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OCTOBRE

Etat des espiits.

Prise de possession des îles Marquises.

332 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1842.

Septembre- îles Marquises, les premières terres que l'on rencontrât Octobre 1842. ^^ quittant l'isthme de Panama, et dont la principale ville était Nouka-Hiva.

Dans le courant du mois de mai, le roi d'une de ces îles, nommé Yotélé, craignant d'avoir maille à partir avec les Etats-Unis, avait sollicité la protection de l'amiral. Celui-ci s'était empressé de saisir l'occasion de mettre la main sur ce groupe d'îles. Tl avait accordé sa protection à condition que le roi Yotélé reconnaîtrait notre souveraineté, et, sans plus tarder, sans mandat de son gouvernement, il avait pris possession des îles Marquises. A quelque temps de là, mis en goût par cette facile conquête, l'amiral trouva moyen de faire passer de nouvelles terres océaniennes sous la domination française. Quelques missionnaires catholiques ayant été maltraités aux îles de la Société, il avait reçu ordre de s'y rendre pour demander une réparation. En arrivant, il trouva la reine Pomaré, souveraine de Taïti, en discussion avec quelques-uns des chefs soumis à sa suzeraineté. Au milieu des troubles, un certain nombre de colons français avaient été en butte aux vexations de l'un et l'autre parti, La reine Pomaré était la liUe du roi Pomaré II, qui, jadis, s'était converti au christianisme. L'amiral Dupetit-Thouars lui imposa, à elle et aux chefs dissidents, le payement d'une somme de 10^000 francs, en indemnité des outrages infligés à nos nationaux. La reine et les chefs, redoutant de plus dures représailles, sollicitèrent, eux aussi, le protectorat de la France pour les îles de la Société. Ce fut l'objet d'un ti^aité conclu le 9 septembre 1842. Mais ce protectorat, dont les Anglais ne manquèrent pas de s'offusquer, se transforma bientôt en occupation militaire, et nous ne tarderons pas à voir les conséquences fâcheuses de cet état de choses.

La France avait-elle intérêt à ce que des officiers sans mandat cherchassent, ma?m tnilitari, en 'dehors des

voies pacifiques, naturelles et légales, des débouchés nouveaux à son commerce et à son industrie? Nous ne le pensons pas, et c'était également l'avis du gouvernement de Juillet. En fait de grandes colonies à fonder, la France en avait assez de l'Algérie et de la Guyane. Il n'y avait pas, selon lui, de conquêtes à faire à Nouka-Hiva et à Taïti, ni de luttes à soutenir contre les indigènes. Il y avait là deux stations pour la protection de notre commerce et les besoins de notre marine militaire ; rien de plus raisonnable. Mais, dans les contestations auxquelles allait donner lieu l'occupation de Taïti, le gouvernement de Juillet sut-il ménager suffisamment l'honneur et les intérêts de la France? c'est ce que nous aurons à examiner dans le chapitre suivant. Pour le moment, il songeait surtout à développer, par des traités internationaux, notre commerce et notre industrie.

Chacun, par ce temps de calme matériel, vaquait à ses affaires; il y avait comme une tendance fatale des esprits à subordonner l'intérêt général à l'intérêt privé. Le règne de l'égoïsme et de l'individualisme était dans toute sa force. Cependant, la prospérité industrielle et commerciale des dernières années s'était prodigieusement ralentie. L'excès de production, d'une part, l'insuffisance de débouchés, de l'autre, avaient amené une crise, dont le gouvernement ne se dissimulait pas la gravité. Partout on n'entendait que des plaintes. La question des sucres, dont le législateur s'était si souvent occupé déjà, sans parvenir à la résoudre à la satisfaction de tous, se dressait pleine de menaces. Il y avait là en présence deux rivaux également dignes de sollicitude : le sucre indigène et le sucre colonial. L'une de ces industries intéressait au suprême degré notre agriculture nationale; l'autre donnait la vie à nos colonies; il n'était pas facile de mettre d'accord des intérêts si opposés. Une loi réglant la matière avait été présentée par le ministère à la der-

Septembre- Octobre 1842.

La crise industrielle et commerciale.

Septembre- Octobre 1842.

Projet d'union douanière

avec la Belgique.

354 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1842.

nière législature; c'était à la veille de la dissolution, et, dans la crainte d'un échec dont l'effet moral eût pu influer fâcheusement sur les élections, le cabinet n'avait pas mieux demandé que de l'ajourner. Mais cet ajournement avait soulevé chez les intéressés les plus amères récriminations. Plusieurs chambres de commerce avaient manifesté leur mécontentement dans les termes les plus énergiques ; celle de Nantes s'était démise en masse. Enfin les deux partis attendaient avec impatience de la Chambre nouvelle une loi spéciale, qui semblait devoir être pour eux ou la vie ou la mort.

Les réclamations de l'industrie vinicole n'étaient pas moins ardentes. Le mal était grand, surtout dans le département de la Gironde, où Bordeaux, par exemple, avait vu, depuis plusieurs années, ses exportations réduites de près d'un tiers. De là, pour les producteurs, difficulté d'acquitter leurs contributions. Il y eut même, çà et là, des menaces de refus d'impôt, à moins qu'on ne l'acceptât en nature, comme cela se pratiquait autrefois dans certaines localités. La crise prolongée de l'industrie vinicole pouvait avoir des conséquences fâcheuses, car cette industrie nourrissait près de six millions de travailleurs. Le remède était indiqué par la cause même du mal. La situation provenait évidemment de la diminution fatale qu'un système protecteur et prohibitif exagéré avait amenée dans nos rapports commerciaux avec les puissances étrangères. Il suffisait donc, pour restituer à cette industrie en souffrance son ancienne prospérité, de rompre dans une large mesure avec le système prohibitif, et d'entrer dans les voies de la liberté commerciale.

Le gouvernement, il faut le reconnaître, ne demandait pas mieux que de faire un pas dans cette voie du progrès. Seulement, il était sûr d'avance de voir se dresser devant lui, menaçante, l'opposition de certaines indus-

OcTOBUE 184:J

tries, comme celles du lin, du coton et du fer, qui s'ima- Sf.ptembreginaient ne pouvoir vivre sans qu'on interdît pour ainsi dire en France l'introduction des produits similaires de l'étranger. Déjà, plusieurs années auparavant, des négociations commerciales avaient été entamées avec la Belgique, tendant à l'établissement d'une union douanière. Depuis, au commencement de la session de 1842, le ministère du 29 octobre avait repris ces négociations, mais il avait dû les ajourner devant les résistances d'un certain nombre d'industriels du parlement. Ces négociations étaient pendantes encore, lorsque, le 16 juillet, il avait contracté avec la Belgique une convention aux termes de laquelle, moyennant des avantages équivalents sur les fils et les tissus de lin, cette puissance avait réduit d'un quart les droits sur nos vins et sur nos soieries.

Après la courte session de la Chambre nouvelle, le ministère crut pouvoir revenir au projet d'union douanière. Le roi Léopold vint tout exprès à Paris pour hâter par sa présence la conclusion d'un traité auquel les deux pays se trouvaient également intéressés. Cette union douanière eût été éminemment favorable à l'immense majorité des consommateurs et des producteurs français. Mais, cette fois encore, il y eut une formidable levée de boucliers des intérêts privés contre l'intérêt général. Les maîtres de forge, qui étaient de puissants seigneurs, déclarèrent qu'une union douanière les mettrait dans l'impossibilité de soutenir la concurrence des fers étrangers.

Bientôt éclata une manifestation plus grave. Le 26 octobre, se tint chez un membre de la majorité conservatrice, M. Fulchiron, une réunion de députés, et là le projet gouvernemental d'émancipation industrielle fut attaqué avec une sorte de fureur. Chacun des membres de la réunion convint de porter au roi ses doléances

Septembre- Octobre 1842.

Le projet d'union est abaudouné.

356 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1842.

sur la pertvirbation industrielle que ne manquerait pas d'amener la réalisation de ce projet, et de se mettre en rapport avec les chefs d'industries menacées, pour servir d'intermédiaire à leurs remontrances. De plus, une sorte de congrès industriel, composé des principaux intéressés au maintien du système prohibitif, se réunit à Paris. Bien que ceux-ci ne réprésentassent, en réalité, que la minorité des producteurs français, ils ne craignirent pas de se donner comme les mandataires de toute l'industrie nationale.

