‹ Histoire de règne de Louis-PhilippeChapitre 31 sur 38 · MO · texte numérisé non relu

MO

HISTOIRE DU REGNE DE LOUIS-PHILIPPE. année 1842.

Février 1842.

Condamnations de presse.

mauvaise humeur du ministère. Dès le mois de janvier, le Charivari avait été durement frappé par la cour d'assises pour avoir dit que le procureur général, Hébert, aVait été nommé officier de la Légion d'honneur en récompense de ses services dans le procès de Quénisset et Dupoty. Son imprimeur, Lange-Lévy, et son gérant, M. Marey, avaient été condamnés, le premier, à six mois de prison et à deux mille francs d'amende, le second, à deux ans de prison et à quatre mille francs d'amende. La nomination de M. Hébert remontait, il est vrai, à une époque antérieure à l'ouverture des débats devant la cour des pairs, mais la rigueur do cette double condamnation n'en était pas moins hors de toute proportion avec le délit commis.

Quelques jours après, le gérant du Siècle^ M. Loviis Perrée, était cité à la barre de la Chambre haute, et frappé d'une amende de dix mille francs et d'un emprisonnement d'un mois, pour avoir manqué de respect à la noble Assemblée dans le compte rendu de la discussion de l'adresse.

Le 14 février 1842, un an de prison et quatre mille francs d'amende étaient infligés au National pour un article irrévérencieux, et le gérant de la Gazette de France, pour avoir reproduit cet article, était frappé de la même peine. Enfin, le gérant et l'imprimeur de la Mode étaient condamnés, l'un à deux ans de prison et à six mille fi'ancs d'amende, l'autre à trois mois d'emprisonnement et à deux mille francs d'amende. Hs étaient accusés d'offense envers la personne du roi et d'adhésion publique à la monarchie de droit divin. H ne faisait pas bon, à cette époque, de contester la forme du gouvernement. Les articles qui avaient motivé ces condamnations sévères étaient de bien légères peccadilles auprès des attaques monstrueuses dirigées gratuitement contre la République débonnaire de nos jours. \\ ne s'en ren-

ANNÉE 18'»?. CHAPITRE TREIZIÈME. .'Ul I

contre pas moins une foule de gens, assez mal renseignés février 1842 j

d'ailleurs, pour parler avec admiration des libertés dont \

on jouissait sous le règne de Louis-Philippe. ■

A quelque temps de là, le gérant de la Gazette f/'.4?/- ! verr/ne était frappé d'une peine de six mois de prison et J de 4,300 francs d'amende pour avoir accusé le préfet j du Puy-de-Dôme, M. Meynadier, et le procureur général j près la cour royale de Riom, M. de Boissieu, d'avoir j retardé à dessein le jugement du procès de Clermont ) afin d'obtenir d'un jury, trié sur le volet, une condamnation assurée. Or, dans les derniers jours de la discus- i sion de l'adresse, M. Billault, accusant le ministère de porter atteinte à l'institution du jury, avait cité une ,^ lettre du même procureur général au garde des sceaux, i lettre où ce magistrat expliquait le retard apporté au procès des accusés de Clermont par la certitude qu'on j avait d'une condamnation, grâce à la composition du \ jury de 1842. Le journaliste n'avait fait que répéter ce qu'un député, couvert de l'immunité parlementaire, j n'avait pas craint de dire à la tribune nationale. .

Adoptée par 240 boules blanches, l'adresse avait ren- Question des contré une opposition de 156 voix, ce qui était grave, \'^K°n?,^" étant donné qu'elle contenait déjà, relativement au

droit de visite, un blâme implicite au cabinet du 29 oc- 1

tobre. La discussion d'une nouvelle proposition, au sujet '

des incompatibilités parlementaires, suivit de près celle j

de l'adresse. Émanée de M. Ganneron, cette proposition ]

était beaucoup moins radicale que l'ancien projet de -;

M. Gauguier. Elle admettait, par exemple, comme né- ,

cessaire la présence d'un certain nombre de fonction- i

naires publics dans la Chambre. Seulement, elle inter- ! disait aux députés fonctionnaires, durant l'exercice de

leur mandat, tout avancement qui ne serait pas rigou- i reusement hiérarchique. Dans la discussion, qui s'ouvrit

le 10 février, elle n'en rencontra pas moins des adver- ;

312 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE. AMNiiE 1842.

FÉVRIER 1842. saires passionnés parmi les amis du ministère. Les rares exclusions, formulées par M. Ganneron, leur paraissaient, à M. Liadières notamment, antilibérales, mesquines, envieuses et attentatoires aux droits des électeurs.

Ce ne fut pas sans élonnement que l'on entendit M. de Lamartine, dont les tendances vers le progrès s'accentuaient de jour en jour, combattre la proposition avec toute la magie de son éloqueuce. Pourquoi, disaitil, entre autres raisons, priver le parlement des lumières d'une foule d'hommes distingués qui, dans les fonctions publiques, avaient appris la pratique des affaires? C'était là un argument de médiocre valeur. Est-ce que la loi électorale ne privait pas la Cbambre des députés des lumières de milliers d'hommes éminents dans toutes les classes ? On n'avait donc nullement besoin de puiser dans la catégorie des fonctionnaires publics pour avoir des députés intelligents, dévoués et rompus aux affaires. Toute la rhétorique de l'illustre poète tombait d'ailleurs devant cet argument sans réplique, à savoir qu'il n'était pas possible de s'acquitter à la fois du mandat législatif et des fonctions d'administrateur et de magistrat. La proposition, combattue par le gouvernement, ne fut pourtant repoussée qu'à une très faible majorité : 198 boules noires contre 190 blanches. Il y avait donc en sa faveur une minorité importante, surtout si l'on considère qu'une grande partie de la Chambre était composée de fonctionnaires publics.

De Le meilleur remède à la disette des candidats était

l'adjonction certainement l'extension des capacités à l'électorat et à

(les capacités. . . ,

l'éligibilité. Une proposition dans ce sens, corrélative de celle des incompatibilités, fut présentée presque en môme temps par M Ducos. A la veille d'une dissolution probable de la législature actuelle, il croyait à l'opportunité d'une réforme électorale. Il demanda donc c\\}e

ANNKiî I8i2. CIlÂPlTRK TREIZIÈMI';. 313

tous les citoyens inscrits sur la liste du jury fussent de pévriek I842. droit électeurs. Mais à peine eut-il développé sa proposition, dans la séance du 14 février, que le ministre de l'intérieur, M. Duchâtel, montait à la tribune pour la repousser au nom du gouvernement, en s'appuyant sur les précédentes déclarations faites par M. Thiers dans de semblables circonstances; c'était une sorte de provocation dirigée contre l'ancien ministre du 1" mars, devenu l'un des coryphées de l'opposition. M. Thiers ne bougea pas; mais deux de ses lieutenants, MM. Dufaure et Billault, soutinrent la proposition dans des discours d'une grande élévation et d'une inflexible logique, et le premier s'efforça de montrer le danger qu'il y avait à exclure des collèges électoraux certaines notabilités sociales dont l'influence pouvait s'exercer au dehors d'une manière fâcheuse.

M. Guizot crut devoir intervenir de sa personne dans la discussion, comme pour bien marquer que, quoique n'étant pas encore président nominal du conseil, il en était l'âme et le directeur suprême. Lorsque M. ïhiers, président du cabinet du 1" mars, se prononçait contre l'admission des capacités, il l'ajournait au moins à des temps plus opportuns ; M. Guizot, lui, semblait la proscrire à jamais. Au point de vue de l'intérêt social, la réforme proposée n'avait, à ses yeux, aucun motif réel sérieux, aucun motif digne d'un pays sensé. « Faites les affaires indispensables que le temps amène naturellement, dit-il, aux applaudissements du centre, et repoussez les questions qu'on vous jette à la tête légèrement et sans nécessité. » Cette proposition de réforme électorale lui paraissait avoir surtout pour motif le désir de renverser le cabinet, et ce fut peut-être pour cela qu'il la combattit avec tant d'aigreur et de passion.

On vit paraître ensuite à la tribune le poète illustre qui, dans la question des incompatibilités, avait parlé

M. de Lamartine et la question des capacités.

annke 1842.

comme l'un des plus fermes appuis du ministère ; cette fois, il parla comme un membre de l'opposition. Mieux inspiré du reste, il se fit l'organe des revendications de la justice éternelle, et, dans ce langage incomparable dont il avait le secret, il sut mettre d'accord le droit, le bon sens et le progrès. Use défendit d'ailleurs de vouloir affaiblir l'autorité des gouvernements, dont il désirait, au contraire, le maintien et l'affermissement, à la condition que ces gouvernements, au lieu de s'arrêter sur l'étroit terrain qu'une révolution leur avait conquis, se laissassent pénétrer par l'esprit de vie que l'intelligence apporte chaque jour au temps, et consentissent à se faire eux-mêmes des machines prudentes de rénovation et de progrès. Il était impossible de mieux indiquer à la monarchie de Juillet la voie qu'elle aurait dû suivre pour entraîner- sur ses pas tous les hommes de bonne volonté qui, réclamant ces innovations et ces progrès, ne les voulaient ni hors de l'ordre ni hors des lois.

Puis, comme s'il eût voulu désigner delà voix et du geste ces imprudents conseillers de la couronne qui parquaient dans l'immobilité un gouvernement enfanté aux cris de Vive la liberté ! il s'écriait : « Mon Dieu ! il y a eu de tout temps et partout des hommes bien honorables, bien intentionnés, mais bien aveugles, dans les corps politiques, dans les majorités; ce sont ceux qui se refusent à tout examen des choses nouvelles quoique bonnes, mûres et préparées. » Il y avait dans ces paroles une allusion suffisamment transparente à M. Gûizot et à ceux qui servaient aveuglément sa politique. Aussi les députés du centre témoignèrent-ils par de longs murmures leur mécontentement à l'orateur.

