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II

418 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1844.

Janvieh 1844. n'avaient eu d'autre but, à l'en croire, que de substituer des moyens légaux et pacifiques d'opposition à des moyens violents. Cette attitude humble, embarrassée, surprit étrangement la Chambre, et souleva de sa part des murmures devant lesquels l'orateur se retira sans achever son discours.

M. Guizot avait beau jeu. Il fit preuve de magnanimité en engageant M. Berryer à remonter à la tribune et à poursuivre sa démonstration. Cédant à cette invitation, M. Berryer, devenu pour ainsi dire le protégé de M. Guizot, reprit la parole sans ajouter rien de saillant à ce qu'il avait dit précédemment, si ce n'est qu'il était allé à Londres pour dire au prince exilé la vérité sur l'état du pays et sur la nécessité de subordonner tout en France à la volonté nationale. Quant au serment àla monarchie de Juillet, ils ne l'avaient prêté, ses amis et lui, que sous l'empire d'un principe nouveau, c'est-à-dire en réservant leur liberté entière, et il invita le gouvernement à les placer par des lois nouvelles en dehors des garanties dont les couvrait la révolution de 1830. Tout cela manquait de netteté, d'audace et, il faut bien le dire, de franchise. M. Guizot avait donc sur lui tous les avantages, et il en profita. On lui avait rendu la tâche facile : sa réponse eut un succès éclatant.

La réponse de Mais ce succès fut dù principalement à ce que, dans M. Guizot. cette circonstance, il mit le droit populaire, la souveraineté nationale, si l'on veut, au-dessus du droit monarchique.

(( On a parlé et agi, dit-il, au nom d'un droit qui se prétend supérieur à tous les droits, au nom d'un droit qui prétend demeurer entier, imprescriptible, inviolable, quand tous les autres droits sont violés; au nom d'un pouvoir qui n'accepte aucune limite, aucun contrôle complet et définitif; au nom d'un pouvoir qui ne peut pas se perdre lui-même, quelque insensé et quelque in-

capable qu'il soit; de qui les peuples, quoi qu'il fasse, janviek i844, doivent tout supporter. C'est là ce qu'on appelle la légitimité. Voilà le principe de Belgrave-Square, voilà le drapeau qu'on a opposé à notre drapeau de 1830. »

Il était impossible de dire plus brutalement son fait à cette monarchie légitime, que l'orateur avait servie avec dévouement en des jours où elle poussait son principe jusqu'à l'exagération, et à présent il lui parlait un langage qu'un républicain n'aurait pas désavoué. M. Guizot, il est vrai, se hâtait de faire ensuite une profession de foi toute monarchique au profit de la royauté qu'il servait actuellement. Mais il était obligé de se contredire, en quelque sorte, en ajoutant : « Toutes les hérédités de races royales ont commencé un certain jour, et il y en a qui ont fini. Quant à la légitimité dont vous vous prévalez, que vous invoquez, ce droit supérieur à tous les droits, ce pouvoir qui ne peut pas se perdre lui-même, de qui les peuples doivent tout supporter... Ah ! je tiens ces maximes-là pour absurdes, honteuses, dégradantes pour l'humanité. Et quand on prétend les mettre en pratique, quand on prétend... les pousser jusqu'aux dernières extrémités, une nation fait bien de se revendiquer elle-même et de rétablir à ses risques et périls, par un acte héroïque et puissant, ses droits méconnus et son honneur offensé. » M. Guizot ne faisait que paraphraser là l'article fameux de la Déclaration des droits de l'homme : <( Quand un gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection est pour le peuple le plus sacré des devoirs. » Ce langage sévère qu'il faisait entendre à la légitimité, on sera en droit, quelques années plus tard, de le retourner contre lui-même et contre la dynastie qu'il prenait sous sa garde, car, en dépit de toutes les assertions contraires, les griefs contre la monarchie de 1830 seront presque aussi sérieux que ceux invoqués contre la monarchie de droit divin.

Janvikr 1844.

La Chambre élective et l'entente cordiale.

Rentrée

en scène de

M. Thiers.

420 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 18i4.

Quoi qu'il en soit, M. Guizot s'était complètement emparé de son auditoire ; sa harangue révolutionnaire eut, nous le répétons, un succès éclatant ; et si la Chambre avait voté sous l'impression de ce discours éloquent et passionné, le ministère aurait obtenu une majorité écrasante. Mais on n'en était encore qu'à la discussion générale; et il était réservé à M. Guizot de A^oir, lors de la discussion spéciale sur le paragraphe relatif à l'incident de Belgrave-Square, non pas sa victoire se transformer en défaite, mais s'amoindrir singulièrement ; il lui était réservé surtout d'être abreuvé de plus d'amertume qu'il n'en avait jamais éprouvé.

La commission, en rédigeant ce paragraphe, avait entendu donner satisfaction pleine et entière au roi Louis-Philippe, non à ses ministres. Elle tint certainement à le faire sentir en substituant aux mots ^entente cordiale qui, dans le discours du trône, caractérisaient nos rapports actuels avec l'Angleterre, ceux-ci, beaucoup moins affirmatifs : « la sincère amitié qui unissait les deux souverains et l'accord de sentiments établi entre leurs gouvernements. » Cette atténuation ne parut pas suffisante à l'opposition. La déclaration d'entente cordiale tombée de la bouche du roi, même réelle, était une imprudence, selon M. Billault; mais elle n'existait pas, ajoutait-il, et, à l'appui de cette assertion, il montrait, en Espagne et en Grèce, les intérêts de l'Angleterre absolument contraires à ceux de la France. M. Guizot s'étant efforcé de justifier les mots d'entente cordiale, ce fut M. Thiers qui crut devoir répondre au ministre. Déjà, l'avant- veille, dans la discussion générale, l'ancien ministre du 1" mars était monté à la tribune, où il n'avait pas paru depuis longtemps. Mais il était sorti de son silence par devoir, avait-il dit, par le devoir d'un homme qui n'avait renoncé ni à représenter ses concitoyens ni à défendre ses opinions. Le vrai système du

gouvernement consistait, selon lui, dans l'art de conces- Janviek i844. sions faites à propos sur les choses et sur les hommes. Mais ce système, aurait-on pu lui objecter, il ne l'avait guère appliqué lorsqu'il était au pouvoir. On ne l'en avait pas moins entendu censurer amèrement, non sans quelque raison d'ailleurs, la plupart des actes du cabinet du 29 octobre.

Relativement à l'entente cordiale, M. Thiers la critiqua principalement au point de vue de l'opportunité. Il ne pouvait oublier qu'il avait été, lui aussi, grand partisan de l'alliance anglaisa. Mais les circonstances qui l'avaient rendue nécessaire, quelques années auparavant, n'existaient plus, à l'en croire, parce qu'elle n'était plus la garantie indispensable de la paix européenne. La guerre n'était plus à craindre à cause des embarras de l'Europe continentale, et ce qui jadis pouvait aider à établir un concert entre les deux pays lui paraissait de nature à les diviser aujourd'hui, le droit de visite, par exemple, et les afl'aires d'Espagne. Et puis, il fallait compter avec les sentiments nationaux, peu favorables à cette alliance si chère au cabinet du 29 octobre. Cette passe d'armes de M. Thiers, un peu insignifiante, n'amena aucun résultat. Après une réponse ironique de M. Guizot, visant les velléités belliqueuses de son prédécesseur, la Chambre vota le paragraphe de la commission qui donnait au gouvernement une demi-satisfaction.

La question du droit de visite, remise encore sur le tapis, fut également l'objet de très vifs débats ; mais la véritable bataille s'engagea sur le paragraphe qui flétrissait cinq membres du parlement, paragraphe que la commission avait relégué tout à la fin de l'adresse, comme pour en être la sanction et le couronnement.

Dans l'intervalle de la discussion générale à la discussion des articles, diverses tentatives avaient été faites auprès de la commission pour qu'elle adoucît le para-

Orage

déchaîné par

le paragraphe

relatif aux

pèlerins

de Belgrave

Square.

422 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1844.

Janvier i84i. graphe qui flétrissait les pèlerins de Belgrave-Square. La gauche elle-même, influencée par M. Thiers, inclinait h prêter son concours aux légitimistes. Il y avait là un danger dont les ministres se rendaient parfaitement compte. Aussi n'hésitèrent-ils pas à accepter l'atténuation à laquelle la commission semblait disposée. Mais le roi, paraît-il, se montra inexorable; il lui fallait la flétrissure. Il insista donc auprès de ses ministres pour que ceux-ci usassent de toute leur influence sur la commission, et la flétrissure fut maintenue.

M. Berryer avait une revanche à prendre. L'opposition de droite et celle de gauche comptaient sur lui pour porter un coup mortel au ministère. On s'attendait donc à un éclat sanglant et à une lutte implacable quand, le 26 janvier, le débat s'ouvrit sur le paragraphe. Cependant le début de la séance fut assez terne. Tout d'abord, M. Béchard revendiqua pour les visiteurs de Belgrave- Square le droit de déposer aux pieds du descendant de soixante rois l'hommage de leur respectueuse et inaltérable fidélité. Puis Berryer, d'une voix encore hésitante, vint répéter ses explications embarrassées du premier jour. Il s'efforça seulement, sans grand succès, de mettre d'accord l'hommage qu'il était allé rendre au duc de Bordeaux avec le serment de fidélité qu'il avait prêté au roi Louis-Philippe. Avec beaucoup de vivacité M. Duchâtel essaya de faire justice de ces doctrines judaïques. Ensuite parut M. de La Rochejaquelein, qui apporta beaucoup moins de ménagements que Berryer dans l'exposition de ses doctrines. Tout était calme encore quand M. Guizot parut à la tribune.

Le ministre des affaires étrangères le prit de très haut.

! La moralité politique avait été, selon lui, profondément

blessée. Le devoir de tout citoyen, dit-il, était d'obéir à

la loi et de respecter le gouvernement de son pays. On

s'était rendu à Londres dans un intérêt de parti, en

oubliant celui de la France. Voilà pourquoi, dit-il en Janvier i844. terminant, il importait qu'une manifestation publique rétablît les droits de la moralité offensée.

M. Guizot avait à peine quitté la tribune, que Berryer s'y élançait à son tour, l'œil en feu, frémissant, les traits crispés. Le drame commençait, on sentait que le lion allait rugir.

« Je ne veux pas, s'écria-t-il, évoquer le souvenir d'un autre temps ; je neveux pas me demander ce qu'ont fait à une autre époque les hommes qui nous accusent aujourd'hui. » Et après s'être défendu du reproche d'avoir violé la moralité politique : « Ah! si nous avions été aux portes de la France, devant l'Europe en armes!... »

Atteint en pleine poitrine, M. Guizot demande vivement la parole, au milieu des acclamations qui ont accueilli les derniers mots de Berryer.

« Le parallèle est en notre faveur, reprend celui-ci. Nous n'avons pas été aux portes de la France en armes pour donner, au sein d'une armée ennemie, des conseils politiques à un roi. Vous vous en êtes glorifié. Quant à nous, nous avons été saluer le malheur... »

Et d'une voix tonnante M. de La Rochejaquelein ajoute : « Nous ne pouvons pas être flétris par le ministre qui a pris une si grande part à la sanglante réaction de 1815 et encouragé les atrocités du Midi. » Accusation d'ailleurs nullement justifiée.

Cependant M. Guizot se dirige vers la tribune, dont il monte lentement les degrés, contemplant d'un œil sec cette Chambre où, même dans les rangs de la majorité, de son voyage il ne trouvera pas un député pour le défendre ouverte- ^ Gand. ment. Après avoir expliqué que ce n'était ni le gouvernement du roi ni le ministre des affaires étrangères, mais bien M. Guizot qui se présentait devant la Chambre pour vider un incident personnel, il ajoute : «. Vous savez quels motifs m'ont fait aller à Gand... » Ces simples

M. Guizot

essaye de se

justifier

424 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1844.

Janvier 1844. mots soulèvent uiie tempête effroyable. Alors commence une scène indescriptible : la lutte d'un homme seul contre une assemblée furieuse.

« Vous êtes allé servir l'étranger ! lui crie M. Ernest de Girardin, et ce n'est pas là de la moralité politique. »

« Vous le savez, j'ai été à Gand... » essaye de reprendre l'orateur. Mais un nouveau toile s'élève. « Nous le savons! » répond la gauche tout d'une voix. Et chaque fois que M. Guizot recommence à lancer, avec une sorte de défi, ces mots sinistres : « Je suis allé à Gand... » de nouvelles rumeurs grondent et les interpellations se croisent dans tous les sens. — « C'est un fait de haute immoralité politique ! » criait l'un. — (( De trahison! » ajoutait un autre. — « Assez ! » s'écriait M. Dubois (de la Loire-Inférieure) « c'est honteux ! » Et toute la gauche avec indignation : « A l'ordre! à l'ordre ! » Le président agitait vainement sa sonnette pour obtenir un peu de silence.

Toujours maître de lui-même, M. Guizot tenait tête à l'orage avec un merveilleux sang-froid. Il parvient enfin à dire qu'il était allé à Gand porter à Louis XVIII les conseils des royalistes constitutionnels, c Je prévoyais alors sa rentrée probable en France. » Une nouvelle explosion de murmures indignés accueille ces mots malheureux. — « La défaite! la trahison! Waterloo! » ripostent MM. Ernest de Girardin et de Corcelles. Le tumulte est au comble. Le président Sauzet, assez mollement d'ailleurs, s'efforça de maintenir la parole à l'orateur, et invite les interrupteurs à attendre que le ministre soit descendu de la tribune pour donner cours à leurs réclamations.

Et comme M. Guizot, rappelant qu'il avait déjà fourni à la Chambre des explications sur son voyage à Gand, s'étonnait ironiquement des progrès que, depuis, on avait fait faire à la liberté. « Il n'y a pas la liberté de

AMNÉE 18i4. CHAPITRE QUINZIÈME. 425

trahir! » lui dit M. Ledru-Rollin. Ce qu'on reprochait Janvier i34i. surtout, et avec raison, à M. Guizot, c'était d'avoir l'air de se vanter, comme d'un acte patriotique, de ce voyage fatal, crime irrémissible contre la patrie.

Épuisé, mais non vaincu, le ministre riposte à toutes les interruptions. « Soyez persuadés que vous n'épuiserez pas mon courage... Oui, je viendrai à bout dédire toute ma pensée, ou il sera bien constaté que la violence d'une partie de cette Assemblée...

— « Eh bien! s'écria alors M. Odilon Barrot, laissonsle donc étaler sa honte, et ayons le courage de l'entendre jusqu'au bout. »

Docile à la voix de son chef, la gauche dynastique laissa un peu de répit au ministre, qui put enfin reproduire, au milieu d'un calme relatif, les explications qu'il avait fournies en 1841 sur sa fameuse démarche de 1815 auprès de Louis XYIII. Nous nous sommes déjà suffisamment expliqué sur ce voyage de Gand, nous n'y reviendrons pas. Disons seulement que tous les sophismes du monde ne sauraient l'excuser.

M. Guizot était allé ofTrir ses conseils à un souverain chassé par le sentiment national, et qui ne pouvait rentrer en France que derrière les baïonnettes étrangères, à l'heure où, d'un sublime élan, cette France se disposait à défendre, contre l'Europe entière, sa liberté, son honneur et son indépendance. C'était là une désertion devant l'ennemi, et, nous le répétons, il n'y aura pas de sophismes assez puissants pour excuser ce crime, tant que le mot de patrie ne sera pas un vain mot.

Non content d'expliquer son voyage à Gand, M. Guizot profita de la liberté de parole qui lui était rendue pour l'aire une charge à fond de train contre l'opposition, l'accusant de n'avoir jamais su rien fonder et d'avoir toujours perdu les pouvoirs et les libertés. Dans la bouche de l'homme qui menait la monarchie de Juillet aux

426 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1844.

Janvier 1844. abîmes, l'accusation avait quelque chose de grotesque, et il n'y a pas à s'étonner si elle souleva dans la gauche les plus vives réclamations. Le ministre toutefois put terminer son discours au milieu du silence, et, après avoir fièrement déclaré qu'il continuerait à servir les intérêts et les principes de la monarchie constitutionnelle, il finit sur cette apostrophe célèbre : « Quant aux injures, aux colères extérieures, aux calomnies, on peut les multiplier, on peut les entasser tant qu'on voudra, on ne les élèvera jamais au-dessus de mon dédain. »

C'était là un très beau mouvement oratoire, mais ce n'était pas un argument, et il ne trouva rien à répondre à ces paroles sévères de M. Odilon Barrot, qui ne voulut pas laisser la Chambre sous l'impression du dédain ministériel :

« Quand vous aurez, Monsieur, à servir la liberté constitutionnelle de votre pays, croyez-moi, ne prenez pas le chemin que vous avez pris, n'allez pas la servir sous le drapeau de l'étranger, ne vous exposez pas à revenir à travers un champ de bataille... Vous traitez du haut de votre dédain les sentiments qui ont fait mourir ces hommes pour leur pays... Quoi! lorsque les armées sont en présence, mais il n'y a qu'un camp, il n'y a qu'un parti, et c'est alors qu'on pourrait déserter le drapeau de son pays pour le drapeau de l'étranger! » M. Odilon Barrot se faisait certainement ici l'écho de la grande voix nationale.

Si le prestige de M. Guizot gagna à la cour et parmi les conservateurs endurcis, il diminua singulièrement encore dans les masses profondes du pays. Le roi, de plus en plus aveugle, eut beau lui témoigner toute son admiration et lui dire que son attitude, dans cette mémorable séance, ne faisait qu'ajouter au prix qu'il attachait à la conservation de son ministère, le parti conservateur eut beau frapper en son honneur une médaille où

Le vote de flétrissure.

se trouvaient gravées en exergue ses paroles de dédain, Janvier i8i4 il n'en demeura pas moins tout meurtri de la réprobation de la Chambre, et la flétrissure dont il s'efforça de couvrir quelques hommes de la droite rejaillit tout entière sur lui.

Le vote remis au lendemain, 27 janvier, fut favorable au ministère. Mais quelle victoire! Il ne se trouva que trente voix de majorité, pour flétrir les pèlerins de Belgrave-Square. Trente voix ! et durant deux heures, le principal ministre de Louis-Philippe avait été littéralement traîné sur la claie. Encore eut-on une peine infinie à réunir cette majorité, car, au fond, tous ces con servateurs de l'époque étaient des bleus. Cette histoire de Gand leur répugnait aff'reusement, et cela explique pourquoi, dans cette longue séance, qui fut pour M. Guizot un véritable martyre, personne ne se leva pour le défendre. La plupart des votants votèrent, à contre-cœur, pour être agréables au roi, mais avec la conviction que la Chambre et le gouvernement faisaient une faute.

Quel fut, en effet, pour le roi Louis-Philippe, le résultat de cette victoire? Sa monarchie en fut-elle consolidée? Loin de là; elle en reçut une atteinte profonde. Les députés flétris, MM. de LaRochejaquelein, Berryer, de Yalmy, de Larcy et Blin de Bourdon, donnèrent leur démission le lendemain même de la séance, pour prendre le pays comme juge entre eux et le gouvernement. Ils se représentèrent donc devant leurs électeurs, et ils furent réélus tous les cinq, malgré tous les moyens employés contre eux par le ministère. Ils rentrèrent en triomphateurs dans cette Chambre qui les avait flétris. Il n'y avait pas à le dissimuler, c'était pour la monarchie de Juillet un échec sanglant.

Le roi avait couru, de gaieté de cœur, au-devant de cet échec, car c'était lui, on l'a vu, qui, personnellement, avait tenu à la flétrissure. En recevant l'adresse des mains

Démission

et réélection

des députés

flétris.

HISTOIRE DU REGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 184i.

L'iucident de Salvandy.

Les

incompatibilités parlementaires et la question Salvandy.

du bureau de la Chambre, il se félicita du concours que lui avait prêté le pouvoir législatif. « C'est la continuation de cet accord de tous les pouvoirs de l'État, dit-il, qui rend chimériques les coupables espérances que les ennemis de nos institutions s'efforceraient en vain de ranimer. » Mais l'accord de tous les pouvoirs constitués ne suffit pas quand on a contre soi le sentiment général du pays ; et, de plus en plus, la popularité faisait défaut au gouvernement de Louis-Philippe.

Telle était la passion apportée par le roi dans cette affaire, qu'il ne put s'empêcher, aux Tuileries même, de faire une scène à l'un de ses plus dévoués partisans, M. de Salvandy, qui s'était prononcé ostensiblement contre la flétrissure. Après avoir résigné l'ambassade d'Espagne, M. de Salvandy avait été appelé à celle de Sardaigne. Il était vice-président de la Chambre, et figurait comme tel parmi les délégués chargés de remettre l'adresse au roi. En l'apercevant, Louis-Philippe ne sut pas maîtriser son mécontentement; il le lui témoigna tout d'abord en affectant de ne pas répondre à son salut; puis, l'entraînant dans un salon voisin, il le prit si vivement à partie que les éclats de sa voix furent entendus de tous les députés présents aux Tuileries. Il venait de commettre là une nouvelle faute, dont les suites devaient également lui être fort désagréables.

L'affaire fit grand bruit. Justement irrité, M. de Salvandy donna sa démission d'ambassadeur, et les principaux membres de l'opposition , trouvant là une merveilleuse occasion de mettre le roi directement en cause, résolurent de porter l'incident devant la Chambre.

On avait eu d'abord l'idée d'adresser, à ce sujet, une interpellation au ministère ; mais l'un des plus dévoués amis de M. Thiers, M. de Rémusat, ayant renouvelé une proposition, souvent discutée déjà, relative aux incompatibilités parlementaires, on se ravisa, et il fut convenu

que la question Salvandy serait soulevée lors de la dis- févrikb (844. cussion de cette proposition.

Lue à la tribune le 13 février 1844, la proposition de M. de Rémusat n'était autre qu'une édition nouvelle, quelque peu mitigée, despropositionsdeMM.de Rémilly, Gaug-uier, Pages, Mauguin et Ganneron, que l'on a vues successivement repoussées par la Chambre. Elle empruntait de l'incident Salvandy un certain caractère d'actualité. Si M. de Salvandy n'avait pas été fonctionnaire public, pensait-on, le roi ne se serait pas permis de le prendre à partie.

M. de Rémusat développa sa proposition, le 21 février, intervention

. . (le M. Thiers.

avec beaucoup de modération, et sans faire la moindre

allusion à l'affaire. C'était M. Thiers qui était chargé de l'attaque. M. Liadières, selon sa coutume, défendit avec vivacité la cause des fonctionnaires publics. Ce ne fut que le lendemain que M. Thiers prit la parole. Ce fondateur de la monarchie de Juillet parla sans nul ménagement, et poussa droit à la personne du roi. Le blâme infligé à M. de Salvandy, et qui avait motivé sa démission, ne venait pas d'un ministre ; il y avait donc eu là, selon lui, une ingérence illicite de la part du souverain, un manquement regrettable aux règles constitutionnelles. M. Thiers se défendit, d'ailleurs, de toute pensée d'attaque contre le gouvernement ; seulement il voulait le contenir dans les strictes limites de la Charte. Et, dans une comparaison entre l'Empire, « ce gouvernement du génie », la Restauration, (( ce gouvernement des traditions, » et le gouvernement qn'il avait contribué à créer, comparaison qui n'était pas à l'avantage de ce dernier, il ne voyait à la monarchie de Juillet d'autre prestige que celui de réaliser le véritable gouvernement représentatif. La conclusion naturelle de ses paroles était qu'il ne lui restait rien, si ce prestige disparaissait. La situation de M. Guizot, qui, jouant toujours le rôle

Première

affaire Pritchard.

430 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1844.

Février 1844. tle premier ministre, dut monter à la tribune pour répondre à M. Thiers, était assez embarrassante. Il était difficile de nier que les paroles auxquelles il avait été fait allusion émanassent du roi. Le ministre se contenta de revendiquer l'entière responsabilité de ce qui avait été fait. Il n'était pas permis, à l'entendre, de porter les attaques au-dessus du ministère. Les moyens ne manquaient pas à la Chambre, ajouta-t-il, pour mettre en action cette responsabilité, et il lui mit fièrement le marché à la main. M. Thiers ne releva pas le défi; il avait dit, avec acrimonie, ce qu'il voulait dire, cela lui suffisait. La majorité, fidèle à ses précédents, repoussa de nouveau la proposition relative aux incompatibilités parlementaires.

Cette affaire était à peine vidée qu'un autre incident surgissait, d'une nature plus grave et plus délicate. La monarchie de Juillet rentrait dans l'ère des difficultés. Cette fois, il s'agissait d'une question de politique extérieure.

On a vu comment, aux termes d'un traité conclu, au mois de septembre 1841, avec la reine Pomaré et les chefs nationaux du pays, l'amiral Dupetit-Tlionars avait établi le protectorat de la France sur les îles de la Société, et notamment sur la principale d'entre elles, Taïti, où résidait la reine. Ce traité avait été ratifié par le gouvernement français au mois d'avril 1843. Jusqu'alors la reine Pomaré avait été complètement livrée à l'influence des missionnaires anglais, et particulièrement à celle de M. Pritchard, qui, durant quinze ans, avait exercé sur ces îles une autorité supérieure , pour ainsi dire, à l'autorité de la reine, et qui se trouvait absent au moment où celle-ci acceptait le protectorat de la France.

Ce protectorat, c'était l'annihilation de l'influence britannique dans l'île. Aussi la nouvelle de son établisse-

ment avait-elle été accueillie avec un extrême déplaisir kévrieh 1844. par le ministère anglais, qui ne l'avait reconnu que sous certaines réserves. Au mois de mars 1843, un navire anglais ramena le missionnaire Pritchard à Taïti, en qualité de consul de Sa Majesté britannique. A peine arrivé, Pritchard n'eut rien de plus pressé que de rétablir son ancienne domination sur l'esprit de la reine, et il y parvint aisément, grâce surtout à l'absence de l'amiral Dupetit-Thouars. Pritchard était tout pour elle; il devint même son accoucheur, et, par ses conseils, elle substitua, sur sa demeure même, au pavillon du protectorat français celui de l'indépendance nationale. En même temps, le commodore Toup Nicholas, commandant de la Viîidictive, qui avait ramené M. Pritchard à Taïti, adressait aux résidents anglais des îles de la Société une sorte de manifeste où il était dit qu'aucune nation n'aurait sur ces Etats une influence et une autorité plus grandes que celles que l'Angleterre réclamait elle-même en raison de ses longs et intimes rapports avec eux, et que sa détermination était de maintenir l'indépendance entière de la souveraineté de Taïti. Les autorités françaises protestèrent énergiquement contre ce manifeste insolent, sans obtenir que le commodore Nicholas se départît de son attitude blessante à leur égard.

Revenu dans les eaux de Taïti après une absence de quatorze mois, l'amiral Dupetit-Thouars vit dans ces faits une injure grave à la France. Le commodore Nicholas avait bien été rappelé pour excès de zèle, et remplacé par le capitaine Tucker, commandant de la frégate le Dublin; mais les intrigues antifrançaises n'en avaient pas moins continué. En conséquence, l'amiral Dupetit- Thouars crut devoir faire hisser partout le pavillon tricolore à la place de celui du protectorat. C'était au commencement de novembre 1843. Pritchard ayant

Prise de

possession

de Taïti.

432 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1844.

Février 1844. persévéré dans ses manœuvres, et la reine Pomaré, tenue, pour ainsi dire, en charte privée par le consul anglais, n'ayant voulu accorder aucune satisfaction, l'amiral Dupetit-Thouars se décida à prendre possession des îles de la Société au nom de la France. A cet acte de vigueur, le commandant du Dublin répondit en protestant contre l'occupation de ces îles par la France, mais sans oser pousser plus loin, malgré les excitations belliqueuses de Pritchard, son intervention en faveur de la reine Pomaré. M. Pritchard, l'auteur de tous ces démêlés, protesta à sa manière en écrivant à l'amiral Dupetit-Thouars qu'il cessait ses fonctions de consul. Quant à la reine Pomaré, dont le grand tort était d'avoir trop cédé à la pernicieuse influence de Pritchard, elle adressa au roi Louis-Philippe une lettre fort humble, pour lui demander justice de la façon sommaire dont on avait usé pour s'emparer de ses P]tats.

La nouvelle de cette prise de possession arriva en France le 17 février 1844. Elle causa à Paris et à Londres une émotion extraordinaire. Emporté par son ardeur patriotique, l'amiral Dupetit-Thouars, agissant sans instructions de son gouvernement, était allé peutêtre un peu trop vite en besogne. Son but avait été de maintenir le prestige de la France et de rabattre l'orgueil britannique, certain d'être d'accord avec le sentiment national. En cela il ne se trompait point.

Mais le roi, effrayé des conséquences que pouvait avoir un tel acte, redoutant une affaire de plus avec l'Angleterre, et jugeant inutile de troubler la paix du monde pour quelques îles de l'Océanie, aurait désiré que l'amiral fût immédiatement désavoué en termes formels. Les ministres voulurent savoir auparavant comment notre prise de possession des îles de la Société serait accueillie par le peuple anglais. Comme on devait s'y attendre, elle souleva, de sa part, les plus violentes

Le

gouvernemeut désavoue l'amiral Dupetit- Thouars.

lécrimiiiations. Le gouvernement était placé entre deux février 1844 écueils : s'il ratifiait la prise de possession, il s'exposait à voir se rompre cette entente cordiale si récente encore, et pour laquelle il avait fait déjà de si gros sacrifices; sil la désavouait, il pouvait s'attendre aux clameurs furieuses de l'opposition, qui ne manquerait pas de lui reprocher de reculer devant l'Angleterre. Les feuilles libérales, bien que peu portées vers une politique coloniale belliqueuse, prenaient hautement fait et cause pour l'amiral Dupetit-Thouars.

Le gouvernement de Louis-Philippe, au risque de froisser le sentiment national, aima mieux donner satisfaction à l'Angleterre qu'à l'opposition. Déjà lord Aberdeen avait adressé des remontrances au cabinet des Tuileries sur notre occupation de Taïti. « J'espère qu'elle sera désavouée, » s'écriait, le 22 février, lord Brougham à la Chambre des lords. Quatre jours après cette exclamation comminatoire, le cabinet du 29 octobre faisait insérer au Moniteur une note où il était dit que l'amiral Dupetit-Thouars, arrivé le 1" novembre 1842 dans la baie de Papeete pour faire exécuter le traité du 9 septembre, avait cru devoir prendre possession de la souveraineté entière de l'île au lieu de s'en tenir aux stipulations de ce traité ; mais que le roi, de l'avis de son conseil, ne trouvant pas dans les faits rapportés de motifs suffisants pour y déroger, avait ordonné l'exécution pure et simple de ce traité et l'établissement du protectorat français dans l'île de Taïti. Pas un mot des intrigues et des menées du consul Pritchard, ni de l'attitude provoquante du commodore Nicholas. C'était un désaveu complet, pur et simple.

