‹ Histoire de règne de Louis-PhilippeChapitre 36 sur 38 · partie de · texte numérisé non relu

partie de

la Chambre

des députés en

faveur des

Polonais.

ANNÉE 18iG. CHAPITRE SEIZIÈME. 3^9 ]

la droite, jusqu'à MM. Garnier-Pagès et Ledru-Rollin, Mars I846.

de l'extrême-gauche, s'empressèrent de répondre à cet

appel. Toutes ces signatures de députés, donnant à la i

manifestation un caractère quasi-officiel, inquiétèrent" j

profondément M. Guizot, qui déjà voyait compromises j

nos relations avec les trois grandes puissances atteintes

par l'insurrection polonaise. i

Le 43 mars, M. de la Rochejaquelein interpella le interpellation ] gouvernement pour savoir quel compte il avait tenu des événements

vœux si souvent formulés par les deux Chambres de Pologne. i en faveur de la Pologne. Il lui demanda, puisqu'il se

croyait lié par les traités de 1815, quelle mesure il comp- [ tait prendre pour assurer à cette nation, el particulièrement à la république de Cracovie, les garanties stipulées

par ces traités. ;

M. Guizot, après avoir donné connaissance de la situa- -

tion actuelle dans le grand-duché de Posen et dans la •

Gallicie, appartenant l'un à la Prusse, l'autre à l'Autriche, i

répondit en rappelant ce qui s'était passé treize ans au- ■

paravant. Ce n'était pas sans un profond chagrin que l'on ;•

avait pratiqué à l'égard de la Pologne la politique de i

non-intervention; mais cette politique avait été com- ;

mandée par l'intérêt français, et il ne voyait aucune rai- '

son pour l'abandonner dans les circonstances actuelles, i pour des motifs moins graves, et avec des chances moins favorables que celles qui s'étaient produites en 1831.

Mais le ministre des affaires étrangères ne se contenta ^

pas d'alléguer cette raison plus ou moins plausible. La '^

sympathie même de la France lui semblait un danger ,

pour la Pologne, et ne pouvait que rendre plus san- 1 glante l'impitoyable répression à laquelle elle était

livrée. j

Son grand argument pour repousser toute pensée d'in- ]

tervention, même platonique, était que la France de 1 830, '

pour être reconnue, avait accepté l'état de l'Europe. ]

Manifestations pour la Pologne

à la Chauibre des pairs.

550 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHlLlPPE. année 184C.

Mahs 1840. « Quoi ! ne put s'empêcher de s'écrier M. Odilon Barrol, il y a un droit des gens pour condamner à la résignation et au silence, et il n'y en a pas pour invoquer le rappel à des traités favorables à ces débris de la nation polonaise! » Le ministre ne répliqua point, et la Chambre, comme effrayée, reprit son ordre du jour sans donner aucune suite à l'interpellation.

Plus vives encore furent, à la Chambre des pairs, les protestations en faveur de la Pologne. Ce fut un légitimiste ardent, le comte de Monlalembert, qui, le premier, prit la parole pour défendre « la plus grande et la plus sainte des légitimités, la légitimité des peuples, la seule qu'il reconnût et entendit servir « ; nobles paroles dont le jeune pair se gardera bien de se souvenir quand il s'agira de la France. Il s'étonna qu'en présence d'un si grand droit et d'une si grande cause, M. Guizot n'eût trouvé de paroles qne pour les oppresseurs.

Le ministre des affaires étrangères répéta, dans une sèche réponse, les raisons précédemment données par lui à l'autre Chambre, afin d'expliquer, au point de vue politique, la non-intervention de la France pour le rétablissement de la Pologne. « Un gouvernement, dit-il, ne se livre pas à des effusions de cœur. » M. Guizot se trompait; il aurait fort bien pu, sans qu'il y eût péril pour nos relations avec les trois grandes puissances spoliatrices de cette infortunée Pologne, prononcer en sa faveur quelques mots de pitié et de sympathie. On ne lui en demandait pas davantage. Tel fut notamment le sens d'un admirable discours d'un des plus grands poètes de notre temps, appelé, depuis un an, par la monarchie de Juillet à siéger au sein de la Chambre des pairs. Défenseur de toutes les causes généreuses, Victor Hugo trouva des accents indignés pour flétrir les actes de barbarie qui, à cette heure, s'accomplissaient en Pologne. La civilisation recevrait une atteinte profonde, dit-il, si

Le

discours de Victor Hugo.

aucune protestation ne s'élevait. Ce qu'il réclamait, du reste, en faveur des Polonais, ce n'était pas une intervention militaire, mais mie puissante intervention d'adhésion et de sympathie.

Le comte de Tascher alla plus loin : il reprocha très amèrement au ministre d'avoir assimilé à une rébellion la sainte insurrection d'un peuple levé pour son indépendance. Puis, un des collègues de la veille de M. Guizot, un homme dont les sentiments de bienveillance à l'égard du gouvernement ne pouvaient être révoqués en doute, M. Yillemain, fit entendre aussi pour les insurgés du duché de Posen et de la Gallicie des paroles toutes pleines d'ardente sympathie. Il admettait fort bien la réserve du ministre des affaires étrangères relativement à toute provocation ou excitation violente ; mais le droit d'adresser des représentations lui paraissait indiscutable, et c'était là, à ses yeux, une intervention plus efficace que la guerre elle-même. Puisque la monarchie de Juillet excipait souvent de son respect pour les traités de 1815, rien ne s'opposait à ce qu'elle réclamât sans cesse l'exécution stricte de la partie de ces traités qui concernait la Pologne.

Aucun vote ne sanctionna cette intéressante discussion, soulevée tout à fait incidemment, à l'occasion d'un débat fort court sur les fonds secrets. Ce vote, il faut bien le reconnaître, eût été absolument stérile. Au moment où la France entière faisait des vœux pour le rétablissement de la nationalité polonaise, le soulèvement partiel qui avait éclaté dans le duché de Posen et en Gallicie était entièrement comprimé. Cracovie, dont l'indépendance se trouvait formellement garantie par les traités de 18d5, et qui, sous la direction du médecin Licowsky, avait pris part à l'insurrection, venait d'être occupée par les troupes des trois puissances usurpatrices. Cette occupation ne devait être d'abord que pas-

Mars 184G.

Le dernier vestige de l'indépen-

dauce polonaise anéanti.

Mars 18 iC.

Encore la question des incompatibilités.

sagère ; mais, à quelque temps de là, la république de Cracovie était incorporée à la Gallicie, en dépit des réclamations platoniques de la France et de l'Angleterre, et le dernier vestige de l'indépendance polonaise disparaissait.

Quelques jours après l'interpellation relative aux affaires de la Pologne, la Chambre des députés se trouva saisie parM.Abel de Rémusat d'une proposition tendant à rendre inéligibles un certain nombre de fonctionnaires publics. La proposition n'était pas nouvelle. On n'a pas oublié celles qui avaient été successivement présentées par MM. Gauguier, de Rémilly et Ganneron. Combattues par tous les ministères de la monarchie de Juillet, elles avaient toutes échoué devant la résistance d'une Chambre dont près de la moitié se composait de fonctionnaires publics.

La proposition de M. de Rémusat, soumise à la Chambre des députés à la veille de son renouvellement, avait une importance toute particulière. Elle portait en effet que les dispositions de la loi seraient mises en vigueur à l'époque des prochaines élections générales. Elle était d'ailleurs singulièrement mitigée. Ainsi, à part certaines exceptions comprenant les procureurs généraux, avocats généraux et substituts près les cours autres que la cour de cassation, la cour des comptes et la cour royale de Paris, les procureurs du roi et leurs substituts près les tribunaux de première instance, les ingénieurs de département, les secrétaires généraux, directeurs, chefs de division et autres employés des ministères, tous les autres fonctionnaires demeuraient éligibles. Seulement, tout membre de la Chambre des députés qui, au jour de sa nomination, ne se trouvait pas fonctionnaire public salarié, ne pouvait le devenir pendant la durée de son mandat. Cette interdiction ne s'appliquait ni aux ministres, ni aux ambassadeurs, ni aux sous-secrétaires d'Etat,

ni aux procureurs généraux près la cour de cassation et la cour royale de Paris, ni au gouverneur de l'Algérie, ni au commandant en chef de la garde nationale parisienne, ni au grand chancelier de la Légion d'honneur, ni au gouverneur de la Banque. Les fonctionnaires publics, on le voit, 'étaient encore assez bien partagés par la proposition Rémusat.

Elle n'en fut pas moins ardemment combattue par le procureur général Hébert, rapporteur de la commission chargée de l'examiner. Le grand argument des partisans du maintien des fonctionnaires publics était qu'ils avaient droit d'être représentés comme les autres classes de citoyens. C'était là une véritable aberration. Il n'y a pas, en France, de représentation de classes, il y a une représentation du pays, chargée précisément d'examiner et de contrôler les actes de l'administration. Il est donc inadmissible que les détenteurs de l'autorité publique soient en même temps leurs propres contrôleurs. Et puis, quelle indépendance pouvaient-ils conserver à l'égard du gouvernement? On alléguait, il est vrai, que certains fonctionnaires ne s'étaient point privés de faire au cabinet une opposition systématique. C'était là une exception; et le ministère, de son côté, ne s'était nullement gêné pour révoquer ceux dont il croyait avoir le plus à se plaindre. Un conservateur de bonne foi, M. de Lafarelle, reconnut que la présence d'un trop grand nombre de fonctionnaires publics dans la Chambre élective ne commandait pas une foi suffisante dans l'indépendance et l'impartialité de cette fraction du parlement. « Craignez, dit-il, en terminant, qu'un jour la majorité de la majorité ne soit composée de fonctionnaires publics. »

On reprochait à M. de Rémusat d'avoir jadis repoussé la proposition dont il était aujourd'hui l'auteur. M. Thiers releva l'accusation, comme s'il se fût agi pour lui d'un fait personnel. C'était, en effet, sous son ministère que

Mars 184G.

Intervention

de M. Thiers

dans la

question.

554 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1846!

Mars 184C. cette proposition avait été repoussée. Pour lui, d'après sa déclaration, il n'avait jamais cessé d'être partisan de la réforme parlementaire. Aussi en déploya-t-il hautement le drapeau. Devenu membre ardent de l'opposition, sans cesser d'être dévoué à la monarchie dont il a^ait été l'un des fondateurs, il défendit la proposition de M. de Rémusat avec une âpre éloquence et une force de logique implacable. Il montra le mal allant toujours croissant. Il y avait à cette heure, dans la Chambre, cent quatre-vingt-quatre fonctionnaires publics, dont une quarantaine appartenant à l'opposition. Or, les ministériels étant au nombre de deux cent vingt-cinq, leur majorité se composait en grande partie de fonctionnaires publics. La prévision de M. de Lafarelle était donc un fait accompli.

Le rouge de la honte dut certainement monter sur plus d'un visage lorsque M. Thiers prononça ces paroles sanglantes : « Quand je vois des fonctionnaires qui, en 1832 et 1833, quand il fallait vaincre les émeutes dans les^ rues, étaient opposants décidés, qui ne craignaient pas d'ajouter à nos difficultés, d'affaiblir le pouvoir, et qui maintenant, tout à coup, sont devenus des membres excellents de la majorité, dévoués au pouvoir, et bons royalistes, comme il faudra les appeler prochainement ; quand je les vois, eux qui étaient opposants dans les temps de troubles... et qui, lorsque le pouvoir est triomphant, quand l'ordre est rétabli, deviennent parfaitement paisibles et doux, et qui lorsque l'on pourrait sans crainte avertir le pouvoir, discuter avec lui, ne trouvent que de l'approbation à lui apporter, je le déclare, Messieurs, je ne puis pas mettre sur le même rang les membres immuables de cette majorité qui nous ont soutenus dans les temps de désordres, et ceux qui, loin de soutenir le pouvoir, ne tendaient qu'à l'affaiblir, et qui ne sont entrés dans la majorité que pour venir prendre

ANNÉE l8iG. CHAPITRE SEIZIÈME. 5oo

part à la victoire de l'ordre qu'ils n'ont pas contribué à Mars 184C. remporter... »

« Malgré l'indulgence que l'expérience amène toujours, ajoutait M. Thiers, il y a des choses qui me dégoûtent encore, et il y en a qui m'indignent. Quand je vois des hommes d'une opinion connue la donner pour ce qu'on appelle grossièrement une place; quand je vois ceux qui reçoivent et ceux qui donnent faire cela devant nous, sachant bien que nous n'ignorons pas le sens de ce marché ; quand je vois de telles choses, cela me dégoûte... Je me dis que c'est un devoir pressant pour nous, ne puissions-nous corriger qu'une petite partie du mal, de corriger cette petite partie... »

C'étaient là assurément de bonnes et généreuses pa- aépouse de rôles, et l'on ne pouvait que regretter une chose, c'était ^^- Duchàtei. que M. Thiers eût attendu, pour les faire entendre, qu'il fût entré dans les rangs de l'ojDposition, et qu'ayant plusieurs fois occupé le pouvoir, il n'en eût pas profité pour opérer une réforme dont il reconnaissait aujourd'hui la nécessité. Sans doute il n'était pas difficile de mettre à nu les plaies béantes du système de corruption perfectionné par le ministère du 29 octobre ; mais le ministre de l'intérieur, M. Duchâtel, n'en eut pas moins beau jeu à mettre l'éminent orateur en contradiction avec luimême, et à lui prouver que le mal qu'il dénonçait présentement avec tant d'indignation existait déjà du temps où il était ministre.

Quant à la majorité de fonctionnaires dont se composait la majorité ministérielle, M. Duchâtel trouva, pour la justifier, une explication qui était, à elle seule, la condamnation la plus formelle du système dont il se faisait le défenseur. « Il y en avait, dit-il, cette raison bien simple que les fonctionnaires de tous ordres, suivant de près la marche des affaires, étaient à même d'apprécier les efforts du gouvernement pour protéger tous les intérêts

556 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 184G.

Mars 1846. dii pays. » On ne pouvait expliquer plus naïvement l'état de dépendance où se trouvaient tenus les fonctionnaires députés. Comment, après cela, le ministère n'aurait-il pas obtenu sa majorité habituelle? M. Deslongrais eut beau répliquer que la députation ne devait pas être une carrière d'ambition personnelle, et que la réforme était dans l'intérêt de l'autorité et de la dignité parlementaires, la Chambre décida, par 232 voix contre 134, qu'il n'y avait pas lieu de passer à la discussion des articles de la proposition. Le ministère allait donc pouvoir, pour la Chambre prochaine, recruter à son aise, dans le ban et l'arrière-ban des fonctionnaires publics, la majorité qui devait l'aider à conduire la monarchie de Juillet aux abîmes.

L'attentat de Peu s'en fallut que la balle d'un assassin n'avançât de ecom e. ^^^^^^ d'une année la chute de la royauté de 1830.

La Chambre des députés venait d'adopter un projet de loi relatif à la convention douanière conclue jadis avec la Belgique, projet de loi dans la défense duquel M. Guizot, sans hésiter, et sans se poser en apôtre de la liberté de commerce illimitée, manifesta le regret du gouvernement d'être retenu dans sa marche progressive vers une plus grande liberté des échanges. C'était du Avril 184G. moins une promesse pour l'avenir. On était en pleine discussion d'un projet de loi fort intéressant présenté par M. de Mackau, et tendant à une allocation d'un crédit de 93 millions réclamé pour les besoins de notre marine, quand le bruit d'un nouvel attentat, commis contre la personne du roi au milieu d'une période d'accalmie politique, se répandit tout à coup dans Paris, et y causa une profonde émotion.

Le 16 avril 1846, vers cinq heures du soir, Louis-Philippe revenait de faire, en char à bancs, une promenade dans la forêt de Fontainebleau; il avait à ses côtés le comte de Montalivet, intendant de la liste civile, der-

rière lui la reine et plusieurs membres de la famille royale. La voiture longeait les murs du parc, lorsque deux coups de feu retentirent presque simultanément. Les balles avaient déchiré les draperies du char à bancs, et la reine avait ramassé une bourre fumante tombée à ses pieds. Le roi n'avait pas été atteint.

Le misérable auteur de ce nouvel attentat était un nommé Lecomte. Ancien sous-officier dans la garde royale, ce Lecomte était entré en 1829 dans l'administration des forêts de la maison d'Orléans, et il était parvenu à se faire nommer garde général des forêts de la couronne. C'était lui qui, d'habitude, accompagnait le roi dans ses promenades en forêt. Révoqué, depuis dixhuit mois environ, pour faute grave dans son service, il avait juré de se venger, et, à diverses reprises, on l'avait entendu prononcer des menaces contre M. de Montalivet. Cependant c'était bien au roi qu'en dernier lieu il avait projeté de s'en prendre. Tireur habile, il manquait rarement, paraît-il, un chevreuil à cent mètres. Afm de mieux ajuster son coup, il avait appuyé le canon de son fusil sur le mur derrière lequel il s'était posté pour tirer. « Je me suis trop pressé, » s'écria-t-il, sans manifester le moindre regret de son abominable action, quand il fut arrêté par les gens de l'escorte du roi. Il ajouta même que c'était bien Louis-Philippe qu'il avait voulu tuer.

Comme on le voit, la politique n'était pour rien dans le mobile du crime. Cela n'empêcha pas les journaux officieux d'accuser les écrivains et les orateurs de l'opposition de complicité morale dans l'attentat de Lecomte. Le Journal des Débats ne pouvait se persuader que ce ne fût pas un crime politique. « Contre les rois, écrivaitil, il n'y a pas de crime privé. » Et si un homme le commettait, c'était, à l'en croire, sous des inspirations venues du dehors.

Il ne manqua pas de gens pour admettre cette thèse

Avril 184 G.

Encore

la complicité

morale.

S58 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE. année 1846.

Avril i8iG. étrange du Journal des Débats. On alla jusqu'à faire remonter à M. Thiers lui-même la responsabilité du crime. Son dernier discours sur la réforme parlementaire, si sanglant à l'égard de la. monarchie do Juillet, malgré les formes adoucies dont il avait enveloppé l'amertume de ses critiques, avait, disait-on, discrédité la royauté et soulevé contre elle des haines formidables. C'était absurde. Mais M. Thiers voyait se retourner contre lui cette accusation de complicité morale contenue en germe dans les lois de septembre.

Le procès de Lecomte démontra jusqu'à l'évidence qu'un aveugle besoin de vengeance avait seul armé le bras de cet assassin, tout à fait indigne de l'intérêt qu'on lui avait porté jadis. Si affreuse que soit la pensée du régicide, il peut y avoir quelque chose de noble dans l'esprit de celui qui la conçoit, l'idée, par exemple, d'arracher un peuple au despotisme ; rien de pareil chez Lecomte. C'était un assassin vulgaire, qui n'avait agi que sous l'empire d'un ressentiment tout personnel. Condamné le o juin suivant à la peine des parricides, il mourut bravement, sans manifester le moindre repentir. Mai 184G. Pendant qu'on instruisait la procédure relative à cette

Le budget de affaire, la Chambre achevait sa dernière session en discutant la loi de finances de 1847. Le budget des dépenses présentait, en demande, une augmentation assez sensible sur celui de 1846. Celui des recettes, il est vrai, se trouvait accru dans des proportions plus considérables encore ; mais, grâce aux crédits extraordinaires et supplémentaires, il ne devait pas y avoir un excédent présumé de dépenses de moins de 100 millions, qu'il faudrait couvrir à l'aide des réserves de l'amortissement ou au moyen d'emprunts.

Aussi la commission, chargée d'examiner la loi de finances pour 1847, ne put-elle s'empêcher, tout en se félicitant de l'accroissement des revenus publics, de dé-

ANNÉE 184G. CHAPITRE SEIZIÈME. o59

plorer la tendance fâcheuse du gouvernement et des Mai is'tc. Chambres à vouloir, en même temps, diminuer les recettes par des dégrèvements d'impôts et augmenter les charges publiques en créant partout des emplois nouveaux et en élevant les traitements des fonctionnaires. Et pourtant l'instruction publique était bien négligée encore. M. Boulay (de la Meurthe) ayant proposé une légère augmentation au budget de l'enseignement pour l'établissement d'écoles spéciales de filles et de cours de femmes adultes, son amendement fut repoussé.

La discussion ne présenta, du reste, rien de saillant si Les critiques

, ,. ^ 1 1,^ rr,, . , , tle M. Thiers.

ce nest un discours amer de M. Ihiers, prononce le

27 mai, à l'occasion du budget du ministère de l'intérieur, et la réponse qu'y fit M. Guizot. Ce discours fut une critique générale de tous les actes du cabinet actuel. M. Thiers se plaignit surtout que, dans la presse officieuse, on eût attribué l'attentat de Lecomte aux excitations qu'aurait produites son dernier discours sur les incompatibilités parlementaires, où il s'était prononcé si sévèrement sur le gouvernement personnel. Cela ne l'empêcha pas de reprendre sa théorie à cet égard et de la présenter sous une forme plus acerbe encore, en accusant la monarchie de Juillet de s'écarter chaque jour de plus en plus de son origine et de mettre complètement en oubli les principes sur lesquels elle avait été fondée par une révolution populaire. Les membres de l'opposition radicale n'avaient jamais dit autre chose; seulement, pour le dire, ils n'avaient pas attendu qu'ils eussent à venger une ambition déçue.

Aussi M. Guizot se montra-t-il cruellement ironique en répondant à son adversaire, qui souvent s'était targué du concours qu'il avait prêté à la fondation de la monarchie de 1830, et qui aujourd'hui se plaignait de la personnalité dangereuse du chef de cette monarchie. « C'a été la bonne fortune de la France, s'écria-t-il, de trouver

Mai 18^<G.

Évasion du

prince Louis

Bonaparte.

560 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année I84G.

en son sein, en 1830, le prince qui porte la couronne. C'est la France elle-même qui s'est donnée à lui ; personne n'en a disposé; personne n'a pu faire qu'il en fût autrement. Je repousse, pour mon compte, aujourd'hui comme en 1831, ces bouffées d'un orgueil frivole... »

En disant que la France s'était donnée à Louis-Philippe, M. Guizot se moquait un peu du monde. Mieux que personne il savait par quelle intrigue et quelle usurpation une assemblée sans mandat avait mis le duc d'Orléans sur le trône de Charles X. Mais il avait voulu humilier son adversaire, et il y avait réussi, en opposant aux années troublées, pendant lesquelles M. Thiers avait été ministre , la prospérité actuelle dont on jouissait au dedans et la sécurité qui régnait au dehors. Une forte majorité repoussa, le 29 mai, un amendement de M. Odilon Barrot tendant à la réduction d'une somme de 10,000 francs sur le chapitre des fonds secrets comme sanction des critiques dont les actes de l'administration avaient été l'objet. Une fois de plus, la Chambre se déclarait satisfaite. Hélas ! par la faute du gouvernement, cette prospérité et cette sécurité, dont le ministre des affaires étrangères se montrait si fier, ne devaient pas être de longue durée.

Au cours de cette discussion des lois de finances, se produisit un événement qui, sans passer inaperçu, émut médiocrement le pays et le gouvernement. Le2S mai 1846, le prince Louis Bonaparte s'évada du château de Ham, où il était détenu. Cette évasion parut alors si extraordinaire que beaucoup de personnes furent tentées de croire à une complicité du pouvoir, La captivité du prince remontait à six années déjà. Sa détention, du reste, n'était pas bien rigoureuse. Toutes sortes de facilités lui avaient été accordées pour communiquer avec le dehors; il recevait la visite d'écrivains connus, de

ANNÉE I8i6. CHAPITRE SEIZIEME. 561

personnages importants ; ni les prévenances ni les égards Mai isîg. ne lui manquaient.