Vainement se produisirent d'imposantes manifestations en sens contraire ; vainement la ville de Reims, où florissaient à la fois l'industrie des cotons et celle des vins, affirma que les craintes des partisans de la protection étaient exagérées ; vainement Bordeaux, Lyon, Mulhouse, Rouen, Màcon et une foule d'autres localités, commerçantes et industrielles, envoyèrent de chaleureuses adhésions au projet d'union douanière, le ministère, en présence de l'hostilité déclarée des députés conservateurs et de quelques gros électeurs influents, n'osa pas persévérer dans la voie de progrès où il s'était aventuré, et il sacrifia sans pitié les intérêts du plus grand nombre, c'est-à-dire ceux de la France, à une poignée d'industriels privilégiés.

L'union douanière avec la Belgique n'avait pas seulement une importance industrielle et commerciale, elle avait aussi une réelle importance politique, en ce qu'elle rendait plus étroits les liens qui attachaient déjà les deux nationalités l'une à l'autre. Aussi la presse radicale, malgré son antipathie pour le cabinet du 29 octobre, avait-elle énergiquement appuyé le projet ministériel. Les puissances étrangères ne se dissimulèrent pas les conséquences favorables que pouvait avoir pour la France cette union douanière; elles imaginèrent de la considérer comme une violation des traités de 1815.

Novembre

L'Angleterre, où la liberté commerciale était si ardem- Octobre i843. ment prêchée alors par Robert Peel, ameuta contre nous la Prusse, la Russie et l'Autriche, disant que l'union douanière était contraire à la neutralité de la Belgique. Des protestations menaçantes se firent entendre, surtout de la part de la Russie, dont le souverain laissait rarement échapper l'occasion de témoigner de son hostilité à la monarchie de Juillet.

Il n'en fallait pas tant pour que M. Guizot renonçât à ses sympathies passagères pour la liberté commerciale. C'était une cause dont il avait compris la justice, et pourtant il n'hésita pas à la sacrifier à d'égoïstes résistances et à des menaces étrangères. Il s'arrangea, du reste, pour couvrir honorablement sa retraite. A l'égard des puissances étrangères, il commença par maintenir formellement le droit de la France, nia qu'il y eût dans le projet d'union douanière la moindre violation de la neutralité belge, et adressa, à cet égard, dans le courant de novembre, des instructions précises à nos représentants près de ces diverses puissances. Mais, après s'être donné cette satisfaction toute platonique, il fit savoir aux cours de Londres, de Vienne, de Saint-Pétersbourg et de Berlin, tout en contestant à qui que ce soit le droit de s'y opposer aux termes des traités et des principes de droit commun, que la France n'avait nullement recherché l'union douanière, que l'état actuel des choses lui suffisait, et il ne donna pas suite aux négociations avec la Belgique.

Reculer devant une sorte d'insurrection d'une partie de la grande industrie française pouvait être une faiblesse, mais céder à des représentations comminatoires de l'étranger était un acte offensant pour notre honneur national. L'opinion publique ne s'y trompa point. La presse officieuse eut beau prendre les devants, et laver par avance M. Guizot du reproche d'avoir cédé à une

HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1842.

Novembre 18i2.

Le système

de la corruption.

Clôture du

protocole

concernant le

droit de visite.

injonction des grandes puissances du Nord, les journaux de l'opposition, qui n'avaient pas hésité à lui prêter leur concours dans une affaire qu'ils jugeaient avantageuse à la grandeur et à la prospérité du pays, lui firent un crime d'avoir abandonné les négociations par peur de l'Europe, et recommencèrent contre lui une guerre implacable.

Malgré son assurance habituelle, M. Guizot n'était pas sans se préoccuper de ces attaques violentes, à la veille de la reprise des séances parlementaires, avec une Chambre dont les dispositions n'étaient pas bien connues encore. Plusieurs députés, qui avaient voté la loi de régence par attachement à la dynastie, comme M. Dufaure et ses amis, paraissaient animés de sentiments peu bienveillants à l'égard du ministère. Aussi, dans l'intervalle des deux sessions, c'est-à-dire dans les dernières semaines de l'année 1842, le cabinet du 29 octobre n'bésita-t-il pas à recourir aux moyens les moins avouables pour s'assurer une majorité, et il parvint à gagner un certain nombre de voix, achetées très cher par des places, des faveurs de toutes sortes et même par de l'argent. C'étaient là des procédés dont le gouvernement parlementaire était coutumier, et les prédécesseurs de M. Guizot ne s'étaient pas fait faute d'en user; mais ils n'en étaient pas moins honteux. De tels procédés, qu'ils soient mis en pratique par la monarchie ou par la République, ne sauraient être trop énergiquement flétris par l'histoire. Il était réservé au ministère du 29 octobre de les ériger en système, et nous verrons le règne de Louis-Philippe devenir véritablement, dans ses dernières années, le règne de la corruption.

Le ministère du 29 octobre ne se contenta pas de trafiquer des consciences (1 ). Pour se faire une majorité dans

(I) Dans son apologie de la monarchie de Juillet, M. Thureau-Dangin est bien obligé de convenir de ce trafic des consciences. « Ce n'était

la Chambre nouvelle, il se mit en devoir d'effacer le mauvais effet produit par l'abandon du projet d'union douanière en refusant définitivement de ratifier la convention du 20 décembre 1841 sur le droit de visite. Jusque-là, il s'était contenté d'ajourner sa ratification, et le protocole était resté ouvert. Il se décida à requérir la fermeture de ce protocole, afin de se conformer au vote de la Chambre précédente, qui s'était montrée si contraire à la convention. M. de Saint- Aulaire, récemment appelé à l'ambassade de Londres, fut chargé de faire savoir au gouvernement britannique que la France ne ratifierait pas la convention du 20 décembre. Lord Aberdeen, malgré tout le déplaisir qu'il éprouva de ce refus, se garda bien de répondre quoi que ce fût de désagréable à notre ministre des affaires étrangères, dont il connaissait les sympathies pour l'alliance anglaise ; il acquiesça purement et simplement à sa demande, et, le 19 novembre, le Moniteur annonça que les représentants de l'Angleterre, de la Russie, de la Prusse et de l'Autriche, réunis à Londres, avaient décidé la clôture du protocole.

La France demeurait donc en dehors de la convention du 20 décembre 1841 ; mais elle n'en restait pas moins liée par les traités de 1831 et de 1833. La question du droit de visite, si impopulaire dans notre pays, n'était donc pas épuisée. M. Guizot s'en apercevra bientôt, et, malgré son désir de ne rien céder sur les traités existants, il sera contraint de les abandonner également.

Quoi qu'il en soit, il considérait la clôture du protocole comme un acte de nature à donner satisfaction à l'opinion publique; mais cet acte ne diminua en rien

c jrtes pas le plus beau côté du régime parlementaire », dit-il. M. Guizot, selon lui, avait peu de goût et d'aptitude pour une telle besogne, mais « il la jugeait un mal nécessaire », et il la laissait faire, au-dessous de lui, par son chef de cabinet, M. Génie, et, à côté de lui, par son collègue M. Duchâte) (t. V, p. 120). Si M. Thureau-Dangin croit excuser ainsi M. Guizot, il se trompe singulièrement.

Novembre

Le procès Hourdequin.

300 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1842.

Novembre l'impopulai'ité attachée dès lors à son nom. Un procès scandaleux, concernant une affaire à laquelle son administration était d'ailleurs tout à fait étrangère, rejaillit d'une façon fâcheuse sur le ministère, dont il était le personnage le plus important.

Plusieurs employés supérieurs de la ville comparaissaient alors devant la cour d'assises de la Seine sous la prévention de faux, de soustraction de plans, de suppression de pièces, de corruption et de prévarications, commis dans l'exercice de leurs fonctions. On leur reprochait notamment d'avoir, au mépris de leurs devoirs professionnels, spéculé, dans des opérations de voirie, sur les terrains et sur les ouvertures de rues nouvelles. Il résulta des débats qu'ils avaient reçu des sommes plus ou moins considérables pour livrer le secret des bureaux et donner aux voies projetées des directions plus conformes aux intérêts de certains propriétaires ou entrepreneurs qu'à ceux de la ville de Paris.