Les journaux de l'opposition jetèrent feu et flamme. Une feuille radicale trouva ce désaveu pire que les ordonnances de Juillet. M. de Polignac, disait-elle, violait nos libertés; mais M. Guizot foule aux pieds notre II. 28

Discussion de l'affaire de Taïti à la Chambre.

434 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PEIILIPPE. année 184i.

Février 1844. honneur! C'était, suivant elle, un scandale que la Chambre ne pouvait absoudre sans pousser à bout la patience du pays, qui, d'un bout à l'autre, frémissait d'indignation. Elle était réelle en effet, cette indignation, non pas seulement du côté des radicaux, mais chez les opposants les plus modérés. Beaucoup de conservateurs même laissèrent percer leur mécontentement.

La question fut soulevée, le 29 février, à la tribune de la Chambre élective, par une interpellation de M. de Carné, pour qui M. Mole avait réclamé l'honneur de porter les premiers coups au ministère. Ce que l'opposition reprochait surtout au cabinet, c'était d'avoir attendu, pour se décider à frapper un officier, coupable peut-être d'une trop grande susceptibilité patriotique, une sorte de mise en demeure de la part de l'Angleterre. M. Guizot s'attacha principalement à laver le ministère du reproche de pusillanimité. Il invoqua le respect des traités et de la justice, le maintien des instructions et de la discipline au sein du gouvernement, le soin prévoyant des intérêts français, particuliers et généraux, en Orient et en Europe. Mais il ne fit pas assez la part des susceptibilités nationales. L'amiral Dupetit-Thouars avait certainement agi sans instructions ; seulement, comme le fit très bien observer M. Billault, dans sa réponse au ministre, la reine Pomaré, en abattant, sur sa maison, de connivence avec le commodore anglais, le drapeau du protectorat pour arborer un autre pavillon, n'avaitelle pas elle-même manqué à la foi des traités? Il y avait là un outrage pour la France, un outrage que n'avait pu tolérer un officier français soucieux de l'honneur national, et cependant on l'avait désavoué et destitué. Alors, dans un parallèle écrasant, M. Billault montrait le ministre des affaires étrangères conseillant et faisant signer, au mépris de la dignité du pavillon de la France, un traité dont le pays avait rougi, celui du

droit de visite, que la Chambre tout entière lui avait février 1844

ordonné de déchirer, et restant néanmoins aux affaires,

tandis que l'amiral Dupetit-Thouars était destitué. ,

A ces paroles, dont l'impression avait été grande, s'ajouta un énergique discours de M. Dufaure, qui, regret- '< tant le peu de liberté d'action laissé à nos agents à l'ex- • térieur, défendit chaleureusement la cause du pavillon 1 français. Battu en brèche par l'opposition modérée, le j ministère eût été probablement mis en minorité si l'on | avait voté le jour même; mais M. Guizot obtint la remise de la discussion au lendemain; ce fut son salut, jyj^^g jg/,4 .

Dans l'intervalle d'une séance à l'autre, des efforts ,,. , .

Victoire considérables furent faits pour influencer les députés du ministère.

indécis. On les prit par la peur. De leur vote, leur diton, dépendait ou la paix ou la guerre. Le renversement

du cabinet serait le signal des premiers coups de canon. i

Quand la discussion se rouvrit, le l*"" mars, le ministère ■

se sentait tout à fait raffermi. Il le prit même de très |

haut avec l'opposition. M. Ducos avait proposé l'ordre 1

du jour suivant : « La Chambre, sans approuver la con- :

duite du cabinet, passe à l'ordre du jour. » M. Guizot j le repoussa dédaigneusement comme impliquant une censure indirecte et un blâme hypocrite.

Toutefois, ce ne fut pas la faute de M. Thiers si le

ministère sortit vainqueur de cette lutte. Infatigable I

adversaire de M. Guizot, il s'éleva énergiquement contre .1

la précipitation que l'on avait mise à désavouer l'acte de i

vigueur de l'amiral Dupetit-Thouars. Sans doute c'était 1

une chose grave, à ses yeux, que de méconnaître les |

ordres de son gouvernement ; mais l'amiral n'avait pas \

eu d'ordres à violer, n'ayant reçu que des instructions 1 très générales. M. Thiers trouvait tout aussi grave

pour un gouvernement de désavouer ses agents à la 1

légère, et de ne pas les soutenir avec une suprême :

énergie. Il rappela, à l'appui de son opinion, deux i

HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1S44.

Uuc épée «rhonncur l'amiral Dupetil- Thouaiv.

Lue Lrochur*

ilu piince de

Joinville.

exemples fameux dans notre histoire, ceux de la bataille de Navarin et de l'occupation d'Ancône. Ces deux faits glorieux s'étaient accomplis, l'un sous la Restauration, l'autre au commencement du règne, sans les ordres du gouvernement, et cependant on s'était bien gardé de désavouer leurs auteurs. Il parla en vain : l'opinion de la Chambre était faite; la proposition de M. Ducos fut repoussée par 233 voix contre 187. Le ministère triomphait; mais le prestige de la France ne laissait pas que d'être quelque peu atteint par ce triomphe.

Si le cabinet du 29 octobre gagna la partie devant le parlement, il la perdit devant le pays. Chacun se sentait comme humilié du vote de la Chambre. Cette victoire de M. Guizot fut considérée comme une victoire de l'Angleterre. La France voulut prendre sa revanche en offrant une épée d'honneur à l'amiral Dupetit-Thouars. Le National ouvrit ses colonnes aux souscriptions, qui aftluèrenl de toutes parts. Deux cents élèves de l'École polytechnique y vinrent apporter leur offrande. Cette démonstration patriotique valut à l'Ecole d'être consignée pendant quinze jours. Presque toute la jeunesse française prit parti pour le vaillant soldat qui avait tenu d'une main si haute et si ferme le drapeau de la France.

Il n'était pas jusqu'à l'un des fils du roi qui ne fit acte d'opposition à la politique du gouvernement. Marin comme Dupetit-Thouars, le prince de Joinville avait, comme lui, très développé le sentiment de l'honneur national. Justement ému des conséquences que pouvait avoir l'affaire de Taïti, il publia, vers cette époque, sur l'état des forces navales de la France une brochure qui causa quelque sensation. Le voile de l'anonyme dont il s'était couvert ne tarda pas à être déchiré ; les critiques débordaient de cette brochure, et elles empruntaient des circonstances présentes et du nom de l'auteur une im-

portance toute particulière. Le prince, envisageant le cas Mars 1844. possible, sinon probable, d'une guerre avec l'Angleterre, déplorait l'insuffisance de notre flotte, et il dénonçait, sans ménagement, la négligence du ministère de la marine. C'était un avertissement au pouvoir. La brochure du prince de Joinville causa à la cour un mécontentement dont le Journal des Débats fut l'interprète officieux. Les feuilles d'opposition s'en firent, de leur côté, une arme de plus contre le cabinet. Ce n'est pas la dernière fois que le roi Louis-Philippe trouvera dans ses propres enfants des censeurs de son gouvernement. Cette affaire de Taïti devait peser comme un cauchemar sur le ministère. M. de Lamartine y revint avec insis- Le

tance dans la discussion des fonds secrets, qui s'ouvrit le '^'^e^^f.^ de 14 mars. Jamais, depuis 1830, au dire de l'illustre poète, Lamartine. la situation ne s'était présentée avec des symptômes plus alarmants. Et cela tenait, suivant lui, au sentiment de la subalternité de la France. Le gouvernement voulait la paix, la paix toujours. « Eh oui ! sans doute, s'écriait-il, la paix ! mais quand on la veut digne et solide, on la prépare ; on ne la demande pas! » De cet état de choses était née une susceptibilité ombrageuse, inévitable dans un pays où l'honneur national était la seconde âme du peuple. « Il en résulte, poursuivait l'orateur, en s'adressant aux ministres, que vous ne pouvez plus accomplir les actes les plus élémentaires du gouvernement représentatif; que si, dans vos prévisions, si, dans les documents dont vous seuls avez connaissance, il arrive qu'un de vos officiers, à quatre mille lieues de vous, dans son droit, dans son devoir, dans le sentiment de sa dignité, dans le sentiment plus grand pour lui de la dignité de son pays, de son pavillon, a eu à tirer un coup de canon populaire, à quatre mille lieues de nous, la France, avant que l'affaire soit instruite, avant l'arrivée des documents qui doivent le juger, lui vote son enthousiasme, et à

438 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 184'i.

Mars 1844.' VOUS son blâme et son indignation, avant de savoir si vous les méritez... »

Cette mercuriale était suivie d'une sorte de programme qui était le résumé des idées développées devant la Chambre par M. de Lamartine depuis quil était entré dans le camp de l'opposition. Il réclama, notamment, la révision des lois de septembre ; celle de la loi des fortifications pour prémunir le pays, les institutions, la représentation nationale, contre les périls que les fortifications pouvaient faire courir à la liberté ; l'introduction, dans les conditions de l'électorat, de toutes les capacités morales et intellectuelles constatées; la représentation des intérêts des masses; l'élection au chef-lieu; l'indemnité aux députés, « cette liste civile de la nation, » qu'il croyait devoir être un préservatif de la corruption, et enfin un changement complet dans notre faux système d'afi'aires étrangères. Il voulait la paix, mais une paix honorable, une paix française et non pas une paix anglaise.

C'était là le programme de l'opposition, et la monarchie de Juillet se fût certainement rallié bien des sympathies si elle ne l'avait pas repoussé dédaigneusement. Une évolution de ce côté eût peut-être évité une révolution. Mais M. Guizol considérait toutes ces questions comme vidées. Il se borna à répondre, de sa place, qu'il n'avait nullement l'intention de discuter les projets de réforme soulevés par le précédent orateur, que l'agitation des esprits, dont on s'était plaint, n'était que le jeu habituel des gouvernements libres. Il n'y voyait que des passions qu'il fallait se résigner à ressentir et à combattre, un spectacle au milieu duquel on devait s'accoutumer à vivre. Il n'étaitpas possible de pousser plus loin l'imprévoyance et l'aveuglement. On vota le chiffre des fonds secrets réclamé par le gouvernement, et la discussion pacifique des réformes se trouva encore une fois indéfiniment ajournée.

Ce n'était pas seulement des rangs de l'opposition libérale que surgissaient les difficultés avec lesquelles la monarchie de Juillet se trouvait journellement aux prises; il lui en venait aussi, et de non moins dangereuses, des profondeurs du parti clérical. Les premières avaient leur source dans de nobles et légitimes aspirations vers le progrès et la lumière ; les secondes, engendrées par l'esprit du passé, étaient une entrave de plus au développement des institutions sorties des entrailles de la Révolution. Aux armes de la raison, qu'employait le parti de la liberté pour le triomphe de ses idées, le parti clérical opposait celles du mysticisme et de la foi, si puissantes sur les âmes faibles. Le premier agissait ouvertement sur les intelligences; le second, par des voies souvent obliques, avait action sur les femmes par le confessionnal, sur les hommes par l'esprit de parti; et il n'était pas sans inspirer de sérieuses inquiétudes au gouvernement.

Ce parti clérical, nous l'avons montré redoutable et tout-puissant sous la Restauration, enveloppant la France entière dans un vaste réseau de congrégations religieuses. La révolution de Juillet lui avait porté un coup terrible; la Charte de 1830, en supprimant la religion d'Etat, avait enlevé à l'Eglise catholique la plus grande partie de sa force ; et quand, à l'occasion de l'anniversaire de la mort du duc de Berry, le clergé avait osé relever la tète, le gouvernement de Louis-Philippe, M. Tliiers étant au pouvoir, avait en quelque sorte encouragé le peuple à lui donner une forte leçon en laissant saccager tranquillement l'église de Saint-Germain l'Auxerrois et l'archevêché. Depuis, les passions religieuses semblaient s'être assoupies, mais chacun sentait qu'il suffirait de bien peu de chose pour les réveiller. L'ancien archevêque de Paris était resté sourdement hostile à la monarchie de Juillet, et, dans les derniers jours de

Mars 184i.

La questioQ religieuse sous le règne de Louis- Philippe.

440 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOLIS-PHILIPPE. année Wti.

)\Jaus1844. l'année 1838, on avait entendu un ministre, M. Cousin, se plaindre amèrement de la renaissance de la domination cléricale. Lorsqu'on 1840 l'abbé Alîre eut remplacé, à l'archevêché de Paris, M. de Quélen, mori l'année précédente, les rapports avec les Tuileries devinrent moins tendus; Louis-Philippe n'hésita pas à faire entendre au nouvel archevêque des paroles témoignant de son profond respect pour la religion. Mais le parti clérical ne désarma pas pour cela. De hardis prédicateurs ne craignirent pas de prêcher jusque dans la chaire de Notre-Dame les doctrines de l'ultramontanisme. Les moines et les jésuites, qu'on n'avait guère vus depuis 1830, reparurent avec éclat sur la scène. Lacordaire put traverser la France entière dans sa robe blanche de dominicain sans soulever la moindre protestation, et M. de Ravignan, en annonçant ses conférences du carême, avait pu prendre le nom de Père de Ravignan au lieu de celui d'abbé qu'il portait auparavant. Lutte outre Cela impliquait de la part du gouvernement et de la I Eglise et population une tolérance de bon auaure. La liberté

I Université. *^ ^ . °

consiste à admettre toutes les croyances et toutes les incrédulités, à la seule condition qu'elles ne troublent ni les institutions établies ni l'ordre public. Encouragées par cette tolérance même, les prétentions cléricales dépassèrent bientôt toutes les bornes. Déjà, en 1842, dans un discours prononcé aux Tuileries, à l'occasion de la fête du roi, l'archevêque de Paris, prélat connu pourtant par sa modération, réclamait, sous forme de vœu, la cessation des travaux publics pendant les jours consacrés à Dieu, et le droit pour le clergé de travailler plus librement à former le cœur et l'esprit de la jeunesse. Le Moniteur ne dit mot de ce discours ; mais, publié par un journal néo-catholique, il devint le signal d'une véritable levée de boucliers ecclésiastiques contre l'Université.

ANNÉE 18i4. GlUFITRE QUINZIÈME. 441

L'évêque de Chartres, M. de Montais, s'en prit à l'en- Mars isv.. seignement philosophique professé dans les établissements de l'État, qu'il dénatura d'ailleurs à plaisir. Un autre évêque, celui de Belley, traitait les collèges d'écoles de pestilence. Un chanoine de Lyon, M. Desgarets, publia, sous le titre de Monopole universitaire^ un pamphlet tout dégoûtant par les imputations les plus mensongères et les injures les plus cyniques. L'Université n'était, à ses yeux, que la traite des blancs. Son point de départ était l'athéisme; et son but, l'homicide, le parricide, l'infanticide, le duel, le viol, le rapt, l'inceste, l'adultère, les dilapidations, les concussions, en un mot, les plus monstrueuses abominations. La conclusion de ce livre était le mot d'ordre adopté par l'Église, liberté de t enseifjnement ^ promise par la Charte, et qui se trouvait déjà réalisée pour l'enseignement jjrimaire.

Le prétendu monopole de l'Université était d'ailleurs une plaisanterie. L'Université n'était pas une corporation ; c'était la représentation de l'État, le siècle enseignant, disait M. de Lamartine. Or, l'État est laïque, suivant une fort belle expression de M. Guizot. Il avait à former des hommes, des citoyens, non des prêtres. L'enseignement religieux dans les collèges de l'État, sous Louis-Philippe, était largement suffisant; ceux qui ne le trouvaient pas tel pouvaient mettre leurs enfants dans des maisons où l'éducation religieuse recevait beaucoup plus de développements. Les établissements de l'État étaient au nombre de 369, tandis qu'il y avait plus d'un millier d'institutions libres, soumises à la surveillance souvent illusoire de l'Université, sans compter 127 séminaires échappant complètement à cette surveillance, et dirigés par les évéques. On voit ce que valaient les anathèmes lancés par l'Église catholique contre l'enseignement universitaire.

Dans le courant du mois de janvier 1844, un autre

Mars 184 i.

L'abbé

Combalot et

l'évêque de

Châlons .

442 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, anniïe 1844.

abbé, M. Combalot, dans un mémoire adressé aux évêques de France et aux pères de famille, dépassa en violence le pamphlet du chanoine Desgarets. Traduit devant la cour d'assises, et condamné par le jury, il n'en reçut pas moins les félicitations chaleureuses d'un certain nombre d'évèques.

« L'évêque et le clergé de Chàlons s'empressent de joindre leurs félicitations à celles de toute l'Église et de tous les gens de bien que M. l'abbé Combalot a reçues, lui écrivait l'évêque de Châlons à la date du 14 mars 1844. Il était digne de lui de donner un si bel exemple et de prendre aussi ouvertement la défense de nos vérités catholiques contre l'Université, qui en est l'ennemie déclarée. Son Mémoire aux évêques est si beau qu'après l'avoir lu, nous avons regretté quil n'eût pas pour auteur un évêque... » Voilà comment les plus hauts dignitaires de l'Eglise, sous le règne de Louis-Philippe, s'entendaient à respecter l'ordre établi et à prêcher l'obéissance aux lois.

Ces violences ecclésiastiques furent dénoncées à la tribune législative, notamment par M. Isarabert, qui reprocha au gouvernement des concessions beaucoup trop grandes à l'égard du clergé. Le garde des sceaux, M. Martin (du Nord), répondit, le 19 mars, que l'évêque de Châlons avait suivi l'exemple, donné maintes fois par les factions, d'adresser des félicitations aux condamnés. Il qualifia son acte de très blâmable, et ce fut tout. Précédemment déféré au conseil d'Etat, pour une autre lettre pastorale, l'évêque avait déjà été puni d'une déclaration d'abus. Cette peine illusoire et platonique, réservée aux dignitaires de l'Eglise française, leur donnait comme un prétexte de crier au martyre. Cette fois, le gouvernement se trouvait complètement désarmé, le conseil d'Etat ayant jugé qu'il était impossible de traduire le prélat devant les tribunaux; l'évêque de Chàlons, malgré le

A^NÉEl844. CHAPITRE QUINZIÈME. 443

blâme que le ministre de la justice lui avait infligé du haut de la tribune, put continuer à son aise ses manœuvres hostiles.

La recrudescence des attaques cléricales contre l'enseignement laïque et la monarchie de Juillet tenait principalement aux prochains débats de la loi sur l'enseignement secondaire, qui devaient s'ouvrir dans le courant d'avril à la Chambre des pairs, et dont les principales dispositions étaient considérées par l'Eglise comme attentatoires à ses droits. Dans cette lutte contre l'esprit moderne, le clergé avait pour principal allié dans la presse un polémiste fougueux du nom de Louis Yeuillot. Ancien rédacteur de journaux profanes, et notamment de la Chaîne de 1830, dont M, Guizot était le directeur politique, M. Yeuillot avait trouvé tout à coup son chemin de Damas. A la suite d'un voyage en Italie, il devint catholique fervent, quitta le ministère de l'intérieur, où M. Guizot lui avait procuré un emploi de sous-chef, et entra comme rédacteur au journal r Univers, fondé par l'abbé Migne pour la défense des intérêts ultramon tains. M. Yeuillot galvanisa ce journal à moitié mort, en y apportant sa verve gauloise et ses habitudes triviales et batailleuses. L'atticisme de ce converti ne le cédait en rien à celui des abbés Desgarets et Gombalot, et il les dépassa en fureur religieuse. Il n'avait rien d'évangélique, ni dans le style, ni dans la pensée, le nouveau rédacteur de VUnive7's;ei l'on peut dire, avec le poète, qu'il mit une feuille poissarde au service de Jésus-Christ.

Mais ce n'étaient pas seulement les violents qui s'insurgeaient, au nom de l'Eglise, contre le gouvernement de Juillet. Ainsi M. Afîre, archevêque de Paris, avait cru devoir blâmer publiquement le ton injurieux des é crits comme ceux du chanoine Desgarets et de l'abbé Gombalot ; mais, avec des formes plus polies, il n'en poursuivait pas moins le même but. Il venait d'adresser

L'Église et M. Yeuillot.

L'archevêque

de Paris

rappelé au

respect du

concordat.

444 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1844.

.•\iAKs 1844. au roi Louis-Philippe un mémoire signé de lui et de quatre de ses suffragants où, examinant, à son point de vue, la question de la liberté d'enseignement, il ne craignait pas de jeter un blâme général sur les établissements d'instruction publique fondés par l'État et sur tout le personnel du corps enseignant. Le garde des sceaux, par une lettre en date du 8 mars, dut le rappeler aux convenances et à l'observation stricte des règles du concordat. Le gouvernement, du reste, ne semblait pas attacher beaucoup d'importance à cette inofï'ensive réprimande, car, peu après, l'un des sufFragants de l'archevêque de Paris, l'évêquede Versailles, était appelé à l'archevêché de Rouen.

lUprcsaillcs Quoi qu'il en soit, ces attaques violentes de l'épiscopat anikiciicaies. français contre la société laïque ne pouvaient manquer de provoquer des représailles. Il s'en produisit, et de terribles. Toute la presse d'opposition, et la plupart des journaux dynastiques, comme réunis devant l'ennemi commun, donnèrent avec ensemble contre le catholicisme ultramontain. Et ces derniers ne furent pas les moins acharnés. Le Journal des Débats eut recours aux armes de Voltaire, dont la craintive Académie se risqua à mettre l'éloge au concours. L'œuvre des libres-penseurs tolérants, qui estimaient que la religion et la philosophie pouvaient marcher d'accord, se trouvait comme rompue. Aux virulents pamphlets du chanoine Desgarets et de l'abbé Combalot, on répondit par des pamphlets non moins violents. Un professeur de Faculté, M. Génin, publia, sous le titre A' Actes des apôlves^ un recueil périodique où le divorce entre la philosophie et la religion, en dépit des efforts de M. Saisset, notre éminent professeur, était irrévocablement prononcé.

Les professeurs en chaire se mirent également de la partie, et les plus illustres défendirent, avec les armes de la science et de la raison, les droits de l'Etat ensei-

ANNKE 1844. CHAPITRE QUINZIÈME. 445

g liant. Ici, c'est M. Lerminier, qui reproche au clergé

AvHir. I84i

l'amertume de sa polémique et la grossièreté de ses attaques; là, c'est M. Lacretelle, qui, en ouvrant son cours d'histoire à la Sorbonne, rappelle en termes éloquents à l'Eglise ces beaux temps de son passé, où, fière de ses libertés gallicanes, elle résistait avec tant de fermeté aux influences ultramontaines. Mais les armes employées contre la faction ecclésiastique n'étaient pas toujours maniées avec la même légèreté.

Comme on soupçonnait la main des jésuites dans les menées cléricales, on s'en prit à eux de toutes les sottises de l'Eglise ultramontaine. Dénoncés par M. Génin dans un pamphlet, intitulé les Jésuites et l'Université^ par M. Dupin à la cour de cassation, ils furent bientôt l'objet d'une réprobation générale, comme sous la Restauration. A peu près oubliés depuis cette époque, ils reparurent tout à coup sur la scène chargés de toutes les iniquités d'Israël. Deux professeurs au Collège de France, MM. Michelet et Edgar Quinet, les attaquèrent, dans leurs leçons, avec une extrême âpreté. L'un et l'autre cependant ne semblaient pas appelés par leurs travaux antérieurs à ces polémiques furieuses où l'esprit de parti dépassait quelquefois la mesure de la stricte justice.

Sous une apparence douce et mélancolique, M. Michelet avait, au fond du cœur, des passions ardentes Quand, avec la plus entière bonne foi du mon de, il avait pris parti Edgar Quinet pour tel homme ou pour telle chose, il n'en démordait j^ France pas, il se laissait aller à ses préférences, sans beaucoup se soucier s'il était en contradiction avec la vérité. C'est ce ((ui lui est arrivé dans son Histoire de la Révolution française^ où l'imagination et la fantaisie jouent un rôle beaucoup trop considérable. Mais il n'en était pas là encore en 1844. Nommé professeur d'histoire et de philosophie à l'Ecole normale, sous la Restauration, par

Les cours de

MM. Michelet

et

446 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1844.

Avril 1844. M. Frayssinous, il n'y pouvait certainement professer alors les doctrines de la libre-pensée. Au reste, son Histoire de France au moyen Age^ un de ses meilleurs livres, témoigne de ses aspirations religieuses et chrétiennes à cette époque. Nommé chef de la section historique aux Archives par le gouvernement de Louis- Philippe, qui lui confia le soin de donner des leçons d'histoire à la princesse Clémentine, sa fille, chargé de suppléer M. Guizot à la Faculté des lettres, il avait été désigné, en 1837, pour occuper au Collège de France la chaire d'histoire et de morale, et il était resté à peu près exclusivement consacré à l'étude jusqu'au jour où l'Université était devenue l'objet d'attaques passionnées. Le pamphlet du chanoine Desgarets le transforma. Visé, comme tant d'autres, par ce livre de haine, il sentit tout à coup sourdre en lui d'étranges colères, et, sans transition, pour ainsi dire, il devint l'implacable ennenii de cette Eglise chrétienne dont il avait si poétiquement vanté les splendeurs. Ce fut surtout contre les jésuites qu'il dirigea ses premiers coups, et la publication de ses leçons sur cet ordre fameux causa dans le monde politique et religieux une sensation profonde.

Son collègue et son ami, Edgar Quinet, avait été, beaucoup plus tôt que lui, en proie à une sorte de fièvre patriotique et révolutionnaire. Dès 1830, il s'était érigé en apôtre de la revanche contre les monarchies européennes, et il avait publié, en 1835, un long poème sur Napoléon. Nommé professeur de littérature étrangère à la Faculté des lettres de Lyon, il y avait fait une série de leçons sur le génie des religions. Son idée fixe était de déduire de la religion la société politique et civile; idée qui apparaît^ au point de vue protestant surtout, dans son livre, fort contesté d'ailleurs, de la Révolution, paru plus tard, durant son exil en Suisse. Il venait à peine d'être nommé professeur au Collège de France

pour y enseigner la langue et la littérature de l'Europe méridionale, quand éclata la lutte entre l'Eglise et l'Université. Lui aussi, il se jeta, à corps perdu, dans la mêlée ardente, transforma sa chaire en arène pour combattre le fanatisme des sectes religieuses, et s'en prit également aux jésuites, dont l'esprit devait être aboli, selon lui, si l'on ne voulait pas qu'ils abolissent celui de la France.

MM. Michelet et Quinet se trompaient-ils en prenant courageusement, au nom de l'Etat, la défense de la société laïque, et en dénonçant l'ennemi invisible qui songeait à reprendre possession de la France? Les prochaines discussions dont allait retentir le parlement prouvèrent qu'ils n'avaient pas tout à fait tort. Déjà, au mois de février précédent, M. Covisin avait lutté contre l'envahissement de l'esprit clérical en combattant à la Chambre des pairs un projet de loi de M. Villemain, où les petits séminaires étaient érigés en écoles à la fois privées et publiques, avec dispense des conditions communes. Or les petits séminaires, comme tant d'autres établissements religieux, subissaient l'influence des jésuites, dont l'institution, quoique proscrite légalement, rayonnait sur la France entière. Ils y avaient vingt-sept maisons importantes, et la direction de ces maisons était à Rome. Le cri d'alarme poussé par MM. Michelet et Quinet n'était donc pas tout à fait inutile.

Telle était, rapidement esquissée, la situation enFrance sous le rapport religieux, quand, le 22 avril 1844, s'ouvrit à la Chambre des pairs la discussion du projet de loi sur l'enseignement secondaire.

Déjà, deux projets avaient été élaborés par le gouvernement, en accomplissement des promesses de 1830, mais sans avoir été soumis à la discussion. Le nouveau projet, présenté dès le mois de février précédent, ne s'éloignait pas sensiblement des projets antérieurs, et il était à peu près conforme aux principes qui avaient pré-

AvRiL 1844.

La loi sur l'enseignement secondaire.

448 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHlLlPPE. année 1844.

AvKiL 1844. sidé à la fondation do l'Université impériale, sauf en ce qui concernait l'autorisation discrétionnaire, indispensable pour ouvrir un établissement d'instruction; c'était là une formalité que l'Empire n'avait fait qu'emprunter à l'ancien régime.

La loi nouvelle supprimait cette formalité en y substituant l'obligation de certains grades universitaires et un brevet spécial d'aptitude. Elle exigeait de plus, de la part de quiconque voulait ouvrir un établissement d'enseignement secondaire, une déclaration signée constatant qu'il n'appartenait à aucune association religieuse non autorisée. Le certificat d'études était maintenu, et tout candidat au baccalauréat était tenu de prouver qu'il avait fait sa rhétorique et sa philosophie, soit dans sa famille, soit dans un collège de l'Etat, soit dans un établissement de plein exercice, c'est-à-dire ayant des professeurs en possession de grades élevés. Enfin l'Université conservait, au point de vue de la discipline et des études, un droit d'inspection sur tous les établissements d'instruction publique. Le projet s'occupait également des écoles secondaires ecclésiastiques ou petits séminaires, et maintenait la plupart des privilèges dont ces établissements avaient joui jusqu'à ce jour. Le rapport de Tel était, dans son ensemble, ce projet de loi qui, sous

.M.cieBrogiie j^^ réscrve des droits de l'Etat, organisait la liberté de

a la . . ...

Chambre des l'enseignement. Disons tout de suite qu'il plaçait au prepair?. mier rang des études l'instruction morale et religieuse. Ainsi désormais il ne serait plus besoin de l'autorisation discrétionnaire de l'Etat pour instruire la jeunesse française. C'était là surtout la grande concession de la loi. Mais elle parut tout à fait insuffisante au clergé. Par la liberté de l'enseignement, il entendait l'abrogation complète des principes posés par les décrets organiques de l'Université. Comme le disait le Père de Ravignan dans une de ses lettres, la question vraie était la liberté com-

ANNRE 1844. CHAPITRE QUINZIÈME. 449

plète de l'Eglise. Ce qui le gênait surtout, c'était la avril 18«. déclaration imposée à tout instituteur privé qu'il n'appartenait à aucune association ou congrégation non autorisée. De la plupart des évêchés s'élevèrent les protestations les plus vives contre cette obligation. Quant aux grades et certificats d'études exigés du professeur, le clergé considérait comme une injure de les réclamer de ses membres. C'était bon pour des laïques; il lui fallait à lui le droit d'enseigner sans savoir.

Dans un rapport d'une grande élévation d'idées et de langage, présenté le 12 avril à la Chambre des pairs, M. de Broglie, au nom de la commission chargée d'examiner le projet de loi, s'éleva vivement contre les prétentions cléricales. « Le moment serait bien choisi, dit-il, pour permettre à des corporations dont le gouvernement ne connaît ni l'existence, ni le caractère, ni la règle, ni les statuts, ni les engagements, ni les desseins, de s'établir en France à ciel ouvert, d'y exercer le droit de cité, d'y former plusieurs Etats dans l'Etat, de s'associer à la lutte des partis, d'y revendiquer, de droit divin, l'éducation de la jeunesse ! » Il demandait ensuite si le gouvernement de Juillet souffrirait ce que la Restauratioji n'avait pas toléré. Il ne le pourrait faire, selon lui, sans manquer aux règles de la prudence la plus vulgaire.

