de travail. Les délégués furent arrêtés presque aussitôt, sans autre forme de procès, et retenus en prison. De là, une grève générale parmi tous les ouvriers du bâtiment, maçons, charpentiers, menuisiers, serruriers et charrons.
Des rassemblements tumultueux eurent lieu à la porte Saint-Denis et à la porte Saint-Martin dans la soirée du o septembre ; ils furent dispersés par des sergents de ville armés de gourdins. Bon nombre d'ouvriers furent arrêtés sous la prévention de coalition.
Deux jours après, c'étaient les ouvriers du faubourg Saint- Antoine, ébénistes, mécaniciens, serruriers et au-
ANNÉK i8'iU. GHAPITRb; UUUZIÈME. lo9
très, qui quittaient leurs ateliers et encombraient le i'au- Septembke bourg et toutes les rues voisines jusqu'à la place de la ^^'*^'
Bastille. Un moment, on put craindre une émeute véritable. Une barricade, formée d'un omnibus renversé, fui ébauchée à l'entrée du faubourg. Mais les masses se retirèrent sans résistance devant une charge de gardes nationaux à cheval, et la circulation ne tarda pas à être rétablie.
D'autres attroupements s'étaient également formés dans le faubourg Saint-Marceau et à la place Maubert; quelques escouades de sergents de ville en eurent facilement raison. Nulle part, il n'y eut de sérieuse tentative de résistance ; le gouvernement n'en prit pas moins les plus formidables mesures. Les quais, la place du Carrousel, celle de l'Hùtel-de- Ville, furent bientôt hérissés de troupes. Le rappel fut battu dans tous les quartiers, et des compagnies entières de gendarmes sillonnèrent la route de Paris à Saint-Cloud, où la famille royale était alors en résidence. C'était un luxe de précautions dont on aurait pu faire l'économie. M. ïhiers s'était livré là à un déploiement de forces inutile. On en fui généralement surpris, car sur aucun point de la ville il n'y eut de collision; les ouvriers rentrèrent tranquillement chez eux sans avoir essayé d'engager la moindre lutte contre la troupe.
Un assez bon nombre d'entre eux n'en avaient pas moins Comlamété arrêtés comme coupables de ce délit élastique qu'on nations
diverses.
appelait alors le délit de coalition. Quatre-vingts furent impitoyablement condamnés, le 12 et le 15 septembre, à des peines variant de six mois à deux ans de prison. Les tribunaux de la monarchie de Juillet n'étaient pas tendres pour ces malheureux ouvriers dont tout le crime était d'avoir déserté l'atelier, dans l'espérance, trop souvent fallacieuse, hélas ! d'améliorer leur position. Dans ces circonstances douloureuses pour les travail-
Septembre
Le procès Elicabide.
160 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 18-iO.
leurs, ce fut l'honneur du parti républicain de prendre résolument leur défense, et de montrer combien serait supéideur le régime politique qui, au lieu de trancher arbitrairement des questions qu'il appartient à la liberté seule de résoudre, soumettrait les différends pouvant s'élever entre patrons et ouvriers, à propos de travail ou de salaire, à des arbitres nommés par les uns et par les autres en nombre égal. Mais on était loin encore des temps où il serait possible d'appliquer cet idéal de justice.
Ces légers troubles à peine apaisés, l'opinion publique, malgré les graves préoccupations du moment, se trouva vivement surexcitée par un double procès criminel dont les acteurs, par leur position sociale, devaient vivement piquer la curiosité.
Dans le premier procès se trouvait en cause un ancien instituteur, du nom d'Eliçabide, qui, après avoir successivement étudié pour être prêtre dans les séminaires d'Oléron, de Betharram et de Bayonne, avait renoncé à la profession ecclésiastique. Après être resté, durant plusieurs années, comme précepteur, dans diverses maisons de Bordeaux, il était venu à Paris, où il avait dirigé, pendant quelque temps, une école primaire. Dénué de ressources, il avait engagé une dame veuve, du nom de Marie Anizat, qu'il avait connue dans son pays, et qui avait deux enfants, un fils et une fille, à lui envoyer son (ils, un petit garçon d'une douzaine d'années, en lui promettant de se charger de son éducation et de son avenir. La mère, trop confiante, envoya l'enfant avec une centaine de francs dans sa malle. Le soir même de son arrivée, Elicabide l'emmena à la Villette, hors de la barrière, dans un endroit écarté. Là, l'enfant ayant été obligé de s'arrêter, il l'assomma d'un coup de marteau, l'acheva en lui enfonçant un couteau dans la gorge, le laissa tout sanglant dans un ruisseau, et rentra tranquillement chez lui.
ANNÉE 1840. CHAPITRE DOUZIÈME. 16i
Peu de jours après, il se rendait à Bordeaux pour re- Septembre joindre Marie Anizal, qu'il avait également déterminée '^^^'
à venir habiter Paris avec sa fille. Il lui avait dépeint sa position comme fort brillante, lui avait promis de l'épouser, et la pauvre femme s'était décidée à accepter, heureuse de la perspective de vivre désormais auprès de ses deux enfants. Le lendemain de son arrivée à Bordeaux, vers huit heures du soir, Eliçabide se fit conduire, dans une voiture de place, avec Marie Anizat et sa fille, à une certaine distance de la ville, au lieu dit les Quatre-Pavillons^ sous prétexte de les mener coucher chez sa sœur à Ivrac. A un quart d'heure de marche des Quatre-Pavillons se trouve un chemin tortueux et étroit, qui s'enfonce dans un bois taillis. Le ciel était sombre et chargé de nuages; il faisait nuit noire. Après avoir laissé passer devant lui la mère et la fille, Eliçabide s'arrêta un moment pour prendre dans sa valise le marteau qui lui avait servi à assommer le fils, puis, dans ce vrai coupe-gorge, il s'élança, comme un fauve, sur les malheureuses, les frappa à coups redoublés de son marteau, et les acheva à coups de couteau. Après cette horrible exécution, il eut le courage de transporter les cadavres mutilés de ses victimes à près de neuf cents mètres de là pour les jeter dans un ruisseau, et, au point du jour, il prit une diligence de passage qui le ramena à Bordeaux. Mais, dès le lendemain, le crime était ébruité; et Eliçabide fut presque aussitôt arrêté sur la dénonciation de son hôtelier qui, par une sorte d'intuition, avait deviné en lui l'assassin.
Le misérable avoua ses trois abominables meurtres en se retranchant derrière des circonstances fatales. Il avait assassiné si atrocement cette malheureuse famille pour lui épargner, dit-il, les souffrances de ce monde. Son défenseur plaida l'inconscience. L'accusation, plus sceptique, pensa qu'il avait voulu s'emparer des dé- II. Il
Septembre
L'affaire de Madame Lafarge.
162 IlISTOlllE DU RÈGNE DE LOUIS-PIIILIPPE. Aisake 1840.
poiiilles de la mère comme il avait volé les cent francs du petit garçon. Le jury fut de cet avis. La cour de Bordeaux condamna Eliçabide à la peine de mort. Toute la Fratice s'émut profondément de ce lugubre crime.
L'autre affaire, moins tragique, impressionna peutêtre davantage encore le pays. Il agissait d'une femme accusée d'avoir empoisonné son mari. Marie Capelle, fille d'un ancien colonel et nièce du baron Garât, avait épousé, dans le courant du mois d'août 1839, par l'entremise d'un entrepreneur de mariages nommé de Foy, un maître de forges du nom de Lafarge. Ce mariage fut pour elle une déception amère, une désillusion profonde. Six mois après, Lafarge mourait dans son domaine du Glandier, et son médecin n'hésitait pas à déclarer qu'il avait succombé aux suites d'un empoisonnement. L'autopsie fit, en effet, retrouver de l'arsenic dans l'estomac et les viscères du cadavre. Les présomptions les plus graves s'élevaient contre la jeune veuve du malheureux Lafarge; elle fut mise en état d'arrestation.
Au cours de l'instruction dirigée contre elle, le procureur du roi de Brive la signala comme étant fortement soupçonnée d'un vol de diamants d'une valeur considérable qu'elle aurait commis, étant au château de Busagny en Seine-et-Oise, au préjudice d'une de ses amies, madame de Léotaud, née de iNicolaï. Une perquisition fut faite au Glandier, et les diamants de madame de Léotaud y furent retrouvés, enfermés dans un sac de soie verte. Déclarée coupable de vol par le tribunal de Brive, madame Lafarge fut condamnée à deux ans d'emprisonnement. Lorsque, le 3 septembre 1840, elle comparut devant la cour d'assises de la Corrèze, elle y arrivait déjà flétrie par la justice.
Un immense intérêt ne s'en citait pas moins répandu sur elle. Nombre de gens n'hésitaient pas à la considérer comme une sorte de martyre. De toutes parts, dans sa
ANNÉE I8U). CHAPITIŒ DOUZIÈME. 163
prison, elle reçut, d'admirateurs inconnus, des protesta- Septembre tions d'amour et de dévouement. Et, chose assurément étrange, elle qui, jeune fille, malgré le charme de sa personne et la distinction de ses manières, n'avait pu se marier qu'en recourant à un courtier matrimonial, trouva, malgré l'accusation criminelle pesant sur elle, des gens pour mettre à ses pieds leur fortune et leur nom.
Jamais cause n'avait aussi puissamment éveillé la curiosité publique. Toute la France se divisa en deux camps ; il y eut les partisans et les adversaires de madame Lafarge. Le prétoire de la cour d'assises de Tulle devint un véritable champ de bataille. Tandis que, contrairement à un rapport de certains pharmaciens locaux, l'illustre chimiste Orfîla, au nom d'une commission chargée d'analyser les matières provenant de l'exhumation, affirmait qu'il existait dans le corps de Lafarge de l'arsenic, qui y avait été introduit criminellement, un autre chimiste distingué, M. Raspail, membre influent du parti républicain, sans nier la présence de l'arsenic dans le corps de Lafarge, n'y voyait rien de criminel. Il se faisait fort d'en trouver partout et jusque dans le bois du fauteuil du président de la cour d'assises.
Peu édifiés sur la moralité de Marie Capelle, les jurés ne partagèrent pas la conviction de Raspail, et, le 18 septembre, après quinze jours de débats, ils la déclarèrent coupable, malgré une admirable plaidoirie de l'avocat Paillet. Ils admirent seulement, en sa faveur, des circonstances atténuantes ; madame Lafarge fut condamnée aux travaux forcés à perpétuité. Cette condamnation ne suffit pas à calmer l'émotion extraordinaire que cette cause avait soulevée en France. Telle était la passion avec laquelle on s'en occupait que l'on songeait à peine à la guerre menaçante à l'horizon, et au procès du prince Louis-Napoléon, qui, à dix jours de là, devait s'ouvrir devant la cour des pairs.
Skptembre
Le
procès du
prince Louis -
Napoléon.
164 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année ISiO.
Le prince avait commis un double crime, d'abord en sinsurgeant contre les lois de son pays, dans un intérêt tout personnel (1), ensuite en manquant aux règles les plus, élémentaires de la reconnaissance envers le roi Louis-Philippe qui, après l'attentat de Strasbourg, avait usé d'une si large indulgence à son égard. Est-il vrai, comme le prétendit son père, l'ex-roi de Hollande, qu'il soit tombé dans un piège épouvantable, dans un efl'royable guet-apens ? « Convaincu, écrivit à plusieurs journaux celui qu'on appelait alors le comte de Saint-Leu, que mon fils, le seul qui me reste, est victime d'une infâme intrigue et séduit par de vils flatteurs, de faux amis et peut-être par des conseils insidieux, je ne saurais garder le silence sans manquer à mon devoir et m'exposer aux plus amers reproches. » Il ne pouvait lui venir à la pensée qu'un homme de bon sens et non dépourvu de moyens se fût jeté de gaieté de cœur dans un tel précipice. Le bruit courut en effet que, parmi les complices du prince, il y avait des traîtres qui l'avaient entraîné dans l'aventure de Boulogne pour le livrer au gouvernement de Louis-Philippe. Mais nous n'avons rien trouvé qui justifiât un pareil bruit, et l'aventure était trop bien dans le caractère du personnage pour qu'il n'en gardât par la responsabilité tout entière.
Tous les prévenus de la conspiration de Boulogne, sans exception cette fois, furent renvoyés devant la Chambre des pairs, érigée de nouveau en cour de justice, non sans une assez vive opposition de la part de son président, M. Pasquier, qui, comme s'il eût pressenti l'avenir, se souciait peu de diriger les débats d'un pa-
(I) Neuf ans après, devenu à son tour chef du gouvernement de la France, le prince ne manquera pas de faire amende honorable, et nous l'entendrons déclarer légitime la captivité dont il avait payé sa témérité contre les lois de sa patrie. Ce qui d'ailleurs ne devait pas l'empêcher de les violer de nouveau à son profit un peu pins tard.
ANNÉE 18iO.
CiïAPITriE DOUZIÈME.
reil procès. Les débats s'ouvrirent le 28 septembre 1840, au Luxembourg-, dans la nouvelle salle de la Chambre des pairs.
Les accusés étaient au nombre de dix-neuf. Le prince Louis-Napoléon avait choisi pour défenseurs Berryer, l'illustre avocat légitimiste, et Marie, avocat républicain, qui devait également prêter son ministère au général de Montholon. Depuis plus d'un mois déjà 1^ prince avait été transféré de Ham à la Conciergerie. Son père, dans la lettre dont nous avons cité un extrait, s'était plaint amèrement qu'on l'eût enfermé dans la chambre de l'assassin Fieschi. Cette pièce avait servi, en effet, de cachot aux prisonniers prévenus de complot contre la sûreté de l'Etat. Mais, depuis, elle avait changé de destination; elle était devenue le logement de l'inspectrice du quartier des femmes, à la Conciergerie. Aussi le public ne s'apitoya-t-il pas outre mesure sur la cruauté monstrueuse et « antifrançaise » dénoncée par le comte de Saint-Leu. Il pa'rut même s'intéresser assez médiocrement au procès, malgré l'attitude de prétendant que le principal accusé y prit avec une certaine hauteur.
Aussitôt après l'interrogatoire des accusés, et avant l'audition des témoins, la cour autorisa le prince à présenter quelques observations. Le prince Louis-Napoléon était alors un homme de trente-deux ans, de taille moyenne et d'un embonpoint déjà assez remarquable. Il avait la barbe et les cheveux châtains; les yeux, d'un bleu pâle, étaient comme voilés. Il était vêtu d'un habit noir, sur lequel étincelait une plaque de la Légion d'honneur à l'effigie de l'empereur.
D'une voix haute et ferme, il lut alors une déclaration fort habilement rédigée, mais qui était beaucoup moins une défense qu'un manifeste adressé au pays. « Pour la première fois de ma vie, il m'est enfin permis d'élever la voix en France et de parler à des Français. »
Septembre
Déclaration (lu prince.
166 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1840.
Septembre II lie venait pas se défendre, n'admettant pas que les mem- '^*'^' bres de la Chambre des pairs pussent être ses juges : il
tenait seulement à expliquer à ses concitoyens sa conduite, ses intentions et ses projets.
Les droits déposés par la nation dans les mains de sa famille lui imposaient des devoirs, ajouta-t-il ; mais il se défendit d'avoir cédé à un mouvement d'ambition personnelle en tentant, malgré le pays, une restauration impériale. Il avait été formé par de plus hautes leçons, dit-il, et il avait vécu sous de plus nobles exemples. Après avoir rappelé qu'il était né d'un père qui était descendu du trône sans regret, le jour où il ne lui avait plus paru possible de concilier avec les intérêts de la France ceux du peuple qu'il avait été appelé à gouverner, il poursuivait en ces termes :
« L'empereur, mon oncle, aima inienx abdiquer l'Empire que d'accepter, par des traités, les frontières restreintes qui devaient exposer la France à subir les dédains et les menaces que l'étranger se permet aujourd'hui, et je n'ai pas respiré un jour dans l'oubli de tels enseignements
« Le pays a fait la triste expérience des dix dernières années. J'ai pensé que le vote de quatre millions de citoyens, qui avait élevé ma famille, nous imposait au moins le devoir de faire appel à la nation et d'interroger sa volonté; j'ai cru môme que si, au sein du congrès national que je voulais convoquer, quelques prétentions pouvaient se faire entendre, j'aurais le droit d'y réveiller les souvenirs éclatants de l'Empire, et de placer en face de la France aujourd'hui affaiblie, passée sous silence dans le congrès des rois, la France d'alors, si forte au dedans, au dehors si puissante et si respectée. La nation eût répondu: « République ou monarchie; empire ou royauté. » De sa libre décision dépend la fin de nos maux, le terme de nos dissensions. «
Condaïu-
nation des
accusés.
