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II. 2o

386 HISTOIHE DU RÈGNE DE LOUIS-PHlLlPPE. année 1843.

Mai 1843. tenait pas pour battu. Infatigable, on le vit tout à coup reparaître dans les environs de Mascara, où Lamoricière lui infligea de nouveaux et sanglants échecs. On ne saurait trop rendre justice à cette immortelle armée d'Afrique, qui, par les nuits glaciales de l'hiver africain ou les journées torrides de l'été, n'a cessé de se montrer à la hauteur de sa mission, toujours prête à faire face à l'ennemi, et supportant d'un cœur stoïque les plus dures privations.

L'hiver de 1843 avait été particulièrement pénible. L'émir avait tout à coup reparu dans l'Ouarensenis, châtiant, sur sa route, les tribus qui s'étaient soumises, et les punissant de leur défection par le ravage de leurs champs. Il fallut envoyer contre lui des colonnes expéditionnaires, retirées de tous les points importants que nous occupions. Mais l'émir, insaisissable, disparaissait à l'approche de nos soldats. Il gagna la province d'Oran, où il se trouvait avec sa smala au printemps de cette année, et où il eut affaire aux troupes du général Bedeau.

Prise de la Lf^ smala, mot arabe (zemalah) signifiant société, smala troupe d'hommes au service d'un chef, était une sorte Kader. de cité errante, comprenant les tentes, la famille, les richesses, les serviteurs et tout le personnel attaché à l'émir, et que celui-ci essayait, avec le plus grand soin, de mettre à l'abri d'un coup de main de notre part. Et cela se conçoit, elle comprenait encore, outre la famille d'Abd-el-Kader, les familles de ses principaux ministres et celles des tribus les plus importantes restées fidèles à sa cause. S'emparer de cette smala, cetait frapper au cœur la puissance de l'émir.

On sut, au commencement de mai, par des renseignements que fournit l'aga des Oiiled-Aïad, qu'elle était dans les environs de Goudjilah. Le duc d'Aumale, revenu depuis quelques mois en Afrique, avec le grade de

maréchal de camp, et nommé gouverneur de Tittery, Mai 1843. avait été envoyé à Boghar par le général de Bar, commandant supérieur à Alger, par intérim, pour s'y tenir prêt à atteindre la smala d'Abd-el-Kader, soit en agissant de concert avec le général de Lamoricière, soit en opérant seul si ce dernier était retenu dans la province de Mascara.

Le prince se mit en marche, le 10 mai, avec treize cents hommes des 33^ et 64" de ligne et des zouaves, six cents spahis et gendarmes, une section dartillerie de montagne et un approvisionnement de vingt jours de vivres. Quatre jours après, il arrivait au petit village de Goudjilah, où il apprit que la smala, fuyant devant Lamoricière, s'était réfugiée à Ouessek-ou-Rékaï, à environ quatorze lieues au sud- ouest, se croyant à l'abri de la colonne sortie de Boghar. Le prince se dirigea vers ce point; mais déjà l'ennemi avait levé le camp pour gagner le Djebel-Amour, montagne où comptaient s'abriter la smala et les nombreuses populations que l'émir traînait à sa suite.

Le jeune général, divisant sa colonne en deux, marcha rapidement dans la direction du Taguin, où toute la colonne devait se réunir. Le 16 mai, vers 11 heures du matin, il n'en était plus qu'à mille mètres avec toute sa cavalerie, quand l'aga des Ouled-Aïda, envoyé en reconnaissance, revint précipitamment l'avertir que la smala tout entière (trois cents douars environ) était établie sur la source même du Taguin. Toute cette smala, y compris les fantassins et les irréguliers d'Abd-el-Kader chargés de veiller sur elle, formait une masse de plus de quarante mille personnes, composée en grande partie de vieillards, de femmes et d'enfants, et beaucoup plus embarrassante pour la lutte que s'il n'y avait eu que quelques milliers de combattants.

Sourd aux conseils timides qui l'engageaient à atten-

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Mai 1843. dre son infanterie, le prince n'hésita pas à attaquer, comprenant fort bien qu'il ne fallait pas donner aux fantassins et aux irréguliers chargés de veiller sur la smala, et qui pouvaient être au nombre de cinq mille, le temps de se reconnaître et de se rallier. Puissamment secondé parles colonels Joussuf et Morris, il se rua avec ses cinq cents chevaux sur cette masse confuse, dont les défenseurs, au bout d'une heure de résistance, se dispersèrent dans tous les sens, laissant trois cents cadavres sur le terrain. Nous eûmes, de notre côté, neuf hommes tués et douze blessés. Ce succès si facilement obtenu, et qui nous coûtait si peu de monde, n'en était pas moins glorieux, et il faisait le plus grand honneur au jeune duc d'Aumale, dont on ne saurait trop louer l'entrain et la résolution (1).

Tout était fini quand parut notre infanterie. Un butin immense et quatre drapeaux furent le prix de cette action brillante. Une foule de personnages considérables de la famille et de la suite de l'émir tombèrent en notre pouvoir; mais l'émir lui-même, sa femme et sa mère parvinrent à s'échapper, et, plus d'une fois encore, nous verrons nos soldats aux prises avec Abd-el-Kader. Nombre de tribus importantes, sentant l'impuissance de l'émir, firent leur soumission. Aucune ne songea à résister après la prise de la smala, et le duc d'Aumale rentra le surlendemain à Boghar, avec sa petite colonne presque intacte, sans avoir brûlé une amorce depuis la journée du 16. Quelques semaines après, il recevait, en

(I) Nous avons basé notre rapide récit sur le rapport si simple et si digne du duc d'Aumale au général de Bar, rapport qui lui fait plus d'honneur que toutes les narrations hyperboliques des courtisaus de l'époque. M. Thureau-Dangin, qui s'est montré si dédaigneux pour les défenseurs héroïques de Mazagran, no peut contenir l'enthousiasme que lui inspire la prise de la smala. [Histoire de la monarchie de Juillet, (t. V, p. 332 et s.) Songez donc, il s'agit du fils du roi, tandis qu'à INIazagran il n'y avait que quelques pauvres diables.

récompense, le grade de lieutenant-général, en attendant le gouvernement de l'Algérie, dont le roi Louis-Philippe songeait déjà à l'investir.

Pendant qu'en Afrique nos soldats soutenaient avec tant d'éclat l'honneur du drapeau de la France, notre industrie des chemins de l'er, à laquelle se trouvait si étroitement intéressée la puissance du pays, commençait à sortir de la léthargie où elle était plongée depuis si longtemps. Jusque-là, nous étions restés dans un état d'infériorité déplorable à l'égard des puissances européennes, même des plus petites, comme la Belgique, et surtout à côté des Etats-Unis d'Amérique; l'inauguration de nos deux premières grandes lignes, celles d'Orléans et de Rouen, permit d'espérer que l'on rattraperait le temps perdu. Elle eut lieu dans les journées des 2 et 3 mai 1843, dates à jamais célèbres dans l'histoire de l'industrie et de la prospérité françaises. Combien plus rapide en eût été l'essor, si, au lieu de livrer à l'agiotage et à la spéculation ces grandes voies nationales, l'Etat s'en fût chargé lui-même !

Mais, tandis qu'on inaugurait fastueusement nos deux premières grandes lignes de chemins de fer, la concession des autres lignes donnait liau, autour du ministère des travaux publics, à des manoeuvres coupables et à des trafics honteux. La concession de la section d'Avignon à Marseille du chemin de Paris à la Méditerranée fut accordée à la compagnie Talabot, à des conditions extrêmement onéreuses pour l'Etat, et que la Chambre, où se trouvaient en nombre les spéculateurs, ratifia, les yeux fermés, trahissant ainsi outrageusement les intérêts du pays.