Mais M. de Lamartine continuant, impassible : « S'il y avait de pareils hommes ici, et plût à Dieu qu'il ne s'en retrouve jamais de ces hommes que l'on pourrait

ANNEK I8'r2. CHAPITRE TREIZIÈME. ."^IS I

marquer de quelque chiffre sinistre à cause de leur FRvniER i842.

faute! ... je leur dirais : Ne vous refusez pas aujourd'hui

à l'amélioration bien modérée qu'on vous demande, ou i

plutôt offrez-la vous-mêmes. On dirait, à les entendre, j

que le génie des hommes politiques ne consiste qu'en '

une seule chose, à se poser là sur une situation que le j

hasard ou une révolution leur a faite, et à y rester im- "*

mobiles, inertes, implacables... « Ici ce fut au tour des !

membres delà gauche d'applaudir avec frénésie. « Oui, "<

reprit l'orateur, implacables à toute amélioration. Et si j

c'était là, en effet, tout le génie de l'homme d'État chargé I

de diriger un gouvernement, mais il n'y aurait pas be- i

soin d'homme d'Etat, une borne y suftirait. » Un mou- i

vement général et prolongé accueillit cette dernière pa- '

rôle devenue proverbe (1). La borne, c'était le cabinet j

du 29 octobre. « N'écoutez pas ces conseillers de la peur. '

Il n'y a rien de si imprudent que la peur! Il n'y a rien i

de si ruineux que cette éternelle résistance, à tout prix, \

même au mieux. Non, ce n'est pas là le génie de l'homme 1

d'Etat ni son devoir, » Mais cette voix de la sagesse et

du génie ne fut pas écoutée. 234 voix contre 193 :

donnèrent tort à M. de Lamartine ; et pourtant M. de ;

Lamartine avait raison. i

il- • • • • • ^

A ces discussions passionnées, qui intéressaient si pro- mars-Avrh, '

fondement la vie politique de notre pays, succédèrent des 1842.

débats beaucoup plus calmes sur un certain nombre de Lois diverses. projets de loi d ordre purement civil. Nous citerons notamment un projet de loi relatif à la saisie des rentes constituées sur particuliers; un autre sur l'augmentation du personnel de la cour royale de Paris ; une loi sur la police du roulage et un projet de modifications à introduire dans le code d'instruction criminelle. Conçu

(1) On donna le nom de conservateurs-bornes aux députés qui s'associaient de parti pris au ministère dans la résistance à tout progrès et à toute amélioration.

316 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, an.niîe U

Mars-Avril et rédigé à iiiie époquG où toutes les libertés publiques

étaient comprimées, ce code laissait beaucoup trop de prise à l'arbitraire et au bon plaisir du juge ; il s'agissait de le mettre plus en rapport avec notre régime de liberté constitutionnelle. Commencée dans les derniers jours de mars, la discussion de ce projet modifié traîna jusqu'au 18 août, jour où la Chambre des députés le vota dans son ensemble, sans être parvenue à extirper tous les abus et toutes les imperfections de notre procédure criminelle.

Loi définitive Mais la plus importante des lois votées dans le cours cheminrcie ^^ cette session fut, sans contredit, la loi définitive sur fer. les chemins de fer.

On a vu comment la Chambre des députés, contrairement à l'avis du gouvernement, avait abandonné, pour de longues années, à des compagnies l'exploitation de nos lignes de fer. Nous avons dit combien, à tous les points de vue, ce vote avait été fatal aux intérêts généraux du pays; nous ne reviendrons pas sur l'irréparable dommage qu'il lui a causé. L'important désormais était de hâter en France l'exécution des chemins de fer, qu'elle fût faite par l'Etat ou par des compagnies privilégiées, car nous étions singulièrement en retard sur les autres nations, et le Jottrnal des Débats avait pu écrire qu'en fait de voies ferrées nous étions à la queue de l'Europe. Il y avait bien déjà, en exploitation, les petites lignes de Versailles et de Saint-Germain, celle de Saint-Etienne à Lyon, et l'on avait voté, depuis quatre ans, les deux voies, plus importantes, de Paris à Rouen et à Orléans, dont l'exécution lente et laborieuse avait prouvé l'insuffisance des compagnies. Mais c'étaient là des lignes isolées, et il était temps de doter le pays d'un vaste système d'ensemble de voies ferrées.

Nous croyons devoir mettre ici sous les yeux de nos lecteurs le dispositif de la loi présentée par le gouverne-

AAiNEii 1842. CHAPITRE TREIZIÈME. 317

ment, et qui, après de longues discussions, fut adoptée JViARs-AvniL par les deux Chambres : '*^"

1° Un chemin de fer de Paris à la frontière de Belgique ; c'est là une ligue dont l'utilité n'a pas besoin d'être démontrée, bien qu'elle ne doive pas être exclusive;

2" Un chemin de fer de Paris au littoral de la Manche, qui rapprochera la France de l'Angleterre ;

3° Un chemin de fer de Paris à la frontière d'Allemagne, par Nancy et Strasbourg. Il s'agit ici d'une voie plutôt stratégique que commerciale : Paris sera rapproché par là des places fortes de la Lorraine et de l'Alsace ;

4" De Paris à la Méditerranée, par Lyon, Marseille et Cette : c'est un chemin européen ;

5° De Paris à la frontière d'Espagne par Tours, Poitiers, Angoulème, Bordeaux et Bayonne. S'arrêter ici à Bordeaux, c'eût été ne rien faire pour nos relations futures avec la péninsule. Cette considération a dû l'emporter, et la ligne sera prolongée jusqu'à la frontière ;

6° Sur l'Océan, par Tours et Nantes;

7" Sur le centre de la France par Bourges. On ne pouvait avoir ici d'autre raison que de rapprocher de Paris les provinces centrales de la France ;

8° De la Méditerranée au Rhin par Lyon, Dijon et Mulhouse. Par cette ligne on mettrait en contact la Provence et l'Alsace ; on conserverait aux ports français de la Méditerranée le commerce d'entrepôt, et à nos voies de communication les frais de transport de ces produits;

9° Chemins de l'Océan à la Méditerranée par Bordeaux, Toulouse et Marseille.

Quant aux frais d'exécution, ils étaient répartis par la loi nouvelle entre l'Etat, les communes et les compagnies ; mais la part la plus considérable incombait à l'État. Propriétaire des chemins, il prenait à sa charge l'achat des terrains, les ouvrages d'art, la construction des stations et les terrassements. Mais cette propriété, il en abandon-

318 UISTOIHE DU HliGNE DE LOUlS-PUlLlPPE. année 1842.

Mars-Avkil liait la jouissance à long terme, pour des avantages un ^** peu illusoires, à des compagnies, qui se chargeraient,

elles, de l'achat et de la pose des rails, de l'achat du matériel et des frais d'exploitation et d'entretien. Cet abandon des droits de l'Etat, qui devait plus tard aller s'accentuant de plus en plus, fut particulièrement critiqué par le président de la commission, M. de Lamartine. Un poète président de la commission des chemins de fer, cela parut étrange à bien des gens. L'illustre écrivain n'en était pas moins dans le vrai quand il reprochait au gouvernement de ne pas défendre avec assez d'énergie les principes qu'il avait posés lui-même dans la loi, « ces principes conservateurs des droits de l'Etat sur les lignes nationales. » Il le blâmait vivement surtout de s'être rallié à un amendement de M. Duvergier de Hauranne, portant que les lignes qui ne seraient pas exécutées immédiatement pourraient être concédées à des compagnies. « Oui, s'écria M. de Lamartine, le gouvernement disposera à son gré avec les spéculateurs, avec les compagnies, de la distribution des lignes, de la répartition des fonds, de la nationalité, de la défense du sol; il livrera, s'il le veut, tout cela de nouveau au désordre et à la cupidité des intérêts privés. » Le poète ici était véritablement prophète. Et quand, plus tard, on verra les compagnies prendre à la construction et à l'exploitation des chemins de fer une part beaucoup plus considérable que celle qui leur était assignée par la loi de 1842, on pourra dire que les craintes de M. de Lamartine n'étaient pas exagérées {i).

(I) M. Duvergier de Hauranac, membre, comme JM. de Lamartine, de la commission des chemins de fer, semble avoir gardé au poète fortement rancune d'avoir été d'un autre avis que lui. Ou nous le montre écrivant plaisamment, dans des notes Inédites, à propos des travaux de cette commission : « Pendant les cinquante ou soixante séances que M. de Lamartine présida, il ne lui arriva pas une seule fois de comprendre que deux et deux font quatre. » Il est vraiment bien

ANNEE 1842. CUAPITRt: TREIZIÈME. 319

Dans cette longue discussion, qui se prolongea durant Mai 1842. une partie du mois de mai, on vit plus d'une fois l'intérêt privé aux prises avec l'intérêt général. Pour beaucoup de députés, la loi servit de réclame électorale. Tous les départements demandant des chemins de fer, malgré les critiques dirigées par certains hommes éminents contre ce nouveau système de locomotion, c'était à qui réclamerait le tracé par son arrondissement. Plus d'une erreur de tracé fut due certainement à des iniluences dont il n'aurait pas fallu tenir compte.

Parmi ceux qui accueillirent avec le plus de défiance et M. Thiers et j • I X' • 11 • • i- i. leschemins

de mauvaise volonté ces voies nouvelles si impatiemment ^^ ^^j. attendues par le commerce et l'industrie de la France, il nous faut encore citer M. Thiers. Ce fut un étonnement général d'entendre cet esprit d'élite, cette intelligence si lucide d'ordinaire, nier l'avenir des chemins de fer comme un aveugle la lumière. Il ne comprit rien tout d'abordà cette magnifique conquête du génie de l'homme. Nous l'avons montré déjà hostile, dès l'origine, à cette merveilleuse invention. Il souriait de dédain quand on lui parlait du développement prodigieux assuré aux voies ferrées. Un jour, étant ministre, il avait déclaré, du haut de la tribune, qu'il s'estimerait fort heureux s'il s'en faisait en France cinq lieues par année; et, en 1838, il n'avait pas été étranger au rejet du projet présenté par le gouvernement. Depuis, en présence des résultats excellents donnés par les chemins de fer, il avait bien été obligé de reconnaître qu'ils pourraient être de quelque utilité; mais, au fond, avec l'entêtement qui lui était particulier, il ne leur en resta pas moins opposé. Cela apparut bien dans la discussion de la loi de 1842. Il voyait avec effroi les charges qu'ils allaient imposer à l'État.

fâcheux, dans l'intérêt du pays, que, sur cette question des chemins de fer, M. Duvergier de Ilauranue n'ait jjas eu la même ignorauce et la même clairvoyance que le poète.