Le plus important de ces accusés était le chef de bureau Hourdequin, dont on connaissait la haute influence sur le préfet, et qui, jusque-là, avait été environné de l'estime de tous. L'accusation, sans méconnaître les grands services quïl avait rendus à la ville, lui reprochait surtout d'avoir, par une négligence coupable, favorisé les abus et les déprédations commis sous ses yeux dans son bureau, et d'avoir accepté, d'un sieur de Grandmaison, la promesse écrite d'une somme de 2o,000 francs si, par son entremise, ce dernier obtenait une soulte importante dans une opération de voirie. Le jour même où paraissait au Moniteur l'annonce de la clôture du protocole, Hourdequin, malgré une défense habile et passionnée de l'avocat Chaix d'Est-Ange, fut condamné à quatre années d'emprisonnement. Deux de ses co-accusés, Morin et Boulet, convaincus de faux

et de détournement de pièces, furent condamnés tous deux à trois années de prison.

En entendant le prononcé de l'arrêt, Hourdequin donna les signes du plus violent désespoir. Un mouvement de stupéfaction se produisit même dans une partie de l'auditoire. On ne s'attendait pas à cette condamnation sévère, étant donnés les antécédents de l'accusé, la bonne renommée dont il jouissait et le peu de charges relevées par le ministère public. La cour et le jury avaient voulu sans doute donner une leçon de moralité aux détenteurs de l'autorité. Quant à l'opinion, si elle fit remonter, un peu injustement peut-être, jusqu'au ministère du 29 octobre une sorte de responsabilité morale des actes de ce procès, c'est qu'elle y vit un indice du système de corruption auquel il prêtait trop facilement les mains.

En attendant l'ouverture de la prochaine session parlementaire, qui promettait d'être féconde en incidents, l'attention publique se trouva sollicitée par la réception, à l'Académie française, d'un des personnages les plus importants de l'époque. Il s'agissait de M. Pasquier, chancelier de France et président de la Chambre des pairs, à qui la docte assemblée avait ouvert ses portes depuis une dizaine de mois déjà, pour remplacer l'abbé Frayssinovis. Elle le reçut solennellement, le 8 décembre 1 842, au milieu d'une affluence considérable ; tout ce que la France possédait de notabilités politiques se pressait sous les voûtes de l'Institut. La réception d'un homme qui, sous quatre gouvernements, avait occupé tant de charges diverses, ne pouvait passer inaperçue.

M. Pasquier n'était pas un écrivain. Son seul titre littéraire était un recueil d'opinions et de discours, discrètement relégué sur les rayons de quelques bibliothèques. C'était un titre bien modeste. Mais l'Académie française, comme on sait, s'est de tout temps fait une

Novembre

DÉCEAIBRE

Réception de

M. Pasquier

à l'Académie.

362 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1842.

Décembre sorte de devoir d'offrir l'hospitalité à des hommes que 1842. jyj désignait une grande notoriété politique ou la faveur

du souverain. Le récipiendaire semble avoir eu luimême conscience de son insuffisance, comme écrivain, en s'écriant presque au début de son discours : « Vous avez pensé que de certaines situations honorablement acquises, et qui témoignaient de quelques services rendus dans des carrières où le bien public veut qu'aucun encouragement ne soit refusé, pouvaient être dignes de la palme dont vous seuls avez le droit de disposer. » C'était au moins de la modestie.

Heureux homme que M. Pasquier! il avait servi avec le même dévouement, ou plutôt avec la même indifférence, tous les gouvernements qui s'étaient succédé en France depuis cinquante ans, à commencer par celui de l'ancien régime. Conseiller au parlement avant la Révolution, conseiller d'État et préfet de police sous l'Empire, par la protection de Cambacérès, directeur des ponts et chaussées, ministre à diverses reprises, pair de France et président de la Chambre haute sous la Restauration, il avait conservé ce poste sous la monarchie de Juillet, dont il avait reçu, par-dessus le marché, la dignité de chancelier de France. Il n'avait reculé, comme lant d'autres, devant aucune apostasie, et chacune de ces apostasies lui avait été payée par de nouvelles faveurs. A.h! il possédait la science de la vie, le duc Pasquier ! Et après avoir été tour à tour l'homme de l'ancien régime, de l'Empire, de la Restauration et de la monarchie de Juillet, il couronnait dignement sa carrière en prenant place, sans titre aucun, dans cette Académie dont tant d'hommes de génie et de talent, l'honneur de la littérature française, n'avaient pu franchir le seuil.

Ce fut un écrivain de la plus haute distinction, l'historien un peu superficiel de la Révolution, l'ami fidèle et le disciple fervent de M. Thiers, M. Mignet, qui lui

répondit. Il y eut, dans sa réponse, comme une pointe décembre d'ironie. « De tout temps, lui dit-il, l'Académie fran- *^*^' çaise a admis dans son sein des hommes éminents dans l'Eglise, comme votre prédécesseur, ou revêtus, comme vous, des plus hautes fonctions de l'Etat, » Ne pouvant le louer dans ses œuvres littéraires, il le loua dans sa vie politique, non sans mettre à cet éloge certaines restrictions, notamment pour le concours beaucoup trop large prêté par M. Pasquier à l'œuvre de la limitation des libertés publiques. « Pendant le cours de votre longue carrière, on a pu ne pas approuver toujours votre marche politique... » N'était-ce pas encore une fine raillerie de la part de M. Mignet que cette phrase par laquelle il terminait son discours : « Peut-être appartientil à l'Académie française, le jour où elle reçoit un homme d'Etat aussi éclairé dans ses rangs, de rappeler à la France que c'est l'esprit des nations qui fait leur grandeur et sert de mesure à leur durée. » M. Pasquier, en effet, ne pouvait guère compter dans le patrimoine littéraire de la France. Mais il est hors de doute que ce qui assure l'immortalité à un pays, c'est le génie de ses écrivains, et sans ses historiens, ses poètes et ses philosophes, la Grèce ancienne serait ignorée de la terre.

C'était un homme de lettres, et l'un des plus éminents, Janvier i843. qui dirigeait en ce moment les destinées de la France. M. Guizot, que son impopularité même recommandait aux yeux duroi — car Louis-Philippe était entièrement d'accord avec son ministre sur la politique intérieure et étrangère, politique de résistance au dedans et de paix à tout prix au dehors, — M. Guizot, disons-nous, cherchait par tous les moyens, comme on l'a vu, à grouper autour de lui une majorité compacte. Il avait contre lui des ennemis puissants, une coalition d'intérêts et d'ambitions, sans compter quelques radicaux de la Chambre et les nombreux députés de la gauche restés fidèles aux ^

HISTOIRE DU REGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1843.

Janvier 1843.

Réouverture

de la session

de 1843.

L'adresse à la

Chambre des

pairs.

principes de la révolution de d830, et qui ne désespéraient pas encore de les voir triompher avec la monarchie de Juillet. Il n'aura pas trop de son incontestable talent et de sa ténacité pour triompher de tant d'obstacles et de tant d'adversaires. L'année qui s'ouvrait devait être décisive pour lui, et la prochaine session législative allait précipiter sa chute ou afTermir son pouvoir.

Cette session s'ouvrit le 9 janvier 1843, grosse d'orages et de tempêtes. Le discours de la couronne était pourtant tout à la paix et à la conciliation. Il affirmait la solidité de nos relations amicales avec les puissances étrangères. Le roi y faisait allusion, en les déplorant, aux troubles qui agitaient la monarchie espagnole. Dans ses relations avec cette monarchie, il n'avait en vue, ajoutait-il, que de sauvegarder nos légitimes intérêts, et promettait de garder à la reine Isabelle II une amitié fidèle. Quant à la prospérité intérieure du pays, elle était, à l'en croire, toujours croissante.

Ce discours, calme et terne, ne prêtait à aucune discussion irritante. Ce fut cependant l'adresse en réponse à ce discours qui servit aux ennemis du ministère à diriger contre lui de furieuses attaques. On fit revivre, comme grief principal, la question du droit de visite, qui paraissait épuisée. M. Guizot pouvait croire, en effet, qu'en refusant, un peu contraint et forcé, de ratifier la convention du 20 décembre 1841, il avait donné satisfaction aux légitimes susceptibilités du pays. Il avait compté sans les traités de 1831 et de 1833, auxquels il ne voulait pas toucher, averti qu'il était par notre ambassadeur à Londres que l'abrogation de ces traités serait le signal d'une rupture avec l'Angleterre. Mais l'opinion publique ne se payait pas de cette raison-là ; les jugeant offensants pour la dignité nationale, elle ne cessait de protester contre eux, et il se trouva, à la

Chambre des pairs même, des voix éloquentes pour Janvikr I843. soutenir ses protestations.