Ouverte le 22 avril, la discussion se prolongea durant Discussion tout un mois. M. Cousin, qui prit, le premier, la parole, *^^ '^ ^*^'' trouvait beaucoup trop larges les concessions de la loi. Vieil universitaire endurci, il n'admettait pas la liberté de l'enseignement, et il réclama avec la plus grande énergie le maintien de l'autorisation préalable. Parmi les principaux défenseurs du projet de loi, citons le comte Alexis de Saint-Priest, le baron Charles Dupin et M. Rossi, Italien naturalisé Français, pair de France depuis 1839, et membre du conseil royal de l'instruction

M. de Montalembert et la liberté de l'enseignement.

450 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1844.

Avril 1844. publique. Encore le baron Charles Dupin apportait-il à son approbation certaines restrictions. Il ne voulait ni des jésuites pour professeurs, ni de privilèges pour les petits séminaires, et il entendait laisser aux seules écoles laïques la formation des sujets auxquels l'Etat accordait l'éligibilité des carrières civiles.

Le plus ardent des adversaires du projet de loi fut un jeune pair de France qui jadis avait accepté l'alliance du catholicisme avec la démocratie, dont Lamennais s'était fait l'apôtre. C'était le comte de Montalembert, lequel siégeait à la Chambre haute par droit héréditaire. Doué d'un très beau talent de parole, il fit le procès à l'Université avec une passion et une ardeur qui dépassèrent trop souvent les bornes des convenances les plus élémentaires. Ainsi il crut devoir qualifier d'hypocrite le rapport de la commission dont M. de Broglie était l'organe, inconvenance que ce dernier releva en ces termes : « Malgré l'indignation qu'a ressentie la commission, elle n'a pas voulu accoutumer cette enceinte à un langage qu'elle n'avait jamais entendu, et l'adversaire qui nous a attaqués ainsi aura seul le monopole d'un pareil langage.» D'autres se montrèrent plus sévères, notamment M. de Ségur-Lamoignon, adversaire, comme M. de Montalembert, de la philosophie, et qui n'en reprocha pas moins au jeune pair « la violence ridicule et peu chrétienne de ses allusions calomnieuses. » Sur la proposition de M. de Ségur-Lamoignon, l'enseignement de la philosophie se trouva réduit aux études de logique, de morale et de psychologie élémentaire.

L'adoption de cet amendement, malgré les vives résistances de M. Cousin, fut le seul échec que l'Université subit dans ces longs débats. La loi fut adoptée après une discussion de vingt-sept jours, à peu près telle qu'elle était sortie des mains du gouvernement, légèrement amendée par la commission. Nous la re-

trouverons dans un instant à la Chambre des députés. ^j^^ jg^^ Celle-ci avait récemment discuté un important projet Loi suide loi sur la police de la chasse, déjà voté par l'autre la chasse. Chambre dans sa précédente session. Depuis longtemps des plaintes, trop justifiées, s'étaient élevées sur les abus du braconnage, dont la répression était tout à fait insuffisante. Du braconnage au brigandage et au meurtre il n'y avait qu'un pas. Déshabitué du travail régulier, le braconnier n'hésitait pas à tirer sur les gardes et autres agents de la force publique, quand il se voyait entravé dans l'exercice de son misérable métier. Il résultait, d'une statistique navrante, que, parmi les gens de la campagne condamnés aux travaux forcés pour attentat contre les personnes, un grand nombre avaient été précédemment condamnés ou poursuivis pour braconnage. La loi de 1790 était devenue tout à fait insuffisante.

La loi nouvelle substitua le droit de permis de chasse au droit de port d'armes, en éleva le prix de 13 à 25 francs, et interdit la vente et le colportage du gibier pendant le temps où la chasse était prohibée. Taquine à l'égard des chasseurs inoffensifs, elle semblait faite pour servir de mesquines rancunes et de ridicules jalousies, mais elle était inefficace contre l'audace des braconniers, qui devaient se moquer des légères pénalités édictées par elle. Gela n'empêcha pas un député, M. Maurat-Ballanche, de la trouver plus rigoureuse que les lois féodales, et de s'écrier que, depuis 1830, il n'avait pas été présenté de loi plus rétrograde. De ce que la chasse était autrefois le privilège exclusif d'une certaine classe de personnes, ce n'est pas une raison pour la rendre trop accessible à une classe de malfaiteurs, dont l'audace est encouragée par des lois trop indulgentes.

Au point de vue de l'alimentation, le gibier offre de précieuses ressources ; il doit donc être protégé comme les récoltes, et sa reproduction assurée. Sans doute, en

452 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1814.

Mai 1844. principe, la chasse dérive du droit naturel, mais, dans l'état de société, l'exercice de ce droit est rigoureusement de droit civil. Dans un pays de démocratie, il devrait être réglementé au profit des communes ou de l'assistance publique, tout le monde alors aurait intérêt à la répression énergique du braconnage. Une bonne loi sur la chasse est encore à faire. Définitivement adoptée le 19 avril, la loi sur la police de la chasse fut promulguée le 3 mai 1844; c'est elle qui régit encore la matière aujourd'hui.

La réforme La Chambre élective discutait alors une question de pénitentiaire, la plus haute importance, c'était celle de la réforme pénitentiaire. Convenait-il de substituer à l'emprisonnement en commun le régime cellulaire de jour et de nuit pour les prévenus et les condamnés ? Tel était le principal objet du projet de loi soumis alors à la Chambre des députés.

Depuis longtemps, d'excellents esprits reprochaient, non sans raison, à l'organisation des prisons en France d'aller contre le but auquel devait tendre la société, à savoir de prévenir et d'améliorer. Il est à peine besoin d'insister sur les inconvénients multiples de l'emprisonnement en commun. La promiscuité des prisons ne pervertissait-elle pas infailliblement ceux des condam- , nés qui pouvaient avoir encore quelques restes de moralité ? Et n'était-ce pas dans la communauté de la prison que se formaient ces associations de malfaiteurs qui exposaient la société à un débordement de crimes nouveaux? Ce fut cependant au nom de l'humanité qu'un certain nombre de députés, MM. Cordier, de La Rochefoucauld-Liancourt et Carnot, combattirent le projet de loi. Ils le trouvaient trop cruel envers les individus. Selon M. de La Rochefoucauld, le régime cellulaire risquait d'énerver la force de la population, et M. Carnot, niant sa puissance d'intimidation, signa-

lait comme une de ses conséquences désastreuses l'éga- Mai i844. rement de la raison des prévenus.

Sans doute le complet isolement des prévenus et des condamnés pouvait être redoutable à certains points de vue. Mais, aux termes du projet de loi, il était tempéré par des visites fréquentes du médecin et de l'instituteur, des membres des commissions de surveillance et des associations charitables, des agents des travaux et des parents. En outre, comme il était considéré comme une aggravation de peine, équivalant au quart en sus de l'ancien emprisonnement, la captivité était diminuée d'autant. Assurément il était beau, au nom de la philanthropie, de s'apitoyer sur le sort des condamnés ; mais peut-être était-il plus intéressant de veiller à ce que la société ne fût pas infectée par les malfaiteurs sortis de prison.

MM. Gustave de Beaumont et de Tocqueville, qui avaient été chargés jadis d'aller étudier, aux Etats-Unis, le régime des prisons, apportèrent, à l'appui de la loi, d'irrésistibles arguments. Si l'on n'était pas certain de rendre le prisonnier meilleur, disait le premier, on était sûr, du moins, de ne pas le rendre pire. C'était là déjà un avantage considérable. Et puis, les détenus, ne s'étant pas vus dans la prison, ne se reconnaîtraient pas en la quittant, et les liens funestes, qui les unissaient entre eux dans le système actuel, se trouveraient rompus. Dans l'état de Pensylvanie, le nombre des crimes avait diminué d'un tiers depuis l'application du régime cellulaire ; et, à la prison de la Roquette, le nombre des récidives était descendu de 17 à 8 p. 100 depuis qu'on avait sou- . mis les détenus à l'emprisonnement individuel.

A ces raisons déjà si fortes, le rapporteur de la commission, M. de Tocqueville, en ajouta d'autres non moins saisissantes. On avait prétendu que la mortalité serait beaucoup plus grande dans les établissements cellulaires

454 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1844.

MAr 1844. que dans les autres, M. de Tocqueville répondit par des chiffres irrésistibles. Elle n'était que de 1 sur 45 dans les premiers, tandis qu'elle atteignait 1 sur 8 et sur 12 en moyenne dans les seconds. La prison de Philadelphie était moins meurtrière qu'aucune autre, et, dans tous les cas, ajoutait le rapporteur, elle ne dépassait pas la mortalité dont il fallait prendre son parti quand il s'agissait de criminels.

La loi fut votée le 18 mai, à une majorité de 103 voix, par 231 contre 128. Mais elle ne devait pas être définitive cette année encore, la Chambre des pairs n'ayant pu la discuter durant cette session.

La Cette question était à peine vidée que la situation de

Montevideo Montevideo, examinée à l'occasion d'une demande de crédits supplémentaires et extraordinaires sur les exercices de 1843 et 18i4, mettait aux prises M. Thierset le ministre des affaires étrangères. Dix-huit mille Français, affirma M. Thiers, se trouvaient dans une position des plus fâcheuses à Montevideo par les erreurs de notre diplomatie. Lorsqu'on 1840, l'Etat de Buénos-Ayres avait voulu imposer à la république indépendante de Montevideo un président de son choix, celle-ci s'était refusée à l'accepter. De là une guerre qui durait encore. Plus de trois mille Français, cédant aux conseils du consul de France, M. Pichon, s'étaient enrôlés pour la défense de la ville. Et quelque temps après, par une étrange contradiction, ce même consul, abandonnant ceux qu'il avait poussés à la guerre, n'obtenait protection pour leurs personnes et leurs propriétés qu'à la condition qu'ils cessassent de prendre part à la défense de la ville. Et, bien plus, au mépris d'un traité qui nous obligeait à protéger Montevideo, nous avions laissé nos bâtiments se substituer à ceux de Rosas pour exercer le blocus de la ville. Ainsi, concluait M. Thiers. nous réduisions à la misère et nous exposions à la mort près de vingt mille

de nos compatriotes; il demandait donc une interven- j^^^^^ ,gj^ tion immédiate, de concert avec l'Angleterre, et la levée du blocus de Montevideo.

Le ministre de la marine, M. de Mackau, répondit que la résolution prise par les résidents français à Montevideo de recourir aux armes avait été à la fois contraire à leurs intérêts et aux instructions du gouvernement français. Mais l'insuffisance de ses explications détermina le ministre des affaires étrangères à monter lui-même à la tribune pour ne pas laisser la Chambre sous l'impression des paroles de M. Tbiers. Après avoir retracé longuement l'historique de nos relations avec la confédération de la Plata, M. Guizot s'efforça de démontrer que M. Tbiers avait été trompé par des gens intéressés à dénaturer les faits. Les conventions, intervenues à la suite de nos démêlés avec Rosas, de 1837 à 1840, n'avaient pas été violées, selon lui, et il rappela, non sans malice, que M. Tbiers, étant au pouvoir, avait envoyé à nos agents, sur les rives de la Plata, notamment à M. de Mackau, des instructions les autorisant à traiter avec Rosas, sans se soucier des Etats dont nos résidents auraient pu épouser la cause. Il n'y avait, en définitive, dans toute cette affaire, que des querelles d'émigrés, à l'en croire, et rien qui intéressât notre pays.

M. Tbiers répliqua avec sa vivacité habituelle. Organe de certains intérêts lésés, il persista dans ses accusations contre nos agents français à Montevideo, accusations à l'appui desquelles, au lieu de preuves irrécusables, il n'apporta que des allégations plus ou moins fondées. La Chambre, en passant à l'ordre du jour, donna raison au ministre. C'était un échec grave pour M. Tbiers; il en conçut un violent dépit, et se proposa sans doute de prendre sa revanche à la première occasion.

Pensa-t-il la trouver dans la discussion de la loi sur

436 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1844.

Juin 1844. l'enseignement secondaire qui était à la veille de s'ouvrir au palais Bourbon? cela est probable. La loi Ce fut le 10 juin que le ministre de l'instruction

îur l'enseï- publique, M. Villemain, déposa sur le bureau de la secondaire Chambre des députés le projet voté par la Chambre des la Chambre paji-g. Depuis ce vote, les attaques épiscopales contre l'Université n'avaient pas cessé ; au contraire. Il y avait une véritable insurrection du clergé contre la société laïque. L'Université et le gouvernement se flattaient sans doute de trouver dans la représentation du pays légal un point d'appui contre les prétentions de plus en plus audacieuses de l'épiscopat français.

Le 17 juin, eut lieu, dans les bureaux, la nomination des commissaires chargés de l'examen du projet de loi. Furent élus MM. Thiers, de Rémusat, Dupin, Saint- Marc Girardin, Odilon Barrot, Quinette, de Salvandy, de Tocqueville et de Carné. A l'exception des deux derniers, qui n'admettaient pas sans réserve l'enseignement universitaire, tous les autres membres, sans être hostiles à la liberté de l'enseignement, étaient entièrement favorables à la cause de l'Université. La commission indiqua suffisamment ses préférences en choisissant pour président M. Odilon Barrot, et pour secrétaire M. Saint-Marc Girardin. Restait à nommer le rapporteur.

De tous les membres de la commission, M. Thiers était celui qui s'était montré le plus zélé défenseur des droits de l'Université. On eût dit qu'il avait senti se réveiller en lui les ardeurs jacobines de sa jeunesse. On n'a pas oublié peut-être avec quelle satisfaction, étant soussecrétaire d'Etat, il avait assisté jadis, mêlé à la foule, au sac de l'archevêché. En se faisant l'interprète de toutes les hostilités soulevées contre le clergé, crut-il l'occasion favorable pour infliger un échec à ce ministère du 29 octobre, contre lequel il était animé de si mauvaises intentions? il est permis de le croire. Le 23 juin, il

Juin 184^

Un article

du Moniteur

sur la

rlotatiou.

fut nommé rapporteur de la commission et se mit tout de suite à l'œuvre. La commission tenait à ce que la Chambre, avant de se séparer, pût faire éclater son opinion devant le pays.

Mais avant de parler du rapport de M. Thiers, il faut dire un mot d'un article étrange paru, le 30 juin, dans le Moniteur^ et qui souleva en France une réprobation générale.

On a vu plus haut comment Louis-Philippe avait dû renoncer au projet de dotation en faveur du duc de Nemours, projet que, sur son insistance, le cabinet sétait décidé à soumettre de nouveau à la Chambre des députés. Le vieux roi, ne se tenant pas encore pour baltu, eut l'idée de faire une sorte d'appel au pays. L'article du Moniteur était une véritable répétition des arguments qu'on avait fait valoir jadis pour la dotation. Obligation pour la nation de subvenir, en principe, à l'établissement des enfants du roi; insuffisance du domaine privé, etc. ; arguments auxquels il avait été maintes fois répondu. Pour que cette grave question pût être convenablement présentée aux Chambres, on voulait éclairer, était-il dit dans l'article, les hommes justes et sensés, afin qu'ils concourussent à dissiper eux-mêmes les erreurs grossières amassées pour obscurcir aux y-eux du pays « les droits et les faits ».

L'article fit un bruit énorme ; personne ne se méprit sur son inspirateur, et la majesté royale en reçut une nouvelle atteinte. Tandis que les journaux de la cour se plaisaient à y voir un appel à l'impartialité du pays, les feuilles d'opposition le présentaient comme une preuve nouvelle de l'insatiable avidité de Louis-Philippe.

Interpellé à ce sujet, dans la séance du 1" juillet, Juillet 1844 M. Guizot répondit d'une façon fort évasive, et un ordre du jour pur et simple mit fin au débat. Mais c'était l'enterrement définitif de la dotation.

HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1844.

sur l'enseignement secondaire.

Juillet 1844. Ce l'iil ail milieu de l'émotion causée par cet incident

^V^Th'^'^' ^'^ ^^^ ^' "^^^^^^ termina son rapport sur l'enseignement secondaire. Ce rapport, il l'avait écrit en quelques jours, rapidement, avec une sorte de passion ; non qu'il se déchaînât en sectaire contre la religion, ni qu il opposât intolérance à intolérance; au contraire, il se montra plein de respect et de déférence pour l'institution religieuse, et se garda bien de la confondre avec ses imprudents avocats. Seulement, il apporta beaucoup plus d'énergie que M. de Broglie dans la défense de la société laïque et des droits de l'Etat. Il accusa le gouvernement de faiblesse et de concessions imprudentes à l'égard du clergé. Ainsi un professeur avait été écarté de sa chaire, bien que son enseignement n'eût donné lieu à aucun sujet de blâme, parce qu'il appartenait à une religion dissidente. Si donc, ajoutait M. Tliiers, les principes souffraient, ce n'étaient point ceux qui protégeaient l'Eglise, mais bien plutôt ceux qui protégeaient la liberté des cultes.

« Où donc, disait le rapporteur, où donc se trouve un grief fondé, justifiant les plaintes élevées aujourd'hui au nom du clergé ? Serait-il vrai que les gouvernements sortis de la Révolution, même les plus modérés, même les plus respectueux, les plus disposés à faire des sacrifices à l'union avec l'Eglise, ne seraient pas assurés d'y réussir? » Puis, prenant en main la cause de l'Université, il demandait si l'on voulait détruire ou affaiblir cette institution pour que la jeunesse fût élevée par le clergé. « Non, poursuivait-il, l'esprit de notre Révolution veut que la jeunesse soit élevée par nos pareils, par des laïques animés de nos sentiments, animés de l'amour de nos lois... Si le clergé, comme tous les citoyens, sous les mêmes lois, veut concourir à l'éducation, rien de plus juste, mais comme individus, à égalité de conditions et pas autrement. Le veut-il ainsi? alors plus de difficultés

ANNÉE I8i4. CHAPITRE QUINZIÈME. 459

entre nous; veut-il autre chose? il nous est impossible juillet isa. d'y consentir. » C'était là le langage de la raison même et de la plus haute impartialité ; tous les esprits sensés y applaudirent.

En résumé, la commission admettait la suppression Les

de l'autorisation préalable, directe ou indirecte. Sur ce ^ce'^rapport point, accord complet avec la Chambre haute. Seulement, au lieu d'affaiblir l'Université, elle l'agrandissait, voulant la rendre plus capable de soutenir la concurrence. Elle maintenait l'étendue et les objets de l'enseignement secondaire, laissant comme base de l'enseignement littéraire et moral les langues anciennes, l'histoire, les sciences, la religion et la philosophie. Elle se gardait bien de proscrire les changements résultant de l'expérience et du temps; mais elle s'élevait hautement contre ceux qui dérivaient des caprices de la politique. La Chambre des pairs a\'ait cru devoir restreindre le cercle de l'enseignement philosophique ; quel avait été le prix de cette concession? Le clergé n'en avait pas moins trouvé la loi tyrannique et mauvaise. Aussi la commission de la Chambre élective déclarait-elle fièrement que, dans l'intérêt des doctrines morales admises par tous les peuples, on ne restreindrait ni ne réglementerait les études philosophiques.

M. Thiers donna lecture de son rapport à la Chambre le 13 juillet 1844. La Chambre presque tout entière donna à cet immense travail une éclatante adhésion ; la gauche et le centre gauche saluèrent son auteur d'acclamations dont l'écho retentit longuement dans le pays. L'époque avancée de la session empêcha la Chambre d'en entamer immédiatement la discussion, qui fut remise à la session prochaine. Mais le clergé était édifié sur ses sentiments ; il jugea prudent toutefois de cesser jusqu'à nouvel ordre des récriminations tumultueuses; il y eut, comme d'un commun accord, une sorte

Juillet 1844.

Derniers

jours de la

session.

Le budget de 184.^.

Suppression

de la

rétribution

universitaire.

460 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1844.

de trêve entre le monde religieux et la société laïque.

Des préoccupations d'un autre genre n'allaient pas tarder à s'emparer de l'opinion publique. De nouvelles complications, tout à fait inattendues, avaient surgi, en effet, en Afrique et dans l'Océanie. Mais avant d'aborder le récit des événements qui devaient soulever tant d'émotion encore dans notre pays, il faut dire les derniers moments de la session de 1844. Avant de se séparer, la Chambre eut à voter diverses lois plus ou moins importantes. Citons, notamment, une loi sur les patentes et une loi sur les brevets d'invention, toutes deux utiles et libérales; une loi sur les étrangers réfugiés en France; diverses lois relatives aux chemins de fer du Nord, de Paris à Lyon, d'Orléans à Bordeaux, de Paris à Rennes, de Paris à Strasbourg, et enfin le budget de 1845.

Ouverte le 11 juillet, la discussion de ce budget occupa peu de séances, et ne donna lieu à aucun incident digne d'être rapporté. Toutes les grandes questions politiques avaient été traitées dans la discussion de l'adresse et dans celle des crédits supplémentaires. Le discours du trône avait annoncé que le budget de 1845 réaliserait l'équilibre si désirable entre les dépenses et les recettes. Cette déclaration, renouvelée par le ministre des finances, au début de la discussion, avait rencontré, il est vrai, quelque incrédulité. Le budget voté par les deux Chambres s'éleva, pour les dépenses, à 1,365,576, 248 fr. et, pour les recettes, à 1,327, 784, 417 fr. Il y avait donc un déficit de près de 37 millions, auquel il fallut pourvoir par des ressources extraordinaires.

Signalons, comme une mesure vraiment libérale prise dans la discussion de cette loi de finances, la suppression de la rétribution universitaire. Proposée par les membres de la commission du projet de loi sur l'instruction secondaire, cette suppression fut vivement

M. Laffitte.

ANXÉK 1844. CHAPITRE QUINZIÈME. 461

combattue par M. Vuitry, rapporteur du budget, et par Juillet 1844. le ministre des finances, M. Lacave-Laplagne, qui trouvait la rétribution juste et légitime. La proposition, soutenue avec chaleur par M. de Tocqueville, fut adoptée à une assez forte majorité. On ne pouvait qu'applaudir à une mesure qui allait faciliter à la jeunesse française l'accès de l'enseignement secondaire. La Chambre des pairs avait à peine achevé de voter les lois de finance, qu'une ordonnance royale, en date du. 5 août, prononçait la clôture de la session de 1844, session peu importante, en somme, par ses résultats, et qui laissait l'opinion publique anxieuse, et dans l'attente d'une situation nouvelle.

Dans le courant de cette session avait disparu un Mort de homme dont la mort ne saurait passer inaperçue dans l'histoire du règne de Louis-Philippe. M. Laffitte avait succombé le 25 mai 1844, dans cet hôtel, berceau de la monarchie de Juillet, démoli aujourd'hui, et que lui avait racheté la faveur populaire ; il était âgé de soixante-dixsept ans. Nous n'avons pas à revenir sur le rôle considérable joué par lui dans la révolution de 1830. Rappelons seulement qu'il avait été le véritable fondateur de la monarchie nouvelle ; plus d'une fois, dans les premiers temps de son règne, Louis-Philippe n'avait pas hésité à reconnaître qu'il lui devait la couronne. On a vu comment, écœuré par l'oubli de promesses solennelles, M. Laffitte avait fini par se désaffectionner de la royauté de son choix pour se jeter dans l'opposition radicale. Président d'âge au début de la session, il s'était répandu en prédictions sinistres sur la monarchie de Juillet, prédictions à la réalisation desquelles nous ne tarderons pas à assister. Aussi sa mort ne laissa-t-elle pas grands regrets aux Tuileries, dont il avait été l'hôte si choyé. Cependant le gouvernement lui fit rendre, avec une sorte d'affectation, de suprêmes honneurs.

Juillet 1844.

Nouvel

incident

Pritchard.

Les

intrignes de

Piitchard.

Arrestation do Pritchard.

462 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PtlILIPPE. année 1844.

L'immense popularité qui s était attachée à son nom ne l'avait pas abandonné, et ses obsèques furent l'occasion d'une imposante manifestation.

La mort de M. Jacques Laffitte avait débarrassé la royauté de Juillet d'un censeur amer et incommode ; mais ce n'étaient pas les hommes qui étaient les pires ennemis du régime, c'étaient ses propres actes.

Les Chambres étaient encore en session quand tout à coup le bruit se répandit qu'un nouvel incident Pritchard avait éclaté, beaucoup plus grave que le premier. Le gouvernement de Louis-Philippe avait désavoué l'amiral Dupetit-Thouars pour sa prise de possession des îles de la Société, et déclaré que la France se maintenait purement et simplement dans la situation du protectorat. Mais ce désaveu et cette déclaration n'étaient pas encore arrivés à Taïti, lorsque s'y passèrent les événements que nous avons à raconter.

L'amiral Dupetit-Thouars, après sa prise de possession des îles de la Société, leur avait donné pour gouverneur le capitaine de vaisseau Bruat. A peine se fut-il éloigné de ces parages que Pritchard, qui, en amenant son pavillon, avait cessé ses fonctions de consul anglais, recommença ses menées et ses intrigues antifrançaises. Redevenu simple missionnaire et marchand de bibles, il continua d'exercer sur l'esprit de la reine Pomaré un empire absolu. Il n'était sorte de vexations dont, par sa détestable influence, nos résidents ne fussent victimes à Taïti. Excités par ses prédications enflammées, les habitants des îles de la Société entrèrent bientôt en pleine révolte contre nous, et les autorités françaises durent mettre en état de siège Papeete, la ville principale de Taïti.

On vint à savoir que la révolte des insulaires et les vexations éprouvées par les Français étaient dues aux pernicieux conseils du missionnaire Pritchard. Le lieu-

tenant d'Aiibigny, en l'absence du gouverneur Bruat, Juillet 1844. résolut de faire un exemple. Pritchard fut arrêté au moment où il se disposait à se rendre à bord du navire anglais le Cormoran, et jeté en prison. Le lieutenant d'Aubigny fit savoir en outre aux rebelles que les biens du missionnaire répondraient de tout dommage causé à nos établissements.

Il n'en fallut pas davantage pour calmer l'insurrection. L'emprisonnement de l'ex-consul ne fut pas d'ailleurs de longue durée, dix jours à peine. Le gouverneur, à son retour, tout en approuvant la conduite de son lieutenant,' fît remettre Pritchard en liberté, à la demande du capitaine du Cormoran, à condition qu'il quitterait immédiatement ïaïti, et qu'on le conduirait aux îles Sandwich ; ce qui fut exécuté. Tout cela s'était passé au mois de mars.

La nouvelle de ces événements parvint en x\ngleterre Déchaiuemeut vers la fin de juillet, au moment où déjà la question du Maroc, dont nous parlerons bientôt, rendait extrêmement tendues nos relations avec le gouvernement britannique. Elle y excita contre nous un déchaînement dont on se ferait difficilement une idée si l'on n'avait sous les yeux les déclamations des journaux anglais et le compte rendu des séances du parlement. D'après le Times, il serait impossible d'accumuler en si peu de temps plus d'outrages sur ce que les nations et les hommes avaient coutume de considérer comme sacré. Le Sun réclamait impérieusement une amende honorable ; le peuple anglais, selon lui, ne se contenterait pas d'une explication. Il lui fallait la dégradation de l'officier français ou la guerre. Enfin le Mofmmg Advertiser déclarait que jamais les Français n'auraient osé faire leurs farces à Taïti, si lord Palmerston avait été à la tête des affaires; et il sommait M. Guizot de châtier d'une façon exemplaire les auteurs de ces énormités

de

l'Angleterre contre la France.

464 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1844.

JtiLLEi 1844. pour apprendre à l'Europe qu'il les désapprouvait. Ces rodomontades de la presse anglaise empruntaient une certaine gravité des paroles prononcées le 31 juillet par sir Robert Peel à la Chambre des communes. « Je n'hésite . pas à déclarer, s'était-il écrié, avant toute demande d'explications au cabinet des Tuileries, qu'une grossière insulte, accompagnée d'une grande indignité, a été commise. » Et il avait terminé en exprimant la croyance que le gouvernement français accorderait la réparation que, selon lui, l'Angleterre avait le droit d'exiger. La facilité avec laquelle le cabinet britannique avait obtenu le désaveu de la conduite de l'amiral Dupetit-Thouars l'autorisait à compter sur la complaisante faiblesse des ministres du 29 octobre ; il ne se trompait pas.

Lord Aberdeen, à la Chambre des lords, se montra plus modéré que son collègue, sir Robert Peel, à la Chambre des communes. Il admettait bien l'insulte commise; mais il reconnaissait que Pritchard n'était plus consul au moment de son arrestation. Seulement, il importait peu à ses yeux : Pritchard, comme sujet anglais, lui paraissait avoir droit à la protection du gouvernement.

Août I8i4. Le triste auteur de toutes ces complications était alors

à Londres, où sa présence semblait encore exaspérer l'opinion publique. On le représentait comme un saint et un martyr. Dans un meeting, tenu le 16 août à Exeter- Hall, par la Société des missions de Londres, l'exaltation politique se doubla de l'exaltation religieuse. On s'y répandit en in^■ectives contre la France et contre Rome. Un orateur parla de déployer la bannière ensanglantée de la croix. Un autre demanda que le révérend Pritchard retournât à Taïti « avec son caractère sans flétrissure et ses couleurs déployées au vent ». On voit à quel degré d'exaspération les esprits en Angleterre étaient montés contre nous. La conséquence toute naturelle de cet état

de choses était d'exciter au suprême degré en France la fièvre du patriotisme.

La cour des Tuileries avait été singulièrement contrariée en apprenant ce nouvel incident Pritchard. Le roi Louis-Philippe qui, de plus en plus, avait une sainte horreur de la guerre, se refusait à voir un casus helli dans ce qu'il appelait les tristes bêtises de Taïti. Il était donc tout disposé à entrer largement dans la voie des concessions pour éviter une conflagration de nature à entraîner, selon lui, la ruine générale des monarchies. Sans doute la guerre est horrible, et ceux-là sont Lien coupables qui, d'un cœur léger, la déchaînent sur leur pays sans de sérieux motifs. Mais il est des cas où l'honneur national exige que l'on ne recule pas devant les plus dures extrémités. La France, justement indignée de l'attitude insolente du peuple anglais et du gouvernement britannique à son égard, n'était pas disposée à admettre que l'on donnât la moindre satisfaction au missionnaire Pritchard, trouvant déjà étrange que l'on supportât si patiemment les paroles injurieuses tombées de la bouche de sir Robert Peel. Les ministres, quelque peu émus de cette légitime surexcitation de l'opinion publique, étaient fort embarrassés, ne savaient à quel parti se résoudre; mais ils étaient tout dévoués à la politique pacifique de Louis-Philippe, et l'on pouvait être certain d'avance qu'ils se résigneraient à subir toutes les humiliations.

Les Chambres étaient encore en session ; elles ne pouvaient, rester indifférentes aux clameurs qui s'élevaient de tous côtés. Interpellé, le 3 août, à la Chambre des pairs, sur cette nouvelle affaire Pritchard, M. Guizot refusa dédaigneusement de répondre, le gouvernement n'ayant pas encore les renseignements suffisants pour arrêter sa ligne de conduite. Le prince de la Moskowa et M. de Montalembert mirent la question sur son véritable terrain en rappelant les graves paroles prononcées

AoL'T 1844.