320 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, a^mée 1842.

Mai 1842. Mais ct'S charges, nous l'avons démontré de reste, seraient devenues pour l'Etat une source de revenus considérables, si le parlement n'avait pas livré les voies nouvelles à la spéculation et à l'agiotage. M. Thiers ne semble même pas s'en être douté.

Ne pouvant nier, contre l'évidence, l'intérêt national qui s'attachait aux chemins de fer, il voulait bien admettre en leur faveur un effort de la part de l'Etat ; mais cet effort, selon lui, devait être limité. Jamais, à l'en croire, les paysans ne feraient usage des chemins de fer. Quelle perspicacité ! « L'œuvre des chemins de fer, s'écriait-il dans la séance du 11 mai, vaut-elle bien l'immense effort que l'on demande au pays? » Ce fut M. de Lamartine qui répondit à cette objection, et qui démontra, dans un langage admirable, la nécessité de doter le plus vite possible le pays de ces puissants moyens de communication et de circulation commerciaux, industriels et stratégiques. L'homme des rêves et des pensées fugitives, le poète qui faisait sourire M. Duvergier de Hauranne, était certainement beaucoup plus positif, en cette circonstance, que l'homme d'Etat profond et sérieux que se croyait M. Thiers. L'accident du Une douloureusc catastrophe vint tout à coup, au chemin de cours de cette discussion, frapper le pays de stupeur, Versailles, refroidir quelque peu l'engouement pour les chemins de fer, et fournir une sorte d'argument à leurs adversaires. Le dimanche, 8 mai 1842, le jeu des grandes eaux avait attiré à Versailles une foule considérable. A cinq heures et demie, un convoi direct, comprenant quinze wagons remorqués par deux machines, se dirigeait à toute vapeur vers Paris, quand l'essieu du premier remorqueur se rompit à quelques pas de la station de Bellevue. Le second remorqueur, poussé par la force d'impulsion, se précipita sur le premier, entraînant à sa suite quatre ou cinq wagons qui furent culbutés les uns

AN.NtE 184-2. CHAPITRE THElZlIiMli. 3^1

sur les autres et auxquels le feu se trouva presque ius- Mai I842. tantanément communiqué par le foyer des machines. Cent cinquante personnes, hommes, femmes, enfants, se trouvèrent, en un clin d'œil, env'eloppées par les flammes. Ce fut un spectacle effroyable, indescriptible. Par une inexorable fatalité, toutes les portières des wagons étaient fermées à clef, suivant la déplorable habitude de la compagnie du chemin de fer de Versailles. Impossible de les ouvrir. Les premières personnes accourues aux cris des victimes assistèrent impuissantes à l'agonie des malheureux qui allaient être brûlés vifs. Plus de cent cinquante blessés furent transportés dans les maisons voisines et au château de Meudon ; beaucoup étaient dans un état déplorable et ne survécurent pas à leurs blessures. Mais cinquante personnes avaient été tuées, dévorées en quelques minutes par l'incendie. La plupart de ces victimes étaient littéralement calcinées, presque méconnaissables. Parmi elles se trouvait le contre-amiral Dumont d'Urville, illustré par ses voyages de circumnavigation, et dont la femme et le tils avaient trouvé la mort à ses côtés dans cette excursion de plaisir.

Ce lugubre événement fut naturellement exploité par tous ceux qui avaient intérêt à combattre l'industrie des chemins de fer. Pour rassurer la population, on dut établir, par des statistiques, que ce nouveau moyen de transport offrait beaucoup plus de sécurité que tous les autres modes de locomotion. Il fut prouvé, par exemple, que neuf millions de voyageurs avaient été transportés sur les deux lignes de Saint- Germain et de Versailles, ouvertes depuis peu d'années, sans qu'il y eût eu le moindre accident. En Belgique, sur douze millions de voyageurs transportés, depuis 1835, par les voies ferrées, on ne comptait que deux victimes. Il y avait là de quoi rassurer les plus timorés. On ne s'en appliqua pas moins II. 21

322 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 184-2.

MAI 1842. à prendre les plus grandes précautions pour l'avenir, et M. Dupin réclama un article additionnel à la loi nouvelle, article portant une pénalité sévère contre quiconque commettrait une infraction au règlement dans le service des chemins de fer. Cette loi fut votée par 2oo voix contre 83 sur 338 votants. Rarement la Chambre se trouvait en aussi grand nombre; on sentait qu'il s'agissait là d'un vote important pour l'avenir du pays. A la Chambre des pairs, oii elle fut adoptée le 6 juin suivant, elle ne rencontra qu'une minorité de six voix; c'était, pour ainsi dire, l'unanimité. Mai-Jiiii\ 1842. La session se termina par la discussion et le vote des Mort de JQJg ^q finances. Ce fut un nouveau ministre des finances qui eut à soutenir presque tout le poids de cette discussion. L'ancien ministre, M. Humann, était mort subitement, le 25 avril, à la veille de l'ouverture des débats du projet de loi sur les chemins de fer. Il avait été remplacé par M. Lacave-Laplagne, qui, déjà, avait dirigé les finances dans le ministère du i 5 avril .

Somme toute, le cabinet du 29 octobre n'avait pas à se plaindre de la Chambre actuelle. Il l'avait emporté dans toutes les questions importantes où il avait pris position. Ainsi il était parvenu à faire repousser les propositions sur les incompatibilités et sur l'adjonction des capacités. Le seul échec qu'il eût éprouvé lui avait été certainement fort sensible; c'était à propos du droit de visite. Mais, dans cette discussion, il s'était bien gardé de poser la question de confiance. Il avait su dissimuler sa mauvaise humeur, et paraissait même en avoir très bien pris son parti. Dans les débats auxquels les crédits supplémentaires donnèrent lieu, à la Chambre des pairs, M. Mole ayant donné à entendre que le ministère n'attendait que la séparation des Chambres pour ratifier le traité du 20 décembre, M. Guizot, après avoir rappelé que cette question du droit de visite avait été engagée

par d'autres que par lui, déclara nettement qu'aucun Mai-Juin 1842.

engagement sérieux n'avait été pris par le cabinet de

ratifier le traité de 1841. « Non, messieurs, s'écria-t-il,

on terminant, ce n'est pas votre présence matérielle,

c'est votre opinion, c'est votre vœu connu qui influe sur

le gouvernement, et qui influera tout aussi bien après

votre départ qu'aujourd'hui. « La ratification, en effet,

comme nous l'avons dit, fut refusée par les ministres

du 29 octobre; mais il n'en est pas moins vrai que, dès

lors, ils songèrent à se débarrasser d'une Chambre dont

la docilité ne leur semblait pas assez grande.

La discussion du budget de 1843, venue presque à la Le budget de veille de la clôture, ne donna lieu à aucun incident ^**^" remarquable. On y souleva bien encore une foif toutes les questions précédemment débattues, lors des débats relatifs à l'adresse et aux crédits supplémentaires, et au sujet desquelles nous sommes entré dans quelques détails, mais c'était une répétition d'un débat déjà épuisé, et nous n'avons pas à y revenir.

Une chose toutefois mérite d'être signalée et d'appeler l'attention de nos lecteurs, c'est le cri d'alarme poussé par M. Lepelletier d'Aulnay sur l'accroissement annuel du déficit et les conséquences fâcheuses qu'une telle situation préparait au pays. Le projet de budget des dépenses, présenté par le gouvernement, s'élevait à la somme de 1,317,228 francs; celui des recettes, soumis le 2 juin à l'examen de la Chambre, portait à 1,281,173 francs les recettes présumées. Il existait là un découvert de 36 millions environ. Si l'on y ajoutait une somme de 29,500,000 francs allouée pour les chemins de fer, cela constituait, en chiffres ronds, un déficit de 65 millions, auquel il fallait pourvoir au moyen de la dette flottante, jusqu'à ce qu'on eût trouvé d'autres ressources.

Il n'y avait là rien d'inquiétant à coup sîir. Pour rétablir l'équilibre des dépenses et des recettes, il suffl-

Mai-Juin 1842.

Juin 1842.

Le vote de la

Chambre dos

pairs.

Dissolution

de la Chambre.

32'i IIISTOIKE DU RÉGNE DE LOUlS-PHILlPPE. A^.^EE 1842.

sait d'une administration sévère de nos finances, d'une économie stricte, rendue facile par le raffermissement de la paix, et surtout, comme le demandait M. Lepelletier d'Aulnay, par la volonté ferme de faire prévaloir l'intérêt général sur l'intérêt privé. Malheureusement, les assemblées les mieux intentionnées ont l'habitude de dépenser avec une déplorable facilité l'argent de tout le monde. Les deux budgets furent votés à une assez importante majorité sans qu'il eût été apporté de grandes modifications aux projets du gouvernement. En ce qui concernait les dépenses, la Chambre avait rogné d'un côté et ajouté de l'autre. x\insi elle avait élevé de vingt-cinq à quarante mille francs le traitement de larchevèque de Paris, malgré la vivacité avec laquelle ce prélat venait de réclamer pour la religion le droit de former plus librement le cœur et Fesprit de la jeunesse. L'Assemblée était loin cependant d'être animée d'un esprit clérical ; seulement elle n'était pas fâchée de témoigner de ses sentiments de bienveillance euA-ers le clergé, sans distinction de culte, et, sur la proposition de M. F. Delessert, elle n'avait pas hésité à augmenter de 160,000 francs la dotation de l'Eglise protestante.

La Chambre des pairs no lit, pour ainsi dire, que ratifier, après une courte discussion, les lois de finances votées par la Chambre élective, ce qui fit dire au baron Delort que l'intervention de la Chambre haute, dans la plus importante des fonctions législatives, n'était ni réelle, ni effective. Le 9 juin, elle adopta le budget des dépenses par 123 voix contre 12; et, le 10, celui des recettes était voté à son tour par 120 boules blanches contre 9 noires. Dès le lendemain, une ordonnance royale prononça la clôture de la session.