La Chambre élective était alors plongée dans la discussion des lois de finances, qui venait, cette année encore, en fin de session, et qui devait se trouver nécessairement écourtée. Après avoir voté, dans sa séance

Inauguration des chemins

de fer

d'Orléans et

de Rouen.

Juin 1843.

Achat du

Palais Bourbon.

390 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1843.

Juin 1843. du 8 juin, moyennant la somme de cinq millions, somme qne certains députés trouvèrent exagérée, l'achat de la partie du Palais-Bourbon dont le duc d'Aumale était encore propriétaire, comme légataire du prince de Coudé, elle discuta, sans que cette discussion donnât lieu au moindre incident important, les crédits supplémentaires et extraordinaires de 1842 et de 1843, puis elle passa à l'examen du budget de 1844.

Le budget de Le projet de budget du gouvernement, pour les dé- ^^^^- penses, s'élevait à la somme de 1,281,013,710 francs. Les évaluations budgétaires des recettes ne montaient qu'à 1,247,228,366 francs. On se trouvait donc en présence d'un déficit de plus de 33 millions. La commission proposa de réduire les dépenses de près de 19 millions, ce qui laissait encore un déficit de plus de 14 millions. La discussion générale fut l'occasion, comme toujours, de discours vagues sur toutes sortes de matières, excepté sur le budget lui-même ; elle fut d'ailleurs fort courte, et la discussion des articles commença, le 13 juin, par une proposition de MM. Garnier- Pagès et Gouin, tendant à la conversion de la rente. Les allocations demandées par le gouvernement pour améliorer la situation des desservants catholiques, et celle, si précaire, des instituteurs, furent repoussées par la Chambre, à cause de l'état de nos finances; mais elle refusa d'admettre la réduction de 14 millions demandée par la commission sur le budget de la guerre, le maréchal Soult ayant énergiquement déclaré que ce retranchement serait un véritable suicide pour la France. M. Lacave-Laplagne, il est vrai, était monté à la tribune pour la rassurer sur notre situation financière, que l'on disait si gravement compromise.

En résumé, le budget des dépenses voté par la Chambre des députés s'éleva, y compris le service extraordinaire pour les travaux publics et les chemins de fer, à la

somme de 4,389,208,172 francs; celui des recettes à Juillet 1843. 1,324,760,336 francs. Le budget de 1844 se soldait donc par un déficit de plus de 64 millions. Ce n'était pas là, malgré les déclarations rassurantes de M. Lacave-Laplagne, une situation financière bien brillante.

Porté le 17 juillet à la Chambre des pairs, le budget de 1844, dans les conditions faites à la Chambre haute à l'égard de nos lois de finances, ne pouvait y être l'objet d'une discussion bien sérieuse. Cependant deux orateurs de l'opposition de droite, MM. Dubouchage et de Boissy, se firent les défenseurs intrépides des contribuables, et renouvelèrent leurs craintes, maintes fois manifestées déjà, de voir le gouvernement, par ses prodigalités, mener la France à une ruine complète. Mais leurs accusations perdaient de leur importance en raison même de leurs exagérations. Une réponse énergique et claire de M. Guizot sur les affaires d'Espagne, dont nous allons avoir à nous occuper, fut la seule partie intéressante du débat. Les deux lois, portant fixation des dépenses et des recettes pour l'exercice 1844, furent ratifiées à trois jours d'intervalle par la Chambre des pairs et promulguées le 24 juillet par le gouvernement. La session législative de 1843 avait produit des résultats à peu près nuls. Une seule question y avait été traitée avec ampleur et avait reçu une solution conforme à la dignité nationale. Nous avons vu le ministère du 29 octobre forcé de renoncer à la ratification du malencontreux traité de 1841. L'Angleterre, malgré certaines paroles comminatoires, adressées à notre ambassadeur à Londres, et le dépit qu'elle éprouva de notre refus de ratifier cette convention, n'en continua pas moins d'entretenir de bons rapports avec nous, comptant trouver de larges compensations dans un traité de commerce en préparation depuis longtemps, et qui lui eût assuré de sérieux avantages.

Traité de commerce

avec

l'Angleterre

ajourné.

392 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1843.

Juillet 1843. Le projet élaboré, et qui à diverses reprises avait été soumis à la signature du gouvernement français, réduisait considérablement les droits d'importation sur nos vins, eaux-de-vie et soieries, lesquels s'élevaient jusqu'à 300 et 600 p. 100. Il y avait là certainement un intérêt puissant pour quelques-unes de nos industries les plus importantes. Mais, en revanche, l'Angleterre demandait que l'on réduisît dans des proportions égales les taxes pesant sur certains de ses produits qui n'étaient frappés que d'un droit extrêmement modéré. C'eût été en réalité un marché léonin, tout à fait onéreux pour la France; l'abaissement des tarifs n'étant admissible entre deux puissances qu'à la condition d'un équilibre parfait de part et d'autre. Les négociations n'en avaient pas moins été reprises par le cabinet du 29 octobre à la suite de l'affaire du droit de visite. Sir Robert Peel, en annonçant à la Chambre des communes la reprise de ces négociations, se croyait sîir du succès. Le traité, avait-il dit, serait non seulement avantageux sous le rapport commercial, mais il contribuerait à resserrer les relations amicales des deux nations. Sir Robert Peel avait compté sans l'invincible résistance de l'opinion publique en France. Cette résistance fut telle dans le pays et dans les Chambres, que M. Guizot se vit encore une fois empêché de donner satisfaction aux désirs du gouvernement britannique.

Les affaires Cet écliec, joint à certains dissentiments dans la polid Espagne, j^jq^^g jg l'Angleterre et de la France relativement aux affaires d'Espagne, put faire craindre un moment au cabinet des Tuileries que l'entente entre les deux nations ne fût profondément altérée, et Louis-Philippe s'en montra même assez vivement affecté.

Depuis la mort de Ferdinand YII, dont la vie avait été un long combat contre les franchises de la nation >espagnole. l'Espagne se trouvait divisée en plusieurs partis.

La régence d'Espartfro.

Il y avait celui de don Carlos, représentant le parti de Juillet 1843. l'absolutisme; celui de la reine mère, Marie-Christine, nommée d'abord régente pendant la minorité de sa fille Isabelle II, et enfin celui d'Espartero, auquel une insurrection radicale avait, en 1840, donné la régence de Marie-Christine. La défaite de l'insurrection carliste, à la fin de 18:^9, avait contraint don Carlos de se réfugier en France, où le gouvernement de Louis-Philippe l'avait interné à Bourges. On avait même entendu récemment M. de La Rochejacquelein demander à la Chambre des députés l'autorisation d'interpeller le ministère sur la prétendue captivité de celui qui était à ses yeux le roi d'Espagne ; mais la Chambre, édifiée par quelques paroles de M. Guizot, avait déclaré, à une forte majorité, qu'il n'y avait pas lieu à interpellation.

L'année suivante, Marie-Christine était chassée par les patriotes espagnols etforcée, à son tour, de demander un refuge à la France. Espartero, que le titre de duc de la Victoire avait récompensé de ses succès sur les insurgés carlistes, avait été nommé régent par les Cortès. Sa nomination fut le triomphe de l'influence anglaise en Espagne. Notre ambassadeur crut devoir quitter Madrid, n'y laissant qu'un chargé d'affaires à sa place. Cependant, obéissant à une pensée de conciliation, le cabinet du 29 octobre s'était décidé, vers la fin de 1841, à renvoyer comme ambassadeur à Madrid M. de Salvandy, ancien collègue de M. Mole dans le cabinet du 15 avril. Un dissentement, survenu à propos d'une question d'étiquette entre le régent et M. de Salvandy, détermina le gouvernement français à rappeler presque immédiatement son ambassadeur. Celui-ci revint animé des sentiments les plus belliqueux contre la régence espagnole. Il n'y avait certainement pas là matière à déclaration de guerre; la cour des Tuileries se borna à signifier au gouvernement de Madrid que. jusqu'à nouvel ordre, elle ne rece-

394 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, annbe 1843.