Embarras

du roi

Louis-Philippe

et de ses

ministres.

Attitude des Chambres.

466 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1844.

Août 184'«. à la tribime britannique par le premier ministre anglais. « Le moment est arrivé, s'écria le premier, de mettre fin aux concessions que l'on fait à l'Ang-leterre. » Et le second dit avec raison au ministre qu'il ne s'agissait point de ce qui s'était passé à deux mille lieues de nous dans l'océan Pacifique, mais bien de ce qui s'était passé à vingt-quatre heures de nous, de l'autre côté du détroit. M. Guizot persista dans son silence. Cependant, vivement pressé par le comte Mole, il se décida à prononcer quelques paroles explicatives. « Je ferais une faute grave, si je disais à cette tribune ce que je dois dire ailleurs ; j'échaufferais ce que je veux apaiser, j'agirais enfin avec imprudence quand j'ai tout lieu d'être convaincu que la prudence doit nous mener au but. Comme vous, Messieurs, j'ai à cœur de défendre l'honneur de notre marine, l'honneur de nos braves officiers; mais c'est précisément parce qu'il me les faut soutenir ailleurs que je ne puis consentir à m'expliquer ici. » Et ce fut tout. Nous verrons comment il les soutiendra ailleurs. Quelques jours après,' à la Chambre des députés, MM. Billault et Berryer ne furent pas plus heureux en sommant le ministre de s'expliquer à la face du pays, devant ses représentants. C'était précisément la dernière séance de la session. La clôture prononcée, les ministres du 29 octobre purent, sans craindre les interpellations parlementaires, entamer des négociations qui aboutirent à un arrangement que l'immense majorité du pays devait stigmatiser comme une honte.

Coup d'œii Cette affaire Pritchard, qui avait éveillé en France de

événements ^^ légitimes susceptibilités, se compliquait alors d'assez d'Afrique. graves difficultés qu'avait fait naître notre récente intervention au Maroc.

Peu d'événements importants s'étaient passés en Algérie depuis la prise de la smala d'Abd-el-Kader. Il ne restait guère à ce dernier que son ascendant moral, mais

cela lui suffisait pour soulever les tribus soumises et Aour i84'i. entretenir le fanatisme religieux au sein des populations musulmanes. Vainement on lui avait fait offrir de se retirer à la Mecque, où, entouré d'honneurs, il recevrait de la France une pension convenable, il avait fièrement refusé ; campé sur la frontière du Maroc, au sud-ouest de Tlemcen, avec les débris de ses troupes régulières, l'émir n'attendait qu'une occasion de reprendre les hostilités, tout en s'efTorçant de nous susciter de nouveaux ennemis.

Pendant ce temps, nos troupes s'occupaient de réduire les tribus révoltées ou encore insoumises. Deux expéditions heureuses avaient eu lieu au printemps, l'une dans le petit désert au sud de Tittery, sous le commandement du général Marey ; l'autre, dirigée par le duc d'Aumale, au sud de Constantine. Le prince avait sous ses ordres son jeune frère, le duc de Montpensier, qui faisait ses premières armes. Il entra sans coup férir dans Biskara, où flottait encore le drapeau d'Abd-el-Kader, et il parvint à chasser du Ziban le drapeau de l'émir, dont la présence entretenait l'agitation parmi les populations de cette province.

De son côté, le gouverneur général, récemment élevé à la dignité de maréchal de France, attaquait les Kabyles sur la rive droite de l'Isser. Le 12 et le 17 mai, il leur avait infligé, dans deux défaites successives, une perte de plus de mille hommes. Le résultat de cette double victoire avait été la soumission des Flissas. Ils avaient pour chef le petit- fils de Ben-Zamoun, auquel le maréchal donna l'investiture au nom de la France. D'autres tribus suivirent cet exemple, et, en quelques jours, le gouverneur général put constituer trois aghaliks, devenus nos alliés, et dont la population armée n'allait pas à moins de quarante mille hommes.

Le grand souci du maréchal Bugeaud était d'établir

Août 18i4.

Organisaiion

des bureaux

arabes.

Dissentiments

avec

le Maroc.

468 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1844.

dans nos possessions algériennes un gouvernement fortement organisé, en laissant autant que possible, à la tribu arabe, son autonomie, sous la direction supérieure des autorités françaises. A cet efîet, il s'était récemment occupé de développer l'institution des bureaux arabes, créés une dizaine d'années auparavant, et où certains officiers étaient appelés à remplir le rôle d'administrateurs. Quelque prévention que l'on puisse avoir contre la colonisation militaire, et à quelques abus qu'ait donné lieu le fonctionnement de ces bureaux, il faut reconnaître que, dans la situation agitée de la Régence, il était peut-être difficile de procéder autrement. Aussi le gouverneur Bugeaud s'était-il empressé, dès 1841, de rétablir la direction des affaires arabes, supprimée en 1839 par le maréchal Valée. Une ordonnance royale du V^ février 1844, soigneusement préparée par lui, établit une direction des affaires arabes dans chacune de nos trois provinces algériennes, et un bureau arabe dans chaque subdivision de ces provinces. La direction d'Alger prit le nom de direction générale, et son premier directeur, le général Daumas, rédigea un code des principales mesures administratives et judiciaires applicables aux différentes provinces et à leurs subdivisions. Cette institution des bureaux arabes n'a pas été inutile, croyons-nous, à l'affermissement de notre conquête, et le bien qu'elle a fait a compensé largement ses imperfections et ses abus.

Telle était, rapidement esquissée, notre situation en Algérie, quand, tout à coup, de graves dissentiments, auxquels n'étaient pas étrangères les intrigues d'Abdel-Kader, éclatèrent avec le Maroc.

L'empereur du Maroc, MuleyAb-er-Rhaman, sous l'influence du prestige des exploits d'Abd-eJ-Kader, qu'on s'était plu à exagérer singulièrement, résistait avec peine aux efforts de l'émir pour le pousser à une rupture avec

A>NÉE 18i4. CHAPITRE QUINZIÈME. 469

la France. Dès le mois de mai, des rassemblements armés s'étaient formés sur notre frontière. Pour se garantir d'une attaque possible, le général de Lamoricière avait fait construire un fort à Lalba-Maghrnia, sur des terrains que les autorités marocaines réclamèrent comme appartenant au Maroc. Cette injustifiable réclamation fut le prétexte des premières hostilités. Le 30 mai 1844, deux mille Marocains franchirent la frontière et attaquèrent le corps d'observation du général de Lamoricière. Celui-ci n'eut pas de peine à repousser les agresseurs en leur faisant éprouver des pertes sérieuses. Ce fut le premier acte de la guerre avec le Maroc.

Le cabinet du 29 octobre apprit avec une extrême contrariété cette subite irruption des troupes marocaines, pressentant qu'une rupture avec le Maroc nous attirerait quelque désagrément du côté de l'Angleterre. Mais il n'y avait pas à reculer ; il fallait, coûte que coûte, obtenir raison du Maroc, que le maréchal Bugeaud dénonçait comme le repaire d'Abd-el-Kader. Notre consul à Tanger, M. Doré de Nyon, fut chargé de demander des explications à l'empereur Abd-er-Rhaman. En même temps, des renforts furent envoyés en Algérie, et une division navale, sous les ordres du prince de Joinville, reçut l'ordre de se rendre immédiatement dans les eaux du Maroc.

A cette nouvelle, grand émoi en Angleterre, qui déjà voyait son commerce avec le Maroc interrompu par une guerre entre cette puissance et la France. Des explications confidentielles avaient été échangées entre les cabinets de Londres et de Paris, et sir Robert Peel avait pu déclarer, du haut de la tribune du parlement britannique, qu'il avait reçu de M. Guizot les explications les plus satisfaisantes sur les vues du gouvernement français dans la question du Maroc. Cette déclaration hautaine avait produit en France une impression d'autant

Août 1844.

Premières hostilités.

ExplicatioDs demandées

par l'Angleterre.

Août ISi-i.

Bombardement de Tanger.

470 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PIIILIPPE. année 1844.

plus pénible qu'on n'ignorait pas que le ministère britannique laissait dire, sans protester, au sein de la Chambre des communes, que l'Angleterre ne reconnaissait pas la souveraineté de la France sur l'Algérie.

Au reste, en répondant le 5 juillet, à la Chambre des députés, à deux interpellations de MM. Mauguin et de La Rochejaquelein, M. Guizot avait énoncé clairement les intentions du gouvernement. Il ne demandait à l'empereur du Maroc que la paix et l'éloignement d'Abd-el- Kader, dont la présence sur nos frontières était une menace perpétuelle pour la sécurité de notre territoire algérien. Tel avait été le sens des conditions posées par le gouverneur général Bugeaud, au moment de marcher sur Ouchda, où se tenaient de forts rassemblements armés. Ses ouvertures conciliantes n'ayant amené aucun résultat satisfaisant, il s'était emparé d'Ouchda, en renouvelant d'ailleurs l'assurance que la France n'avait pas la pensée de conserver aucune partie du territoire marocain.

Mais l'empereur du Maroc paraissait décidé à ne tenir nul compte des avertissements et des leçons qu'il avait déjà reçus. La guerre sainte se prêchait ouvertement dans son empire. Son fils poussa l'insolence jusqu'à sommer le maréchal Bugeaud d'avoir à évacuer Lalba- Maghrnia comme condition de la paix, et l'on ne craignit pas de demander à notre consul de Tanger, M. de Nyon, la révocation des chefs de l'armée française ; c'était de l'outrecuidance.

On était arrivé au 2 août : M. de Nyon n'avait reçu aucune nouvelle de son ultimatum, et les délais accordés à Muley Abd-er-Rhaman étaient expirés. Le prince de Joinville se trouvait depuis la veille devant Tanger, à la tête d'une escadre imposante. Il temporisa jusqu'au 5. Ce jour-là, une dépêche ministérielle, apportée par un navire à vapeur, lui prescrivit de commencer les hosti-

Août 1844.

lités, s'il n'avait point obtenu satisfaction. Or M. de Nyon venait justement de lui faire savoir qu'il avait été avisé par le consul anglais à Tanger, M. Hay, de l'acceptation de l'empereur. Mais, fort de l'ordre envoyé par le ministère, et considérant que la France n'avait pas à se préoccuper des pourparlers échangés entre le consul anglais et Abd-er-Rhaman, le prince prit toutes ses mesures pour attaquer, dès le lendemain, les batteries de Tanger.

Cette place présentait un aspect formidable ; ses remparts étaient hérissés de canons de gros calibre ; on pouvait donc s'attendre à une résistance opiniâtre. Les instructions envoyées au prince lui recommandaient d'épargner la ville et de détruire seulement les fortifications. La ville, du reste, était à peu près déserte; presque toute la population s'était réfugiée dans un bois voisin. Dès 8 heures et demie du matin, le 6 août, notre escadre ouvrit son feu, auquel l'ennemi répondit avec une extrême vivacité; mais son tir, mal dirigé, produisit peu d'effet; la plupart de ses boulets passaient par-dessus nos vaisseaux embossés à 700 mètres de la place. En moins de deux heures, les batteries marocaines étaient réduites au silence, et les fortifications de la place ne présentaient plus qu'un amas de ruines. Ce court et glorieux combat nous avait coûté trois hommes morts et dix-sept blessés, tandis que, du côté de l'ennemi, il y avait eu cent cinquante tués et près de quatre cents blessés. Plusieurs escadres étrangères, et notamment une escadre anglaise, présentes dans le détroit de Gibraltar, avaient été témoins de ce fait d'armes si rapidement accompli, et qui dut leur donner une haute idée de notre puissance maritime.

Cette exécution terminée, le prince de Joinville se dirigea sur Mogador, autre place maritime du Maroc, située à l'extrémité occidentale de l'empire. C'était la occupation de

1 îIg de CG

ville de prédilection d'Abd-er-Rhaman, dont elle était en nom.

Bombardement de .Mogador et

AOUT 1844. quelque sorte la propriété particulière. La bombarder, c'était le frapper dans ses plus chères affections. Le 11 août, l'escadre française était en vue de Mogador, et, le 15, elle commençait ses opérations. Son attaque fut impétueuse comme à Tanger, et les effets en furent aussi prompts et aussi terribles. Quelques heures suffirent pour démanteler les fortifications de la ville et celles d'une petite île qui en fermait le port. Le prince crut devoir s'emparer de cette île, où l'on trouva deux cents cadavres ennemis. Il y laissa cinq cents hommes de garnison, et il remonta dans les eaux de Cadix, ayant à son bord le consul anglais et un certain nombre d'Européens qui s'y étaient réfugiés.

Ce furieux bombardement de deux villes, dont la population était assurément bien étrangère au conflit soulevé entre la France et le Maroc, avait-il été indispensable pour contraindre l'empereur Abd-er-Rhaman à nous accorder la satisfaction à laquelle nous avions droit? Peut-être aurait-on pu l'éviter, car, dans l'intervalle des deux bombardements, notre armée de terre remportait sur les Marocains une éclatante victoire, qui mettait à notre discrétion l'empire d'Abd-er-Rhaman. BataiUe Campé sur rOued-Isly, avec 9,000 hommes d'infan-

dlsiy. terie, 1,400 chevaux, 2,000 irréguliers et 14 bouches à feu, le maréchal Bugeaud attendait impatiemment une réponse satisfaisante à ses ouvertures de conciliation. Cette réponse ne venait pas; il était las d'attendre, lorsque, le 11, il apprit le bombardement de Tanger. Dès lors il n'hésita plus à marcher contre l'armée marocaine, qui était trois fois supérieure en nombre à la sienne. Mais il avait la certitude de vaincre, et cette confiance, il sut l'inspirer à ses troupes. Merveilleusement secondé par des officiers qui s'appelaient Bedeau, Cavaignac, Lamoricière, Morris, Jousouf et Pélissier, il se croyait sûr d'avance de n'avoir rien à redouter de la

ANNÉE 1844. CHAPITRE QUINZIÈME. 4r73

cohue en armes au devant de laquelle il courait.

Le 14 août, il franchit l'Isly, dont une nuée de cavaliers ennemis lui disputèrent vainement le passage. Formée en équerre, la petite armée française pénétra comme un coin au centre des escadrons marocains et les tailla littéralement en pièces. Le camp du fils de l'empereur et toute l'artillerie ennemie furent emportés au premier choc par le colonel Jousouf. L'armée marocaine essuya un désastre complet et se mit en pleine déroute, laissant sur le champ de bataille huit cents morts et deux mille blessés. Tout le matériel de l'armée ennemie, tentes, armes, drapeaux, canons, et jusqu'au parasol du fils de l'empereur, tomba entre nos mains. Et, s'il faut s'en rapporter à la relation officielle du maréchal Bugeaud, qui n'a jamais été contredite, cette brillante affaire ne nous aurait coûté qu'une trentaine de morts et quatre-vingt-seize blessés. Dix mille Français avaient battu à plate couture trente mille Marocains, Jamais peut-être l'habileté de nos officiers, l'impétuosité et la valeur personnelle de nos soldats, n'avaient si complètement triomphé de l'avantage du nombre. Cette action faisait le plus grand honneur au maréchal Bugeaud et à ceux qui l'avaient si vaillamment secondé. Le maréchal reçut, à cette occasion, du roi Louis-Philippe, le titre de duc d'Isly.

Immense fut en Europe le retentissement de la bataille d'Isly, et l'effet moral en France y fut prodigieux. On la saluait comme une victoire sur l'Angleterre, et personne ne doutait que le gouvernement français ne fût désormais décidé à répondre de très haut aux prétentions exorbitantes du cabinet britannique relativement aux affaires de Taïti. Ce fut le contraire qui arriva. Nos succès en Afrique semblaient rendre plus exigeant le gouvernement anglais. Quant au ministère du 29 octobre, épouvanté des armements maritimes auxquels

Août 18i'(.

Honteuse faiblesse du

cabinet du 29 octobre.

Août 1844.

Dépêche

étrange de

M. Guizot

à M. de

Jarnac.

474 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1844.

l'Angleterre se livrait alors avec ostentation, tout ému des dépêches pusillanimes de notre chargé d'affaires à Londres, qui, à la date du 22 août, lui écrivait que lord Aberdeen avait pris la résolution de renvoyer M. Pritchard en Océanie sur un vaisseau anglais, il était décidé, par une honteuse faiblesse, de connivence avec le roi, à se faire pardonner nos victoires au Maroc par notre humiliation à Taïti.

Ce fut un malheur pour le gouvernement de Louis- Philippe d'avoir pour chargé d'affaires à Londres un diplomate dont les conseils de pusillanimité étaient trop bien dans le sentiment des ministres du 29 octobre pour ne pas être écoutés à Paris. Une indemnité pécuniaire pour les dommages et souffrances qu'avait pu éprouver le pauvre M. Pritchard ne lui paraissait pas suffisante ; il demanda qu'on y joignît des excuses et l'improbation formelle de la conduite de nos officiers. Et comme Louis-Philippe et ses ministres tenaient absolument à éviter une rupture avec l'Angleterre, ils se résolurent à en passer par là.

Le 29 août 1844, M. Guizot adressa à M. de Jarnac une dépêche où il posait en principe : « 1" que le droit d'éloigner de Taïti tout résident étranger qui troublerait ou travaillerait à troubler et à renverser l'ordre établi appartenait au gouvernement du roi et à ses représentants^ non seulement en vertu du droit commun de toutes les nations, mais aux termes mêmes du traité du 9 novembre 1842, qui avait institué le protectorat français; 2° que M. Pritchard, du mois de février au mois de mars 1844, avait constamment travaillé, par toutes sortes d'actes et de menées, à entraver, troubler et détruire l'établissement français à Taïti, l'administration de la justice, l'exercice de l'autorité des agents français et de leurs rapports avec les indigènes..., et que les autorités françaises avaient eu de légitimes motifs, et

ANNÉE 184i. CHAPITRE QUINZIÈME. 475

s'étaient même trouvées dans la nécessité de renvoyer du territoire de l'île celui dont la présence et la conduite fomentaient parmi les indigènes un esprit permanent de résistance et de sédition.. »

Après cette fière déclaration, il n'y avait plus, ce semble, qu'à repousser par une fin de non-recevoir toute sèche les prétentions de l'Angleterre. Loin de là, M. Guizot, équivoquant sur les circonstances au milieu desquelles s'étaient produits le renvoi et l'emprisonnement de M. Pritchard, s'empresse de faire droit à ces prétentions. « Le gouvernement du roi, ajoute-t~il, n'hésite pas à exprimer au gouvernement de S. M. Britannique son regret et son improbation des circonstances que je viens de rappeler. » Et il invite son agent à donner à lord Aberdeen communication de cette dépêche et à lui en laisser copie.

Quatre jours plus tard, le 2 septembre, nouvelle dépêche ainsi conçue : « Monsieur le comte, en exprimant au gouvernement de S. M. Britannique son regret et son improbation de certaines circonstances qui ont précédé le renvoi de M. Pritchard à l'île de Taïti, le gouvernement du roi s'est montré disposé à accorder à M. Pritchard, à raison des dommages et des souffrances que ces circonstances ont pu lui faire éprouver, une équitable indemnité. Je vous invite à faire de notre part cette proposition au gouvernement de S. M. Britannique, et à me rendre compte immédiatement de sa réponse, n

Comment le gouvernement de la reine n'eût-il pas été pleinement satisfait d'une proposition faite avec tant d'humilité? Tous les torts étaient du côté de l'agent anglais, et c'est nous qui faisions amende honorable. Rarement on avait fait aussi bon marché de l'honneur et de la dignité de la France, et cela au moment où ses armes l'entouraient d'un nouveau prestige. Cette concession fut ressentie dans le pays comme un soufflet sur

Août If

Excuses à

l'Angleterre et

indemnité à

M. Pritchard.

Septembre

Couventiou

avec le Maroc.

476 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1844.

la joue. Nous entendrons bientôt au parlement le retentissement éclatant de l'indignation publique; mais une majorité servile restera sourde aux clameurs de l'opinion. En sacrifiant la dignité nationale au désir exagéré de la paix, la monarchie de Juillet se fit à ellemême une blessure dont elle ne guérira pas.

Le cabinet du 29 octobre s'était hâté d'en finir avec cette affaire Pritchard, s'imaginant rendre plus facile par là un arrangement avec le Maroc ; comme Louis- Philippe, il avait hâte de faire disparaître toute trace de guerre. Il semblait craindre que l'ombrageuse susceptibilité de l'Angleterre ne lui créât des embarras de ce côté tant que les difficultés relatives à Taïti ne seraient pas entièrement aplanies. C'était une appréhension bien chimérique; car, d'ores et déjà, le gouvernement britannique avait l'assurance que nous ne garderions aucun des points du territoire marocain, et son ministre en Espagne, M. Bulwer, était chargé de hâter de tout son pouvoir notre arrangement avec le Maroc. Cet arrangement ne devait pas rencontrer de bien gros obstacle? ; le gouvernement français, pour ne pas troubler l'entente cordiale, étant décidé à ne pas se montrer plus exigeant après la victoire qu'avant le combat, et à traiter sur les bases de Vultimatiim précédemment signifié à l'empereur du Maroc.

Ce n'était pas la première fois que la France traitait avec cet empire. Déjà sous Louis XIII en 1631 et en 1635, sous Louis XIV en 1681, et sous Louis XV en 1767, des conventions conclues à Maroc avaient réglé, entre elle et lui, des relations de commerce et d'amitié. A deux reprises différentes, la Restauration avait renouvelé les traités antérieurs, où la France était considérée comme la nation que le Maroc estimait le plus. L'empereur actuel ne paraissait pas avoir pour nous les mêmes sentiments que ses prédécesseurs. Autrefois, il est vrai,

nous n'occupions pas, comme actuellement, la Régence SEPTEMBnE algérienne. Toutefois Muley Abd-er-Rhaman, épou- '^ ^' vanté des coups formidables frappés sur son empire, et sentant son trône menacé par des dissensions intérieures, se montrait aussi pressé que le gouvernement de Louis-Philippe de terminer la guerre, et il chargea son pacha de Larache, Sidi-Bou-Selam, de se rendre à Tanger pour discuter les conditions de la paix avec notre consul général, M. de Nyon, et le duc de Glucksberg, fils du duc Decazes, secrétaire d'ambassade à Madrid, auxquels avait été confiée la mission d'assister le prince de Joinville dans cette œuvre diplomatique.

L'entrevue eut lieu le 10 septembre 1844, à Tanger, où nos plénipotentiaires furent reçus avec des honneurs extraordinaires. On se mit rapidement d'accord sur les bases suivantes : licenciement des troupes marocaines réunies extraordinairement sur nos frontières de l'Algérie, sauf un faible corps d'armée, dont la force ne pourrait dépasser deux mille hommes ; châtiment exemplaire des chefs marocains qui s'étaient rendus coupables d'actes d'agression, en temps de paix, contre les troupes de S. M. V empereur des Français ; mise hors la loi d'Abd-el-Kader dans toute l'étendue du Maroc et en Algérie. S'il venait à tomber entre les mains de l'empereur du Maroc, celui-ci s'engageait à l'interner dans l'une des villes du littoral ouest de son empire; de son côté, V empereur des Français promettait, dans le cas où il s'emparerait de la personne de l'émir, de le traiter avec égard et générosité. La délimitation des frontières respectives demeurait fixée conformément à l'état des choses reconnu par le Maroc à l'époque de la domination des Turcs en Algérie. Enfin les troupes françaises devaient évacuer l'île de Mogador et la ville d'Ouchda dès que les premiers articles de la convention

Septembre

La Convention

de Tanger

et l'opinion

en France.

478 HISTOIRE DU RÉGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 18'(4.

auraient été exécutés à la satisfaction du gouvernement français.

Cette convention, honorable d'ailleurs pour les deux parties, fut loin pourtant de contenter tout le monde. Beaucoup s'étonnaient, par exemple, qu'aucune indemnité pécuniaire n'eût été stipulée en faveur des Français auxquels les actes du gouvernement marocain avaient l'ait éprouver des pertes sensibles. Nos plénipotentiaires avaient bien songé à en demander une; mais ils y avaient renoncé devant cette déclaration du maréchal Bugeaud, à savoir qu'Abd-er-Rhaman aimerait mieux continuer une guerre désastreuse que de payer un seul million. Il y eut cependant un sentiment profond d'indignation en France quand on y apprit que les frais de la guerre n'avaient même pas été réclamés. C'était par trop chevaleresque. Comment! vingt millions avaient été dépensés, le sang de nos soldats avait coulé, et l'on se contentait de prescrire au Maroc qu'il eût à remettre les choses dans le statu quo ante hélium^ sauf la condition illusoire de la mise hors la loi d'Abd-el-Kader! Le prince de Joinville avait insisté pour que l'on exigeât au moins le payement des frais de la guerre, mais nos diplomates s'y étaient refusés dans un élan de générosité peut-être excessive. Si généreuse en effet était notre diplomatie que l'ile de Mogador, dont la possession était pour nous la seule garantie de l'exécution du traité, fut évacuée avant la ratification des conventions. Le maréchal Bugeaud lui-même, à qui l'on devait le désastreux traité de la Tafna, déclara, dans son langage soldatesque, que le prince de Joinville était un grand molasse.

Etonnez-vous donc, après cela, si l'opposition se plaignit amèrement du peu de souci que l'on avait eu des intérêts de la France. Mais, à toutes les critiques formulées contre la convention de Tanger, le principal organe de M. Guizot, le Journal des Débats., eut une réponse

péremptoire devenue légendaire : « La France est assez octobke i844. |

riche pour payer sa gloire. » Sans doute le désintéressement est une grande et belle chose, mais il ne faut i pas qu'il aille jusqu'à la duperie. Un peu plus de fermeté de la part du gouvernement de Louis-Philippe n'eût pas rendu la guerre inévitable avec l'Angleterre, comme le prétendent les apologistes du régime de Juillet; la' France en eût été plus honorée et plus respectée.

Le pays, au point de vue matériel, était alors dans ;

une situation prospère. L'exposition quinquennale des j

produits de l'industrie française avait eu lieu cette 1

année. Elle attesta la puissance de notre industrie, et, ,

comme le dit le baron Thénard dans son discours au roi, lors de la distribution des récompenses, elle surpassa les espérances que les deux expositions antérieures avaient fait naître.

Notre commerce était également en progrès, et il avait Traité avec la \

pris des proportions considérables. Un traité avec la Chine, conclu le 24 octobre 1844, assura à nos négo- i

ciants d'inappréciables avantages dans ces régions de l'extrême Orient, qui leur avaient été à peu près fermées ;

jusque-là. Ce fut certainement un des actes les meil- |

leurs du ministère de M. Guizot. C'est par les voies \

diplomatiques, non par la conquête, qu'il faut ouvrir '■

des débouchés au commerce et à l'industrie. Jamais les missionnaires armés, nous ne saurions trop le répéter, '

qu'il s'agisse d'intérêts religieux ou commerciaux, ne réussiront dans un pays qui a le sentiment de sa dignité <

et de son indépendance. Il faut donc, comme Louis-Phi- '

lippe, aimer et apprécier les bienfaits de la paix, mais à ,

la condition que cette paix soit à la fois avantageuse \

et glorieuse. '

Les conventions, arrêtées à Tanger le 10 septembre, furent ratifiées à la fin d'octobre. La paix avec le Maroc |

devint définitive, et l'on put espérer de voir s'achever :

Octobre 1844. tranquillement la colonisation de notre conquête algérienne. A ce point de vue, presque tout le monde en France avait fini par se montrer satisfait de l'heureuse issue de notre différend avec le Maroc. L'entente cordiale avec l'Angleterre aurait été elle-même aussi bien accueillie, si elle n'avait été le prix de concessions peu honorables et d'une humiliation que chacun ressentait comme un affront personnel.

Voyage de La paix conclue avec le Maroc, Louis-Philippe tint à

enAn^'ieteTre^ ^^^^^ étalage, devant l'Europe, des excellents rapports de la France avec l'Angleterre. Il y tenait pour une double raison. Quelques mois auparavant, dans les premiers jours de juin, la reine Victoria avait reçu la visite inopinée de l'empereur de Russie. On n'avait pas manqué, dans les cours européennes, d'attribuer cette visite à des motifs tout politiques. Informé du refroidissement survenu entre les deux pays, le czar était venu à Londres, assurait-on, dans l'unique but de détacher tout à fait l'Angleterre de l'alliance française et de l'entraîner dans une coalition éventuelle contre nous. Ou exagérait sans doute beaucoup ses mauvais desseins à notre égard; mais on peut être absolument certain quïl se montra aussi malveillant que possible envers le roi Louis-Philippe. Celui-ci n'était donc pas fâché de prouver au monde que les propos du czar Nicolas n'avaient pu altérer en rien, dans l'esprit de la reine, les sentiments affectueux qu'elle lui avait témoignés lors de sa visite à Eu. Il espérait démontrer en même temps qu'il n'y avait plus trace du désaccord survenu entre les deux nations, à propos des affaires de Taïti,et qui s'était traduit de la part du peuple anglais par de si violentes démonstrations.

Louis-Philippe avait d'ailleurs promis à la reine de lui rendre sa visite; elle-même y comptait, et ce fut un acte de courtoisie de la part du roi des Français de rem-

plir cet engagement. Dans toute autre circonstance, OcroBRE isu. personne n'y aurait trouvé à redire; mais on était encore, en France, sous l'impression toute vive des exigences injurieuses de l'Angleterre; on n'y prenait pas aisément son parti des concessions antinationales du cabinet du 29 octobre, et il ne manqua pas de voix dans l'opposition pour dénoncer la visite de Louis- Philippe comme inopportune et impolitique.

Le poète Barthélémy, soupçonné d'avoir jadis vendu son silence, et qui, depuis peu, avait repris, dans le journal le Siècle, la publication hebdomadaire de sa Némésis, se fit l'organe de ce mécontentement.

Quoi! parce qu'une enfant, insouciante et folle, Profitant d'un congé surpris à son école, Dans sa trirème eu fleurs, sur de soyeux coussins, S'en vint passer trois jours chez d'honnêtes voisins, Fallait-il qu'un roi grave, à la barbe blanchie, Désertât son conseil pour cette naumachie, Pour que Guizot pût dire à ses plus chers élus : Me voici; les Anglais n'ont qu'un Anglais de plus.

Louis-Philippe laissait dire. Et, d'accord avec son ministre favori, il résolut de donner à son voyage en Angleterre une portée politique et officielle que n'avait pas eue celui de la reine Victoria en France.

Il s'embarqua au Tréport le 7 octobre 1844, ayant avec lui, entre autres compagnons de voyage, le plus jeune de ses fils, le duc de Montpensier, M. Guizot, et son ministre de la marine, M. de Mackau. 11 arriva le lendemain à Portsmouth. Le duc de Wellington et le prince Albert l'y attendaient pour le saluer, au nom de la reine, à son débarquement. De là, il se rendit à Windsor, où la reine Victoria l'accueillit avec une pompe et des honneurs extraordinaires. Le peuple anglais se mit au diapason de sa souveraine, et Louis-Philippe entendit retentir sur son passage d'enthousiastes acclamations,

Réception du roi à Windsor.