Ce n'était dès lors un mystère pour personne que la Chambre de 1 839 n'irait pas jusqu'au bout de son mandat. Elle avait, cependant, comme nous l'avons dit, donné

ANNÉE 1842. CIIÂPITKE ÏKEIZIÉME. 3:25

d'assez nombi'(3iix gages de soumission au cabinet du Juin J842. 29 octobre. Sur la question d'Orient, elle l'avait approuvé par son silence; elle avait donné son adhésion complète à la politique suivie par lui dans les affaires d'Espagne, sur lesquelles nous retiendrons dans le chapitre suivant; enfin, pour lui complaire, elle avait repoussé les deux propositions relatives aux incompatibilités et aux capacités, double triomphe pour le ministère. Mais sur la question du droit de visite, elle n'avait pas hésité à se faire l'interprète des sentiments de répugnance avec lesquels le pays avait accueilli l'altitude ministérielle dans cette affaire, et, par son vote dans l'adresse, elle avait indiqué au gouvernement une politique plus digne de la nation.

Tout en ayant l'air de s'incliner devant le vœu exprimé par la Chambre, M. Guizot avait gardé de cette leçon un ressentiment plein d'amertume, et, dès lors, son parti était pris de faire appel à une autre Chambre, dans l'espérance d'y rencontrer plus de docilité et des dispositions à s'opposer, comme lui, à toute réforme sérieusement libérale. Le surlendemain du jour où une ordonnance royale avait prononcé la clôture de la session, une nouvelle ordonnance parut portant dissolution de la Chambre, et convoquant les collèges électoraux pour le 12 juillet suivant.

La lutte s'engagea tout de suite, ardente et fiévreuse, juillet 1842. entre les conservateurs et les candidats de l'opposition. Les élections Forts de l'appui du ministère, les premiers ne doutaient générales. pas du succès, et le cabinet du 29 octobre se croyait sur, d'avance, d'une imposante majorité. Il s'imaginait que le pays, fatigué des agitations politiques, n'aspirait qu'à vivre en paix, heureux et prospère^ sous l'égide d'un ministère de combat. Mais il fallut bientôt en rabattre. Les candidats de l'opposition exploitèrent fort habilement la question du droit de visite, qui avait soulevé.

HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1842.

Juillet 1842

Les élections de Paris.

non seulement dans les masses, mais parmi les électeurs, plus de répugnance encore que dans la Chambre. M. Thiers et ses amis, comme MM. Dufaure et de Rémusat, n'hésitèrent pas à combattre énergiquement le ministère dans la pensée de reconquérir le pouvoir perdu. Les républicains, de leur côté, prètèrenl à tous les candidats de l'opposition dynastique leur appui désintéressé, excepté dans les rares collèges où ils avaient l'espérance de triompher eux-mêmes.

Paris avait alors douze députés à nommer. Dix candidats de l'opposition y triomphèrent, parmi lesquels deux républicains avérés, MM. Marie et Carnot. Ce furent les premières élections connues. Elles arrachèrent naturellement un cri de triomphe à toutes les feuilles opposantes. C'était, suivant le National^ la condamnation du pouvoir par « la ville qui était en possession de juger et d'exécuter les gouvernements ». Dupont (de d'Rure) qui, depuis quelques années, vivait dans un isolement volontaire, eut les honneurs d'une triple élection. M. Ledru-Rollin fut réélu sans opposition dans la Sartlie, et le département de l'Eure ouvrit à M. Garnier- Pagès jeune les portes du parlement. Là se bornèrent les victoires des républicains ; mais dans une foule de localités leurs candidats obtinrent de respectables minorités; l'opinion républicaine gagnait du terrain, même dans les classes privilégiées.

L'opposition n'avait rien perdu de ses forces. Quatrevingt-douze députés nouveaux entraient à la Chambre. Mais combien en était-il, parmi ces nouveaux venus, qui fussent disposés à soutenir franchement la politique ministérielle? Comme composition la Chambre renouvelée ne différait pas sensiblement de l'ancienne. Le ministère comptait sur une majorité de soixante-dix voix, i) est vrai; seulement c'était une espérance incertaine. Ses amis mêmes avouaient que les élections ne lui

AiMNÉK 1842. CHAPITRE TREIZIÈME. 327

étaient nullement favorables, et M. Guizot, sans se juillet 184?. laisser aller à un découragement qui n'était pas dans son caractère, ne se dissimulait pas les difficultés de l'avenir.

Telle était la situation politique, au lendemain des élections du 12 juillet, quand un événement tragique vint frapper au cœur la famille royale, et porter à la monarchie de Juillet un coup plus désastreux que n'aurait été pour elle une victoire complète de l'opposition.

Mort du duc d'Orléans. — Il est transporté à Neuilly. — Le retour de la duchesse d'Orh'ans. — Le testament du duc d'Orléans. — Les embarras de la situation. — Les protestations de dévouement. — Convocation des Chambres. — Légitimistes et républicains. — Les exigences du centre gauche. — Ouverture des Chambres, — La loi de régence. — Discussion de la loi à la Chambre des députés. — Les débuts de M. Ledra-Rollin. — M. de Lamartine passe à l'opposition.

— 7^a réponse de M. Guizot. — Objections contre la régence féminine.

— .M. Thiers et la loi de régence. — Prorogation des Chambres. — État des esprits. — La crise industrielle et commerciale. — Projet d'union douanière avec la Belgicjue. — Le projet d'union est abandonné. — Le système de la corruption, — Clôture du protocole concernant le droit de visite. — Le procès Hourdequin. — Réception de M. Pasquier à l'Académie. — Réouverture de la session de 1843. — L'adresse à la Chambre des pairs. — Discussion de l'adresse à la Chambi'e élective. — Violente attaque de .M. de Lamartine contre la monarchie de Juillet. — M. de Lamartine et l'opinion publique. — Encore la question du droit de visite. — M. Guizot défend les traités de 1831 et de 1833. — Vote de la Chambre contre le droit de visite.

— Le sinistre de la Guadeloupe. — La question de conflance greffée sur celle des fonds secrets, — Une explication de M. Dufaure. — Réponse de M. Guizot. — M. de Lamartine et M. Guizot aux prises.

— M. Guizot l'emporte. — Le vote par division. — Encore la question des incompatibilités. — La question des sucres. — Deux élections annulées. — Mariages de la princesse- Clémentine et du prince de .foinville. — Atiaires d'Algérie. — Prise de la Smala d'Abd-el-Kader. -— Inauguration des chemins de fer d'Orléans et de Rouen. — Achat du Palais- Bourbon. — Le budget de 1844. — Traité de commerce avec l'Angleterre ajourné. — Les affaires d'Espagne. — La régence d'Espartero. — Intrigues au sujet du mariage de la reine Isabelle.

— Chute d'Espartero. — Les avances de .M. Guizot au cabinet britannique. — Les ducs de Nemours et de Montpensier en voyage. — Le duc de Nemours et le maire du Mans. — Réponse du duc de Nemours, — Uévocation du maire du Mans. — Danger

crOrléans.

330 IlISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 184-2.

couru par la famille l'oyale. — Visite de la reiue d'Angleterre au roi Louis-Philippe.

Juillet 1842. Le 13 juillet 1842, à onze heures du matin, le duc d'Orléans quittait le pavillon de Marsan, qu'il habitait aux Tuileries, pour aller à Neuilly faire ses adieux au roi et à la reine. Il devait, en effet, partir dans la journée même pour Saint-Omer alin d'y inspecter quelques-uns des régiments destinés à prendre part aux grandes manœuvres militaires qu'on était à la veille d'opérer dans nos régions de l'Est. Le prince se proposait de rejoindre ensuite la duchesse, sa femme, aux eaux de Plombières. Mort du duc La voiture, dans laquelle il avait pris place, était une sorte de calèche à deux chevaux attelés à la Daumont, dont il se servait habituellenient. Il était seul, n'ayant voulu être accompagné d'aucun de ses officiers. Echauffés par une course rapide depuis le départ des Tuileries, les chevaux s'étaient animés outre mesure, et le postillon les maîtrisait à peine. L'équipage était arrivé à la hauteur de la Porte-Maillot quand tout à coup le cheval monté par le postillon prit le galop, se dirigeant par la route de la Révolte, qui tourne à droite, et que le prince avait coutume de suivre pour se rendre au château de Neuilly. L'autre cheval s'était tenu d'abord assez tranquille; mais il ne tarda pas à s'emporter à son tour, entraîné par l'exemple. Ce fui alors une course vertigineuse dans ce chemin de la Révolte, que des amas de pierres obstruaient à l'entrée du parc de Neuilly.

Là était le danger; un choc violent de la voiture contre ces pierres pouvait amener une catastrophe; le prince le prévoyait bien. « Tu n'es donc plus maître de tes chevaux? » cria-t-il au postillon. — <( Non, Monseigneur, répondit celui-ci ; mais je les dirige encore. » Il espérait pouvoir les détourner par la gauche dans la vieille route de Neuilly, et éviter ainsi le péril au-devant duquel il

courait. — « Mais tu ne peux donc pas les retenir? » J^^illet 1843.

cria de nouveau le prince qui, visiblement inquiet, se

tenait debout dans la voiture. — «. Non, Monseigneur, >'

reprit le poslillon. Le duc d'Orléans était fort habile aux

exercices du corps : se fiant à son agilité, et aussi au peu

d'élévation du marchepied, distant du sol d'une trentaine

de centimètres à peine, il sauta sur la route. Mais il

avait compté sans la force d'impulsion, doublée par la

vitesse extraordinaire des chevaux; le contre-coup le fit

trébucher ; il tomba, et sa tête porta lourdement sur le

pavé.

Quelques secondes s'étaient à peine écoulées, que le postillon, qui n'avait cessé de tenir ses guides d'une main ferme, se rendait maître de ses chevaux, et revenait se mettre à la disposition du prince. Il le trouva étendu sans connaissance au milieu du chemin.

Le duc d'Orléans fut transporté, à quelques pas de là, dans la maison d'un épicier, située sur la route, et on le coucha sur un lit, dans une salle du rez-de-chaussée. Un médecin du voisinage lui donna les premiers soins, et pratiqua une saignée, qui n'amena aucune amélioration dans l'état du blessé.