Juillet 1843. vrait qu'uii chargé d'affaires pour surveiller en France les intérêts espagnols.

Dans ces conditions, on comprend fort bien que, lorsqu'on 1842 une insurrection vint à éclater contre le pouvoir d'Espartero, les sympathies françaises se soient plus ou moins ouvertement prononcées pour elle. Des soulèvements eurent lieu simultanément en ('atalogne, où l'alliance anglaise était en exécration; dans la Navarre, où le général 0' Donnel pritla direction de la révolte, et même à Madrid, où les mécontents, ayant à leur tète les généraux Diego Léon et Concha, proclamaient déjà la régence de Marie-Christine. Une lutte s'engagea dans l'intérieur même du palais de la reine; il y eut des morts et des blessés aux portes de l'appartement des princesses. Mais l'insurrection finit par succomber, et Espartero vainqueur supprima les fueros ou chartes libérales octroyées aux provinces basques, et qu'il avait défendues jadis contre le gouvernement de Marie-Christine.

Intrigues au Tandis que, soumis de plus en plus aux influences mariaf^e^e ^^ l'x'^ngleterre, à laquelle il n'hésitait pas à sacrifier les la reine intérêts commerciaux de son pays, Espartero s'efforçait de consolider son pouvoir en s'appuyant sur la réaction, c'est-à-dire en rompant avec les principes qui l'y avaient porté, le cabinet du 29 octobre songeait à marier la reine mineure. M. Guizot semble avoir été obsédé un instant par l'idée fixe de continuer la politique de Louis XIV. Depuis longtemps, on soupçonnait Louis-Philippe de vouloir placer un de ses fils sur le trône d'Espagne comme mari d'Isabelle II. Le jeune duc d'Aumale, mis en lumière par l'honorable part qu'il prenait aux combats de notre armée d'Afrique, était ouvertement désigné comme l'époux futur de la jeune reine. Mais la jalouse Angleterre consentirait-elle à ce mariage? c'était au moins douteux; et Louis-Philippe, malgré son ardent

IsabeHe.

désir d'établir richement ses enfants, n'était pas disposé à renouveler la guerre de la succession d'Espagne. Son propre intérêt était ici d'accord avec l'intérêt du pays, qui n'avait rien à voir dans les mariages espagnols, car sa dynastie pouvait sombrer dans un embrasement général. Il le comprit, et le fit comprendre à son ministre.

Toutefois, le roi ne crut pas devoir se désintéresser des mariages espagnols. Il aurait voulu, pour arracher la reine Isabelle à l'influence de l'Angleterre, lui donner un mari de sa main, choisi dans la famille des Bourbons de Naples ou dans celle des Bourbons d'Espagne. Alors s'ouvrirent, à ce sujet, une foule d'intrigues, peu dignes d'arrêter les regards de l'histoire, et qui finirent par lui donner pleinement satisfaction.

Les choses en étaient là quand on apprit tout à coup Chute la chute du régent Espartero. Depuis sa victoire sur ' ^^^^ ^^^' les généraux O'Donnel, Diego Léon et Goncha, Espartero avait trouvé moyen de mécontenter tout le monde en Espagne, et principalement ses anciens amis, les patriotes, qui l'avaient porté au pouvoir. 11 eut à la fois contre lui les progressifs et les modérés, les républicains et les monarchistes. Les députés mécontents parcouraient les provinces en le désignant à l'animadversion publique. Le 28 juin, la junte provisoire de Barcelone le déclara déchu de la régence. Le général Narvaez, un des principaux agents de Marie-Christine, accourut de Paris pour prendre le commandement des insurgés, et le général Goncha accepta de servir sous ses ordres. Espartero essaya vainement de lutter. Le 23 juillet 1843, Narvaez entra victorieux dans Madrid. Quelques jours après, poursuivi par le général Goncha, Espartero, abandonné des siens, était réduit à se jeter dans une barque et à aller chercher un refuge à bord d'un vaisseau qui le conduisit en Angleterre.

Pour couper court à cette question de la régence qui,

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Août 1843. depuis dix ans, avait été une cause de troubles perpétuels en Espagne, les Cortès proclamèrent la majorité de la reine, que, légalement, elle ne devait atteindre qu'au mois d'octobre suivant. Un des cliefs les plus énergiques du parti progressif, M. Olozaga, devint le président du conseil.

Le renversement du duc de la Victoire causa en Angleterre un dépit violent, et cela se comprend : c'était, en effet, la puissance anglaise annihilée à Madrid. La chute d'Espartero fut accueillie, au contraire, avec de véritables démonstrations de joie par la cour des Tuileries, qui s'empressa de reconnaître le nouveau gouvernement et d'accréditer auprès de lui, en qualité de chargé d'affaires, le duc de Glucksberg, fils du grand référendaire de la Chambre des pairs, et qui, depuis le rappel de M. de Salvandy, en exerçait les fonctions sans en avoir le titre.

Les avances La satisfaction hautement manifestée par le gouverau^cabinèr* ^^^ment français des événements survenus en Espagne britanuique. donna à penser, principalement en Angleterre, qu'il n'y était pas absolument étranger, et le cabinet britannique fut tenté de s'en prendre à nous de sa déconvenue. Il fallut, pour le ramener à de meilleurs sentiments à notre égard, toute la souplesse et toute l'habileté de M. Guizot, qui proposa à lord Aberdeen, chef du ministère anglais, de se mettre d'accord pour apaiser les discordes civiles dont l'Espagne était encore menacée et tâcher d'asseoir à Madrid un gouvernement stable. Le cabinet de Londres, sensible à ces avances, finit par y répondre favorablement. L'ambassadeur de Sa Majesté britannique, lord Cowley, fut chargé d'informer notre ministre des affaires étrangères des bonnes dispositions du gouvernement de la reine Yictoria et de son désir d'arriver à une entente pour exercer une action commune et salutaire sur les affaires d'Espagne.

A cette communication bienveillante, M. Guizot ré- Août I8i3. pondit, à la date du 10 août, que le roi Louis-Philippe

accueillait avec plaisir cette proposition d'entente et '

d'action commune. Il alla plus loin, et il saisit cette j

occasion de remettre sur le tapis la question du mariage \

de la reine Isabelle. Le roi, assurait-il, n'avait aucune -i

vue ambitieuse et personnelle, mais la France, voisine ;

de l'Espagne, était trop directement intéressée dans j

cette question pour y demeurer complètement étrangère. ■

Louis-Philippe était, d'ailleurs, tout disposé à se concer- :

ter à ce sujet avec le gouvernement anglais pour mener i

à bien une affaire où le bonheur de la jeune reine et le j

repos de l'Espagne étaient également en jeu. Le cabinet '

britannique parut entrer complètement dans ces vues ; i

l'entente était complète entre la France et l'Angleterre, i

et cette entente allait être prochainement consacrée \

par une démarche personnelle de la reine Victoria. ]

La monarchie de Juillet traversait alors une période Les ducs de ! heureuse. La France, à l'intérieur, semblait être entiè- ^Mon°tpensic/ ^ rement pacifiée. La crise commerciale et industrielle eu voyage.

avait pris fin. Les affaires étaient généralement pros- j

pères. Le pays, dont les intérêts matériels se trouvaient '

momentanément satisfaits, paraissait être dans un état '■

de contentement relatif. Deux des fils du roi, en par- {

courant nos départements du Midi et de l'Ouest, recueil- ]

lirent sur leur passage des témoignages de sympathie j

qui purent leur faire croire que tout malentendu avait . désormais cessé entre la France et la dynastie d'Orléans.