Octobre 1844.

482 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 184'«.

qui étaient comme le remerciement de sa condescendance envers la nation britannique. On ne manqua pas de remarquer que l'accueil qui lui était fait était beaucoup plus cordial et plus chaleureux que celui dont le czar Nicolas avait été l'objet. Il y avait là de quoi le consoler des dédains affectés de son cousin, l'empereur de Russie.

Jamais souverain n'avait été aussi fêté. Les personnages les plus considérables s'empressèrent de venir déposer à ses pieds l'hommage de leur respect. On vit — ce qui ne s'était jamais vu — les représentants de la Cité de Londres, le lord-maire, les shérifFs, l'archiviste, le greffier, le clerc, le chambellan, l'avoué de la Cité, neuf aldermens et vingt-huit conseillers mimicipaux, quitter l'enceinte de la métropole, et venir en grand costume aux portes du château de Windsor pour souhaiter la bienvenue au roi des Français.

Louis-Philippe les reçut entouré de ses deux ministres, MM. Guizot et de Mackau, de son ambassadeur, M. de Saint-Aulaire, et de toutes les personnes de sa suite en grand uniforme. Le lord-maire lui lut, au nom de la Cité de Londres, une adresse toute pleine de cordialité Louis-Philippe pour la France et pour lui. « Nous désirons nous faire les organes auprès de Votre Majesté de ces sentiments que nous portons à la nation brave et éclairée surlaquelle vous régnez... » Le roi répondit avec beaucoup d'à-propos, en langue anglaise, aux compliments du premier magistrat de la Cité de Londres. Celui-ci n'avait pas manqué de le féliciter de ses efforts pour conserver aux peuples les bienfaits de la paix. « Je suis convaincu, comme vous l'êtes, dit Louis-Philippe, que la paix et les relations amicales entre la France et l'Angleterre sont, pour deux nations faites pour s'estimer et s'honorer mutuellement, une source d'avantages égaux et innombrables. Le maintien de ce bon accord est en même temps un gage de

et les

magistrats de

la Cité de

Londres.

paix pour le monde entier... Je considère ma coopéra- Octobre 1844. tion dans cette sainte œuvre comme la mission et l'honneur de mon règne. Tel a été le but et l'objet de tous mes efforts, et j'espère que le Tout-Puissant les couron- »

nera de succès. » Cela était fort bien ; mais ce que n'avaient eu garde de dire ni le lord-maire, ni le roi, c'est que c'était la France qui avait fait tous les frais pour atteindre ce but et cet objet très nobles en effet; c'est que le roi des Français y avait sacrifié jusqu'à la dignité nationale, et voilà ce qu'une nation fière et chevaleresque comme la nôtre ne pouvait pardonner à son chef.

Il semble même, s'il faut en croire le journal de la reine Victoria, que le roi Louis-Philippe, dans ses conversations avec elle, se soit un peu trop complu, par galanterie sans doute, à ravaler la nation dont il avait l'honneur d'être le souverain. « Les Français, aurait-il dit, en faisant allusion aux difficultés récentes, ne désiraient pas la guerre; mais ils aimaient à faire claquer leur fouet, comme les postillons, sans songer aux conséquences. » Et il aurait ajouté : « La France ne peut pas faire la guerre à l'Angleterre. » C'était là sans doute de la part de Louis-Philippe — si la reine Victoria a bien compris ses paroles — de simples et banales formules de politesse envers sa royale hôtesse; mais elles étaient singulièrement déplacées dans la bouche du roi des Français.

La reine Victoria montra, d'ailleurs, à l'égard de son hôte toutes les prévenances imaginables ; elle le combla des attentions les plus délicates. Le 11 octobre, elle lui conféra l'ordre de la Jarretière dans le plus grand appareil et en présence de tous les hauts dignitaires du royaume ; et, quand il prit congé d'elle, le 14, elle tint à l'accompagner jusqu'à Portsmouth. Il n'alla pas jusque là, ayant changé de résolution en chemin et étant

Retour en France.

484 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1844.

OcTOBBE 1844. allé s'embarquer à Douvres; mais la reine continua sa route jusqu'à Portsmouth, pour y saluer notre escadre. Elle accepta à déjeuner à bord du Gomer^ qui avait amené Louis-Philippe, et elle porta un toast au roi absent. Nos marins, oubliant leurs préventions contre l'Angleterre, répondirent à ce k)ast en saluant de leurs acclamations enthousiastes la gracieuse Majesté. La reine Victoria était une souveraine populaire.

Le roi revint enchanté, émerveillé de l'hospitalité anglaise. Il ne tarissait pas en éloges sur l'excellente petite Victoria, croyant l'entente cordiale à jamais raffermie, s'imaginant que l'accueil bienveillant dont il avait été l'objet en Angleterre apaiserait les susceptibilités qu'avait fait naître le dénouement de l'affaire Pritchard. Il se trompait. L'opposition ne désarmait pas, et l'immense majorité du pays avait toujours sur le cœur l'injure faite à la France. Quant aux hommages rendus à Louis-Philippe en Angleterre, que lui importait? C'était au roi personnellement, non à notre nation, qu'ils avaient été adressés. Cette visite à la reine Victoria, au lendemain de l'affaire Pritchard, semblait donc une aggravation de l'atteinte portée à la dignité nationale. NovEJiBHE Mais la réprobation dont se trouvait frappée la dé-

marche de Louis-Philippe n'était rien auprès de celle qui poursuivait tous les actes de son ministre des affaires étrangères. On attribuait, à tort, à l'influence exclusive de ce dernier l'orientation de la politique royale. Louis- Philippe, nous avons eu déjà 1 occasion de le dire, avait une volonté très arrêtée, et des idées personnelles dont il n'était pas facile de le détourner. La vérité est que sur toutes les questions de politique intérieure et de politique étrangère, il était absolument d'accord avec son ministre. Seulement le ministre était responsable, et c'était surtout à lui que s'en prenait l'opposition dynastique.

ANNÉE 18i4. CHAPITRE QUINZIÈME. 485

Comme le roi, M. Guizot avait été ravi du voyage d'Angleterre. Il crut, au retour, voir une satisfaction réelle dans toutes les conversations et sur toutes les physionomies. Mais il n'entendait que les conversations et ne voyait que les physionomies officielles. Partout ailleurs il était considéré comme le mauvais génie de la monarchie de Juillet. On ne se gênait nullement pour déclarer bien haut qu'il la menait tout droit à sa perte, témoin cette prédiction sinistre de Lamennais : « Il paraît certain, écrivait à M. de Vitrolles, le 3 novembre 1844, l'illustre auteur des Paroles d'un croyant, que M. Guizot aura pour lui la majorité dans la session prochaine; je m'en réjouis très sincèrement ; nul autre ne le vaudrait. C'est lui qui doit conduire la monarchie de Louis-Philippe à son dernier gîte ; il est né fossoyeur. Que la fosse soit profonde! » La prédiction s'accomplira à la lettre.

Mais Louis-Philippe semblait défier l'opinion publique, ou l'impopularité de son ministre lui échappait complètement. Il était comme frappé d'aveuglement et de surdité. Il ne voyait pas les points noirs s'amonceler à l'horizon, et n'entendait pas les sourds grondements précurseurs de la tempête qui, à moins de trois ans de là, devait faire voler son trône en éclats.

Novembre

Prédiction sinistre de Lamennais.

Maladie et retraite de M. Villemain. — Ouverture de la session de 184ô. — Le discours de la couronne. — Discussion de l'adresse à la Chambre des pairs. — Les attaques de M. Mole. — Réponse au prince de la Moskowa. — L'adresse à la Chambre des députés. — Violent discours de M. Thiers. — L'opinion de M. Dupin. — L'amendement de M. de Carné, — L'amendement de M. Léon de Maleville. — Rejet de cet amendement. — La Chambre se déclare satisfaite. — Fausse sortie des ministres. — M. de Salvandy, ministre de l'instruction publique. — Question de confiance posée à l'occasion des fonds secrets. — Les fonds secrets à la Chambre haute. — La réforme postale ajournée. — La responsabilité des agents du pouvoir et les incompatibilités. — Les capacités et l'abolition du cens. — Modification dans le système de vote. — La loi sur le conseil d'État. — Proposition de loi relative à l'agiotage sur les chemins de fer. — Députés intéressés dans les marchés conclus avec l'État. — Conversion de la rente. — Projet de loi contre le duel. — La question des jésuites. — Déclaration d'abus contre le cardinal de Ronald. — Une sortie de M. Cousin. — L'interpellation de M. Thiers. — Réponse du garde des sceaux. — M. de Carné répond à M. Thiers. — M. Dupin et les jésuites. — Le remède de M. de Lamartine. — L'ordre du jour de M. Thiers. — La convention du 29 mai avec l'Angleterre. — Question de l'émancipation des esclaves. — M. de Montalembert et le monde catholique. — Les résultats de la mission de M. Rossi. — Mesures prises contre les jésuites. — La situation ministérielle après la session.

— Manifeste de la gauche constitutionnelle. — Discours de M. Guizot à ses électeurs. — Une nouvelle visite de la reine d'Angleterre. — État de nos affaires en Afrique. — La guerre sainte de nouveau prêchée en Algérie. — Les Ouled-Riah enfumés dans leurs grottes.

— Près de cinq cents Français massacrés dans une embuscade. — Nouvelle insurrection. — Retour du maréchal Bugeaud. — Succès des généraux de Lamoricière et Cavaignac. — La statue du duc d'Orléans. — Incident sur la Plata. — Combat d'Obligado. — Une ambassade marocaine à Paris. — Le maréchal Soult abandonne le portefeuille de la guerre. — M. Quiuet et M. de Salvandy. — Réorganisation du

conseil royal de l'Université. — Ouverture de la session de 1846. - Les adresses. — M. Cousin et M. de Salvandy. — L'adresse de 1846 à la Chambre des députés. — La corruption électorale. — L'ordonnance du 7 décembre et M. Thiers. — Réponse de M. Guizot. — Vaine demande de la remise à l'ordre du jour de la loi sur l'enseignement secondaire. — Les livrets d'ouvriers. — L'insurrection polonaise. — Appel d'une partie de la Chambre des députés en faveur des Polonais. — Interpellation sur les événements de Pologne. — Le discours de Victor Hugo. — Le dernier vestige de l'indépendance polonaise anéanti. — Encore la question des incompatibilités. — Intervention de M. Thiers dans la question. — Réponse de M. Duchàtel. — L'attentat de Lecomte. — La complicité morale. — Le budget de 1847. — Les critiques de M. Thiers. — Évasion du prince Louis- Bonaparte. — Vote du budget de 1847. — Dernier cri en faveur de la Pologne. — Dissolution de la Chambre.

DÉCEMBHE L'année 1844 s'achevait tristement. Tandis que Louis-

1844. Philippe et son ministre étaient revenus enivrés des

hommages dont ils avaient été comblés en Angleterre, se félicitant d'être allés consolider eux-mêmes cette entente cordiale à laquelle ils avaient tant sacrifié, et qui avait failli disparaître dans les complications des affaires du Maroc et de Taïti, la France se sentait humiliée et amoindrie. Les pertes morales se réparent moins aisément que les pertes matérielles. Or, ce n'est pas impunément qu'un gouvernement force un peuple à l'humiliation ; il peut être certain qu'un jour ou l'autre il lui en sera demandé compte. Une vague inquiétude régnait dans les esprits. On attendait avec impatience la prochaine réouverture des Chambres, chacun prévoyant de tumultueuses séances. Beaucoup de personnes perspicaces croyaient même qu'il serait difficile au ministère du 29 octobre de résister aux attaques violentes dont il serait l'objet.

Maladie et Nombre de gens, dévoués à la monarchie de Juillet,

M VHlemain n'avaient pu s'empêcher de censurer amèrement la conduite timorée du gouvernement. Aussi un certain vide s'était-il fait autour des régions officielles. Un soir, dans les premiers jours de décembre, il y avait ré-

ceptioii au ministère de l'instruction publique ; le temps était brumeux et froid. Les salons étaient presque déserts. Le ministre, M. Villemain, se trouvait en proie depuis quelques semaines à une mélancolie profonde. En faisant allusion aux rigueurs de la saison et aux tristesses présentes de la politique, il dit amèrement aux quelques amis qui l'entouraient :

Tempora si fuevint nubila, solus eris.

Il était doublement affecté par des chagrins de famille et par les embarras dans lesquels le cabinet était plongé, conséquence fatale de son attitude à l'égard de l'Angleterre. Quelques jours après la soirée dont nous venons de parler, on apprit, avec une douloureuse stupéfaction, que M. Yillemain avait été frappé d'aliénation mentale. Une obscurité passagère s'était faite dans cet esprit si profond, si fin et si lumineux. Il dut résigner ses fonctions, et il se retira sans ressources et sans fortune. La Chambre lui vota une pension de 15,000 livres, réversibles sur ses filles ; mais quand il fut revenu à la santé, il refusa fièrement cette rémunération de ses travaux et des services qu'il avait rendus. Rentré dans la vie privée, il devait consacrer sa studieuse retraite à augmenter le nombre des ouvrages qui assurent à sa mémoire une place si distinguée dans l'histoire littéraire de notre pays.

Il n'était pas remplacé encore quand, le 26 décembre, s'ouvrit la session de 1845. L'année précédente, à pareille époque, le roi, dans son discours, s'était flatté d'avoir assuré au pays les bienfaits de la paix, qui, jamais, à l'en croire, n'avait été plus solide. Il en prenait alors à témoin la sincère amitié qui l'unissait à la reine Victoria et l'entente cordiale existant entre son gouvernement et celui de la Grande-Bretagne. Cette année, il était obligé d'avouer que des complications mena-

Décembre

Ouverture de

la session de

Décembrb 18i4.

Le discours

de la couronne.

490 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUlS-PHlLlPPE. année 1844.

çantes étaient survenues entre la France et l'Angleterre, et qu'on avait pu craindre de voir s'altérer les excellents rapports des deux Etas. Un mutuel esprit de bon vouloir et d'équité, ajoutait le roi, avait heureusement maintenu les deux pays dans cet accord qui garantissait le repos du monde.

Mais était-ce une paix bien assurée que celle qu'on avait conservée moyennant le sacrifice de notre dignité nationale? Et où était l'esprit mutuel de bon vouloir et d'équité? Tout en reconnaissant la justice et la nécessité de l'expulsion du missionnaire Pritchard, le gouvernement de Louis-Philippe n'avait pas hésité à présenter des excuses à l'Angleterre et à offrir une indemnité à son agent, sous prétexte que l'on avait apporté quelque brutalité dans son expulsion. Et quelle concession l'Angleterre nous avait-elle faite de son côté? Elle avait daigné consentir à ne pas renvoyer comme consul à Taïti l'homme dont l'inqualifiable conduite à l'égard de la France avait soulevé le conflit. Tout cela ne pouvait manquer de donner lieu à des critiques sérieuses.

Le discours de la couronne, fort concis, était complètement terne et incolore. Il semblait avoir été rédigé pour offrir le moins de prise possible à la discussion. Pas un mot de la question du droit de visite, demeurée en suspens, ni de celle de la liberté de l'enseignement, à peine effleurée dans le cours de la session dernière. En revanche, le roi s'y félicitait de l'accroissement du nombre de ses enfants, et du mariage de son bien-aimé fils, le duc d'Aumale, avec sa cousine, la fille du roi de Naples. La froideur inaccoutumée avec laquelle ses paroles furent accueillies le troubla visiblement. Ses plus dévoués partisans avaient à peine osé l'applaudir; c'était déjà une grande leçon. Comment l'impopularité de son principal ministre ne l'avertissait-elle pas qu'il était

l'adresse à la Chambre (les pairs.

temps d'avoir recours à d'autres conseillers? Les com- Janvier 184:.. pétiteurs ne manquaient pas ; nous allons les voir, dans cette discussion de l'adresse, livrer au cabinet du 29 octobre un des plus rudes assauts qu'il eut eu à subir. Mais Louis-Philippe partageait trop les vues, les préjugés et les sentiments antilibéraux de M. Guizot pour se résoudre à s'en séparer. Tout ce que les familiers du château pouvaient lui dire contre son ministre demeurait sans effet ; ses anciennes antipathies avaient disparu, et il avait assez confiance dans l'immense et incontestable talent de tribune de M. Guizot pour le croire capable de défendre victorieusement la politique néfaste de la monarchie de Juillet.

La discussion de l'adresse à la Chambre des pairs Discussion de commença le 13 janvier 1845. Cette discussion avait une importance exceptionnelle cette année. Deux points principaux, l'affaire Pritchard et celle du Maroc, servirent de texte aux accusations dirigées contre le cabinet, et les accusations les plus acerbes ne partirent pas des bancs de la gauche. Ce fut un conservateur émérite, le comte Mole, qui, le premier, ouvrit le feu contre le ministère. On sait la mésintelligence profonde existant de vieille date entre M. Guizot et l'ancien président du cabinet du 13 avril, tombé sur la question de la dotation du duc de Nemours. Il y avait quatre ans que M. Mole n'avait pris la parole ; poussé par ses amis et par ses rancunes, il se décida à monter à la tribune, croyant le moment favorable pour écraser son adversaire. Il commença par reprocher à M. Guizot d'avoir une politique à outrance, partout et toujours, même dans ses faiblesses. Ainsi le ministre des affaires étrangères voulait la paix avec tant de passion, qu'une simple menace de guerre de la part des gouvernements les plus pacifiques suffisait pour obtenir de lui les concessions les plus fâcheuses. Quant à l'alliance anglaise, il lui re-

Les attaquer de VI. Mole.

492 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1845.

Janvier 1845. prochait de l'avoir compromise, en l'exagérant et en suscitant contre elle les susceptibilités nationales, et surtout d'avoir été le premier auteur des difficultés nées à Taïti en ratifiant la prise de possession de cette île, qui avait troublé nos bons rapports avec le gouvernement britannique. Il le prit encore à partie sur le droit de visite, contre lequel la convention de 1841 avait soulevé le sentiment du pays et des Chambres et qui l'avait acculé à une impasse d'où il était si difficile de sortir. Somme toute, la politique extérieure de M. Mole ne différait pas essentiellement de celle du cabinet du 29 octobre. Comme lui, il voulait la paix et l'alliance anglaise, puisqu'il lui reprochait surtout de compromettre l'une et l'autre par des erreurs de conduite. M. Guizot, dans sa réponse à M. Mole, eut donc beau jeu sur ce double point. La paix! n'était-elle pas maintenue? L'alliance anglaise ! n'était-elle pas raffermie ? Que ferait de plus M. Mole s'il arrivait au pouvoir? Il y entrerait poussé par les adversaires d'une politique qui était la sienne, et, pour faire les affaires du parti conservateur, il serait obligé de s'appuyer sur toutes les oppositions. La raillerie ne fut pas du goût de M. Mole. Il riposta aigrement, se défendit surtout de vouloir prendre la place du ministre des affaires étrangères. « Cessez, ditil, de parler des ambitions personnelles qui vous attaquent, et dont vous ne pouvez prendre ici l'idée que dans vos propres souvenirs. Si vous pouviez juger du fond des cœurs autrement que par le vôtre, vous sauriez mieux les intentions qui m'animent et les motifs qui m'ont décidé à signaler au pays les embarras que vous lui avez donnés. » On sentait trop que la lutte' était entre deux hommes, non entre deux politiques.

M. Guizot fut moins heureux dans sa réponse au prince de la Moskowa, qui critiqua avec beaucoup de sens les conventions illusoires de Tanger. La modération

dont s'était vanté le cabinet du 29 octobre n'était, suivant le prince, qu'une concession de plus faite à l'Angleterre, la protectrice du Maroc. — « Gomment ! répondit le ministre, mais nous avons fait la guerre au Maroc malgré les appréhensions de l'Angleterre, en face des vaisseaux britanniques qui suivaient les nôtres pour assister à nos opérations. » — Quelle hardiesse! semblait dire M. Guizot. Il considérait sans doute comme un excès d'audace de n'avoir pas humblement demandé à l'Angleterre la permission d'attaquer le Maroc. Mais là n'était pas la question. Vainqueurs d'un Etat dont nous avions gravement à nous plaindre, nous avions le droit d'exiger de légitimes réparations et des garanties suffisantes; nous ne l'avions pas fait, uniquement pour complaire au gouvernement britannique, voilà ce que la France reprochait justement au gouvernement de Louis-Philippe. M. Guizot eut une singulière façon de se disculper. Il s'attendait, dit-il, à entendre, à la tribune de la Ghambre des pairs, rendre justice à la loyauté et à la sagesse avec lesquelles l'Angleterre avait compris les motifs de notre conduite et les nécessités de notre situation, et cette justice, il se plaisait à l'y porter lui-même. Une telle réponse eût certainement fait bondir ce ministre de la Restauration, M. d'Haussez, qui, lors de l'expédition d'Alger, avait si fièrement remis à sa place l'ambassadeur anglais se permettant de lui demander des explications sur les intentions de la France.

Mais la Ghambre haute ne parut pas s'apercevoir de l'inconvenance des paroles du ministre de Louis-Phililippe. Puissamment soutenu par le duc de Broglie, M. Guizot, qui avait prétendu que le nombre des mécontents en France était une infime minorité, triompha sans peine, dans le vote d'ensemble sur l'adresse, par 114 voix contre 39. La Ghambre élective ne devait pas se montrer si complaisante.

Janvier 1845.

Réponse

au prince

delà Moskowa

Janvier 1845.

L'adresse à la Chambre des députés.

Violent discours de M. Thiers.

494 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PIIILIPPE. année 1845.

Déjà, lors du renouvellement du bureau, l'on avait pu voir combien faible était la majorité ministérielle. M. Sauzet n'avait été réélu président qu'au second tour de scrutin, et M. Billault, candidat de l'opposition, avait failli être nommé vice-président. Le candidat conservateur, M. de Belleyme, ne l'avait emporté sur lui que de cinq voix. Il s'en était fallu de quelques voix que le ministère ne lût renversé dès l'ouverture de la session. Il avait contre lui, non seulement tous les membres de la gauche et du centre gauche, mais encore un certain nombre d'amis dévoués de la monarchie de Juillet qui ne pouvaient pardonner à M. Guizot l'humiliation de la France.

Le projet d'adresse était une apologie complète des actes du cabinet. Aussi la discussion de ce projet, commencée le 20 janvier 1845, donna-t-elle lieu à des attaques passionnées. MM. Gustave de Beaumont et de Tocqueville dénoncèrent l'alliance anglaise comme la source de toutes les fautes et la cause de toutes les faiblesses du cabinet. C'était elle, assurait le second, qui empêchait le gouvernement de s'identifier avec l'esprit de la nation, et de se préoccuper davantage de sa dignité et de sa gloire. Il reprocha aux ministres d'avoir fait succéder les intérêts aux principes, d'avoir éteint le culte des souvenirs, et de gagner les hommes, non en donnant satisfaction à leurs légitimes revendications, mais en les comblant de faveurs, de places et d'emplois. Soutenus par l'intrigue, ils devaient, selon lui, périr par une intrigue.

Faisait-il allusion à la coalition qu'on accusait M. Thiers d'avoir nouée avec les amis de M. Mole pour renverser M. Guizot, contre-partie de celle que M. Thiers avait formée jadis avec ce dernier pour renverser M. Mole? on pouvait le croire. M. Thiers, en effet, était fortement soupçonné, comme M. Mole, de convoiter le ministère. Toutefois, en montant à son tour à la tribune

pour dénoncer la politique ministérielle à l'indignation Janvier 1845. du pays, il commença par désavouer toute candidature, comme si cette protestation de désintéressement devait donner plus de force à ses attaques. Il ne fit que répéter, d'ailleurs, ce qui avait été dit et redit déjà sur le Maroc, sur les affaires de Taïti et sur le droit de visite, en ajoutant aux arguments de la froide raison toute la puissance du sarcasme. Ainsi, d'après lui, ce n'était même pas à l'Angleterre que le cabinet du 29 octobre avait sacrifié l'affaire du Maroc, c'était à un infime agent, au missionnaire Pritchard ; et, à l'indemnité payée à ce dernier, il fallait, disait-il ironiquement, joindre celle que l'on n'avait pas demandée au Maroc.

M. Thiers fit remonter beaucoup plus haut ses critiques. Il accusa le ministère d'avoir voulu se donner des airs de conquérant en prenant les îles Marquises, espérant se faire pardonner par de stériles victoires les fautes et les faiblesses commises en Europe. On jetait ainsi des millions dans des parages qui n'auraient d'intérêt pour nous que si l'isthme de Panama était percé, et l'on ne finissait pas le port d'Alger et tant d'autres travaux intéressant notre commerce. Le droit de visite lui servit également, de nouveau, de texte d'accusation. Ce droit avait été une concession pour cimenter l'alliance anglaise, mais l'intimité de cette alliance, disait M. Thiers en terminant, avait été l'abaissement de la France.

JNon moins amer et non moins acerbe se montra l'ancien président de la Chambre, M. Dupin. Dans la clause du traité de Tanger où le gouvernement s'engageait à traiter Abd-el-Kader avec humanité, il voyait un scandale pour la France. Quant à l'individu Pritchard, il ne s'expliquait pas bien comment ses intérêts avaient pu être plus lésés par quelques jours de prison que par son éloignement. La conclusion de M. Dupin était que, dans toute cette affaire, la France n'avait pas été défen-

L'opinion de M. Dupin.

Janvier 1845.

L'amendement

de M. de

Carné.

L'amendement

de M. Léon

de Maleville.

496 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE. année 1845.

due, et que sa dig-nité avait été compromise. Or, M. Dupin était l'un des amis du château, l'un des plus anciens conseillers de Louis-Philippe. M. Saint-Marc Girardin, rédacteur assidu du Journal des Débats, un des hommes les plus distingués du régime de Juillet, prit lui-même fait et cause contre le cabinet du 29 octobre.

Le ministère trouva d'énergiques défenseurs dans MM. Liadières, de Peyramont et de Gasparin. Pour ce dernier, l'amitié de l'Angleterre était la base même de la politique conservatrice. M. Guizot plaida, du reste, sa cause avec son éloquence habituelle. Comme toujours, il le prit de très haut. A l'en croire, il n'y avait pas, aux questions soumises à l'appréciation de la Chambre, de meilleures solutions que celles qui y avaient été apportées par le ministère. Et il engagea la Chambre à donner raison au gouvernement, en s'élevant au-dessus des ' nuages dont les partis et les intérêts personnels s'efforçaient, selonlui, d'envelopper ces questions. Un premier vote parut devoir lui assurer une véritable victoire.

Sur le premier paragraphe de l'adresse, où il était fait allusion aux complications dont s'était ému le pays, et qui auraient pu devenir sérieuses, M. de Carné avait proposé un amendement tendant à exprimer le regret que ces complications n'eussent pas été prévenues par une conduite prévoyante et ferme ou terminées d'une manière plus satisfaisante. Il était en quelque sorte l'interprète des amis de M. Mole. L'amendement fut repoussé à la majorité de vingt-huit voix. De là, frrande joie dans le camp ministériel. Mais on s'y réjouissait trop tôt ; tout n'était pas fini ; ce succès tenait à ce que certains membres de la gauche n'avaient pas voté l'amendement, ne le trouvant pas suffisamment explicite.

La grande bataille s'engagea sur l'affaire Pritchard. Le paragraphe de l'adresse relatif à cette affaire était ainsi

€onçu : « Des incidents, qui, au premier abord, sem- Janvier i845. blaient de nature à troubler les bons rapports de la France et de l'Angleterre, avaient ému vivement les deux pays et appelé toute l'attention de votre gouvernement. Nous sommes satisfaits d'apprendre qu'un sentiment réciproque de bon vouloir et d'équité a maintenu entre les deux Etats cet heureux accord qui importe à la fois à leur prospérité et au repos du monde. »

Ce fut sur ce paragraphe — le troisième du projet de la commission — que la lutte prit un caractère passionné. Déjà, dans un magnifique mouvement oratoire, M. Billault avait montré le gouvernement français récompensant le missionnaire Pritchard, après avoir hautement déclaré que c'était cet homme qui avait déchaîné la guerre et fait couler le sang français. « Ainsi, s'était-il écrié, deux cents de nos soldats étaient tombés sur une plage lointaine, les familles de ces soldats pleuraient leurs enfants morts, et n'obtenaient aucune indemnité; ■on ne savait ce qui se passait maintenant à Taïti, où six cents des nôtres se trouvaient exposés à mille embarras et à mille incertitudes, et l'auteur de tous ces malheurs et de ces difficultés, on le payait sur une menace de l'Angleterre ! » Comment ces paroles n'auraient-elles pas retenti dans tous les cœurs et irrité les esprits les plus calmes et les plus modérés?

M. Léon de Maleville proposa d'amender dans les termes suivants la seconde phrase du paragraphe : « Nous sommes satisfaits d'apprendre que Faccord, si nécessaire au repos du monde, a été maintenu entre les deux Etats ; mais nous regrettons qu'en concédant une réparation qui n'était pas due, il n'ait pas été tenu un compte suffisant des règles de justice et de réciprocité que la France respectera toujours. » C'était poser nettement la question de cabinet.

M. Léon de Maleville, en soutenant son amendement, n. 32

498 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1845.

Janvier 1845. lie manqua pas de rappeler que les partisans du ministère eux-mêmes avaient considéré l'indemnité Pritchard comme offensante pour l'honneur national. C'était à l'Angleterre, non à Pritchard, qu'elle était accordée en réalité. Elle lui apparaissait comme la rançon des bombardements de Tanger et de Mogador; la France ne pouvait donc, selon lui, ratifier une pareille concession; et il engageait la Chambre à sauver, par son refus, la dignité du pays.

Après lui, M. Odilon Barrot prit la parole à son tour pour porter un dernier coup aux ministres. Chacun sentait qu'il y avait là, pour le cabinet du 29 octobre, une question de vie ou de mort. M. Guizot ne se faisait pas illusion, et, pour le sauver, il tenta un effort désespéré. Il insista sur la nécessité des ménagements, des procédés et des concessions réciproques entre la France et l'Angleterre. Toute autre conduite, à ses yeux, serait honteuse et tôt ou tard funeste. D'accord. Mais ce qu'on lui reprochait, à juste raison, c'était précisément cette absence de réciprocité dans l'affaire Pritchard, d'où l'Angleterre se tirait avec tous les honneurs de la guerre. A elle les avantages les plus sérieux, à nous l'humiliation. L'indemnité accordée ne pouvait avoir d'autre sens. Le ministre, il est vrai, alléguait qu'elle n'avait pas été admise sans contrôle. L'indemnité était, sauf vérification des faits, laissée à l'examen de l'amiral . anglais et de l'amiral français, qui devaient en arbitrer le montant s'il y avait lieu. Mais le montant de la somme à allouer importait peu ; la question de principe était tout, et c'était sur cette question que la Chambre était appelée à se prononcer.