Il n'avuitpas eu de complices, assurait-il ensuite. Seul, il avait tout résolu, et personne n'avait connu à l'avance ses projets, ses ressources et ses espérances. « Un dernier mot, Messieurs. Je représente devant vous un principe, une cause, une défaite. Le principe, c'est la souveraineté du peuple; la cause, c'est celle de l'Empire; la défaite, Waterloo. Le principe, vous l'avez reconnu; la cause, vous l'avez servie ; la défaite, vous voulez la venger. Non, il n'y a pas de désaccord entre vous et moi, et je ne puis croire que je puisse être voué à porter la peine des défections d'autrui... »
La plupart des membres qui composaient la Chambre des pairs avaient servi l'Empire. En le leur rappelant, le prince Louis-Napoléon ne pouvait manquer de soulever au milieu d'eux une certaine émotion. Dans la défense de son client, Berryer évoqua également les souvenirs qui les rattachaient à la monarchie de Napoléon. « On veut vous faire juges, on veut vous faire prononcer une peine contre le 'neveu de l'empereur. Mais qui êtes-vous donc? Comtes, barons, vous qui fûtes ministres, généraux, sénateurs, maréchaux, à qui devez-vous vos titres, vos honneurs? » Et il s'attacha à démontrer qu'en présence des engagements qui leur étaient imposés par leurs antécédents, une condamnation serait immorale. L'avocat légitimiste eut soin d'ailleurs de ne rien dire de compromettant pour la cause royaliste dont il était le serviteur. Mais sa plaidoirie, magnifique morceau d'éloquence, n'était pas une défense à proprement parler, et elle n'atténuait en rien Tattentat commis par le prince. Quant à M® Marie, ses convictions s'étant trouvées, paraît-il, froissées de certaines paroles de ce dernier, il demeura muet à son banc.
Les débats et plaidoiries s'étaient prolongés jusqu'au octobre 184o 6 octobre. Ce jour-là, le prince Louis-Napoléon fut condamné à un emprisonnement perpétuel. Les autres ac-
168 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, anni.e 1840.
Octobre 1840. ciisés encoururent des peines graduées selon la nature et la gravité de leur participation dans l'entreprise. Le lieutenant Aladenize fut condamné à la déportation ; le général de Montholon, Parquin, Fialin, dit Persigny, eurent chacun vingt ans de détention; le médecin Conneau, qui pourtant avait nettement déclaré qu'il avait coopéré de la façon la plus persévérante aux projets du prince de renverser le gouvernement, en fut quitte pour cinq années d'emprisonnement.
Le prince Louis-Napoléon fut reconduit à la citadelle de Hara, où son ami le docteur Gonneau et le général de Montholon obtinrent de subir leur peine avec lui. Sa captivité ne devait pas être bien rigoureuse. Nous le verrons se mettre en rapports suivis avec quelques-uns des chefs de l'opposition, avec les écrivains les plus influents de la démocratie, et se créer, pour ainsi dire, une clientèle dans le parti républicain, sans que le gouvernement de Louis-Philippe y ait apporté beaucoup d'obstacle.
L'attention publique, avons-nous dit, avait été médiocrement éveillée par ce procès, dont le pays accueillit le résultat avec une parfaite indifférence. Il était réservé à la monarchie de Juillet, comme on ne tardera pas à le voir, de redorer la couronne impériale et de grandir encore le grand nom de Napoléon.
Les ardeurs belliqueuses dont toute la France était alors travaillée devaient nécessairement concourir à cette recrudescence du prestige bonapartiste. Chacun ressentait comme un affront sanglant l'outrage fait à la France par les puissances du Nord, outrage dont le prétendant n'avait pas manqué de tirer parti dans sa déclaration devant la cour des pairs. On applaudissait à toutes les mesures de vigueur prises par le gouvernement. Les fortifications de Paris, contre lesquelles l'opinion libérale s "était si fortement élevée plusieurs années auparavant, devinrent en quelque sorte populaires.
Les
fortifications
de Paris.
ANNKE 1840. CHAPITRE DOUZIÈME. 169
Une ordonnance royale avait, le mois précédent, Octobre i840. ouvert un crédit de cent millions pour en hâter la construction. Si quelques feuilles d'opposition s'étonnèrent du procédé employé par le gouvernement pour l'ouverture d'un crédit aussi considérable, alors qu'il lui était si facile de le demander aux Chambres en les convoquant par anticipation, d'autres n'hésitèrent pas à le féliciter d'une mesure destinée à assurer la défense du territoire. Un des aides de camp du duc d'Orléans, M. de Chabaud-Latour, officier distingué du génie, traça en quelques jours, sur l'ordre du président du conseil, un plan d'ensemble des fortifications de Paris, et, dès la fin de septembre, les travaux étaient commencés sous la direction du général Dode de la Brunerie.
M. ïhiers semblait devenu un véritable homme de guerre. Il s'essayait au rôle de Bonaparte, dans le domaine des choses militaires. A force d'écrire des récits de batailles, il en était venu à se croire apte à en gagner (1). On le voyait tous les jours, dans les bureaux de la guerre et de la marine, donnant des ordres, stimulant le zèle, faisant la leçon aux officiers, comme s'il eût été le chef de ces deux départements. Il avait la volonté bien arrêtée d'imposer, par les armes s'il le fallait, le respect de la France à l'Europe. Toutes nos places du
(l)En 1871, pendant les jours sombres de la Commune, il nous arriva, vers la fin d'avril, d'être reçu à Versailles par M. Thiers comme parlementaire! Nous étions de ceux qui, vainement, hélas ! s'efforçaient de faire tomber les armes des mains des combattants, et de mettre fin, par une transaction, à la lutte impie et fratricide qui désolait la patrie. -M. Thiers, en énumérant les forces dont il disposait, pour nous démontrer l'iuutilité de la résistance de Paris, ne cessait de nous parler de son armée, de ses soldats, qu'il passait constamment en revue, et dont il vantait, d'ailleurs, avec raison, la bravoure et le dévouement. A notre sourire, il comprit sans doute l'étoiiuement que nous causait son langage, car, se i-eprenant aussitôt : « Oh ! je veux dire l'armée et les soldats de la France. » Qui sait? M. Thiers aurait peut-être été un excellent général.
M. Thiers croit à la guerre.
170 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1840.
Octobre I8i0. Nord étaient mises en état de défense. Déjà cinq grandes frégates avaient été armées à Brest; les ateliers de la guerre étaient en pleine activité ; il était question d'une levée extraordinaire de cent cinquante mille hommes, et l'on parlait de réorganiser, dans toutes les villes du royaume, la garde nationale, fort négligée depuis longtemps.
M. Thiers était sincère alors dans ses emportements guerriers. Il croyait à la guerre et s'y préparait avec toute l'impétuosité de son tempérament méridional. Un mouvement d'opinion semblait entraîner le pays. A la cour, la guerre avait dans le duc d'Orléans un partisan décidé. Le jeune prince sentait bien que la dynastie de son père ne pouvait être solidement trempée que dans les eaux du Rhin. Les feuilles libérales faisaient entendre comme des bruits de clairon. Le National évoquait les souvenirs de 1792, provoquait ouvertement à l'insurrection des peuples contre les rois et conviait la France
Enthousiasme à prendre les devants sur la coalition. Edgar Quinet, dont nous avons déjà rappelé les ardeurs patriotiques, réclamait dans des pages enflammées la destruction des traités de 1815 et la restitution de nos frontières rhénanes. « Soumis aux traités écrits avec le sang de Waterloo, s"écriait-il, nous sommes encore légalement pour le monde les vaincus de Waterloo. » Et la guerre était indispensable à ses yeux pour le salut de la patrie. On se serait cru revenu aux jours d'enthousiasme de 1830, oîi la France s'imaginait que d'un bond elle allait s'asseoir sur le Rhin. La passion de la guerre, comme une fièvre, avait envahi les salons, l'atelier et la rue. Au théâtre, dans les entr'actes, le parterre obligeait les musiciens de l'orchestre à jouer la Marseillaise^ et, plus d'une fois, on entendit retentir le cri de Mort aux An- (/lais! Les muses elles-mêmes se mettront de la partie. Aux lourdes strophes de Nicolas Becker, nous décla-
belliqueux du pays.
ANNÉE 1840. CHAPITRE DOUZIÈME. l"i
rant que nous n'aurions pas le Rhin allemand, Alfred Octobre 1840.
de Musset, jeune alors et dans tout l'éclat de son frais
et gracieux talent, rappellera bientôt, dans des strophes
ailées, que nous l'avions eu ce Rhin allemand, et que
les jeunes filles deMayence et de Manheim nous avaient
versé le petit vin blanc de ses coteaux.
Où le père a passé passera bien l'enfant.
Mais cette évocation des temps héroïques, la prodigieuse exaspération des esprits, l'allure révolutionnaire que semblaient prendre les choses, refroidirent singulièrement Louis-Philippe, et le ramenèrent à des sentiments beaucoup plus pacifiques. Lui qui, au lendemain du traité du 15 juillet, gourmandait la tiédeur de son ministre, il le trouvait trop belliqueux à présent. Sans en prévenir M. Thiers, il donna à notre ambassadeur près la cour de Vienne, M. de Saint-Aulaire, son ami intime, des instructions 'ayant un caractère essentiellement modéré. Au reste, les chancelleries étrangères n'avaient jamais cru que Louis-Philippe eût sérieusement l'intention de faire la guerre. Comment ! ce prince débonnaire qui, au début de son règne, avait, par un impardonnable excès de prudence, refusé de rendre à la France ses limites du Rhin, d'y annexer de nouveau la Belgique, ou du moins de s'attacher à tout jamais cette dernière puissance en acceptant pour son fils, le duc de Nemours, le trône qu'elle lui offrait, viendrait se heurter à l'Europe, au lendemain d'une nouvelle et formidable coalition, virtuellement reformée contre nous ! elles ne pouvaient le croire et elles avaient raison.
Déjà même Louis-Philippe avait songé à se débarrasser de son premier ministre, dont l'esprit remuant et obstiné commençait à lui peser. Le ministère était d'ailleurs très divisé sur la grosse question du jour. MM. Vi-
Louis-
Philippe se
calme.
M. Thiers
offre sa démission.
172 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1840.
OcroBiiE 1840. vien, Pelet (de la Lozère), Cousin et l'amiral Roussin, étaient loin de partager les ardeurs belliqueuses de leur chef. Le dernier surtout, ancien ambassadeur de France en Turquie, s'était toujours montré peu favorable à la cause du pacha d'Egypte, dont les armées et la flotte ne lui inspiraient aucune confiance. Quant au ministre de la guerre, le général de Cubières, il avait quelque peine à se prononcer. Les hésitations du roi, son éloignement de plus en plus marqué pour la guerre, se trouvaient donc encore encouragés par les dispositions conformes de la majorité du ministère.
Les dissidents n'avaient pas la robuste foi révolutionnaire qui paraissait être revenue à M. Thiers. Ils s effrayaient à la pensée d'une guerre nationale, dont le résultat final pouvait être le renversement du trône de Louis-Philippe. M. Cousin qui, sous la Restauration, avait si profondément remué la jeunesse de nos écoles, en faisant en chaire, sous les voûtes de la Sorbonne étonnée, l'éloge de quelques-uns des hommes les plu& avancés de la Révolution, était devenu d'une extrême timidité. Il s'épouvantait à l'idée de voir l'alliance anglaise compromise, et mettait surtout en avant les intérêts de la dynastie, ce qui lui concilia la faveur du roi, lequel, jusque-là, lui avait témoigné peu d'empressement et de sympathie.
M. Cousin n'en était pas moins resté dans les meilleurs termes avec M. Thiers, dont il était l'ami de longue date. Aussi lui conseilla-t-il un jour de le congédier, lui et les partisans de la paix, pour rendre au ministère l'homogénéité qu'il avait perdue, si mieux il n'aimait se retirer avec eux et laisser à d'autres le soin de résoudre les difficultés présentes. Fatigué des tiraillements au milieu desquels il se débattait, craignant de mécontenter l'opinion populaire, qui déjà l'accusait de mollir, M. Thiers s arrêta à ce dernier parti comme au meilleur moyen de
Les
événements se
précipitent
en Orient.
se tirer des embarras de la situation, et, malgré sa pas- Octobre 1840 sien ardente du pouvoir, il offrit au roi sa démission. Mais Louis-Philippe était beaucoup trop fin pour ne pas comprendre que son ministre allait se retirer avec tous les honneurs de la popularité, en lui laissant la honte d'une politique d'atermoiement et de faiblesse devant l'Europe. Il préféra garder ses ministres; et, tandis qu'il se fiait sur leurs divisions pour éviter de trop brusques résolutions, M. Thiers se croyait raffermi, et, plus que jamais, maître de la situation.
Les choses en étaient là, quand on apprit tout à coup que les événements se précipitaient en Orient. Les puissances signataires de la convention du 15 juillet n'avaient pas perdu de temps pour exécuter le traité conclu sans la participation de la France. Dès le 14 août, le commodore Sir Charles Napier avait paru devant Beyrouth à la tête d'une escadre anglaise, et, par les ordres de son gouvernement, il avait appelé à la révolte les populations de la Syrie. A quelques jours de là, une note des consuls des puissances alliées à Alexandrie appelait l'attention de Méhémet-Ali sur la haute portée et la force de cette convention solennelle. Vainement compterait-il, pour s'y soustraire, sur l'appui de l'étranger. Qui donc oserait braver les décisions des quatre puissances? Une telle intervention en sa faveur, ajoutait la note, ne ferait que hâter sa perte, alors devenue certaine. Cette note ne laissait donc au pacha d'Egypte d'autre alternative que de se soumettre aux décisions des puissances ou de recourir aux armes.
Le ton d'une pareille note, si injurieuse pour nous, et les procédés de Sir Charles Napier, n'avaient pas peu contribué à exaspérer. les esprits en France. On ne comprenait pas que le ministère piit si patiemment supporter tant d'arrogance. De son côté, Méhémet-Ali, furieux, répondit à la sommation en déclarant qu'au pre-
Missiou de M. Waleski.
Octobre 1840.
Vains efforts
de M. Guizot
àLondres.
Bouibardement de
Beyrouth.
Déchéance de Méhémet-Ali.
mier acte d'hostilité, il marcherait sur Constantinople. La guerre en Orient paraissait imminente. Cependant, un envoyé secret de M. Thiers, M. Waleski, avait engagé le pacha à se contenter de l'Egypte héréditaire et de la jouissance viagère de la Syrie. Méhémet-Ali avait consenti; mais cette concession ne parut pas suffisante aux quatre puissances. Conseillé par elles, le sultan Abdul-Medjid publia un manifeste où il était dit que Méhémet-Ali devait se contenter de l'Egypte héréditaire et de la ville d'Acre à titre viager, sous peine d'être contraint par la force à se soumettre.
Vainement M. Guizot, à Londres, essayait-il d'opérer une diversion en s'efîorçant de jeter la division parmi les whigs du cabinet britannique, dont deux, au moins, les lords Holland et Clarendon, témoignaient d'assez vives sympathies pour la France. Comme preuves des dispositions conciliantes du ministère français, notre ambassadeur cita les récents conseils de transaction adressés par M. Thiers au vice-roi d'Egypte. M. Guizot se flatta môme un moment de voir, grâce à ses menées, triompher, au sein du ministère anglais, la politique de la France, dont le nom n'avait pas été prononcé par la reine dans son discours de clôture de la session du Parlement. Quel triomphe pour lui et quelle humiliation pour lord Palmerston si le traité du 15 juillet venait à être déchiré à Londres où il avait été signé! Mais le chef du Foreign 0//?ce l'emporta de haute lutte, dans une séance du cabinet tenue le 1" octobre, et M. Guizot vit toutes ses espérances brisées.
Déjà la convention était en pleine voie d'exécution, et les canons de l'Angleterre retentissaient sur les côtes de la Syrie. Embossés devant Beyrouth les vaisseaux de Sir Charles Napier avaient criblé de projectiles la malheureuse ville, que les troupes d'Ibrahim avaient été impuissantes à défendre, et qui bientôt s'était trouvée
luactioa de notre flotte.
Effet produit à Paris.
n'être plus qu'un amas de ruines. En même temps, le Octobre 1840 sultan Abdul-Medjid prononçait la déchéance de Méhémet-Ali.
C'était un double et sanglant échec pour la politique française. Et, tandis que notre allié était si cruellement traité, notre escadre, reléguée loin de là, demeurait inactive dans les eaux de Salamine. Un ordre ministériel l'avait éloignée du théâtre de la lutte, comme si l'on eût craint qu'à la première attaque des puissances coalisées, ses canons ne partissent d'eux-mêmes.