MM. de Ségur-Lamoignon et Camille Périer regardaient comme entachés de nullité des actes diplomatiques qui accordaient à un gouvernement étranger le droit de perquisition, de saisie et d'arrestation sur le territoire français, car ils considéraient comme tel un navire français naviguant sous le pavillon national. De pareils actes, suiA'ant eux, n'étaient valables qu'à la condition d'avoir été sanctionnés par le pouvoir législatif. M. Turgot formula un amendement dans ce sens.

Chose singulière ! ce fat un membre destiné à devenir l'un des plus implacables ennemis de la monarchie de Juillet, M. d'Alton-Shée, qui, le premier, prit la défense de ces traités, en rappelant que, dans l'enthousiasiiie libéral de 1830, tout le monde avait applaudi à la pensée généreuse qui les avait dictés. On n'en avait pas pressenti alors les inconvénients. Mieux éclairé aujourd'hui, le pays avait incontestablement le droit d'en réclamer l'abrogation. Aussi l'amendement de M. Turgot fut-il soutenu avec vivacité. Puissamment aidé de M. de Broglie, chargé du rapport de l'adresse, M. Guizot parvint à le faire écarter, et le ministère sortit triomphant de cette première bataille. Trente-trois voix seulement se prononcèrent contre lui.

Mais le cabinet du 29 octobre n'allait pas trouver la Discussion de même docilité dans la Chambre élective. La commission l'adresse a la de l'adresse, bien que composée en grande majorité de élective. membres tout dévoués à la monarchie de Juillet, avait introduit dans son projet un paragraphe où il était dit que les députés, frappés des inconvénients révélés par l'expérience, et dans l'intérêt même de la bonne intelligence nécessaire à la répression sérieuse de la traite, appelaient de tous leurs vœux le moment où le commerce de la France serait replacé sous la surveillance

Janvier 1843.

Violente attaque de M. de Lamartine contre la monarchie de Juillet.

366 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE. année 1843.

exclusive du pavillon national. C'était la condamnation formelle des traités de 1831 et de 1833.

La discussion commença, le 27 janvier, par une attaque à fond de train de M. Gustave de Beaumont contre tous les actes du ministère, tant au point de vue de sa politique au dehors que de sa politique intérieure. Il se fît, de la corruption électorale, de l'envahissement des attributions du pouvoir parlementaire par l'abus des ordonnances, des atteintes portées à l'institution du jury, un formidable texte d'accusation contre lui. Quant à ses actes extérieurs, il ne s'expliquait pas qu'il ne se fût pas retiré après la non-ratification de la convention du 20 décembre, qui était, en partie, son œuvre; son maintien au pouvoir lui semblait le seul obstacle à l'abrogation des traités de 1831 et de 1833. M. de Carné renchérit encore sur cette amère philippique, et il demanda à la Chambre de se prononcer formellement contre ces traités, attentatoires à la dignité nationale, dangereux pour la paix du monde, et compromettants pour l'alliance de l'Angleterre et de la France.

Chacun s'attendait à voir paraître M. Thiers à la tribune, le sachant animé des plus méchantes intentions à l'égard du cabinet. Mais il lui parut difficile, sans doute, malgré son audace habituelle, de prendre luimême à partie des ministres avec lesquels, plusieurs mois auparavant, il avait fait en quelque sorte un pacte d'alliance ; il aima mieux se tenir sur une prudente réserve et attendre.

Ce fut M. de Lamartine qui prit, à sa place, la direction de l'armée assaillante. L'illustre poète, nous l'avons dit, avait été longtemps l'une des colonnes du parti conservateur. Cependant, tout en combattant dans ses rangs, il avait conservé une indépendance dont, à plusieurs reprises, il avait donné des preuves manifestes. Ainsi, dans la discussion des lois de septembre, dans la

question des fortifications de Paris, dans les proposi- Janvier 1843. tions relatives à l'extension des droits électoraux, il n'avait pas hésité à se séparer de la politique ministérielle. Ses progrès dans la voie de l'opposition avaient été rapides. Il en était arrivé à rêver une alliance entre la royauté et les classes populaires et à croire qu'il pourrait faire du trône le rempart de la liberté et le dispensateur du bien-être social. Mais les résistances du pouvoir à toute politique de progrès ne tardèrent pas à le convaincre de l'inutilité de ses efforts, et, dès lors, il marcha à grands pas vers la démocratie. Nous l'avons vu, dans la discussion de la loi de régence, passer à l'opposition, et attaq^^ier violemment le ministère ; cette fois il allait pousser droit à la monarchie elle-même.

Ce fut un étonnement profond dans la Chambre quand on l'entendit s'écrier, au début de son discours, que le vice de la situation n'était ni dans le ministère actuel, ni dans celui qui l'avait précédé, ni dans celui qui pourrait lui succéder, mais qu'il était plus haut, c'est-à-dire dans le système toul entier. On ne pouvait désigner plus clairement la monarchie. L'étonnement redoubla quand, faisant un retour sur son passé, il condamna sa conduite et la faiblesse de son attitude à l'égard du gouvernement, qui s'était fait de la longanimité et de la modération de ses défenseurs un encouragement à des fautes nouvelles. Alors il attaqua sans pitié cette politique de résistance et de réaction qui avait déçu toutes les espérances démocratiques et nationales qu'il avait conçues de la monarchie de Juillet.

Il n'y avait rien à faire, à l'en croire, pour les hommes qui, comme lui, se différenciaient chaque jour d'un système qui compromettait la France au dedans et au dehors, sinon de se ranger, de s'isoler et de se compter. Il fallait prendre, sur le terrain d'une opposition constitutionnelle, loyale et ferme, une position forte, où le pays

3G8 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE. an.née 1843

Janvier 1843. put rechercher sa Révolution, sa gloire, son esprit public, son talent, en un mot, au lieu de les demander aux factions dans les moments de crise.

«Voilà, Messieurs, ce qu'il y a à faire, secria-t-il, et je le fais. » Et comme les murmures du centre essayaient d'étouffer les applaudissements de la gauche : « Vos murmures ne m'enseignent que ce que je sais d'avance, c'est que cette opposition, notre dernier salut, sera faible en nombre, méconnue d'abord ; que la faveur immédiate de la Chambre et même du pays ne lui viendront pas tout à coup. » Mais l'opposition des quinze ans n'avait-elle pas soulevé les mêmes dédains au début? On était dix-sept au plus d'abord ; mais on avait la nation derrière soi, et la nation avait donné raison un jour aux rares opposants du début.

« Eh bien! poursuivait l'orateur, il en sera de môme. Non, il ne sera pas donné de prévaloir longtemps, contre l'organisation et le développement de la démocratie moderne, à ce système qui usurpe légalement, qui empiète timidement mais toujours, et qui dépouille le pays pièce à pièce de ce qu'il devait conserver des conquêtes de dix ans et de cinquante ans.

« Non, continua-t-il, d'une voix ardente, au milieu des murmures réitérés du centre, ce n'est pas pour si peu que nous avons donné au monde européen, politique, social, .religieux, une secousse telle qu'il n'y a pas un empire qui n'en ait croulé ou tremblé ; pas une fibre humaine, dans tout l'univers, qui n'y ait participé par le bien, par le mal, par la joie, par la terreur, par la haine ou par le fanatisme.

« Et c'est en présence de ce torrent d'événements qui a déraciné les intérêts, les institutions les plus solidifiées dans le sol que vous croyez pouvoir arrêter tout cela, arrêter les idées du temps, qui veulent leur place, devant le seul intérêt dynastique trop étroitement assis,

devant quelques intérêts groupés autour d'une mo- Janvier 1843. narchie récemment fondée ! Vous osez nier la force invincible de l'idée démocratique, un pied sur ses débris !