Hcjet Après quelques paroles de M. Dufaure, en réponse au

de cet ministre, l'amendement de M. de Maleville fut mis aux

aiiieiidciiu'ut. . . , ., ,

voix. Au vote par assis et levé, une première épreuve fut déclarée douteuse ; il fallut recommencer le vote.

ANNKE 1845.

La Chambre se déclare satisfaite.

Cette fois, le bureau déclara l'aniendement repoussé, Janvier ISH malgré les contestations de la gauche. C'était le 25 janvier. La majorité venait de refuser de s'associer à un blâme contre le ministère; mais irait-elle jusqu'à donner aux actes du cabinet une approbation pleine et entière? M. Billault s'efforça de l'en empêcher.

Le 27 janvier, comme on allait voter sur le paragraphe de la commission, il demanda que, dans cette circonstance solennelle, on renonçât aux ténèbres du scrutin secret. Ceux qui voulaient accorder une indemnité à Pritchard, dit-il, devaient avoir le courage de leur opinion et ne pas craindre de se lever. Quant aux dissidents, il les engageait à garder l'attitude digne et réservée du silence. Un long tumulte suivit cette proposition, que M. Odilon Barrot combattit lui-même au nom de la liberté du vote. Les scrutins publics n'étaient pas en faveur alors.

Le vote secret ayant été réclamé, il y fut procédé au milieu d'une agitation profonde, comme si chacun eût compris la gravité de cet acte. Quatre cent dix-huit votants prirent part au vote sur cette question décisive. Deux cent treize se prononcèrent pour le ministère et deux cent cinq contre lui. Le principe de l'indemnité se trouvait ratifié par une infime minorité de huit voix (1). Seulement, si l'on considère qu'il y avait dans la Chambre près de deux cents fonctionnaires publics, dont la plupart avaient dû voter pour le cabinet, et que les neuf ministres avaient pris part au vote, on reconnaîtra que ce vote avait la portée d'une irrémédiable

(1) D'après les renseignements fournis par M. Guizot, dans la discussion de l'adresse, l'indemnité réclamée par lord Aberdeen devait être de 800 livres sterling (environ 20,000 fr.). Cette indemnité a-t-elle été jamais payée? Nous n'avons trouvé aucune trace de ce payement au ministère des finances, et toutes les recherches faite? à ce sujet au ministère des affaires étrangères sont demeurées infructueuses. Peutêtre a-t-elle été payée sur les fonds secrets.

500 HISTOIRE DU HÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, ^^^^^ l^"^^-

Janvier 1845. défaite. ïoule la gauche en jugea ainsi, et elle salua de bruyantes acclamations et de cris de triomphe la proclamation de ce résultat.

Au scrutin sur l'ensemble de l'adresse, deux cent quarante-neuf votants prirent part au vote ; la plupart des membres de la gauche s'abstinrent, sur le conseil de M. Thiers, qui avait espéré peut-être que le nombre nécessaire pour la validité du vote ne serait pas atteint. Deux cent seize voix adoptèrent l'adresse dans son ensemble ; mais cela importait peu ; le ministère n'en demeura pas moins vaincu aux yeux du pays. Le nom de pritchardistes fut appliqué comme une flétrissure à tous ceux qui avaient approuvé la politique ministérielle sur la question Pritchard, et les journaux de l'opposition poursuivirent des épigrammes les plus mordantes les deux cent treize satisfaits dont, en dépit du scrutin secret, on était parvenu à divulguer les noms. Mais ce n'est pas tout : le roi et son ministre furent confondus dans le même anathème ; l'opinion publique ne leur pardonna point d'avoir signé l'abaissement de la France; et, de cette affaire Pritchard, il rejaillit sur la monarchie de Juillet une tache dont elle ne s'est jamais lavée.

Le ministère comprenait si bien sa défaite que, au premier moment, il eut la pensée de donner sa démission. Quelques-uns de ses plus anciens amis lui conseillèrent de le faire. En effet, quelle autorité pouvait-il avoir sur le pays avec ses huit voix de majorité? Mais le pouvoir a d'irrésistibles charmes, malgré les épines dont il est hérissé; M. Guizot n'avait pas besoin d'être beaucoup prié pour y rester, et, au bout de quarante-huit heures, il revenait sur sa résolution. Le roi, il faut le dire, insista tout particulièrement pour le faire revenir sur cette résolution. Louis-Philippe avait identifié sa politique avec celle de son ministre; il lui paraissait difficile de rencontrer ailleurs un conseiller plus habile et plus

Fausse sortie des luiniï^tres.

docile en même temps à ses inspirations. De plus, la majorité conservatrice avait pris peur en entendant parler des projets de démission, et elle avait envoyé une députation aux ministres pour les conjurer de ne pas l'abandonner. Comment résister à de si pressantes sollicitations?

Le ministère resta donc. Il résolut même de s'affirmer par une sorte de défi jeté à la gauche. Deux fonctionnaires importants, M. Drouin de Lhuys, directeur au ministère des affaires étrangères, et M. Alexis de Saint- Priest, ministre de France à Copenhague, l'un député, l'autre pair de France, furent révoqués avec éclat pour avoir fait acte d'opposition.

M. Villemain n'avait pas encore été remplacé. M. Guizot compléta le cabinet, le 1" février, en appelant au ministère de l'instruction publique M. de Salvandy, qui avait déjà occupé ce poste dans le cabinet du 15 avril, de 1837 à 1839, et qui avait fait partie de la députation chargée par la majorité conservatrice de se rendre auprès du président du conseil et du ministre des affaires étrangères pour les engager à ne pas se retirer. M. de Salvandy s'était fait pardonner ainsi son opposition au vote de flétrissure contre les pèlerins de Belgrade-Square, vote dont Louis-Philippe s'était montré si courroucé. Et puis, M. de Salvandy, ancien conseiller d'Etat sous la Restauration, était resté en assez bons termes avec le parti légitimiste ; il n'avait pas, comme M. Villemain, la haine ardente du jésuite, et il n'était pas, comme lui, le champion exclusif de l'Université, à laquelle il n'appartenait pas ; sa nomination fut donc regardée comme une sorte d'avance à la droite.

En consentant à garder son portefeuille, à la demande de la majorité conservatrice, M. Guizot avait mis pour condition que cette majorité lui donnerait une marque non équivo(|ue de sa confiance à l'occasion de la dis-

FÉVKIBR I84&.

M. de

Salvaudy,

ministre de

riastruction

publique.

Question de

coufiaaœ

posée à

l'occasion des

fonds secrets.

502 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE. anxNée 1845.

Février 1845. cussion de la loi sur les fonds secrets. Aussi quand, le 10 février 1845, le ministre de l'intérieur, M. Duchâtel, présenta ce projet de loi, il posa nettement la question de cabinet, en rappelant que le ministère n'était resté à son poste que par dévouement à la politique d'ordre et de conservation. Le 18, M. de Belleyme, dans un rapport net et concis, engagea vivement la Chambre à faire acte de formelle adhésion à la politique ministérielle.

La discussion s'ouvrit, le 20 février, par de vives récriminations de M. Lherbette sur la révocation de MM. Drouin de Lhuys et de Saint-Priest. C'était là, à ses yeux, de la politique d'intimidation et de corruption, indigne d'un gouvernement franchement national. M. Guizot, tout en se déclarant profondément respectueux de la liberté du vote et de l'indépendance du député, déclara sans ambages que cette liberté et cette indépendance devaient avoir des limites, et il revendiqua hautement pour l'administration le droit d'exclure de son sein ceux de ses fonctionnaires qui combattaient ia politique d'un gouvernement dont ils étaient les serviteurs. C'était là, selon lui, une politique de loyauté et de bon sens. Fort bien. Mais M. Guizot, sans s'en douter peut-être, fournissait ainsi un argument irréfutable contre l'admission des fonctionnaires publics dans le parlement, et l'on n'a pas oublié qu'il s'était montré l'adversaire constant des incompatibilités parlementaires.

Toutes les questions précédemment soulevées dans la discussion de l'adresse furent remises sur le tapis; nous n'y reviendrons pas. Signalons seulement, parmi les défenseurs les plus ardents de la politique générale du ministère, MM. de Morny et Desmousseau de Givré, qui réclamèrent pour le cabinet un vote de confiance absolue.

La question fut nettement posée, le lendemain, par une proposition de M. Boudet, tendant à la réduction

(le vingt-cinq mille francs sur le fonds d'un million de- Fkviuer 1845. mandé par le ministère. Les principaux orateurs de l'opposition semblèrent se désintéresser du débat. Seul M. Billault revint àpreinent à la charge contre les ministres. De leur propre aveu, dit-il, ils n'avaient eu, dans le vote de l'adresse, qu'une majorité insuffisante; or, la situation ne s'était pas modifiée depuis. Il ne pouvait donc croire que ceux qui alors avaient voté contre eux pussent aujourd'hui se prononcer en leur faveur. Ses prévisions furent trompées. L'amendement fut repoussé par deux cent vingt-neuf voix contre deux cent cinq; ce qui donnait au cabinet une majorité de vingt-quatre voix, seize de plus qu'il n'y en avait eu contre l'amendement Maleville. Ce n'était pas encore bien magnifique; mais, dans les circonstances actuelles, le cabinet du 29 octobre ne devait pas être difficile à contenter, et il parut satisfait de sa victoire.

En revanche, s'il eaarna cruelcrues voix à la Chambre Les

? fonds secrets

élective, il en perdit à la Chambre haute. Portée au à la chambre

Luxembourg quelques jours après, la loi des fonds se- haute. crets y fut discutée un peu plus longuement, mais avec moins d'intérêt peut-être. Ce fut en effet une lutte presque toute personnelle entre M. Mole et M. Guizot. L'opinion publique ne pouvait s'intéresser bien vivement à cette compétition de rivalités. M. Mole, pas plus que M. Guizot, n'était grand partisan du progrès politique et social. En le remplaçant au ministère, aurait-il donné davantage satisfaction aux aspirations libérales de l'opposition? nous ne le croyons pas. M. Guizot n'en montra pas moins M. Mole obligé de s'appuyer sur la gauche s'il venait à prendre le pouvoir. Cette menace aux conservateurs de la Chambre des pairs ne paraît pas les avoir beaucoup émus, puisque cinq voix de plus, dans la question des fonds secrets, votèrent contre le ministère. Il y eut quarante-quatre opposants. C'était beaucoup sans doute pour

Fkvriek 1845.

La réforujc

postale

ajournée.

La

rcspoasabililé des agents du pouvoir

et les incouipatibilités.

504 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1845.

la Chambre haute ; mais cela ne tirait pas à conséquence ; le pays, nous le répétons, s'intéressait médiocrement aux rivalités passionnées de M. Mole et de M. Guizot.

Le maintien du cabinet du 29 octobre au pouvoir fut certainement funeste à la France en ce qu'il eut pour indéniable signification la résistance invétérée à tout esprit de progrès et d'amélioration, mais il fut plus funeste encore à la monarchie de Juillet, parce que l'impopularité du ministère remonta tout entière jusqu'à elle. Il parut dès lors avéré qu'il n'y aurait de réformes possibles que le jour où elle disparaîtrait.

Il n'était, en effet, si petite réforme, même économique, qui ne parût subversive au gouvernement. Plusieurs fois déjà il avait été vainement question de la réforme postale, à laquelle le commerce et l'industrie étaient si puissamment intéressés. Dans la séance du 7 février, MM. Muteau et Monnier de la Sizerranne avaient proposé de réduire toute lettre simple, du poids do 7 grammes et demi, à la taxe uniforme de 20 centimes. Eh bien ! cette proposition si sage fut énergiquement combattue de nouveau par le ministre des finances. Adoptée néanmoins à une voix de majorité, elle fut repoussée dans le vote d'ensemble du projet de loi et indéfiniment ajournée.

Quelques jours après, M. Isambert soumettait à la Chambre un projet de loi touchant la responsabilité des agents du pouvoir. Ce projet était entièrement conforme à la Charte de 1830, laquelle avait ordonné qu'il serait pourvu par une loi, et dans le plus court délai, à la responsabilité des ministres et autres agents du pouvoir. Or rien n'avait été fait jusqu'ici. Une loi votée par la Chambre des pairs, dans les sessions de 1834 et 1835, avait été purement et simplement abandonnée, et la matière était toujours régie par l'article 75 de la constitution de l'an YIII, aux termes duquel les agents du gouvernement ne

pouvaient être poursuivis qu'en vertu d'une décision du Févrifk 1845.

conseil d'Etat. La proposition de M. Isambert était, pour

ainsi dire, l'accomplissement d'une promesse de la Charte .

Mais toutes les promesses de la Charte, qu'étaient-elles

devenues? Vivement combattue par le garde des sceaux,

M. Martin (du Nord), qui insista sur les dangers d'une

pareille innovation, elle fut repoussée à une assez forte

majorité dans la séance du 17 février.

Le 25, une nouvelle proposition fut faite, relative aux incompatibilités parlementaires. Maintes fois déjà, l'on avait reconnu les inconvénients qu'offrait la présence des fonctionnaires dans les assemblées législatives, inconvénients si vivement mis récemment en lumière par M. Guizot lui-même : eh bien ! comme d'ordinaire, M. Guizot s'opposa à la prise en considération de la proposition, et la Chambre vota selon son désir.

L'adjonction des capacités, proposée de nouveau cette année en mars, et soutenue énergiquement par M. Crémieux, ne rencontra pas plus de faveur. Combattue non moins vivement par le ministre de l'intérieur, elle fut écartée à la majorité de vingt-huit voix. Une proposition tendant à abolir le cens de l'éligibilité et à indemniser les députés, n'arriva même pas à la lecture. Ainsi se trouvaient systématiquement repoussées toutes les propositions de réforme et de progrès.

La Chambre consentit cependant, sur une motion de M. Duvergier de Hauranne, à modifier son système de votation. A l'origine de nos assemblées législatives, le vote public avait été la règle; le secret, l'exception. Le pays connaissait ainsi l'opinion de ses mandataires. Ce système était resté en vigueur jusqu'au jour où la liberté avait disparu et où la tribune était devenue muette. La Restauration, en rétablissant la liberté de la tribune, avait laissé subsister le scrutin secret. Il y avait là une anomalie incompatible avec un régime qui se piquait de libé-

Maks 1845.

Les capacitt'"

et l'abolition

(lu cens.

Modilicatioii

dans le

système de

voter.

conseil (l'Ktat.

-Mars 1845. ralisme. M. Duvergier de Hauranne renouvela donc une proposition, déjà présentée par lui, d'abolir purement et simplement le vote au scrutin secret. La Chambre n'osa pas aller jusque-là. Le 18 mars, elle adopta un système mitigé, qui conservaitle vote sommaire par assis et levé, établissait le scrutin par division avec la boule unique et les deux urnes noire et blanche, et laissait, comme par le passé, à vingt de ses membres le droit de réclamer le scrutin secret. Les députés censitaires appréhendaient la complète publicité du vote.

La loi sur le Peu dé jours auparavant, la Chambre s'était décidée à voter une loi sur le conseil d'Etat, attendue depuis vingt-cinq ans. Un certain nombre de projets avaient été soumis aux délibérations législatives sans qu'on fût parvenu à un résultat. Cette loi contenait une importante innovation. Jusque-là, nos lecteurs s'en souviennent peut-être, il avait été permis de cumuler les fonctions de conseiller d'Etat avec d'autres fonctions et avec le mandat de député. C'était un véritable scandale. La loi nouvelle interdit désormais ce cumul, malgré une résistance au moins étrange de la part du ministère. C'était un premier pas dans la voie des incompatibilités.

Proposition Le gouvernement fut mieux inspiré en s'associant fraude loi relative çj^gj^gj^^ à une proposition du comte Daru, à la Chambre

a 1 agiotage . ^. .

sur les des pairs, pour réprimer les spéculations sur les chemins de fer. Nous avons signalé déjà les dangers auxquels le parlement avait exposé la fortune publique, en livrant les voies ferrées à l'exploitation de compagnies privilégiées. Une fièvre de spéculations désordonnées s'était emparée des esprits, et les concessions de chemins de fer avait fini par ne devenir qu'un prétexte d'agiotage. Aussi les capitaux qui, sur la foi de promesses souvent fallacieuses, s'étaient jetés avec ardeur dans ces entreprises, mettaient -ils autant d'empressement à s'en retirer. Seuls, quelques gros financiers et d'heu-

l'hemins (Je fer.

ANNiE 1845. CHAPITRE SEIZIÈME. 507

reux spéculateurs avaient réalisé d'immenses bénéfices. Mars 1845.

Le 19 mars, la commission chargée d'examiner la proposition du comte Daru soumit à la Chambre haute, par l'organe de M. Teste, un projet modifié qui subordonnait tous les actes des compagnies à l'homologation des statuts par ordonnances royales. Il leur serait interdit désormais de créer et d'émettre des actions ou promesses d'actions avant l'époque où elles se trouveraient constituées en société anonyme. Enfin, après la souscription des actions, les premiers souscripteurs ne demeureraient garants et responsables envers la compagnie que jusqu'à concurrence des cinq dixièmes du capital des actions par eux souscrites.

C'étaient là, il faut le reconnaître, des palliatifs bien insuffisants. Les intéressés n'en jetèrent pas moins les hauts cris. Le gouverneur de la Banque de France, M. d'Argout, s'éleva vivement contre la proposition. Suivant lui, en substituant à la fièvre de spéculation une ère de rigueur et de sévérité, on porterait un coup mortel à l'esprit d'association et à la liberté des transactions. A quoi le ministre des travaux publics, M. Dumon, répondit qu'en Angleterre, pays de liberté commerciale par excellence, et où l'exploitation des chemins de fer avait été également livrée aux compagnies, aucune souscription ne pouvait être reçu« avant que la compagnie eût fait connaître officiellement ses statuts. La plupart des articles du projet avaient été adoptés quand, àl'étonnement général, la loi fut rejetée au scrutin sur l'ensemble. Ainsi fut écartée cette louable tentative de refréner la spéculation scandaleuse à laquelle avaient donné lieu les actions des chemins de fer, au grand détriment de la fortune publique. Tout le mal venait du criminel abandon de ce véritable service d'État à des sociétés privées. Il faudra un siècle et plus pour réparer l'immense dommage causé au pays par les actes des Cham-

Avril 184").

Députés

intéressés

dans les

marchés

conclus avec

l'État.

Conversion de la rente.

308 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILlPPË. année 1845.

bres de la monarchie do Juillet en matière de chemins de fer.

Ce fut par un sentiment analogue à celui dont s'était inspiré la comte Daru que, le 7 avril suivant, M. Boissy d'Anglas proposa d'interdire formellement aux députés de s'intéresser dans les marchés conclus avec l'État. Tout d'abord, dans un élan de noble désintéressement, la Chambre élective prit, à l'unanimité, la proposition en considération. Mais la réflexion vint ensuite. Il n'était pas admissible, suivant M. Berryer, que le mandat d'un député fût vicié parce que ce député avait un intérêt personnel dans une affaire quelconque. A l'en croire, la conséquence d'une pareille proposition, si elle venait à être adoptée, serait de dépeupler la Chambre, un grand nombre de députés se trouvant intéressés dans des afl^aires d'industrie, de commerce, d'agriculture ou de travaux publics. Et puis, ne serait-il pas facile d'éluder la loi au moyen de prête-noms et de tiers interposés? Sans doute, mais l'illustre Berryer déplaçait ici la question. La Chambre n'eut pas de peine à se laisser convaincre, et elle repoussa la proposition de M. Boissy d'Anglas. Elle eut tort, selon nous; il ne faudrait pas qu'un mandataire du peuple pût être soupçonné.

Le 21 avril, s'ouvrit une discussion intéressante sur la conversion de la rente 5 p. 100. Dès le 1" mars, le ministre des finances, M. Lacave-Laplagne, avait pris, au sein de la commission du budget, l'engagement de présenter un projet de loi de conversion à l'ouverture de la session suivante. Mais il avait paru à M. Muret de Bort qu'il était inutile d'attendre jusque-là, et la commission du budget avait décidé de demander la réduction de la rente 5 p. 100 dans le cours même de la session.

La discussion dura deux jours à peine. Il s'agissait de convertir la rente 5 p. 100 en 4 1/2. Combattue par

M. Liadières comme

illégale.

impolitique, spoliatrice

pour les rentiers et illusoire pour les contribuables, .Mahs 1845. ,

la proposition n'en fut pas moins adoptée le 23 à une I

forte majorité. La Légion d'honneur, la caisse des

invalides de la marine et les hospices, étaient seuls

■exempts de la réduction. C'était assurément une excel- '

lente mesure.

Mais la Chambre des pairs n'en jugea pas ainsi, et, ]

quelque temps après, elle repoussa le projet. Ainsi la i

conversion, ballottée d'une Chambre à l'autre, avait \

toutes les peines du monde à aboutir.

Tout à coup, au milieu de discussions plus ou moins Projet de loi :

importantes sur les octrois, sur la contrefaçon littéraire, ^i„e|

surgit une question dont l'opinion publique se préoccupa un instant. On sait combien est puissant en France le préjugé en faveur du duel. Les pénalités les plus graves, sous l'ancien régime, n'étaient point parvenues à le déraciner de nos mœurs. Les combats singuliers, encore assez fréquents au début de la Révolution, étaient de- i

venus beaucoup plus rares sous la République et sous i

l'Empire. On avait alors d'autres querelles à vider que ]

des querelles d'amour-propre et de vanité. Mais, avec i

la Restauration, l'ancienne habitude du duel reprit une '<

certaine force. Nous avons eu l'occasion de raconter •

quelques-uns des duels les plus saillants de l'époque, I

soit entre députés, soit entre journalistes. MM. Dozon et 1

Taillandier crurent qu'il était temps d'arrêter par des ■

inesures pénales une coutume qui menaçait de devenir de plus en plus fréquente. ,

Ils présentèrent donc, le 14 avril, à la Chambre des !

députés, un projet de loi tendant à punir toute provocation au duel d'un emprisonnement d'un mois à un an et d'une amende de 16 à 100 francs. L'emprisonnement, i

en cas de rencontre, devait être de trois mois à deux j

ans de prison, et l'amende de 300 à 1,000 francs. S'il y avait mort d'homme, la peine s'élevait contre le meur- ;

510 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUlS-PHILlPPE. année 1845.

Avril 1845. trier à 1111 emprisonnement de deux ans à cinq ans et à une amende de 2,000 à 10,000 francs.

Outre la nécessité de réprimer le duel, les auteurs de la proposition invoquèrent celle de mettre fin au conflit qui existait sur cette question entre les cours royales et la cour de cassation. Il y avait certainement quelque chose à faire dans cette voie. La proposition n'en fut pas moins repoussée par la Chambre. Et ce ne fut pas sans quelque étonnement que l'on entendit M. Guizot s'élever contre elle avec une vivacité remarquable. Le duel n'était pas à ses yeux un préjugé; il le présenta presque comme une nécessité sociale ; il ne le croyait pas étranger au perfectionnement de nos mœurs; seul il lui paraissait capable de protéger dans la société certains sentiments et certains intérêts. M. Guizot avait peut-être raison. Il est des injures et des outrages que celui qui en est atteint peut seul apprécier, et dont il est difficile de demander aux tribunaux une réparation souvent illusoire. Bien que le duel ne favorise pas toujours la bonne cause, c'est un porte-respect dont il faut savoir tenir compte. Seulement, on n'en fut pas moins quelque peu surpris de voir un homme grave, comme M. Guizot, d'habitudes douces et studieuses, austère dans sa vie intérieure, et qui sans cesse invoquait le respect des lois, se faire en quelque sorte le défenseur d'un acte qu'on ne saurait justifier au point de vue légal.

Maladie de Depuis quatre ans et demi M. Guizot supportait pres-

que seul tout le poids du gouvernement. On le voyait tenir tête à toutes les attaques avec une indomptable énergie, opposant un front d'airain et un cœur stoïque aux coups multipliés qui lui étaient portés dans le parlement et dans la presse. Fort de la confiance aveugle que lui témoignait le roi, se croyant supérieur à tous ses adversaires, pris d'ailleurs de cette sorte d'ivresse à laquelle échappent rarement les hommes arrivés au pou-

M. Guizot.

voir, il fermait l'oreille aux plus sages conseils, affec- AvRrr, i845. tait un dédain singulier pour les avertissements de l'opinion publique, se raidissait contre elle avec une obstination souvent puérile, ne voulait rien céder et ne semblait pas se douter que l'art de gouverner était précisément d'accorder à temps les concessions voulues par la justice et l'équité, pour éviter que la violence ne les arrache un jour.

Ces luttes, sans cesse renouvelées, avaient fini par avoir raison de sa forte constitution. Vers la lin d'avril, il fut obligé de prendre un congé devenu indispensable, et il alla se reposer dans sa propriété du Val-Riclier, non loin de Lisieux, en Normandie.

Pendant son absence eut lieu, à la Chambre des dé- La qucsUon pûtes, une des plus mémorables interpellations dont le règne de Louis-Philippe ait été témoin. Il s'agissait de la grosse question des jésuites. Elle avait été longuement agitée l'année précédente, à propos de la loi sur l'enseignement secondaire ; mais depuis le rapport de M. Tliiers sur cette loi, rapport dont la sensation avait été si profonde, la question était restée pour ainsi dire en suspens. La retraite de M. Yillemain semblait avoir porté un coup à la loi elle-même. Personne ne s'en occupait plus dans le ministère. Le roi, malgré son esprit voltairien, y était contraire. Il la trouvait trop libérale, trop défavorable au clergé, qu'il tenait à ménager. La nomination de M. de Salvandy, comme ministre de l'instruction publique, fut généralement considérée comme une avance au parti catholique. La signification n'était pas douteuse, et le nouveau ministre, loin de se faire le champion exclusif de l'Université, s'efforça tout d'abord de tenir la balance égale entre elle et l'Eglise.

. . , , . . ,. . . , Déclaration

Aussi quelques-uns des principaux dignitaires de d'abus l'Eglise française se montraient-ils plus audacieux que contre le jamais. Dans un mandement, en date du 4 février 1845, BonaUi.

512 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1845.

Avril 1845. le cardinal de Donald, archevêque de Lyon, avait violemment attaqué les franchises de l'Eglise gallicane, censuré la loi organique du concordat, et contesté à la puissance royale le droit de vérifier les bulles, rescrits et autres actes du Saint-Siège, avant qu'ils fussent reçus en France. Son mandement fut déféré au conseil d'Etat, qui déclara solennellement qu'il y avait abus. Le prélat se moqua hautement de cette déclaration, et, en dépit du blâme illusoire du conseil d'Etat, soixante évêques adhérèrent publiquement au mandement du cardinal. C'était comme une déclaration de guerre de la société religieuse à la société laïque.

Encouragés par cette attitude hautaine de l'épiscopat français, les jésuites, malgré l'arrêt de proscription qui les frappait, ne prenaient même plus la peine de dissimuler leur présence en France. On les voyait partout, traitant de puissance à puissance avec l'Université et disputant à l'Etat l'enseignement de la jeunesse. On les avait tolérés, ils parlaient presqu'en maîtres. Une pétition adressée à la Chambre des pairs se plaignii que MM. Quinet et Michelet osassent les attaquer dans leurs Lne sortie de cours du Collège de France. M. Cousin n'y tint plus. Il M. Cousin, s'écria que ce qui était un scandale, c'était, non pas les cours du Collège de France, mais l'existence des jésuites en France, en violation des lois, et il réclama impérieusement l'exécution de ces lois. De toutes parts les amis de la liberté s'émurent de cette recrudescence d'attaques contre la société civile, et M. Thiers se chargea d'interpeller le gouvernement sur l'inexécution des lois concernant les congrégations religieuses non autorisées, et notamment sur la situation de la compagnie de Jésus. Mai 1845. L'exaspération était grande alors contre les jésuites.

M. Rossià Un romancier célèbre, M.Eugène Sue, publiait dans le Constitutionnel, sous le titre du Juif errant, un roman à grand tapage où tous les griefs relevés à juste titre

floine.

contre les jésuites étaient exagérés à plaisir. Au reste, Mai 1845. une autre feuille, le Journal des DébaU, organe officiel du ministère, ne les traitait pas mieux, et les signalait comme des hypocrites patentés et des colporteurs de pieuses calomnies. Le gouvernement, fort embarrassé de son attitude à leur égard, craignait d'irriter la masse populaire en les protégeant, ou de se mettre à dos la haute société en les proscrivant. Il imagina d'envoyer à Rome, comme ministre plénipotentiaire, le comte Rossi, cet Italien naturalisé, dont il avait fait successivement un pair de France et un membre du conseil royal de l'instruction publique. M. Rossi était chargé d'obtenir du pape la dissolution et la dispersion des jésuites en France. Cela obtenu, le gouvernement aurait pu se laver les mains d'une mesure à laquelle il serait demeuré en quelque sorte étranger. Mais deux mois s'étaient passés depuis l'envoi de M. Rossi à Rome, et il n'avait encore rien obtenu, quand, le 2 mai 1845, M. Thiers monta à la tribune pour développer son interpellation.

Annoncée depuis quelque temps déjà, cette interpella- Linterpeition avait amené à la Chambre une aftluence considé- 'atiou de rable d'assistants, curieux de voir comment M. Thiers s'y prendrait pour attaquer le cabinet du 29 octobre sur le terrain religieux.

Ce n'était pas un ennemi bien terrible des jésuites que M. Thiers; l'avenir le prouvera de reste. Dans son dernier rapport, il s'était soigneusement défendu d'être animé contre eux d'un esprit de calomnie et de persécution, et il apportera, dans son interpellation, une certaine courtoisie et une grande modération. Mais il voyait là l'occasion de défendre uïie cause populaire et, en même temps, de mettre dans une situation délicate et difficile ce cabinet du 29 octobre auquel il semblait avoir juré une haine implacable. Toutefois, fort adroitement, il commença par déclarer qu'il n'avait en aucune façon II. 33

.M. Thiers.

51i HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE. année 1845.

.Mai 1845. la pensée de faire acte d'opposition au gouvernement. Au contraire, son interpellation avait plutôt pour but de lui venir en aide et de lui fournir l'occasion de mettre ses actes d'accord avec ses opinions.

Dans un assez long- historique de la question, M. Thiers examina ce qu'avait été, en tout temps, la congrégation des jésuites. Il la montra expulsée de France au dernier siècle par des arrêts du parlement ; abolie, puis rétablie par la cour de Rome; revenant subrepticement en France avec la Restauration, et cherchant à s'emparer de l'éducation de la jeunesse, que le gouvernement de Charles X lui-même, cédant aux réclamations de l'opinion publique, avait dû lui retirer par les ordonnances de 1828. Seulement, ils étaient restés comme congrégation religieuse. Mais, depuis 1830, ils avaient regagné le terrain perdu. D'après l'affirmation de M. Thiers, la congrégation était devenue assez puissante pour se diviser en deux provinces, celle de Lyon et celle de France, occupant ainsi tout le territoire. Elle possédait vingt-sept maisons, et le nombre de ses adhérents augmentait tous les jours. En ])résence d'une telle situation, disait-il, ne pas exécuter rigoureusement et immédiatement les lois à l'égard de la compagnie de Jésus, c'était les rapporter et prononcer implicitement le rappel des jésuites.