Cependant l'alarme avait été donnée au château de Neuilly. Bientôt arrivèrent la reine, le roi, la princesse Clémentine, leur fille, et madame Adélaïde, que rejoignirent la duchesse de Nemours et les dames de sa maison. Il faut renoncer à peindre la douleur poignante de cette famille éplorée. Peu après, survinrent le duc d'Aumale, venu de Courbevoie, et le duc de Montpensier, qu'on était allé chercher à Vincennes. Tous les membres de la famille royale, présents à Paris, se trouvèrent réunis au chevet du malheureux prince, qui n'avait pas repris connaissance.

Le docteur Pasquier lils, son premier chirurgien, venait d'arriver ; il ne put dissimuler aux infortunés parents

332 11IST01HI<; \)V HÈGNI-: l)H LOUlS-I'llILIPPE. axnke 1842.

Juillet 1843. la gravité (le la situation. Un moment, on eut comme une liieui- d espoir; le moribond ouvrit la bouche, et prononça en langue allemande quelques mots incompréhensibles. Mais ce lui une espérance bien fugitive; le prince retomba presque aussitôt dans une apathie com- ])lète.

Les ministres prévenus, tous les officiers de la maison militaire du roi et des princes, le préfet de police, le maréchal Gérard, le général Aupick, étaient accourus et se tenaient pressés dans l'étroite boutique, voisine de la chambre où agonisait le prince royal.

La reine Marie-Amélie et les princesses, agenouillées auprès du lit fatal, pleuraient à chaudes larmes en murmurant les dernières prières. Penché sur le visage décoloré de son fils, le roi suivait, muet et calme dans son immense douleur, les progrès du inal, et comme cherchant à retenir la vie près de s'échapper des lèvres de son premier-néi Aux alentours de la maison se tenait une foule émue, qui augmentait d'instant en instant, et dont la consternation attestait la popularité du prince.

Plusieurs heures se passèrent, heures de terribles angoisses, pendant lesquelles aucune amélioration ne se produisit dans l'état du blessé. Le pouls à peine sensible et une respiration entrecoupée indiquaient seulement ((ue la vie n'était pas encore retirée de lui. Mais, vers quatre heures, apparurent les symptômes non équivoques d'une fin prochaine. Un loger râle, puis un mouvement convulsif, et ce fut tout ; à quatre heures et demie, il était mort.

Alors eut lieu une scène d'indicible désolation. Ce n'étaient que pleurs, gémissements et sanglots. Quel spectacle! bien fait pour attester régalité humaine! Là. dans cette pauvre chambre d'épicier de campagne, entouré du roi, de la reine, des princes et des princesses, au milieu des fonctionnaires civils et militaires les plus

ANNÉE 1842. CHAPITRE OIJATOKZIÈME. 333

élevés, en présence du curé de Neuilly et de son clergé .Uh.lkt 1842.

mandés pour lui donner les secours de la religion, venait

de périr tragiquement, d'une mort vulgaire, l'héritier

du trône.

On plaça sur une litière, recouverte d'un drap i)lanc, '^ ^^t

I 1 , -il i 11 I • 4. ^ • 1 transporté à

la dépouille mortelle du prince, et, a cinq heures, on Neuilly.

se dirigea vers la chapelle du château de Neuilly, où la reine avait désiré que le corps fût exposé. En avant du brancard, porté par quatre sous-ofiiciers, marchait le général Athalin, puis, immédiatement après, s'avançaient à pied le roi et la reine, suivis des princes et des princesses, des ministres, du maréchal Gérard et de tous les fonctionnaires accourus à la nouvelle du sinistre événement. Pour former la haie, sur le passage du lugubre cortège, on avait fait venir une compagnie du 17" régiment d'infanterie légère, qui avait accompagné jadis le prince royal dans son expédition des Portes de Fer, et qui avait gravi avec lui les hauteurs de Mouzaia. Plus d'un pleurait de ces soldats d'élite, à la tête desquels il avait bravé la mort devant l'ennemi, et qui aujourd'hui servaient d escorte à sa dépouille. 11 était près de six heures quand on arriva au château de Neuilly. Le corps fut pieusement déposé dans hi chapelle, où il devait demeurer exposé pendant plus de quinze jours, en attendant les funérailles solennelles, qui se préparaient à Notre-Dame, et qui, cette année, étaient appelées à remplacer les fêtes commémoratives de la révolution de Juillet.

La duchesse d'Orléans, comme on l'a vu, était alors. Le rciour de pour raison de santé, aux eaux de Plombières, où le duc l'avait menée lui-même peu de temps auparavant. Elle v était sans ses enfants, le comte de Paris et le duc de Chartres, tout petits encore, et qui se trouvaient au château d'Eu avec leurs gouvernantes. Ce fut le docteur (ihomel, un des médecins de la famille royale, qui vint

la duchesse d'Orléans.

«^34 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1842.

Juillet 1842. lui apprendre la fatale nouvelle. Nous ne saurions rendre l'étendue de sa douleur. Son amour pour le prince, son mari, était de l'idolâtrie. Vainement lui parla-t-on de ses enfants. Dans le premier moment, elle ne songea qu'à l'époux qu'elle avait perdu, et qui était tout pour elle. Son désir était de le voir encore, de l'embrasser une dernière fois avant que ses restes fussent à jamais confiés à la terre. Mais on eut beau courir la poste à fond de train, elle arriva trop tard à Neuilly; le corps de son mari était déjà renfermé dans le cercueil. Elle demeura longtemps agenouillée devant ce cercueil, qui lui prenait la meilleure part de son cœur, et elle ne se releva que pour aller revêtir les habits de deuil qu'elle ne quittera plus.

Ce n'était pas seulement le cher compagnon de sa Aie qu'elle pleurait, c'était aussi celui qu'elle regardait comme l'espoir et la fortune de la France. Un secret pressenti ment semblait l'avertir que la monarchie de Juillet perdait en lui sa force la plus puissante. Elle avait dans les lumières et le génie de son mari une confiance illimitée. Le sachant fort attaché, au moins au point de vue politique, aux institutions catholiques, beaucoup plus que le roi Louis-Philippe, que hantait toujours l'esprit voltairien, elle lui eût fait volontiers le sacrifice de sa foi protestante. Douée d'ailleurs d'une certaine dose de philosophie, dont la pieuse reine Marie- Amélie était quelque peu scandalisée, elle voyait peut-être dans cette abjuration un acte d'une haute importance politique. Sans doute elle eût mécontenté les protestants français; seulement elle croyait s'attirer les sympathies de la majorité catholique du pays. « Paris vaut bien une messe, » disait-elle comme Henri IV. Mais on n'était plus au temps de la ligue, et une grande indifférence religieuse régnait dans la nation. Son mari l'avait détournée lui-même de ce sacrifice, le jugeant inutile. Il

ANNÉE 1842. ClIAPIÏHli QUATORZIÈME. 335

eut tort peut-être. En la laissant embrasser le calholi- .Tuillst 1842. cisme, il eût évité à ses enfants cette impiété suprême de le séparer dans la mort de celle qui, vivante, avait été sa compagne inséparable et son amie fidèle.

La mort du duc d'Orléans causa en France et en Le testament Europe une émotion profonde. C'était une perte immense jo^.j^^*^ en effet. La reine ne s'y était pas trompée. Après la mort du prince, le roi l'avait entraînée dans une pièce contiguë à la cliambre mortuaire ; et comme tous les assistants se précipitaient à ses pieds : « AU! s'était-elle écriée, quel malheur pour notre famille! mais quel affreux malheur aussi pour la France! » Il y avait certainement beaucoup de vrai dans ces paroles. A coup sur, ce n'était pas la fortune de la France que l'on perdait en lui ; les destinées d'une nation ne tiennent pas, comme se l'imaginent encore certains esprits arriérés, à celles d'un homme, si grand qu'il puisse être par le cœur et par le génie ; mais c'était la fortune de la monarchie d'Orléans, et l'avenir le prouvera de reste.

Toutefois nous inclinons à penser que si le duc d'Orléans eût vécu, on aurait évité la révolution violente qui devait éclater à moins de six années de sa mort. Il était extrêmement populaire, non seulement dans la bourgeoisie libérale, qui comptait sur lui pour le développement naturel et pacifique de la ré\olution de 1830, mais aussi dans les masses profondes du peuple et surtout dans l'armée. On savait qu'il n'avait pas pris son parti de la perte de nos provinces rhénanes ; qu'il était toujours animé de velléités belliqueuses, et cela n'était pas fait pour déplaire à une nation affamée de revanche. (( Je voudrais que l'on instituât des fêtes funèbres, conimémoratives de Waterloo, pour obliger le pays à s'en souvenir et à tout réparer ». disait-il un jour à Edgar Quinet, dont la grande voix ne cessait de prêcher la guerre sainte.

33fi HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-I'HILIPPE. année I8i','.

Juillet 1842. Mais ce qui le recommandait surtout à la sympathie des hommes de progrès et de liberté, qui voulaient le développement progressif et l'affermissement, par des voies pacifiques et légales, des principes de la Révolution française, sachant combien, dans des convulsions violentes, ils sont exposés à sombrer, c'était son attachement bien connu à ces principes. Il n'avait cessé d'en donner des preuves depuis que, par son mariage avec la princesse Hélène, il était entré dans les voies sérieuses de la vie. Il ne se gênait nullement pour faire parade, aux Tuileries même, de ses aspirations libérales et démocratiques. Le roi parlait beaucoup de la Révolution, il faisait volontiers jouer la Marsfnllaise ; mais, au fond, il n'aimait guère cette Révolution qu'il avait trahie tout jeune, après en avoir salué l'avènement. De complicité avec quelques-uns de ses ministres, il s'efforça toujours de la refréner, d'arrêter sa marche en avant, de lui faire rebrousser chemin. Son fils aîné, au contraire, professait pour elle un culte fervent, dont rien n'autorise à révoquer en doute la sincérité.