Lorsqu'au commencement d'octobre, on apprit à Paris le bombardement de Beyrouth et la déchéance deMéhémet-Ali, il y eut une stupéfaction profonde et un déchaînement général contre le ministère qui, par son inaction, venait de laisser porter un si rude coup au prestige de la France. Des manifestations belliqueuses se produisirent dans les rues, et une foule de volontaires allèrent s'enrôler dans les bureaux de recrutement. Un commissaire de police, ^ayant voulu empêcher l'orchestre de l'Opéra de jouer la Marseillaise, tous les spectateurs entonnèrent en chœur notre chant patriotique avec un irrésistible élan d'enthousiasme. Pendant quelques jours, l'autorité dut autoriser tous les théâtres à jouer notre hymne national. Et cette fermentation patriotique ne bouillonna pas seulement à Paris : toute la province prit feu; sur tous les points on se tenait prêt à se lever, comme si la patrie était en danger.
Il n'y avait pas à se le dissimuler : le ministère du 1°'' mars ne s'était pas montré à la hauteur de la situation. Tant qu'il avait cru en imposer à l'Europe par une attitude hautaine, il avait fait entendre un langage menaçant; M. ïhiers était même allé jusqu'à déclarer que la France choisirait l'Italie pour théâtre de la guerre et qu'elle s'en prendrait d'abord à l'Autriche. Mais il perdit singulièrement de son assurance quand il vit les quatre
M. Thiers
songe de
nouveau à se
retirer.
176 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1840.
Octobre 1840. puissances du Noi'd, dédaignant ses menaces, exécuter rigoureusement le traité du 15 juillet. La canonnade de Beyrouth le plongea dans une sorte de stupeur. Nombre de conservateurs, fort belliqueux au début, commençaient à trouver que l'on s'était beaucoup avancé. M. Guizot, qui, à Londres, n'avait pu rien prévenir ni rien empêcher, écrivait alors que la France ne devait pas faire la guerre pour conserver la Syrie au pacha. Le roi lui-même, pris d'un véritable efïVoi à la veille d'une rupture éclatante avec l'Europe, se refusa à aller plus loin. La France n'avait point garanti, selon lui, la possession de la Syrie à Méhémet-Ali, et l'Angleterre et ses alliés n'ayant point l'intention de l'attaquer en Egypte ; la France n'avait qu'à attendre les événements, sauf à intervenir si plus tard l'Egypte venait à être attaquée. Le ministère du 1" mars, dont cette nouvelle ligne de conduite semblait condamner les actes antérieurs, crut se tirer d'embarras en donnant sa démission. Cette fois encore, il se serait retiré, aux yeux du pays, pour n'avoir point voulu donner un démenti à sa politique belliqueuse et consentir à l'abaissement de la France. Aussi les mêmes raisons qui, peu de temps auparavant, avaient engagé le roi à garder ses ministres, le décidèrent-ils à refuser de nouveau leur démission. Il ne voulait pas avoir l'air d'être le roi des étrangers, tandis que M. Thiers passerait pour le ministre national. Et puis, la retraite de ce dernier ne serait-elle pas le signal d'une explosion révolutionnaire ?
Les embarras de la situation à l'extérieur se compliquaient, en eflet, de la surexcitation toujours croissante des esprits au dedans. Toute la presse libérale continuait à sonner le tocsin contre l'Europe. Le Siècle. le Courrier français^ le Constitutionnel, faisaient rage. « Le péril de la honte, secriait ce dernier, est plus menaçant pour les gouvernements que le péril de la
Louis-Philippe
refuse de
nouveau la
démission du ministère.
Manifestation
de la garde
nationale.
guerre. » La Presse elle-même, si timorée tout d'abord, Octobre 1810. embouchait la trompette guerrière. Les fautes du gouvernement nous ayant placés entre une guerre insensée et une paix ignominieuse, le choix ne lui paraissait pas douteux. « Il faut déclarer la guerre, disait-elle, et convoquer immédiatement les Chambres. » Les journaux légitimistes faisaient également vibrer la corde patriotique. Seule peut-être, une feuille officieuse du régime, le Journal des débats^ revenue, comme le roi, de ses velléités belliqueuses des premiers jours, inclinait pour la paix à tout prix.
Comme nous l'avons dit plus haut, un long cri de guerre se faisait entendre d'un bout du pays à l'autre. Il y avait unanimité dans tous les rangs de la population. Une partie delà garde nationale parisienne protesta énergiquement contre la mauvaise volonté de ses principaux chefs, qui refusaient de réunir les légions pour les exercer au maniement des armes. Le maréchal Gérard, son comman-dant en chef, n'ayant pas voulu recevoir ses délégués, elle décida qu'une députation dofficiers et de simples gardes nationaux serait chargée de remettre entre les mains du président du conseil sa protestation contre ce refus, « et contre la honteuse inaction du gouvernement en présence de l'étranger ».
Pour affaiblir l'effet de cette déclaration, les journaux ministériels imaginèrent de la présenter comme émanant d'une faible minorité de soldats-citoyens. Il n'en est pas moins vrai qu'elle était l'expression très nette de l'indignation générale contre la politique de faiblesse suivie à l'égard de la coalition.
M. Thiers passait alors pour le gardien sévère de l'honneur national. S'il se retirait, nul doute que les fureurs populaires ne s'en prissent à la royauté ellemême. Seul, le président du conseil était capable de les arrêter; c'était du moins l'opinion de la cour. Le roi II. 12
Intervention de la reiue.
178 HISTOIRE DU RÉGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1840.
Octobre 1840. le pria de rester, et il y employa tout cet art de séduction qu'il possédait au suprême degré. Le ministre paraissait inflexible. La reine dut intervenir. Elle mit en œlivre toutes les grâces dont une femme est capable ; elle joignit les larmes à la prière, et, lui rappelant son dévouement ancien à la famille d'Orléans, elle le conjura de ne pas abandonner dans le péril cette monarchie de Juillet qu'il avait contribué à fonder.
. M. Thiers finit par se laisser fléchir. Il exigea seulement, pour n'être point taxé de faiblesse par l'opinion, qu'une sorte (ïuUimatwn fût adressé aux quatre puissances. Puis^ d'accord avec le roi, il se décida à convoquer les Chambres pour le 28 octobre, comme s'il eût senti la nécessité, en ces graves conjonctures, de mettre le ministère et la royauté sous le couvert de la représentation nationale.
En même temps, à la date du 8 octobre, une note diplomatique, contenant implicitement, sous une forme extrêmement modérée, une sorte de casus belli, était envoyée à nos ambassadeurs près les quatre puissances. « La France, y était-il dit, se croit obligée de déclarer que la déchéance du vice-roi, mise à exécution, serait, à ses yeux, une atteinte à l'équilibre général. » Il n'y était point question de la Syrie, que nous avions d'abord impérieusement réclamée pour le vice-roi, au moins à titre viager. Cela pouvait être regardé comme une première reculade. La France, il est vrai, considérait la déchéance de Méhémet-Ali, prononcée par le sultan, comme une atteinte à l'équilibre européen. Si donc les quatre puissances prêtaient les mains à cette déchéance, c'était la guerre. Autrement le gouvernement de Louis- Philippe passait absolument condamnation sur le traité du IS juillet, conclu sans sa participation.
Lord Palmerston, parait-il, se plut à rendre justice à la modération de la note adressée par le cabinet des
Ultimatum
adressé
aux quatre
puissances du
Nord.
Tuileries à son ambassadeur. Mais veut-on savoir com- octobre 1840. ment le Morning Chronicle, journal inspiré par le chef du Foreign Office, répondait à cette modération? « Yers le 1" novembre, disait insolemment cette feuille, c'est-àdire avant que la Chambre française ait pu commencer ses débats, la France n'aura plus rien à empêcher dans le Levant, car la Syrie n'appartiendra plus au pacha, et ce sera de lui que dépendra la question de savoir si nous le laisserons tran(juille, oui ou non, en Egypte. » Et, tout en rendant justice à la modération française, lord Palmerston, comme s'il eût tenu à pousser les choses à bout, voulait qu'on ne laissât l'Egypte à Méhémet-Ali qu'à titre viager. Mais ses collègues, indignés, repoussèrent sa proposition, et l'ambassadeur anglais près la Porte Ottomane reçut l'ordre d'engager le sultan à accorder à Méhémet-Ali l'investiture de l'Egypte héréditaire au cas où il se soumettrait.
Ce n'était vraiment pas la peine d'avoir fait retentir Effet produit l'Europe de déclarations si menaçantes et d'avoir pro- ]aif<fage^cle voqué avec tapage des armements si considérables, pour M. TMers. en arriver à s'incliner devant la volonté des quatre puissances. Le langage tenu par M. Thiers, au nom de la France, parut beaucoup trop humble, môme à M. Guizot, si désireux que celui-ci fût de la paix. Il le trouva peu honorable, et n'hésita pas à déclarer à Sir Charles Greville que, pour lui, il ne serait pas allé jusque-là. Au fond, il n'était peut-être pas fâché de voir M. Thiers, qui aimait à passer pour un foudre de guerre, montrer tant de condescendance et d'humilité. Il était seulement fort mécontent, disait-il, de la triste figure faite par la France.
Si telle était l'opinion d'un homme qui, cependant, en matière de fierté patriotique et de fermeté devant l'Europe, n'avait pas le droit d'être bien exigeant, comment s'étonner des colères que déchaînèrent dans les
Octobre (840.
Un pamphlet M. de Lanienuais.
180 HISTOIRE DU RÉGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année I8iO.
masses et dans les journaux de toute nuance la faiblesse et l'attitude humiliée du gouvernement? Certaines feuilles ministérielles elles-mêmes étaient outrées. Le Journal des débats poussa un formidable cri d'alarme, en dénonçant le scandale dont ces feuilles donnaient l'exemple et les insultes dirigées sans mesure et sans pudeur contre la monarchie de Juillet. Le Journal des débats, ne l'oublions pas, après avoir eu des allures superbes et guerrières au moment où le roi semblait vouloir tirer l'épée du fourreau, était devenu le plus ardent des partisans de la paix. Il cherchait à éteindre le feu qu'il avait quelque peu attisé. C'était le journal favori de la cour.
Ce fut au milieu des effervescences de ce mois d'octobre, que M. de Lamennais, devenu l'un des plus éloquents, mais aussi l'un des plus acerbes écrivains du parti républicain, publia sous ce titre : Le pays et le çjouvenienient, une brochure où la monarchie de Juillet était littéralement mise en pièces. Préoccupé de la situation humiliante de notre pays à l'extérieur et de ses souffrances à l'intérieur, M. de Lamennais se demandait comment remédier à ce douloureux état de choses. Ce remède, il le voyait surtout dans la réforme radicale des institutions politiques et sociales. Mais, malgré la violence de son langage, il n'admettait ces réformes, suivant ses propres expressions, que par des voies exclusives de la violence, de toute perturbation anarchique et de tout désordre réel. Nous n'en verrons pas moins tout à l'heure M. de Lamennais déféré à la justice.
La coïncidence de cette publication avec les désordres dont Paris était alors le théâtre avait surtout appelé l'attention de l'autorité. Aux attroupements, occasionnés, le mois précédent, par la cessation du travail dans une foule d'ateliers et par des discussions irritantes entre patrons et ouvriers, avaient succédé des manifestations
Attentat de Darmès.
belliqueuses. Des bandes parcouraient les rues en pous- Octobre 1840.
sant des cris de guerre et en cliantant la Marseillaise.
C'était comme le prélude de l'émeute. Il fallut employer
la force pour dissiper des rassemblements qui s'étaient
formés menaçants devant le ministère de la guerre. Sur
ces entrefaites, un nouvel attentat, dirigé contre le roi,
vint encore compliquer la situation.
Le 15 octobre 1840, vers six heures du soir, Louis- Philippe quittait les Tuileries, par le guichet du Pont- Royal, pour se rendre à Saint-Cloud. Il était accompagné de la reine et de Madame Adélaïde, sa sœur. Au moment où la voiture royale, qui avait suivi le quai, débouchait dans la place de la Concorde, et où le roi mettait la tête à la portière pour saluer les soldats du poste du Lion, qui lui rendaient les honneurs militaires, une explosion retentit, et la voiture fut tout à coup enveloppée d'un nuage de fumée. Louis-Philippe venait d'être l'objet d'une nouvelle tentative d'assassinat.
Le coup avait été tiré d'assez près, par un individu qui, pour viser, s'était abrité derrière un candélabre d'éclairage. Il était resté là immobile, comme stupéfait d'avoir manqué son coup. Un soldat se précipita sur lui pour l'arrêter. On s'aperçut qu'il avait la main gauche tout ensanglantée. La carabine dont il s'était servi, chargée jusqu'à la gueule de balles et de chevrotines, avait éclaté et lui avait broyé trois doigts. Louis-Philippe avait dû certainement à cet accident d'avoir la vie sauve. Un garde national à cheval et l'un des valets de pied, qui se trouvaient sur le siège de la voiture, avaient été seulement atteints par des chevrotines ; mais leurs blessures étaient heureusement insignifiantes.
Le misérable qui venait d'attenter à la vie du roi était le fils d'un pauvre tailleur d'habits de Marseille; il se nommait Marins Darmès, et exerçait la profession de frotteur. Il était vêtu d'une longue redingote sous
182 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHlLIPPE. année 1840.
DcToiiKE 1840. laquelle il avait pu dissimuler son arme. « Maudite carabine! s"écria-t-il au moment de son arrestation. J'avais pourtant visé juste ; mais je l'avais trop chargée. » On le trouva en outre porteur de deux pistolets chargés et d'un poignard, dont peut-être il aurait essayé de faire usage s'il n'avait pas été paralysé par la douleur que lui causait son horrible blessure. De petite taille, d'aspect sombre et farouche, il paraissait avoir uu caractère déterminé.
Les Quand on lui demanda quel était son état, il répondit :
antécédents ^^ Conspirateur, exterminateur de tyrans. » Il avait voulu,
de Darmes. ...
dit-il, « délivrer la France du plus grand tyran qu'elle eût jamais eu ». C'était évidemment une sorte de maniaque, s'imaginant qu'il suffit de tuer un roi pour fonder la liberté d'un pays et en extirper la misère. Il n'avait, d'ailleurs, assura-t-il, prémédité son crime que depuis quelques heures. Rentré chez lui, rue de Paradis-Poissonnière, vers une heure et demie, il avait profondément réfléchi sur la situation extérieure et intérieure de la France. Jugeant que le roi était l'auteur de tous ses maux, il avait pris la résolution de le tuer pour délivrer son pays. Mais ce justicier était d'une moralité fort douteuse. Marié, il s'était séparé de sa femme, après avoir perdu dans des jeux de bourse une petite fortune qu'elle lui avait apportée. Plus tard, il était parvenu à se faire remettre quelques milliers de francs, que sa mère avait recueillis de la succession d'un second mari, et il les avait dissipés en débauches, laissant la malheureuse dans la plus profonde détresse. Lui-môme, au moment du crime, se trouvait absolument sans ressources. Il s'était fait renvoyer de diverses maisons à cause de l'exaltation de ses opinions démagogiques. N'ayant plus rien, il était devenu connnuniste enragé; et la communauté des biens lui était apparue comme le suprême remède aux misères du moiule.
Avait-il des complices ? Il protesta du contraire. La Octobrk is^n. nature seule, affirma-t-il, avait agi en lui. Il convint, du reste, que, personnellement, il n'avait pas à se plaindre du roi. Son action était le fait d'un homme aigri, concentré, d'un fanatique isolé. Voilà du moins ce qui semblait résulter de ses déclarations. Mais le costume dont il était vêtu le jour du crime, les armes trouvées en sa possession, la carabine qui lui avait servi, arme de luxe, dont il ne put expliquer la provenance, contrastaient si fort avec son dénuement, que l'on supposa qu'ils lui avaient été fournis par des complices, sauf les pistolets, qu'il avoua avoir dérobés chez M. Détrône, ancien conseiller à la cour royale d'Amiens. Nous verrons combien il sera difficile à la justice de lui trouver des complices.
Quoi qu'il en soit, le crime de Darmès avait étonné Les
tout le monde. On croyait en avoir fini avec ces odieuses conséquences . •' de l attentat
tentatives de régicide réprouvées par tous les partis dui5.
avouables. L'attentat du 15 eut pour résultat de jeter l'épouvante dans le pays et la consternation aux Tuileries. Il eut d'autres conséquences. Beaucoup de ceux qui avaient montré le plus d'impatience à venger par les armes l'humiliation de la France sentirent se calmer leur ardeur belliqueuse, redoutant de voir des complications intérieures se joindre à celles du dehors, et ne voulant pas avoir à la fois la révolution et la guerre. D'autre part, Louis-Philippe, qui n'avait tenu à garder M. Thiers que pour se protéger contre les entreprises démagogiques, voyant l'impuissance de son président du conseil à désarmer la fureur des partis, ne demandait pas mieux que de s'en défaire à la première occasion.