Puis, faisant allusion à la récente levée de boucliers des évèques, que leur qualité de fonctionnaires et leur position élevée auraient dû rendre plus circonspects et plus réservés, et qui s'étaient montrés si peu respectueux de la déclaration d'abus prononcée par le conseil d'Etat, M. Thiers tirait de cette révolte un argument de plus pour engager le gouvernement à exécuter sans retard les lois existantes. Il serait aidé dans cette œuvre par l'adhésion forte et unanime des Chambres ; car, assurait encore M. Thiers en terminant, personne ne songeait à lui créer des difficultés. « Nous voulons, avant tout, que

4!NNÉE 1845. CHAPITRE SEIZIÈME. 315

les lois du pays s'exécutent, et que l'esprit sage et modéré de la Révolution française triomphe de ses ennemis. Je le déclare, en mon nom et au nom de mes amis, ce n'est pas une difficulté que nous voulons vous mettre sur les bras, c'est une difficulté que nous voulons vous aider à résoudre. »

Mis ainsi en demeure de s'expliquer, le gouvernement ne pouvait garder le silence. M. Guizot, malade, n'était pas là pour répondre à son adversaire habituel. Fort disposé, quoique protestant, à donner satisfaction aux intérêts catholiques, il n'était peut-être pas fâché d'esquiver un débat où, vraisemblablement, il se fût trouvé très embarrassé. Ce fut le garde des sceaux, M. Martin (du Nord), qui répondit à M. Thiers. Lui aussi, il reconnut que le gouvernement était armé contre les associations religieuses. Les lois qui les concernaient n'étaient pas tombées en désuétude, et jamais on n'avait cessé de les appliquer. Mais était-il bien nécessaire de les appliquer de nouveau? Il ne le croyait pas ; le mal, selon lui, était beaucoup moins grave qu'on ne l'avait dit. Le gouvernement userait de son droit au besoin; seulement il demandait qu'on lui laissât le choix du temps et celui des moyens. Séparant ensuite avec soin la cause des jésuites de celle du clergé en général, le ministre assura ce dernier de toute la sollicitude du gouvernement. Que le clergé se montrât pacifique et modéré, et l'État serait tout disposé à le protéger et à l'aider dans le développement du sentiment profondément religieux que le garde des sceaux croyait voir se manifester dans le pays.

Cette réponse oblique, à double sens, faite pour contenter tout le monde, ne contenta personne, ni les libéraux de droite, ni les libéraux de gauche. M. de Carné s'efforça de réfuter M. Thiers, dont les accusations contre les jésuites ne lui paraissaient qu'un prétexte pour attaquer l'Eglise elle-même. Il rappela qu'au temps

Mai 1845.

Hcponse

(lu garde de?

sceaux.

.M. de Garni' répond ;i M. Thiers.

ol6 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1845.

-Mai 1845. (le Bossuet, de Fénelon, il y avait également lutte entre les évêques et les magistrats, et que le gallican Bossuet et l'ultramontain Fénelon, s'étaient réunis pour crier malheur au royaume si jamais les libertés gallicanes étaient entendues comme les entendaient les magistrats et non comme les entendaient les évêques.

M. Dupin Ce souvenir échauffa la bile de M. Dupin. u Malheur

<t les jésuites. ^ ^q, France, s'écria-t-il à son tour, si l'on entend jamais ces libertés comme les entendent les jésuites, » Le procureur général à la cour de cassation avait encore sur le cœur l'anathëme lancé contre son Manuel du droit public ecclésiastique par le cardinal de Bonald dans son mandement du mois de février. Il s'en vengea sur les jésuites, et fit contre la fameuse congrégation une charge à fond de train. Il montra, écrits dans l'histoire, les dangers d'une association pareille. Le jésuite n'est plus Français, dit-il; homme-lige du pape, auquel il prête un serment d'obéissance absolue, il est entre ses mains comme un cadavre, perinde ac cadaver. La présence des jésuites en France était indéniable. Il en voyait la preuve dans un procès retentissant qui venait de se dénouer en cours d'assises. Un fripon, nommé Affnaër, employé à l'économat de leur maison de Paris, avait été condamné pour leur avoir volé deux cent mille francs. Ainsi les jésuites, bravant les lois, possédaient à Paris une maison qui faisait pour la France et pour l'étranger les affaires de la congrégation. M. Dupin réclama donc énergiquement contre eux la prompte exécution de la loi.

Ce fut également au nom de la loi que M. Berryer, avec beaucoup d'éloquence, réclama, lui, pour les jésuites le droit de demeurer en France en tant que communauté. Le droit de vivre en commun, d'une existence occulte et non patente, était acquis, selon lui, aux jésuites comme aux autres communautés reli-

gieuses ; les en priver, c'était supprimer une liberté essentielle. M. Hébert lui répondit au point de vue strictement juridique. En fait, l'ordre des jésuites existait en France, on ne pouvait le contester. Ils y avaient des meubles, des capitaux et des immeubles. Donc les lois de proscription rendues contre eux, qui n'avaient pas été abrogées, — et le savant jurisconsulte énuméra complaisamment toutes ces lois — se trouvaient violées. Elles n'en étaient pas moins efficaces; seulement, dit-il en terminant, la sagesse conseillait peut-être de les laisser dormir pour un temps. C'était la même conclusion que celle du garde des sceaux.

M. de Lamartine élargit singulièrement le débat en demandant la séparation de l'Eglise et de l'Etat comme le véritable remède aux embarras que la question religieuse ne cessait de causer au gouvernement. Il signala le concordat comme une des grandes fautes politiques commises par Napoléon, et en cela, il avait, selon nous, parfaitement raison. La séparation de l'Eglise et de l'Etat n'est pas, comme se l'imaginent certaines personnes, une persécution plus ou moins déguisée contre la religion ou un abandon des droits de l'Etat; nullement. Elle implique la tolérance la plus absolue, et elle est, à notre avis, la garantie la plus essentielle de la liberté de conscience. Après cette excursion sur des hauteurs planant au-dessus de la question, l'illustre poète demanda pour les jésuites le droit commun. S'ils possédaient des biens contrairement à la loi, il fallait, dit-il, exécuter la loi contre eux, comme à l'égard de toute autre congrégation non autorisée.

Ce fut le dernier mot du débat. La Chambre presque tout entière se rallia à l'ordre du jour suivant, proposé par M. Thiers, et accepté par le ministère : « La Chambre, se reposant sur le gouvernement du soin de faire exécuter les lois de l'Etat, passe à l'ordre du jour. »

Le remède-

de M. de

Lamartine.

L'ordre du

jour de M. Thiers.

HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PIIILIPPE- année 1843.

.Mai 1845.

La couveutiou

du 29 mai

avec

] 'Aueleterre.

Ainsi se termina très pacifiquement cette interpellation qu'on croyait de nature à soulever de grosses tempêtes, et dont le cabinet du 29 octobre s'était tout d'abord fort effrayé. Conservateurs et membres de la gauche votèrent ensemble, étonnés de se trouver d'accord une fois par hasard. Mais la question n'était pas résolue ; et nous verrons le gouvernement, dans l'exécution des lois contre les jésuites, ne s'inspirer que bien faiblement de l'ordre du jour voté avec une si touchante unanimité par ses amis et ses adversaires.

Ce vote sur la question des jésuites était loin d'affaiblir le ministère puisqu'il y avait donné son assentimeni . Une convention, signée le 29 mai avec l'Angleterre, au sujet du droit de visite, vint encore le raffermir.

On se rappelle avec quelle énergie la Chambre des députés avait réprouvé la façon dont M. Guizot avait engagé le pays dans la question du droit de visite, où le ministre, comme dans l'affaire Pritchard, avait complètement mis en oubli l'honneur et la dignité de la France. A deux reprises différentes, en 1843 et en 1844, elle lui avait, en quelque sorte, intimé l'ordre de replacer notre marine commerciale sous la surveillance exclusive de notre pavillon, et, tout récemment encore, à la Chambre des pairs comme à la Chambre élective, il avait été mis en demeure de prendre un parti à cet égard. M. Guizot avait fini par comprendre qu'il ne pouvait pas affronter plus longtemps le soulèvement d'opinion provoqué par sa piteuse convention du 20 décembre 1841, et il s'était décidé à proposer au gouvernement anglais de chercher avec lui, pour réprimer la traite, un autre moyen que ce droit de visite dont la France s'était avec raison si fort scandalisée.

L'Ang^leterre ayant acquiescé à cette proposition, il y avait envoyé, dans le courant de mars, son ami le duc de Brog-lie, qui, avec le docteur Lushington, fut chargé

de trouver des moyens nouveaux, aussi efficaces, et moins compromettants pour les rapports des deux pays. Abolitionnistes ardents l'un et l'autre, ils ne tardèrent pas à se mettre d'accord ; leurs négociations aboutirent à un traité qui fut signé le 29 mai 1845. Aux termes de ce traité, dont la durée était de dix ans, le roi des Français et la reine de la Grande-Bretagne s'engageaient à établir, chacun, sur la côte occidentale d'Afrique, une force navale de vingt-six bâtiments à voile et à vapeur pour réprimer la traite des noirs. L'exercice du droit de visite devait cesser de part et d'autre dans les trois mois qui suivraient la mise à exécution du traité. Enfin les parties contractantes prenaient l'engagement d'interdire tout trafic d'esclaves dans leurs colonies.

Tel était, dans ses disposions principales, ce traité destiné à calmer l'irritation que les imprudentes concessions de M. Guizot au gouvernement anglais avaient fait naître en France. Il y fut connu dans les premiers jours de juin, au moment où le ministre des affaires étrangères, remis de l'indisposition qui, depuis plusieurs semaines, l'avait éloigné de la Chambre, venait d'y faire sa rentrée. L'effet produit fut excellent, et la Chambre vota, sans grande discussion, les fonds nécessaires à l'exécution du nouveau traité, dont les amis de M. Guizot se plurent à lui faire honneur. Sans doute les négociations avaient été fort habilement menées; mais si quelqu'un avait réellement droit à des félicitations pour ce traité réparateur, c'était surtout cette vaillante opposition, qui, gardienne jalouse de l'honneur national, avait, par ses incessantes réclamations, forcé le ministre de revenir sur une convention injurieuse pour nous, sans compromettre en rien la répression de la traite des noirs.

La question de l'émancipation des esclaves était, d'ailleurs, à l'ordre du jour en France. La Chambre des pairs avait récemment adopté un projet de loi relatif au régime

Mai 1845.

Juin 1845.

Question de

Fémancipation

(les esclaves.

Juin 1845. des colonies, proposé par le gouvernement, et ayant pour objet de préparer cette émancipation. Cette loi était présentement soumise à la discussion de la Chambre des députés. On voit avec quelle timidité la monarchie de Juillet entrait dans la voie de l'abolition de l'esclavage. Cette abominable institution de Fesclavage aurait disparu depuis longtemps, si l'Empire, dans un intérêt purement égoïste, n'avait pas rapporté le décret d'abolition rendu par la Révolution française.

Mais en cette année 1845, tout en préparant l'émancipation, on se préoccupait surtout de ménager l'intérêt des colons. Encore les atermoiements proposés par le ministre delà marine paraissaient-ils insuffisants à certains membres pour sauvegarder le travail dans les colonies. M. Berryer, par exemple, ne voulait pas que les maîtres fussent châtiés d'un état de choses qu'ils n'avaient pas créé, et il réclamait le statu qiio, bien qu'il lui partit juste et bon de détruire l'esclavage. Or son opposition au projet du gouvernement tendait précisément à prolonger l'esclavage. Aussi, M. Ledru-Rollin se déclara-t-il prêt à voter ce projet pour que la Chambre n'assumât pas la responsabilité des suites qu'entraînerait un retard. Il fut voté, en effet, le 4 juin. Ainsi se trouva consacré le principe de l'émancipation des esclaves ; toutefois on était loin encore de l'abolition de l'esclavage.

A quelques semaines de là, un projet supplémentaire était adopté par la Chambre des pairs, tendant surtout à autoriser le gouvernement à expérimenter les divers systèmes d'émancipation. Mais tous les systèmes imaginés jusqu'à ce jour, rachat de l'esclave par le produit de son travail, subvention de l'Etat, étaient insuffisants. M. de Broglie fut obligé de reconnaître que si cette loi devait rester à jamais le seul moyen d'abolir l'esclavage, ce serait la proclamation de sa perpétuité. Il faudra la

<lc IS'iG.

révolution de 1848 pour avoir raison de cette horrible Jlin 1845. institution.

La Chambre des députés était alors en pleine disons- i>e budget sion du budget de 1846. Commencée le 9 juin, cette discussion traîna sans incidents graves jusqu'au 28. Elle fournit à M. Thiers, à propos du chapitre des cultes, l'occasion de faire entendre de nouvelles protestations contre les congrégations religieuses. Il parla, du reste, en termes fort modérés. Il n'exigeait pas l'exécution rigoureuse des lois; mais il croyait devoir rappeler au gouvernement la gravité du vœu émis par la Chambre au sujet des jésuites. M. Martin (du Nord) lui répondit que les négociations à cet égard étaient suivies avec activité, ce fut tout; nous en reparlerons tout à l'heure. M. Guizot ne dit pas un mot. Il reparut seulement à la tribune pour donner quelques renseignements sur le Texas, que les Etats-Unis, à son grand déplaisir, étaient à la veille de s'annexer, et il affirma que, dans cette question, la politique de la France n'était pas à la remorque de la politique de l'Angleterre; on avait toujours peur avec lui que notre politique ne fût subordonnée à celle de nos voisins.

L'ensemble du budget des dépenses fut voté le 28 juin. Il s'élevait à la somme de 1,434,439,406 francs, y compris le service extraordinaire. Celui des recettes, adopté le 3 juillet, sans discussion, pour ainsi dire, était de 1,353,013,651. Il y avait donc un excédant présumé de dépenses de plus de soixante-dix neuf millions, qu'il faudrait couvrir par des ressources extraordinaires. Ce n'était pas là une situation financière bien Jjrillante. Depuis, il est vrai, les choses ont singulièrement empiré.

Quelques jours après, le budget fut adopté, sans discussion, par la Chambre des pairs. Il donna lieu, toutefois, de la part de MM. de Boissy et de Montalembert, à

Juillet 1845.

M. de

-Moutalembert

t't le monde

i^atholiqup.

322 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1845.

d'assez vives interpellations au sujet de la mission de M. Rossi à Rome. M. Guizot fit connaître à la Chambre haute les résultats de cette mission, résultats dont il se montra personnellement fort satisfait. Mais il n'en fut pas de même de M. de Moutalembert. Tout le monde catholique n'est pas jésuite, s'écria le jeune pair, et n'a pas son générale Rome. Tout le monde, excepté les jésuites, avait donc droit aux libertés proclamées par la Charte. Si l'avant-garde de l'armée catholique, et il entendait par là les jésuites, était forcée de déposer les armes, l'armée restait entière, résolue à continuer la lutte qu'elle avait entreprise contre le monopole de l'enseignement.

M. Guizot réplif[ua que l'Eglise catholique n'était pas une armée ennemie campée au milieu de la France. Elle y vivait, au contraire, sous la protection du gouvernement; entre elle et lui, il n'y avait point de lutte. C'étaient là, selon lui, des mots faux et trompeurs, auxquels il ne fallait pas ajouter foi.

Mais M. Guizot se faisait illusion à lui-môme ou cherchait à en imposer aux autres. Il n'y avait pas à se le dissimuler : le monde catholique était en guerre ouverte avec la société laïque, il n'entendait nullement désarmer, M. de Moutalembert l'avait déclaré en son nom. Il n'aspirait à rien de moins qu'à détruire l'œuvre de la Révolution, et à remettre le pays sous le joug de l'Eglise. Or, à ces prétentions mal dissimulées, M. Guizot se contenta de répondre par des allégations incertaines, par des généralités vagues sur les excellents rapports de l'Église et de l'État, espérant fléchir peut-être par l'humilité de son attitude les ressentiments immortels du parti clérical. Ce fut ainsi qu'on l'entendit rendre hommage à la sagesse et à la modération du pape et des jésuites.

Quels étaient donc les résultats de la mission confiée

à M. Rossi pour obtenir du Saint-Père qu'il prît l'initia- .ioillet 1845,

tive de l'expulsion des jésuites? Et d'abord, était-il d'une Les résultats

,.,. , ,. 1 11 II j j ^ de la mission

politique sage et nationale d aller aemander a un sou- ^^ jj ^Qggj verain étranger d'intervenir dans nos affaires intérieures, et de le prier de prononcer lui-même la clôture des établissements des jésuites existant en France? Assurément non. Comment d'ailleurs le pape pouvait-il, de gaieté de cœur, frapper une milice si dévouée à ses intérêts temporels? Le temps était loin où, pour complaire aux monarchies bourbonniennes, Clément XIY abolissait la compagnie de Jésus. Depuis, la papauté s'était singulièrement ravisée. Aussi les négociations entamées par le comte Rossi rencontrèrent-elles tout d'abord de sérieuses difficultés. La congrégation des affaires ecclésiastiques consultée fut d'avis que le saint-siège n'avait point à prendre parti dans une question concernant les droits constitutionnels des citoyens français. C'était absolument logique, et si le pape s'en fût tenu à ce conseil, il eût mis le gouvernement de Louis-Philippe dans un grand embarras. Mais l'envoyé français s'efforça de lui faire comprendre les dangers auxquels une telle réponse exposerait la religion catholique en France. On évoqua le souvenir de Saint-Germain l'Auxerrois et de l'archevêché saccagés. Le retour de semblables scènes n'était-il pas à redouter, si l'on s'obstinait à ne pas donner satisfaction aux justes réclamations du gouvernement français ? Le pape prit peur, et il décida le général de l'ordre, le père Roothaan, à prescrire aux jésuites de France d'avoir à se soumettre aux lois de leur pays. Le cabinet du 29 octobre crut avoir cause entièrement gagnée, et, le 6 juillet, il inséra au Moniteur une note où il était dit que M. Rossi avait atteint son but, que l'ordre des jésuites cesserait d'exister en France et qu'il allait se disperser de lui-même. De là, les colères de M. de Montalembert et de tout le parti ultramontain.

Mesures prises contre les jésuites.

La

situation

ministérielle

après la

session.

324 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1845.

Mais il s'en fallait de beaucoup que les concessions obtenues à Rome fussent aussi radicales. On promit de disperser certaines maisons et de dissoudre les noviciats, mais il ne fut pas question d'expulsion. Les jésuites durent seulement dissimuler autant que possible leur présence en France, et faire en sorte de demeurer inaperçus, comme ils l'avaient été durant plusieurs années. Les jésuites français se soumirent, pour la forme, aux injonctions de leur supérieur. Certaines maisons, àLyon, à Paris et à Avignon, reçurent, dès le mois d'août, l'ordre de se disperser; les noviciats de Saint-Acheul et de Laval furent dissous; mais, en réalité, il y eut un simulacre d'exécution, beaucoup plus qu'une exécution. Cette persécution, dont gémit l'Eglise, se borna surtout à des déplacements, à des dissimulations de noms. Pas un jésuite ne quitta la France, pas une maison de l'ordre ne fui fermée ; il s'en ouvrit môme de nouvelles. On se contenta de changer momentanément l'étiquette. Voilà à quoi se réduisit, en définitive, sous le règne de Louis- Philippe, cette fameuse campagne contre les jésuites, menée avec tant de tapage. Ce fut surtout une comédie, que l'on aurait pu intituler : Beaucoup de bruit pour rien.

Fortement ébranlé dans la discussion de l'adresse, et surtout dans les débats concernant la triste affaire Pritchard, où il n'avait obtenu que huit voix de majorité, c'est-à-dire celles des ministres eux-mêmes, le cabinet du 29 octobre s'était quelque peu raffermi depuis. Le demi-succès des négociations relatives aux jésuites avait achevé de consolider sa situation, et, sur les instances d'un groupe de conservateurs fervents, jointes à celles du roi lui-même, M. Guizot s'était décidé à rester au pouvoir qu'il avait eu, un moment, le dessein d'abandonner. La Chambre élective s'était séparée le 21 juillet, et la clôture de la session semblait avoir assuré pour quel-

ques mois la tranquillité du ministère. On doutait même que cette Chambre revînt. La session qui venait de finir était la troisième depuis sa nomination. Il lui restait donc encore deux années d'existence légale à courir. Mais le cabinet continuerait-il à gouverner avec une majorité incertaine? Cela était au moins douteux, et, de toutes parts, on s'attendait à une dissolution anticipée et à des élections nouvelles.

La Chambre en avait le pressentiment. Aussi, quelques jours avant la clôture, le comité de la gauche constitutionnelle, composé de MM. Odilon Barrot, Chambolle, Gauthier de Rumilly, Abatucci, Havin, de Tocqueville, Belhmont, Taillandier, Gustave de Beaumont, Isambert, etc., avait-il adressé au pays un manifeste tout rempli de récriminations contre le cabinet du 29 octobre. Depuis cinq ans, y était-il dit, le pays subissait ce ministère, mais il ne l'avait pas accepté. On lui reprochait notamment d'avoir érigé la corruption en système de gouvernement, de s'être montré constamment opposé aux réformes les plus nécessaires, et d'avoir compromis l'honneur national par des concessions faites, sans réciprocité, au maintien de la paix. Le comité de la gauche constitutionnelle invitait donc l'opposition tout entière à créer un grand comité central composé de membres de la Chambre des députés. Ce comité entrerait immédiatement en correspondance avec les comités de départements et d'arrondissements pour aviser aux moyens de combattre la politique ministérielle.

M. Guizot ne voulut pas rester sous le coup d'un manifeste où ses collègues et lui se trouvaient si directement pris à partie. Invité à un banquet donné, le 10 août 1845, par les électeurs des cantons de Saint-Pierre-sur- Dives et de Mézidon, qu'il représentait au conseil général du Calvados, il saisit cette occasion pour répondre aux attaques de la gauche. Il le fît avec une grande éloquence,

Août 18i.î.

Manilestc de la gauche constitutionnelle.

Discours de M. Guizot

ù ses L'iecteurs.

526 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1845.

Août 1845. et non sans habileté. Ce fut ainsi qu'il n'hésita pas à rendre hommage à l'opposition et à la presse, envers lesquelles on était à la fois, selon lui, trop exigeant et trop timide. (( Acceptons, tolérons notre liberté mutuelle, au lieu de nous en plaindre. » Plus il avait vécu de la vie publique et plus il s'était convaincu que la liberté (le discussion et la liberté de la presse avaient des écarts inséparables de leur existence. S'il était indispensable (le réprimer ces écarts quand ils touchaient à certaines choses sacrées qui devaient demeurer au-dessus de toute atteinte, il fallait les supporter de bonne grâce et sans émotion dans le cours habituel des travaux et des combats de la vie publique. Il en résultait, à l'en croire, beaucoup plus de bien que de mal. Mais alors, il aurait dû demander l'abrogation des lois de septembre, ce qu'il se garda bien de faire.

Tout en acceptant franchement, et sans se plaindre, les écarts, les injustices, les rigueurs de l'opposition et de la presse, M. Guizot regardait naturellement comme un devoir de conserver à leur égard la plus complète indépendance, et de ne se laisser mener ni par leurs avis, ni par le besoin de leurs éloges, ni par la crainte de leurs attaques. Là-dessus, il faut le reconnaître, il ne varia point dans sa fermeté, et s'il eut le tort de rester sourd à la grande voix populaire, il opposa toujours un front d'airain aux attaques que lui valut sa résistance obstinée à tout progrès et à toute réforme.

Une des choses qui l'avaient le plus vivement touché, e "était l'accusation de vénalité et de corruption dirigée contre le cabinet dont il était l'âme, accusation trop justifiée, hélas! Toutes les grâces, toutes les faveurs, tous les avantages, étaient réservés aux arrondissements dont les députés siégeaient sur les bancs ministériels, et celui que représentait M. Guizot était particulièrement favorisé. iVprès avoir tracé de la politique du gouverne-

ment de 1830 un tableau aussi flatteur que flatté, le mi- Août i845. nistre poussa droit à l'accusation de vénalité. « Vous faites de fréquentes élections : vous apercevez-vous qu'elles soient l'œuvre de la corruption et de la violence? s'écriat-il, dans un beau mouvement d'indignation. Parce que je vous ai aidés quelquefois à réparer vos églises, à construire vos presbytères et vos écoles, à assurer une carrière à vos enfants, avez-vous cessé de voter consciencieusement et librement? Vous sentez-vous des hommes corrompus? N'avez- vous pas, au contraire, le sentiment, la certitude, que vous profitez, que vous jouissez, avec une sécurité entière de toutes vos libertés et de leurs fruits? » Un tel langage ressemblait fort à de la puérilité. Demander à des gens, que l'on comblait de toutes les faveurs ministérielles pour s'assurer leurs suffrages, s'ils se sentaient corrompus, cétait le comble de l'audace ou de la naïveté. M. Guizot s'imagina certainement avoir fait là un coup de maître, et il termina triomphalement en faisant remonter au roi lui-même, à sa sagesse et à son dévouement inépuisable pour la France, tout l'honneur de cette politique de recul dont il était le docile instrument.

Ainsi se trouvaient resserrés de plus en plus les liens Sepiemuhk qui attachaient Louis-Philippe à son ministre. Il lui attribuait volontiers l'éphémère tranquillité matérielle uomeile dont on jouissait alors, et l'heureux dénouement des visite de lu difficultés qui avaient failli nous brouiller tout à fait ri'AïK'leiciTe. avec l'Angleterre. On sait combien il tenait à sa chère entente cordiale. Justement sa bonne voisine d'outre- Manche vint, en septembre, comme pour consacrer cette entente, lui faire une nouvelle visite. La reine Victoria avait quitté l'Angleterre pour aller voir le pays de son époux, le prince Albert, et rendre, en même temps, au roi de Prusse la visite qu'elle en avait reçue quelques années auparavant. Dans un banquet que Frédéric-

HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1845.

Srptembre 1845).

État de nos

alfaires en

Afrique.

La guerre sainte de nouveau prêchée en Algérie.

Guillaume lui offrit à Brûhl, près de Cologne, ce prince rappela, dans un toast, le souvenir de Waterloo, si cher aux cœurs allemands et britanniques. Fut-ce pour apaiser les susceptibilités que cette évocation pouvait éveiller en France que la jeune reine d'Angleterre se décida à faire une nouvelle visite au roi Louis-Philippe? cela est assez probable. Toujours est-il que, le 8 septembre, après avoir passé quelques semaines en Saxe, elle arriva spontanément au château d'Eu. Le roi et la reine furent tout à fait charmés de cette visite inattendue. Elle ne dura que vingt-quatre heures, mais c'en fut assez pour l'établir la confiance dans une paix durable entre la France et l'Angleterre et mortifier profondément les princes d'outre-Rhin, qui s'étaient flattés de voir s'accentuer la mésintelligence entre les deux pays.

Pendant que toute crainte de guerre s'évanouissait en Europe, nos possessions algériennes continuaient à être troublées par de nouvelles tentatives d'insurrection. On pouvait espérer cependant qu'après la victoire d'Isly et la paix conclue avec le Maroc, la tranquillité régnerait désormais dans nos provinces du nord de l'Algérie. Et, en effet, aucun indice d'agitation ne s'y faisait sentir au commencement de l'année. Mais iVbd-el-Kader n'avait pas désarmé, et, d'un moment à l'autre, on devait s'attendre à une reprise d'hostilités de sa part.

Le gouverneur général se disposait à entreprendre contre la Kabylie une expédition dont l'utilité ne paraissait pas bien démontrée, quand il vint à apprendre que, sous l'influence d'Abd-el-Kader, la guerre sainte était de nouveau prêchée parmi les tribus limitrophes du Maroc. Les émissaires de l'émir n'eurent pas de peine à réveiller au milieu d'elles ce fanatisme arabe si prompt à s'émouvoir. Abd-el-Kader s'établit de sa personne, avec sa deïra, à Ksar-Beïda, près du Taguin, et quelques-uns de ses partisans les plus résolus se jetèrent, à

la tète de nombreux cavaliers, dans la province d'Oran, Septembkk. pour y fomenter la révolte. Deux colonnes parties de '^^^•

Sétif et de Médéah, sous les ordres des généraux d'Arbouville et Marey attaquèrent vivement l'ennemi dans la journée du 19 juin 1845, et le débusquèrent de positions réputées inexpugnables. Les Beni-Yala et les Kserma faisaient, dès le lendemain, leur soumission ; mais le calme, rétabli sur ce point, ne tarda pas à être troublé sur un autre.

Le maréchal Bugeaud, après avoir soumis et désarmé Les

en partie l'Ouarenseris, songea, en juillet, à obtenir le enfumés dan» même résultat dans le Dahra révolté, et où déjà opérait leurs grottes, le général de Bourjolly. Il envoya à cet efTet trois fortes colonnes sous le commandement des colonels de Saint- Arnaud, Ladmirault et Pélissier. Ce fut dans cette expédition que se passa un épisode regrettable, dont on s'empara à l'étranger pour calomnier l'armée française, et qui servit de prétexte aux journaux de l'opposition, en France, pour incriminer les actes du maréchal Bugeaud.

Le colonel Pélissier avait reçu l'ordre de descendre le (vhéliff jusqu'à Ouarizon, et de remonter chez les Beni- Zenjas. Après avoir opéré une razzia chez ces derniers, il fit aux Ouled-Riah, tribu puissante, sommation de se rendre. Une partie de la tribu coasentit à se soumettre, mais l'autre refusa énergiquement et préféra combattre. Battus à plate couture, les Ouled-Riah coururent se réfugier dans des grottes profondes, où ils avaient enfermé leurs femmes, leurs enfants, leurs troupeaux et toutes leurs richesses. En vain essaya-t-on de parlementer avec ces malheureux ; on n'exigeait d'eux qu'un désarmement général. Rien n'y fit. Ils auraient voulu qu'au préalable nos troupes se retirassent, et alors ils eussent consenti à sortir et à faire leur soumission.

Devant cette résistance, le colonel Pélissier crut devoir recourir à un moyen atroce, que le gouverneur général II. 34

Septembre

Près de

Mil) Français

écrasés

dans une

f mhupradc.

Nouvelle insurrection.

530 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1845.

lui avait recommandé d'employer en cas d'urgence. De nombreuses fascines enflammées furent jetées à l'entrée des grottes, et quelques heures suffirent pour étouffer tout ce qui s'y trouvait. Cette lamentable exécution avait eu lieu dans la journée du 20 juin 1845. Plus de cinq cents Arabes, hommes, femmes et enfants, périrent de cette horrible façon avec leurs troupeaux. Ce fut un des plus tristes épisodes de notre guerre d'Afrique, épisode qui ne nous semble pas suffisamment justifié par les dures nécessités de la guerre. Il souleva en France une légitime réprobation, et le nom du colonel Pélissier en garda une notoriété fâcheuse.