Mais ces sympathies, sincères de la part de quelques- .

uns, étaient surtout des sympathies de commande ; les j

réceptions enthousiastes ménagées aux deux princes, i et dont les journaux de la cour firent grand bruit,

étaient des réceptions dont le caractère officiel ne pou- ^

vait échapper aux esprits clairvoyants. Le calme n'était i

Août 1843.

Le duc de

Nemours et le

maire du

Mans.

398 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUlS-PHlLlPPE. année 1843.

donc qu'à la surface. Il n'existait presque nulle part d'affection profonde et d'attachement vrai pour ce gouvernement de Juillet qui, infidèle à son origine, se montrait, depuis treize ans, rebelle à tout progrès. Il y avait, principalement dans les classes moyennes, un ressentiment amer des promesses trahies, et, dans sa visite à la ville du Mans, le duc de Nemours eut une preuve éclatante de ce ressentiment.

Le chef-lieu du département de la Sarthe était largement imbu des idées démocratiques ; il avait, on le sait, élu pour député M. Ledru-Rollin, le représentant le plus énergique des doctrines républicaines à la Chambre, et son conseil municipal était composé, en majorité, de membres appartenant également à l'opposition radicale. Il avait pour maire un des hommes les plus estimés du département par son caractère, et des plus considérables par sa situation de fortune, M. Trouvé-Chauvel, dont les opinions ardemment libérales étaient bien connues. Ce fut naturellement lui qui, au nom des habitants de la ville, se trouva chargé de recevoir et de haranguer le duc de Nemours, lorsque, le 7 août 1843, ce prince fit son entrée dans la ville du Mans.

Le maire était alors un fonctionnaire choisi par le gouvernement sur une liste de présentation dressée par les électeurs. La plupart du temps, ces fonctionnaires, entièrement inféodés à la politique gouvernementale, ne faisaient entendre aux princes qui visitaient leurs communes que des discours adulateurs et des paroles serviles. Expression du choix de l'opposition, M. Trouvé- Chauvel avait-il le droit d'être l'interprète des véritables sentiments de ceux dont il était virtuellement l'élu? Nous le croyons pour notre part; autrement ces sortes de réceptions, qui pouraient avoir leur utilité en renseignant le gouvernement sur l'opinion exacte du pays, ne seraient que de ridicules parades. Le maire du Mans

dit donc la vérité au duc de Nemours, mais il le fit Aout 1843. sous une forme courtoise, dans un langage simple et élevé, et sans s'écarter des convenances auxquelles il était tenu envers le fils du roi des Français.

« Aujourd'hui, dit-il, quand les princes se présentent aux populations, ce n'est plus, comme autrefois, pour levir demander des hommages, c'est pour connaître leurs besoins, pour entendre leurs vœux...

« Vous entrez dans la ville qui est le centre du mouvement commercial et industriel du département, et vous savez, prince, que l'intelligence du mouvement commercial et industriel n'exclut pas chez elle les pensées d'un ordre plus élevé. Signalée par la constance de ses affections politiques, dévouée au principe de la souveraineté nationale proclamée par la révolution de Juillet, elle considère les réformes progressives et pacifiques comme la conséquence de ce principe; car elle ne croit pas que l'élan d'un grand peuple puisse avoir pour résultat l'immobilité... »

M. Trouvé-Chauvel, après avoir félicité le duc de se présenter comme l'interprète des idées de conciliation dans une cité qui, tout en se montrant jalouse des conquêtes populaires, oubliait volontiers les ressentiments politiques, poursuivait en ces termes : « Si notre population s'empresse autour d'un jeune prince, c'est qu'elle estime qu'il doit, par ses tendances comme par son âge, appartenir à la jeune génération. Elle n'oublie pas, d'ailleurs, que les Chambres vous ont désigné pour présider au gouvernement de l'État durant les difficiles épreuves d'une minorité. Si l'avenir vous réserve ces hautes et pénibles fonctions, on vous verra, nous en avons la confiance, donner à la liberté toutes les garanties désirables, accepter avec sincérité les institutions représentatives, maintenir au dehors la dignité de la France, renouer avec les traditions généreuses de la

400 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUlS-PHlLlPPE. année 1843.

Août 1843. vieille politique française, et prouver que les révolutions ne doivent pas placer un peuple au-dessous de ce qu'il était, alors qu'il obéissait aux volontés absolues des rois... »

Sans doute, il y avait dans ces paroles une leçon indirecte, mais elles n'excédaient pas, ce nous semble, le droit d'un magistrat municipal, parlant au nom de ses concitoyens. Du haut de la chaire catholique, au temps de la monarchie de droit divin, il en était tombé de plus dures pour les rois. Le maire, du reste, terminait par quelques mots pleins d'aménité pour le prince. « La reconnaissance publique ne vous manquera pas. On calomnie la conscience populaire, lorsqu'on l'accuse d'ingratitude ; elle n'a oublié ni les noms ni les actes des princes et des grands citoyens qui ont laissé d'éclatants témoignages de leur dévouement à la gloire et à la prospérité de la France. »

Réponse du Ce discours avait été communiqué d'avance, suivant l'usage, et la réponse qu'y fit le duc de Nemours nous paraît avoir été profondément méditée dans les régions ministérielles. Le prince admettait fort bien que M. Trouvé-Chauvel eût le droit, comme maire, de défendre et de faire triompher les intérêts particuliers de la ville. « Quant aux intérêts généraux, ajoutait-il, votre autorité n'est que celle de tout citoyen, et l'opportunité de les traiter ici d'une manière trop explicite peut même être contestée. » A ces mots, éclatèrent d'assez vives interruptions, que couvrirent de nombreux cris de Vive le roi! « Monsieur le maire, continua le prince, je ne suis point venu chercher ici des hommages, mais des sympathies. Je serai heureux de les rencontrer parmi vous dans l'amour de nos institutions.... Je suis encore heureux de me rencontrer avec vous dans les sentiments de conciliation qui vous font oublier les luttes dont ce pays a été le théâtre, et

duc de Nemours.

ANNÉE 18i-3. CtlAPITRE QUATORZIÈME. 401

j'appelle, comme vous, de mes vœux, cette union des Août i843. sentiments et des volontés qui font la force et le bonheur des nations. »

Somme toute, il y avait eu là un dchange de paroles Révocation du aigres-douces, tempérées de part et d'autre par beaucoup jyjg^^g de courtoisie. La réponse du prince, malgré sa forme polie, n'était pas exempte d'amertume et de sécheresse. Le gouvernement eût été sagement inspiré en n'allant pas plus loin, et il eût bien fait surtout de voir un salutaire avertissement dans ces paroles d'un maire considérable, et qui étaient l'écho du sentiment national. Mais tout l'entourage de la cour jeta les hauts cris; M. Trouvé-Chauvel fut dénoncé comme un ennemi public, et le cabinet du 29 octobre, cédant aux mauvais conseils de la colère, prononça la dissolution du conseil municipal du Mans et destitua son maire. Il en rejaillit sur le duc de Nemours un surcroit d'impopularité, dont le maire du Mans recueillit tout le bénéfice ; le nom de M. Trouvé-Chauvel, un peu oublié aujourd'hui, fut salué alors dans toute la France comme celui d'un des plus énergiques défenseurs des libertés publiques.