Cependant M. Thiers n'hésita pas à profiter de l'attentat g^j^jpg (,t ae Darmès, auquel le parti républicain était absolument poursuites étranger, pour sévir contre un certain nombre d'écri- iveiscs. vains de la démocratie. Des visites domiciliaires furent
Octobre 1840.
Outrecuidance des
puissances.
Le nouveau roi de Prusse.
184 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1840.
ordonnées chez M. de Lamennais, dont on saisit la dernière brochure, et chez M. Degouves-Denuncqnes, auteur de la Correspondance jpolitique. On saisit également VAlmanach démocratique, publié depuis trois semaines, VOrganisation du travail, de Louis Blanc, qui avait paru dans la Revue du Progrès, et une brochure de M. Théophile Thoré, La vérité et le parti démocratique ^ dont la publication avait plus de trois mois d'existence. Il était réservé à M. Thiers de terminer son dernier ministère par une persécution contre le droit d'écrire.
En même temps, les officiers de la garde nationale qui avaient protesté contre la faiblesse du gouvernement en face de la coalition étrangère, MM. Lesserré, Recurt, Dupoty et Périn entre autres, étaient frappés d'une destitution de deux mois. Le patriotisme trop ardent était devenu un crime.
Aussi les quatre puissances du Nord redoublèrentelles d'outrecuidance. Le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume ni, qui s'était toujours montré assez sympathique pour le gouvernement français, était mort. Son successeur, Frédéric-Guillaume IV, son iils, venait d'être couronné à Berlin. On savait le nouveau roi beaucoup moins favorable que son père aux intérêts français. Il n'était pas jusqu'aux petits Etats delà confédération germanique, qui, bien que n'étant pas en jeu dans la querelle, — heureusement pour eux, ils ne songeaient pas encore à la grande unité allemande où leur autonomie devait à peu près disparaître — ne fissent acte de mauvais vouloir envers nous, on interdisant, par exemple, l'exportation des chevaux. Tout d'abord, M. Tbiers n'avait pas hésité à déclarer que cette mesure équivaudrait à une déclaration de guerre. Or, la mesure avait été maintenue, et nous avions dévoré l'affront en silence. Et plus M. Thiers était entré dans la voie des concessions, plus les puissances s'étaient montrées arrogantes à notre égard.
L'Angleterre surtout, la grande ennemie dans cette Octobre 1840. question d'Orient, apportait dans ses rapports avec nous une acrimonie voulue. A diverses questions adressées par M. Thiersau cabinet britannique, à la suite de la note diplomatique du 8 octobre, questions relatives à la déchéance de Méhémet-Ali, à l'attaque de sa flotte et aux conditions que l'Angleterre serait disposée à lui accorder, lord Palmerston avait fait répondre que tout dépendrait de la promptitude du vice-roi à se soumettre au traité du 15 juillet. Il n'était pas possible d'en user plus cavalièrement avec le premier ministre d'une grande puissance. L'Angleterre savait bien pourtant que, sur le continent, elle ne pouvait lutter contre nous, et que, sur mer, nos flottes étaient parfaitement en état de battre les siennes. Mais elle comptait sur les dispositions d'esprit du roi Louis-Philippe, que l'on savait revenu à son système de la paix à tout prix, et sur les tergiversations étranges de M. Thiers.
Un dernier acte de faiblesse signala encore l'administration un peu incohérente des ministres du 1" mars. Nous avions, dans les mers du Levant, sous les ordres de l'amiral Lalande, une escadre admirablement armée, parfaitement exercée, et dont les équipages, brûlants de patriotisme, frémissaient du voisinage des escadres de l'Angleterre et de l'Autriche. C'est cette flotte que l'on avait reléguée dans les eaux de Salamine, de peur qu'elle ne s'opposât au bombardement des côtes de la Syrie. M. Thiers la jugea beaucoup trop à portée encore du pavillon britannique. Si l'escadre égyptienne, s'échappant à travers les croisières anglaises, venait se mettre sous la protection du drapeau tricolore, nul doute que nos marins ne permissent pas aux Anglais de tenter contre elle la moindre entreprise, et alors c'était la guerre. Dans un accès d'inqualifiable prudence, et comme sil eût voulu laisser en Orient le champ complètement libre
Notre escadre
rappelée à
Toulon.
situation de M. Thiers.
186 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1840.
Octobre i8i0., aux puissances coalisécs. M, Thiers enjoignit, le 25 cotobre , à l'amiral Lalandc de rentrer immédiatement à Toulon, sous prétexte d'avoir la flotte plus à portée du télégraphe pour lui transmettre les ordres du gouvernement (1).
Fausse Le président du conseil était parvenu à mécontenter
tout le monde. Les conservateurs endurcis lui reprochaient d'avoir compromis la paix européenne par sa politique brouillonne, par ses jactances et ses témérités. Quant à l'honneur de la France injuriée, vilipendée, laissée dédaigneusement de côté, ils s'en souciaient peu ou point. M. Thiers aurait pu objecter, il est vrai, qu'il avait été poussé par le roi lui-même, qui, au début, gourmandait sa tiédeur. Qui donc pouvait lui faire sérieusement un reproche de n'avoir pas consenti à suivre jusqu'au bout Louis-Philippe dans son mouvement de recul?
D'autre part, ceux qui avaient au cœur le sentiment vif de la dignité nationale, ceux qui, applaudissant à la fermeté première du gouvernement, s'étaient, pour venger la patrie, résignés d'avance aux douloureux sacrifices que l'état de guerre impose à un pays, ne comprenaient rien aux faiblesses de M. Thiers, et ne pouvaient lui pardonner de se montrer si souple et si liumble à l'égard des puissances du Nord , après l'avoir pris de si haut avec elles. Cependant, comme s'il eût eu conscience de l'impopularité au-devant de laquelle il courait, il reprit, à la veille de l'ouverture du parlement, quelque peu de son assurance belliqueuse, et résolut de se présenter devant les Chambres avec une attitude, sinon provocatrice à l'égard de l'Europe, du moins énergique, haute et digne de la France.
L'ouverture des Chambres avait été fixée au 28 oc-
(1) Telle fut, du moins, la raison donnée plus tard par M. Thiers à la Chauabre et dont ceHe-ci voulut bien se contenter.
tobre. Quelques jours auparavant, le ministre de l'intérieur vint, au nom de ses collègues, soumettre au roi le projet de discours que ce dernier devait prononcer à la rentrée. Ce discours était conçu dans les termes les plus modérés. La fin seule affirmait nettement la volonté du cabinet de persister dans une politique ferme et patriotique. « Vous voulez, comme moi, que la France soit grande et forte. Aucun sacrifice ne lui coûterait pour lui conserver, dans le monde, le rang qui lui appartient. Elle n'en veut pas déclioir. La France est fortement attachée à la paix, mais elle ne l'achèterait pas à un prix indigne d'elle, et votre roi, qui a mis sa gloire à la conserver au monde, veut laisser intact à son fils ce dépôt sacré d'indépendance et d'honneur national que la Révolution française a mis dans ses mains. » C'était là un langage digne du souverain d'un grand Etat, nullement provocateur, et le roi se fût honoré aux yeux de tous en se l'appropriant. Mais autant Louis-Philippe s'était montré bouillant, chatouilleux sur le point d'honneur, et belliqueux, au début de la crise, autant il était devenu timoré et disposé à courber la tête sous les affronts de l'étranger. Ce souvenir delà Révolution, que M. Thiers ne manquait jamais d'évoquer dans les circonstances graves, semble avoir été pour lui comme un épouvantail. Tous ses ministres étaient présents. Il leur fit, contre le discours, dont il venait d'entendre la lecture, des objections qui indiquaient de sa part un parti pris de ne point l'admettre. Il était redevenu l'homme des compromis sans dignité et sans grandeur, et, comme dix ans auparavant, il se montrait disposé à consacrer de nouveau devant l'Europe l'abaissement de la France.
Si Louis-Philippe eût exactement suivi les règles du gouvernement parlementaire, il eût purement et simplement accepté le projet de discours rédigé par ses ministres, lesquels étaient seuls responsables , devant les
Octobre 1840.
Projet de discours de la
couronne
refusé par
Louis-Philippe
La politique
persounelle
de
Louis Piiilippe
cabinet du
188 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PIIILIPPE. année 1840.
Octobre 1840. Chambres, de la politique de son gouvernement. Mais, comme nous avons eu déjà l'occasion de le faire remarquer, il voulait régner et gouverner à la fois, et il tenait à exercer sur la ligne de conduite de ses ministres une action toute personnelle. Il leur donna lecture d'un discours de sa composition, qui était d'un ton tout difïerent. On ne put s'entendre. Les ministres donnèrent, séance tenante, leur démission, que le roi s'empressa d'accepter. Ainsi prit fin, en dehors de toute intervention parlementaire, ce ministère du 1" mars, dont M. Thiers avait été l'àme et l'inspirateur.
Démission du M. Thiers se retirait avec les honneurs de la guerre. Assurément, dans les huit mois de son passage aux affaires, il n'avait montré ni les aptitudes, ni les qualités, ni le sang-froid, ni la rectitude de conduite d'un grand ministre. A l'intérieur, son influence s'était surtout traduite par la conception peu prudente du retour des cendres de l'empereur, par l'élan donné à la construction des fortifications de Paris, en quoi il fut parfaitement d'accord avec le roi, et surtout par sa résistance à la réforme électorale. A l'extérieur, sa politique manqua de netteté et de décision. Il eut le tort de montrer tantôt trop d'arrogance et tantôt trop de faiblesse ; mais, du moins, il ne laissa pas péricliter entre ses mains l'honneur de la France.
Certains historiens apeurés lui ont fait un crime d'avoir mis la paix en péril. L'accusation n'est pas juste : est-ce que ce ne fut pas Louis-Philippe lui-même qui, en ces circonstances, mit au cœur de son ministre l'étincelle du patriotisme? Est-ce que, tout d'abord, il n'avait pas ressenti, plus vivement encore que M. Thiers, l'injure sanglante faite à la France? Et parce qu'un jour son emportement s'était calmé tout à coup, parce que le sang s'était glacé dans ses veines, fallait-il que son premier ministre s'efforçât de calmer l'émotion cénéreuse dont le
pays avait tressailli à la voix de son gouvernement? La Octobre 1840. France pouvait-elle comprimer les battements de son cœur? Et, d'ailleurs, avecTadmirable armée dont elle disposait alors, et dont il était si facile de porter l'effectif à plus de six cent mille hommes, ne pouvait-elle victorieusement repousser une atlaqne des quatre puissances coalisées? En ne consentant pas à faire bon marché de la dignité nationale, en aimant mieux se retirer que de s'incliner humblement devant l'Europe, M. Thiers fut un moment l'âme delà patrie, et sa popularité se redora d'un certain éclat, aux dépens de celle du roi (1).
Il s'agissait maintenant de choisir des ministres. On commença, pour gagner du temps, par ajourner au 5 novembre l'ouverture des Chambres, qui devait avoir lieu le 28 octobre. Il fallait se hâter, car les esprits étaient singulièrement surexcités; il y avait dans l'air comme des bruits de révolte.
Le roi fit d'abord appel au duc de Broglie, qu'il ju- Le ministère geait, nous ne savons trop pourquoi, plus apte que tout autre à conjurer les périls de la situation. Caractère hautain et dédaigneux, peu populaire, et d'un libéralisme équivoque, M. de Broglie n'avait rien qui justifiât, dans
(1) Dans son Histoire de la Monarchie de Juillet, M. Thureau-Dangin n'a pas craint d'écrire : «La France se trouvait donc placée en face de cette perspective, l'écrasement au dehors et l'anarchie au dedans. C'eût été 18 :0 et 1871 trente ans plus tôt » (t. IV, p. 32G). On se demande comment un écrivain français a pu écrire de telles lignes 1 Et d'abord, entre la situation de 1840 et celle de 1870, il n'y a aucune espèce de comparaison à établir. En 1840, la France avait été traitée avec la dernière inconvenance. Loin qu'il eu fût ainsi en 1870, elle avait obtenu toute satisfaction, sur une question dont elle aurait pu ne pas se mêler. Et quand même ! sur quoi donc se fonde M. Tlmreau Dangin pour vouer d'avance l'armée ftançaise de 1840 à la défaite, à l'humiliation et à la honte? Est-ce que partout où ils avaient paru, nos soldats de cette époque ne s'étaient pas montrés les dignes fils des soldats de la République et de l'Empire ? Singulier apologiste que M. Thureau Dangin ! En vérité, on ne pouvait infliger aux armées de la monarchie de Juillet une plus sanglante injure et à la France un plus cruel affront.
du 29 octobre.
190 HISTOIRE DLl RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPii. année 1840.
Octobre 1840. les circonstances actuelles, les préférences de Louis- Philippe. Il le comprit sans doute, et, ne se sentant peutêtre pas de taille à surmonter les difficultés de l'heure présente, malgré la haute idée qu'il avait de lui-même, il déclina l'honneur de former le nouveau cabinet. M. Guizot Le roi manda alors le maréchal Soult et M. Guizot.
^'affa^res^*^* Au premier, il offrit la présidence du conseil et le minisétratigères. tère de la guerre; au second, le portefeuille des affaires étrangères. Le maréchal accepta, et M. Guizot ne fit pas attendre sa réponse. Le 25 octobre, il quittait Londres, et, le lendemain, il arrivait à Paris. A quelle inspiration avait donc cédé Louis-Philippe en confiant à son ambassadeur à Londres le poste délicat des affaires étrangères? M. Guizot avait-il rempli sa mission avec tant de succès qu'on dût lui livrer, les yeux fermés, la direction suprême de nos relations extérieures? Hélas ! à en juger par les résultats, on ne pouvait avoir une très haute idée de ses aptitudes diplomatiques. Dans cette malheureuse affaire de la quadruple alliance, il ne sut rien prévoir ni rien empêcher. Une autre question, celle du droit de visite, fut non moins malheureusement traitée par lui. En signant, dans les meilleures intentions du monde, le contrat qui consacrait l'extension du droit de visite, il prépara pour l'avenir une série d'embarras et de complications que nous ne tarderons pas à Aoir éclater.
M. Guizot était un homme d'une intégrité parfaite, non qu'il hésitât à appeler la corruption à son aide pour gouverner, mais nous parlons de son intégrité personnelle; c'était un esprit éminent dans toute la force du terme; un des plus illustres historiens de notre pays; un orateur d'une grande éloquence, bien qu'il n'eût pas le don de soulever son auditoire; ce n'était pas un homme d Etat dans la haute acception du mot. Ses instincts le rattachaient au passé. Il n'avait foi ni dans la justice, ni dans le progrès, ni dans la liberté.
Louis-Philippe lui laissa le soin de distribuer à son Octobre 1840.
gré les autres portefeuilles, excepté celui des travaux publics que le maréchal Soult tint à donner à M. Teste. L'amiral Duperré eut la marine; M. Duchâtel, Tintérieur; M. Martin (du Nord), la justice; M. Humann, les finances; M. Cunin-Gridaine, le commerce, et M. Villemain, l'instruction publique. Ainsi fut constitué, le 29 octobre 1840, le ministère qui, à quelques années de là, devait mener les funérailles de la monarchie de Juillet.
Le président nominal du nouveau ministère était le maréchal Soult, mais son président réel, c'était M. Guizot; l'opinion publique ne s'y trompa point. Sa nomination fut accueillie au dehors, et surtout en Angleterre, par de profondes sympathies. On sentait en lui le ministre de la paix à tout prix. Ses fiertés passagères avaient fait phice à la déférence la plus absolue envers les grandes puissances européennes. L'Europe, assurait-il, ne menaçait pas la France, mais seulement la Révolution, et il ne se gênait nullement pour déclarer qu'il fallait se mettre avec l'Europe contre la Révolution. Aussi ne doit-on pas s'étonner si le ministère dont il était l'âme souleva de la part de toutes les feuilles de l'opposition les récriminations les plus amères. On l'appela le ministère de l'étranger. « Depuis que les traités de 1815 ont été conclus, écrivait le National^ jamais conspiration de nos gouvernants avec l'étranger n'avait été aussi flagrante. » Et l'on ne manquait pas de rappeler le voyage de M. Guizot à Gand, pendant les Cent jours, et les compliments si malencontreusement adressés par M. Villemain, en pleine Académie, lors de la première invasion, au roi de Prusse et à l'empereur de Russie. Il y avait dans le pays un frémissement de colère et d'indignation. Le radicalisme, poursuivant sa marche en avant, trouvait dans l'orgueil national blessé une force qu'il n'avait pas
Les nouveaux ministres.
Accueil fait
au nouveau
ministère.
Octobre 1840.
Novembre
Ouverture
des Chambres.
Le
discours de la couronne.