Quelques jours après, le général Cavaignac, d'un côté, les généraux de Bourjolly et Bedeau, de l'autre, achevaient de soumettre le reste des tribus révoltées; Abdel-Kader avait été obligé de se rejeter dans le Maroc avec le gros de ses partisans, et la pacification de la colonie paraissait assurée au moins jusqu'au printemps prochain. Dans cette conviction, le maréchal Bugeaud, duc d'Isly, avait cru pouvoir quitter momentanément son poste pour venir prendre en France quelques jours de congé. Il y était à peine qu'une sinistre nouvelle se répandait tout à coup. Près de cinq cents Français, attirés dans une embuscade sur les frontières du Maroc, y avaient été littéralement écrasés par toutes les forces d'Abd-el-Kader. Cette trahison, bien que rudement châtiée aussitôt par le général de Bourjolly, n'en avait pas moins provoqué une nouvelle explosion dans certaines tribus. Le 22 septembre, trois compagnies du 8° bataillon des chasseurs d'Orléans et soixante cavaliers du 2 "hussards, sous les ordres du lieutenant-colonel de Montagnac, furent attaqués, à quelques lieues de Djemmâa- Ghazaouat, par une nuée de Kabyles que commandait Abd-el-Kader en personne. La petite colonne perdit tout son effectif, moins quatorze hommes, dont quatre mou-

ANNÉE 1845. CHAPITKE SEIZIÈME. 331

Furent de leurs blessures. Le colonel de Montagnac et tous ses officiers avaient péri les armes à la main. Enhardi par ce succès, Abd-el-Kader se dirigea rapidement du côté de Trara, distant à peine de quatre journées d'Oran. A quelques jours de là, un faible détachement de deux cents hommes, presque tous malades, était fait prisonnier sans combattre. Les Ghossels et les Beni- Amers se soulevaient à la voix des émissaires de l'émir. Au commencement d'octobre, une partie de la province d'Oran était en pleine insurrection; il était temps de prendre des mesures énergiques.

A la nouvelle de ces événements, le maréchal Bugeaud s'était empressé de repartir pour l'Afrique, où d'importants renforts ne devaient pas tarder à le rejoindre. Le 15 octobre, il adressait d'Alger à nos colons une circulaire énergique pour les rassurer et les engager à continuer sans crainte leurs travaux et leurs spéculations. « Dans la lutte qui va se passer loin de vous, y était-il dit, je réclamerai le moins possible votre concours; mais s'il devenait nécessaire, j'ai foi dans votre patriotisme, je l'invoquerais. » Deux jours après, il quittait Alger, à la tête de quatre mille hommes pour marcher contre les rebelles.

Déjà le général de Lamoricière, puissamment secondé par le général Cavaignac, était parvenu à débusquer les Kabyles des positions formidables où ils s'étaient retranchés dans les montagnes. Le 14 octobre, Abd-el- Kader s'enfuit devant eux sans accepter le combat, abandonnant à leur merci les populations qu'il avait soulevées, et dont les cris de malédiction le suivirent dans sa retraite. Cernées de tous côtés, elles réclamèrent le pardon, que leur accorda généreusement Lamoricière. Il se contenta d'interner momentanément les Ghossels et les Beni-Amers dans leurs montagnes pour assurer la sécurité de la plaine ; après quoi il se mit à la pour-

i^IÎPTEMBRE

Octobre 1845.

Retour

(lu uiaréchal

Buoreaud.

Succès (Ips

généraux de

Lamoricière

et Cavaignac.

532 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, annék 1845.

Octobre 181.'). suite de l'émir qui s'était dirigé rapidement vers Mascara. Déjà toutes les tribus se trouvaient soulevées dans cette subdivision; tous les efforts de nos généraux, en attendant l'arrivée du maréchal Bugeaud, durent se borner à empêcher l'insurrection de s'étendre dans la plaine d'Oran et dans la Métidja d'Alger.

L'apparition du maréchal Bugeaud sur les hauteurs de la Mina, d'où il commandait la route de Tiaret à Mascara, força l'émir de modifier son plan. Renonçant à s'établir dans la province de Constantine, il ne songea plus qu'à faire émigrer les tribus dociles à sa voix dans l'intérieur du Maroc, où il se proposait de reconstituer une année puissante. Nous dirons plus tard comment tous ses projets échouèrent devant les savantes dispositions du maréchal Bugeaud et la ténacité de nos soldats. Tandis que notre armée d'Afrique continuait à donner à la mère-patrie des preuves multipliées de son dévouement et de son courage, on inaugurait à Paris, dans la cour du Louvre, la statue équestre du duc d'Orléans, qui s'était montré si fier de combattre à sa tête. En remettant, le 28 octobre, à son petit-fils, le comte de Paris, le procès-verbal d'inauguration, le roi lui dit : « Mon cher enfant, je ne puis mieux faire que de te le donner. Tu garderas précieusement ce témoignage des sentiments de confiance et d'affection que l'armée portait à ton pauvre père. » L'enfant, devenu homme, s'est-il souvenu de ces paroles? A-t-il compris à quel élan de droiture et de patriotisme le prince, son père, avait dû de se frayer un chemin au cœur de l'armée et du pays? il est certainement permis d'en douter. Le jour où le comte de Paris a renié implicitement la Révolution, il a déchiré le testament de son père et rompu les derniers liens qui rattachaient sa dynastie à la France.

A cette môme date, une cérémonie identique avait lieu à Alger, où le prince avait laissé les meilleurs souvenirs.

La statue

du duc

«rOrléan?.

Novembre

Le maréchal Bugeaud, alors en expédition, n'était pas là Octobre i845. pour y présider, mais toute la garnison et les autorités militaires, ayant à leur tête le lieutenant-général de Bar, toutes les autorités civiles, la cour royale en robes rouges, les membres des tribunaux de première instance et de commerce, les consuls de toutes les puissances étrangères, donnèrent à cette solennité, par leur présence, un caractère d'incomparable grandeur. On ne pouvait oublier que, trois fois sur cette terre d'Afrique, le duc d'Orléans était venu partager les fatigues et les dangers de nos soldats. Aussi une émotion profonde s'empara-t-elle de toute l'assistance quand tomba le voile qui recouvrait la statue qu'une souscription nationale venait d'élever, à Alger, au prince que la mort avait frappé si prématurément.

Abattue, depuis, par une révolution, la statue qu'on avait si brillamment inaugurée dans la cour du Louvre gît aujourd'hui dans une cour obscure du château de Versailles. Peut-être serait-elle encore debout, au milieu du vieux palais de François I"" et de Henri II, si le roi Louis-Philippe s'était mieux inspiré des idées de progrès et de liberté dont son fils avait laissé un si éclatant témoignage.

Ce n'était pas seulement en Afrique que les armes incident sur françaises étaient occupées. Il se passait alors, sur les rives de la Plata, des incidents qui ne sauraient être dédaignés par l'histoire. La France et la Grande-Bretagne, agissant de concert, avaient dû employer la force pour protéger dans ces parages leurs résidents et leur commerce respectif. L'intervention des deux puissances, plus ou moins justifiée, dans les affaires de l'Uruguay résultait de l'état de guerre existant entre Buenos- Ayres et Montevideo, état de guerre dont la conséquence avait été la fermeture de ces deux villes au commerce. Une invitation à Rosas et à son lieutenant

la Plata.

o34 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1845.

NovE.MBHE Oribe d'avoir à cesser les hostilités n'ayant pas été fa- 1845. vorablement accueillie, une expédition fut résolue dans

l'Uruguay et dans le Parana, et la ville de Buenos-Ayres fut mise en état de blocus.

Combat Les escadres anglaise et française, commandées, l'une

d Obhgado. p^^. ^q capitaine Hotham, l'autre par le capitaine Tréhouart, se composaient d'une douzaine de bricks et corvettes. Elles mouillèrent, le 18 novembre 1845, à trois milles environ de la punta d'Obligado, située sur le Parana, un peu au-dessus de sa jonction avec l'Uruguay. Ce point était défendu par quatre batteries formidables, établies sur la rive droite du fleuve. Vingt-quatre navires, reliés entre eux par de fortes chaînes de fer, barraient l'entrée du fleuve, et quatre mille hommes d'infanterie et de cavalerie, campés sur le rivage, étaient chargés de protéger les batteries et de s'opposer au débarquement. Malgré l'infériorité de leurs forces, les commandants de l'escadre anglo-française n'en prirent pas moins leurs dispositions de com bat. Le 20 novembre 1845, vers 10 heures du matin, la bataille s'engagea sur toute la ligne avec une égale fureur de part et d'autre. Malgré une résistance désespérée, la flotte de Rosas, qui protégeait l'entrée du fleuve, finit par être entièrement rompue, la plupart de ses bâtiments désemparés s'en allaient à la dérive. Les capitaines Hotham etTréhouart, ayant sauté à terre avec leurs compagnies de débarquement, marchèrent sur les batteries ennemies au milieu du feu le plus vif et s'en emparèrent. Le lendemain, il ne restait plus trace de ces batteries; les affûts avaient été brisés, les pièces jetées dans le fleuve, sauf dix canons de bronze conservés par les vainqueurs.

L'action, très vive, avait duré sept heures sans discontinuer. L'énergique résistance des marins et des soldats de Rosas avait rendu d'autant plus glorieuse la victoire de l'armée alliée. Nous avions eu dis-huit morts et

ANNÉE 1845. CtUPITRE SEIZIÈME. 535

soixante-dix blessés de notre côté; les Anglais avaient eu dix morts et vingt- cinq blessés seulement. Après le combat, le capitaine Hotliam adressa au capitaine Tréhouart ces quelques mots si flatteurs pour notre amourpropre national : (( Si le titre de brave a jamais été mérité, c'est par vous et par vos équipages. » Rien n'était plus flatteur, en efl'et, que ce témoignage rendu à nos marins et à nos soldats par celui qui, ayant vaillamment combattu à leurs côtés, avait été témoin de leur intrépidité. Ce fait d'armes, également brillant pour les deux marines, n'amena pas de résultat immédiat; la question de Montevideo n'en fut pas plus avancée, et nous la retrouverons pendante encore dans le courant de l'année suivante.

En revanche, la paix avec le Maroc paraissait se cimenter solidement. Le ^9 décembre, à 5 heures du matin, abordait à Marseille le pacha Ben-Mohammed-el- Achache, jeune homme d'une trentaine d'années, aux traits fins et à l'œil expressif, envoyé en ambassade auprès du roi des Français par l'empereur du Maroc, dont jusque-là, malgré le traité qui avait suivi la bataille d'Isly, l'attitude avait paru douteuse. Il était accompagné de plusieurs Marocains de distinction, et avait hâte de se rendre à Paris pour présenter au roi ses lettres de créance, et lui remettre les présents qui lui étaient destinés, lesquels consistaient en six beaux chevaux, deux autruches,' un lion, des gazelles et divers produits de l'industrie marocaine. Comme on l'engageait à assister à une représentation de l'opéra de Charles VI, au grand théâtre de la ville : « Non, dit-il. Je ne suis pas envoyé par mon maître pour visiter les merveilles de la France, mais pour porter l'assurance au roi des Français des sentiments d'amitié de notre souverain. Il faut avant tout que je remplisse ma mission. » On pouvait donc espérer, sur la foi de ces paroles, que l'empereur du

NoVEMBItB

Dkcemuke

Une

ambassade

marocaine à

Paris.

Décembke

a^e maréchal Soult

al)andoiiiie le

portefeuille «le la guerre.

M. E. Quiiiet

et M. de

.Stilvandy.

530 niSTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1845.

Maroc ne prêterait plus aide et assistance à notre vieil ennemi Abd-el Kader.

Rassuré de ce côté, le cabinet du 29 octobre laissa son autorité morale s'affaiblir encore à l'intérieur en faisant au parti clérical une concession dont celui-ci, d'ailleurs, ne devait lui tenir aucun compte. Le ministère avait récemment subi une légère modification. Le maréchal Soult, vieilli et fatigué, avait résigné ses fonctions de ministre de la guerre, dans lesquelles il avait été remplacé par le général Moline de Saint-Yon, ancien officier d'ordonnance de l'empereur pendant les Cent jours, et que la Restauration avait mis à la demi -solde. Le maréchal conserva seulement son titre nominal de président du conseil ; le véritable président, l'âme du cabi ■ net, nul ne l'ignorait, c'était M. Guizot. Le nouveau ministre ne pouvait en rien modifier l'esprit du cabinet, que la présence de M. de Salvandy rapprochait suffisamment de la droite modérée.

L'entrée de ce dernier dans le ministère avait été certainement une sorte de garantie donnée aux opinions religieuses d'une partie du pays. Dès le mois de juillet, M. de Salvandy n'avait pas hésité à donner une preuve de ses sentiments, quelque peu entachés de cléricalisme, en demandant aux professeurs du Collège de France si M. Quinet n'était pas sorti des limites de son enseignement en attaquant les jésuites à propos d'un cours sur les littératures et les institutions comparées de l'Europe méridionale. M. Quinet argua de ces deux mots : institutions comparées^ pour justifier son excursion dans l'histoire de la compagnie de Jésus. Le ministre crut trancher la difficulté en supprimant les deux mots. Blessé dans sa dignité, l'éminent professeur donna sa démission. A la distribution des prix du concours général, M. de Salvandy afficha publiquement ses sentiments profondément religieux en protestant avec énergie contre

l'impiété dans l'enseignement. « Ce serait, dit-il, un Dkce.miiue crime public. » Mais la neutralité dans l'enseignement, '^^■'"

que réclamaient les véritables libres-penseurs, c'està-dire le respect de toutes les croyances, n'implique pas le mépris des choses de la religion. Il y avait certainement confusion dans l'esprit du ministre. Ce qu'il voulait, lui, c'était l'enseignement religieux. Une petite émeute d'étudiants, qui allèrent crier sous ses fenêtres : A bas les j ésuites î lui prouva qu'une grande partie de la jeunesse française n'était pas de son avis.

Mais M. de Salvandy avait une certaine ferjneté de ca- iiéorgauiractère. Sûr de l'approbation du roi et de M. Guizot, ducousl'ii qui tenaient à ménager le monde religieux, il ne craignit royal de pas de heurter de front l'opinion publique en réorgani- nivcr?ite sant l'ancien conseil royal de l'Université, dont les membres étaient presque tous hostiles à l'enseignement clérical. Dès le 22 août, il avait chargé une commission de préparer la revision des lois, décrets, ordonnances et règlements régissant les diverses branches du service universitaire. Mais, au lieu d'appeler dans cette commission les principaux dignitaires de l'Université, il la composa d'hommes étrangers pour la plupart aux connaissances spéciales qu'exigeait un pareil travail, et connus surtout par leurs relations habituelles avec les adversaires de l'Université.

Le 7 décembre 184.5, parut une ordonnance royale qui réorganisait le conseil royal de l'instruction publique sur les bases du décret organique du 17 mars 1808. En réalité, le véritable objet poursuivi par le ministre était de briser l'omnipotence de ce conseil, qui, depuis 1814, avait été successivement armé d'attributions considérables au détriment du pouvoir ministériel, et que l'on savait peu disposé à des concessions cléricales. A ce conseil, dont les membres, eti petit nombre, étaient inamovibles, M. de Salvandy en substitua un autre composé

Décembre

Ouverture de la session

de 1846.

Les adresses.

Janvier 184ii.

M. Cousin

et M. de

Salvaudv.

S38 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PillLIPPE. année 1845.

de trente membres, dont vingt devaient être nommés chaque année. Le but de la mesure n'échappa à personne. L'ordonnance, en remplaçant l'arbitraire universitaire par l'arbitraire ministériel, ne faisait certainement pas droit aux revendications catholiques, mais elle pouvait faciliter aux partisans de l'enseignement religieux l'entrée du conseil royal de l'Université qui, jusque-là, leur avait été, pour ainsi dire, fermé, et aider à cette liberté absolue de l'enseignement réclamée avec tant d'obstination par le parti clérical. Aussi l'ordonnance du 7 décembre souleva-t-elle les plus violentes récriminations. Les journaux d'opposition la signalèrent comme une concession au clergé, comme une sorte de revanche des mesures prises à l'égard des jésuites, et nous allons entendre un des plus illustres membres de l'Université pousser en pleine Chambre des pairs un formidable cri d'alarme.

Les prévisions relatives à une dissolution anticipée de la Chambre des députés ne s'étaient pas réalisées. L'ouverture de la session de 1846 eut lieu le 27 décembre 1845. Depuis la dernière session, la majorité ministérielle s'était sensiblement accrue. Cela se vit bien lors de l'élection du bureau, où l'opposition ne parvint pas à faire nommer un seul de ses candidats. Le cabinet avait sans doute trouvé moyen de gagner un certain nombre de membres. Le discours de la couronne fut, du reste, d'une extrême réserve. La situation générale du pays, au dedans comme à l'extérieur, y était présentée sous le jour le plus favorable ; ce qui n'empêcha pas la discussion de l'adresse, dans l'une et l'autre Chambre, d'être d'une vivacité toute particulière.

Ce fut un ancien ministre de la monarchie de Juillet, un philosophe, un membre éminent de l'Université, M. Cousin, qui prit le plus violemment à partie M. de Salvandy à propos de la réorganisation du conseil royal

de l'Université. Cet acte ministériel, préparé dans Janvikr I84a. i'ombre, et qui tout à coup venait troubler la paix du département de l'instruction publique, ébranlait tout, selon lui; sous le prétexte de tout raffermir, il agitait le présent et il menaçait l'avenir. Puis, après avoir rappelé ce mot de Napoléon à son premier grand maître : « L'Université doit marcher comme le monde, sans bruit; » M. Cousin s'écriait, dans la séance du 8 janvier 1846 : « Aujourd'hui le bruit et l'agitation sont comme à l'ordre du jour de l'Université. Tout est en mouvement, tout est en l'eu. Des ordonnances, sur lesquelles le conseil n'a même pas été consulté, et quil apprend par le Moniteur^ tombent chaque jour sur nos têtes, renouvelant tout, bouleversant tout, et cela dans la meilleure intention du monde, pour rétablir l'ordre, troublé, dit-on, depuis trente années. »

C'était là, suivant l'ancien ministre, un triomphe éclatant pour tous les ennemis de l'Université, et en particulier pour le comte de Montalembert, le comte Beugnot et le marquis de Barthélémy. Et en effet le premier orateur qui avait pris la parole sur l'ordonnance, le vicomte Yilliers du Terrage, un légitimiste ardent, n'avait pas ménagé l'éloge à M. de Salvandy, s'attendant à trouver dans ses projets de rénovation universitaire de sérieuses garanties en faveur des intérêts catholiques. M. Cousin n'avait donc pas tout à fait tort de pousser un véritable cri d'alarme.

Après un long historique de la fondation de l'Université impériale et un examen approfondi des lois et décrets sur lesquels elle reposait, il prit corps à corps l'ordonnance du 7 décembre, et il s'efforça de prouver que cette ordonnance violait audacieusemént le décret de 1808 qu'on avait la prétention de faire revivre. Ce qu'on voulait au fond, dit-il, c'était l'arbitraire ministériel; il réclama, lui, une loi pour raffermir l'autorité ébranlée

o40 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1840.

Janvier 1846. (-le l'Université. Celle-ci, ajoiita-t-il, en rappelant la maxime célèbre des jésuites : « Sint ut sunt, aut non sint, » n'a pas la prétention d'être telle qu'elle fut ou de ne pas être ; ses principes étaient immortels, mais ses formes et sa discipline pouvaient se renouveler. Seulement, cela devait se faire par une loi, et non en vertu d'un simple caprice ministériel. Tel fut le sens de la péroraison de son discours.

Le ministre eut beau jeu, dans sa réponse, en attaquant le despotisme des huit membres omnipotents dont se composait, depuis 1815, le conseil royal de l'Université; l'opposition libérale ne voulait pas plus que lui de ce despotisme; mais au lieu de revenir purement et simplement à un décret de l'Empire, comme faisait le ministre, elle demandait, d'accord avec M. Cousin, qu'une loi nouvelle fortifiât l'Université au lieu de la désorganiser.

Au reste, M. de Salvandy s'était trompé s'il avait cru, par l'ordonnance du 7 décembre, donner satisfaction <à tous les opposants de droite. M. de Montalembert le lui fit bien voir, en déclarant que ses amis et lui n'y trouvaient rien de nature à les contenter. Dans les modifications ministérielles, il ne voyait aucun motif d'abjurer ses plaintes, ses principes et ses droits. L'enthousiasme professé par le ministre pour les institutions impériales lui rendaient fort suspectes ses intentions à l'égard de la liberté de l'enseignement. Les avances du ministre au parti catholique ultramontain risquaient donc d'être en pure perte.

M. Villemain, qui avait recouvré toute la lucidité de sa belle intelligence, tint à dire son mot dans cette affaire. L'autorité de sa parole ne pouvait être contestée. Auteur d'une loi sur l'enseignement, dont nous entendrons tout à l'heure réclamer vainement la mise à l'ordre du jour, il se demandait si l'ordonnance du

de. 1846 il la Clia mitre

7 décembre n'aurait pas pour effet d'ajourner la loi Ja.nviek (84(i promise, et qu'il avait présentée. Selon lui, il aurait beaucoup mieux valu, en attendant cette loi, procéder par des actes successifs, qui, en introduisant de nouveaux éléments de représentation impartiale dans le conseil royal, auraient apporté une force nouvelle à l'Université au lieu de l'affaiblir. Mais sa parole, si compétente, demeura sans effet. Ces intéressants débats n'eurent pas de sanction, et, sauf une parole de sympathie ajoutée en faveur de la Pologne, l'adresse fut votée sans modification, à une très forte majorité, dans la séance du 16 janvier.

Trois jours après, s'ouvrit la discussion de l'adresse i/atiress de la Chambre des députés. Elle y eut une ampleur extraordinaire, comme si la Chambre, dont c'était la des di''[)u dernière session, sentait qu'elle accomplissait là une sorte d'acte testamentaire. Trois points principaux y furent particulièrement traités : la corruption électorale, la question des ordonnances et de l'Université, et la politique étrangère.

M. Duvergier de Hauranne commença par fort malmener le ministère en lui reprochant de n'avoir fait faire aucun progrès à la cause des libertés publiques et de la grandeur nationale au milieu du calme profond des dernières années. Il montra, au dedans, la pureté et la sincérité des élections altérées ; au dehors, l'honneur de la France compromis par un système de paix à tout prix qu'aucune crainte sérieuse de guerre ne justifiait.

M. Gustave de Beaumont, dans la séance du 22 janvier, '^'\ 'ornii)!!.)!! insista, avec plus de force et d'âpreté encore, sur l'absence de sincérité dans les élections, et M. Léon de Maleville dénonça vivement les manœuvres ordinaires auxquelles le gouvernement avait recours pour influencer les votes : subventions aux communes pour écoles, églises ou chemins, dons de livres et de tableaux. Il est

542 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1846.

Janvier 1846. assurément fâcheux que ces faveurs ministérielles coïncident généralement avec les périodes électorales. Mais certains membres de l'opposition, nous sommes bien obligé de le dire, ne se gênaient nullement pour les solliciter eux-mêmes. Aussi le ministre de l'intérieur, M. Duchàtel, ne manqua-t-il pas de demander s'il y avait pour l'opposition deux poids et deux mesures. Les subventions et faveurs concédées à la sollicitation de ses membres lui paraissaient toutes naturelles et tout honorables ; celles-là seules étaient, à ses yeux, des manœuvres corruptrices, qui s'obtenaient par l'entremise des membres de la majorité. Et, à l'appui de ses paroles, M. Duchàtel cita un article d'un journal de Montauban annonçant que, sur la demande de M. de Maleville, une subvention de 1,400 francs avait été accordée à l'une des communes de son arrondissement électoral. C'était une petite malice de bonne guerre, qui mit les rieurs du côté du ministre. Toutefois, tout le monde paraissait d'accord pour déplorer la fraude et la corruption en matière d'élection, même ceux qui en profitaient. Ce qui n'empêcha pas deux amendements, l'un de M. Odilon Barrot, l'autre de M. Isambert, tendant à prévenir et à réprimer le mal, d'être repoussés à une forte majorité.

La question de l'ordonnance du 7 décembre donna lieu à des débats beaucoup plus vifs encore. M. de Tocqueville la dénonça comme ayant fait succéder un arbitraire à un autre arbitraire. Défendue par M. de Carné, elle rencontra un adversaire convaincu dans M. Saint- Marc Girardin. Comme MM. Cousin et Villemain, l'honorable député réclama une loi qui protégeât l'Université contre une perpétuelle instabilité.

M. de Salvandy avait assez mollement répondu aux précédents orateurs quand, le 28 janvier, M. Thiers monta à la tribune pour prendre part à ce grave débat. Admirateur passionné des institutions de la Révolution

L'ordouuaiice (lu 7 décembre et M. Tliier?.

A,^N.■iE 184C. CHAPITRE SEIZIÈME. 543 \

et de l'Empire, il commença par établir une confusion jAxviiin isic. *•

regrettable, en disant que Napoléon avait organisé les |

institutions imaginées par la Révolution. La vérité I

est qu'il les avait faussées et presque complètement dé- !

naturées. A ces institutions, modifiées par le temps, la ;

France devait, selon M. Thiers, cette grande et belle unité :

qui faisait sa puissance morale. Mais il oubliait que cette puissance, la France la possédait avant l'Empire. L'unité i

de l'enseignement, poursuivait-il, était représentée par \

l'Université, et toucher à cette institution, c'était toucher à l'une des forces du pays. M. de Salvandy, en revenant j

au décret de 1808, ne l'avait pas compris, affirmait ]

M. Thiers, et, sous prétexte de vouloir le bien de l'Uni- 1

versité, il l'avait frappée à la tête. Napoléon avait voulu créer un corps, conception admirable et profonde, d'après l'orateur; à ce corps, on substituait aujourd'hui des bureaux. Puis, après avoir esquissé à larges traits la création napoléonienne et donné son approbation aux modifications qu'y avait introduites la Restauration, il '

critiquait sévèrement l'ordonnance du 7 décembre, sorte de coup d'Etat dans lequel il voyait une grande malice cachée sous une imprudence. i

M. de Salvandy répondit timidement, en protestant de Uéponse '

ses bonnes intentions à l'égard de l'Université, et en dé- '^° ^'- Guizot clarant qu'il n'était nullement disposé, comme on le supposait, à faire des concessions au parti religieux. Mais M. Guizot trouva sans doute insuffisante et trop timorée \

la réponse de son collègue, car il s'élança à la tribune, et, \

avec cette hauteur dédaigneuse dont il était coutumier, il n'hésita pas à rompre en visière aux préventions antireligieuses dont était émaillé le discours de M. Thiers. 1 Lui, protestant, il se fit le champion ardent du monde 1 catholique. Lui, l'antagoniste obstiné de toute réforme ■ politique et de tout progrès social, il se déclara le par- ! tisan de la liberté la plus large en matière d'enseigne- |

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.lA^vIEll 1846. ment. Après avoir refait, à son tour, l'historique de la création napoléonienne, admirable à son sens, mais qui n'était pas adaptée à l'état nouveau des sociétés modernes, il supplia la Chambre de ne pas repousser l'accomplissement de la promesse delà Charte, c'est-à-dire la liberté de l'enseignement, dont l'Etat, selon lui, serait le premier à profiter. M. Guizot termina en déclarant que l'intention du gouvernement était surtout de conserver la paix entre la liberté religieuse et la liberté delà pensée. L'efFet de ce discours fut considérable, surtout au milieu de cette Assemblée où la majorité ministérielle s'était raffermie. Personne n'osa proposer d'amendement au paragraphe de la commission qui approuvait tous les actes du cabinet. M. Thiers, un peu décontenancé, se contenta de laisser au temps le soin de juger ces actes. L'ensemble de l'adresse fut voté le 6 février, après l'adoption d'un paragraphe rappelant à l'Europe les solennelles garanties stipulées en faveur de la Pologne, où de graves événements s'accomplissaient alors,

l'ÉvnitK i8i(;. Quelques jours après, M. Thiers, comme pris de re- Vaiae mords, s'uiiit à M. Odilon Barrot pour demander la remise à l'ordre du jour de la loi sur l'enseignement rordrc cUi secondaire. C'était le 21 février. Il s'appuyait surtout

^ sur renvoi-' '^^^ ^'^ grave perturbation apportée par l'ordonnance du i^ncmciii 7 décembre au régime de l'Université. L'intervention du ministre des affaires étrangères dans cette question, l'avait élevée, dit-il, au rang d'un fait politique. On invoquait, d'une part, les droits de l'Etat, de l'autre, ceux du père de famille; il y avait là une obscurité à dissiper^ un danger à prévenir, et le temps lui paraissait mûr pour livrer à une solennelle discussion son rapport de l'année dernière sur le projet de loi relatif à l'enseignement secondaire, dont la lecture avait causé dans le pays une si profonde sensation.

M. de Salvantly et M. Guizot s'entendirent, de leur

(Icinaiide de la remi

sornndain

ANNiiE 18'iC. CHAPITRE SEIZIÈME. 54o

côté, pour faire échouer la demande. Le premier s'cf- février 1846. força d'établir qu'il n'y avait aucune connexité entre le projet de loi sur l'enseignement et l'ordonnance du 7 décembre. Si le gouvernement refusait le débat, c'était pour ne pas réveiller les passions endormies et troubler le calme qui régnait dans les esprits. M. Guizot vint ensuite insinuer que ce n'était pas une injure pour la Chambre que de lui rappeler qu'elle touchait à la fin de la législature, et qu'il était sage de sa part de ne pas commencer, au terme de sa carrière, une entreprise dont il lui serait difficile de venir à bout. Gela n'était peut-être pas très franc et très loyal. Il eût été beaucoup plus honnête, de la part du gouvernement, de retirer purement et simplement un projet de loi qu'il savait devoir lui créer d'implacables inimitiés dans le monde catholique. Mais, sûr dès lors de sa majorité, le ministère voulait laisser à la Chambre la responsabilité d'un ajournement qui ne pouvait manquer d'être impopulaire dans le pays. M. Thiers, en relevant l'obscurité des paroles ministérielles, ne put s'empêcher de s'étonner de l'insistance avec laquelle on reconnaissait le droit des familles de manière à mériter des approbations auxquelles la monarchie de Juillet n'aurait pas dû tenir. Et, comme pour donner raison à sa perspicacité, M. Berryer s'associa avec véhémence à la demande d'ajournement du projet, soutenue par les ministres avec tant d'insistance. L'ajournement fut prononcé par 211 voix contre 144 : le ministère triomphait, et la droite avec lui. C'était l'enterrement de la loi sur l'enseignement secondaire; il ne devait plus en être question sous le règne de Louis- Philippe. Lorsqu'à quelques années de là, nous verrons la réaction cléricale, ayant pour allié M. Thiers, s'emparer de l'enseignement, il ne faudra pas oublier que ce fut le cabinet du 29 octobre qui, par son impardonnable faiblesse, lui avait préparé ce triomphe.

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