Cette mésaventure du Mans causa au roi Louis-Phi- Danger couru lippe une indicible contrariété. Une nouvelle imprévue ^^'royai™ ^ et toute satisfaisante vint, heureusement, dans les derniers jours du mois d'août, lui remettre un peu de baume au cœur et lui rendre sa sérénité. Il avait pris fantaisie à la reine Victoria, alors âgée de vingt-quatre ans, de faire visite au roi des Français, qui était en villégiature au château d'Eu. Il y eut de véritables transports de joie à la cour de France quand on y connut la résolution de la reine d'Angleterre. Cela se comprenait. Jusqu'à ce jour, la royauté de Juillet avait été, pour ainsi dire, mise au ban des vieilles monarchies de l'Europe. Et c'était la reine d'un pays qu'on regardait comme l'ennemi séculaire qui venait, en quelque sorte, la réhabiliter. A II. 26

402 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1843

Août 1843. l'annonce d'une telle visite, on pouvait à peine y croire en France. Le vieux roi en était à la fois surpris et charmé. Aussi se disposa-t-il, avec une joie d'enfant, à recevoir magnifiquement la jeune souveraine. Un accident vulgaire faillit faire obstacle à cette visite, et rendre le trône de France deux fois vacant.

Le 28 août 1843, vers trois heures, le roi et la reine, accompagnés de la reine des Belges, de la duchesse d'Orléans et du petit comte de Paris, étaient sortis du château d'Eu dans un char-à-bancs attelé de six chevaux, pour aller se promener au Tréport. Quatre des chevaux se trouvaient déjà engagés sur le pont du canal du Tréport, quand les deux premiers, effrayés par des coups de canon tirés du fort, rompirent les chaînes servant de garde-fou et se précipitèrent dans le canal, entraînant avec eux les deux chevaux du milieu. Fort heureusement, les harnais se brisèrent, et le postillon qui conduisait les chevaux de derrière put, grâce à sa présence d'esprit et à une grande force physique, les détourner rapidement et arrêter la voiture à l'un des poteaux placés à l'entrée du pont. Le canal, à cet endroit, a six ou sept mètres de profondeur et plus de trois mètres d'eau. On voit quelles auraient pu être les conséquences terribles de la chute du char-à-bancs.

Le roi n'avait pas perdu sa présence d'esprit. Pendant que le postillon s'efforçait de retenir ses chevaux, il jeta le petit comte de Paris entre les bras d'une paysanne qui se trouvait là. La reine s'était évanouie. Quant à la duchesse d'Orléans, elle fut d'autant plus affectée de cet accident, qu'il lui rappelait la catastrophe qui, l'année précédente, presque à pareille époque, l'avait privée de son mari. Fort heureusement, cette fois, personne n'était blessé. La famille royale continua sa route à pied vers le Tréport, au milieu des acclamations de la foule accourue de toutes parts; et, le lendemain, escortée de

toutes les autorités civiles et militaires, elle se rendit à Septembre l'église d'Eu pour remercier Dieu de l'avoir sauvée.

Cependant la reine Victoria avait quitté Southampton Visite de sur le yacht royal Victoria and Albert pour se rendre en d'Angleterre France. Elle était accompagnée du prince, son époux, et au roi Louisde lord Aberdeen, qui devait lui servir, en quelque sorte, de Mentor. Le 2 septembre 1843, vers cinq heures et demie du soir, son yacht parut en vue du Tréport, venant de Cherbourg. Le prince de Joinville, chargé d'aller à sa rencontre, naviguait de conserve avec elle.

Aussitôt que les canons des bâtiments, embossés devant le port, eurent signalé son approche, Louis-Philippe quitta Eu, suivi des ministres de la marine et des finances et de M. Guizot, qui était venu du Val-Richer pour assister à cette entrevue renouvelée de celle du camp du drap d'or. Arrivé au Tréport, le roi se jeta dans son canot avec ses fils et ses ministres pour se rendre audevant de sa royale visiteuse. Quelques instants après, la reine prit place dans ce même canot pour se rendre à terre, et bientôt elle débarqua sur la plage française aux cris mille fois répétés de Vive la reine d Angleterre ! Elle franchit, appuyée sur le bras du roi, les degrés du débarcadère, en haut duquel l'attendaient la reine Marie-Amélie et les princesses, parmi lesquelles se trouvait la reine des Belges, sa tendre et chère amie.

Cinq jours durant, il y eut au château d'Eu des fêtes et des divertissements de toute nature, bals, concerts, représentations dramatiques, repas improvisés en forêt. La jeune reine s'y abandonna avec toute la gaieté et l'insouciance de son âge. Cette visite de cinq jours lui parut délicieuse. Ce ne fut pas sans quelque regret que, le 7 septembre, elle quitta, pour retourner dans son royaume, cette antique et somptueuse demeure des Guise, entrée par héritage dans la famille d'Orléans, et où le roi Louis-Philippe la reçut avec une effusion toute

404 IlISTOmE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, an.née I8i3.

Septembre paternelle, comiiie pour la remercier de l'avoir relevé, par sa démarche, de l'espèce de disgrâce où le tenaient les autres souverains de l'Europe.

C'était bien, en effet, au roi Louis-Philippe personnellement, et non à la France, que la reine d'Angleterre était venue faire visite. Et pour que l'on ne s'y trompât point, pour que cette visite n'eût pas l'air d'un acte de condescendance à l'égard de notre pays, contre lequel les derniers votes législatifs sur le droit de visite avaient violemment indisposé une partie de la nation britannique, les ministres anglais avaient décidé que la jeune reine ne se rendrait pas à Paris, et elle mit une sorte d'affectation à n'y pas aller.

Néanmoins, on ne profita pas moins de sa présence pour agiter la question politique, sinon avec elle, du moins avec le chef du Foreign-Office, qui l'avait suivie en France. M. Guizot était même venu à la cour tout exprès pour cela ; et, tandis que la jeune reine oubliait, au milieu des distractions qui lui étaient offertes, les soucis et les tracas du gouvernement, il se perdait en longues conversations avec lord Aberdeen pour jeter les bases d'une alliance étroite et durable entre les deux nation^

Sans doute l'union intime des deux plus importantes puissances constitutionnelles de l'Europe eût été féconde en résultats heureux pour les progrès de l'humanité et la liberté des peuples, et elle eût été un contrepoids suffisant à l'autocratie formidable des souverains de la Russie, de la Prusse et de l'Autriche. Mais était-il possible de concilier les intérêts anglais et français? L'Angleterre, dans son profond égoïsme, renoncerait- elle à ses prétentions quelquefois exorbitantes, notamment au sujet du droit de visite et du traité de commerce? Le cabinet de Londres parviendrait-il à se mettre d'accord avec celui des Tuileries sur la question des mariages espagnols? Tous ces points semblaient au moins douteux.

Les amis du ministère comptaient assez sur l'habileté Septembre de M. Guizot pour venir à bout des scrupules de lord Aberdeen. Dans l'opposition, au contraire, on appréhendait, non sans quelque raison, le penchant, bien connu, du roi Louis-Philippe et de son ministre pour l'alliance anglaise, et l'on redoutait, de leur part, des concessions dangereuses. Les peuples, à proprement parler, n'ont pas entre eux d'intérêts contraires. Cette rivalité d'intérêts, d'où naissent les guerres sanglantes, ne vient que des monarchies. De quoi, par exemple, se mêlaient les cours de France et d'Angleterre en prétendant imposer chacune un mari de leur choix à la reine Isabelle ? Et comment le peuple espagnol n'aurait-il pas ressenti une indignation profonde du sans-gêne avec lequel, sans le consulter, des nations étrangères s'occupaient de marier leur jeune souveraine? Ce fut pourtant sur cette question des mariages espagnols que les deux ministres songèrent à établir une entente cordiale entre la France et l'Angleterre. Ils se mirent d'accord sur ce point que, sauf un prince français, la reine d'Espagne n'épouserait qu'un prince de la maison de Bourbon. Nous verrons ce que vaudra cet accord.