Cependant il avait sollicité vainement, depuis plusieurs mois, l'autorisation d'aller voir son père, le vieux roi de Hollande, gravement malade en Italie. Il s'était refusé, il est vrai, à souscrire à certaines conditions de garantie exigées par le ministère. Toujours est-il qu'il conçut dès lors le projet de s'évader. Le hasard le servit à merveille. Vers le milieu du mois de mai 1846, de grands travaux de réparation avaient été entrepris dans la prison. De là, de continuelles allées et venues d'ouvriers. L'idée vint au prince qu'il ne lui serait pas difficile d'en profiter pour s'échapper à l'aide d'un déguisement. Il se concerta, à cet effet, avec son ami fidèle, le docteur Conneau, qui, bien qu'ayant fini son temps d'emprisonnement, partageait volontairement sa captivité, et son valet de chambre, Charles ïhélin. Ces deux derniers, légalement libres, allaient de temps en temps à la ville, et ils purent ainsi préparer à leur aise tous les moyens d'évasion.

Le 25 mai, à 6 heures du matin, au moment où les ouvriers commençaient à affluer au château, le prince rasa ses moustaches, revêtit un costume d'ouvrier, se chaussa de gros sabots, mit une pipe dans sa bouche, et se dirigea vers la porte de sortie, l'épaule chargée d'une lourde planche à l'aide de laquelle il dissimulait une partie de son visage. La tentative fut couronnée d'un plein succès. Tandis que le docteur Conneau prenait soin d'occuper les gardiens et que Charles Thélin offrait à boire aux ouvriers, le prince passa tranquillement au milieu de la foule, sans être reconnu, et il put franchir heureusement la porte d'entrée de sa prison. Un cabriolet l'attendait sur la route de Saint-Quentin. Il arriva sans encombre dans cette ville ; de là il gagna Valenciennes, où il prit le train de Belgique. Grâce aux précautions du II. 36

eu

562 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PRILIPPE. année 184G.

Mai 184G clocteur Coniieau, ce ne fut qu'à sept heures du soir que le commandant du château s'aperçut de l'évasion de son prisonnier. Plusieurs fois, dans la journée, il s'était présenté pour le voir ; on l'avait éconduit en lui disant qu'il reposait malade dans son lit, où un mannequin avait été couché à sa place. Quand il s'iiperçut de la supercherie, il était trop tard. Vainement il fit jouer le télégraphe dans toutes les directions ; le prince Louis était déjà en sûreté à Bruxelles, d'où il ne tarda pas à gagner Londres, qu'il ne devait quitter que pour rentrer en France, grâce à la tolérance républicaine.

Juin 184G. La Chambre ne parut pas se préoccuper de cette éva-

Vote du sion ; elle terminait l'examen et la discussion du budget ^^ui' '^^ ^^® dépenses, qui fut voté dans son ensemble, le 17 juin, par deux cent dix voix contre vingt-sept. La moitié de la Chambre à peine avait pris part à ce vote; et pourtant il s'agissait d'une somme de 1,458,723,253 francs. C'était le plus fort budget des dépenses de l'Etat depuis la révolution de Juillet. Déjà la plupart des députés étaient retournés dans leurs départements, pressés qu'ils étaient de visiter leurs électeurs et de préparer leur réélection, et négligeant ainsi certaines questions fort importantes posées vers la fin de la session, par exemple celle de la colonisation et de l'organisation de nos possessions africaines. On avait même émis l'idée d'un ministère spécial de l'Algérie, idée qui devait se réaliser beaucoup plus tard, sans grand succès.

La discussion du budget des recettes, ouverte deux jours après, fut épuisée en quelques heures. Voté le 20 juin, ce budget se soldait par une somme de 1,357,343,325 francs. La Chambre haute ratifia le vote de ces deux budgets le 29 juin et le 2 juillet. Ce l'ut à peine s'il y eut une discussion, ^''faveur^^de Cependant, le 2 juillet, on entendit, à la Chambre des

la Pologne, pairs, retentir comme un dernier écho du soulèvement

de la Gallicic. Des détails navrants étaient arrivés sur les Juin isin. massacres dont cette malheureuse province avait été le théâtre. M. de Montalembert les dévoila dans toute leur horreur, et il demanda à M. Guizot, qui, à propos des événements de Pologne, s'était récemment complu dans la peinture des excès révolutionnaires, si ces scènes de carnage n'étaient pas le fait d'un gouvernement régulier. M. Guizot se borna à répondre qu'il n'avait pas à s'occuper des actes intérieurs d'un gouvernement étranger. Pas un mot de blâme aux massacreurs, pas une parole de sympathie pour les victimes. C'était la sécheresse doctrinaire dans toute sa force.

Le lendemain, 3 juillet, fui close la session des deux Dissolution de Chambres. A peine cette clôture était-elle prononcée que parut une ordonnance royale dissolvant la Chambre des députés avant le terme de sa carrière légale. Mécontent de la majorité incertaine qui le soutenait, le cabinet du 29 octobre s'était décidé à faire appel à une Chambre nouvelle ; les électeurs étaient convoqués pour le 1" août 1846. Nous allons assister à l'enfantement de la dernière Chambre élective du règne de Louis-Philippe, de la Chambre fatale qui devait aider à creuser le précipice où bientôt s'engloutira la monarchie de Juillet.

La lutte électorale. — Le compte reaciu de M. Thiers. — Circulaire ministérielle. — L'attcutat de Henrj'. — Le résultat des élections. — Nomination du bureau de la Chambre. — Le banquet de Lisieux. — Discours de M. Guizot à ses électeurs. — Mot attribué à M. Guizot : Enrichissez-vous. — Le discours royal et les adresses des Chambres.

— Vérification des pouvoirs. — La question du mandat impératif.

— Les mariages espagnols. — Pourparlers relatifs à ces mariages. ^ — Le mécontentement de l'Angleterre. — Attitude de la France et de l'Espagne. — La reine Marie-Amélie et la reine Victoria. — Célébration des mariages espagnols. — Rupture de l'entente cordiale. — Crise des subsistances. — Question du libre-échange. — Les inondations et la crise financière. — Dernier et irréparable partage de la Pologne.

— Vaines protestations de la France et de l'Angleterre. — État de nos affaires en Algérie. — Massacre des prisonniers français. — La colonie pacifiée. — Ouverture de la session de 1847. — Le discours de la couronne. — Réponse des pairs au discours de la couronne. — Discussion de l'adresse à la Chambi'e des députés. — Réponse de M. Guizot à M. Odilon Barrot. — Les mariages espagnols et l'opposition. — L'opinion de M. Thiers sur les mariages espagnols. — La réponse de M. Guizot. — L'opinion de Berryer. — Griefs divei's contre le ministèi'e. — M. Guizot accusé d'imposture. — Mort de M. Martin (du Nord). — L'aveuglement de M. Guizot. — Le chapitre royal de Saint-Denis. — La réforme électorale. — La condamnation du banquier Drouillard. — MM. Duchàte} et Guizot repoussent la prise en considération du projet de réforme. — M. de Rémusat présente de nouveau sa proposition sur les incompatibilités. — Les conservateurs progressites. — L'exécution de Buzançais. — Les scandales du règne. — L'affaire de Rochefort. — L'affaire Bénier. — Le mot de M. Desmousseaux de Givré. — Proposition de M. Crémieux relative aux députés. — La jurisprudence Bourdeau. — Violentes attaques de M. Emile de Girardin. — La réforme postale rejetée. — Vente de privilèges de théâtre et de promesses de pairie. — Inertie du gouvernement. — Modifications ministérielles. — M. de Girardin devant la Chambre des pairs. — La Chambre élective est satisfaite. —

HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE. ANNiiE 1846.

L'affaire des miues de Gouhenans. — Révélations scandaleuses. — Procès de MM. Despans de Cubières, Teste, Parnientier et PeHapra.

— Tentative de suicide de M. Teste. — Condamnation des accusés.

— La corruption. — Commencement de la campagne réformiste.

— Pétition pour la réforme électorale et parlementaire. — Le banquet du Chàteau-Rouge. — Hésitations du ministère. — Le banquet de Màcon et M. de Lamartine. — P'in de la session de 1847. — Le budget de 1848. — Objurgations du comte de Montalembert.

— Le dernier budget du règne de Louis-Philippe. — Nouveaux scandales. — A bas les voleurs ! — Assassinat de la duchesse de Praslin.

— Le duc de Praslin et mademoiselle Deluzy. — Le duc est déféré à la cour des pairs, — Sa mort.

Juillet 1846.

La lutte électorale.

L'importance capitale des élections nouvelles n'échappait à personne ; l'existence même de la monarchie paraissait en dépendre; aussi, de part et d'autre, s'y prépara-t-on avec une ardeur fiévreuse. Deux cent mille citoyens à peine, dans ce pays de plus de trente-cinq millions d'habitants, prenaient part à la lutte; mais tout le monde s'y trouvait virtuellement engagé, et la nation entière, dont les destinées étaient en jeu, attendait avec impatience le résultat de la bataille engagée.

Le gouvernement avait contre lui trois partis nettement tranchés : l'opposition dynastique, comprenant la gauche et le centre gauche, unis pour une action commune; l'opposition radicale, dont les aspirations républicaines n'étaient un mystère pour personne, et enfin la fraction légitimiste, rêvant le retour de la monarchie de droit divin et des influences cléricales. Les opposants dynastiqvies lancèrent un manifeste où ils engagèrent les électeurs à nommer, de préférence à un candidat do leur choix, un homme indépendant, à quelque nuance de l'opposition qu'il appartînt, pour empêcher l'élection du candidat ministériel. Les radicaux se rallièrent aux candidats de gauche là où ils n'avaient pas l'espérance de faire passer l'un des leurs. Quant aux légitimistes, une circulaire signée de MM. de Montalembert, de Yatimesnil et de Riancey, leur traça leur ligne de conduite.

AMNÉE 18iG. CHAPITRE DIX-SEPTIÈME. 567

Le mot d'ordre du parti était : « Liberté de l'enseigne- Juillet 1846. ment ; » mot élastique et commode, qui dissimulait mal la pensée de remettre la France sous le joug du clergé.

Chacun des candidats de l'opposition, suivant son Le compte tempérament et sa force individuelle, prit plus ou moins M^j'hiers violemment à partie le gouvernement de Juillet. Mais, dans ce combat à outrance contre le cabinet du 29 octobre, aucun peut-être n'apporta autant d'animosité et de passion que M. Thiers. C'était comme la continuation de son duel parlementaire avec M. Guizot. Dans un long . compte rendu adressé aux électeurs d'Aix, à la date du 21 juillet 1846, et qui ne reçut que plus tard la lumière de la publicité, il s'efforça d'expliquer comment, après avoir été lui-même membre du gouvernement, il était arrivé à jouer dans l'opposition un rôle si actif et si prononcé. Ces explications, c'était le procès en règle du cabinet du 29 octobre et de la monarchie de Juillet elle-même. « Pour moi, y était-il dit, je suis convaincu que, si l'on n'y prend garde, il n'y aura bientôt plus d'administration. Le conseil d'Etat, la cour de cassation, la cour des comptes, les plus hautes fonctions de l'armée, de la diplomatie, appartiendront aux plus adroits, aux plus obstinés, aux plus hardis solliciteurs des Chambres Et plus loin : « Et ce n'est pas seulement

l'administration qu'on désorganise par suite des plus étranges choix, ce sont les finances du pays qu'on ruine. Est-il vrai, oui ou non, qu'on a permis aux communes, aux départements, à l'Etat, aux compagnies, de contracter emprunts sur emprunts, afin de tout entreprendre à la fois? Est-il vrai qu'on a livré aux compagnies, plutôt qu'à l'Etat, l'exploitation des grands travaux publics, pour engager le pays entier dans une masse de spéculations telles que tout le monde fût intéressé à la politique existante? ... » Citons encore : « Condamner, dans un certain but, le pays à l'impuissance est cou-

568 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE. année 184G.

Juillet 1846. pable, et mérite la réprobation de tous les bons citoyens. Mais ce n'est pas seulement la puissance du pays qu'on affecte, c'est son cœur qu'on tend à abaisser. Je le demande à tout homme éclairé, les esprits furentils jamais, à aucune époque, attachés à des objets moins dignes de la France, et de ce qui fait la gloire dans tous les temps ? »

Rien de plus juste assurément que toutes les critiques formulées par M. Thiers contre le gouvernement de . Juillet. Mais pourquoi n'avait-il pas essayé d'empêcher la Chambre de livrer à la voracité de l'industrie privée l'exploitation des chemins de fer, qui aurait dû rester un service national ? Pourquoi, lorsqu'il était au pouvoir, n'avait-il pas tenté de réaliser les grandes réformes dont il admettait aujourd'hui l'indispensable nécessité, comme la réforme électorale? Voilà ce qu'on était en droit de lui demander. Encore M. Thiers aurait-il pu objecter que toutes ces réformes ne lui avaient apparu comme indispensables que depuis le jour où il était entré dans l'opposition, différent en cela de tant de ministres que nous avons vus marcher à pieds joints sur les programmes dont ils s'étaient fait, avant de monter au pouvoir, un tremplin de popularité. Il était du devoir de l'historien de relever ces critiques acerbes, et d'ailleurs si bien fondées, de M. Thiers, pour établir nettement que, dix-huit mois avant la révolution de 1848, ce n'étaient pas les radicaux, les républicains, qui récriminaient avec le plus d'amertume et de violence contre le gouvernenement de Louis-Philippe.

Circulaire Le ministère, de son côté, ne négligea aucun des

ministérielle, moyens d'influence à sa disposition pour assurer le succès de ses candidats. Dans une circulaire adressée aux préfets, le ministre de l'intérieur, M. Duchâtel, tout en réprouvant toute intrigue ou toute manœuvre indigne

du gouvernement, revendiqua hautement pour le pou- juillet i846. voir le droit d'imposer à ses agents une participation active en sa faveur dans l'action électorale. « Fidélité sévère aux règles de justice dans l'expédition des affaires, respect de la liberté et de la moralité des voles, mais action ferme et persévérante sur les esprits, tels sont les principes qui, en matière d'élection, doivent présider aux rapports de l'administration avec les citoyens. » Toute la question était de savoir comment le ministère entendrait cette « action ferme et persévérante sur les esprits ». Il n'était pas téméraire de supposer qu'elle dépasserait de beaucoup les bornes d'une simple recommandation platonique. Du reste, le cabinet du 29 octobre, il faut le reconnaître, ne faisait que se conformer, en cela, aux pratiques des ministères qui l'avaient précédé. L'idéal des élections, dans un pays libre, serait évidemment la neutralité absolue du gouvernement. Mais peut-être, dans l'état de division profonde où se trouvent les esprits en France, en présence des manoeuvres souvent odieuses dont on use à l'égard du gouvernement, est-il difficile à ce dernier de demeurer entièrement neutre.

Quoi qu'il en soit, un événement imprévu, un nouvel L'attentat de attentat dirigé contre la vie du roi, à la veille même de* Henry, l'ouverture du scrutin, vint puissamment en aide au gouvernement, et agit sur le corps électoral plus peutêtre que toutes les circulaires ministérielles.

On était au dernier jour des fêtes commémoratives de la révolution de Juillet. Dans la soirée du 29, au moment où le roi se penchait sur le balcon du château des Tuileries pour saluer la foule, deux coups de pistolet retentirent, tirés par un individu qui s'était caché derrière une statue. Cet individu se nommait Joseph Henry. C'était un fabricant d'objets en acier, mal dans ses affaires, et dont l'esprit avait été dérangé par des

570 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PillLIPPE. an.née l8iC.

JiiLi.ET 184C. malheurs de famille. Aucune pensée politique ne parut avoir été le mobile de son crime; on supposa même qu'il avait eu plutôt l'idée d'attirer l'attention sur sa personne que de tuer le roi. En effet, il s'était servi, pour commettre le crime, d'un mauvais pistolet de poche, dont les balles avaient dû se perdre à quelques pas de distance. Ce fut certainement à cette circonstance qu'il dut, à un mois de là, de n'être condamné qu'à la peine des travaux forcés à perpétuité par la Chambre des pairs, de nouveau érigée en cour de justice. Août I8i6. L'opinion publique, déjà fortement surexcitée par le

Le résultat crime odieux de Lecomte, sentit croître son indignation des élections. ^ i^ nouvelle de la tentative de Henry. Avertis par le télégraphe, les électeurs censitaires crurent voir revivre les mauvaises traditions du régicide, qui semblaient abandonnées depuis plusieurs années. L'administration se garda bien de les désabuser ; il est même à supposer qu'elle exploita habilement leur erreur. Le 1" août, un grand nombre d'entre eux donnèrent leurs suffrages aux candidats ministériels comme pour protester contre les provocations incessantes des partis hostiles, auxquelles on se plaisait à attribuer le nouvel attentat. Aussi la victoire du ministère dépassa-t-elle toutes ses espérances. Peut-être même fut-elle trop considérable, en ce qu'elle lui donna une confiance illimitée en lui-même et lui fit croire que sa situation était désormais inébranlable. Cent dix députés nouveaux avaient été élus, parmi lesquels quatre-vingt-^deux conservateurs. Le nombre des membres de l'opposition avait donc sensiblement diminué. Cependant, à Paris, sa victoire fut complète. Elle parvint à faire passer onze de ses candidats sur quatorze députés, et, entre autres, l'ancien maire révoqué du deuxième arrondissement, M. Berger, nommé, après deux journées de lutte contre un conservateur ardent, M. Jacques Lefebvre. Paris se détachait de plus en plus

de la monarchie de Juillet. Le ministère s'en consola Aouris4o. en se disant qu'il trouverait sa force dans les élections départementales, où son succès n'était pas douteux.

Cela se vit bien lors de la constitution du bureau de Noimuation la Chambre. M. Sauzet, le candidat immuable des con- j^ chambre, serva leurs, fut élu président par deux cent vingt-trois voix contre quatre-vingt-dix huit donnés à M. Odilon Barrot. Quatre conservateurs militants, MM. Bignon, Lepelletier d'Aulnay, Hébert et F. Delessert furent appelés à la vice-présidence. Le triomphe du cabinet était indiscutable.

Cette éclatante victoire, remportée par les candidats conservateurs, n'impliquait cependant pas, de la part du pays légal, l'abandon des idées réformatrices dont jusque-là l'opposition avait été plus particulièrement l'organe. Un esprit général de réformes politiques et sociales semblait avoir été la pensée dominante du corps électoral; cela ressortait de la plupart des programmes qui lui avaient été soumis. Beaucoup de conservateurs avaient été élus sur la promesse formelle de réclamer énergiquement des améliorations morales et matérielles. M. de Girardin, dévoué de longue date à la politique ministérielle, n'avait promis le concours de son journal, la Presse^ qu'à la condition que le gouvernement entrerait franchement dans la voie des réformes. Certains membres, comme MM. Sallandrouze et Desmousseaux de Givré, qui avaient figuré jadis dans les rangs des conservateurs les plus rebelles au progrès, paraissaient décidés à marcher de l'avant, et nous verrons bientôt se former une opposition conservatrice destinée à barrer le passage à la réaction. Il y avait là un avertissement dont le cabinet du 29 octobre aurait dû tenir grand compte.

M. Guizot parut comprendre lui-même la nécessité de donner certains gages aux partisans du progrès. En remerciant, dans un banquet, les électeurs de l'arron-

HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PIIILIPPE. année 184G.

Août 1840.

Le banquet de

Lisieux.

Discours de

M. Guizot à

SCS électeurs.

dissement de Lisieux de l'avoir renommé par cinq cent vingl-trois voix sur cinq cent soixante et un votants, il prononça devant eux des paroles d'une profonde sagesse, paroles dont il ne se souviendra guère, malheureusement, quand il s'agira de leur donner une sanction pratique. Après avoir établi, en peignant sous les plus brillantes couleurs la situation de la France au dedans et au dehors, que l'ordre et la paix étaient irrévocablement assurés par la politique conservatrice, il voulait bien admettre que cette politique, en veillant toujours assidûment à leur maintien, devait se livrer aussi à d'autres œuvres. Le gouvernement avait pour premier devoir, selon lui, de faire face aux affaires quotidiennes de la société et aux événements qui surviennent dans sa vie; mais ce devoir accompli, ajoutait-il, « le gouvernement doit aussi s'appliquer à développer dans la société tous les germes de prospérité, de perfectionnement, de grandeur. Développement tranquille et régulier, qui ne doit point procéder par secousses, ni poursuivre des chimères, mais qui doit s'adresser à toutes les forces saines que possède la société, et lui faire faire chaque fois un pas dans la carrière de ses espérances légitimes ». Gela était fort bien; mais c'était précisément ce que M. Guizot, depuis six ans qu'il était ministre, avait négligé de faire. « C'est là, sans nul doute, poursuivait-il, pour la politique conservatrice, un devoir impérieux, sacré, et c'est là aussi, soyez-en sûrs, Messieurs, un but que cette politique seule peut atteindre. Toutes les politiques vous promettront le progrès ; la politique conservatrice seule vous le donnera, comme elle a seule pu réussir à vous donner l'ordre et la paix. » C'étaient là de bien ambitieuses paroles, et il aurait fallu les justifier par une marche en avant vers le progrès. Mais nous allons voir M. Guizot, infidèle à ces belles paroles, s'enfoncer de plus en plus dans la politique de

résistance, sur laquelle il était si bien d'accord avec le Aouï 1846. roi, et s'aliéner même une partie de ceux qui longtemps s'étaient associés à lui dans cette politique fatale. Tout en remerciant ses électeurs, et en leur promettant le progrès par la politique conservatrice, M. Gui- Mot attribué a zot n'avait pas manqué de leur adresser quelques con- E^Vichissczseils sur la ligne de conduite qu'ils avaient à suivre. Il vous. les engageait notamment, d'une façon plus ou moins directe, à prendre souci de leurs intérêts particuliers, à demander au travail régulier le bien-être de chaque jour, et à ne pas s'en laisser distraire en poursuivant des chimères. Tel était le sens général de ces conseils, qu'un journal d'opposition de l'époque traduisit par ce mot brutal : « Enrichissez- vous. » (1)

(1) Nous devons à l'obligeance du très distingué conservateur de la Bibliothèque de Versailles, M. Taphanel, communication d'une lettre autographe de M. Guizot, d'où il résulte que jamais l'ancien ministre de Louis-Philippe n'aurait prononcé ce mot devenu légendaire.

En effet, dans une note jointe à cette lettre adressée, le 20 septembre 1860, à M. Langlacé, professeur à Versailles, pour le prier de redresser certaines erreurs commises, au sujet de M. Guizot, par M. Vapereau dans la première édition de son Dictionnaire des contemporains, on lit ceci de la main même de M. Guizot : « M. Guizot n'a jamais dit aux électeurs de Lisieux : Enrichissez-vous. » La lumière nous semble donc faite entièrement sur ce point.

C'est dans cette lettre, dont nous avons fait mention déjà (page 201 de ce volume), que M. Guizot a le plus vivement protesté contre les assertions de quelques-uns de ses biographes, assertions d'après lesquelles il serait resté fonctionnaire de l'Empire durant les Cent jours, aurait adhéré à l'Acte additionnel et aurait été révoqué dans le courant du mois de mai 1815.

Ce qui avait prêté à cette erreur, c'était une note du général comte Caruot, ministre de l'intérieur, insérée au Moniteur du 14 mai 1815, et relative au renvoi de plusieurs employés. « Il est si faux, y était-il dit, que le refus de voter pour l'Acte constitutionnel ait influé en rien sur la décision du ministre, que des employés qui ont sigoé oui pour l'acte constitutionnel, notamment M. Guizot, n'eu ont pas moins reçu leur démission, tandis que d'autres employés, à qui leur conscience n'a point dicté un vote aussi empressé que celui de M. Guizot, n'y sont pas moins conservés. »

Dans sa lettre au professeur Langlacé, M. Guizot dit avoir donné sa

Août 1846.

Le discours

l'oyal et les

adresses des

Chambres.

Vérification des pouvoirs.

S74 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE. ANNKElSiG.