Pour s'en convaincre, il n'y a qu'à relire le passage suivant du testament remarquable qu'il écrivit, en 1839, au moment de partir pour l'Algérie, oîi il allait prendre part à l'expédition des Portes de Fer : « C'est une grande et difficile tâche que de préparer le comte de Paris à la destinée qui l'attend, car personne ne peut savoir, dès à présent, ce que sera cet enfant, lorsqu'il s'agira de reconstituer sur une nouvelle base une société qui ne repose que sur les débris mutilés et mal assortis des organisations précédentes. Mais que le comte de Paris soit un de ces instruments brisés avant qu'ils aient servi, ou (jii il devienne 1 un des ouvriers de cette régénération sociale, qu'on n'entrevoit encore qu'à travers de grands obstacles et peut-être dos flots de sang; qu'il soit roi ou qu'il demeure défenseur inconnu et obscur

d'une cause à laquelle nous appartenons tous, il faut Juillet I8i2. qu'il soit avant tout un homme de son temps et de sa nation; qu'il soit catholique et défenseur passionné, exclusif, de la France et de la Révolution. » Le comte de Paris s'est-il bien inspiré de cette grande leçon? c'est ce que nous n'avons pas à rechercher ici.

Mais le duc d'Orléans semblait avoir une foi profonde dans l'excellence des principes de la Révolution, et il se croyait obligé en quelque sorte d'en être le gardien. Il écrivait au général Damrémont, peu de temps avant la fin glorieuse de celui-ci devant Constantine : « Il n'y a aujourd'hui qu'une manière de se faire pardonner d'être prince, c'est de faire en tout plus que les autres. » Il aspirait donc à être le roi de la Révolution ; il était vraiment de son temps. Plus d'une fois il eut, à ce sujet, avec Louis-Philippe, d'assez vives discussions. Le roi se croyait très habile en imposant à ses ministres une politique de résistance à toutes les idées modernes; le duc trouvait cette politique souverainement imprudente. Il reprocha très amèrement un jour au roi, son père, de grossir le péril en l'éloignant, et de ne pas songer à ses enfants qui auraient à subir l'explosion de toutes les forces révolutionnaires trop longtemps comprimées. Lui seul, peut-être, eût été assez fort pour conjurer, par de sages concessions, le danger qu'il pressentait si bien. Sa mort ouvrait un abîme sous les pas de la monarchie de Juillet.

Au milieu des funérailles solennelles du prince, dont Le la célébration, comme nous l'avons dit, remplaça les fêtes commémoratives des journées de Juillet, personne ne se dissimulait les embarras de la situation. La Charte n'avait pas prévu le cas où le roi viendrait à mourir avant la majorité de son successeur, et, entre ce roi de soixante-dix ans et son héritier, le comte de Paris, âgé alors de quatre ans, il n'y avait rien. (( Dieu, écrivait II. 22

embarras de la situation.

Juii.i.icT 18i2.

Les protestations

de dévouement.

Convocation desGliambres.

338 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PIIILIPPE. année 1842.

Henri Heine, venait de supprimer le seul obstacle qui existât entre la monarchie et la république. »

Cette lacune n'avait pas échappé au duc d'Orléans, et, dans son testament, il avait institué pour régent le duc de Nemours, son frère. Cette clause était conforme aux traditions monarchiques de notre pays, lesquelles, par une interprétation peut-être un peu forcée d'une loi des Saliens, avaient interdit aux femmes l'exercice de la royauté. Mais le testament d'un prince sans mandat ne pouvait tenir lieu de loi. Et puis, la loi saliquc n'avait pas empêché les femmes d'être régentes en France, témoin Blanche de Castille et Anne Autriche, et nous verrons tout à l'heure M. Odilon Barrot proposer celle de la duchesse d'Orléans, qui, abîmée dans son immense douleur, ne semblait guère hantée par des vues ambitieuses. Quoi qu'il en soit, tout le monde était d'accord sur ce point qu'il fallait immédiatement déterminer par une loi à qui appartiendrait la régence dans le cas où le roi viendrait à mourir avant la majorité de son petit-fils.

La mort du duc d'Orléans avait eu pour effet, au premier moment, de ramener à Louis-Philippe une foule de sympathies qu'on aurait pu croire entièrement éteintes. De toutes parts, arrivèrent au pied du trône des manifestations empressées. Pairs et députés, garde nationale, armée, magistrature, conseils généraux et conseils municipaux, tinrent à renouveler au roi l'assurance de leur concours. Jamais, depuis 1830, Louis-Philippe n'avait reçu autant de témoignages de fidélité à sa dynastie. Tous les rivaux de M. Guizot, M. Thiers entête, protestèrent de leur dévouement absolu à la monarchie de Juillet. L'opposition dynastique avait désarmé pour ainsi dire. Tout le monde convint qu'il fallait faire au plus vite une loi de régence, et les Chambres, qui ne devaient se réunir qu'en août, furent convoquées pour le 26 juillet.

Légitimistes

et républicains.

Seuls, le parti radical et le parti légitimiste conti- Juillet 1842. nuèrent d'affirmer leur hostilité à la dynastie d'Orléans. Celui-ci surtout se montra impitoyable, et le deuil immense dont se trouvait frappée la famille régnante fut impuissant à apaiser, un moment, ses ressentiments implacables. Plus humain que lui, son chef, le duc de Bordeaux, fit célébrer à Tœplitz, pour le repos de l'âme de son malheureux cousin, une messe à laquelle il assista avec toute sa suite.

Quant aux républicains, n'admettant d'autre légitimité que celle de la souveraineté nationale, ils déniaient à la Chambre des députés le droit de faire une loi qui, ayant un caractère constitutionnel, ne pouvait être que l'œuvre d'une assemblée constituante. Ce fut ce que s'efforça de démontrer M. Duclerc dans une brochure d'une inflexible logique. Les républicains avaient incontestablement raison. Mais leur thèse était la négation même de la validité de la monarchie de Juillet, et ils pouvaient être assurés d'avance qu'il n'en serait tenu aucun compte. Louis-Philippe put se convaincre, une fois de plus, de la double et souveraine imprudence qu'il avait commise, d'abord en acceptant la couronne des mains d'une Chambre qui virtuellement n'existait plus, ensuite en ne soumettant pas à la ratification du pays le vote de cette assemblée sans mandat. Sa monarchie portait en elle un germe de mort.

L'opposition dynastique, de son côté, en protestant de Les exigeuces son dévouement à la dynastie régnante, n'avait pas entendu décerner un brevet de confiance au ministère du 29 octobre. Elle ne voulait pas que M. Guizot abritât son impopularité derrière le cercueil du duc d'Orléans et qu'il puisât une force nouvelle dans la mort du prince. Le journal de M. Thiers, le Constitutionnel, le déclara nettement dès les premiers jours. Les opposants du centre gauche allèrent plus loin; ils réclamèrent la

du centre gauche.

Ouverture des Chambres.

Juillet 1842. retraite de M. Guizot; à ce prix, ils voteraient la loi de régence et même une dotation. Le roi mit une sorte de point d'honneur à ne pas céder à ces exigences. Un article du Moniteur affirma la solidarité de tous les membres du cabinet, et le Journal des débats^ tout dévoué à la politique de M. Guizot, déclara, en manière de défi, que le ministre des affaires étrangères ne serait point sacrifié. Louis-Philippe courait ainsi, un peu gratuitement peut-être, au devant de la défaveur qui déjà était attachée à son ministre favori.

Telle était la situation des partis quand, le 26 juillet, a première session de la Chambre nouvelle s'ouvrit par un discours du roi. Ce discours, prononcé d'une voix entrecoupée de sanglots, porta principalement sur la catastrophe récente dont avait gémi l'immense majorité du pays. C'était comme un appel aux Chambres pour faire une loi de régence destinée à rassurer la nation sur son avenir. Les Chambres répondirent à ce discours par des adresses empreintes d'une sympathie profonde pour la douleur royale. Celle des députés fut particu- AouT 1842. lièrement touchante : « Vous avez perdu un fils, y étaitil dit, et la France a perdu un règne... Elle veut être libre, forte, inébranlable. A chaque crise qui la menace ou qui l'agite, elle grandit et s'affermit sur elle-même. » Cette adresse, votée à l'unanimité, moins 14 voix sur 261 votants, fut portée aux Tuileries dans la soirée du 11 août. Le roi y fit, en quelques mots, une réponse fort digne. « Avec l'aide de Dieu, dit-il en substance, la France, appuyée sur ses institutions, forte de l'accord parfait de tous les pouvoirs, continuera à voir s'éloigner d'elle les divers périls dont j'ai eu le bonheur de contribuer avec vous à la préserver depuis douze ans. » Paroles qui peut-être auraient pu se vérifier si Louis- Philippe s'était décidé à entrer plus sérieusement en communication avec le pays, et s'il ne s'était pas obstiné

régence.

à heurter de front, dans une foule de circonstances, le Août i842. sentiment national.

Dès le 9 août, le projet de loi sur la régence avait été La loi de présenté à la Chambre élective. Il était l'œuvre des ministres, qui n'avaient pas hésité à réclamer la collaboration du duc de Broglie et celle de M. Thiers, dont on se flattait par là de s'assurer le concours dans la discussion. On ne dédaigna même pas de demander conseil à M. Odilon Barrot, le chef de l'opposition dynastique.

La pensée du roi, conforme d'ailleurs aux dernières volontés du prince royal, était d'investir de la régence le duc de Nemours, son second fils. Avec le duc de Nemours, dont l'attitude froide et un peu compassée ressemblait à nous ne savons quelle hauteur dédaigneuse, il n'y avait point à redouter une vaine recherche de popularité. Docile aux inspirations de son père, il en avait adopté le système, et l'on pouvait être certain de ne pas le voir incliner vers les tendances révolutionnaires du duc d'Orléans. Il devait donc plaire aux ministres du 29 octobre. M. Thiers ne fit aucune objection, poussé par son désir évident de se rapprocher du pouvoir. Seul, M. Odilon Barrot fit valoir, contre la régence du duc de Nemours, un argument qui méritait d'être pris en considération. Il mit en avant l'impopularité du duc, auquel les amis de la liberté reprochaient d'exagérer encore la politique antiprogressive de son père, et dont la nomination soulèverait certainement, dans le pays, un sentiment de défiance profonde. Le choix de la duchesse d'Orléans lui paraissait infiniment préférable, parce que cette princesse, dont les avances au parti libéral n'étaient un mystère pour personne, ofl'rait des garanties sérieuses aux partisans des libertés publiques. Ces discussions allaient se reproduire avec beaucoup plus d'ampleur et de vivacité devant la Chambre élective.