192 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1840.
encore eue au mèine degré (1). Il y avait là pour la monarchie de juillet un péril réel, parce qu'il y a toujours danger pour un gouvernement à ne pas tenir compte des légitimes susceptibilités du pays. C'est ce péril que M. Guizot allait sefïorcer de conjurer, non pas en donnant satisfaction à l'opinion publique, mais en réagissant contre elle avec la plus déplorable des obstinations.
L'attitude du nouveau ministère devant les Chambres allait accroître son désaccord avec la nation. Déjà l'on savait à quoi s'en tenir sur les sentiments personnels du. roi. Aux ambassadeurs des puissances étrangères, qui étaient venus le complimenter après l'attentat de Darmès, il avait manifesté les dispositions les plus pacifiques ; il avait, notamment, affirmé au baron d'Arnim, porteur d'une lettre autographe du roi de Prusse, son immuable volonté de maintenir la paix européenne. Son discours, à l'ouverture du parlement, ne fut que le développement de cette pensée.
Jamais peut-être séance d'ouverture n'avait été atten-i due avec autant d'impatience par le pays, comme si la paix ou la guerre devait en sortir. Elle eut lieu le 5 novembre 1840. Quand Louis-Philippe parut dans la salle, il régnait un silence glacial. Quelques rares cris de Vive le roi! partis des bancs du centre, donnèrent à ce silence une signification, sinon hostile, au moins inquiétante. Le roi était visiblement ému. Il lut toutefois d'une voix ferme la première partie de son discours, où se trouvait traitée la question qui tenait tout le monde attentif. « Les mesures que l'empereur d'Autriche, la reine de la Grande- Bretagne, le roi de Prusse et l'empereur de Russie ont prises de concert, pour régler les rapports du sultan et du pacha d'Egypte, m'ont imposé de graves devoirs. J'ai la dignité de notre patrie à cœur autant que sa sûreté et
(1) C'est ce que reconnaît fort bien M. de TocqueviHc, dans une lettre adressée le 7 novembre 1840 à M. Reeve.
son repos. En persévérant dans cette politique modérée et conciliatrice, dont nous recueillons depuis dix ans les fruits, j'ai mis la France en état de faire face aux chances que le cours des événements en Orient pourrait amener. Je continue d'espérer que la paix générale ne sera point troublée. Je compte sur vous pour m'aider à la maintenir. »
'•Les passages relatifs aux événements survenus en Espagne, à la continuation de nos hostilités avec la république argentine, aux opérations de notre armée en Afrique et à l'échauffourée de Boulogne furent écoutés avec une sorte d'indifférence. La curiosité ne se réveilla que lorsque le roi entama le chapitre de la politique intérieure. « L'impuissance n'a pas découragé les passions anarchiques. Sous quelque forme qu'elles se présentent mon gouvernement trouvera dans les lois existantes et dans le ferme maintien des libertés publiques les armes nécessaires pour les réprimer. » Tout le système du cabinet du 29 octobre était dans ces deux passages : paix au dehors ; maintien de l'ordre au dedans. En prenant possession de son portefeuille, M. Guizot s'était empressé d'annoncer à tous nos agents diplomatiques que la politique du gouvernement avait pour but le maintien de la paix. Et, dès le 9 novembre, une circulaire de M. Martin (du Nord), ministre de la justice, appelait l'attention de tous les magistrats du parquet sur les excès de la presse et sur les manifestations, dont les allures patriotiques recelaient trop souvent de séditieuses pensées.
Le langage menaçant de la couronne nempècha pas l'explosion du mécontentement général, et de violentes protestations n'en éclatèrent pas moins. Et ce ne furent pas les journaux républicains qui dénoncèrent avec le plus d'acrimonie la politique antinationale du nouveau cabinet. Les journaux d'opposition dynastique se montrèrent implacables. « C'est la rougeur au front, II. 13
NOVEMBIIE
Protestations contre la
politique du nouveau cabinet.
Novembue
Nominatiou
du bureau de
la (lliambre.
194 HlSTOmt; du KÈGNE de LOUIS-PHILIPPE. année 1840.
S eci'ia le Siècle, que nous allons rendre compte de l'inconcevable harangue que le ministère de M. Guizot a eu la criminelle folie de placer dans la bouche de la royauté.... M. Guizot a biffé là les mots d'honneur et de Révolution. Il a bien fait, ce n'est pas à lui qu'il convenait de les écrire. La France, nous l'espérons, les rétablira bientôt dans ses manifestes, et les soutiendra au besoin de son épée.. »
Le Commerce, le Constitutionnel, le Courrier français, n'apportèrent pas moins d'amertume dans leurs appréciations. « Le programme politique du ministère Guizot, dit le premier, est une de ces œuvres condamnées dès leur naissance. Rien n'y parle au sentiment national, et il semble écrit sous la dictée de ces feuilles étrangères qui, à la fois, proclament l'impuissance de la France et l'excitent à se jeter dans les voies de la guerre civile. » De son côté, le Constitutionnel ècv'ivsixi, non sans quelque raison : « Le discours qu'on a mis dans la bouche du roi est une palinodie flagrante. » Enfin, le Courrier français, passé sous la direction de M. Léon Faucher, publiait ces lignes sanglantes : « Nous avons besoin de relire les bulletins de la République, du Consulat et de l'Empire pour nous consoler de vivre dans un temps comme celui-ci. Heureusement le peuple vaut mieux que ceux qui le gouvernent, et l'étranger le sait bien. » Il n'était pas jusqu'au monde de la Bourse qui ne s'émût du langage timoré de la couronne, et il salua par une baisse de la rente les affirmations pacifiques du roi.
Le cabinet, il est vrai, trouva une compensation dans l'assentiment de la Chambre. M. Thiers y avait eu la majorité, M. Guizot l'y eut également. Et comment en aurait-il été autrement dans une assemblée qui comptait environ cent soixante-dix fonctionnaires publics? M. Sauzet, candidat ministériel à la présidence, l'em-
pairs.
ANNÉE 1840. CHAPITRE DOUZIÈME. i95
porta à une forte majorité sur M. Odilon Barrot. Un iNovEMBRB
seul membre de la gauche, M. Havin, parvint à entrer
dans la composition du bureau comme secrétaire. Mais
l'esprit du pays n'était pas avec la Chambre.
A la Chambre des pairs, l'adresse en réponse au dis- L'adresse à la ,1 1 . • 1 j Chambre des
cours de la couronne, paraphrase pure et simple de ce
discours, valut au ministère un triomphe complet ► Quelques notes discordantes s'y firent cependant en tendre. M. de Drenx-Brézé, par exemple, s'indigna fort de voir, pour la première fois, la France privée de la part d'influence qui lui appartenait dans les affaires du monde, et il malmena d'importance la politique du précédent ministère, mélange, à ses yeux, de forfanterie et de timidité. Sa conclusion était qu'il fallait provoquer et exiger par les armes, au besoin, la réunion d'un congrès où la France réclamerait la révision des traités de 1815.
Un autre légitimiste, M. de Montalembert, combattit également le projet d'adresse, en se plaçant, lui, à un autre point de vue. Il voulait bien de la guerre, mais pour relever l'ascendant moral de la France perdu en Europe, et non pour protéger la tyrannie de Méhémet- Ali, indigne, selon lui, des sympathies d'un peuple généreux.
Bien que la cause de la paix eût été défendue avec véhémence par le baron Charles Dupin et par M. Villemain, ministre de l'instruction publique, M. Guizot crut devoir intervenir dans le débat; et il le fit d'une façon peu heureuse. Il s'en prit surtout à M. de Montalembert, qui avait qualifié d'égoïste et de mesquine la politique du gouvernement. Pour lui la grande politique, c'était « le maintien de la paix partout, toujours. » Et, en terminant : « Croyez-moi, Messieurs, ne parlons pas à notre patrie de territoires à conquérir, de grandes guerres, de grandes vengeances à exercer. Que la France prospère,
HISTOIRE DU REGNE DE LOUIS-PIIILIPPE. année 1840.
Novembre
qu'elle vive libre, riche, intelligente, sans trouble, et nous n'aurons pas à nous plaindre qu'elle manque d'influence'dans le monde. » M. Guizot oubliait qu'une nation, pas plus qu'un individu, ne peut vivre sans dignité et sans honneur.
« Quoi! s'écria M. de Montalembert indigné, la paix partout, la paix toujours!., la paix toute seule, sans lui donner pour compagnes la justice et l'honneur! »
Attiré de nouveau à la tribune par cette vive apostrophe, M. Guizot répondit qu'il avait parlé de paix dans l'intérêt de tous les peuples, mais jamais de la paix à tout prix. Nous verrons plus tard comment M. Guizot eotendra cette parole. En attendant, la Chambre haute adopta l'adresse, le 18 novembre, après deux jours de débats, par cent dix voix contre huit ; c'était une sorte de blanc-seing donné au ministère.
Le projet Autrement amère et agressive fut à la Chambre des
d'adresse à la députés la discussion du projet d'adresse. Qu'allait faire élective. ^^ Chambre ? Il faut se rappeler qu'avant de se séparer, elle s*était associée à la politique belliqueuse du ministère du 1" mars, et qu'elle avait admis, comme un principe indiscutable, la légitimité des prétentions du pacha d'Egypte. Le nouveau ministère la rallierait-il au système dont il était l'incarnation : la paix partout et toujours ?
Depuis son entrée au pouvoir, M. Guizot s'était efforcé d'obtenir du cabinet britannique certaines concessions indiquant une tendance à la paix. Il n'y avait guère réussi. Cependant, quelques-uns des ministres anglais, lord Melbourne, lord Russel, la reine elle-même, avaient témoigné les meilleures dispositions pour la France. Les ambassadeurs de Prusse et d'Autriche étaient d'avis que l'on se montrât coulant. Seul, lord Palmerston, dont l'influence était dominante, s'était montré intraitable. Il avait fait publier, le 10 novembre, en réponse à la
Les
événements
eu Orient.
Novembre
ANNKE 1840. CHAPITRE DOUZIÈME. 197
dernière note de M. Thiers, un mémorandum dont le ton acerbe et provocateur avait produit en France le plus déplorable elfet. L'insolence du ministre anglais, disait-on, non sans quelque raison, était la conséquence fatale de la timidité du cabinet des Tuileries.
Or, tandis que nous nous efforcions vainement, à Londres, d'obtenir en faveur du pacha quelque concession qui permît à la France de se déclarer satisfaite, les événements se précipitaient en Orient. En Syrie, les troupes d'Ibrahim-Pacha pouvaient à peine tenir devant l'insurrection attisée par les agents anglais. Au commencement de novembre, il ne restait plus à Méhémet- Ali que Saint-Jean d'Acre, sur la côte de Syrie. Encore cette dernière place allait-elle lui échapper. Assiégée, le 2 novembre, par une flotte comprenant une vingtaine de bâtiments, criblée de boulets, presque entièrement ruinée, elle tomba le jour même au pouvoir des Anglais. La Syrie était, dès lors, entièrement perdue pour Méhémet-Ali. On voit à quoi avaient abouti les tentatives de conciliation de M. Guizot. La politique de lord Palmerston triomphait dans le sang et dans les ruines.
Ces douloureuses nouvelles arrivèrent le 23 novem- Discussion de bre, le jour même où M. Dupin donnait à la Chambre i adresse. des députés lecture du projet d'adresse. L'attention était vivement surexcitée. Tout l'intérêt de l'adresse était dans le passage ayant trait aux affaires d'Orient. « Une guerre injuste, disait le rapporteur, une agression violente, sans cause et sans but, ne serait ni dans nos mœurs ni dans nos idées de civilisation et de progrès. La paix donc, s'il se peut, une paix honorable et sûre, qui préserve de toute atteinte l'équilibre européen, c'est là notre premier vœu. Mais si, par événement, elle devenait impossible à ces conditions, si l'honneur de la France le demande, si ses droits méconnus, si son territoire menacé.... »
A ces mots éclatèrent de violentes exclamations.
Novembre
Le discours de M. Thiers.
198 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1840.
Comment! il faudrait attendre jnsqne-là? Vainement le président réclama le silence, conjurant les interrupteurs d'attendre la discussion. « Il est des sentiments contre lesquels on ne peut assez tôt protester, » s'écria M. Taschereau. Ce fut au milieu de la plus vive agitation que le rapporteur put enfin continuer sa phrase : « ou ses intérêts sérieusement compromis l'exigent, parlez alors, Sire, à votre voix les Français se lèveront comme un seul homme. Le pays n'hésitera devant aucun sacrifice, et le concours national vous est assuré. » Mais cette déclaration fut accueillie par de nouvelles exclamations et les rires sardoniques de la gauche, car on savait à quoi s'en tenir désormais sur les intentions bien arrêtées de Louis-Philippe. Le roi voulait la paix quand même.
Ce fut ce que M. Thiers ne manqua pas de confirmer dans l'immense discours qu'il prononça sur la question le 23 novembre. Il prit la parole immédiatement après le maréchal président du conseil. Le maréchal avait rappelé que le cabinet du 12 mai, dont il avait été le chef, avait substitué en Orient un protectorat collectif au protectorat exclusif de la Russie , les grandes puissances s'étant mises d'accord sur ce point. Mais ce qui constituait précisément l'injure grave faite à la France, c'est que, postérieurement à cette convention, elle avait été dédaigneusement, et sans aucvm motif, mise hors du concert européen. Voilà ce que ne disait pas le maréchal. Moins absolu, du reste, que son collègue des affaires étrangères dans ses revendications pacifiques, le maréchal reconnaissait que, en présence des événements qui se précipitaient avec une rapidité peut-être irréparable, la France devait maintenir une paix armée, concentrer ses forces, mais se garder de toute provocation .
Le discours de M. Thiers fut une longue apologie de ses propres actes et une censure amère de la conduite de son successeur, M. Guizot. Il commença par rappe-
1er la joie patriotique qui avait éclaté lorsque s'était Novembre présentée pour la France l'occasion d'intervenir dans les ^ *^* affaires d'Orient, où l'on avait l'espérance légitime de relever notre politique si malheureuse en Belgique, en Italie et en Espagne. Après avoir établi que M. Guizot, comme ambassadeur, avait été tenu, sous peine de trahison, de rester en conformité de vues avec le gouvernement qu'il représentait, M. Thiers ajoutait : « Je ne puis songer à ces jours terribles sans être profondément ému... Je savais bien que j'allais peut-être faire couler le sang de dix générations ; mais je me disais : Si la France recule, elle descend de son rang. Cette monarchie que nous avons élevée de nos mains... si elle est venue au monde pour abaisser et affaiblir mon pays, je ne pourrai plus me trouver en présence des hommes qui nous accusent de n'être venus que pour l'amoindrir. Que pourrai-je leur répondre, à ces ennemis, quand ils vous diront : Le gouvernement, nous ne savons pas ce qu'il a pu faire, mais il assiste à la plus grande humiliation que nous ayons encore subie. »
Il fallait donc, suivant lui, non pas faire la guerre La conclusion
pour le traité du 15 juillet, mais armer, armer toujours, „ i!5 '^ . . ■' ' M. Thiers.
en laissant suivre aux événements leur cours. (Jr, aujourd'hui que proposait-on? M. Thiers racontait alors comment, à propos du discours d'ouverture projeté par lui, il avait dû se séparer de la couronne. « Si je vous le produisais, s'écria-t-il, c'était le discours le plus simple, le plus modeste ! » Un mouvement prolongé se fit à ces paroles. Quand l'émotion se fut un peu calmée, il rappela que le discours de la couronne parlait d'espéi-ances pacifiques. Ce n'était pas assez : on était certain de la paix. Le cabinet du 29 octobre n'avait remplacé celui du l" mars que parce que ce dernier n'avait pu obtenir des mesures nécessaires, qui, éventuellement, pouvaient amener la guerre. Le cabinet du 29 octobre, au
200 HISTOIRE DU RÉGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1810.
NovE>iBitK contraire, voulait la paix certaine, et il était sûr de l'avoir. '^^ ■ Alors, s échauffant au souvenir des gi'andeurs de la
France révolutionnaire, dont il s'était médiocrement inspiré dans les premières années de la monarchie de Juillet, il s'indignait qu'on ne résistât pas énergiquement à la coalition. « On me dit que, pour la conjurer, il fallait braver le grand péril de la guerre générale. Eh bien! laissez-moi vous dire une chose : le jour où vous avez fait une révolution, oui, je prononce le mot, et moi, il ne m'offense ni ne m'embarrasse, le jour où vous avez fait une révolution, révolution honnête, légale, qui ne voulait pas le bouleversement du monde, mais le progrès de l'espèce humaine et la dignité de la France, le jour où vous l'avez faite, il fallait être assez prévoyants et assez fermée pour savoir que dans tel cas donné vous auriez l'Europe tout entière contre ^'ous, et il fallait vous dire, en la faisant, que vous la trouveriez devant vous sans la craindre... » C'était bien là ce que pensaient, après 1830, les patriotes qui, au lendemain de la révolution, conseillaient, non pas la guerre, mais une attitude ferme et résolue devant l'Europe; et si M.Thiers, à cette époque, avait appuyé cette politique de résolution qu'il conseillait peut-être un peu tardivement à l'heure présente, on aurait vraisemblablement évité cette crise de 1840, qui allait se dénouer d'une façon si mesquine pour la France,
M. Guizot ne voulut pas rester sous le coup des atta- Répoiiije de ques de l'ancien président du conseil. Il entreprit, au M. Guizut. iniiieu d'interruptions incessantes, de prouver que le minislère du 29 octobre n'avait pas été formé pour maintenir la paix à tout prix. S'abritant derrière le chef actuel du cabinet, qui seul ici, dit-il, avait livré des batailles et fait des conquêtes pour la France, et se tournant vers M. Thiers : « Quel droit avez-vous pour vous croire plus patriote et plus lier que d'autres? N'avons-nous pas
tous été... » Alors, une voix stridente, celle de M. Tas- Novemurr chereau : « Nous n'avons pas été à Gand. » ^^'*^-
Calme, au milieu de l'orage déchaîné par ces paroles, M. Guizot remercia Tinterrupteur de lui fournir l'occasion de s'expliquer sur un fait que si souvent déjà on lui Le voyage avait jeté à la face comme une injure. Il est bon que '^'^ ^'^"'^• l'on sache comment, ministre, M. Guizot appréciait cet acte de sa vie politique. Au lendemain du 20 mars, ditil en substance, il était retourné à sa vie obscure et littéraire, et il y était rentré dans la condition d'un simple citoyen soumis aux lois et au sort de son pays. Mais quand, à la fin de mai, il s'était convaincu qu'il n'y avait pas de paix possible pour la France et pour l'Europe, et que le retour do la maison de Bourbon était certain, il s'était rendu à Gand, non dans un intérêt personnel, mais pour faire entendre au roi Louis XVIII des vérités utiles, lui conseiller d'éviter les fautes commises en 1814, et l'engager à éloigner de lui tels hommes et tels ministres, dont l'influence était désastreuse pour sa maison. Telles furent, en résumé, les explications fournies par M. Guizot.