Le mot fit fortune, comme tant d'autres inventions du même genre, comme une foule de mots placés dans la bouche des gens de la Révolution, et qui n'ont jamais été prononcés. A force de l'entendre répéter, on en vint à ne pas douter de son authenticité. Les passions politiques s'en emparèrent, l'exploitèrent avec une bonne foi douteuse, et nous verrons l'opposition s'en faire l'une de ses armes les plus sanglantes contre le ministre du 29 octobre.

En attendant la session ordinaire, la nouvelle Chambre tint une courte session, et elle se réunit le 17 août pour se constituer définitivement. Aucune des questions importantes soulevées pendant la période électorale ne fut abordée dans le discours de la couronne ni dans les réponses qu'y firent les deux Chambres. Ce fut de part et d'autre une sorte d'échange de politesses et de chaleureuses démonstrations de dévouement,

La Chambre s'occupa tout de suite de la vérification des pouvoirs de ses membres. Un certain nombre d'élec-

démission sur-le-champ, c'est-à-dire le 20 mars. Nous répétons ici que nous n'avons trouvé nulle part trace de cette démission. Comme nous l'avons dit plus haut, M. Guizot fut remplacé sans phrase, le 23 mars 1815, dans ses fonctions de secrétaire général par M. Basset de Chatcaubourg, ancien préfet. N'y avait-il pas là une sorte de révocation tacite? On serait tenté de le croire. 11 semble même que M. Guizot en avait gardé un souvenir amer lorsque, dans ses Mémoires, il qualifiait Carnot de « fanatique badaud », t. I, p. 72.

Quant au Guizot révoqué eu mai 1815 pour s'être mêlé à des intrigues royalistes, c'était M. Jean-Jacques Guizot, chef de bureau au ministère, et propre frère de M. Guizot. Ce ne fut que dix-neuf ans après que M. Guizot, ministre des affaires étrangères, songea à réclamer, par une note du MoniLeur du 4 février 1844, contre la confusion résultant de la note du Moniteur du 14 mai 1815. Mais cette réclamation n'empêcha pas quelques historiens et biographes, M. de Vaulabelle, dans son Histoire des deux Restaurations, M. de Lamartine, dans son Histoire de la Restauration, M. Vapereau, dans ses Contemporains, édition de 18C0, de persister dans une erreur qui avait eu cours pendant tant d'années. Sur ce point également nous nous sommes fait un devoir de rétablir la vérité absolue.

tions se trouvaient attaquées comme entachées de corruption. Une seule présentait de sérieux griefs, c'était celle du nouveau député de Quimperlé, M. Brouillard^ dont la candidature avait été énergiquement soutenue par le ministère, et qui était accusé d'avoir acheté, au prix de 150 000 francs, les voix de ses électeurs. L'opposition parvint à faire ajourner son admission.

Une autre élection fortement contestée, mais pour un tout autre motif, était l'élection de M. Mater, nommé à Bourges. On lui reprochait d'avoir accepté le mandat impératif, et de s'être engagé à donner sa démission durant le cours de la législature. La cause du mandat impératif fut défendue avec beaucoup de chaleur par un conservateur fort bien en cour, et appelé à jouer plus tard, sous un autre régime, un rôle retentissant. M. de Morny s'efforça de démontrer que le mandat impératif n'était autre chose que l'engagement pris par un candidat devant ses électeurs de voter de telle ou telle manière, sur telle ou telle question, et qu'il n'y avait là rien de contraire à la sincérité du mandat et à la dignité du mandataire. La Chambre censitaire de 1846 trouva cette doctrine absolument conforme à l'esprit du gouvernement représentatif, et elle valida l'élection de M. Mater, qui déclara, d'ailleurs, qu'il n'avait nullement pris l'engagement de donner sa démission.

La Chambre nouvelle se sépara précisément à l'heure où de graves complications allaient surgir au dehors et à l'intérieur, et où sa présence eût été peut-être plus nécessaire que jamais; nous voulons parler des mariages espagnols et de la crise amenée par la rareté des denrées et par la cherté des subsistances.

Les mariages espagnols étaient une pure affaire de famille, ne présentant pour le peuple français aucune espèce d'intérêt, si ce n'est une alliance problématique avec le peuple espagnol. Encore n'était-il nullement

Aour 184G.

La question du mandat impératif.

HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 18i6.

Les mariages espagnols.

Septembre

Pourparlers

relatifs

aux mariages.

besoin d'un mariage entre les familles royales des deux pays pour arriver à ce résultat. Mais c'est le propre des monarchies de compromettre dans des questions de succession ou de mariage la paix et la tranquillité des nations. Une partie des grandes guerres qui ont ensanglanté le monde n'ont pas eu d'autres motifs. Le souvenir des maux engendrés, au siècle dernier, par la guerre de la succession d'Espagne n'était pas encore effacé, et l'on se demandait quel bénéfice avait eu la France à ce que le petit-fils de Louis XIV allât s'asseoir à Madrid, sur le troue de Charles-Quint. Les héritiers de Philippe V n'étaient-ils pas devenus, au fond, de véritables ennemis de leur patrie d'origine? Pour le plaisir d'associer la destinée de l'un de ses fils à celle d'une fille de la reine Christine, Louis-Philippe allait briser cette entente cordiale si laborieusement échaffaudée par lui, et nous isoler presque complètement en Europe, alors que, au début de son règne, pour mériter les bonnes grâces de l'Angleterre et ne pas contrarier la Russie, il avait laissé passer l'occasion d'incorporer à la France la Belgique qui s'offrait à nous, et de restituer à notre pays ses frontières naturelles? N'était-ce pas enfin pour une misérable question de succession monarchique, à laquelle nous n'avions rien à voir que, à vingt-six ans de là, la France devait être entraînée dans la guerre insensée où elle était appelée à voir momentanément disparaître sa grandeur militaire et à perdre deux de ses plus belles provinces? Souhaitez donc, après cela, le retour de la monarchie en France !

Il y avait longtemps déjà, avons-nous dit, que Louis- Philippe caressait pour un de ses fils le rêve d'un mariage avec l'une de ses cousines d'Espagne. Quand la reine Christine était régente, elle avait eu l'idée de marier sa fille aînée, la reine Isabelle, au duc d'Aumale, et sa seconde fille, l'infante Louise-Fernande, au duc de Mont-

pensier; la proposition formelle en avait été faite par septembre elle à Louis-Philippe. La crainte de mécontenter l'An- i846. gleterre avait empêché le roi des Français de souscrire à une combinaison dont son cœur de père eût été certainernent ravi. Il avait donc décliné l'offre de la main de la reine Isabelle pour son fils, le duc d'Aumale, qui avait fini par épouser une de ses cousines de Naples.

Lors de la visite de la reine Victoria à Eu, cette question des mariages espagnols avait été vivement agitée entre celle-ci et son hôte, d'une part, et lord Aberdeen et M. Guizot, de l'autre. Chacun des deux gouvernements avait son candidat. L'Angleterre penchait pour un prince de Saxe-Cobourg; la cour de France, pour un descendant de Philippe V. Lord Aberdeen voulut bien toutefois reconnaître à l'Espagne le droit de choisir elle-même un mari pour sa reine, à moins qu'il ne s'agît d'un prince français. Nous faisons grâce au lecteur du récit fastidieux de toutes les intrigues auxquelles donna lieu cette affaire des mariages espagnols, et qui n'intéressent pas directement l'histoire de notre pays.

Quoi qu'il en soit, en dernier lieu, l'Angleterre émit la prétention de réduire à trois le nombre des candidats à la main de la reine. Ces trois candidats étaient : le prince Léopold de Saxe-Cobourg, don François d'Assises, duc de Cadix, et don Enrique, duc de Séville. Quant à l'infante Louise-Fernande, le gouvernement britannique n'admettait, à aucun prix, qu'elle put devenir la femme du duc de Montpensier. Malgré cette opposition, et après bien des pourparlers, notre ambassadeur à Madrid, M. Bresson, à la suite de négociations fort habilement conduites, amena le gouvernement espagnol à décider que la reine épouserait son cousin, donFrançois d'Assises, et l'infante, le duc de Montpensier, et que les deux mariages se feraient simultanément. Cet arrangement,

HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, anniîe 184G.

Septembue

Le mécontentement de l'Angleterre.

Attitude de la

France et de

l'Espagne.

accepté par la jeune reine et sa sœur, obtint l'unanime adhésion des Cortès.

Il y eut, à cette nouvelle, une véritable explosion de fureur en Angleterre. Lord Palmerston, remonté depuis peu au pouvoir, s'empressa de déclarer que la Grande-Bretagne ne pouvait demeurer spectatrice indifférente d'un tel événement. « La manière dont le mariage projeté a été arrangé, écrivait-il, le 22 septembre 1846, au marquis de Normanby, ambassadeur d'Angleterre en France, les vues politiques qu'il révèle relativement à l'avenir, les conséquences qu'il pourrait avoir, non seulement pour les relations amicales entre la Grande- Bretagne et la France, mais aussi, dans beaucoup de cas qu'il est permis de supposer, pour la paix de l'Europe, toutes ces considérations engagent le gouvernement britannique à faire des représentations sérieuses contre ce projet, et à exprimer l'espoir fervent qu'il ne sera pas mis à exécution. » On reconnaissait bien là l'esprit hostile de lord Palmerston à tout ce qui concernait la France. Trois jours après, il adressait à M, Guizot, notre ministre des affaires étrangères, une protestation formelle contre le mariage du duc de Montpensier avec l'infante, invoquant abusivement, à l'appui de cette protestation, les clauses du traité d'Utrecht.

Le roi Louis-Philippe, dont la timidité s'était tout d'abord fort émue des résistances probables de l'x^ngleterre à la combinaison ratifiée par les Corlès espagnoles et à la simultanéité des deux mariages, avait repris courage en présence de l'attitude résolue de son ministre des affaires étrangères, qui, dans cette circonstance, déploya une véritable énergie. Le gouvernement français, au risque de rompre l'entente cordiale, ne tint nul compte, cette fois, de la protestation britannique, contre laquelle se révolta, à bon droit, la fierté espagnole. Le 29 septembre, M. Isturitz écrivit à M. Bulwer, ambassa-

deur d'Angleterre à Madrid : « Le gouvernement britan- Septembrk nique, qui se montre si jaloux de l'indépendance de l'Espagne, ne trouvera point mauvais que l'Espagne agisse dans les limites tracées par les lois internationales, c'est-à-dire sans blesser les intérêts des autres gouvernements ; le gouvernement britannique ne trouvera pas mauvais, je le répète, que l'Espagne repousse énergiquement une protestation qui tend à restreindre son indépendance, et qu'à son tour elle proteste contre une pareille prétention... » Puis, après être entré dans quelques explications sur la situation morale et matérielle de la péninsule, il ajoutait : « Une nation ainsi constituée ne peut jamais manquer de peser dans la balance de l'Europe, et ne peut être soumise à un autre pays quelque puissant qu'il soit, ni subir une influence étrangère qui blesserait sa fierté... Permettez-moi de dire que le dépôt sacré de l'indépendance espagnole n'est confié à la vigilance d'aucune nation étrangère; ce dépôt est gardé par la loyauté espagnole, qui s'est montrée inébranlable, même au milieu des plus grandes calamités . » C'était là une digne et fîère réponse.

L'Angleterre se le tint pour dit. Mais si elle n'osa pas aller au delà d'une simple protestation verbale dans sa résistance aux mariages espagnols, elle n'en mit pas moins tout en œuvre pour indisposer contre la France toutes les autres nations européennes ; et elle y réussit. Non que les cours de Vienne, de Berlin, et de Saint- Pétersbourg aient cru devoir s'associer par un acte officiel quelconque à sa protestation, mais elles reprirent, à l'égard de la monarchie de Juillet, cette attitude froide et hautaine que Louis-Philippe n'avait fini par vaincre qu'en faisant bon marché de notre dignité nationale et en sacrifiant nos plus chers intérêts.

Quant à la nation espagnole, elle se montrait fort sympathique à un mariage qui semblait devoir resserrer

Septembre 184G.

La reine

.Marie-Amélie

et la reine

Victoria.

Octobre 184C.

Célébration

des mariages

espagnols.

580 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUlS-PHlLIPPE. année 1846.

les liens d'amitié des deux peuples. Lorsque le duc de Montpensier se rendit en Espagne, accompagné de son frère, le duc d'Aumale, il fut reçu à bras ouverts. De la frontière française à Madrid, ce fut, pour les deux frères, une marche triomphale au milieu des populations accourues à leur rencontre. Cela pouvait consoler la reine Marie-Amélie du dédain avec lequel sa bonne sœur et amie, la reine Victoria, avait accueilli la lettre où elle lui annonçait le mariage de son fils avec l'infante d'Espagne. « Je vous demande d'avance votre amitié pour notre nouvelle enfant, écrivait la première, à la date du 8 septembre 1846, sûre qu'elle partagera tous les sentiments d'affection de nous tous pour vous, pour le prince Albert et pour toute votre chère famille. >» A quoi la reine Victoria répondait sèchement, deux jours après : « ... Vous vous souviendrez peut-être de ce qui s'est passé à Eu entre le roi et moi; vous connaissez l'importance que j'ai toujours attachée au maintien de notre entente cordiale et le zèle avec lequel j'y ai travaillé... Vous pouvez donc aisément comprendre que l'annonce soudaine de ce double mariage ne pouvait nous causer que de la surprise et un bien vif regret. Je vous demande pardon. Madame, de vous parler de politique dans ce moment, mais j'aime pouvoir me dire que j'ai toujours été sincère avec vous. » Il était difficile de montrer plus d'amertume. La joie que causait à la reine des Français le mariage de son fils avec une infante d'Espagne put à peine la consoler de cette réponse si pleine de raideur.

Le 10 octobre 1846, furent célébrés à Madrid, en grand appareil, le mariage de la reine Isabelle II avec son cousin le duc de Cadix, et celui de sa sœur, l'infante Louise-Fernande, avec le duc de Montpensier.

S'il faut en croire certains publicistes anglais, Louis- Philippe avait promis au gouvernement de la reine que

les deux mariages ne se feraient pas en même temps, et, pour avoir l'air de remplir sa promesse, il aurait tenu à ce que la reine Isabelle reçût la bénédiction nuptiale avant sa sœur. Gela était absolument enfantin, et l'assertion nous paraît tout à fait gratuite. Qu'importait d'ailleurs que les deux mariages eussent été contractés simultanément ou l'un après l'autre, du moment où ils avaient eu lieu? Le gouvernement anglais ne s'en crut pas moins joué, il s'en plaignit amèrement; et, de l'autre côté de la Mancbe, M. Guizot fut signalé comme un imposteur. Ainsi fut rompue cette fameuse entente cordiale, à laquelle Louis-Philippe et son ministre, M. Guizot, avaient fait les sacrifices les plus douloureux auxquels on puisse consentir, ceux de l'honneur et de la dignité du pays.

Au moment oîi l'alliance anglaise s'effondrait, emportée par une sorte de querelle de famille, la France était en proie à une véritable crise de subsistances. Déjà, l'année précédente, un fléau inconnu jusqu'alors était venu fondre sur elle. La pomme de terre, qui suppléait si heureusement à l'insuffisance des céréales, avait été frappée de maladie. La récolte en céréales ayant été mauvaise, il s'en était suivi une gêne considérable. La rareté des subsistances s'accrut en 1846 par suite d'une sécheresse extraordinaire. La misère était grande dans les campagnes et parmi les populations laborieuses des villes. La cherté des subsistances amena, au mois d'octobre 1846, quelques troubles à Paris, notamment au faubourg Saint- Antoine, troubles sans gravité, mais qui furent comme un signe avant-coureur des émeutes de la faim.

On commença à comprendre qu'il y avait des cas où il était nécessaire de laisser entrer en franchise les importations étrangères en céréales. Vivement sollicité par le commerce d'autoriser cette entrée, le gouvernement

Octobre 1846.

Rupture de l'entente cordiale.

Crise de subsistances.

Question du libre échange.

Octobre 1846.

Les

inondations

et la crise

financière.

ANNKE1846.

hésita, ne sut pas prendre à temps les mesures indispensables. Un mouvement, très prononcé, se dessinait alors en faveur de la liberté commerciale. Une société du libre échange s'était formée à Bordeaux, à l'instar de celle qui, en Angleterre, avait fini par faire triompher ses principes, et l'on avait vu récemment le duc d'Harcourt présider à Paris une société analogue. En pareille matière, il ne saurait y avoir rien d'absolu. Ouvrir gratuitement le marché français aux produits de pays étrangers qui ne nous offriraient pas le réciproque, serait une duperie. Mais il n'en est pas moins certain que l'avenir est à la liberté commerciale; et, dans la crise alimentaire que l'on traversait, la prudence la plus simple commandait au gouvernement de faciliter l'entrée en France des denrées étrangères. Il se décida, un peu tardivement, à le faire. Gela valut beaucoup mieux certainement qu'une circulaire rassurante adressée aux préfets par le ministre de l'agriculture et du commerce sur la situation des subsistances, et qui n'augmentait pas d'un hectolitre la quantité de blé suffisante à la nourriture de la population.

A ces causes de troubles et de misères, vint fatalement se joindre, dans cet automne de 1846, un autre fléau non moins désastreux. Des inondations instantanées désolèrent le centre et le midi de la France. On vit, dans la nuit du 18 au 19 octobre, la Loire sortir de son lit et croître d'un mètre par heure. Toutes les plaines d'alentour se couvrirent d'eau, et les affluents du fleuve dévastèrent d'immenses espaces de terrain. En quelques jours, les départements de la Nièvre, de Saône-et-Loire, d'Indre-et-Loire, de Maine-et-Loire, de la Loire-Inférieure, des Bouches-du-Rhône, du Gard, des Basses- Pyrénées, se trouvèrent entièrement ravagés par les inondations. Les routes étant défoncées par les eaux, toutes les communications furent interrompues dans ces

Novembre

Dernier et irréparable

départements. Comme toujours la spéculation profita Octobre i846. des malheurs publics, et une augmentation exorbitante du fret sur le Rhône accrut encore les difficultés créées par la nature. Ajoutez à cela la rareté du numéraire, occasionnée par un épouvantable agiotage sur les actions de chemin de fer, et par la nécessité d'envoyer à l'étranger des sommes considérables en espèces contre les denrées dont nous avions besoin, et vous aurez une idée des souffrances endurées par notre pays dans ces derniers mois de l'année 1846. C'était comme le prélude des sinistres, des tribulations et des orages que la prochaine année réservait à la monarchie de Juillet.

La France était triste, anxieuse, agitée, quand la nouvelle imprévue de l'incorporation définitive de la république de Cracovie à l'empire d'Autriche la plongea dans une nouvelle et profonde douleur. Comme on l'a vu, partage de la d'après les propres déclarations de la Russie, de l'Au- ^^^^'

triche et de la Prusse, les troupes de ces trois puissances ne devaient occuper que provisoirement la ville de Cracovie. L'indépendance de cette petite république, dernier vestige de la nationalité polonaise, avait été formellement stipulée dans les traités de 1815. Aussi la France et l'Angleterre, signataires de ces traités, avaient-elles formellement déclaré qu'ils seraient tout entiers remis en question si la clause relative à l'existence de la république de Cracovie venait à être violée. Lord Palmerston s'était montré particulièrement énergique à cet égard. « Il est du devoir des trois puissances, disait-il, de remettre la république de Cracovie sur le pied d'indépendance où elle se trouvait placée auparavant, conformément au traité de Vienne... S'il est des puissances signataires de ce traité qui aient intérêt à ce qu'il ne soit pas violé, ce sont les puissances d'Allemagne, et il ne saurait, j'en suis certain, avoir échappé à la perspicacité de ces gouvernements que si le traité

HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1846.

Novembre 184G.

Vaines

protestations

de la

France

et de

l'Angleterre.

de Vienne n'est pas bon sur la Yistule, il doit être également mauvais sur le Rhin et sur le Pô. » On ne pouvait se montrer plus explicite, et, après de telles paroles, il était à croire que ni l'Angleterre ni la France ne permettraient aux gouvernements de Russie, d'Autriche et de Prusse de mettre, comme des larrons, la main sur la république de Cracovie.

Malgré cette déclaration, la Russie, dans des conférences ouvertes à Vienne, avait insisté, dès le mois d'avril, pour l'incorporation définitive de Cracovie et de son territoire à l'empire d'Autriche, moyennant une indemnité territoriale accordée à la Russie et à la Prusse. Cette combinaison rencontra tout d'abord une véhémente opposition de la part du représentant de la Prusse, M. de Canitz. Une nouvelle violation des traités de 1815, alléguait ce dernier, créerait infailliblement aux trois puissances un surcroît d'embarras dans leurs rapports avec les autres Etats de l'Europe. M. de Canitz semblait être ici l'écho de lord Palmerston ; les conférences se trouvèrent un moment interrompues.

La mésintelligence survenue entre la France et l'Angleterre, à la suite des mariages espagnols, fit-elle taire les honorables scrupules du mandataire prussien? il faut le croire. Toujours est-il que de nouvelles conférences se rouvrirent, où la Russie, l'Autriche et la Prusse se mirent d'accord sur la spoliation définitive de la Pologne. Le 14 novembre 1846, parut à Vienne une ordonnance qui, moyennant certaines concessions territoriales à la Russie et à la Prusse, incorporait définitivement à l'empire d'Autriche la république de Cracovie. L'émotion fut profonde en France à la nouvelle de cet acte de brigandage, que, vraisemblablement, les trois puissances du Nord n'auraient pas osé accomplir sans la rupture de l'entente cordiale. Comment notre pays, fidèle à ses habitudes chevaleresques, n'aurait-il pas

protesté, lui, qui, au nom du droit éternel, n'avait novembuk jamais manqué de réclamer contre la destruction de la nationalité polonaise? Comment, en cette douloureuse circonstance, sa voix ne se serait-elle pas fait entendre ? M. Guizot comprit que le gouvernement de Louis-Philippe ne pouvait rester muet. Et comme l'action combinée de l'Angleterre et de la France devait avoir auprès des puissances spoliatrices plus de poids qu'une action isolée , il fit demander à lord Palmerston, par notre chargé d'afîaires, M. de Jarnac, si son gouvernement était disposé à agir de concert avec la France. Lord Palmerston répondit sèchement que le cabinet britannique avait déjà^ de son côté, préparé une note diplomatique. L'Angleterre repoussait donc toute action commune, mettant ainsi ses rancunes personnelles audessus des intérêts de la Pologne.

Le 26 novembre, en effet, lord Palmerston adressa, au sujet de l'ordonnance d'annexion, une note à l'ambassadeur anglais près la cour de Vienne, lordPonsonby. Mais autant il s'était montré ferme, énergique, résolu, presque cassant, dans sa précédente déclaration, autant, dans cette nouvelle note, il fut indécis et timide. Il commença par manquer de franchise en feignant de croire que l'ordonnance du i4 novembre n'était qu'une sorte de projet. Il se borna donc à signaler les inconvénients de l'usurpation projetée, et répéta que, en droit, un engagement solennel signé par huit puissances ne pouvait être arbitrairement modifié par trois d'entre elles. Mais nulle parole comminatoire. Tout cela était vague, incolore. Il était évident qu'aucun acte ne suivrait cette pâle et platonique protestation. Les cours du Nord se trouvèrent donc tout à fait rassurées du côté de l'Angleterre.

Qu'allait faire la France? Le cabinet des Tuileries, DÉcEMBnK soutenu en cette circonstance par l'opinion publique, ne ^^*^-

pouvait faire moins que le gouvernement britannique.