Le projet de loi conférait la régence, en thèse gêné-

HISTOIRE DU REGNE DE LOUIS-PIIILIPPE. annke 1842.

Août 1842.

Discussion

de la loi à la

Chambre des

députés.

Les débuts de

M. Lcdru-

Rollin.

raie, an prince le plus proche du trône et âgé de vingt et un ans au moins. Dans l'espèce, le duc de Nemours était donc suffisamment désigné. Le régent devait exercer l'autorité royale pleine et entière, et, comme le roi, être inviolable. Quajnt à la garde et à la tutelle du roi mineur, dont la majorité était fixée à dix-huit ans, elles appartiendraient à la reine ou princesse sa mère, non remariée, et, à son défaut, à son aïeule paternelle, également non remariée. Telles étaient les principales lignes de ce projet très court et très simple. Il n'en donna pas moins lieu à des débats passionnés.

La discussion s'ouvrit, le 18 août, sur un rapport de M. Dupont, qui proposa l'adoption du projet de loi au nom de la commission chargée de l'examiner. Ce fut un nouveau venu dans la Chambre, M. Ledru-RoUin, qui, le premier, monta à la tribune. Il parla avec une éloquence agressive, bien que fort mesurée dans la forme, non pas seulement pour contester à la Chambre actuelle le droit de voter une loi semblable, mais pour attaquer le principe même de la monarchie de Juillet. Défenseur obstiné du pouvoir constituant exercé par le pays, il rappela que, depuis la Convention, toutes les constitutions avaient été soumises au vote de la nation. Napoléon lui-même, en 1815, n'avait-il pas proclamé que la souveraineté résidait dans le peuple? La branche aînée des Bourbons s'était affranchie de la sanction populaire ; elle en avait été punie. Les pouvoirs existant en 1830 n'avaient pas qualité pour constituer, et la loi présentée actuellement n'était, à ses yeux, qu'une nouvelle usurpation. Ainsi, dès le début, M. Ledru-Rollin se posait nettement en adversaire irréconciliable de la monarchie de 1830.

Cn député légitimiste, également nouveau venu dans la Chambre, M. de La Rochejaquelein, vint protester à son tour contre l'ordre de choses actuel, mais avec beaucoup moins de modération, (constamment inter-

rompu, deux fois rappelé à l'ordre, il dut quitter la tri- Août 1842.

buiie au moment où le président allait consulter la

Chambre pour savoir s'il devait lui retirer la parole.

Parut ensuite un troisième orateur, qui attaqua, lui M. de Lamar-

aussi, le proiet de loi, mais en se plaçant à un tout autre p°° P^.^,®*^ ''' ' i J ' . ' oppositiou.

point de vue. Celui-ci, l'un des plus illustres parmi les membres de la Chambre élective, avait figuré longtemps dans les rangs des conservateurs purs du régime de Juillet, après avoir été un légitimiste ardent. C'était M. de Lamartine. Depuis un certain temps déjà, il inclinait vers la gauche; cette fois, il allait y pénétrer tout entier, sans toutefois se séparer encore de la dynastie. Il se prononça pour deux choses essentiellement contraires à l'esprit de la loi. Dabord, au nom de la souveraineté nationale, il réclama la régence élective; puis, au nom des précédents, il revendiqua hautement pour les femmes le droit de l'exercer.

« Quand, par un événement fatal, s'écria-t-il, le pouvoir parlementaire est appelé à l'héritage, à l'exercice, à la possession d'un de ces droits que la nation ne peut remettre à personne sans se déposséder, je dis qu'il y a honte et faiblesse à abdiquer la nouvelle et souveraine attribution qu'il impose. Je dis que se réfugier timidement et à la hâte, en pareil cas, dans le seul pouvoir dynastique, c'est déclarer à la face de la France et du monde qu'on ne croit pas le pays capable et digne de se gouverner lui-même. » De bruyants applaudissements, partis des rangs de la gauche, accueillirent ces paroles empreintes d'un si vif sentiment de libéralisme.

« Si je veux, poursuivait l'orateur, associer la nation et la dynastie comme vous, je ne veux pas subordonner l'une à l'autre. Non, je ne veux pas glisser du gouvernement national au gouvernement dynastique. La dynastie doit être nationale et non la nation dynastique... »

Discutant pied à pied les objections soulevées contre

344 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1842.

Août 1842. la régence des femmes, M. de Lamartine rappelait que la loi salique avait été si peu observée en cette matière que, sur trente-deux régences en France, vingt-six avaient été exercées par des femmes. La mère seule, selon lui, ne pouvait avoir un autre intérêt que celui de son fils. Et pour ceux qui douteraient de la force morale et de l'énergie des femmes, il évoquait le souvenir des Strélitz, domptés par le courage d'Elisabeth de Russie, et le cri fameux des Hongrois : Mourons pour notre roi Marie- Thérèse! Peut-être le poète, entraîné par le sentiment chevaleresque, oublia-t-il que certaines régences de femmes, comme celles de Blanche de Castille, dlsabeau de Bavière et d'Anne d'Autriche, pour ne citer que les plus éclatantes, avaient été singulièrement troublées, et que les passions féminines n'avaient pas été étrangères à ces troubles. Mais les paroles émues et touchantes du poète n'en produisirent pas moins un grand effet. Il y eut un frémissement, dans la gauche tout entière, quand il engagea l'Assemblée à ne pas livrer aux conseillers de la couronne, quelque dévoués qu'ils fussent et quelque pures que fussent leurs intentions, les garanties, les droits, les libertés de notre temps et de nos enfants. Pour lui, une régence de femme, c'était le pouvoir du pays, c'était le gouvernement dans le parlement, c'était la dictature de la nation à la place d'un dictateur royal. Dans une régence de femme se livrant avec confiance aux pouvoirs nationaux parlementaires, et n'excitant ni jalousie ni ombrage, il voyait plus de force que dans la régence d'un prince jeune, actif et militaire. « Et surtout, Messieurs, songez-y, ne faisons pas dire à la France, à l'Europe, à l'histoire, qui nous regardent dans ce grand acte constitutif de notre monarchie nouvelle, ne leur faisons pas dire que la dynastie libérale, que la monarchie constitutionnelle, que la liberté en France, n'ont pu vivre, s'établir, se maintenir aux conditions de

régence des monarchies absolues des temps les plus barbares; et que, pour l'affermir, pour l'enraciner dans le sol, il a fallu la loi qu'on vous propose, c'est-à-dire l'abdication du pouvoir national par nous-mêmes, qu'il a fallu chasser la mère et toutes les mères, sinon du berceau, au moins des marches du trône de leur fils, et chasser les derniers vestiges du droit électif de nos institutions. »

M. de Lamartine descendit de la tribune en laissant la Chambre sous le charme. Rarement le poète avait été mieux inspiré. Ce magnifique et puissant discours, dont les républicains n'auraient pas désavoué les principaux passages, avait comme électrisé la plupart des membres de l'Assemblée. Seuls les conservateurs endurcis ne paraissaient émus que d'une chose, c'était de voir passer solennellement dans les rangs de l'opposition le poète incomparable qui, depuis douze ans, faisait partie de la majorité conservatrice.

M. Guizot ne voulut pas laisser la Chambre sous l'impression de cet imposant discours, et il monta tout de suite à la tribune pour répondre au poète orateur. Il s'attacha d'abord à démontrer que l'affreux malheur qui avait frappé la dynastie d'Orléans, loin de l'affaiblir, était plutôt une affirmation de sa force. Il voyait dans les démonstrations populaires auxquelles cette catastrophe avait donné lieu, dans les larmes universellement répandues sur la mort du prince royal, une preuve de la solidité de cette monarchie de Juillet, dont le malheureux prince était regardé comme l'espérance. Il y avait là, sans doute, de la part de M. Guizot, beaucoup de naïveté ou beaucoup d'illusion, et l'avenir ne tardera pas à lui donner un démenti cruel; toutefois, il montrait une certaine habileté en ne laissant pas croire au monde que le trône de Louis-Philippe pouvait être ébranlé par la fin tragique de l'héritier présomptif de la couronne.

Août 1842.

La réponse de M. Guizot.

346 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1842.

Août 1842. Le ministre fut moins heureux dans les considéra-

tions sur lesquelles il s'appuya pour affirmer le droit des Chambres et du gouvernement à faire une loi de régence. Et là, il eut surtout en vue de répondre aux théories radicales exposées par M. Ledru-Rollin. M. Guizot ne comprenait rien à la distinction établie par l'orateur républicain entre le pouvoir constituant et le pouvoir constitutionnel. Ainsi, disait-il plaisamment, il y aurait dans la société deux pouvoirs, l'un ordinaire, l'autre extraordinaire, l'un constituant, l'autre constitutionnel, l'un pour les jours ouvrables, l'autre pour les jours fériés. Cette plaisanterie, d'un goût douteux, n'était pas un argument. « Le gouvernement constitutionnel, dit-il, c'est la souveraineté nationale organisée. » Mais ce gouvernement constitutionnel, qui doit l'établir? C'est év-idemment la nation, représentée par des mandataires spéciaux. Voilà le droit. Hors de là, il ne saurait y avoir qu'arbitraire et usurpation. Mais, pour M. Guizot, c'était Dieu lui-même qui, à l'aide des instruments les plus divers, se chargeait de reconstituer les sociétés ébranlées. « J'ai vu, dans le cours de ma vie, ajoutaitil, trois pouvoirs constituants : en l'an VIII, Napoléon ; en 1814, Louis XVIII; en 1830, la Chambre des députés. Voilà la vérité; tout ce dont on vous a parlé, ces votes, ces bulletins, ces registres ouverts, tout cela c'est de la fiction, du simulacre, cela n'est pas sérieux. » Jamais peut-être pareils sophismes n'étaient sortis de la bouche d'un homme d'Etat. C'était la négation même du droit national. Ainsi, ce qui était légitime à ses yeux, c'était la triple usurpation de l'an VIII, de 1814 et de 1830. La chose pourrait paraître surprenante de la part du publiciste éminent qui si souvent avait défendu dans ses livres le droit, la justice et la vérité, qui avait si éloquemment pris en main la cause de la Révolution, si l'on ne savait combien la passion du pouvoir

oblitère chez les hommes la rectitude du jugement.