Tout cela n'était pas rigoureusement exact. Fonctionnaire important du ministère de l'intérieur, lors du retour de l'ile d'Elbe, M. Guizot avait été remplacé dans La vérité sur ses fonctions de secrétaire général, dès le 23 mars 1815, cevoyage. par le baron Basset de Chàteaubourg, ancien préfet, trois jours après la nomination du général comte Carnot comme ministre de l'intérieur (1). Selon toute vraisem-
(I) Dans une note insérée au Moniteur du 4 février 1844, sur laquelle nous reviendrons plus loin, aussi bien que dans ses Méoioves (t. I, p. 59), M. Guizot a déclaré qu'il avait quitté le ministère de l'intérieur dès le 2(1 mars 1SI5. Là il n'est point question de démission. Mais dans une lettre du 20 septembre 18G0, adressée au professeur Langlacé, il prétend avoir donné sa démission sur-le-champ. Malgré toutes nos recherches, aux Ai'chives et au ministère de l'intérieur, il nous a été impossible detrouvertracc do cette démission. Ilest aisé de saisir la nuance.
202 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1840.
-Novembre blance, il se mêla fort activement alors aux intrigues et aux conspirations de salon ourdies contre le régime impérial. Toujours est-il que, froissé et mécontent, il se rendit, vers la fin de mai, à Gand, où quelques royalistes le chargèrent de présenter à Louis XYIII leurs conseils et leurs doléances. Or, le fait de s'être rendu auprès d'un souverain qui n'attendait que d'une invasion nouvelle de l'étranger le rétablissement de son trône, et cela au moment où la France entière se levait pour repousser la coalition européenne, ne pouvait passer pour im acte patriotique. Voilà l'acte dont M. Guizot tenta vainement de se disculper, et qui restera éternellement comme une tache sur sa mémoire (1).
Nombre d'orateurs abordèrent la tribune dans cette mémorable discussion, d'où pouvait sortir la paix ou la guerre. C'était à qui déclinerait sa part de responsabilité dans les embarras de la situation. Anciens membres du cabinet du 12 mai, MM. II. Passy et Dufaure défendirent avec M. Villemain la politique du mi iistère auquel ils avaient appartenu. M. de Rémusat prêta à M. ïhiers, dont il aA^ait été le collaborateur, l'appui de sa parole élégante et facile. D'autres encore, .AIM. Odilon Barrof , Jouffroy, Ducos, Corally, prononcèrent, dans ce débat, de fermes et patriotiques discours. En revanche, ce ne fut pas sans un étonnement douloureux qu'on entendit un officier supérieur, le général Bugeaud, se faire l'avocat de la paix à tout prix, et semer le découragement du haut de la tribune. La France, à l'en croire, n'était point prête , pour la guerre, el il suffisait aux allies de concentrer seulement cent mille hommes pour venir à Paris. Ce général était, d'ailleurs, coutumier du fait. Ce n'était pas
(1). M. Thiireau-Dangin dit àpeineiin mot de cet {''pi?ode de la vie de M. Guizot. Mais, tout en couvrant de fleura le ministre du 29 nrtobre, il est bien obligé île reconnaître qu'il s'engagea « dans des justifications assez cmbarrasscis de sa conduite en 1815 et en 18a!) ». T. lY, p. 393.
M. de Tocqueville.
la première fois qu'il rabaissait si maladroitement et si Novembue gratuitement la puissance militaire de notre pays. Nous * '
avons déjà eu l'occasion de faire justice de la fausseté de ses appréciations (1).
Heureusement, un nouveau venu dans la Chambre, Les débuts de M. de Tocqueville, illustre depuis quelques années par ses écrits, avait répondu d'avance à la parole décevante et décousue de l'auteur du malencontreux traité de la Tafna. Si une guerre de propagande lui apparaissait, à lui comme à tous les gens sensés, inutile et périlleuse, il reconnaissait également qu'il y avait certaines extrémités auprès desquelles la guerre serait un bienfait. Il était certaines conséquences du traité des quatre puissances que la France ne pourrait soufïrir sans faire la guerre. Et cela, il aurait voulu le dire dans l'adresse. M. Guizot s'était surtout efforcé d'effrayer le pays par le spectre de la Révolution. « Deux grandes voies, dit M. de Tocqueville en terminant, me paraissent pouvoir conduire la France aujourd'hui vers les révolutions. La première de ces voies, je le reconnais, ce serait une guerre violente, injuste, révolutionnaire, anarchique. Cette voie vous conduirait aux révolutions, c'est vrai. Mais il y a une autre voie, une voie qu'a déjà signalée M. le ministre
(1) Voyez le premier volume de cette Histoire. Naturellement M. ThurcLiu-Dangin uc manque pas de rappeler avec complaisance que le général Bugeaud flt justice des déclamations sur la guerre révolutionnaire et de la légende des volontaires de 1792. 11 aurait pu aussi invoquer l'autorité de M. Roussct, de l'Académie française. Cependant, il vous faut bien reconnaître, Monsieur Thureau-Dangin, que la Révolution française seule, sans alliés, ayant toute l'Europe contre elle, a fini par vaincre la coalition. Et avec quoi l'a-t-elle vaincue, si ce n'est avec ses volontaires et ses gardes nationales transformés en armées régulières? Est-ce qu'en 1797 la République n'était pas en pleine possession de ses limites naturelles, reconnues par l'Europe, entre le Rhin, les Alpes, les Pyrénées et la mer? Comment la passion peut-elle à ce point oblitérer le jugement d'un historien? Nous avons, du reste, rappelé ailleurs que, dans une autre circonstance, le général Bugeaud eut le bon goût de rendre pleine justice à nos volontaires.
Novembre
Décembre:
Intervention de M. Berryer.
204 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1840.
des affaires étrangères, lorsqu'il était dans la coalition contre le 13 avril, cette voie, c'est une'^paix sans gloire. » Grave parole, dont le retentissement fut profond dans le pays.
Mais l'intérêt du débat était surtout dans le duel engagé entre M. Thiers et M. Guizot. La lutte qui, le premier jour, était restée dans les termes d'une certaine modération, prit, les jours suivants, un caractère d'acrimonie très prononcé. M. Thiers reprocha aigrement à M. Guizot de l'avoir trompé, en lui disant que rien ne pressait « alors qu'il avait une conviction toute contraire ». Et comme M. Guizot déclarait à la Chambre que l'intérêt de tous était d'être très pressants, l'ancien président du conseil se leva vivement, et de sa place: «Je prouverai, pièces en main, puisqu'enfin je suis réduit à me justifier devant l'ambassadeur à qui j'ai donné des ordres, et qui n'avait à me donner que des avis, je prouverai, pièces en main, que, le 14 juillet môme, il m'écrivait que j'avais du temps devant moi, et que rien ne pressait. »
Et le colloque continuait, âpre, amer, tranchant, et témoignant de l'animosité qu'apportaient l'un contre l'autre ces deux anciens membres de la coalition.
Deux grandes voix, l'une d'extrême gauche, l'autre d'extrême droite, donnèrent aussi leur note dans cet imposant débat. M. Berryer, emporté par une sorte d'ivresse patriotique, laissa tomber du haut de la tribune des paroles qui cinglaient comme le fouet de Nemésis pour flétrir l'attitude pusillanime du nouveau ministre des affaires étrangères. Jamais les humiliations infligées à la France depuis plusieurs mois n'avaient été mises en relief d'une façon plus saisissante. « Qu'elles ne soient jamais répétées, s'écria-t-il, le 1" décembre, ces paroles de lord Ponsonby et de lord Palmerston : « Il viendra une résolution anglaise, et la France accédera. Après beaucoup d'humeur et de déplaisir, la France cédera ; et
l'affaire d'Orient aura été réglée comme
l'Angleterre
Décembre
l'aura voulu. » — « Eh quoi! Messieurs, ajoutait le puis sant orateur, il y a un pays au monde où les ambassadeurs entendent de telles paroles, où ils les écrivent, et où ils restent à leur poste, et où ils deviennent ministres pour arriver au jour où les choses s'accompliront comme elles ont été dites. » Impossible de se montrer plus sanglant.
Et ce n'était pas tout. Nous avons dit ailleurs comment un jour, dans un superbe mouvement oratoire, Berryer avait fait entendre l'éloge de la Convention. M. Guizot s'en était pris surtout à la Révolution. C'était la grande ennemie à ses yeux. Ce fut M. Berryer qui se chargea de la défendre avec une hauteur d'esprit et une élévation d'idées dont un caractère de cette trempe était seul capable. L'éloge avait d'autant plus de portée qu'il venait d'un adversaire. « Vous voulez gouverner, et vous calomniez le pays. Je ne l'ai pas faite cette Révolution. Je ne m'y suis pas associé; j'ai protesté, lutté contre elle. Eh bien ! telle qu'elle est, moi qui suis son vaincu, je pense mieux que vous des vainqueurs.» Grandes paroles, plus que jamais à méditer, aujourd'hui que nous voyons cette Révolution reniée, calomniée et maudite par les fils de ceux qui l'ont faite et surtout par ceux qui en ont le plus profité.
M. de Lamartine essaya vainement d'atténuer l'effet de i\i. de Lamar cet imposant discours. Adversaire déclaré de M. Thiers, ti"e appuie il n'était pas encore venu à la Révolution, comme nous l'avons dit, et il tenait à faire publiquement et hautement acte d'adhésion au nouveau ministère. Pour lui, il y avait cent fois plus de patriotisme dans la paix, que d'action, de mouvement, de popularité et de révolution dans la guerre. Il savait l'honneur de son pays entre bonnes mains. Et pour faire une pareille profession do confiance et d'adhésion à ce cabinet, il n'avait à rougir.
le ministère du 29 octobre.
HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PIIILIPPE. aknée 1840.
Décembre
La note
du parti
républicain.
dit-il, ni devant la Chambre ni devant le pays. Se souviendra-t-il de cette éclatante manifestation quand plus tard nous le verrons, parmi les plus violents, monter à l'assaut de ce ministère dont il venait de prendre si éloquemment la défense?
Le lendemain, au nom du parti républicain, M. Garnier-Pagès fit le procès aux trois ministères qui s'étaient succédé depuis le 12 mai. Tout en félicitant le président du 1" mars de faire entendre des paroles françaises et nationales quand il était dans l'opposition, il lui reprocha amèrement, et non sans raison, d'avoir toujours mis ses actes en opposition avec ses paroles. Il ne connaissait pas, depuis dix ans, un seul acte vraiment français accompli par lui. N'est-ce pas une chose fatale de A'oir les hommes d'opposition arrivés au pouvoir donner invariablement un démenti à leur passé? C'est l'empoisonnement dont parle Tacite.
Le chef du parti radical n'eut garde de ne pas repousser avec un orgueil patriotique les conseils pusillanimes de ceux qui présentaient la France comme hors d'état de lutter contre l'Europe. Pour lui, il estimait que nous avions assez d'hommes et d'argent pour résister à tout peuple qui nous ferait la guerre dans un intérêt de territoire ou de commerce. Que si, au contraire, il s'agissait d'une coalition de pensées politiques pour étouffer dans notre sein la pensée de la France, oh! alors, il conseillait d'en appeler aux majorités des peuples, et de leur dire : « On veut nous faire une guerre antirévolutionnaire, nous ferons une guerre révolutionnaire. » Mais il n'était nul besoin, à cette époque, d'en appeler à ces moyens extrêmes.
La politique Cependant on touchait au terme de ces longs débats, du niiuistère. [[ en résultait clairement que la politique ministérielle, qui n'était autre d'ailleurs que la politique personnelle du roi, sinclinait devant les faits accomplis sous la ré-
serve mentionnée dans la note du 8 octobre au profit du pacha d'Egypte. M. Guizot, devenu de plus en plus accommodant, donnait même à entendre que les quatre puissances du Nord, en éliminant la France des conventions du 15 juillet, n'avaient eu contre elle aucune pensée d'outrage et de méfiance.
Toutefois, la victoire du ministère était encore fort incertaine si l'on maintenait dans l'adresse le passage malencontreux où le rapporteur, M. Dupin, énumérait toutes les violences que la France pouvait subir, jusqu'à son territoire menacé, et qui avait soulevé tant de rumeurs dans l'Assemblée. Douloureusement émue du récit des humiliations infligées à notre pays, la Chambre ne l'eût certainement pas votée. La commission le comprit, et elle modifia son texte dans un sens plus conforme à la fierté nationale. A la phrase qui avait éveillé de si légitimes susceptibilités, elle substitua celle-ci : « La France, à l'état de paix armée, et pleine du sentiment de sa force, veillera au maintien de l'équilibre européen et ne souffrira pas qu'il y soit porté atteinte; elle le doit au rang qu'elle occupe parmi les nations, et le repos du monde n'y est pas moins intéressé que sa propre dignité. »
Toute l'opposition pouvait accepter cette rédaction nouvelle, suffisamment nette et ferme. Berryer l'approuva, parce qu'elle était, dit-il, non sans quelque malice, profondément contraire au système du ministère. Néanmoins M. Odilon Barrot ne la trouva pas suffisamment explicite. Il proposa un amendement où les sentiments de la gauche étaient plus vigoureusement exprimés, et d'où se dégageait un souffle plus belliqueux. M. Thiers le soutint avec force ; il y voyait comme une grande clarté faite sur les intentions du cabinet. « Quoiqu'on fasse en Egypte, dit-il, qu'on enlève même l'Egypte au pacha, nous laisserons faire comme je l'ai
DÉCEMBRE
L'adresse modifiée.
HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1840.
Décembre
Le travail des
enfants
dans les
manufactures.
dit, au commencement de cette discussion ; la question est résolue. » Il était évident pour tous que le plan du gouvernement était irrévocablement arrêté.
Mais il fallait se faire donner une sorte de blanc seing par la Chambre; M. Guizot tenta donc un suprême effort. Sentant combien il serait périlleux de heurter de front le sentiment patriotique de l'Assemblée, il avait commencé par donner sa pleine adhésion à la rédaction nouvelle de la commission. Et puis, de quoi se plaignait-on? Est-ce qu'à l'heure présente les puissances n'admettaient pas l'offre de l'Egypte héréditaire à Méhémet-Ali? Et cela, n'hésitait pas à ajouter M. Guizot un peu gratuitement peut-être, par pure condescendance pour la France. On verra plus tard ce que valait cette déclaration du ministre.