386 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1846,

Décembre II était même tenu d'avoir une attitude plus digne, plus '*^®* ferme et plus élevée. Il n'y manqua pas, nous devons le

reconnaître. « Le gouvernement du roi, dit M. Guizot, dans un long mémorandum adressé à Vienne, le 3 décembre 1846, ne fait donc qu'user d'un droit évident, et, en même temps, il accomplit un devoir impérieux en protestant solennellement contre la suppression de la république de Cracovie, acte positivement contraire à la lettre comme au sens du traité de Vienne du 9 juin 1815. Après tant de longues et redoutables agitations qui ont si profondément ébranlé l'Europe, c'est par le respect des traités et de tous les droits qu'ils consacrent que l'ordre européen se fonde et se maintient. Aucune puissance ne peut s'en affranchir sans en affranchir en même temps les autres. »

C'était là certainement un langage digne de la France. Mais à ce langage une sanction était nécessaire. C'était le cas de réparer les lamentables faiblesses du gouvernement de Louis-Philippe, après la révolution de 1830, à l'égard des puissances étrangères. Il fallait profiter de l'occasion pour déclarer hautement, et la France tout entière en aurait été reconnaissante à la monarchie de Juillet, que les traités de 1815 n'existaient plus. Personne n'aurait bougé en Europe, et, par cet acte audacieux, nous pouvions reprendre d'un coup notre place à la tète des nations. Mais, craignant d'avoir été trop loin, M. Guizot s'empressait d'ajouter : « La France n'a point oublié quels douloureux sacrifices lui ont imposés les traités, elle pourrait se réjouir d'un acte qui l'autoriserait, par une juste réciprocité, à ne consulter désormais que le calcul prévoyant de ses intérêts, et c'est elle qui rappelle à l'observation fidèle de ces traités les puissances qui en ont recueilli les principaux avantages... »

Là reparaissait la pusillanimité ordinaire du gouvernement de Louis-Philippe. C'était détruire, en quelques

mots, l'effet des phrases précédentes, dont la fierté sem- décembre blait contenir une menace. Aussi, bien certaines de ' ^'

n'avoir rien à craindre d'un gouvernement si respectueux de traités qu'elles n'hésitaient pas à violer dans leur intérêt, les puissances du Nord ne tinrent-elles aucun compte de la protestation de la France, qu'elles considéraient presque comme une quantité négligeable. C'était une nouvelle humiliation infligée à notre pays ; la monarchie de Juillet la supporta avec un calme stoïque.

Il n'y avait pas assurément là de cas de guerre ; nous n'avions qu'à déclarer rompus les traités de 1815, et qu'à attendre. Mais quand même ! Est-ce que la France n'était pas prête à tous les sacrifices pour sauvegarder son honneur? Est-ce qu'elle n'avait pas une armée nombreuse, aguerrie, suffisante pour lui assurer le respect de tous? Est-ce que nos soldats, en Afrique, ne donnaient pas, tous les jours, une preuve éclatante de leur dévouement et de leur courage ?

Cette année avait été particulièrement laborieuse pour État de nos notre colonie algérienne. La rigueur de l'hiver avait été ^Algérie" fatale à nos troupes. Une forte colonne, sortie de Constantine, s'était trouvée littéralement décimée par le froid au milieu des neiges des monts Taleb. Douze cents fusils avaient été perdus, et l'on avait dû transporter dans les hôpitaux plus de la moitié des hommes de cette malheureuse colonne. Ce désastre avait été comme un encouragement à la nouvelle insurrection fomentée par Abd-el-Kader, et que les sévères leçons, infligées l'année précédente aux tribus révoltées, n'avaient pas suffi à éteindre.

Toutefois, l'émir, qui projetait d'envahir la province d'Alger, s'était vu, dès les premiers jours du mois de février, arrêté dans sa marche en avant. Tandis que d'un côté les généraux Bedeau et d'Arbouville opéraient de

Décembre

Massacre des

prisonniers

français.

588 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 184G.

façon à couvrir tous les passages de l'intérieur, le général de Lamoricière pacifiait les tribus au sud-ouest de Mascara, et s'appliquait à les organiser. Sur un autre point, le chérif Bou-Maza, agitateur presque aussi célèbre que l'émir, était atteint à Tadjena par le lieutenant-colonel Canrobert, et réduit à chercher sou salut dans la fuite. Les Kabyles, soulevés par l'émir, avaient essuyé une sanglante défaite sur les bords de l'Isser, dans un combat contre les troupes du général Gentil. Abd-cl-Kader, présent à ce combat, avait pu s'échapper à la tête de sa colonne, et, évitant tous les engagements, il était parvenu à gagner de nouveau la frontière marocaine.

Toute sa deïra s'y trouvait campée, près de la Malouia, où étaient ses réserves en argent et en provisions, ainsi que les prisonniers français faits dans la dernière campagne, lorsque le général Cavaignac reçut l'ordre de pénétrer dans le Maroc pour faire une démonstration énergique contre la deïra de l'émir. L'empereur du Maroc, loin de s'opposer cette fois à notre incursion sur son territoire, nous aida lui-même de son concours en forçant les tribus marocaines, disposées à favoriser l'émir, à respecter nos frontières. Malgré ce concours, l'expédition du général Cavaignac n'atteignit pas son but, et elle fut cause d'un tragique événement. Avant de lever ses tentes, l'émir avait ordonné le massacre des prisonniers gardés dans son camp ; trois cents Français avaient été décapités au mois de mai. Vainement le général Cavaignac avait cherché à venger immédiatement cet acte de sauvagerie ; il avait fallu ajourner la vengeance. Quelques prisonniers à peine étaient parvenus à échapper à ce massacre, dont on fit un crime au maréchal Bugeaud, qui avait repoussé une proposition d'échange de prisonniers que lui avait faite Abd-el- Kader. Le maréchal avait craint que les tribus encore insoumises ne regardassent son acceptation comme un

acte de faiblesse et n'y trouvassent un encouragement à leur résistance, crainte fatale qui nous coûta trois cents des nôtres.

Cette exécution barbare n'empêcha pas les tribus révoltées de se soumettre les unes après les autres. Rudement éprouvées par les derniers combats, où elles avaient subi des pertes considérables, elles ne songeaient plus qu'à réparer les maux de la guerre et qu'à préparer leurs terres pour les prochaines moissons. Le plus grand calme régnait en Algérie à la fin de Tannée, et l'on pouvait être à peu près certain que la tranquillité n'y serait plus sérieusement troublée à partir du jour où l'on parviendrait à s'emparer d'Ab-el-Kader. Aussi verrons- vous bientôt tous les efforts du gouvernement tendre vers ce but.

Malgré la situation satisfaisante de notre colonie algé ■ rienne, la nouvelle année s'ouvrait tristement, et beaucoup d'esprits sérieux n'envisageaient pas l'avenir sans inquiétude. Les inondations, la rareté des denrées, la cherté toujours croissante des subsistances, le mécontentement des classes moyennes, la crise alimentaire se doublant d'une crise financière, tout cela faisait à la monarchie de Juillet une situation difficile au dedans. Était-elle beaucoup plus brillante à l'extérieur? Hélas! non. Les mariages espagnols avaient brisé notre alliance avec l'Angleterre, cette alliance que l'on croyait si solide, et l'on a pu voir quelle froideur y avait succédé. Quant à l'annexion imprévue de Cracovie à l'empire d'Autriche, elle atteignait, pour ainsi dire, la France au cœur, comme elle portait le dernier coup à la nationalité polonaise. Les trois puissances du Nord semblaient avoir voulu, par cette injustihable annexion, donner une preuve du peu de cas qu'elles faisaient de l'opinion de notre pays. La France ne comptait plus, à leurs yeux, dans la balance européenne. Plus que jamais, en efTet, elle était isolée en Europe.

Décembre 184C.

La colonie pacifiée.

JaiNviek 1847.

La situation

au dedans

et au dehors.

HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE. année 1847.

Janvieu 1847.

Ouverture

de la session

de 1847.

Le discours

de la couronne.

Dans cette situation douloureuse, qu'allait faire la Chambre nouvelle? Le cabinet du 29 octobre pouvait compter sur son appui ; il y avait la majorité. Seulement, cette majorité, composée, en grande partie, de fonctionnaires, était sans prestige devant l'opinion publique. Elle représentait le pays légal, c'est-à-dire un peu plus de la moitié des électeurs censitaires, mais l'opposition, nommée également par ces derniers, était beaucoup plus en communion d'idées et de sentiments avec l'immense majorité du pays; de là, pour le ministère, une cause de faiblesse morale qui n'échappait à personne.

On attendait avec impatience l'ouverture de la session de 1847 pour savoir comment le gouvernement français s'expliquerait sur le mariage du duc de Montpensier et qualifierait l'annexion de Cracovie. Cette session s'ouvrit le 11 janvier. Le roi vint, en personne, y prononcer le discours d'usage. Après un appel énergique aux Chambres en faveur des classes laborieuses, dont la cherté des subsistances aggravait si vivement les souffrances, Louis-Philippe crut devoir, avant d'aborder les deux questions importantes, rassurer complètement les nouveaux élus sur le maintien de la paix. Cela dit, en manière de précaution oratoire, il se félicita du mariage de son bien-aimé fils, le duc de Montpensier, avec sa bienaimée nièce, l'infante d'Espagne, qui avait complété les satisfactions que la Providence avait accordées à sa famille. « Cette union, ajoutait-il, sera un nouveau gage de ces bonnes et intimes relations qui subsistent depuis si longtemps entre la France et l'Espagne, et dont le maintien est aussi désirable pour la prospérité que pour la sécurité réciproque des deux Etats. » Rien de plus; pas un mot des difficultés que ce mariage avait suscitées entre la France et l'Angleterre, difficultés où, il faut bien le dire, tous les torts étaient du côté de cette dernière puissance.

Le roi se montra plus bref encore sur le dernier partage de la Pologne. « Un événement inattendu, dit-il, a altéré l'état de choses fondé en Europe par le dernier traité de Vienne. La république de Gracovie, Etat indépendant, a été incorporée à l'empire d'Autriche. J'ai protesté contre cette infraction aux traités. » La rédaction de la dernière phrase de ce paragraphe n'était pas heureuse. De ces courtes paroles, il semblait résulter que le gouvernement français portait un respect tout particulier à ces honteux traités de 1815, maudits par tous ceux qui, en France, avaient le sentiment un peu vif de la patrie.

La discussion de l'adresse de la Chambre des pairs, en réponse au discours de la couronne, s'ouvrit le 18 janvier, et dura quatre jours à peine. On y entendit le baron Charles Dupin s'étonner avec indignation qu'on osât invoquer, contre le mariage d'un fils du roi avec une infante d'Espagne, le traité de 1713, « ce 1814 de la France monarchique, » qui avait prescrit la ruine des fortifications de Dunkerque. C'était un traité périmé à ses yeux. Périmé ou non, si le traité d'Utrecht interdisait la réunion des couronnes de France et d'Espagne sur une même tête dans la famille des Bourbons, il ne s'opposait nullement à un mariage entre prince et princesse des Bourbons d'Espagne et de France. Notre pays avait-il un intérêt quelconque à ce que le duc de Montpensier épousât sa cousine, l'infante Louise-Fernande? c'était fort douteux, tout prince français qui passait en Espagne pour cause de mariage ou toute autre cause devenant infailliblement l'ennemi de son pays, comme M. Thiers s'efforcera bientôt de le démontrer à la Chambre des députés. Mais là n'était point la question. Ce qui était inadmissible, c'était la prétention de l'Angleterre de s'opposer à ce mariage. Le tort du gouvernement français avait été d'entamer avec elle d'intermina-

Janvier 1847.

Réponse des

pairs au

discours de la

couronne.

Janvier 1847.

Février 1847.

Discussion de

l'adresse

à la

Chambre des députés.

M. Odilon

Barrot et la

question

polonaise.

.^92 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1847.

bles négociations sur une affaire qui ne la regardait pas, et le duc de Broglie se donna une peine bien inutile pour justifier devant la Chambre des pairs, dans un immense discours, les procédés employés en cette circonstance par la cour des Tuileries pour arriver à ses fins.

MM. de Montalembert, d'Harcourt, de Tascheret Villemain, flétrirent en d'ardentes paroles l'injustifiable spoliation de Gracovie, pais la Chambre haute vota, à la presque unanimité, son adresse, qui n'était, comme d'habitude, que la paraphrase du discours de la couronne.

Les débats sur l'adresse furent autrement vifs à la Chambre des députés. Ils s'ouvrirent, le 1" février, par un discours ému de M. Roger (du Nord), où cet ami fervent de M. Thiers sut éloquemment exprimer les sentiments d'indignation et de douleur que la France entière avait ressentis en apprenant la destruction de la nationalité polonaise. C'était bien la peine de s'être écrié si souvent au sein du parlement : la nationalité polonaise ne périra pas, pour se contenter de signifier contre sa destruction une protestation vaine, à laquelle on s'était borné à faire une réponse dédaigneuse et ironique. Puis, un vétéran du parti conservateur, dont le nom n'allait pas tarder à acquérir une véritable célébrité, M. Desmousseaux de Givré, tout en approuvant le paragraphe relatif au maintien de la paix, n'en témoigna pas moins la crainte que l'ordre européen ne fût profondément atteint. Il demanda donc que la France se tînt fièrement à l'écart, et se préparât à tout. La paix ou la guerre, selon lui, devait être également profitable à la puissance et à la dignité du parti conservateur.

Tel n'était point l'avis du ministre dirigeant. La discussion de l'article spécial à la question polonaise amena M. Odilon Barrot à la tribune. M. de Genoude, avant lui, avait proposé vainement de protester par voie d'amendement contre ces traités de 1815; qui avaient

porté atteinte à l'indépendance des nations. M. Odilon Barrot ne comprenait pas la phrase relative à ces traités ; car la France, en 1830, les avait crus ensevelis sous les pavés de Juillet. En les déchirant, comme nous aurions dii le faire nous-mêmes, les rois absolus de l'Europe avaient rendu à la France sa complète liberté d'action. « Respect donc aux nationalités, » s'écriait le chef de la gauche dynastique. « Ce qui fait tressaillir l'Europe, ajoutait-il, c'est moins la disparition d'un petit Etat efîacé de la carte du monde, que ce sentiment que le droit des gens a reçu une atteinte nouvelle, et que si un pareil acte passe inaperçu et impuni, la force est substituée à l'équité comme règle des affaires du monde, et que chacun ne peut plus compter que sur son épée. » Et il terminait en conjurant la commission et le gouvernement, au nom de tous les principes qui ont, de tout temps, régi le monde, et auxquels on substituait le droit du plus fort, d'expliquer et de préciser le sens des paroles de l'adresse.

A cette mise en demeure M. Guizot répondit par des explications que l'on connaissait d'avance ; il parla donc pour ne rien dire, si ce n'est pour affirmer de nouveau sa politique de résistance à l'intérieur, et de paix à tout prix au dehors. Le gouvernement avait protesté contre la destruction de la république de Cracovie ; il en avait pris acte pour agir plus tard, s'il y avait lieu, suivant les intérêts légitimes de la France; mais, en même temps, il avait tenu à professer son respect pour des traités qu'il était résolu à observer loyalement, quand d'autres les violaient si effrontément. Un langage plus énergique n'aurait pas manqué, d'après lui, de provoquer, de nouveau, l'union en Europe de quatre puissances contre une. « Depuis 1830, disait le ministre en terminant, la politique du gouvernement du roi a reposé sur deux bases : au dedans, le maintien des lois ; au dehors le II. 38

Réponse de

M. Guizot

à M. OdiloD

Barrot.

HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1847.

Février 1847

Les mariages

espagnols et l'opposition.

L'opinion de M. Thiers

sur les mariages

espagnols.

maintien des traités. C'est avec ces deux freins que nous avons réprimé, depuis seize ans, l'esprit d'anarchie et l'esprit de guerre. Nous n'abandonnerons ni l'un ni l'autre. » Ce qui revenait à dire : Au dedans, nous persisterons, sourds à la grande voix du pays, à appliquer toutes les lois de résistance au progrès et à la liberté ; au dehors, à plier honteusement devant les exigences de l'Europe.

La Chambre fut de l'avis du ministre; elle refusa de s'associer à tout amendement, qui, selon l'expression de M. Dupin, aurait fait sortir du paragraphe de l'adresse, non pas la guerre, mais une expression plus claire, plus ferme et plus énergique pour blâmer la violation du droit.

La question des mariages espagnols servit de prétexte à un tournoi oratoire, où M. Thiers brilla d'un incomparable éclat. On vit, sur ce point, l'opposition se diviser. Vainement MM. Billault et de Tocqueville lui rappelèrent-ils que ces mariages, c'était l'affranchissement, si souvent réclamé par elle, de la politique française à l'égard de l'Angleterre, M. Odilon Barrot parvint à faire repousser un amendement de MM. Dufaure et Billault qui, tout en manifestant des doutes sur la fermeté du ministère, semblait approuver son attitude dans cette affaire.

Quant à M. Thiers, sans être hostile, en principe, au double mariage, il en blâmait surtout la simultanéité, cause principale de notre brouille avec le gouvernement britannique. Il prononça là-dessus un discours qui tint toute la séance du 4 février. Il refit longuement l'historique de la monarchie espagnole depuis le jour où Louis XIV, dans l'espérance de supprimer les Pyrénées, avait consenti à mettre à sa tète un prince de sa famille. Il n'eut pas de peine à montrer que tout prince français, placé en Espagne, devenait Espagnol, et résistait à la

ANNÉE 1847. CHAPITRE DIX-SEPTIÈME. S9o

France. Ainsi Philippe V s'était allié contre nous avec févrieh 184'; les Allemands; et Joseph Bonaparte, qu'une erreur de Napoléon avait fait roi d'Espagne, n'avait pas tardé à contre-carrer tous les projets de son frère. Les avantages résultant, pour la France, du mariage d'un fils de Louis- Philippe avec l'infante Louise-Fernande ne lui paraissaient pas compenser suffisamment la perte de l'alliance anglaise, nécessaire, selon lui, à la liberté des peuples et à l'indépendance de tous les États de l'Europe.

Et à quel moment, s'écriait-il, avait-on brisé cet accord? A l'heure même où la république de Cracovie allait périr. Mais, pouvait-on lui objecter, personne alors ne prévoyait cet événement. L'orateur, allant au-devant de l'objection, reprochait au gouvernement d'avoir eu les yeux fixés sur Madrid, au lieu de les porter sur le monde entier, sur l'Italie, sur la Suisse, sur l'Allemagne, où courait un frisson d'indépendance et de liberté. Il ne voulait ni propagande, ni guerre, ni conquête, mais simplement la protection éclairée de la liberté et de l'indépendance de l'Europe, et cette protection voici comme il la comprenait : « Si quelque part un prince veut donner la liberté à son peuple, il faut l'encourager; s'il est menacé pour cette bonne intention, il faut l'appuyer; et si, quelque part, les territoires sont violés, il faut aviser. » M. Thiers partait de là pour tracer un tableau saisissant de la situation de l'Europe au moment de la conclusion des mariages espagnols.

Il montrait le peuple prussien, « un des peuples les plus éclairés d'Europe, » suivant lui, réclamant de son roi une constitution et la liberté, et ce peuple, à en croire M. Thiers, eût été bien plus fort dans ses revendications, si la France et l'Angleterre se fussent trouvées unies dans des vues communes. En Suisse, deux partis acharnés se faisaient la guerre. Eh bien! si, sous prétexte d'apaiser cette guerre, une puissance étrangère

596 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1847.

FÉVRIER 1847. voulait violer la frontière suisse, seules, la France et l'Angleterre pourraient s'opposer à cette violation. Enfin toute l'Italie s'agitait, depuis les montagnes de la Ligurie jusqu'à celles de la Calabre, palpitante d'espérance et profondément émue à la pensée que c'était le souverain pontife lui-même qui prenait l'initiative de la rendre à la liberté, et de lui accorder la satisfaction de ses justes besoins. Le peuple italien, suivant le pape dans les rues de Rome, lui criait : Saint-Père, courage! courage! « Eh bien! moi aussi, disait M. Thiers, si la voix d'un faible individu, si une voix partie de la France, de cette France que l'on calomnie à Rome pour y rendre suspecte la source des lumières, si la voix d'un individu pouvait retentir dans le cœur de ce noble pontife, je lui dirais, moi aussi : « Courage, Saint-Père, courage ! » Mais cette voix ne lui paraissait pas suffisante; il aurait fallu que l'Angleterre et la France, unies dans un but d'humanité et de politique, malgré la différence de leur foi religieuse, poussassent ensemble ce cri : courage ! Saint-Père, courage! pour le fortifier dans son œuvre de liberté et d'aff'ranchissement.

Indéfinissable fut l'émotion produite en France par ce noble langage. Nous sortions à peine du collège alors, et nous nous rappelons encore, comme si c'était hier, les longues acclamations qui accueillirent ce magnifique discours, où les mots de patrie, d'indépendance et de liberté faisaient battre tous les cœurs. Mais M. Thiers se berçait de singulières illusions en s'imaginant que le peuple anglais se serait fait avec nous le champion de la liberté du monde, si Louis-Philippe ne s'était pas tant pressé de marier l'un de ses fils à une princesse d'Espagne. Dans tous les cas, on avouera que la passion du gouvernement britannique pour le respect des traités et l'indépendance des nations était bien platonique ; nous n'en voulons pour preuve que sa protes-

La réponse

de M. Guizot a

M. Thiers.

tation dérisoire contre la destruction de la nationalité février 1847 polonaise.

Somme toute, ce réquisitoire amer et éloquent de M. Thiers contre le cabinet du 29 octobre se réduisait à ces deux griefs : aucune nécessité d'avoir marié l'infante en môme temps que la reine Isabelle, sa sœur; aucune loyauté dans les procédés employés à l'égard de l'Angleterre par M. Guizot, qui avait formellement promis à lord Normanby que les deux mariages ne se feraient pas simultanément. On a vu comment il avait été tenu compte de cette promesse : on avait donné d'abord la bénédiction nuptiale à la reine Isabelle ; c'était puéril et quelque peu jésuitique. Le grand tort de M. Guizot avait été de finasser avec les diplomates anglais, et de n'avoir pas réservé très hautement pour le gouvernement fran- <jais la liberté complète d'agir comme il l'entendrait.

Sur la question d'opportunité, il répondit, non sans raison, que le mariage français avait été accueilli avec enthousiasme par le peuple espagnol, et qu'en refusant la simultanéité des deux mariages, la France aurait risqué de jeter l'Espagne dans la combinaison qu'on avait si énergiquement combattue. Quant à la question de loyauté, le ministre prit à tâche de démontrer que, dans toute cette affaire, le cabinet du 29 octobre avait agi au grand soleil et avec une entière sincérité. Sans nier le propos si légèrement tenu à lord Normanby, il s'excusa en disant qu'il ne pouvait prendre le compterendu d'un agent étranger à son gouvernement comme une pièce authentique et irrécusable, « à laquelle aucune objection ne pût être faite. » Cela était bien vague, et laissait planer sur la véracité de l'ambassadeur anglais un soupçon qui, comme on le verra bientôt, allait susciter à M. Guizot de nouvelles difficultés.

Combien il eût été plus sage de rompre ouvertement l'alliance anglaise, au lieu de chercher à la retenir par

L'opinion de Berryer.

Février 1847. des expédients peu dignes de la France et de son gouvernement. C'était l'avis de l'éloquent Berryer. Il approuvait les mariages espagnols parce que, par eux, notre pays rentrait dans sa véritable voie politique. Qu'importaient les mécontentements de l'Angleterre? M. Berryer ne pensait pas, comme M. Guizot, que le temps suffirait pour les dissiper. On avait essayé d'effrayer la France en la montrant encore une fois seule contre quatre ; M. Berryer ne s'en épouvantait pas. Ce n'était pas dans l'action que cette situation lui paraissait mauvaise pour la France, mais bien dans les négociations, dans les conférences et dans les souterrains des congrès diplomatiques. Mais au grand soleil, c'était autre chose. Nous n'avions pas une Pologne ou une Irlande attachée à nos flancs ; nous n'avions même pas, grâce à notre caractère, l'embarras des partis. « Je n'en connais pas un où il y ait un homme assez coupable, assez peu digne d'être Français, pour que le jour où vous porterez noblement, fièrement, sincèrement, devant l'Europe la question de ces grands intérêts français, quand il s'agira de l'intégrité de notre influence et de nos droits, pour qu'il y ait un homme de parti qui en conserve le ressentiment. Je n'en connais d'assez haïssable nulle part. » De telles paroles ne devraient jamais s'oublier. On reconnaissait bien, dans ce patriotique langage, l'homme qui, à la tribune nationale, n'avait pas craint de faire entendre l'éloge de la Convention.