Quoi qu'il en soit, on ne saurait nier l'importance de cette visite de la reine Victoria au roi Louis-Philippe. Les souverains étrangers en conçurent un violent dépit, sentant que la France allait être moins isolée en Europe. Les esprits sages y virent comme un signe heureux de l'oubli des vieilles et vaines querelles qui avaient si longtemps divisé les deux peuples, et quelques enthousiastes, dans la familiarité royale, parodiant le mot de Louis XIV: « Il n'y a plus de Pyrénées, » n'hésitèrent pas à s'écrier : Il n'y a plus de Manche.

Effet de la visite de la reiae d'Angleterre sur les cours étrangères. — Procès et acquittement du journal la France, — Le voyage du duc de Bordeaux en Angleterre. — Le duc de Nemours à Londres. — La cour de Belgrave-Square. — Les néo-royalistes. — Destitution de fonctionnaires. — Modification ministérielle. — Ouverture de la session de 1844. — L'entente cordiale. — L'adresse de la Chambre des pairs. — Violente sortie de M. Laffitte. — Discussion de l'adresse à la Chambre élective. — Les excuses de M. Berryer. — La Chambre élective et l'entente cordiale. — Rentrée en scène de M. Thiers. — Orage déchaîné par le paragraphe relatif aux pèlerins de Belgrave-Square.

— M. Guizot essaye de se justifier de son voyage à Gand. — Le vote de flétrissure. — Démission et réélection des députés flétris. — L'incident de Salvandy. — Les incompatibilités parlementaires et la question Salvandy. — Intervention de M. Thiers. — Première affaire Pritchard. — Prise de possession de Taïti. — Le gouvernement désavoue l'amiral Dupetit-Thouars . — Discussion de l'affaire de Taïti à la Chambre. — Victoire du ministère. — Une épée d'honneur à l'amiral Dupetit-Thouars. — Une brochure du prince de Joinville.

— Le programme de M. de Lamartine. — La question religieuse sous le règne de Louis-Philippe. — Lutte entre l'Église et l'Université.

— L'abbé Combalot et l'évêque de Châlons. — L'Église et M. Veuillot.

— L'archevêque de Paris rappelé au respect du concordat. — Keprésailles anticléricales. — Les cours de MM. Michelet et Edgar Quinet au Collège de France. — La loi sur l'enseignement secondaire. — Le rapport de M. de Broglie à la Chambre des pairs. — Discussion de la loi. — M. de Montalembert et la liberté de l'enseignement. — Loi sur la chasse. — La réforme pénitentiaire. — La question de Montevideo. — La loi sur l'enseignement secondaire à la Chambre élective.

— Le rapport de M. Thiers. — Les conclusions de ce rapport. — Derniers jours de la session. — Le budget de 1845. — Suppression de la rétribution universitaire. — Mort de M. Laffitte. — Nouvel incident Pritchard. — Les intrigues de Pritchard. — Arrestation de Pritchard. — Déchaînement de l'Angleterre contre la France. — Embarras du roi Louis-Philippe et de ses ministres. — Attitude des

HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1843.

Chambres. — Coup d'œil sur les événements d'Afrique. — Organisation des bureaux arabes. — Dissentiments avec le Maroc.

Premières hostilités. — Explications demandées par l'Angleterre. — Bombardement de Tanger. — Bombardement de Mogador et occupation de l'île de ce nom. — Bataille d'Isly. — Honteuse faiblesse du cabinet du 29 octobre. — Dépêche étrange de M. Guizot à M. de Jarnac. — Excuses à l'Angleterre et indemnité à M. Pritchard. — Convention avec le Maroc. — La convention de Tanger et l'opinion en France. — Traité avec la Chine. — Voyage de Louis-Philippe en Angleterre. - Réception du roi à Windsor. — Louis-Philippe et les magistrats de la cité de Londres. — Retour en France. — Prédiction sinistre de Lamennais.

Septembre

Effet de la visite de la

reine

d'Angleterre

sur les cours

étrangères.

Une grande émotion s'était emparée des cours étrangères à la nouvelle de la visite faite par la jeune reine d'Angleterre au roi Louis-Philippe. Comment ! cette puissance britannique qui si longtemps avait entretenu contre nous les colères des rois, qui avait stipendié les armées européennes et qui n'avait reculé devant aucun sacrifice pour anéantir la grandeur française, conclurait, en dehors des autres nations du continent, une alliance avec la monarchie de Juillet ! On n'en revenait pas à Vienne et à Berlin.

M. de Metternich, dont l'animosité à l'égard de la France n'avait pas été moindre que celle de Pitt, et qui avait été l'un des instruments les plus actifs de la chute de Napoléon, ne pouvait s'empêcher d'exhaler sa mauvaise humeur contre ces ministres anglais assez stupides, selon lui, pour se laisser jouer par le cabinet des Tuileries. L'union de l'Angleterre et de la France lui paraissait une monstruosité. Bien vaines étaient les inquiétudes de M. de Metternich.

Durant quelque temps encore, après le retour de la reine Victoria, le ministère anglais s'efforça d'entretenir avec nous d'excellentes relations diplomatiques. Lord Aberdeen s'étant rendu, en octobre, dans ses propriétés d'Ecosse, y avait emmené notre chargé d'affaires, M. de Jarnac. Là, il l'entretint longuement de l'entente cor-

diale que son gouvernement désirait voir s'établir désor- Octobre i843. mais entre la France et l'Angleterre. Il y mettait toutefois une condition, c'était que la France n'eût pas l'idée de toucher aux traités de 1815, autrement l'Angleterre n'hésiterait pas à se liguer de nouveau contre nous avec les autres puissances européennes. Le ministre anglais se montrait tout à fait rassuré, d'ailleurs, par l'affectation qu'apportait le cabinet du 29 octobre à repousser toute velléité belliqueuse, et par l'esprit de résistance du gouvernement de Louis-Philippe à toute pensée de réforme et de progrès. Le ministère de M. Guizot ne tardera pas à montrer jusqu'où il était capable d'aller pour le maintien de la paix. Quant à combattre ce qu'on appelait les passions révolutionnaires, il ne manquait jamais l'occasion de s'y employer.

Vers cette époque, un journal légitimiste, la France, Procès et fut renvoyé devant la cour d'assises de la Seine pour acquittement

1 ' j 1 j IV ♦ ^ du jourual la

avoir parle du duc de JNemours en termes peu respec- France.

tueux. Le procès fut une imprudence. Le jury refusa de voir une insulte dans l'article où il était question du prince ; il acquitta le journal, à la grande confusion du ministère ; et la dignité royale se trouva quelque peu atteinte par un échec qu'il eût été si facile d'éviter par un peu plus de tolérance.

Une gracieuseté de la reine Victoria mit quelque baume au chagrin que la famille de Louis-Philippe ressentit de cet acquittement. On se préoccupait beaucoup alors, aux Tuileries, des menées du parti légitimiste. Après la mort de Charles X, le titre de roi de France, par suite de l'abdication du duc d'Angoulême, avait été dévolu, par les fidèles de la légitimité, au duc de Bordeaux. Le jeune prince avait près de vingt-trois ans ; il avait déjà parcouru en prétendant plusieurs capitales de l'Europe, quand on apprit, dans le courant d'octobre, qu'il se disposait à aller rendre visite à la reine d'Angleterre.

duc de

Bordeaux en

Angleterre.

410 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1843.