« Ah! détrompez-vous. Sans doute ces captations, ces faveurs personnelles, ces timidités du pays, ont leur force; mais c'est une force d'un jour, une force précaire avec laquelle on ne fonde pas pour longtemps. Que fonde-t-on de grand avec de petits moyens?

« Non, république, constitution, monarchie, alliance, on ne fonde tout cela qu'avec des pensées collectives, avec des pensées désintéressées et nationales. Et c'est ainsi qu'on est réellement conservateur. Vous croyez l'être, je le suis plus que vous! Vous voulez bâtir avec des matériaux décomposés, avec des éléments morts, et non avec des idées qui ont la vie et qui auront l'avenir...

« Heureusement, ajoutait M. de Lamartine, il y avait encore, dans notre pays, des hommes ayant le fanatisme du bien public, la soif de se dévouer, sans arrière-pensée, sans salaire et sans gloire même, à l'œuvre de sauver et de régénérer un peuple. Derrière cette France qui semble s'assoupir un moment, derrière cet esprit public qui semble se perdre, et qui, s'il ne vous suit pas, du moins vous laisse passer en silence sans vous résister, il y a une autre France et un autre esprit public ; il y a une génération d'idées qui ne s'endort pas; qui ne vieillit pas avec ceux qui vieillissent, qui ne se repent pas avec ceux qui se repentent, qui ne se trahit pas avec ceux qui se trahissent eux-mêmes, et qui un jour sera tout entière avec nous. >>

Puis, après avoir montré l'exemple de l'Angleterre, où de profondes transformations libérales s'étaient accomplies, grâce à l'opposition ferme et pacifique des whigs, il s'écriait en terminant : « Nous voulons être les whigs de la révolution de Juillet. Nous voulons être les whigs de la démocratie moderne et des progrès de II. 24

HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PllIUPPE. année 1843.

M. de Lamnr

tiue et

l'opiuion

publique.

Janvier 1843. la liberté et de l'esprit humain dans tout l'univers. « Je sais que vous déclarez cela impossible. Savezvous ce que cela veut dire? Cela veut dire que vous croyez que les développements d'institutions sont des chimères ! Non, ces hommes impossibles seront nécessaires un jour; et c'est pour cela que je m'éloigne de jour en jour davantage du gouvernement, et que je me rapproche complètement des oppositions constitutionnelles où je vais me ranger pour toujours. »

C'était comme la grande voix prophétique de Savonarole. Ce discours puissant, dont le parti conservateur fut tout abasourdi, eut un immense retentissement. Si les membres importants du côté gauche accueillirent sans grand enthousiasme la brillante recrue qui venait à eux, craignant peut-être d'avoir en M. de Lamartine un rival redoutable, il n'en fut pas de même dans le pays. Tous les hommes de progrès et de liberté saluèrent son entrée dans l'opposition comme une victoire éclatante pour la démocratie, dont il devint l'une des plus chères espérances. Il y avait là de quoi consoler amplement le poète orateur des railleries dont l'accablèrent les politiciens purs, qui n'admettaient pas que « l'amant d'Elvire » fût apte à Comprendre et à résoudre les grands problèmes de la politique. — Ah! disaient-ils, le poète, il est dans les nuages. — Et le tonnerre aussi! — répondait à ses détracteurs un autre poète, Timmortel Victor Hugo, « fourvoyé », lui aussi, dans la politique comme son compagnon de gloire et de génie.

Sans doute M. de Lamartine eut le tort de considérer comme un amusement frivole de sa jeunesse son œuvre littéraire et la poésie, son vrai titre à l'immortalité, et de le donner trop à entendre. Mais en quoi cette innocente faiblesse du poète diminue-t-elle sa valeur comme homme d'Etat, sa puissance comme orateur, la supériorité de ses vues et sa merveilleuse intuition de l'avenir.

toutes choses devant lesquelles ses détracteurs eux- janvier 1843. mêmes ont été obligés de s'incliner?

D'autres, qui ne sauraient admettre qu'un homme, élevé dans tous les préjugés de la réaction, aille naturellement, poussé par l'esprit de justice et une conscience plus éclairée, vers le progrès et la liberté, se sont plu à attribuer à des susceptibilités d'amour-propre et à des rancunes d'ambition déçue son entrée dans le camp de l'opposition. Etrange aberration de certains esprits mal faits, et souvent sans aucune espèce de convictions, de ne donner pour cause aux variations survenues dans les idées d'un homme supérieur que des sentiments bas et cupides. Autant vaudrait alors nier tout à fait la loi du progrès. Reprocher à quelqu'un d'être venu, sans autre guide que sa conscience, des doctrines autoritaires à celles de la liberté, de la réaction au mouvement, c'est absolument comme si Ion faisait un crime à l'aveugle d'avoir recouvré la vue et d'être allé des ténèbres à la lumière. Mais la grande masse du pays, qui voit plus hautement les choses, applaudit, comme à une précieuse conquête, à la conversion de M. de Lamartine; elle salua en lui l'apôtre inspiré du progrès, et se félicita de voir cette magnifique intelligence apporter une force de plus à la défense des principes de la Révolution.

M. de Lamartine, en attaquant, avec toute la vivacité Encore la d'un néophyte, la politique arriérée du gouvernement, ^"ï^rdè^vjgit^ s'était tenu dans des données générales; d'autres, comme MM. de Tocqueville, Ducos et Dugabé, revinrent encore sur le droit de visite pour livrer bataille au ministère. On remarqua surtout, parmi ceux qui, sur cette question, se posèrent en adversaires résolus du cabinet, M. Saint- Marc Girardin, un des membres les plus distingués du . parti conservateur, et qui, le mois précédent, avait ouvert avec éclat, à la Sorbonne, son cours de poésie française. Ce n'était pas un homme d'opposition ; sa parole n'en

Février 1843

M. Guizot

défend les

traités de

1831 etde 1833

372 HISTOIRE DU RÈGiNE DE LOUlS-PHlLlPPE. année 18i3.

Janvier 1843. avait que plus de portée sur une Chambre dont la majorité était essentiellement conservatrice. Eh bien! il venait dire au gouvernement, avec la voix du bon sens, que le meilleur moyen de réprimer la traite des noirs était de surveiller attentivement les factoreries européennes sur la côte d'Afrique, au point d'embarquement, et non pas d'autoriser une nation étrangère à visiter arbitrairement nos bâtiments de commerce.

On était arrivé au 1" février, quand M. Guizot monta à la tribune pour s'élever contre le paragraphe relatif au droit de visite, qui, jusque-là, n'avait été combattu que par M. de Gasparin. La tâche, il faut le reconnaître, n'était pas facile. Le ministre avait contre lui le sentiment général du pays, et celui d'une forte partie de la Chambre ; il se surpassa en quelque sorte devant cette formidable résistance. Il déploya dans la discussion une indomptable énergie et un incomparable talent; mais il commit une suprême maladresse en ne ménageant pas suffisamment les susceptibilités nationales. C'était luimême qui avait conseillé la convention du 20 décembre, et, sous la pression de l'opinion publique, il en avait, tardivement, refusé la ratification. Pourquoi donc, sous la même pression de l'opinion, ne consentait-il pas à reviser les traités de 1831 et de 1833?

Ah ! c'est que l'Angleterre tenait à ces traités au point d'en considérer l'abrogation comme un cas de rupture avec nous; et M. Guizot tenait par-dessus tout, suivant sa propre expression, à rétablir et à développer les bons rapports, la bonne intelligence avec l'Angleterre; c'était une nécessité à ses yeux. Que la France eût un intérêt de premier ordre à rester en excellents termes avec la puissance britannique, cela n'était pas douteux. Mais encore devait-elle se garder de sacrifier à cet intérêt son honneur et sa dignité. M. Guizot se montra peu habile en traçant un éloge exagéré d'un pays dont nous avions

tant à nous plaindre. Comment n'avait-il pas réfléchi février 1843. qu'il allait justement blesser le sentiment patriotique, c'est-à-dire le sentiment le plus respectable, en laissant tomber de sa bouche des paroles telles que celles-ci : « Il y a dans ce mouvement de l'opinion — contre le droit de visite — quelque chose de plus superficiel, de plus factice et de plus passager qu'on ne le croit communément; et je suis bien aise de le dire à cette tribune, pour qu'on l'entende de l'autre côté de la Manche, pour que là aussi on sache bien que les sentiments justes, équitables, raisonnables, qui doivent présider aux rapports de ces deux grands peuples, ne nous sont pas étrangers, et que le fond de ces sentiments subsiste toujours parmi nous, si la surface en est pour le moment voilée. » Il n'était pas permis à un ministre français de se faire ainsi, à nos dépens, l'apologiste d'une nation qui, durant vingt ans, avait déployé à l'égard de la nôtre tant de haine stupide et d'acharnement féroce. M. Guizot, dans son discours, dépassait outrageusement la mesure. « C'est un discours anglais, » lui cria avec raison M. Garnier-Pagès.