Il aurait voulu, avec M. de Lasteyrie, la suppression pure et simple du paragraphe relatif aux mariages espagnols ; mais M. Guizot voyait, dans une telle modification, une première et profonde atteinte à la politique de paix, et la Chambre lui donna gain de cause. Toutes les propositions, impliquant un blâme direct ou indirect à l'égard des ministres, furent successivement écartées. Les griefs ne manquaient pas. Un député de la

Griefs divers contre le ministère.

majorité, le comte de Castellane, demanda aux minis- février 1847 très de la marine, de la guerre et de l'instruction publique, à quel titre, et pour quelle mission, un bateau à vapeur de l'Etat, le Véloce^ avait été mis à la disposition de M. Alexandre Dumas. Quelques mots de M. de Salvandy réduisirent à d'insignifiantes proportions cette affaire, autour de laquelle les déclarations un peu prétentieuses de M. Dumas avaient fait un certain bruit.

Autre fait plus grave signalé par M. Gustave de Beaumont. Le ministère s'était toujours montré hostile à toute demande de suppression du timbre des journaux. Or, par la tolérance de l'administration, un journal avait été, pendant assez longtemps, exempté de cet impôt. Ce journal c'était VÉpoque, rédigé par M. Granier de Cassagnac, et tout à la dévotion du ministère. Le ministre des finances s'excusa en disant que pareille remise avait été faite à tous les journaux en général, sans distinction d'opinions. Il reconnut, du reste, l'abus, et promit qu'à l'avenir il ne se renouvellerait pas. MM. Gustave de Beaumont, Bethmont et de Maleville n'en présentèrent pas moins un amendement tendant à condamner la politique intérieure du cabinet; mais, bien qu'appuyé par la parole grave de M. Dufaure, cet amendement ne réunit que cent trente voix. C'était le 11 février. Le lendemain, l'adresse fut adoptée, dans son ensemble, par 248 voix contre 94. Une centaine de députés s'étaient abstenus. On pouvait considérer comme complet le triomphe du ministère.

Ce succès ne fut pas sans être mélangé d'amertume pour M. Guizot. On n'avait pas manqué de lui reprocher ses promesses illusoires de Lisieux. Mais cela le touchait médiocrement. Yoici qui lui fut plus sensible : l'ambassadeur d'Angleterre, Lord Normanby, s'était profondément ému de l'espèce de doute jeté par notre ministre des affaires étrangères sur sa véracité, et il s'était em-

M. Guizot

accusé

d'imposture.

Février 1847.

Mars 1847.

Mort

de M. Martiu

(du Nord).

600 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1847.

pressé d'écrire à son gouvernement pour confirmer ses précédentes dépêches. Lord Palmerston lui répondit immédiatement, par une lettre rendue publique, que le gouvernement anglais avait en lui la plus entière confiance. Et, comme le bruit avait couru de la retraite probable de lord Normanby, le journal officiel du ministère anglais publia une note fort sèche pour démentir ce bruit. « Lord Normanby ne sera pas rappelé, » y étaitil dit. Le même journal ajoutait : « M. Guizot, à la face des deux nations, est considéré dans l'opinion publique comme un imposteur convaincu d'imposture. C'est une position qui n'est pas nouvelle pour lui, et qu'il peut supporter avec une philosophique indifférence ; mais certes il n'est personne en Angleterre, ayant des prétentions de gentleman, qui se décidât à la subir, et s'il le faisait, il serait certainement frappé d'une déconsidération universelle. )> Il n'était guère possible d'aller plus loin dans l'injure. Ces aménités, ayant une source quasi-officielle, frappèrent M. Guizot au cœur. Elles provoquèrent, pour un temps, une cessation complète de relations entre l'ambassadeur anglais et notre ministre des affaires étrangères. Il fallut l'intervention amiable de l'ambassadeur d'Autriche, M. d'Appony, pour mettre fin à une situation devenue intolérable, et qui menaçait d'amener une rupture définitive entre la France et l'Angleterre, dont les rapports se trouvaient déjà si tendus. Chose assurément digne de remarque : c'était M. Guizot qui avait été l'instrument le plus actif de l'entente cordiale ; il y avait poussé de tous ses efforts, jusqu'à sacrifier notre honneur national, et c'était lui qui, aujourd'hui, était la cause déterminante de la rupture entre les deux nations.

Au lieu de chercher à retrouver au-dedans la force qu'il perdait au dehors, M. Guizot sembla prendre à tâche de s'aliéner de plus en plus l'esprit public. Il avait

comme soif d'impopularité, et s'entourait, comme à plaisir, de personnages antipathiques au pays. Le ministre de la justice, M. Martin (du Nord), vint à mourir presque subitement, le 11 mars 1847, à la suite de circonstances restées mystérieuses pour l'avenir. Il avait autrefois, comme ministre des travaux publics, soutenu avec une haute raison le système de la construction et de l'exploitation des chemins de fer par l'Etat. Cette défense des véritables intérêts nationaux doit atténuer, dans une certaine mesure, la part de responsabilité qui lui revient dans le cabinet du 29 octobre. Comme pour le faire regretter, d'ailleurs, M. Guizot eut l'idée de le remplacer par un homme infiniment plus hostile à toute idée de réforme et de progrès. Il lui donna pour successeur M. Hébert, qu'il avait fait nommer jadis procureur général près la cour royale de Paris, et dont les formes acerbes n'étaient guère de nature à apaiser les haines qui s'amoncelaient autour de la monarchie de Juillet. Plein de confiance en lui-même, fort de sa majorité parlementaire, M. Guizot bravait imprudemment l'opinion, n'en soupçonnant pas la redoutable force. Cette majorité, dont il se targuait, lui fut peut-être fatale, en ce qu'il crut pouvoir, par elle, avoir raison de toutes les résistances. L'opposition, il est vrai, avait diminué, comme nombre, dans la Chambre élective; mais elle n'avait rien perdu de sa force d'expansion, de son prestige au dehors ; elle avait même plus de cohésion, et son audace s était accrue.

Tout lui était bon pour battre en brèche l'autorité ministérielle. Un projet de loi relatif au chapitre royal de Saint-Denis, présenté à la Chambre des pairs au commencement de mars, fut attaqué avec violence par l'opposition radicale. Il s'agissait de réorganiser ce chapitre, fondé par un décret impérial pour garder la sépulture des empereurs, et dont la Restauration avait déjà étendu

Mars 1847.

L'aveuglement

de

M. Guizot.

Le chapitre

royal de Saint-Denis.

602 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1847.

Mars 1847. l'institution et les prérogatives. Ce chapitre, composé d'un certain nombre de chanoines, choisis parmi les évêques ayant plus de soixante ans d'âge, était destiné à desservir l'ancienne abbaye de Saint-Denis. Le projet de loi fut surtout combattu par l'opposition parce qu'elle y vit, de la part du gouvernement, l'intention d'accroître l'autorité temporelle du clergé. L'interprétation, assurément malicieuse, de M. de Montalembert, qui le défendit comme devant servir au triomphe des idées catholiques et à la défaite du gallicanisme, lorsqu'il fut discuté à la Chambre haute, ne fut peut-être pas étrangère à l'hostilité dont il fut l'objet. Déjà commençait à s'accréditer dans beaucoup d'esprits excellents cette opinion, que la Convention nationale avait fini par faire triompher, à savoir que le gouvernement ne devrait intervenir en rien dans les choses religieuses, si ce n'est pour assurer le respect des lois de l'Etat. Le projet de loi relatif au chapitre de Saint-Denis, voté par la Chambre des pairs, devait rester à la Chambre des députés à l'état de rapport.

La réforme L'oppositioii dynastique résolut de concentrer toutes

électorale. r r ./ ~i

ses forces sur deux questions fort en faveur dans l'opinion publique, celle de la réforme électorale, et celle des incompatibilités parlementaires. Ce furent comme deux catapultes dont elle se servit, non pas contre la monarchie de Juillet, qu'elle ne songeait pas à renverser, mais contre un ministère hostile à tout progrès. C'étaient, en effet, des dynastiques sincères que la plupart de ceux qui réclamaient avec passion ces deux grandes réformes, les Rémusat, les Duvergier de Hauranne, les Maleville, les Odilon Barrot et tant d'autres ; seulement l'opposition républicaine mit largement à profit les attaques dirigées par eux contre la politique ministérielle, et son action sur le pays s'en trouva singulièrement fortifiée.

Les deux propositions, relatives à la réforme électorale

et aux incompatibilités parlementaires, revenaient périodiquement, pour ainsi dire, et l'opposition ne se lassait pas plus de les représenter que la majorité de les repousser. Le 6 mars 1847, M. Duvergier de Hauranne proposa un nouveau projet de réforme ayant principalement pour but l'adjonction des capacités et la réduction du cens électoral à cent francs. La discussion sur la prise en considération de ce nouveau projet s'engagea le 21 mars. Elle donna lieu à d'intéressantes révélations sur le système de corruption, dont un procès récent avait mis à nu la plaie hideuse.

Le sieur Brouillard, banquier à Paris, avait été nommé député par le collège électoral de Quimperlé. Nous avons vu la Chambre ajourner son admission, ce député ayant été accusé d'avoir acheté son élection à prix d'or. Ce n'était pas une vaine accusation. Devant la cour d'assises de Maine-et-Loire, où il avait comparu, du 10 au 17 février, pour fait de corruption, il fut prouvé qu'il avait employé près de 150,000 francs à payer les voix de ses électeurs. En conséquence, il avait été condamné à 7,400 francs d'amende, et à l'interdiction de ses droits civils et de toute fonction publique pendant dix ans. Ce n'était peut-être pas frapper assez sévèrement encore un candidat qui avait usé de sa fortune, plus ou moins honnêtement gagnée, pour corrompre et discréditer le corps électoral. Les faits relevés à la charge de Brouillard étaient étrangers à l'administration; mais ils n'en démontraient pas moins les graves inconvénients d'un système qui, en limitant beaucoup trop le nombre des électeurs, rendait la corruption beaucoup plus facile. Les orateurs de l'opposition ne manquèrent pas de tirer parti de ce procès scandaleux. M. de Genoude alla jusqu'à réclamer le suffrage universel, devant lequel avait reculé la Révolution.

On pouvait espérer que le cabinet du 29 octobre sai-

Mars 1847.

La condamnation du banquier Brouillard .

Mars 1847.

MM. Duchatel et Guizot repousseut

la prise en considération du projet de réforme.

sirait cette occasion pour faire un pas dans la voie de ces réformes où, dans son discours de Lisieux, M. Guizot avait pris l'engagement d'entrer; il n'en fut rien; au contraire. Pour faire repousser la prise en considération de la proposition de M. Duvergier de Hauranne, le ministre de l'intérieur, M. Duchatel, alla jusqu'à poser la question de cabinet, laissant à l'avenir le soin de corriger des abus, qu'il ne méconnaissait pas. Ce qui fit dire à M. Odilon Barrot, avec une sorte d'accent prophétique : « C'est s'en rapporter au remède extrême des révolutions. » Vainement un des conservateurs les plus sincères de la Chambre donna-t-il un avertissement au cabinet en déclarant qu'il y avait quelque chose à faire. « Nous ne sommes pas, s'écriait-il, des traîtres qui se sont introduits dans la place pour la livrer à l'ennemi, mais des sentinelles vigilantes qui donnent l'alarme quand la garnison s endort... » Rien n'y fit.

M. Guizot parut à la tribune pour accentuer encore la résistance de son collègue de l'intérieur. Le système électoral actuel lui paraissait ce qu'il y avait de mieux. De 1819 à 1830 ce système avait sauvé la France, selon lui; et, depuis, largement modifié après la révolution de Juillet, il avait servi à lutter contre l'esprit de désordre et d'anarchie. Pas plus que ses adversaires, M. Guizot ne voulait de la corruption, mot impropre, selon lui, et auquel il fallait substituer celui d'abus des influences. Mais cet abus était, à l'en croire, inhérent aux pays libres, et il s'en consolait en pensant que la France était le pays où il existait le moins. Cela n'était pas consolant; il aurait mieux valu chercher un remède au mal que de faire à la tribune cette déclaration décevante.

Quant au reproche adressé au ministère de s'opposer à tout progrès, rien de moins sérieux, à son sens. Comment! il avait arrêté ses regards sur la liberté de l'enseignement; la réforme pénitentiaire avait été l'objet de

CEIAPITRE DIX-SEPTIEME.

ses méditations ; il avait entrepris la réforme du régime colonial ; il se proposait enfin d'exposer ses idées sur la question du libre-échange, et l'on se plaignait ! M. Guizot avait l'air ici de se moquer un peu du monde. Quajit aux autres progrès, il en niait, pour ainsi dire l'existence. Puis, raillant certains conservateurs qui, sous le nom de conservateurs progressistes, gourmandaient la résistance du gouvernement à toute réforme, il les engageait à former un nouveau tiers-parti, en leur rappelant que les tiers-partis ne tournaient au profit ni du pays, ni de ceux qui les composaient. Cette raillerie, comme on le verra, devait coûter cher à M. Guizot : « Quant à moi, disait le ministre en terminant, je suis tellement convaincu que notre politique est à la fois la plus progressive et la plus conservatrice, que je crois qu'il vaut mieux la maintenir avec une majorité moins forte que l'affaiblir pour avoir une majorité plus nombreuse. Ce sera là notre ligne de conduite, et nous en faisons ici la première application... » Et il repoussait la proposition de M. Duvergier de Hauranne parce qu'elle lui paraissait gâter le système électoral au lieu de l'améliorer. M. Guizot semblait avoir juré de lasser la patience des amis les plus pâles du progrès et de la liberté.

Docile à la voix du ministre, la Chambre vota, par 252 contre 154, contre la prise en considération.

Quelques jours après, la proposition relative aux incompatibilités parlementaires fut de nouveau présentée par M. de Rémusat. La discussion sur cette question, dont les Chambres avaient été si souvent saisies en vain depuis vingt ans, s'ouvrit le 14 avril 1847. Comme le projet de réforme électorale, la proposition concernant les incompatibilités fut combattue avec acharnement par le cabinet du 29 octobre. Cette fois encore, au nom de ses collègues, le ministre de l'intérieur posa la question de cabinet. Un incident grave signala le cours de cette dis-

Mars 1847

M. de Rémusat présente de nouveau sa propositiou sur les incompatibilités.

Avril 1847.

HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1847.

Avril 1847.

Les conserva

teurs progressistes .

L'cxécutiou

de Buzancais.

cussion. Au nom de la fraction des conservateurs progressistes, le marquis de Castellane, qui déjà, dans la précédente discussion, tout en A^otant pour le ministère, avait hautement revendiqué, pour lui et les siens, le droit à l'indépendance, prit nettement position contre le cabinet, et il déclara qu'il voterait avec l'opposition. Un autre membre de la majorité, M. Desmousseaux de Givré, répondit par d'amers sarcasmes aux railleries ministérielles. Il n'épargna ni M. Guizot ni M. Duchâtel, dont il avait été si longtemps le ferme appui. « Si nous avions le malheur de les perdre, dit-il, nous nous en consolerions avec la certitude qu'ils ne manqueraient pas d'héritiers. » La proposition n'en fut pas moins repoussée par 219 voix contre 170, mais le ministère avait perdu une cinquantaine de voix. Il y avait là un symptôme grave, dont M. Guizot aurait dû tenir compte, il n'en eut cure : on l'aurait pu croire frappé de cette démence qui envahit, suivant les anciens, ceux que le ciel veut perdre.

Le ministère était d'autant plus imprudent de rompre si hautainement en visière à l'opinion publique que le pays était en proie à un malaise qui se traduisait par un mécontentement général. Nous avons parlé déjà de la cherté des subsistances et des troubles qu'elle avait occasionnés. Les choses ne s'étaient pas améliorées, malgré les efforts tentés par le gouvernement pour remédier à la rareté des vivres. Au commencement de l'année, avaient éclaté, çà et là, des émeutes promptement réprimées, mais dont le caractère aurait dû servir de sérieux avertissements à la monarchie de Juillet. Dans les départements de l'Indre, de la Mayenne, de la Sarthe, d'Indre-et-Loire, d'IUe-et- Vilaine et dans nombre de villes et bourgs d'autres départements, des scènes déplorables s'étaient passées. Des meurtres avaient été commis, de paisibles citoyens assassinés, comme aux

plus mauvais jours de notre histoire. Des bandes afFa- Avril tsi:. mées s'étaient mises à parcourir les campagnes en demandant du pain et du travail. Sur la Loire, des bateaux de blé avaient été pillés, plusieurs maisons, dévastées. Malheur aux détenteurs de denrées, qui refusaient de livrer les grains au taux fixé par les meneurs ! Le 13 janvier, un propriétaire de Buzançais, M. Chambert-Huard, avait été massacré par une multitude égarée, et, quelques jours après, à Bélabre, M. Robin -Taillault avait subi le même sort. Le ministère dut demander aux Chambres un crédit extraordinaire pour augmenter l'efTectif de l'armée dans les départements du centre. Il eût été certainement plus sage de prévenir ces émeutes de la faim par des approvisionnements faits en temps voulu.

Quoiqu'il en fût, la justice ne pouvait laisser impunis les meurtres si aveuglément commis. Un certain nombre d'accusés comparurent devant la cour d'assises de l'Indre sous la prévention d'être les auteurs des assassinats de Buzançais et de Bélabre et des pillages et dévastation d'un certain nombre de maisons. Trois d'entre eux furent condamnés à mort, quatre, aux travaux forcés à perpétuité, dix-huit, aux travaux forcés à temps ; il y eut un seul acquittement.

Peut-être, eu égard aux circonstances malheureuses dans lesquelles ces meurtres avaient été commis, sous l'excitation de la misère et du désespoir, le gouvernement eût-il fait sagement de se montrer indulgent et d'user de son droit de grâce ; il tint à se montrer implacable. Le 11 avril 1847, eut lieu sur la grande place de Buzançais l'exécution des trois condamnés à mort. La commisération publique les suivit sur l'échafaud. Ce n'étaient pas des assassins ordinaires ; beaucoup de personnes, même fort modérées, pensaient qu'on aurait dû tenir compte de l'espèce de folie sous l'empire de laquelle

Avril 1847.

Les scandales du règne.

L'affaire

de

Kochefort.

608 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1847.

ils avaient agi. L'exemple terrible que l'on avait voulu faire pour décourager les fauteurs de troubles dépassa le but; et cette triple exécution sema dans ces régions du centre des ferments de haine qui, un jour ou l'autre, devaient faire explosion.

A ces causes d'affaiblissement réel pour le gouvernement s'ajoutèrent une série de scandales qui, éclatant coup sur coup, attirèrent sur la monarchie de Juillet un mépris pire que la désaffection. Non que le roi et les siens fussent pour rien dans ces scandales ; mais ils endossèrent fatalement la responsabilité morale de faits dus en grande partie à une sorte de complaisance ministérielle. Jamais autant d'actes scandaleux n'avaient été révélés au grand jour. Et chaque fois que des faits plus ou moins déplorables étaient signalés à la tribune parlementaire, il se trouvait quelque ministre pour les nier audacieusement ou taxer d'exagération ceux qui les dénonçaient. N'avons-nous pas vu tout à l'heure M. Guizot déguiser la corruption électorale sous l'euphémisme d'abus d'influence. L'affaire Brouillard avait montré ce que valait l'atténuation ministérielle. Et, quelque temps après, dans un autre procès intenté devant la cour d'as sises de la Creuse à M. Boutmy et à quelques autres personnes pour vente et achat de suffrages, un procureur général s'était écrié : « La corruption électorale n'est plus un vain mot; le mal existe; il est flagrant. » Les prévenus avaient été acquittés, mais le mot du procureur général n'en restait pas moins l'expression frappante de la vérité. Il n'y avait pas à se le dissimuler : la corruption était partout; elle coulait à plein bord.

Une affaire de malversation dans les divers ateliers et magasins de la marine à Rochefort ouvrit la série. Depuis longtemps, par suite de connivence entre les employés et les fournisseurs, une foule de vols et de dilapidations avaient été commis, principalement dans

le service des subsistances. Dans le procès auquel cette avril 1847. affaire donna lieu devant la cour d'assises de Poitiers, le public fut initié aux vols dont s'étaient rendus coupables nombre de fonctionnaires publics. Daprès la déposition du pharmacien en chef de Rochefort, M. Lesson, les exemples n'étaient pas rares à Toulon, à Brest et à Rochefort, d'employés au traitement de deux à trois mille francs, et qui, au bout d'une vingtaine d'an-, nées, avaient amassé des fortunes de deux à trois cent mille francs. Un fonctionnaire intègre et rigide, M. Sanson, contrôleur de la marine, avait bien dénoncé ces dilapidations au ministre de la marine et au préfet maritime; mais ses représentations avaient été inutiles. La négligence ici ressemblait à de la complicité. M. Sanson avait dû recourir à la justice locale pour faire cesser les abus. Cinq accusés sur trente-six avaient été condamnés, le 13 janvier 1847, à la prison et à l'amende. Ils ne semblaient pas avoir conscience de leurs méfaits, tant la tradition de la fraude s'était établie dans cette administration ; et ils avaient fini par considérer comme légitimes les moyens qu'ils employaient pour s'enrichir aux dépens de l'Etat.

Autre affaire non moins scandaleuse. Dans les der- L'affaire niers jours de la précédente législature, la Chambre des Bénier. députés, sur la proposition de M. Lanjuinais, avait enjoint aux ministres de la guerre et de la justice d'avoir à rendre compte, à la prochaine session, des mesures administratives et judiciaires prises à l'égard des complices du sieur Bénier, ancien directeur, pour le compte de l'État, de la manutention générale des vivres, et dont les dilapidations n'avaient été connues qu'à sa mort. Ses coupables trafics avaient été cependant dénoncés, dix ans auparavant, par un chef de bureau du nom de Tessier. Mais ce Bénier avait des protecteurs puissants. Celui qui l'avait signalé à l'attention du ministre avait II. 39

HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1847.

Avril 1847.

Le uiot de

M. Desniousseaiix flo Givré.

IMoposition

deM.Crémieux

relative aux

députés.

été traité de calomniateur, puis révoqué, et il était mort de chagrin, A la mort de Bénier, on découvrit dans sa caisse un déficit de plus de 300,000 francs. Grâce à ses protecteurs, il avait été dispensé de fournir le cautionnement exigé, d'habitude, de tous les agents comptables. Deux intendants militaires, MM. de Joinville et Boissy d'Anglas, reconnus coupables d'une impardonnable .négligence, furent mis à la retraite, et l'affaire fut évoquée, mais trop tard, devant la cour d'assises.

On était sous l'impression pénible de ces tristes révélations, quand le cabinet du 29 octobre reçut, d'un de ses plus fidèles amis d'autrefois, un nouvel et solennel avertissement. Le 27 avril 1847, on discutait à la Chambre des députés un projet de loi tendant au vote d'un crédit d'un million de francs pour complément des dépenses secrètes de l'exercice. M. Desmousseaux de Givré profita de cette occasion pour dire rudement leur fait aux ministres qu'il avait si longtemps couverts de son approbation. Conservateur sincère, il aurait voulu garder intacte l'homogénéité de son parti. Mais la division s'y était mise; un nouveau parti progressiste en était sorti. Et par la faute de qui? se demandait M. Desmousseaux de Givré, par celle des ministres. L'inertie seule du gouvernement en était la cause. Après avoir rappelé les vaines promesses de M. Guizot au banquet de Lisieux, il reprocha amèrement au ministère de répondre systématiquement à toutes les questions par ce mot fatal : Rien, rien, rien ! C'étaient maintenant les conservateurs qui faisaient le procès aux ministres. L'exclamation fit fortune ; mais le cabinet du 29 octobre n'y prit garde, et il continua, avec la même imprévoyance, sa politique d'inertie et de résistance.