Octobre 1843. A cette nouvelle, lord Aberdeeii fut le premier à dé- Le voyage du clarer à notre ambassadeur que, pour peu que la cour des Tuileries vit quelque inconvénient à cette visite, il donnerait à sa souveraine le conseil de ne point recevoir le prince. Personnellement, néanmoins, il pensait qu'elle pourrait fort bien l'admettre comme simple particulier, et accorder au petit-fils de Charles X exilé une marque de simple prévenance qu'on n'avait pas refusée à un aventurier comme Espar tero. Mais tel n'était pas l'avis de Louis-Philippe. Le prince, selon lui, n'allait pas en Angleterre comme simple visiteur, mais bien comme prétendant. Il ne devait donc pas être reçu par la reine, parce que cette réception aurait toute la portée d'un acte politique.

Louis-Philippe écrivit dans ce sens à son gendre, le roi Léopold, son intermédiaire habituel auprès de la reine d'Angleterre. Le roi des Belges mit un empressement tout particulier à donner satisfaction au désir de son beau-père, et son intervention auprès de sa cousine, la reine Victoria, eut un succès complet. Il fut décidé, à Londres, que le duc de Bordeaux ne serait pas reçu, et, en effet, la reine d'Angleterre refusa de le recevoir. Ce fut pour le jeune prince, et pour tout le parti légitimiste, une profonde mortification. Louis-Philippe chargea son gendre de dire à la reine Victoria combien toute sa famille et lui avaient été touchés des sentiments qu'elle avait manifestés sur ce point, et de la ténacité qu'elle avait mise à décliner la visite du prétendant. Il fit plus, il envoya à Londres son fils le duc de Nemours, pour que la réception officielle qu'on ne manquerait pas de lui faire contrastât d'une manière frappante avec le refus opposé au duc de Bordeaux. C'était un article écrit à l'occasion de ce voyage qui avait motivé la comparution du journal la France devant la cour d'assises où, comme on l'a vu, il avait été acquitté. L'accueil empressé et

Le duc de

Nemours à

Londres.

brillant fait au fils de Louis-Philippe par la cour de Londres fut pour les Tuileries un ample dédommagement de cet acquittement.

C'était bien un triomphe pour la monarchie de Juillet, seulement ce triomphe fut mêlé de quelque amertume.

Arrivé à Londres, dans le courant du mois de novembre, le duc de Bordeaux s'y installa somptueusement dans un hôtel de Belgrave-Square, où il tint une cour imaginaire. Nombre de représentants des grandes familles françaises traversèrent la Manche pour lui présenter leurs hommages et saluer en lui leur roi légitime. Cinq membres de la Chambre des députés, MM. de Valmy, de La Rochejaquelein, de Larcy, Blin de Bourdon et Berryer, figuraient parmi les visiteurs, ainsi que plusieurs fonctionnaires publics, et M. de Chateaubriand. Celui-ci s'était empressé d'accourir pour saluer avec des larmes de joie, suivant sa propre expression, la restauration prochaine annoncée par le prince à ceux qui venaient l'assurer de leur dévouement. Le duc de Bordeaux le chargea de dire à la France tout ce qu'il y avait dans son cœur d'amour pour elle, heureux de prendre pour interprète la voix qui, dans tous les temps, avait si glorieusement défendu les principes monarchiques et les libertés nationales.

Déjà le prince se posait en prétendant libéral dans le but d'accroître l'importance de sa clientèle. Mais le libéralisme du comte de Chambord — titre dont s'était paré l'héritier de Charles X — inspirait une médiocre confiance aux partisans sérieux des libertés publiques. Une véritable scission s'était produite dans le parti légitimiste. Quelques royalistes indépendants avaient imaginé de rattacher la monarchie de droit divin à la cause populaire. Ils avaient pour organe la Gazette de France, rédigée par un homme à qui Louis XVIII avait accordé la particule, l'abbé de Genoude, que sa double qualité de

Novembre

La cour de Belgrave- Square.

Les néoroyalistes.

Novembre 18i3.

Destitution de fonctionnaires.

412 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1843.

prêtre et de journaliste avait investi d'une importance réelle dans le camp monarchique. L'abbé de Genoude ne reculait pas devant les formules révolutionnaires ; il allait volontiers jusqu'au suffrage universel. « Lex fit consensu populi et constitutione régis » : telle était l'épigraphe dont il avait orné son journal. Beaucoup de jeunes nobles, suivant l'exemple du marquis de La Rochejaquelein, s'étaient enrôlés sous la bannière de M. de Genoude, se tlattant de renouveler ainsi la face de la royauté et d'attirer à elle, des profondeurs de la population, une foule de prosélytes. C'étaient les néo-royalistes.

Mais les légitimistes orthodoxes n'admettaient pas les compromis de ces nouveaux partisans du droit national. Défenseurs des pures doctrines de la légitimité, la Quotidienne et la France jetaient l'anathème à ces royalistes qui s'inclinaient devant la souveraineté de la nation. Le comte de Ghambord prit hautement fait et cause contre ces derniers. A la cour de Belgrave-Square, on les considéra comme des révolutionnaires, et le marquis de La Rochejaquelein, qui, tout en protestant de son dévouement ardent pour son roi légitime, ne craignit pas de parler des droits populaires, se vit traiter en sujet rebelle. Ceux-là n'avaient donc pas tout à fait tort qui se méfiaient des sentiments libéraux du prince.

Ces manifestations légitimistes, sans portée aucune dans le pays, où elles n'excitaient que le rire et le dédain, n'en causaient pas moins aux hôtes des Tuileries une sorte d'épouvante. Louis-Philippe ne pouvait dissimuler son déplaisir, en voyant figurer les plus grands noms de la monarchie dans la liste des pèlerins de Belgrave- Square. La démarche des visiteurs députés lui parut particulièrement scandaleuse. Quant aux quelques fonctionnaires qui s'étaient fourvoyés dans cette aventure, le ministère prit à leur égard une mesure commandée par la situation : il les destitua. Il n'y avait là rien à dire ;

un gouvernement ne saurait admettre que ceux qui, volontairement, ont accepté de le servir, s'en aillent porter ailleurs leurs hommages et leur foi. En ce qui concernait les députés, la situation était beaucoup plus délicate, et nous verrons tout à l'heure la monarchie de Juillet se mettre bien inutilement une grosse affaire sur les bras, en réclamant de la Chambre élective un vote de flétrissure à leur égard.

Le roi trouva sans doute une consolation à cette amertume dans la bonne volonté que lui témoigna la reine d'Angleterre en repoussant dédaigneusement la visite du duc de Bordeaux. Mais cette bonne volonté, sur laquelle il se plaisait à fonder l'espoir d'une entente cordiale et durable avec la puissance britannique, il la devait faire payer cher à la France. En effet, nous verrons bientôt son gouvernement sacrifier, sans hésitation, pour satisfaire aux exigences anglaises, l'honneur et la dignité de notre pays.

On touchait aux derniers jours de l'année. La session de 1844 allait s'ouvrir, et le cabinet du 29 octobre n'était pas sans inquiétude à l'approche de cette session, où la politique du gouvernement allait donner lieu à d'orageux débats. Il y eut, vers ce temps-là, une modification ministérielle, sans grande importance, mais qu'il est bon de noter. Déjà, quelques mois auparavant, l'amiral Duperré s'était retiré, et il avait été remplacé à la marine par l'amiral Roussin. Ce changement n'avait pas été fort bien accueilli, parce que l'amiral Roussin s'était fait, à la Chambre des pairs, l'intrépide défenseur du droit de visite. Aussi son remplacement par M. de INIackau , dans le courant de décembre, parut-il une sorte de satisfaction donnée à l'opinion publique. Le 19 du môme mois, M. D union prit aux travaux publics la place de M. Teste, appelé à la Chambre des pairs, et nommé président de Chambre à la cour de cassation.

Décrmbre

Modiflcation ministérielle.

DÉCEMBKE

Ouverture

de la session

de 18i4.

L'entente cordiale.