Ce cri partait des bancs de l'extrême gauche, mais il n'en eut pas moins d'écho dans les rangs des conservateurs. M. Dupin, après M. Billault, vint répondre au ministre, et prêter aux adversaires du droit de visite le concours de sa dialectique serrée et de sa mordante ironie. C'était pourtant un ami des Tuileries. Selon lui, il n'était pas difficile à la France d'obtenir la révision des traités de 1831 et de 1833, bien que le ministre eût accumulé « d'avance et d'office tous les moyens qu'un Anglais bien intentionné aurait pu accumuler lui-même dans l'intérêt de la non révision. » C'était aussi sanglant que le cri de M. Garnier-Pagès. En terminant, M. Dupin engagea vivement l'Assemblée à exprimer, à l'unanimité, sa désapprobation du droit de visite et sa

Février 184;!.

Vote de la

Cliambre

contre le droit

de visite.

Le sinistre

de la Guadeloupe.

374 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHlLlPPE, année 1843.

volonté que le gouvernement y mît fin. « Cette volonté, dit-il, sera efficace, et vous, ministres, vous l'aurez pour entendu. » M. Guizot refusa catégoriquement de s'expliquer sur ce qu'il ferait pour répondre au sentiment de la Chambre.

Le ministre de l'intérieur, M. Duchàtel, alla plus loin. Il mit la gauche au défi d'ajouter au paragraphe de la commission une phrase exprimant un sentiment de défiance à l'égard du cabinet. Mais la gauche se garda bien de donner dans le piège. Elle trouvait le paragraphe suffisamment explicite; et, malgré les efforts désespérés de M. Guizot, ce paragraphe fut voté à la presque unanimité. C'était donc une défaite réelle pour le ministère. Qu'importe, après cela, que l'ensemble de l'adresse ait été voté par 278 voix contre 101 ; M. Guizot n'en restait pas moins sous le coup d'un formidable échec personnel. La question de confiance n'avait pas été posée ; il se garda donc bien de donner sa démission, et il se prépara à prendre de cet échec une revanche éclatante. L'éternelle question des fonds secrets servit de prétexte à une nouvelle bataille. La France était sous l'impression d'un épouvantable sinistre dont la Guadeloupe avait été le théâtre, quand, le 1" mars, s'ouvrit à la Chambre des députés une discussion sur une demande du cabinet tendant au vote d'un crédit supplémentaire pour compléter 1^ dépenses secrètes de 1843. Le 8 février, à dix heures trente-cinq minutes, La Pointe-à-Pitre, ville principale de la Guadeloupe, construite depuis moins de cent ans, et la plus belle parmi les villes des Antilles, avait été détruite de fond en comble par un tremblement de terre suivi d'un incendie. Cinq mille personnes avaient trouvé la mort dans cet affreux désastre; c'était un effroyable mélange de cadavres, où riches et pauvres gisaient côte à côte. Faute de bras pour enterrer les morts, on dut en jeter une partie à la

Mars 1843.

La

question de

confiance

grefïee sur

celle des fonds

secrets.

mer et élever d'immenses bûchers pour incinérer les février 1843. autres, afin que la peste ne vint pas ajouter encore à l'horreur d'une telle catastrophe.

La façade seule de l'église écroulée était "restée debout, avec son horloge dont l'aiguille s'était arrêtée à l'heure précise où s'étaient accomplis la destruction d'une ville et l'anéantissement d'une population. Par une étrange coïncidence, et comme par une ironie du sort, sur le pan de mur d'une maison écroulée, s'était conservé intact un tableau représentant les ruines de Babylone.

Le pays était donc en proie à une véritable tristesse lorsqu'un nouvel assaut fut livré au cabinet du 29 octobre,

M. Ledru-RoUin commença l'attaque, mais il ne la dirigea pas seulement contre les ministres actuels, il s'en prit également à leurs prédécesseurs, notamment à MM. Mole et Thiers, dont il passa en revue les actes politiques, et que l'on croyait d'accord pour renverser le ministère. C'était le système du règne que l'orateur radical combattait ; les hommes n'étaient rien à ses yeux, et il était inutile de les changer, si le système devait leur survivre.

Deux conservateurs fervents, le comte Agenor de Gasparin et M. Desmousseaux de Givré, profitèrent de l'occasion pour poser nettement la question de confiance. Le premier demanda à quoi bon renverser un ministère pour lui substituer des essais malheureux, des folies gouvernementales comme celles dont la France avait souffert, il n'y avait pas longtemps encore, allusion sanglante à la politique de M. Thiers, dont celui-ci ne parut pas prendre grand souci, car il persista à garder le silence.

Quant à M. Desmousseaux de Givré, que nous trouverons, à quelques années de là, rangé parmi les adversaires les plus acharnés du cabinet, il poussa droit aux

HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1843.

Mars 1843.

Une

explication de

M. Dufaure.

Réponse de M. Guizot,

membres du tiers-parti, ces alliés de la veille de M. Guizot. « Lorsqu'on a vécu sous le même toit pendant trois ans> s'écria-t-il plaisamment, il n'est pas permis de déménager la nuit sans dire adieu à ses hôtes. » Et la Chambre de rire.

Sommé de s'expliquer, M. Dufaure parut à la tribune, et il déclara que si, dans l'intérêt du pays, ses amis et lui avaient cru devoir soutenir le cabinet du 29 octobre depuis son entrée aux affaires, ils l'avaient fait librement, sans lui rien demander en échange, en réservant seulement leurs opinions, jusqu'au jour où il leur paraîtrait opportun d'en poursuivre le triomphe. Mais aujourd'hui ils croyaient devoir retirer leur appui au ministère parce qu'après treize ans d'attente, alors que, du propre aveu de ses plus ardents amis, le trône était inébranlable, l'heure était venue d'examiner si de sages et utiles réformes ne pourraient pas être faites; parce que ce ministère se refusait à toute concession ; parce qu'il n'avait rien fait pour obtenir satisfaction de l'insulte du 13 juillet 1840; parce qu'enfin son dernier acte avait été d'appeler au ministère de la marine l'amiral Roussin, le seul marin qui se fût montré partisan du droit de visite, et que cet acte était comme un défi hautain jeté au pays. Puis, rappelant certaines paroles maladroites de M. Guizot, dans la dernière discussion, M. Dufaure reprocha amèrement aux ministres d'avoir obtenu la paix par des sacrifices peu dignes, et méconnu le sentiment national sous prétexte qu'il était superficiel, factice et temporaire. Ses amis et lui, au contraire, pensaient qu'il fallait donner satisfaction à ce sentiment, et ne pas mépriser davantage les justes susceptibilités de la nation. Voilà pourquoi ils croyai^it devoir se séparer du cabinet du 29 octobre.