A quelques jours de là, un député de l'opposition, M. Crémieux, ému des révélations fâcheuses qui, dans un procès civil, venaient d'atteindre deux anciens mi-

ANNÉE I8i7. CHAPITRE DIX-SEPTIÈME. 611

nistres de la monarchie de Juillet, déposait une proposi- Aviur, i847. tion portant interdiction à tout député de s'intéresser dans les concessions de travaux publics, chemins de fer ou autres, faites par le gouvernement ou en vertu de la loi. Cette proposition avait l'inconvénient de créer de nouvelles incapacités parlementaires; mais elle n'en était pas moins fort sage. Il ne faut pas qu'un représentant du peuple puisse être soupçonné, avons-nous dit. La proposition n'était pas nouvelle, d'ailleurs, et déjà, en 1844, elle avait été insérée dans le projet de loi du chemin de fer de Paris à Bordeaux. La Chambre des pairs l'avait repoussée comme attentatoire à la dignité du pouvoir législatif. Les circonstances au milieu desquelles M. Crémieux la reproduisit prouvaient qu'elle avait sa raison d'être.

La discussion s'ouvrit le 10 mai, et elle donna lieu Mai 1847. aux récriminations les plus violentes. Le ministère ne s'opposa pas à la prise en considération de la proposition. Il sembla même prendre quelque plaisir à contempler, sans y prendre part, une lutte où l'on vit bon nombre de députés se déchirer entre eux. Certains membres de l'opposition n'étaient pas restés étrangers aux faveurs des compagnies, et la proposition de M. Crémieux ne les épargnait pas. La prise en considération fut votée à une assez forte majorité ; mais la proposition n'eut pas d'autre suite, et elle demeura à l'état de rapport.

Par ce temps de scandales et de trafics délictueux, auxquels les fonctionnaires publics se trouvaient si sou- La jurispruvent mêlés, M. Berville crut devoir présenter une proposition qui les obligeait, dans le cas où ils se trouveraient diffamés, à porter directement leurs plaintes devant le jury, où pourrait se faire la preuve des faits articulés contre eux. Depuis le jour lointain déjà, — c'était en 1842, — où un pair de France du nom de

deuce BoLirdeau.

Mai 1847.

Violentes attaques de

M. Emile lie Girardin.

La réforme postale rejetée.

612 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, annle 1847.

Bourdeaii, ancien ministre de la justice sous Charles X, avait cru devoir, aux termes de l'article 1382 du Gode civil, en vertu duquel quiconque cause un dommage à autrui est tenu de le réparer, traduire devant le tribunal civil le Progressif de Limoges, qui lui avait reproché certains actes de sa vie publique, les fonctionnaires diffamés avaient eu beau jeu. Le journal avait été condamné à de forts dommages-intérêts par un jugement confirmé en appel. C'était là ce que l'on avait appelé la jurisprudence Bourdeau, consacrée par un arrêt solennel de la cour de cassation. Nulle preuve n'étant admise, la condamnation était à peu près certaine. Aussi, sous le ministère du 29 octobre, était-on tombé de la licence la plus effrénée, qui ne vaut rien, dans l'arbitraire, qui ne vaut pas mieux. La liberté de la presse était devenue à peu près illusoire. Tel était l'état de choses auquel M. Berville entreprit de porter remède. Il n'y réussit pas. Après de longs débats dans les bureaux, le 22 mai, sa proposition ne fut pas admise à la lecture en séance publique. Trop de fonctionnaires, dans la Chambre, se trouvaient intéressés au maintien de la jurisprudence Bourdeau.

De courageux publicistes n'en continuaient pas moins à dénoncer les scandales et les tripotages auxquels se trouvaient mêlés quelques-uns des fonctionnaires les plus élevés. Un des hommes qui, dans la presse, avaient longtemps soutenu avec le plus de vivacité la politique ministérielle, M. Emile de Girardin, devint tout à coup l'un de ses adversaires les plus acharnés.

Grand partisan de certaines réformes matérielles, M. de Girardin ne vit pas, sans une irritation profonde, le ministère s'y opposer systématiquement, en dépit de toutes les promesses de M. Guizot. Il s'était vainement associé à une demande de M. Chapuys de Montla ville, relative à la suppression du timbre. Avec M. Glais-Bizoin,

il avait réclamé l'unification de la taxe des lettres. Nommé rapporteur de la proposition, il s'était efTorcé, dans un remarquable travail, de prouver l'utilité de la mesure. La prodigieuse augmentation du nombre des lettres compenserait largement, assurait-il, la réduction du prix, et il avait raison. Mais dùt-il en résulter, pendant quelque temps, une diminution de recette, ce n'était pas un motif, selon lui, pour ajourner une mesure dont les avantages étaient indiscutables. Malgré l'appui de M. Dufaure, la proposition échoua devant la résistance du cabinet, qui déclara s'opposer à tout jamais à la taxe unique. C'était bien le gouvernement borne. Dans la séance du 27 mai, 189 voix contre 162 repoussèrent la réforme postale, dont l'avenir était appelé à démontrer l'excellence.

En se jetant, à corps perdu, dans le camp de l'opposition, M. de Girardin obéit-il au cri de sa conscience indignée, ou céda-t-il seulement au dépit de n'avoir pas obtenu certaines faveurs ardemment souliaitées, comme M. Guizot le lui reprocha un jour du haut de la tribune? Il est bien difficile de se prononcer à cet égard. Esprit audacieux et novateur, mais caractère d'une moralité au. moins douteuse, M. Emile de Girardin était fort capable de combattre un ministre infidèle à toutes ses promesses et de chercher en même temps à satisfaire des rancunes qui prenaient leur source dans de moins avouables motifs.

Toujours est-il qu'il accusa formellement le ministre de l'intérieur, M. Duchâtel, d'avoir vendu le privilège d'un troisième théâtre lyrique au prix d'une somme de 100,000 francs, versée dans la caisse du journal l'Époque, nouveau journal fondé pour la défense des intérêts ministériels, et dont le rédacteur en chef était M. Granier de Cassagnac. Vivement interpellé à ce sujet en pleine Chambre des députés, lé ministre ne sut répondre que

Mai 1847-

Vente de

privilèges de

théâtre

et de

promesses

de pairie.

HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1847.

Mai 1847.

Inertie

du gouvernement à l'intérieur.

par de vagues dénégations à une accusation formelle, et il rejeta la responsabilité du délit sur des personnes qu'il ne nomma point.

Ce n'était pas tout. M. de Girardin affirmait que le rédacteur en chef de VEpoque, M. Granier de Cassagnac, avait pris l'engagement envers quelques maîtres de poste, moyennant une somme de 1,200,000 francs, de faire déposer par le ministre de l'intérieur un projet de loi favorable à leurs intérêts, gravement compromis par la concurrence des chemins de fer. Et, dans son journal comme à la Chambre, M. de Girardin mettait les maîtres de poste au défi de le démentir. M, Duchâtel se borna à répondre que le fait était invraisemblable. La réponse n'était peut-être pas suffisante. Enfin le rédacteur en chef de la Presse avança qu'il avait été vendu, toujours au profit du journal rÉpoqiie, des promesses de pairie pour la somme de 80,000 francs.

Ces accusations, reproduites par toute la presse opposante, faisaient au gouvernement un mal infini, le déconsidéraient aux yeux de l'étranger, et achevaient de le perdre, à l'intérieur, dans l'estime publique. Vivement sollicité de poursuivre ses accusateurs, le cabinet du 29 octobre opposait à toutes ces attaques furieuses une sorte de force d'inertie. Le dédain, selon le ministre de la justice, M. Hébert, était la meilleure réponse à certaines agressions. Mais le ministère ne reculait-il pas plutôt devant une instance criminelle d'où pourraient jaillir des preuves accablantes contre lui? Quoi qu'il en soit, M. de Girardin répondit, le 12 mai, à la pitié dédaigneuse du garde des sceaux par un article où il insistait sur ses accusations. « Que sommes-nous? un faible journal qu'il n'a dépendu ni de M. Hébert, ni du ministère, de ruiner et de détruire, à qui l'on a fait un procès qui lui a coûté 170,000 francs, à qui l'on a suscité une concurrence qui a vécu pendant on/e mois au

prix de 1,100,000 francs, sans y comprendre le trafic Mai i847. ! des privilèges de théâtre, qui se vendaient 100,000 francs,

des promesses de pairie, qui se vendaient 80,000, des j

titres de noblesse, des croix d'honneur, des audiences j et même des sourires de ministres. » Nous allons voir

la Chambre haute, plus soucieuse de son honneur que ^

le ministère, citer M. de Girardin à sa barre. | Au milieu de ces polémiques, si injurieuses pour le Modificatious , cabinet du 29 octobre, et dont le contre-coup atteignait ministérielles. j

profondément la monarchie elle-même, eurent lieu |

d'assez importantes modifications ministérielles. A la l suite des révélations scandaleuses sur les désordres auxquels avait été livrée l'administration de la marine,

il était difficile à M. de Mackau de conserver son porte- ;

feuille. Absolument étranger aux faits criminels qui I

s'étaient passés dans son département, il n'en fut pas j

moins fort attaqué pour son incurie et sa négligence. \

Peu soutenu par ses collègues, il crut devoir donner sa |

démission le 8 mai. Le ministre de la guerre, touché, i

lui aussi, par l'affaire de la manutention, et que mécon- i

tentait le despotisme du maréchal Soult, donna égale- I

ment sa démission le même jour. Enfin le ministre des i

finances, M. Lacave-Laplagne, qui déplaisait à M. Guizot, i

reçut son congé en due forme. Le remplacement de ces J

trois ministres ne fut pas chose aisée. Beaucoup de ceux j à qui des offres furent faites hésitaient à entrer dans un

ministère complètement dépopularisé. M. Guizot en fut ; réduit à prendre des personnages un peu effacés. Il mit

à la marine M. de Montebello, notre ambassadeur à i Naples, et à la guerre, le général Trézel, qui commandait la division de Nantes. M. Jayr, préfet du Rhône, fut appelé aux travaux publics à la place de M. Dumon, qui prit le portefeuille des finances. Le ministère, ainsi reconstitué, n'était ni plus fort ni plus faible. Aussi le

pays vit-il ce changement avec une complète indiffé- >

Jura 1847.

M. deGirardin

devant

la Chambre

des pairs.

rence. Pour lui, le cabinet c'était M. Guizot, auquel remontaient fatalement toutes les responsabilités.

La Chambre des pairs s'était profondément émue de l'accusation lancée contre le ministère d'avoir vendu, moyennant 80,000 francs, des promesses de pairie. Le 4 juin 1847, un de ses membres, M. de Pontois, ancien ambassadeur de France à Constantinople, déposa une proposition tendant à obtenir de la Chambre des députés l'autorisation de poursuivre le directeur de la Presse, M. Emile de Girardin.

Dans une note remise à la commission chargée d'examiner cette demande, M. de Girardin se défendit vivement d'avoir voulu porter atteinte à l'honneur de la Chambre haute ; mais il n'en maintint pas moins catégoriquement l'allégation avancée dans l'article incriminé. Seulement, l'accusateur n'allait pas tarder à être accusé à son tour. Pendant les débats relatifs à la demande en autorisation de poursuite, se produisirent d'assez piquantes révélations. Lecture fut donnée de deux lettres émanant, l'une du lieutenant-général comte de Girardin, adressée au roi, et l'autre écrite à un personnage, demeuré inconnu, par M. Emile de Girardin, qui avait pris de force, pour ainsi dire, le nom du général, dont il se prétendait le fils. De ces documents lus à la tribune par M. Guizot, avec une malicieuse intention, il résultait qu'afin d'obtenir pour son père prétendu la dignité de pair de France, M. Emile de Girardin avait offert de mettre son journal à l'entière discrétion du cabinet. Cette fois les rieurs furent du côté du ministère.

L'autorisation de poursuite fut accordée le 18 juin, et, quatre jours après, M. Emile de Girardin comparaissait devant la Chambre des pairs. L'affaire n'eut pour lui aucune suite fâcheuse. La Chambre haute se sentit désarmée par les protestations de respect et de dévoue-

ment dont il enveloppa ses explications, et elle le renvoya complètement indemne.

Cet acquittement sembla donner plus de poids encore aux imputations dirigées par M. de Girard in dans son journal contre le ministère. Le coup droit que lui avait porté M. Guizot n'avait pas détruit les accusations lancées à la tête des ministres, et qui, malgré l'absence de preuves, n'en subsistaient pas moins. Dans la séance du 24 juin, la Chambre des députés retentit de nouvelles récriminations, fondées sur les faits précédemment alléguées. Aux imputations fâcheuses dont il était assailli, le ministre de l'intérieur répondit par d'énergiques dénégations. La majorité, toujours puissante, se décida à donner au cabinet une sorte de bill d'indemnité en adoptant, par 225 voix contre 102, l'ordre du jour suivant, proposé par M. de Morny : « La Chambre, satisfaite des explications données par le gouvernement, passe à Tordre du jour. » Jamais, depuis l'ouverture de la session, le ministère n'avait obtenu une aussi forte majorité. La Chambre voulait, sans aucun doute, raffermir la dignité du gouvernement fortement compromise. Mais, en présence des explications évasives et embarrassées du cabinet, pouvait-elle faire disparaître par un vote les doutes pénibles dont une foule d'esprits honnêtes et sans parti pris se sentaient pénétrés ? Son ordre du jour effacerait-il la tache indélébile dont une partie de l'administration était désormais couverte? C'était au moins douteux. Elle se déconsidérait à son tour, et voilà tout.

Il semblait qu'en cette malheureuse année on fût destiné à marcher de scandale en scandale.

Dans un procès, plaidé dans les derniers jours d'avril devant le tribunal de première instance de la Seine, entre un sieur Parmentier, directeur des mines de sel gemme de Gouhenans, et le général de Cubières et un

Juin 1847.

La Chambre élective

est satisfaite.

L'affaire

des

mines de

Gouhenans.

618 HISTOIRE DU RÉGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1847.

jriN 1847. certain nombre d'actionnaires de la compagnie, a^'aient été révélés des faits compromettant de la façon la plus fâcheuse le général lui-même et un ancien membre du cabinet du 29 octobre, devenu pair de France et président à la cour de cassation. En faisant ce procès mal fondé, le sieur Parmentier, qui possédait des lettres de nature à perdre le général, n'avait eu d'autre but que de le contraindre à des sacrifices onéreux. Le général de Cubières s'était montré rebelle à cette tentative de chantage, et il avait gagné son procès. Seulement les menaces du sieur Parmentier s'étaient réalisées : les lettres compromettantes avaient été lues à l'audience, reproduites par tous les journaux, et le scandale avait éclaté formidable et irréparable.

La Société, des mines de Gouhenans, primitivement formée pour l'exploitation de la houille, s'était mise à exploiter également, mais sans l'autorisation du gouvernement, un banc de sel gemme trouvé dans ses terrains. Poursuivie pour cette illégalité et condamnée à des dommages et intérêts considérables dans la personne de son directeur, M. Parmentier, elle avait adressé au gouvernement une demande de concession. On avait eu recours, pour obtenir cette concession, d'où dépendait le succès de l'entreprise, à l'influence du général de Cubières. Le général avait été, dans le ministère du 1" mars, le collègue de M. Thiers, dont il était resté l'ami, et il faisait partie de la Chambre des pairs. Il devait donc jouir d'un crédit considérable. Propriétaire d'un certain nombre de parts de la Société des mines de Gouhenans, le général n'avait pas hésité à se livrer à d'activés démarches pour le succès d'une affaire où il était personnellement intéressé.

Révélations Ce fut au cours de ces démarches qu'il avait écrit au directeur Parmentier les lettres que ce dernier venait de livrer à la publicité de l'audience. Dans l'une de ces

scandaleuses.

lettres, en date du 14 janvier 1842, on lisait : « Notre Juin i847. affaire dépendra des personnes qui se trouvent maintenant au pouvoir... Il n'y a pas à hésiter sur les moyens de nous créer un appui intéressé dans le sein même du conseil. J'ai les moyens d'arriver jusqu'à cet appui; c'est à vous d'aviser aux moyens de l'intéresser... N'oubliez pas que le gouvernement est dans des mains avides et corrompues, que la liberté de la presse court risque d'être étranglée sans bruit l'un de ces jours, et que jamais le bon droit n'eut plus besoin de protection. » Quelques jours après, il écrivait encore : « Je passe ma vie au milieu des députés ; je vais chez la plupart des ministres dont je crois utile au succès de notre affaire de cultiver l'amitié... » Le 3 février suivant, nouvelle lettre, où il était dit : « La convocation de la Société doit avoir pour objet de fixer le nombre d'actions qui devra être mis à notre disposition pour intéresser, sans mise de fonds, les appuis qui seraient indispensables au succès de l'affaire... )> A quelques jours de là ce n'est plus le général qui presse, c'est l'appui qui devient pressant, témoin cette lettre du 24 février de la même année : <( Maintenant c'est moi qu'on presse... Voici ce qu'on offre de soi-même, et nous pouvons y compter :

« 1° Stimuler votre P. (préfet) pour l'envoi complet et immédiat des pièces;

« 2° Faire désigner un rapporteur selon le bien de la chose;

« 3° Résister au système de morcellement ;

« 4" Avoir un président à souhait, et faire avorter les prétentions adverses, si elles étaient appuyées dans l'un ou l'autre conseil.

« Il n'y a plus à hésiter... On insiste pour cinquante (actions); tâchez donc d'obtenir le doublement... Surtout point de délais ; le char est lancé, ne le faisons pas verser en l'arrêtant trop court. »

620 HISTOIRE DU RÉGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1847.

Juin 1847. Il n'était pas possible d'avouer plus clairement et

plus naïvement la part que l'on avait prise dans la tentative de corruption, et le succès qu'on avait obtenu.

La divulgation de ces lettres causa un scandale énorme. Quel était donc le ministre du 29 octobre dont l'abominable trafic se trouvait inconsciemment dénoncé par un ministre du 1" mars, qvii lui-même était ou calomniateur ou complice? Les amis du cabinet insistaient auprès de M. Guizot pour qu'il se dégageât de cette honteuse affaire en livrant les coupables à la justice. Contrairement à l'avis du roi, qui aurait voulu que l'on jetât un voile sur ce scandale, le ministre pensa qu'il y avait lieu d'ouvrir une enquête judiciaire. Au reste, il eût été difficile d'étouffer l'affaire. Les lettres du général de Cubières avaient été révélées le 2 mai 1847 par la presse; le 3, M. Muret de Bort, à la Chambre des députés, demandait au gouvernement des explications que celui-ci ne pouvait refuser sans compromettre sa propre dignité. Le ministre des linances, M. Dumon, s'était borné à répondre que la concession des mines de Gouhenans avait été régulière, mais qu'au surplus le gouvernement allait demander à la justice si elle n'avait pas été obtenue à l'aide de manœuvres criminelles.

Le lendemain, 4 mai, M. Teste, pair de France, président de chambre à la cour de cassation, et qui faisait partie du cabinet du 29 octobre à l'époque où avaient été écrites les lettres du général de Cubières, se sentant " suffisamment désigné dans ces lettres, et prenant les

devants, était monté à la tribune de la Chambre hante pour protester avec indignation contre les faits dénoncés. Cette protestation ne pouvait venir que d'une conscience bien nette ou prodigieusement audacieuse.

Dès le 6 mai, la Chambre des pairs était saisie d'une ordonnance tendant à traduire devant elle le général Despans de Cubières, sous la prévention de tentatives de

corruption et d'escroqueries. Contiée aux soins de M. Renouard, rapporteur de la commission chargée d'examiner la demande, l'instruction marcha rapidement. Après avoir pris connaissance du rapport, M. Delangle, qui avait succédé à M. Hébert comme procureur général, réclama la mise en accusation de MM. Despans de Cubières, Teste, Parmentier et Pellapra, et, le 26 juin, un arrêt de la chambre du conseil les citait tous quatre à comparaître devant la Chambre des pairs érigée en cour de justice.

Les accusés comparurent, pour la première fois, devant la cour, le 8 juillet, sauf un, le sieur Pellapra, qui fit défaut. On connaît les trois premiers ; le quatrième était un banquier richissime, également intéressé dans l'affaire, et qui avait remis lui-même entre les mains de M. Teste la somme considérable, prix de la corruption. Le soir même de la première audience, MM. de Cubières, Teste et Parmentier, avaient été arrêtés et écroués à la prison du Luxembourg ; quant à Pellapra, il s'était soustrait par la fuite au mandat décerné contre lui, s'avouant, pour ainsi dire, coupable avant l'audience.

La veille de l'ouverture des débats, M. Teste avait écrit au roi une lettre fort digne et fort touchante. « J'aborde demain une solennelle épreuve, y était-il dit, avec la ferme confiance d'en sortir sans avoir rien perdu de mes droits à l'estime publique et à celle de Votre Majesté. Mais un pair de France, un magistrat, qui a eu le malheur de traverser une accusation de corruption, se doit à lui-même de se retremper dans la confiance du souverain qui lui a confié ce double caractère. Je. dépose entre les mains de Votre Majesté ma démission de la dignité de pair de France et de celle des fonctions de président à la cour de cassation, pour n'être défendu, dans les débats qui vont s'ouvrir, que par mon innocence. »

Juin 1847.

Juillet 1847.

Procès de

MM. Despans

de Cubières,

Teste,

Parmeutier et

Pellapra.

'622 HISTOIRE DU RÉGNE DE LOUIS-PHILIPPE. année 1847.

Juillet 1847. La dignité de cette lettre, la superbe attitude de M. Teste devant ses juges, l'énergie et l'indignation avec lesquelles il repoussa toute complicité dans l'affaire, disposèrent tout d'abord favorablement les esprits. Comment, se disait-on, un homme de cette valeur, un ancien libéral de la Restauration, dont le dévouement pour la monarchie de Juillet ne s'était pas démenti depuis la révolution de 1830, un ancien ministre, que le gouvernement de Louis-Philippe avait comblé de toutes ses faveurs, se serait commis avec des faiseurs d'affaires, et pour quelques billets de mille francs aurait vendu ce que Ion a de plus sacré au monde, l'honneur? Cela paraissait impossible. D'accord avec Parmontier, M. Teste prétendait que si une personne avait reçu de l'argent pour corrompre le ministre, cette personne l'avait gardé. C'était désigner indirectement le général de Cubières et le banquier Pellapra, qui se seraient alors rendus coupables d'une escroquerie vulgaire.

Vétéran de nos armées de l'Empire, pair de France comme M. Teste, et, comme lui, ancien ministre de la monarchie de Juillet, le général de Cubières, sans nier son intervention personnelle dans l'affaire, se défendit avec fermeté contre l'accusation d'escroquerie. Il s'était borné, assurait-il, à remettre au sieur Pellapra une somme considérable que ce dernier s'était chargé de verser entre les mains du ministre.

Quant à Pellapra, il n'était pas là pour répondre, et son absence, considérée comme un aveu, semblait donner raison aux allégations de M. Teste, corroborées jusqu'à un certain point par celles du général. Ne s'étaitil pas approprié les sommes confiées à ses soins, et sa fuite n'était-elle pas une terrible charge contre lui? Seulement, en partant, et comme s'il eût prévu qu'on chercherait à faire de lui le bouc émissaire de l'affaire, il avait déposé entre les mains de M"" Pellapra des

pièces que celle-ci fit remettre au président de la cour Juillet 1847. pour ne pas laisser son mari écrasé sous une imputation d'escroquerie. Or. de ces pièces, lues à l'audience du 42 juillet, il résultait fort clairement que certaines valeurs avaient été négociées par Pellapra pour acquitter, au profit de M. Teste, le prix de la corruption. L'ancien ministre essaya encore de faire bonne contenance et de nier l'évidence en présence de ces terribles allégations ; mais un juge d'instruction, envoyé au Trésor pour en vérifier l'exactitude, y reçut communication de reçus enregistrés à des dates concordantes (12 septembre 1843) et portant les signatures de MM. Teste et Pellapra. Enfin, le notaire de ce dernier, M. Roquebert, homme d'une honorabilité parfaite, interrogé comme témoin et sommé d'expliquer la cause des répétitions exercées par son client contre le général de Cubières, répondit que c'était pour se couvrir d'une somme de 100,000 francs remise par lui à M. Teste, et dont le général s'était porté garant. Cette déposition, faite avec l'accent de la plus profonde douleur, déchira tous les voiles et fit la lumière éclatante. Ce fut pour M. Teste un coup de foudre . Le malheureux s'affaissa sur son banc, pâle, défait, en proie aux plus horribles angoisses, comme un homme frappé au cœur.