Nous ne tarderons pas à voir la triste fin de ce magistrat, La session de 1844 s'ouvrit le 27 décembre 1843. On attendait avec impatience le discours du roi; chacun était curieux de savoir en quels termes il caractériserait le pèlerinage de Belgrave-Square. L'attente fut généralement trompée. Le roi parla des événements survenus en Espagne, en exprimant l'espérance de les voir tourner favorablement à la fois au profit mutuel des droits du trône et des libertés publiques ; mais il ne dit mot des manifestations légitimistes qui s'étaient produites à Londres, comme s'il eût voulu laisser aux représentants du pays le soin de soulever eux-mêmes la question.

En revanche, il affirma plus hautement que jamais les bonnes relations nouées par son gouvernement avec celui de la reine d'Angleterre. Sans doute l'union de ces deux grandes puissances était un fait dont chacune d'elles pouvait se réjouir. Il y avait là un sujet d'espérances communes pour la prospérité des deux peuples. Mais si la paix est un bienfait dont on doit se féliciter, elle ne saurait être érigée en nécessité systématique, et beaucoup d'esprits modérés reprochaient au roi Louis-Philippe de ne pas suffisamment sauvegarder, dans son immense désir de s'assurer l'alliance et l'appui de l'Angleterre, l'intérêt et la dignité de la France. Dans le discours même de la couronne, en faisant allusion à ses espérances de voir la paix se maintenir en Europe, il disait : « La sincère amitié qui m'unit à la reine de la Grande-Bretagne et la cordiale entente qui existe entre mon gouvernement et le sien me confirment dans cette confiance. » C'était la première fois que des rapports amicaux de l'Angleterre et de la France, basés sur des convenances de famille beaucoup plus que sur des affinités nationales, étaient proclamés avec tant de solennité. L'expression à'entenie cordiale parut quelque peu exagérée à ceux qui se rappelaient l'attitude si peu

sympathique de l'Angleterre à notre égard dans la question d'Orient et dans celle du droit de visite.

Un autre point important du discours royal fut celui où il était fait discrètement allusion, en quelques mots, aux rapports, fort tendus depuis quelques mois, entre l'Eglise et l'Université. « Un projet de loi sur 1 instruction secondaire, y était-il dit, satisfera au vœu de la Charte pour la liberté d'enseignement, en maintenant l'autorité et l'action de l'État sur l'éducation publique. » Ces paroles, où la monarchie de Juillet affirmait sa résolution de ne rien céder aux prétentions cléricales, causèrent une sensation prolongée ; l'immense majorité des deux Chambres les salua de bruyantes acclamations. Les conservateurs de l'époque eux-mêmes n'entendaient céder au clergé aucune parcelle des droits de l'Etat.

Il est une chose dont le roi se garda bien de dire un mot dans l'adresse, nous voulons parler de la question de la dotation du duc de Nemours, qu'on pouvait croire à jamais enfouie. On a vu contre quelles préventions insurmontables cette question s'était heurtée en 1837 et en 1839. Le roi cependant ne désespérait pas. Il pensa que la situation nouvelle faite au duc de Nemours par la loi sur la régence autorisait le gouvernement à tenter une nouvelle démarche auprès des Chambres. M. Guizot ne s'en souciait guère, ne tenant pas à tomber comme M. Mole sur une question semblable. Toutefois, vaincu parles obsessions de Louis-Philippe, qui ne voyait dans cette affaire que l'intérêt de ses enfants, il se décida, de concert avec ses collègues, dès le début de la session de 1844, à saisir la Chambre élective d'un nouveau projet de loi de dotation en faveur du duc de Nemours. Mais, avant même le dépôt de la proposition, il y eut un tel soulèvement d'opinion publique, que les bureaux de la Chambre, officieusement consultés, crurent devoir engager le ministère à s'abstenir. Le roi lui-même recon-

Décembre

La question de la dotation.

L'adresse

de la Chambre

des pairs.

416 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année I8ii.

Janviku I8i4. nut la nécessité de ne pas passer outre pour le moment; mais il ne fit qu'ajourner ses prétentions.

L'adresse de la Chambre des pairs, en réponse au discours de la couronne, n'en fut guère que la paraphrase. On y glissa seulement une phrase visant, à mots couverts, la manifestation de Belgrave-Square. « Le roi, en montant au trône, a promis de nous consacrer son existence tout entière ; la France lui a promis fidélité. Le roi a tenu ses serments. Quel Français pourrait oublier les siens ?» M. de Richelieu, qui était allé à Londres, attribua sa démarche à un pur sentiment de reconnaissance. Enfin M. Guizot, en répondant à M. de Vérac, qui avait parlé ofe5 droits du royal enfant^ affecta dédaigneusement de traiter les scènes de Belgrave-Square comme étant sans gravité politique. Et quand, le 10 janvier, une députation de la Chambre haute se présenta aux Tuileries pour y remettre cette adresse, le roi, dans sa réponse, déclara que les factions étaient vaincues, et que de vaines démonstrations de leur part ne feraient que constater leur impuissance.

La Chambre élective crut devoir affirmer d'une façon autrement énergique sa réprobation des menées légitimistes.

Ses séances avaient commencé au milieu d'un véritable orage. Le président d'âge, M. Laffitte, en cédant le fauteuil à M. Sauzet, réélu président, avait cru devoir résumer, dans un discours violent, tous les griefs de l'opposition contre le système gouvernemental. Il s'était répandu en prédictions sinistres, que l'avenir devait se charger de réaliser. C'était comme une malédiction suprême contre la monarchie de Juillet, ce réquisitoire amer, justifié sur tant de points. Ce ministre des premiers jours, qui avait ouvert de ses mains la voie du Irône à Louis-Philippe, et envers lequel, plus d'une fois, cB dernier s'était reconnu débiteur de la couronne, ne

Violente sortie de M. Laffitte.

Discussion de

l'adresse à la

Chambre

élective.

pouvait oublier les vaines promesses et les serments Janvier i844 trahis, et il ne cessait de gémir d'avoir contribué à l'édification de cette royauté infidèle à son origine. Mais sa plainte se perdit dans les murmures de la majorité, et ce fut à peine si cette majorité consentit à voter, selon l'usage, des remerciements au bureau provisoire.

A quelques jours de là, le 10 janvier 1844, M. Saint- Marc Girardin, au nom de la commission de l'adresse, présenta à la Chambre un projet de rédaction où il était dit : « Oui, Sire, votre famille est vraiment nationale. Entre la France et vous l'alliance est indissoluble. Vos serments et les nôtres ont cimenté cette union... La conscience publique flétrit de coupables manifestations. Notre révolution de Juillet, en punissant la violation de la foi jurée, a consacré chez nous la sainteté du serment. » Cette phrase vengeait largement le roi des barricades ; elle le vengeait trop peut-être. Cette flétrissure, si solennellement appliquée à quelques députés coupables d'être allés, en dépit de leur serment de fidélité à la monarchie de Juillet, rendre hommage au prétendant qu'ils considéraient comme leur véritable souverain, dépassait évidemment la mesure. C'était le summum jus summa injuria. Les esprits modérés virent là une faute, dont le gouvernement, malgré sa victoire, ne devait tirer aucun profit.

Quand, le 15 janvier, s'ouvrit la discussion, ce fut le Lesexcusesd grand orateur du parti légitimiste, l'illustre Berryer qui, ^*- ^^rryer. le premier, monta à la tribune. Il avait demandé la parole pour un fait personnel. C'était un des flétris. On crut qu'il allait, dans un mouvement d'indignation superbe, déchaîner immédiatement l'orage, rendre coup pour coup, écraser ses adversaires sous le poids de sa puissante éloquence. Il n'en fut rien. Loin d'accuser, il s'excusa, se retrancha derrière des subtilités, protesta de ses intentions loyales. Ses collègues légitimistes et lui

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