M. Guizot, comme d'habitude, le prit de très haut dans sa réponse, en rappelant, non sans malice, les ser-

vices que depuis deux ans le cabinet avait reçus de Mars 1843. M. Dufaure et de ses amis. « Comment! nous, les ennemis du progrès I s'écria-t-il, vous ne le croyez pas I » Et toutes les voix du centre d'applaudir. Seulement, ses amis et lui pensaient que nos libertés avaient besoin d'être enracinées par un exercice intelligent et patient, avant que l'on songeât à les étendre. Eternel argument des tuteurs de peuples. M. Guizot oubliait que, depuis 1830, la monarchie de Juillet, loin d'étendre nos libertés, n'avait fait que les réduire en détail, contrairement à tous les engagements pris. M. de Tocqueville, qui n'était pas un radical, le lui rappela durement après avoir flétri le système de corruption. «Vous dites que le pays a plus de droits qu'il n'en peut porter; reprenezlui donc hautement, franchement, ceux qu'il a de trop selon vous, au lieu de les lui reprendre un à un et dans l'ombre, au lieu d'appeler la ruse au secours de la faiblesse de la législation, au lieu d'énerver et de démoraliser la nation. » On avait depuis cinquante ans, ajouta-t-il, essayé de gouverner le pays de bien des manières : la République par la Terreur, l'Empire par la gloire, la Restauration par les traditions du passé ; il demandait s'il ne serait pas possible de le gouverner enfin par le respect profond des lois et par l'honnêteté en toutes choses? Hélas! voilà ce que les gouvernements ne comprennent guère. Tous les partis, à peine arrivés au pouvoir, n'ont rien de plus pressé que de multiplier les faveurs au'profît de leurs amis et de leurs créatures, et aux dépens des contribuables, violant la loi ou la tournant hypocritement pour faire leurs largesses, et ils s'étonnent de se trouver un jour en butte à l'universelle réprobation. Quand donc, répéterons-nous volontiers avec M. de Tocqueville, imaginera-t-on de gouverner simplement par^ le respect des lois et l'honnêteté en toutes choses ?

Mars 1843.

M. de Lamartine et M. Guizot aux prises.

378 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE. année 1843.

M. de Lamartine élargit le débat en portant ses vues plus haut. Il ne s'agissait pas, suivant lui, de changer de ministère, il s'agissait de changer la politique gouvernementale tout entière. Il avait, récemment, à l'occasion de l'adresse, suivi la pensée constante du règne à l'intérieur ; il venait, cette fois, examiner les rapports du gouvernement avec les puissances étrangères, et cet examen n'était pas à l'avantage de la monarchie de Juillet. Après avoir chanté dans des strophes magnifiques les bienfaits de la paix, M. de Lamartine comprenait enfin qu'une France abaissée ne pouvait être une France forte, et qu'il n'y avait aucune incompatibilité entre une grande et sérieuse liberté dans notre pays et les monarchies européennes. Il ne venait point prêcher la guerre, mais il s'élevait énergiquetnent contre cette politique de la paix à tout prix, dont le gouvernement actuel était l'incarnation. « Oui, s'écria-t-il en terminant, il est temps que ce jeu finisse ; car il n'y a plus de milieu : il faut que la France cesse d'être la France, ou que vous cessiez de la gouverner. » Ce discours d'une grande envergure fut accueilli par les acclamations de la gauche et les violents murmures du centre.

Dans une brillante et vigoureuse réponse, M. Guizot opposa surtout à M. de Lamartime des sarcasmes et des railleries, ce n'étaient pas des arguments. Etait-il exact de prétendre, comme il le fit, que la pensée du règne était celle de la France, que tout ce qu'avait fait le gouvernement de Juillet, il l'avait fait de l'aveu du pays libre et convaincu ? Evidemment non. Le pays, tenu à l'écart de toute ingérence dans les questions politiques, n'avait jamais été consulté. Vraisemblablement, s'il l'eût été, il se fût bien gardé d'approuver tous les actes du gouvernement, et il aurait été beaucoup plus dans le sentiment de M. de Lamartine. « Mais d'où venez-vous donc? » demanda ironiquement, à l'illustre poète, le mi-

nistre des affaires étrangères. Pour un homme qui était Mars i843. allé à Gand, la demande était au moins singulière. Le ministre termina sa harangue par de pompeuses flatteries à l'adresse du roi et de ses fils, qui « dispersés sur la face du globe, soutenaient partout l'honneur et les intérêts de la France. » Cette péroraison hyperbolique ne pouvait manquer de soulever l'enthousiasme du centre, que les railleries dirigées contre M. de Lamartine avaient mis en belle humeur.

Ce dernier, qui s'était tenu dans des généralités, ré- M. Guizot pliqua en prenant à son tour le ministre des affaires l emporte, étrangères à partie. Il lui demanda notamment comment, lui, le signataire de la malencontreuse convention du 20 décembre 1841, dont le désaveu de la Chambre avait fait bonne justice, il ne s'était pas retiré devant cette éclatante manifestation ? Mais M. Guizot n'était pas homme à abandonner le pouvoir pour si peu. Violemment attaqué encore par MM. Corne, Billault, Lacrosse, Mauguin et Odilon Barrot, il n'en triompha pas moins.

Un amendement de M. Lacrosse, tendant à diminuer de 50,000 francs le crédit demandé, ce qui impliquait, dans la pensée de son auteur, un sentiment de défiance de la part de la Chambre à l'égard du cabinet du 29 octobre, fut repoussé par 242 voix contre 197. C'était donc une majorité de 45 voix pour le ministère, majorité relativement considérable, eu égard aux elTorts de l'opposition pour le mettre en minorité. Le roi était dans l'enthousiasme. Il écrivit à son ministre pour le féliciter, et lui dire combien il avait été ému et reconnaissant de ses paroles. On était loin du temps où Louis- Philippe avait pour M. Guizot une sympathie fort médiocre. Le roi et le ministre devaient marcher étroitement unis désormais, dans une pensée de résistance à toute idée d'amélioration et de progrès à l'intérieur, et dans

HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1843.

Mars 184-3.

Le vote par division.

Avril-Mai

Encore la question des incompatibilités.

un esprit de conciliation poussé jusqu'à la faiblesse à l'égard des puissances étrangères.

Quelques jours après ces retentissants débats, un membre du centre gauche, M. Duvergier de Hauranne, dans le double but d'accroître l'importance de la représentation nationale et de rendre beaucoup moins facile la corruption parlementaire, imagina de proposer la substitution du vote par voie de division au vote par voie de scrutin secret. Il voulait, en un mot, remplacer par la publicité du vote un système de votation qui facilitait les compromis les plus honteux, ouvrait une large voie au trafic des consciences, favorisait les actes les plus condamnables, et supprimait les responsabilités. Mais il était si commode ce système du scrutin secret ! On évitait par là d'avoir à rendre compte de son mandat à ses électeurs. La publicité du vote avait ses dangers en des temps difficiles, objectaient les amis du ministère. Et puis, quelle gêne pour les fonctionnaires publics députés, obligés, en toutes circonstances, de manifester leurs opinions, au risque de déplaire à l'autorité dont ils relevaient ! Les ministres n'eurent pas à intervenir dans le débat. La prise en considération de la proposition de M. Duvergier de Hauranne n'en fut pas moins repoussée, après deux épreuves douteuses, il est vrai, et à une très faible majorité.

On avait signalé là l'un des plus graves inconvénients de l'admission des fonctionnaires publics dans la Chambre. Cette question des incompatibilités revenait à peu près tous les ans. M. de Sade la remit de nouveau sur le tapis, et, de nouveau, elle rencontra pour adversaire M. de Lamartine, qui, sur ce point, ne s'était pas converti. Il la combattit cette fois comme destructive de l'unité nationale et comme contraire à l'esprit démocratique. Aucune classe de citoyens en France ne devait, selon lui, manquer d'organe. Il ne reculerait même pas, ajou-

ANNÉK 18i3. CHAPITRE QUATORZIÈME. 381

tait-il, devant le suffrage universel, déjà réclamé par M. Ledru-RoUin. Une telle revendication paraissait alors si exorbitante que M. Odilon Barrot ne put s'empêcher de s'écrier que c'était demander là une révolution. Vainement soutenue avec éloquence par M. Gustave de Beaumont, la proposition relative aux incompatibilités, que le ministère combattit par la voix de M. Duchâtel, fut rejetée par 207 voix contre 181. Ce n'était pas une bien grosse majorité ; mais il n'en fallait pas davantage pour faire échouer toutes les propositions de réforme émanant de l'opposition.

La Chambre eut ensuite à s'occuper d'un certain nombre de lois plus ou moins importantes, parmi lesquelles nous citerons une nouvelle loi sur le recrutement, adoptée le 26 avril, et fixant à huit ans la durée du service militaire ; une loi sur la police du roulage et des messageries; une autre sur le notariat, une loi sur la refonte des monnaies, en vertu de laquelle les pièces de quinze et de trente sous, celles de six liards et de dix centimes à la lettre N étaient démonétisées et retirées de la circulation, loi que la Chambre ne devait adopter que plus tard, et enfin une législation nouvelle sur les sucres.