Rentré dans sa prison, il y reçut la visite de son Teutative avocat, M^ Paillet, de quelques amis et de son fils. Après de suicide de leur départ, il tenta de se tuer en se tirant un coup de pistolet au cœur; il ne fit que se blesser légèrement. Le lendemain, 13 juillet, il écrivit au chancelier, président de la cour, pour demander qu'on le dispensât d'assister aux débats, acceptant d'avance tout ce qui serait fait par la cour en son absence. C'était un aveu formel ; son avocat ne crut pas devoir prendre la parole.

Le défenseur du général de Cubières, M" Baroche, sut intéresser la cour et le public en faveur du malheureux

HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1847.

Juillet ISé'i

Coudaïuualion des accusés.

La

corruption.

général, qui, après d'éclatants services rendus au pays, avait oublié, dans la compagnie d'hommes véreux, les strictes règles du devoir et de l'honneur. L'avocat de Parmentier, M. Benoit-Champy, avait une tâche plus difficile à remplir. Son client était un de ces industriels tarés qui, dans un but d'intérêt personnel, n'hésitent pas à compromettre les plus honnêtes gens du monde. C'était lui qui, profitant de l'inexpérience du général, l'avait entraîné dans de coupables manœuvres. L'indulgence de ses juges ne desait pas le soustraire au mépris public.

La cour des pairs rendit son arrêt le 17 juillet. Reconnu coupable d'avoir, en 1842 et 1843, étant ministre des travaux publics, reçu de l'argent pour un acte de ses fonctions ministérielles, M. Teste l'ut condamné à la peine de la dégradation civique, à 94,000 francs d'amende et à trois années d'emprisonnement (1). Le général Despans de Cubières fut déchargé de l'accusation d'escroquerie; mais, dûment convaincu, ainsi que Parmentier, d'avoir corrompu un ministre pour obtenir une concession de mines, ils furent condamnés l'un et l'autre à la peine de la dégradation civique et à 10,000 francs d'amende. La cour prononça, en outre, la confiscation de la somme reçue par M. Teste, et ordonna qu'elle serait versée dans la caisse des hospices de la ville de Paris. Quanta l'accusé Pellapra, qui se présenta quelques jours après devant la cour, il fut condamné, comme le général et Parmentier, à la dégradation civique et à 10,000 francs d'amende.

Ainsi se termina ce procès fameux qui rejaillit d'une façon si fâcheuse sur le gouvernement de Louis-Philippe. Il n'avait pas hésité cependant à poursuivre les coupables, et, de leur côté, la magistrature et la cour des

(I) M. Teste fut transféré dans une maison de santé après la révolution de 1848.

pairs s'étaient empressés de remplir leur devoir en les Juillet 1847. frappant. « Il faut sonder de telles plaies d'une main courageuse, avait dit M. Renouard dans son rapport; l'opinion publique ne s'égare pas quand on lui dit tout. » Mais le pays, en voyant deux anciens ministres, occupant de si hautes positions, se couvrir d'infamie, avait bien de la peine à ne pas faire remonter à l'administration et au gouvernement une part de responsabilité dans les scandales qui se renouvelaient si fréquemment depuis quelque temps. La corruption ne venait-elle pas d'en haut? Ne s'étalait-elle pas effrontément partout, dans les affaires, dans les opérations électorales? N'étaitce pas la Chambre élective qui, en livrant aux hommes de proie et à l'agiotage l'industrie des chemins de fer, avait donné le signal de cette effroyable chasse à la fortune par tous les moyens licites ou illicites. Faire des affaires était devenu l'unique préoccupation du jour. On ne songeait qu'à acheter des actions sans les payer, qu'à toucher des primes, qu'à gagner des millions sans travailler et sans rien risquer, sauf l'honneur. Les électeurs vendaient leurs voix, les personnages importants trafiquaient de leurs titres. On voyait figurer, en tête des prospectus de sociétés financières et industrielles, plus ou moins sérieuses, les plus grands noms de France, des députés, des ducs, des comtes, des marquis. C'était un moyen sûr d'attirer l'argent des naïfs, qui ne manquaient pas de se laisser prendre à ces recommandations de haute marque.

Et l'on n'était pas au bout des scandales. Jamais un ensemble de faits plus affligeants n'avait contristé le pays. Le corps social paraissait être en dissolution, miné par cette lèpre hideuse qu'on appelle la corruption, et dont les partis se faisaient une arme terrible contre le régime de Juillet. Le soupçon atteignait tous les fonctionnaires publics; les plus honnêtes serviteurs de II. 40

HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année H47.

Commencement de la campagne réformiste.

Juillet 1817. l'État étaient suspects. M. de Lamartine voyait là le commencement d'une révolution d'un nouveau genre, la révolution du mépris.

Ce fut au milieu des émotions causées en France par le procès de Teste et Gubières que commença le grand mouvement réformiste organisé par l'opposition. Le roi Louis-Philippe et son principal ministre, M. Guizot, persistaient, avec un entêtement fatal, à se montrer hostiles à toute modification dans le régime actuel. Tout était pour le mieux, selon eux. Le gouvernement s'obstinait à repousser systématiquement les réformes les plus modestes, et l'imprudente majorité parlementaire consacrait par ses votes cette obstination malheureuse. Imprudente, car elle avait beau faire la sourde oreille, elle n'en entendait pas moins la voix du pays qui réclamait, par exemple, la réforme électorale et parlementaire. En donnant cette satisfaction au pays, elle eût coupé court à l'agitation qui allait se produire et croître d'heure en heure comme une marée montante. Cette simple concession aurait raffermi pour de longues années la monarchie de Juillet. En effet, l'immense majorité du pays ne voulait pas de révolution ; et la royauté de 1830, rajeunie, se serait retrempée dans des sources nouvelles, si, tardivement fidèle à ses premiers engagements, elle s'était décidée à doter la France des libertés nécessaires. L'initiative du mouvement vint, non pas des partis hostiles de droite ou de gauche, mais bien de l'opposition dynastique elle-même. M. Odilon Barrot, qui en prit la direction, fit d'ailleurs appel au concours de tous, et il s'adressa aussi bien aux légitimistes qu'aux républicains. Les premiers s'abstinrent, et peut-être les libéraux eurent-ils tort de rechercher l'alliance d'un parti qui en était encore aux doctrines du droit divin. Quant aux républicains, ils se divisèrent. Les uns, ceux qui avaient pour organe le National^ n'hésitèrent pas à combattre

Pétition pour la réforme électorale et parlementaire.

SOUS le drapeau de l'opposition dynastique; les autres, Juillet 1847. comme M. Ledru-Rollin et les principaux rédacteurs de la Réforme, journal récemment fondé pour la défense des idées démocratiques, se tinrent tout d'abord à l'écart, n'admettant pas l'alliance de l'opposition radicale avec l'opposition dynastique.

Dans une réunion à laquelle assistèrent, avec MM. Odilon Barrot, Thiers, Abatucci, Duvergier de Hauranne, Gustave de Beaumont, Garnier-Pagès et Garnot, une partie des membres du comité central qui s'était formé à Paris pour diriger les dernières élections, MM. Pagnerre, Biesta, Recurt et Labelonye, il fut convenu qu'on inviterait le pays à provoquer, par voie de pétition, la réforme de la loi du 19 avril 1831 dans ses dispositions électorales et parlementaires. Rédigée par M. Pagnerre, cette pétition, où les vices, les imperfections , les injustices du mode électoral en usage depuis seize ans, étaient mis en pleine lumière, fut adressée à tous les comités locaux, qui s'occupèrent de recueillir des signatures, pour l'adresser ensuite aux députés. « C'est à vous, législateurs, y était-il dit, qu'il appartient de réaliser les réformes qu'exigent impérieusement la justice, la morale, la vérité du gouvernement représentatif. » Et, pour appuyer cette mise en demeure, on décida de convier le peuple, sur toute la surface du pays, à des banquets où des orateurs l'entretiendraient de l'urgente nécessité des réformes, et dont le mot d'ordre serait la réforme électorale et parlementaire.

Le premier de ces banquets eut lieu à Paris le 10 juil- Le banquet let 1847 au Chàteau-Rouge. Douze cents électeurs et un ^^ Chàteaugrand nombre de députés s'y trouvèrent réunis. C'était une manifestation imposante. Nombre d'orateurs de toute nuance y prirent la parole. Ce fut d'abord M. de Lasteyrie, président du .banquet, qui porta un toast à la souveraineté nationale, si oubliée depuis 1814. M. de

628 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1847.

JuiMET 1847. Lasteyrie avait été témoin de deux révolutions faites l'une pour conquérir cette souveraineté, l'autre pour la faire respecter, et il se demandait, avec un accent prophétique, si les coupables pratiques du gouvernement et l'aveugle obstination des conservateurs ne devaient pas bientôt en provoquer une autre.

On entendit ensuite M. Recurt, membre du comité central de Paris. Bien qu'appartenant à la direction du journal la Réforme, M. Recurt avait cru devoir assister au banquet pour engager les républicains les plus scrupuleux à se ranger sous le drapeau réformiste. M. Odilon Barrot but à la révolution de Juillet, au delà de laquelle il n'entendait pas entraîner le pays; M. Pagnerre, à la réforme électorale et parlementaire, en insistant, pour l'obtenir, sur l'emploi des moyens légaux.

Puis, M. Duvergier de Hauranne se leva. On était curieux d'entendre cet ancien doctrinaire, qui, après avoir été si longtemps l'ami et le disciple fidèle de M. Guizot, venait s'asseoir auprès d'hommes dont il avait été jadis l'adversaire, et réclamer avec eux les droits de la nation. Janséniste de tradition, et monarchique à la manière anglaise, il était devenu l'un des plus ardents promoteurs de l'idée réformiste. Il se montra beaucoup plus radical dans la forme que M. Pagnerre, le libraire attitré de la démocratie. Il fit, dans les termes les plus amers, le procès au gouvernement. Tous les désordres, tous les scandales qui, chaque jour, venaient jeter la tristesse et l'effroi dans l'âme des honnêtes gens, il les attribua, sans ambage, à la politique perverse qui régissait la France, à cette politique qui, « trop faible pour l'asservir, s'efforçait de la corrompre ». « Tant que le système durera, ajouta-t-il, les désordres, les scandales, dureront et augmenteront. Si cela n'est pas clair, il n'y a plus rien qui le soit au monde. » Ces paroles retentissaient comme un bruit de tocsin. Les radicaux présents applaudirent à

tout rompre, croyant reconnaître l'un des leurs. En zélé juillet 184: néophyte, M. Duvergierde Hauranne avait parlé comme aurait pu le faire le plus ardent des républicains de l'époque.

On entendit encore M. Sénard, président du comité de l'opposition rouennaise, MM. Marie, Gustave de Beaumont, ChamboUe, Frédéric Degeorge, de Maleville et plusieurs autres. M. Grisier but à l'amélioration du sort des classes laborieuses, comme pour indiquer que la question politique ne devait pas faire oublier la question sociale. Mais la réunion eut surtout un caractère politique. Comme le disait M. Marie : à chaque jour son œuvre; il ne fallait pas trop se presser. On avait mis ses efforts en commun pour combattre à la fois une loi mauvaise, le gouvernement qui la soutenait, et la corruption. Gela paraissait suffisant pour une campagne; à plus tard le reste. L'important était de vaincre sous le drapeau national.

Les apostrophes violentes, dont avait retenti le banquet du Château-Rouge, à l'adresse d'un gouvernement corrupteur et corrompu, n'avaient pas été sans inquiéter le cabinet du 29 octobre. Le ministre de l'intérieur ne se dissimulait pas les difficultés qui pouvaient naître de ces sortes de réunion, dont il était malaisé de contester la légalité. M. Guizot, plus optimiste, n'en vit pas tout de suite le danger. Quelques années auparavant, avaient eu lieu d'autres banquets du même genre, et, après beaucoup de tapage, l'apaisement s'était fait tout seul. Il crut qu'il en serait de même cette fois; il se trompait.

Huit jours après le banquet du ChâLeau-Rouge, le 18 juillet, un autre banquet réunissait à Màcon M. de Lamartine et ses électeurs. L'illustre poète n'avait pas pris une seule fois la parole dans la session parlementaire qui était à la veille de prendre fin, mais la récente

Hésitations

du ministère.

Le banquet

de Màcon

et M. de

Lamartine.

<>30 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE. année 1847.

JuiiLET 1847. publication de son Histoire des Girondins avait rempli la France entière du bruit de son nom. Dans cette épopée magnifique de la Révolution française, il n'avait pas hésité à prendre parti contre les intrigants, les ambitieux et les corrompus. Comme les républicains de 1830, • qui appréciaient la Révolution et ses principaux acteurs beaucoup plus sainement qu'une foule de républicains de notre temps, il avait mis Robespierre sur le premier plan, rendant ainsi un éclatant et immortel hommage à la profondeur de vues, à la conception démocratique, au désintéressement et à l'austérité de celui que nos pères avaient salué du nom d'iNCORRUPxiBLE, et que Boissy d'Anglas, à la veille du 9 thermidor, comparait à Orphée enseignant aux hommes les premiers principes de la civilisation et de la morale.

Le discours que M. de Lamartine prononça au banquet de Màcon, devant une foule immense accourue pour l'entendre, était tout imprégné du souffle de la Révolution, dont il était devenu le chantre inspiré. Il y sonna, pour ainsi dire, le glas de la monarchie do Juillet. « Si la royauté, dit-il, trompe les espérances que la prudence du pays a placées, en 1830, moins dans sa nature que dans son nom,... si elle s'entoure d'une aristocratie électorale au lieu de se faire peuple tout entier,... si elle se ligue avec les réactions sourdes des sacerdoces,... si elle parvient à faire dune nation de citoyens une vile meute de trafiquants, n'ayant conquis leur liberté, au prix du sang de leurs pères, que pour la revendre aux enchères des plus sordides faveurs,... si elle nous laisse descendre, comme nous le voyons en ce moment même dans un procès déplorable, jusqu'aux tragédies de la corruption,... elle tombera, cette royauté, soyez-en sûrs, non dans son sang, comme celle de 89, mais dans son piège ! Et après avoir eu les révolutions de la liberté et les contre-révolutions de la gloire, vous

aurez la révolution de la conscience publique et la révolution du mépris. » Cette fois la voix du poète était bien la voix du prophète. Ces paroles retentissaient profondément dans le cœur du peuple. On se ferait difficilement aujourd'hui une idée de l'immense effet produit sur la France entière par les fiers accents de l'auteur des Girondins. Dépouillée de son auréole sanglante, parée des vives couleurs du poète, la Révolution française apparaissait sous son aspect idéal et pur de rénovation, et l'on se plaisait à penser qu'une nouvelle révolution n'emprunterait de la première que ses côtés bienfaisants et réparateurs.

Tandis que la nation était attentive à ces grandes voix qui tonnaient contre la corruption et les turpitudes dont une partie des classes dirigeantes offraient le spectacle écœurant, la Chambre des députés, sans prestige et sans autorité, achevait sa première session au milieu de l'indifférence générale. Un nouveau projet de loi sur l'instruction secondaire lui avait été soumis. C'était une sorte de transaction imaginée par M. de Salvandy entre les trois projets dont le parlement avait été précédemment saisi. Mais, après avoir été laborieusement discuté, en commission, ce projet resta à l'état de rapport. La monarchie de Juillet devait sombrer sans avoir doté le pays d'une loi sur l'enseignement secondaire.

La discussion du budget de 1848, commencée dans les derniers jours de juin, traîna jusqu'au 24 juillet, sans donner lieu à aucun incident remarquable. Un débat assez animé s'engagea seulement à propos des affaires d'Afrique. MM. Béhic, Plichon, les généraux Oudinot et d'Oraison avaient proposé un amendement tendant au vote d'un crédit de 300,000 francs pour favoriser l'établissement, en Algérie, de militaires libérés du service, en qualité de colons civils. C'était à coup sûr une excellente chose que de pousser au développement de la

Jcii.r,ET 1847.

Fin de la

session de

Le budget de

Juillet 1847.

Objurgations

du comte

de Moutalem-

bert.

632 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1847.

colonisation civile ; l'amendement n'en fut pas moins très vivement combattu par M. Saint-Marc Girardin, parce qu'il semblait impliquer l'exclusion absolue de la colonisation militaire. Il fut rejeté le 9 juillet, et ce fut une chose infiniment regrettable. La colonisation militaire n'avait pas donné d'assez brillants résultais jusqu'à ce jour pour qu'on ne tentât pas d'y substituer la colonisation civile, sinon complètement, du moins dans la plus large mesure.

Le budget des dépenses fut voté le 45 juillet par 216 voix contre 18, et celui des recettes, le 24, par 235 voix contre 14. On voit combien peu de membres de la Chambre censitaire s'intéressaient à nos lois de finances, lois vitales cependant ; plus de la moitié de la Chambre n'avait pas pris part au vote.

Porté le 2 août à la Chambre des pairs, le budget y fut adopté, sans discussion pour ainsi dire, le 4 août pour les dépenses, et le 7 pour les recettes.

Le comte de Montalembert profita seulement de l'occasion pour demander compte au ministère de ce qu'il avait fait depuis l'ouverture de la session. Qu'était-il advenu des réformes promises par M. Guizot au banquet de Lisieux? Aucune n'avait été abordée ; et celui qui les avait promises s'était, au contraire, énergiquement opposé à toute proposition de réforme. La session avait donc été un long avortement, et l'on pouvait la caractériser d'un mot déjà célèbre : Rien, rien, rien.

Le grand mal du régime actuel, poursuivait alors l'éloquent orateur de la droite, était dans le désordre moral, dans la corruption, dans l'abus des influences, suivant la propre expression de M. Guizot. Et il se plaignait amèrement de ce que, pour toutes les places, pour toutes les carrières, même celles de l'armée et de la magistrature, tout se demandait, tout se conférait en vue des élections. N'est-il pas temps, s'écriait-il, de secouer le

double joug qui asservissait les députés aux minisires Aolt-isit. j

et les ministres aux députés? Si M. de Montalembert :

était encore de ce monde, il pourrait voir que les choses ■

n'ont guère changé depuis.

« Entrez résolument dans la voie des réformes, disaitil en terminant, vous y succomberez peut-être comme j sir Robert Peel, mais en dotant votre pays de larges ! progrès, en faisant à vos successeurs la nécessité de les \ féconder, et en vous ménageant un retour triomphant aux affaires. C'est là une glorieuse mission, digne de ; tous ceux qui représentent la révolution de Juillet, à ] laquelle nous devons deux grandes choses, l'ordre et la ■ paix. M Certes c'était là un noble langage ; malheureusement il n'eut pas d'écho dans le ministère. M. Guizot se retrancha derrière quelques petites réformes, en voie ! de préparation, relatives à l'enseignement secondaire, j aux douanes, au régime pénitentiaire, à l'émancipation : coloniale ; quant aux grandes réformes politiques récla- ■ niées depuis dix-sept ans par le pays, comme la consé- j quence nécessaire de la révolution de 1830, il n'en dit j mot. Tout lui paraissait pour le mieux, et la corruption, '■ sauf quelques abus partiels, n'existait pas. C'était un i aveuglement complet. On se rappelait involontairement \ ce mot tombé de la bouche de M. de Lamartine en 1839 : ' ; « Dans votre système, il n'est pas besoin d'un homme i d'État, il suffirait d'une borne. » i

Le budget que l'on venait de voter était le dernier Le dernier budget du règne de Louis -Philippe. Il s'élevait, en ^^ "^„°g ^^ -

dépenses, à la somme de 1,446,210,170 francs et enre- ^J;'^^^ cettes à celle de 1,391,276,510 francs, ce qui constituait un déficit de près de 56 millions. Il était de quelques mille francs moins élevé que celui de 1847. Le premier budget de la monarchie de Juillet avait été de 957,377,700 francs, non compris les dépenses extraordinaires. L'augmentation du budget normal était donc

Philippe.

634 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1847.

Août 1847. considérable, elle s'élevait à près de 500 millions, somme énorme, si l'on considère que la monarchie de Juillet n'avait eu aucune grande guerre à soutenir. Depuis, il est vrai, le budget de nos dépenses, les unes fécondes, les autres ruineuses, a singulièrement progressé, et l'on s'estimerait heureux si l'on en était encore au dernier budget du règne de Louis-Philippe.

Nouveaux La session législative de 1847 venait de prendre fin,

quand de nouveaux scandales éclatèrent tout à coup. Le 9 août, un officier comptable, du nom de Lagrange, était condamné par un conseil de guerre à cinq ans de travaux forcés et à la dégradation pour avoir vendu à son profit une partie des denrées servant à l'alimentation de l'hôpital militaire du Gros-Caillou. Chaque jour amenait une révélation nouvelle. Tantôt c'était un officier de la maison du roi, porteur du nom respecté d'un vétéran des armées de la République et de l'Empire, qui était surpris trichant au jeu; tantôt c'était un prince de Berghes qui falsifiait les jetons du Jockey-Club, dont il était membre, et qui se faisait condamner à une peine infamante par la cour d'assises de la Seine. A bas L'esprit de parti ne manquait pas de s'emparer de

cette série de faits affligeants qui révoltaient la conscience publique, et de s'en servir pour dresser contre le gouvernement du jour un acte formidable d'accusation. De ces forfaits, trop nombreux sans doute, on se plaisait à tirer des conséquences exagérées, et l'on concluait volontiers à la démoralisation générale des classes élevées. Plus d'une fois le mépris populaire se traduisit par d'injurieuses apostrophes, plus ou moins justement distribuées. Le duc de Montpensier ayant donné une grande fête au château de Vincennes, où il était logé, les voitures, la plupart armoriées, de ses convives, furent, au retour, l'objet des insultes les plus grossières. « A bas les voleurs ! « criait-on sur leur passage, dans tout

AmC.E 1847. CHAPITRE DI)l-SEPTIÈME. 635

le parcours du faubourg Saint-Antoine, dont la popu- AoutI847. lation témoignait ainsi de son indignation pour les derniers scandales, sans s'inquiéter de savoir si ces cris ne s'adressaient pas à de fort honnêtes gens. On alla même jusqu'à briser à coups de pierres les glaces des équipages. C'était la protestation brutale et aveugle des masses contre les scandales qui avaient éclaté dans les hautes régions de la société.

A ces faits de corruption, à ces tripotages, à ces dilapidations et à ces vols, dont les auteurs étaient d'anciens ministres, des banquiers, des industriels, des hommes dont aucune excuse ne pouvait atténuer les méfaits, vint tout à coup s'ajouter une tragédie poignante et sinistre.

Dans le faubourg Saint-Honoré, à côté du palais de Assassinat

l'Elysée, existait alors un hôtel, remplacé aujourd'hui , il'' ^^ , •' ' . . . duchesse di

par une rue, et qui appartenait au maréchal Sébastiani. Praslin.

Cet hôtel était habité par le maréchal et par son gendre et sa fille, le duc et la duchesse de Choiseul-Praslin. Dans la nuit du 17 au 18 août 1847, vers 3 heures du matin, les domestiques de l'hôtel furent réveillés par le bruit d'une sonnette violemment agitée ; c'était celle de la chambre de la duchesse. Ils y coururent, mais, trouvant la porte close, ils se disposaient à se retirer, quand un bruit précipité de pas et des gémissements étouffés leur donnèrent à penser que quelque malheur était arrivé. Après avoir vainement essayé d'enfoncer la porte de la chambre, ils parvinrent à y pénétrer par un vestibule qui séparait l'appartement du duc de celui de sa femme, et dont, à leur grand étonnement, ils trouvèrent la porte ouverte.