Quoi qu'il en soit, la Chambre, satisfaite d'avoir affirmé, par une phrase énergique, le sentiment de la dignité nationale, se livra au cabinet du 29 octobre comme elle s'était livrée à celui du 1" mars. Le 4 décembre, elle vota l'ensemble de l'adresse par 247 voix contra 161, soit à 86 voix de majorité. Ce fut peut-être un bien mauvais service qu'elle rendit au gouvernement de Louis-Philippe. Car, en investissant d'une force redoutable un ministère condamné d'avance par l'opinion, elle poussait, elle-même, à l'ébranlement de la monarchie de Juillet. M.Thiers vaincu emporta certainement dans sa défaite la conviction qu'avec lui disparaissait une des forcés vives de cette royauté qu'il avait tant contribué à élever de ses mains et dont il allait devenir l'un des plus actifs dissolvants.
A ces discussions passionnées, auxquelles semblaient attachés la grandeur, l'avenir, la vie même de la patrie, succédèrent des débats moins retentissants, mais d'un intérêt non moins grave et d'un caractère plus poignant. Il s'agissait du travail des enfants dans les manufactures.
ANNÉE 18'iO. CHAPITRE DOUZIÈME. 209
Seulement la question — toute sociale et liée intime- Décembre ment à l'existence môme du peuple — n'était pas de nature à soulever bien vivement la curiosité publique. La discussion devait en être froide et raisonnée ; il n'y avait aucun ministère à renverser ; aussi se passa-t-elle en présence de banquettes à peu près vides, au milieu d'une Chambre inattentive, qui n'accordait encore aux grands problèmes sociaux qu'un intérêt médiocre.
La loi réparatrice dont M. Renouard vint, le 12 décembre, proposer l'adoption à la Chambre des députés, avait été longuement élaborée déjà, dans les premiers mois de Tannée, par la Chambre des pairs, qui l'avait votée à la majorité de 91 voix contre 35. Le nombre des votants, comme on voit, n'avait pas été fort considérable.
Il y avait longtemps déjà que la condition misérable des enfants employés dans les manufactures aA^ait été signalée à l'attention du législateur. Dans une foule d'établissements, on exigeait d'eux un labeur au-dessus de leurs forces, que ne réparaient ni nourriture ni repos suffisants. Nul répit ne leur était accordé pour les soins à donner au cœur et à l'intelligence. Aussi ces malheureux petits êtres croupissaient-ils dans l'ignorance, condamnés à une etTroyable dépravation par l'état de promiscuité au milieu de laquelle ils vivaient. Ils étaient voués d'avance à un étiolement physique et moral. De là des générations abâtardies et sans force, incapables de fournir au pays des défenseurs robustes. La société, autant que l'humanité, avait à souffrir de cet état de choses. Depuis longtemps déjà d'autres pays, l'Angleterre, la Russie, l'Autriche, la Prusse, avaient pris des mesures pour protéger l'enfant contre la cupidité barbare de certains manufacturiers. Le mal était arrivé en France à son dernier période, quand le ministère du 12 mai se décida à présenter une loi sur la matière. La II. 14
Décembre
Le retour des . cendres de l'empereur.
210 HISTOmE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1840.
situation de ces pauvres eni'ants fut sensiblement améliorée. Dorénavant ils ne pourront être admis dans les manufactures qu'à partir de l'âge de huit ans, et, jusqu'à douze ans, être employés pendant plus de huit heures sur vingt-quatre, divisées par un repos convenable. Le travail de nuit, c'est-à-dire de neuf heures du soir à quatre heures du matin, leur était formellement interdit. Tout enfant âgé de moins de douze ans ne serait admis désormais dans une manufacture qu'autant qu'il fréquenterait une école publique ou privée, et, jusqu'à l'âge de douze ans, il serait tenu de fréquenter l'école. Enfin des règlements d'administration publique devaient déterminer les fabriques où les enfants audessous de seize ans ne pourraient être admis pour cause de danger ou d'insalubrité, et statuer sur les travaux indispensables à tolérer, les dimanches et fêtes, de la part des enfants.
Ce fut une des rares lois d'intérêt tout social élaborées par la monarchie de Juillet. Elle fut votée, sans grandes modifications, par la Chambre des députés, le 29 décembre 1840, à la majorité de 185 voix contre SO. On n'avait pas encore pris, à cette époque, la détestable habitude de voter pour les députés absents. La moitié des membres de la Chambre n'avait pas assisté aux débats de cette loi salutaire. Ce fut le dernier acte législatif de cette année, et il fut reçu comme un bienfait par le pays (1).
L'attentipn publique était éveillée ailleurs. Pendant que l'on commençait à la Chambre élective la discussion de cette loi sur le travail des enfants dans les manufactures, on attendait avec impatience l'arrivée des cendres de Napoléon.
(1) Renvoyée devant la Chambre des pairs, qui y introduisit quelques modifications de détail, consacrée par un nouveau vote de la Chambre élective le 11 mars 1841, cette loi l'ut promulguée le 22 mars.
AmÉE 1840. CHAPITRE DOUZIÈME. 211
Ce fut le 8 octobre 1840 que le prince de Joinville, décembre chargé de la glorieuse mission d'aller chercher ces restes à Sainte-Hélène, parut en vue de James-Town, capitale de l'île, avec la frégate la Belle-Poule, qu'il montait, et la corvette la Favorite. D'après des ordres venus de Londres, une hospitalité somptueuse lui avait été préparée au château de James-Town. Parmi les personnes de sa suite, figuraient les généraux Bertrand et Gourgaud et MM. de Las-Gazes et Marchand, ces anciens compagnons de l'empereur, qui venaient reprendre mort celui dont ils avaient partagé la captivité dans ces lieux remplis de tant de souvenirs douloureux.
L'exhumation eut lieu le 15 octobre, jour anniversaire de l'arrivée du captif de Sainte-Hélène. Pendant la durée de l'opération, confiée à des soldats étrangers, les généraux Gourgaud et Bertrand, MM. de Chabot, de Las-Cazes, Marchand, l'abbé Coquereau, les capitaines de corvette Charner, Guyot et Dovet et quelques autres, se tinrent.dans l'enceinte réservée autour du tombeau de Longwood. n était près de dix heures du matin lorsque le triple cercueil renfermant la dépouille mortelle de l'empereur fut retiré du sarcophage où il avait été renfermé dix-neuf ans auparavant. Les trois cercueils furent successivement ouverts avec des précautions minutieuses. Une indéfinissable émotion s'empara des assistants quand le. docteur Guillard, chirurgien-major de la Belle- Poule, ayant enlevé le drap de satin qui recouvrait le corps, apparurent, parfaitement reconnaissables encore, bien que sensiblement altérés, les traits de la figure de Napoléon. L'identité ayant été ainsi constatée, les trois cercueils furent placés dans un sarcophage d'ébène, dont la clef fut remise au comte de Chabot, commissaire du roi. Un char à quatre chevaux, préparé par les soins du général Middlemore, et accompagné de toutes les autorités de l'île, des principaux habitants et de la gar-
Décejibue
Arrivée en France.
212 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIFPE. année 1840.
nison tout entière, conduisit le sarcophage jusqu au quai d'embarquement.
Ail'extrémité du quai, le prince de Joinville attendait à la tête de l'état-major des trois bâtiments de guerre français, la Belle-Poule^ la Favorite et VOreste. Quand le cbar fut arrivé, le prince s'avança seul, et il reçut solennellement les restes de l'empereur des mains du général Middlemore, Une chaloupe d'honneur transporta le sarcophage abord de la Bellc-Poiile, sur le pont de laquelle avait été disposée une chapelle ornée de drapeaux et de faisceaux d'armes. Après les cérémonies d'usage, pendant les(juelles les canons de la Favorite et de YOreale tirèrent de minute en minute, les restes de l'empereur furent descendus dans une chapelle ardente préparée pour les recevoir, et, le 18 octobre, dix jours après son arrivée à Sainte-Hélène, la Belle-Poule reprit le chemin de la France, chargée de son précieux fardeau.
L'escadre arriva à Cherbourg après une traversée de six semaines. De la Belle-Poulele cercueil fut transbordé sur le bâtiment à vapeur la Normandie, qui l'amena à Rouen. Là il fut de nouveau transbordé sur le bateau la Dorade (\\\\ faisait partie d'une flottille venue de Paris pour lui servir d'escorte et le conduire à Courbevoie, où il arriva le 14 décembre à quatre heures du soir. Débarqué par les marins de la Belle-Poule, il fut déposé jusqu'au lendemain sous un temple grec élevé pour le recevoir sur le quai de Courbevoie. Tout le trajet, depuis le Havre, n'avait été qu'une longue ovation. Les populations empressées étaient accourues, le long des rives de la Seine, saluer les restes de celui qui avait donné à la France un ascendant dont l'éclat n'était pas encore éteint. Gardes nationaux en armes, corps municipaux avec leurs maires en tète, ouvriers, paysans, en habits de fête et de travail, étaient venus rendre un dernier hommage au génie dont la gloire contrastait
si fort, dans les circonstances présentes, avec le rôle effacé auquel la France paraissait condamnée. Mais ce n'était rien auprès de l'enthousiasme dont Paris allait être témoin.
Le 15 décembre — jour fixé pour la rentrée des cendres dans Paris — à dix heures du matin, par un froid de plus de dix degrés, un coup de canon annonça le départ du cortège de Courbevoie. Un char funèbre, magnifiquement décoré, contenait un piédestal à corniche sur lequel se dressaient quatorze cariatides modelées par Feuchères, et supportant de la tête et des mains un immense bouclier ovale, entièrement doré et garni de faisceaux de javelines. Le sarcophage, de forme antique, était placé sur ce bouclier. Tout cela formait un splendide monument d'or et de velours, ne mesurant pas moins de cinquante pieds de hauteur.
Le gouvernement n'avait rien négligé pour donner à cette solennité le caractère le plus imposant. Toutes les troupes de la garnison de Paris et des environs, infanterie, cavalerie, artillerie, les gardes nationales de Paris et de la banlieue, formaient la haie depuis le pont de Neuilly et se repliaient sur le cortège au fur et à mesure de son passage. Le char funèbre était traîné par seize chevaux superbement caparaçonnés; les maréchaux Oudinot et Molitor, l'amiral Roussin, le général Bertrand, tenaient les cordons du poêle, et le char s'avançait lentement, entouré des quatre cents marins de la Belle-Poule qui, leurs haches d'abordage sur l'épaule, semblaient être les gardes du corps des restes de l'empereur.
Mais ce qui était plus imposant encore peut-être que toutes les magnificences de ces pompes officielles et militaires, c'était la foule innombrable répandue comme un torrent de chaque côté de l'immense avenue. Les départements voisins avaient versé dans Paris une partie de leur population. Toute la France aurait voulu être
Décembre 18i0.
Les
funérailles de l'empereur.
2i4 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1840.
DÉCEMBRE là. Ceux du passé et ceux de l'avenir, vieillards, hommes, jeunes gens, femmes, enfants, étaient accourus pour acclamer au passage les restes de l'homme prodigieux dont ils Etaient entendu raconter tant de merveilles. Les longues souffrances morales imposées par le despotisme, l'état de malaise général résultant de ces guerres sans fin ni trêve, les générations françaises mises en coupe réglée, tout cela semblait avoir disparu de la mémoire du peuple pour ne laisser dans ses souvenirs que la gloire éclatante de notre pays rayonnant sur le monde entier. Nous avons suivi, écolier, cette marche triomphale de l'avenue de Neuilly aux Invalides, et nous racontons aujourd'hui la prodigieuse ovation dont nous avons été témoin. La nation tout entière était confondue dans un même sentiment d'ivresse et d'admiration. Nous ne croyons pas qu'il y aiteu beaucoup de notes discordantes. Si des rangs de la garde nationale partirent quelques cris de : A bas Guizot ! à bas les Anglais! ce fut l'exception. On était beaucoup trop sous l'impression des splendeurs de la gloire passée pour songer aux défaillances de l'heure présente.
Quand le char fut arrivé à l'arc de triomphe de l'Étoile, il y eut un moment d'arrêt sous le monument colossal dont l'empereur avait posé la première pierre en 1810 et que Louis-Philippe avait achevé. Sur le sommet de l'Arc apparaissait Napoléon dans son costume impérial du sacre, debout devant son trône, ayant à ses côtés les deux génies de la guerre et de la paix. C'était comme une apothéose. On eût dit qu'il sortait de son tombeau pour relever la France de sa défaite de Waterloo et la venger des humiliations de 1815. Il y eut alors un enthousiasme indicible. Les mains se serraient, et des larmes d'attendrissement se mêlaient aux cris d'ivresse et de triomphe. Aux yeux de cette foule électrisée, la grande nation avait repris sa place dans le monde, et
beaucoup se plaisaient à croire que, dans cette apothéose, Louis-Philippe, qui l'avait provoquée, trouverait un stimulant suffisant pour ne rien céder qui fût de nature à compromettre la dignité du pays. On lui savait un gré infini d'avoir offert à la France cette grande fête nationale, qui était comme la revanche de ses défaites passées. Ceux qui s'imaginaient, à l'étranger, qu'elle serait une cause de trouble chez nous se trompaient grossièrement, et connaissaient mal la noble nation française. Il est des jours où elle sait sacrifier à l'intérêt supérieur de la patrie les haines qui la divisent, et le 15 décembre 1840 fut un de ces jours-là. Sans doute il y eut quelque imprudence de la part de Louis-Philippe à remettre en si éclatante lumière le grand nom de Napoléon; mais cette imprudence eût peut-être tourné à son profit si, au lieu de réagir avec M. Guizot contre tous les sentiments généreux du pays, il avait, à l'ombre même de cette gloire impériale quil venait de consacrer de nouveau, gouverné dans le sens du progrès politique et social, de la liberté et de la dignité nationale.
Personne ne songea en ce jour à l'audacieux auteur de l'aventure de Boulogne, qui expiait au château de Ham l'échec de son entreprise. Les fautes seules de la monarchie de Juillet lui permettront d'exploiter à son profit le retentissement de cette journée fameuse. Mais tout d'abord, on ne saurait l'oublier, elle couvrit Louis- Philippe d'une sorte de refiet de la popularité impériale. Le roi Louis-Philippe, en grand uniforme de la garde nationale, attendait aux Invalides, sous le dôme, la venue du cortège. Il avait à ses côtés la reine, le duc d'Orléans (1), le duc et la duchesse de Nemours, les ducs d'Aumale et de Montpensier et la princesse Adélaïde, sa sœur. La reine et les princesses étaient en grand deuil.
Décembre 18iO.
L'empereur aux Invalides.
(1) La duchesse d'Orléans était accouchée du duc de Chartres le 9 décembre.
216 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE. année 1840.
Décembre A deux heures et demie le clergé, vêtu de violet, alla
recevoir le corps sous le porche tout drapé de velours. Une marche funèbre et triomphale à la fois annonça l'arrivée du convoi. Le canon retentissait au dehors, toutes les troupes présentaient les armes, et bientôt le cercueil entra porté sur les épaules des marins de la Belle-Poule, précédé du prince de Joinville, qui dirigeait le convoi, l'épée nue à la main. Ce fut un moment d'indéfinissable émotion. Tous les assistants debout, découverts, avaient les yeux et les bras tendus vers ce cercueil qui renfermait tant de splendeur éteinte et de gloire plus vivante que jamais.
Le roi quitta sa place dans le dôme pour aller recevoir le cercueil à l'entrée de la nef.
« Sire, lui dit le prince de Joinville, je vous présente le corps de l'empereur Napoléon. »
« Je le reçois au nom de la France, » répondit le roi, et l'immense majorité delà France, on peut le dire, était entièrement d'accord avec lui. Puis, s'étant approché du prince do Joinville, son fils, il lui serra la main avec une vive affection.
On déposa ensuite Tépée et le chapeau de l'empereur sur le cercueil, qui fut placé sur un catafalque splendide élevé au milieu du dôme, et aussitôt le service funèbre commença. Il dura près de deux heures. Jamais funérailles n'avaient revêtu un caractère de pareille magnificence. Après le De prof midis, les artistes de V Académie royale de musique et du Théâtre italien, parmi lesquels on comptait Duprez, Lablachc et mademoiselle Grisi, entonnèrent avec une rare perfection le Requiem de Mozart. Sous les profondeurs du dôme des Invalides, dans la pénombre de l'église, qui laissaient dans une demi-obscurité les bougies brûlant autour du catafalque et sur l'autel, au milieu de cet appareil des armes, le Bies irai retentit comme un chant de colère et de ven-
DÉCEMBRE
geance adouci par un immense espoir. On eût dit que, après les grandes épreuves de 1814 et de 181o, la France venait seulement de rentrer en complète possession d'elle-même. Elle grandissait, pour ainsi dire, du retour des cendres de celui qui l'avait faite si grande par les armes, et l'on se complaisait dans cette douce illusion que l'on venait de prendre la revanche de Waterloo.