Cette question des sucres, dont nous avons dit un mot déjà, avait, à plusieurs reprises, occupé le parlement. C'était pour la dixième fois, depuis une dizaine d'années, que les Chambres étaient appelées à se prononcer pour mettre d'accord les intérêts si opposés des producteurs indigènes et des producteurs coloniaux. En 1840, on avait fixé à 49 fr. 50 pour 100 la taxe pesant sur les sucres coloniaux, et élevé à 27 fr. 50 l'impôt sur les sucres indigènes.

Il y avait là une inégalité qui donnait lieu à des plaintes nombreuses. Chacun comprenait la nécessité d'un nivellement, soit en augmentant progressivement

Avril-Mai

Lois diverses

La question des sucres.

Aviul-Mai le sucre indigène, soit en dégrevant le sucre colonial. J8''3- Telle était la pensée de MM. Muret de Bort, Ducos et

Passy, membres de la commission chargée d'étudier la question. Tout autre était le système du gouvernement : il avait, lui, l'idée de supprimer purement et simplement la fabrication indigène en indemnisant les fabricants. Cette suppression d'une des brandies de notre industrie nationale, outre qu'elle devait être extrêmement onéreuse pour nos finances, — elle aurait coûté une quarantaine de millions, — eût été une violation infiniment re ■ grettable de la liberté du commerce et de l'industrie. La majorité de la commission proposa un système beaucoup moins radical et surtout bien plus équitable. La 26 avril, son rapporteur, M. Gaulthier de Rumilly, présenta un projet qui admettait, en principe, l'égalité des droits, et, pour y arriver, augmentait successivement la taxe dont était frappé le sucre indigène jusqu'à concurrence de la somme de 45 francs, taxe égale au droit imposé à l'importation des sucres de nos colonies d'Amérique. Le décroissement de la production devait donner lieu à une réduction correspondante dans le droit de 3 francs pour S millions de kilogrammes, jusqu'au minimum de 30 francs. Le projet de la commission fut adopté à une imposante majorité dans la session du 17 mai.

L'égalité par voie de réduction progressive sur le sucre colonial, jusqu'à la limite de ce dernier droit, système défendu avec beaucoup de talent par M. Garnier-Pagès jeune, aurait certainement beaucoup mieux valu. Il y avait un intérêt dont on ne s'était pas suffisamment préoccupé, c'était celui du consommateur, et l'intérêt des classes laborieuses. Le sucre était devenu un objet de première nécessité. La consommation se fût accrue en proportion de la diminution des droits, et le trésor n'y aurait pas perdu. Mais on ne paraissait pas

annulées.

bien convaincu encore de cette vérité économique, Avbil-Mai Ainsi, tout récemment, le ministre des finances s'était '^^^' opposé, vainement il est vrai, au renvoi à son ministère et à la commission du budget, d'un vœu tendant à l'établissement, pour le port des lettres, d'une taxe uniforme de 20 centimes pour toute la France. M. Mermilliod, rapporteur de la commission, était convaincu que la réduction du droit proportionnel serait couverte et au delà par Faug-mentation du nombre des lettres. Hais M. Lacave-Laplagne n'était pas de cet avis, il craignait que la réduction de la taxe n'amenât une diminution inévitable dans les revenus publics. La réforme postale, adoptée après la cliute de la monarchie de Juillet, prouvera combien grande était l'erreur du ministre.

Si, dans certaines questions d'alTaires, la Chambre Deux élections avait cru pouvoir résister au ministère, elle s'était montrée, en revanche, d'une extrême docilité à son égard, sauf en ce qui concernait le droit de visite, sur toutes les questions politiques où l'existence du cabinet se trouvait enjeu. Cependant, elle n'hésita pas à le blâmer indirectement en annulant, pour faits de corruption, la nomination d'un membre appartenant à la majorité. Depuis longtemps l'opposition avait signalé les manœuvres illégitimes devant lesquelles ne reculaient pas les ministres pour assurer le triomphe de leurs candidats, et l'on aA^ait entendu, au mois d'août précédent, quelques jours après les élections, accuser hautement l'administration d'actes de corruption et de manœuvres blâmables. Les faits étaient patents.

Une commission d'enquête avait été nommée par la Chambre à l'effet d'examiner trois élections plus particulièrement contestées, celles de MM. Pauwels, Floret et Allier, élus à Langres, à Carpentras et à Embrun. La commission présenta, le 1" mai, un rapport tendant à invalider l'élection de M. Pauwels, candidat minis-

AvRiL-MAr

.Mariage de la

princesse

Glénieutinc

et du prince

do Joiuville.

384 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1843.

tériel, et à maintenir celle de M. Floret, qui avait évincé le candidat conservateur. L'enquête avait montré M. Pauwels hébergeant ses électeurs, distribuant l'argent à pleines mains, et achetant le concours du sous-préfet, M. de Bajac, par des prêts pécuniaires et des sollicitations auprès des ministres. Il fallait un exemple. La Chambre annula, presque sans discussion, l'élection de M. Pauwels, que le ministère avait à peine osé défendre.

Mais le cas de M. Floret était bien difterent. Ancien préfet de Toulouse, brutalement destitué par le ministère à cause de son attitude trop conciliante dans les troubles auxquels avait donné lieu l'affaire du recensement, il avait eu pour adversaire M. de Gérente, candidat ministériel, beau-frère du sous-préfet de Carpentras ; c'était surtout celui-ci qui s'était rendu coupable de faits de corruption pour favoriser l'élection de son beaufrère. Mais, malgré les conclusions de la commission, M. Hébert, s'appuyant sur certaines promesses de M. Floret à ses électeurs, réclama, indigné, l'annulation de son élection, et la gauche s'unit au centre pour la voter, en prenant acte de la vertueuse indignation du procureur général député. L'élu d'Embrun avait échappé à l'ostracisme. Quant à M. Floret, la majorité avait vengé sur lui l'invalidation d'un de ses membres.

La cour, complètement rassurée sur l'existence d'un ministère dont les sentiments correspondaient si intimement aux siens, était alors entièrement absorbée par ses joies de famille. Le 20 avril, la princesse Clémentine, troisième fille de Louis-Philippe, avait épousé le prince Auguste de Saxe-Cobourg-Gotha. Ainsi la famille du roi se germanisait en partie dans ses enfants. L'aînée de ses filles avait épousé le roi Léopold, prince allemand ; le duc d'Orléans, une Allemande ; le duc de Nemours, une Allemande; la princesse Marie., morte

d'Algérie.

prématurément, sélait mariée au prince Alexandre de Avril-Mai Wurtemberg. Ses trois autres fils devaient faire excep- ^^*^' tion à la règle.

A une quinzaine de jours du mariage de sa sœur, le 7 mai, le prince de Joinville épousa, à Rio-Janeiro, dona Francesca, troisième sœur de l'empereur du Brésil. Cette dernière alliance devait rendre plus facile une entente entre la France et l'une des principales puissances de l'Amérique du Sud ; aussi fut-elle généralement bien accueillie.

Peu après, un événement d'un autre genre flattait Affaires singulièrement l'orgueil paternel de Louis-Philippe : son quatrième fils, le duc d'Aumale, venait de se signaler glorieusement en Afrique.

Peu de faits importants s'étaient accomplis dans notre possession algérienne depuis l'année précédente. La guerre y continuait toujours, mais avec des chances généralement favorables. La plupart des tribus hostiles avaient opéré leur soumission. Il suffisait désormais de quelques actions décisives pour détacher de la cause de l'émir Abd-el-Kader celles qui lui demeuraient encore fidèles. Le général de Lamoricière avait pacifié tout le pays autour de Mascara. L'occupation de Tlemcen, où nous étions entrés sans coup férir dans l'hiver de 1842, et dont le général Bedeau avait été nommé gouverneur, avait complété la reprise de Mascara.

Puissamment aidé par son lieutenant, le général Changarnier, le gouverneur général, Bugeaud, s'occupait, de son côté, à nettoyer la province d'Alger. D'importantes razzias, vigoureusement exécutées par le premier, eurent raison de la résistance de la plupart des tribus encore hostiles. La sécurité revint aux colons, et d'Alger à Médéah et à Milianah les communications se trouvèrent désormais assurées. Mais l'émir Abd-el-Kader, malgré la défection simultanée de ses plus anciens alliés, ne se

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