M, Guizot se défendit, d'ailleurs, avec soin d'apporter dans la discussion actuelle aucune préoccupation personnelle. Avec un art infini, il s'étudia à disculper le cabinet d'avoir eu le moindre souci de ses intérêts ministériels ; mais son intervention active dans le débat affaiblissait singulièrement la portée de cette déclaration. Quoi qu'il en soit, ce cju'il combattit surtout énergiquement, ce fut la régence élective et la régence des femmes.

Sur le second point, notamment, il rencontra, môme sur les bancs de la gauche, les plus vives adhésions. Beaucoup de membres s'élevaient contre la régence des femmes au nom des susceptibilités nationales, et ils n'avaient pas tout à fait tort. En effet, presque toutes les mères des rois mineurs, en France, appartenant à des nationalités étrangères, pouvaient subir des influences contraires aux intérêts du pays, et constituer, en certains cas, un sérieux embarras gouvernemental. Aussi M. de Tocqueville, tout en combattant la régence héréditaire, resta-t-il muet sur les droits des femmes à la régence. M. Odilon Barrot, au contraire, bien que s'étant engagé, paraît-il, à ne pas combattre le projet de loi, reprit la thèse qu'il avait soutenue lors de son élaboration. Comme M. de Lamartine, il soutint, avec beaucoup de force et d'éclat, la régence élective et présenta la régence des femmes comme infiniment préférable à celle que l'on avait appelée une régence à cheval. Et cela il le demandait, ajoutait-il, dans l'intérêt même de la monarchie de Juillet, à laquelle il persistait à se déclarer absolument dévoué.

M. Berryer, avant lui, avait également soutenu la même thèse, mais en se plaçant à un tout autre point de vue. Il repoussait la loi présentée par le gouvernement, parce qu'elle réunissait à la fois les principes

Août 1842.

Objection

contre la régence féminine.

Août 18i2.

M. Thiers et la loi de régence.

de la constitution de 1791, qui avait tué la royauté, et ceux de la conslitulion de Tan XII, qui avait tué la liberté. Cette tendresse d'un des plus ardents partisans de la monarchie de droit divin pour la liberté pourrait paraître suspecte, s'il était permis de révoquer en doute la franchise du grand orateur légitimiste.

Ce n'était pas son intervention qui inquiétait le ministère, mais bien celle du chef de la gauche dynastique, dont l'argumentation puissante était de nature à entraîner beaucoup d'indécis. Aussi le cabinet et la cour attendaient-ils, avec une certaine impatience, l'entrée en scène de M. Thiers.

On était arrivé au troisième jour de la discussion, quand, au début de la séance, le 20 août, M. Thiers, redevenu l'allié de M. Guizot pour un instant, parut à la tribune. Il était agité, nerveux, comme sous l'empire de l'irritation que lui avait causée ce qu'il considérait comme une désertion de M. Odilon Barrot. Il s'en prit tout d'abord à M. de Lamartine qui, à mots couverts, n'avait pas hésité à dénoncer les velléités ambitieuses de l'ancien chef du cabinet du 1"" mars. Lui, ambitieux! mais il n'avait en vue que l'intérêt de la monarchie, et il crut nécessaire de rappeler son vote en faveur de l'hérédité de la pairie. Ce n'était pas un discours qu'il voulait faire, dit-il ensuite, mais un acte. Cet acte consista surtout à se montrer plus royaliste que le roi. Ah ! il fit bon marché du pouvoir constituant, lui qui, si souvent, s'était proclamé le serviteur exclusif et passionné de la Révolution ! Le pouvoir constituant! il ne l'aimait pas, et le respectait peu. Il le montra jouant un triste rôle, et se traînant, dans les assemblées primaires, à la suite des factions. La gloire de nos dernières années n'avait rien de commun, selon lui, avec les misérables comédies constitutionnelles auxquelles ce pouvoir s'était prêté. Rien de curieux comme le spectacle de cet homme

d'État, échoué sur les bancs de l'opposition en tombant '^o^^t '8'*2du ministère, et sortant tout à coup des rangs de cette opposition pour dépasser M. Guizot en récriminations contre nos grandes assemblées constituantes. C'était là vraiment la plus pitoyable des comédies.

Encouragé par les applaudissements du centre, M. Thiers ne ménagea pas l'invective à ceux qu'il accusait de vouloir affaiblir la royauté. Puis, craignant peutêtre d'avoir été trop loin dans son enthousiasme monarchique, et comme pour flatter les sentiments de la gauche dynastique, il traça avec beaucoup de chaleur, et non sans une certaine élévation, les devoirs de l'opposition telle qu'il l'entendait. Cette opposition consistait, selon lui, à redresser le gouvernement, quand il avait tort, et non pas à le déserter. On aurait pu lui objecter avec raison que si quelqu'un désertait le gouvernement, quand il n'en faisait point partie, c'était lui surtout, et que si présentement il le défendait avec âpreté, c'était dans l'espoir d'y retrouver bientôt sa place. Mais, eut-il soin de déclarer, s'jl soutenait à cette heure la monarchie de Juillet, malgré quelques divergences d'opinion et quelques mécontentements personnels, c'est qu'il n'avait cessé de repousser tous les gouvernements qui pouvaient s'élever à sa place; c'est que, pour lui, derrière le gouvernement de Juillet, il y avait la contre-révolution, et que, devant, il y avait l'abîme de l'anarchie. La contrerévolution, c'était la légitimité; l'anarchie, c'était, la République, devant laquelle, bien des années après, il devait être forcé de s'incliner.

M. Odilon Barrot re nonta à la tribune pour adjurer vote de la loi. la gauche de ne pas se laisser entraîner sur les pas de M. Thiers, dont il se sépara avec éclat. Les deux amendements, tendant à établir la régence élective et la régence des femmes, n'en furent pas moins repoussés, et la Chambre, après avoir entendu une réponse incisive

350 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE. aïnnéf, 1842.

Août 184?. de M. Dupin à toutes les opinions contraires au projet de loi ministériel, le vota à une majorité de 310 voix contre 94. Si le cabinet n'obtint pas cette quasi-unanimité sur laquelle M. Guizot comptait peut-être en s'alliant avec son rival, il eut une majorité qui lui permettait de vivre de longs jours encore. Quant à M. Thiers, avait-il sérieusement compté, pour remonter prochainement au pouvoir, sur le discours dont il s'était vanté d'avance comme d'un acte significatif? Peut-être. Mais, dans ce cas, il dut être singulièrement déçu dans ses espérances. Des remerciements du roi, très chauds, il est vrai, furent sa seule récompense. Il espérait mieux, on peut le croire malgré le soin qu'il prit de déclarer, par la voix du Constitutioniiel, qu'il avait uniquement envisagé le double intérêt du pays et de la dynastie. La journée du 20 août fut pour lui une journée de dupe. Retiré désormais sous sa tente, il allait se consoler en consacrant ses loisirs à écrire VHistuire du Consulat et de F Empire^ qu'on peut regarder comme la glorification du gouvernement personnel.

Proiogaiioa Quelques jours après, la Chambre des pairs votait, à

des Chambres. , '. t • • , , ,, i •

son tour, après une discussion peu importante, cette loi de régence sur laquelle M. Guizot comptait pour assurer l'avenir de la monarchie de Juillet, et qui devait être si rapidement emportée avec elle.

Une fois la loi de régence acquise, les Chambres, qui n'avaient été convoquées que pour ce seul objet, furent prorogées au 9 janvier 1843. En dehors de cette loi, la Chambre élective n'avait eu à s'occuper, après avoir élu son bureau, que de la vérification des pouvoirs de ses membres, opération qui ne donna lieu à aucun incident remarquable, si ce n'est que la Chambre réserva l'examen de trois élections contestées, et qu'elle vota l'admission de M. Emile de Girardin, dont la nomination, on ne l'a peut-être pas oublié, avait été annulée aux élections

de 1837. M. de Girardin, après avoir été un conservateur endurci, devait suivre plus tard M. de Lamartine dans les rangs de l'opposition.

Les vives discussions de la loi de régence avaient eu dans le pays un retentissement profond. Et comment en aurait-il été autrement? La légalité même de la monarchie de Juillet avait été audacieusement contestée du haut de la tribune; le principe électif avait été soutenu avec une vigueur singulière par des hommes qui, jusque-là, s'étaient fait plutôt remarquer parmi les défenseurs des pures institutions de la royauté; enfin la forme même du gouvernement avait été rudement battue en brèche. De ces attaques en pleine assemblée législative, il devait nécessairement i-e jaillir une certaine déconsidération sur le pouvoir sorti des barricades de 1830, et l'on pouvait prévoir, pour un avenir plus ou moins éloigné, des complications menaçantes.

Toutefois, si le trouble était grand dans les esprits, la tranquillité matérielle dont on jouissait depuis quelque temps n'avait pas été atteinte. Des velléités de révolte germèrent alors dans la tête de certains républicains ardents; mais le plus grand nombre, devenu prudent, avait décidé d'attendre une occasion favorable, la mort du roi par exemple, pour revendiquer hautement, et les armes à la main, s'il le fallait, les droits méconnus de la souveraineté nationale. La rue était donc calme, et les conservateurs aveugles s'endormaient dans une sécurité trompeuse, ne voyant pas les points noirs s'accumuler de plus en plus à l'horizon.

Une sorte de coup de main heureux venait de mettre la France en possession de quelques îles faisant partie des archipels de la mer du Sud. Le contre-amiral Dupetit-ïhouars, qui commandait nos forces navales dans les mers de l'Océanie, avait été frappé des avantages que présentait, au point de vue commercial, la situation des

Septembke-

Page 1