Il était près de cinq heures quand le roi reprit, avec sa famille, le chemin des Tuileries. La foule fit éclater sur son passage de nombreuses marques de sympathie et de respect, "ovation spontanée dont il était depuis longtemps déshabitué. Le pays le remerciait ainsi de lui avoir rendu son empereur mort. Quelle reconnaissance ne lui aurait-il pas vouée si, à défaut de la gloire militaire, il en avait reçu de sérieuses institutions démocratiques, fondées sur la liberté!
Mais la monarchie, en France, pouvait-elle vivre avec Condamnation la liberté? Une expérience fatale semble indiquer nette- '^^ ^^- de Lament le contraire. Si la royauté pouvait être la garantie des libertés publiques, une foule d'excellents citoyens s'y rallieraient avec empressement. Seulement, y trouveraient-ils un abri certain contre les désordres de la rue, les agitations continuelles, les conspirations sans cesse renaissantes? Des faits successifs démontrent irréfragablement qu'il n'en est rien. Toute monarchie césarienne ou parlementaire ne peut supporter qu'une somme fort restreinte de liberté. Ceux qui, dans la monarchie de Juillet, se plaisaient à voir, au début, une sorte de république déguisée, durent promptement faire le deuil de leurs illusions. Les anciens révolutionnaires, comme M. Thiers, ne furent pas les moins ardents à l'armer de lois compressives contre les libertés nécessaires. Et malheureusement, une fois eno-as^é dans cette voie, le gouvernement de Louis-Philippe ne devait pas s'arrêter. Le ministère du 1" mars n'avait pas paru
218 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1840.
Décembre suffisamment énergique contre les audaces des fauteurs de désordres et les attaques des feuilles de l'opposition. Le cabinet du 29 octobre eut une double signification. Il avait pour mission, à l'extérieur, de rassurer les puissances étrangères contre les tendances belliqueuses du pays; à l'intérieur, de combattre énergiquement la Révolution.
A cette double tâche, il ne faillit pas. Déjà plusieurs feuilles d'opposition avaient été poursuivies. La Revue démocratique venait d'être assez rigoureusement condamnée, quand, le 26 décembre, l'illustre auteur de \ Indifférence en matière de religion comparut devant la cour d'assises de la Seine pour sa brochure Le Pays et le Gonvernement^ dont nous avons raconté la saisie par les ordres de M. Thiers. Ce procès était donc un legs du précédent ministère. Dans l'auditoire, envahi par une foule nombreuse, on remarquait surtout M. de Chateaubriand, que le président invita à occuper un fauteuil dans l'hémicycle où siégeait la cour.
M. de Lamennais avait présenté le pays et le gouvernement comme se trouvant dans un état d'antagonisme tellement complet sur toutes choses qu'une réforme radicale pouvait seule, selon lui, délivrer la France de l'opprobre qui lui était infligé depuis dix ans. Au réquisitoire amer de l'avocat général, sollicitant une condamnation sévère, l'avocat de M. de Lamennais, M. Mauguin, répondit moins par une défense que par un éloge enthousiaste de l'accusé. Ce fut au point que, dans sa réplique, l'avocat général crut devoir assimiler cet éloge à une sorte de défi jeté aux jurés : « On vous l'a dit, s"écria-t-il, vous ne serez pas assez forts pour condamner l'homme qui a nom Lamennais. »
Mais, en dépit d'une défense personnelle où il excipa de la pureté de ses intentions, malgré une déclaration formelle que, dans sa conscience, les améliorations so-
ciales ne pouvaient s'effectuer que par un ensemble de décembre mesures progressives et par des voies exclusives de la violence, de toute perturbation anarchique et de tout désordre réel, Lamennais n'en fut pas moins condamné à une année de prison et à deux mille francs d'amende. L'avocat général était parvenu à faire partager ses frayeurs au jury, et la cour s'était montrée sévère dans l'application de la loi. C'était une mauvaise fin d'année pour la liberté de penser. Si l'on ne faisait pas la guerre à l'Europe, on la faisait à la presse indépendante et démocratique.
Quoi qu'il en soit, la situation était toujours fort tendue, et grande l'anxiété, car, malgré les déclarations pacifiques du ministère, accueillies d'ailleurs avec une certaine répulsion, aucune solution n'était encore intervenue dans la question d'Orient. Il était seulement évident pour tout le monde que le gouvernement inclinait fortement à la paix, tout en s'efforçant de ménager les susceptibilités nationales. Ce fut à ce double point de vue que se plaça le roi en répondant, le 1" janvier 1841 , aux compliments de M. Sauzet, président de la Chambre des députés : « Nous avons l'espoir que cette longue carrière de paix que nous avons parcourue si honorablement, ne sera pas interrompue; mais qu'au contraire, elle sera continuée sans que la patrie ait rien à regretter, ni dans son honneur ni dans sa dignité. » La question des fortifications de Paris allait raviver l'attention publique sur cette grave éventualité de la guerre, qui tenait en suspens le monde des affaires.
Le précédent ministère, d'accord avec le roi, et sous la pression des événements, avait, comme on l'a vu, tranché cette question sans le concours des Chambres, dont il s'agissait maintenant d'obtenir la ratification.
Mais, avant d'aborder cette discussion, où nous verrons toutes les passions se donner de nouveau carrière,
Janvier 1841.
Situation difficile du ministère.
220 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, a.nnke 1841.
il faut dire un mot dos difficultés avec lesquelles le ministère du 29 octobre se trouva aux prises dans les premiers jours de l'année. Elles lui vinrent à la fois de l'intérieur et de l'extérieur. M. Guizot avait eu beau se poser en ennemi irréconciliable des idées révolutionnaires, appliquer les lois de septembre avec une énergie nouvelle, les conservateurs lui pardonnaient difficilement son rôle actif dans la coalition parlementaire, et sa liaison passagère avec M. Thiers. Il n'était pas jusqu'à la paix armée qui ne leur parut l'indice d'une politique encore trop belliqueuse.
Ce fut également là un des griefs mis en avant par les puissances étrangères. Les représentants de la Prusse et de l'Autriche se plaignirent avec vivacité des armements continués officiellement et de l'attitude hostile des feuilles radicales à l'égard de l'Allemagne. Les fortifications de Paris leur semblaient surtout une menace permanente contre l'Europe. C'était quelque peu risible. M. Guizot sefTorça de les rassurer. Qui donc pouvait croire, en Europe, que le ministère du 29 octobre eût conservé la moindre pensée d'hostilité? Mais dans l'état actuel des esprits, les armements étaient une simple mesure de précaution. Quant à 1 Angleterre et à la Russie, elles étaient trop certaines des intentions pacifiques de M. Guizot pour lui demander des explications. La Russie semblait même vouloir se rapprocher de la France, dont elle aA^ait admiré la condescendance. Satisfaite de lavoir à moitié détachée de l'alliance anglaise, elle ressentait comme un désir de l'attirer à elle. Pour la première fois, le czar faisait un pas vers la monarchie de Juillet. Et quand son principal ministre, le comte de Nesselrode, eut à répondre à la notification de l'avènement du cabinet du 29 octobre, notification dont le nouveau ministère avait profité pour affirmer son désir de maintenir la paix en Europe, il le fit en des termes
empreints d'un caractère tout à fait sympathique. Janvier isu.
Les conservateurs, qui eardaient rancune à M. Guizot, Le nom de lui eussent préféré M. Mole, fort hostile au projet des ior- gj^ ^vant. tilications, et dont le penchant prononcé pour la Russie n'était un mystère pour personne. M. Mole pensait que le point d'appui de la France devait être dans une alliance avec la Russie plutôt qu'avec l'Angleterre, et il avait peut-être raison. De plus, il n'avait jamais fait de concession à l'esprit révolutionnaire, en quoi, aux yeux d'une certaine classe de conservateurs, il était fort supérieur à M. Guizot. Il fut question, pour remplacer le ministère du 29 octobre, d'une combinaison où MM. Passy, Dufaure et de Lamartine seraient entrés avec M. Mole. Celui-ci représentant l'élément essentiellement conservateur, M. de Lamartine arrivant les mains pleines de libertés.
L'avènement d'un ministère Mole, c'était vraisemblablement la substitution, à bref délai, de l'alliance russe à l'alliance anglaise, et la paix du monde assise désormais sur les forces réunies de la France et de l'empire moscovite. C'eût été la paix de Tilsitt renouvelée sur des bases plus solides. Il y avait là une idée de nature à plaire à l'une et à l'autre nation. Aussi vit-on la plupart des Russes de distinction, présents à Paris, visiter avec empressement les salons de M. Mole. Mais les partisans de l'alliance anglaise, avertis de ce qui se passait, se tinrent sur leurs gardes. M. Guizot, qui en était le plus ferme soutien, trouva dans la presse anglaise des défenseurs acharnés. On vanta outre mesure les services rendus par lui à la France, lorsqu'il était ambassadeur à Londres, et lord Palinerston, qui ne s'était pas toujours montré bienveillant à son égard, l'accabla de prévenances. Et puis, le roi avait trouvé désormais dans M. Guizot un exécuteur docile de ses conceptions politiques au dedans et à l'extérieur; il n'était donc nulle-
fortifications de Paris
22!2 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUlS-PHlLlPPE. animée 1841.
Janvier I8ii. ment disposé, malgré son estime toute particulière pour M. Mole, à sacrifier M. Guizot. La combinaison avait complètement avorté , quand s'ouvrirent devant la Chamibre des députés les débats sur la grave question des fortifications de Paris.
Les L'idée de fortifier Paris n'était pas une idée nouvelle.
A diverses reprises, Paris avait été enveloppé d'enceintes garnies de tours. Au quatorzième siècle notamment, le prévôt des marchands, Etienne Marcel, avait fait exécuter des travaux considérables pour mettre la ville à l'abri des invasions des Anglais. Mais, de siècle en siècle, ses murs et ses fossés disparaissaient devant ses agrandissements successifs. A peine y avait-il trace, à la fin du règne de Louis XIV, de quelques pans d'énormes murailles servant de clôture à des propriétés privées. Paris Sous le grand roi, il fut question de fortifier Paris
et d'après les nouvelles données de l'art moderne, et le
vaubau. grand ingénieur militaire de l'époque, le maréchal de Vauban, prépara un plan complet de fortification de la capitale. C'était à la suite de la désastreuse campagne de 1706. La monarchie semblait perdue ; on conseillait au roi d'abandonner sa capitale et de se retirer derrière la Loire. Ce fut alors que Vauban publia sous ce titre : De l importance dont Paris est à la France, et du soin que l'on doit prendre de sa conservation^ un mémoire appuyé d'un plan des fortifications que cette ville était susceptible de recevoir, plan dont nous avons esquissé ailleurs les principales lignes (1). Ce mémoire fut comme le chant du cygne de l'illustre maréchal, qui s'éteignait, à quelques mois de là, plein de gloire et d'immortalité.
Son idée de fortifier Paris semble être descendue dans la tombe avec lui. Pendant plus d'un siècle on n'y songea plus; mais on dut regretter amèrement cet oubli quand
(Ij Voy. notre Etude sur Vauban et son temps.
vinrent les cruelles années 1814 et 1815. La pensée des Janvier i84i fortifications de Paris reparut après la révolution de 1830. On n'a peut-être pas oublié qu'en 1833 le gouvernement avait sollicité des Chambres un crédit assez important pour la construction de plusieurs forts détachés, et l'on se souvient également sans doute des cris de réprobation avec lesquels ces projets, particulièrement chers au roi Louis-Philippe, avaient été accueillis par la population. A tort ou à raison, on s'imaginait que cette enceinte de forts était beaucoup plus destinée à contenir les Parisiens qu'à défendre Paris contre l'étranger. Le gouvernement avait alors jugé prudent d'ajourner l'opération, mais sans rien abandonner d'un projet dont la réalisation lui paraissait indispensable à la défense nationale. Les études ne s'en étaient pas moins poursuivies, et l'on s'était arrêté à l'idée d'une enceinte bastionnée, enveloppant toute la circonférence de Paris, et complétée par une ceinture de forts détachés, construits sur les hauteurs du pourtour de la capitale.
On a vu comment, à la nouvelle des dispositions malveillantes des puissances du Nord à notre égard, le cabinet du 1" mars, sans attendre la réunion des Chambres, s'était empressé de rendre une ordonnance prescrivant l'exécution immédiate des fortifications de Paris. Et, en effet, dès le mois de septembre, on s'était mis à l'œuvre.
Il était difficile au cabinet du 29 octobre de répudier sur ce point l'héritage de ses prédécesseurs. L'idée des fortifications, avec la perspective d'une guerre à l'horizon, était devenue populaire. Il s'était donc décidé, dès le 12 décembre précédent, à déposer un projet de loi sur la matière, en s'abstenant d'apprécier le système adopté par l'administration de M. Thiers. Le maréchal Soult avait cru devoir déclarer seulement qu'il n'avait rien abandonné de ses anciennes opinions sur les fortifications de Paris, et ce n'était un mystère pour personne
fortilicatious de Paris.
224 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1841.
Janvier 1841. que, s'il était grand partisan des forts détachés, il considérait à peu près comme inutile l'enceinte bastionnée. La gauche était d'un sentiment tout contraire. Les forts détachés lui étaient suspects ; elle ne les acceptait qu'à la condition d'avoir l'enceinte.
Discussion Nommé rapporteur de la commission chargée d'exa-
du projet de miner le projet de loi, M. Thiers présenta son rapport le 13 janvier (1). Il le fit avec sa netteté et sa vigueur ordinaires, entrant dans les détails les plus minutieux, ne laissant rien dans l'ombre. Tout a été dit pour et contre les fortifications de Paris. Mais ce qui paraît absolument incontestable, c'est que si, en 1814 et en 1815, Paris avait été couvert des fortifications que nous avons connues, jamais les alliés n'y seraient entrés, parce qu'il y avait alors des hommes capables d'en tirer parti. M. Thiers, au nom de la commission tout entière, conclut à l'adoption du projet, avec robligation pour le gouvernement de tout terminer en trois ans.
Ouverte le 21 janvier, la discussion dura une dizaine de jours. Elle fut technique et politique à la fois; mais, brillamment soutenue par de puissants orateurs, elle passionna profondément les esprits. La vie même du pays semblait être en jeu.
M. de Golbéry monta le premier à la tribune pour combattre le projet de loi. Il était, selon lui, antipathique au caractère bouillant et agressif de notre nation, contraire à l'intérêt même de Paris, dont il compromettrait l'existence en l'exposant à toutes les calamités des sièges. Les meilleures murailles, à ses yeux, étaient, non des amas de pierres, mais des murailles vivantes au Rhin, aux Alpes et aux Pyrénées. A quoi M. Chasseloup-Laubat répondit, non sans quelque raison, que si le territoire
(1) Cette commission se composait de MM. Billault, le général Bugeaud, Mathieu de la Redorte, AUard, Liadièrc, le général Doguereau, Odilon Barrot, Bertin et Thiers.
ANNÉE 184 1. CHAPITRE DOUZIÈME. 22o
était menacé par l'étranger, les remparts de Paris, loin Janvier isii. d'affaiblir l'amour de la patrie, donneraient à ses défenseurs une ardeur et une confiance nouvelles.
On entendit ensuite M. de Lamartine prononcer contre l'idée de fortifier la capitale un de ses plus magnifiques discours. Comme M. de Golbéry, il ne voyait de remparts certains pour assurer le salut du pays que des murailles vivantes. Il rappela ces paroles de Louis XIV à Villars, lors de ses grands revers : « Partez, Monsieur le maréchal, quittez Paris, allez livrer bataille et, si vous êtes vaincu, je parcourrai ma capitale votre lettre à la main ; j'entraînerai mon peuple et nous irons ensemble vaincre ou succomber sous les ruines de la monarchie. » Mais on aurait pu lui objecter que si Paris avait été suffisamment protégé alors contre les entreprises de l'ennemi, Louis XIV n'aurait pas eu à prononcer ces paroles, héroïques, sans doute, mais désespérées. M. de Lamartine, malgré toute la splendeur de son éloquence, ne nous paraît pas avoir très bien compris le rôle important des places fortifiées dans la défense du pays. Il oubliait que si nous avions pu arrêter l'invasion de l'Europe en 1792, c'avait été grâce, en partie, aux remparts élevés par Yaubaii dans nos régions du Nord et de l'Est, et que s il était juste de défendre la France partout, il n'en était pas moins vrai que, Paris perdu, la France entière était bien compromise. Cet admirable génie commettait donc une véritable hérésie, à notre sens, en qualifiant de fausse tactique militaire le projet de rendre notre capitale impénétrable à l'ennemi.
Bien que vigoureusement soutenue par M. Pages (de Intervention l'Ariège), l'opinion de M. de Lamartine n'avait guère du^aréS ébranlé la majorité, lorsque l'intervention du président Soult. du conseil y jeta un trouble profond en laissant croire à un désaccord entre la commission et le ministère. Le 22 janvier, en effet, dans un long discours, rempli d(3