Un spectacle horrible s'ofï'rit à leurs yeux. A la lueur d'une lampe, ils aperçurent la duchesse gisant sur le parquet, la tête appuyée contre un canapé. Elle était vêtue d'une simple chemise tout inondée de sang; son

036 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 18i7.

Août 1847. corps était labouré de coups de couteau, qui avaient fait des plaies béantes ; un faible râle indiquait seul que la vie ne s'était pas encore entièrement retirée d'elle. Tout indiquait qu'elle n'était tombée qu'après une lutte acharnée. Partout, sur le lit horriblement bouleversé, sur les meubles, aux cordons de sonnettes, des traces sanglantes. La duchesse tenait encore dans sa main crispée des mèches de cheveux arrachées au meurtrier. Une fenêtre ouverte sur le jardin donnait à penser que l'assassin était entré et s'était enfui par cette voie. Mais aucun meuble n'avait été fracturé, aucun objet emporté. Le vol n'avait donc pas été le mobile du crime : on n'avait pas affaire à un malfaiteur ordinaire.

Cependant le duc était accouru aux cris de ses domestiques. Il se jeta en sanglotant sur le corps ensanglanté de sa femme, l'étreignant de ses bras, et demandant quel était le monstre qui l'avait assassinée. Ce monstre, on n'allait pas tarder à le connaître.

Mandés en toute hâte, les médecins ne purent que constater les blessures de la duchesse, qui mourut au bout de deux heures, sans avoir repris connaissance. La justice arriva presque aussitôt, juge d'instruction, préfet de police, procureur du roi. L'attitude étrange, embarrassée du duc avait frappé tout le monde. On s'aperçut que le trajet de la chambre à coucher de la duchesse à celle de son mari était marqué de taches de sang. Les vêtements du duc en étaient également tout couverts. Ces taches, il les expliquait, il est vrai, par le contact du corps de sa femme, qu'il avait serré dans ses bras. Mais voici qui était plus grave. On ramassa dans la chambre un pistolet aux armes du duc, à la crosse duquel des fragments de chair étaient adhérents, et le visage de la victime portait encore l'empreinte des arabesques et des ciselures dont l'arme était ornée. Enfin les cheveux trouvés dans les mains crispées de la duchesse et dans la

mare de sang où elle gisait furent reconnus pour être aout I8i7. ceux de son mari. Plus de doute, l'assassin de la duchesse de Praslin était le duc de Praslin lui-même.

Il faut dire rapidement les causes de cette épouvantable tragédie domestique.

Charles-Laure-Hugues-Tliéobald, duc de Ghoiseul- Le duc Praslin, pair de France depuis le 6 avril 1845, avait et iMademoiépousé, jeune encore, la fille unique du maréchal Sébas- selle De

tiani. Celle-ci, un peu exaltée, irascible, passant aisément d'un excès à l'autre, éprouvait pour son mari une tendresse profonde, mais une de ces tendresses violentes et jalouses auxquelles on serait parfois tenté de préférer la froideur et l'indifférence. Cependant les premières années du mariage avaient été relativement heureuses ; neuf enfants, cinq garçons et quatre filles, semblaient devoir assurer le bonheur et la durée de cette union. Eh bien! ces enfants, qui auraient dû être un lien de plus entre le père et la mère, mirent au contraire, involontairement, la discorde au foyer, chacun des époux ayant son système d'éducation dont il ne voulait pas démordre.

Il fut décidé alors que l'on confierait les enfants aux soins d'une gouvernante. Mais la situation de cette dernière était rendue difficile par les exigences en sens inverse du mari et de la femme. Plusieurs gouvernantes s'étaient retirées, lorsqu'en 1841, il en entra une, vivement recommandée par la comtesse de Flahaut. La nouvelle venue se nommait M"^ Deluzy ; elle avait alors vingt-six ou vingt-sept ans. D'un extérieur distingué, fort séduisante, elle ne tarda pas à prendre sur le cœur du duc de Praslin un immense empire. Introduire en tiers dans son intérieur, comme gouvernante ou institutrice, une femme jeune et charmante, est toujours chose extrêmement dangereuse. La duchesse de Praslin allait bientôt en faire la triste expérience. Bien

luzy.

638 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1847.

Août 1847. que belle encore, elle s'était aliéné le cœur de son mari par ses emportements, son exaltation et sa jalousie féroce. L'amour résiste difficilement à des transports qui finissent par ressembler à de la haine. Un an s'était à peine écoulé depuis l'entrée de M"'' Deluzy dans l'hôtel Sébastiani que des relations intimes s'établissaient entre elle et M. de Praslin. Malgré son habileté et ses efforts pour ménager les susceptibilités de sa femme, le duc ne put longtemps lui cacher que la gouvernante des enfants était devenue sa maîtresse. Les femmes, d'ailleurs, en pareil cas, ne s'y trompent guère. M. de Praslin ne tarda pas à donner à la favorite une autorité absolue sur ses enfants ; il ne voyait, n'agissait que par elle ; la mère de famille était comme une étran gère dans sa maison.

Durant six années, la pauvre femme eut à supporter toutes les souffrances, toutes les amertumes, toutes les humiliations de l'épouse qui voit sa rivale régner en souveraine sous le toit conjugal. D'un caractère peu fait à la résignation, elle n'endura pas sans révolte la situation qui lui était faite. C'étaient entre le mari et sa femme des scènes sans cesse renouvelées, et souvent d'une violence inouïe. Plusieurs fois il avait été question de séparation. Cependant, pour ses enfants, le duc reculait devant cette extrémité. Le maréchal Sébastiani intervint; une réconciliation eut lieu, qui paraissait sincère de part et d'autre, et dont le gage fut l'éloignemenl de M"" Deluzy. Celle-ci se retira dans une grande institution de jeunes filles, tenue par M'"" Daubrée, rue du Ilarlay, au Marais ; et le duc et la duchesse partirent au mois de juillet, pour leur château de Praslin, en Seine-et-Marne.

Le duc et la duchesse rentrèrent à Paris, avec leurs enfants, dans la journée même du 17 août. Tandis que la duchesse, ayant avec elle une partie de ses enfants, se

rendait directement chez elle, son mari se faisait con- Aout ibv, duire rue du liarlay, accompagné de ses trois filles, qui portaient à M'" Deluzy un très vif attachement. Reçu par M""" Daubrée, le duc de Praslin sollicita d'elle, pour la gouvernante de ses enfants, un emploi dans son institution. M""" Daubrée était une femme d'un esprit supérieur, et dont la maison avait un grand renom d'honorabilité. Charmée des manières distinguées de M'"* Deluzy, elle ne demandait pas mieux que de lui donner dans sa maison une situation élevée, mais comme certaines rumeurs avaient déjà couru sur son compte, elle tenait absolument à ce que M'"^ Deluzy eût une lettre de recommandation signée de M"® de Praslin. Il était environ dix heures quand le duc rentra à l'hôtel.

Que se passa-t-il, dans cette nuit fatale, entre la femme et le mari? Nul ne l'a jamais su. On a supposé que la duchesse ayant refusé la lettre de recommandation réclamée par M™^ Daubrée, une scène furieuse s'en était suivie, et que le duc, exaspéré du refus de la duchesse, outré de ses reproches, hors de lui, fou de colère, se serait jeté sur elle, et, comme un vrai sauvage, l'aurait criblée de coups de couteau.

Mais d'après des renseignements fort précis, recueillis de la bouche du docteur Tardieu, qui fut appelé dans la journée de l'assassinat à l'hôtel Sébastiani pour assister aux constatations médicales, le duc de Praslin aurait, de longue date, prémédité l'assassinat de sa femme. Deux ou trois fois, il était revenu seul à Paris, et il avait eu des entrevues avec M"" Deluzy. Toujours est-il qu'à son dernier voyage, il imagina une sorte de guetapens où la duchesse devait trouver la mort sans qu'il eût à intervenir directement. M"" de Praslin couchait dans un vaste lit dont le ciel, fort lourd, était fixé au plafond par des vis à écrous. Le duc avait desserré

des pairs.

640 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1847.

Août I8't7. ces écrous, comptant bien que sa femme, qui était très grosse, imprimerait au lit, en se couchant, une secousse assez forte pour que le baldaquin tombât sur elle et l'écrasât dans sa chute. Mais ses prévisions avaient été trompées; le ciel de lit ne s'était pas détaché, et lorsque, vers trois heures du matin, il entra dans la Chambre de sa femme, il trouva celle-ci tranquillement endormie. Ce fut alors qu'en proie à une sorte de folie, il la frappa d'un premier coup de couteau qui ne fit que la blesser. Elle eut la force de crier, d'agiter le cordon de la sonnette, de sauter à bas du lit et d'engager avec son mari la lutte terrible à laquelle elle succomba. Tout porte à croire que les choses se sont passées de cette façon. Le duc Le duc de Choiseul-Praslin avait alors quarante-deux

' "déférôTia'^'^ ^^^^* ^^ ^^vait été, comme nous l'avons dit, nommé pair cour de France le 6 avril 1845; par conséquent, aux termes de l'art. 29 de la Charte, il ne pouvait être mis en état d'arrestation, dans le sens légal du mot, qu'en vertu d'une autorisation de la Chambre. En attendant, les magistrats instructeurs le consignèrent dans son hôtel sous la surveillance spéciale de M. Allard, chef du service de la sûreté. Voyant que sa culpabilité ne faisait pas doute, et se jugeant perdu, le duc demanda à passer dans un cabinet voisin sous prétexte d'indisposition subite. Il sortit de là empoisonné; il aA^ait avalé une forte quantité d'arsenic qu'il tenait en réserve. La dose, trop considérable, provoqua d'abondants vomissements, qui ralentirent les effets du poison.

Le 19 août, une ordonnance, datée du château d'Eu, constitua la Chambre des pairs en cour de justice, et, deux jours après, à cinq heures du matin, le duc fut transféré de l'hôtel Sébastiani à la prison du Luxembourg. Il était dans un tel état de prostration qu'on dut le porter jusqu'à la voiture, et, arrivé à la prison, il fallut le mettre dans un fauteuil pour le conduire à la chambre

qui lui était réservée. Le 23 août, était rendu l'arrêt de Aour i847. mise en accusation du duc de Choiseul-Praslin devant la cour des pairs. Une sorte de fatalité semblait peser sur les grands corps de l'Etat. La Chambre haute venait de condamner deux de ses membres, deux anciens ministres, convaincus de prévarications; elle allait avoir à en juger un troisième, prévenu d'assassinat sur la personne de sa femme. La mort sauva le duc de Praslin de Sa mort. la flétrissure d'an jugement criminel. Il expira le lendemain, 24 août, dans sa prison, sans avoir fait l'aveu de son crime autrement que par son silence et son suicide. Il s'était fait justice lui-même.

Toutefois la cour crut devoir faire précéder l'arrêt, par lequel elle se dessaisissait, d'un lumineux rapport de son président, le chancelier Pasquier, qui, après avoir énuméré les charges accablantes pesant sur l'accusé, le frappait jusque dans la tombe. Par cette innovation dans les habitudes judiciaires, elle avait voulu donner une preuve éclatante de son impartialité, et prouver à tous que le privilège d'être jugé par la Chambre des pairs n'aurait pas arraché l'assassin au châtiment qu'il avait mérité.

Le crime commis par le duc de Choiseul-Praslin était un de ces crimes qui aurait à peine éveillé la curiosité publique s'il avait été l'œuvre d'un assassin vulgaire. Mais le coupable appartenait à la plus haute noblesse de France ; il avait été nommé pair de France sans autre titre sérieux à cette faveur que sa naissance. Comment l'esprit de parti ne se serait-il pas emparé d'un tel événement? Quatre journaux, le Constitutionnel, la Réforme^ la Gazette de France et le Charivari^ furent saisis en même temps pour avoir fait remonter au gouvernement la responsabilité morale d'un assassinat domestique.

Sans doute la royauté était étrangère à ces scandales. INIais ce qui frappait surtout la multitude dans ces attentats, dans ces crimes, qui se suivaient de si près, c'est II. 41

642 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1847.

Août 1847. que leurs auteurs appartenaient aux classes les plus élevées de la société. Après MM. Teste et de Cubières, le duc de Choiseul-Praslin ; après le vol, les concussions et la corruption, l'assassinat. Il lui semblait voir la société, en décomposition, glisser de la boue dans le sang-.

La littérature sous Louis-Philippe. — Lamartine et la révolution de 1830. — Les œuvres nouvelles de Victor Hugo. — Alfi'ed de Vigny, Alfred de Musset et Théophile Gautier . — Les poètes et la politique. — Hégésippe Moreau. — Béranger. — Barthélémy et Méry. — Auguste Barbier et les ïambes. — Le théâtre sous Louis-Philippe. — L'école du bon sens. — Le roman et les romanciers du temps de Louis-Philippe.

— A. Dumas, George Sand et Balzac. — Rénovateurs et réformateurs politiques et sociaux. — L'influence de Lamennais. — L'histoire sous le règne de Louis-Philippe. — L'histoire du Consulat et de l'Empire. — Les histoires de la Révolution. — Suite de la campagne des banquets. — Le banquet de Colmar. — Le banquet de Saint-Quentin. — Le banquet d'Orléans et M. Abatucci. — La dernière incarnation du ministère du 29 octobre. — La retraite du maréchal Soult. — M. Guizot est nommé président du conseil. — Le mai'échal Soult est fait maréchal général. — Le duc d'Aumale est nommé gouverneur général de l'Algérie. — Nouveaux scandales.

— L'affaire Léotade. — L'affaii-e Beauvallon. — Procès de presse.

— Une visite de Louis-Philippe à la Grande Trappe. — Une nouvelle chanson de Béranger. — Les banquets de Coulommiers et de Cosne. — Déclaration de principes de M. de Lamartine. — La campagne réfoi'miste s'accentue. — Le banquet de Lille. — Le banquet d'Avesnes. — Le banquet de Dijon. — Élections hostiles et vœux des conseils généraux. — Suicide de M. Bresson. — Une lettre du prince de Join ville. — Le cabinet du 29 octobre et la Suisse. — Le Souderbund. — Étrange attitude de M. Guizot. — L'Italie et le cabinet du 29 octobre. — Fin de la campagne des banquets. — Le banquet de Rouen. — Recrudescence des procès de presse. — M. Berger nommé maire. — Soumission et capture d'Abd-el-Kader. — Une visite de M. de Morny à M. Guizot. — Obstination de Louis-Philippe.

— Annonce d'un dernier banquet. — Ouverture de la session de 1848. — Discours de la couronne. — Vains conseils au roi. — Mort de la princesse Adélaïde. — Le bureau de la Chambre et la commission de l'adresse. — L'adresse à la Chambre des pairs. — Le comte d'Altou- Shée et le comte de Montalembert. — Menace au banquet du 12« ar-

HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1847.

rondisseinent. — L'affaire Petit ; nouveau scandale. — L'élection de M. Richond des Brus. — L'interpellation de M. Odilon Barrot sur l'affaire Petit. — Discussion de l'adresse. — La situation financière.

— Rentrée en scène de JI. Thiers. — La situation morale et l'amendement de M. Billault. — Discussion sur la situation intérieure. — Discussion sur les affaires de Suisse. — Déclaration de M. Thiers.

— La réponse de M. Guizot. — Sa profession de foi monarchique.

— Suspension du cours de M. Michelet. — Manifestations des étudiants. — Le banquet du 12^ arrondissement interdit. — Discussion relative aux banquets. — MM. Léon de Maleville et Duchàtelauxpnses.

— Intervention de M. Ledru-RoUin. — Le droit de M. Thiers. — L'amendement Desmousseaux de Givré. — L'amendement de M. Sallandrouze. — La déclaration de M. Guizot. — Rejet de l'amendement.

— Résolution prise au café Durand. — Démission de M. Emile de Girardin. — La commission définitive du banquet. — Le banquet est fixé au 22 février. — Projet de transaction. — Le programme de la commission du banquet. — La transaction est rompue. — L'interpellation de M. Odilon Barrot. — La majorité des députés de l'opposition renonce au banquet. — La joie aux Tuileries. — Attitude des républicains avancés. — La journée du 22 février. — L'acte d'accusation du ministère. — L'armée et la garde nationale. — La JQurnée du 23 février. — L'incident de la place des Victoires. — Louis-Philippe se décide à congédier ses ministres. — La séance de la Chambre élective. — Accueil fait au changement ministériel. — M. Mole aux Tuileries. — Dernière apparition de M. Guizot aux Tuileries. — La fusillade du boulevard des Capucines. — Promenade funèbre à travers Paris. — Le ministère Thiers-Barrot. — Le maréchal Bugeaud est appelé au commandement de l'armée. — La journée du 24 février. — Désorganisation de la défense. — Ce qui se passait aux Tuileries. — Un avis de M. Crémieux. — Le combat du Chàteau-d'eau. — L'abdication. — Le départ du roi. — La duchesse d'Orléans et le comte de Paris à la Chambre. — Chute de la monarchie de Juillet. — La Chambre envahie. — Épilogue.

sous Louis- Philippe.

AOUT 1847. Avant d'aller plus avant il importe de jeter un coup La littérature d'œil rapide sur les lettres pendant le règne de Louis- Philippe, et de dire où en était, en ce mois d'août 1847, ce grand mouvement littéraire qui, sous la Restauration, avait jeté sur la France un si prodigieux éclat. L'histoire d'un règne ne serait pas complète si l'historien ne disait mot des productions de l'esprit dont ce règne a été témoin, et qui ont pu exercer sur ses destinées une si décisive influence.

Et d'abord, la révolution de 1830 enfanta-t-elle une Août isi: littérature nouvelle? Nullement. Fut-elle, comme on l'a dit quelquefois, fatale à la littérature rajeunie, qui, sous le nom de romantume^ s'épanouit, si abondante , si pleine de sève et de vie , après la chute de l'Empire ? En aucune façon. La littérature française fut, au lendemain de 1830, ce qu'elle était la veille, si ce n'est qu'elle eut un champ plus vaste devant elle et une plus grande liberté d'allure. C'est un pur enfantillage d'imaginer qu'un changement dans l'ordre politique d'un pays amène nécessairement de profondes modifications dans ses habitudes littéraires.

Seules les commotions sociales et les guerres indéfiniment prolongées sont funestes à l'enfantement des œuvres de l'esprit, par cette raison bien simple qu'elles fauchent dans leurs jeunes années une foule de talents qui n'ont pas eu le temps de se développer. Viennent les jours d'apaisement et de calme, et l'on voit les talents littéraires renaître et refleurir, comme ces plantes qui, après l'orage, s'élancent plus vivaces, plus vigoureuses et plus suaves. Après la Ligue, voici les glorieux écrivains de la Renaissance, Ronsard, Rabelais, Clément Marot, Montaigne, La Boétie, Mathurin Régnier; après la Fronde, Garnier, Rotrou, Corneille, Racine, Pascal et tant d'autres. Pendant la Révolution française et l'Empire, il y a, sinon éclipse, du moins ralentissement sensible. Et cela se comprend. Qui pourra dire jamais ce que les hécatombes de ces temps héroïques ont englouti d'espérances? Que de poètes, de romanciers, de moralistes, de philosophes et d'historiens, ont disparu dans la fumée des champs de bataille ! Le retour de la paix devait nécessairement provoquer l'éclosion de frais et gracieux talents. Nous avons montré ailleurs la magnifique

HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1847.

Aorr I8'»7.

Lamartiue

et la

révolution

de 1830.

gerbe littéraire dont notre pays s'était enrichi alors (1).

Il n'y avait aucune raison pour que la révolution de 1830 transformât notre littérature, La monarchie de Juillet n'ayant été que la continuation de la Restauration, avec quelques modifications politiques sans grande importance, la littérature fut, à peu de chose près, sous Louis-Philippe, ce qu'elle avait été sous Louis XVIII et sous Charles X. On vit se poursuivre, acharnée, durant longtemps encore, la lutte entre la littérature classique et la littérature romantique, pour aboutir, au bout de quelques années, à une sorte de littérature mixte, empruntant de l'une et de l'autre ce qu'elles avaient en elles de bon, de beau et de durable.

Saluons d'abord, dans la poésie, les deux hommes éminents qui, sous le précédent régime, l'avaient renouvelée, pour ainsi dire, et fait briller d'une splendeur merveilleuse, Lamartine et Victor Hugo. S'ils subirent l'un et l'autre l'influence de la révolution de Juillet, ce fut en politique. Partis des points les plus extrêmes, chantres inspirés de la légitimité et du droit divin, ils devaient arriver par elle à la démocratie et à la liberté.

M. de Lamartine avait alors quarante ans. Sauf Jocelyn, il avait déjà produit comme œuvre poétique tout ce qui pouvait assurer son immortalité et lui donner une place parmi les plus grands poètes de notre pays. Mais, à partir des derniers mois de 1830, il ne fit plus, de cette poésie qui lui avait donné la gloire, la principale occupation de sa vie; de la solitude des méditations il tomba dans le tumulte de la politique, considérant comme un devoir de prendre sa part des labeurs de la vie sociale. Nous avons raconté comment, après un double échec, il était arrivé à être investi du mandat de député. La révolution de 1830 ne serait pas survenue

(1) Voyez notre Histoire de la Restauration.

qu'il n'en aurait pas moins orienté son existence de ce Août isii. côté. On sentait déjà, dans son discours de réception à l'Académie française, percer ses aspirations politiques. Eut-il tort, eut-il raison? Nous ne voyons pas Lien pourquoi il ne serait pas permis à un poète, comme à tout autre écrivain, de prendre sa part dans la direction des affaires de son pays.

Quel jour ai-je vendu mapai't de l'héritage, Esau de la liberté?

répondait-il fièrement au poète Barthélémy, qui lui reprochait avec tant d'amertume de solliciter les suffrages de ses concitoyens.

Faut-il attribuer, comme on l'a fait si souvent, à son entrée dans la vie politique , la décadence de ses dernières œuvres poétiques? nous ne le croyons pas. S'il eut de ces sommeils auxquels n'échappa point le grand Homère, il eut des réveils splendides. « Quand l'année politique a fini, a-t-il écrit quelque part, quand la Chambre, les conseils généraux de départements, les conseils municipaux de villages, les élections, les moissons, les vendanges, les semailles, me laissent deux mois seul et libre dans cette chère masure de Saint-Point,... ma vie de poète recommence pour quelques jours. » En 1836 il publia Joceli/n, épopée demi-biblique et demi-philosophique, où des tirades obscures et des descriptions trop longues n'effacent ni l'intérêt du récit, ni le charme de riants tableaux champêtres, ni l'effusion lyrique et passionnée dont le livre déborde. Il n'est pas d'âme rêveuse et tendre qui ne soit profondément émue à la lecture de cette œuvre d'une si touchante mélancolie.

Nous n'en saurions dire autant de la Chute d'un ange, publiée deux ans après, poème étrange et mystique, d'un style négligé, et d'où se dégage un insupportable ennui. Les Recueillements poétiques, qui suivirent de près la

648 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PEIILIPPE. annéi; 1847.

Août isii. Chiite cl un ange, ne valaient pas beaucoup mieux. Ce fut son dernier volume de vers. L'inspiration étaitclle entièrement éteinte en lui? Pas du tout. 11 a publié, depuis, des vers d'un souffle puissant et d'une grande envergure, mais accidentellement, et sous quelque impression momentanée. Dès 1840 sa carrière poétique était terminée.

Si la France perdait un poète, elle gagnait un incomparable orateur, et n'avait pas à se plaindre. L'œuvre oratoire de M. de Lamartine sous Louis-Philippe, trop oubliée aujourd'hui, a des magnificences que n'a atteintes aucun autre orateur de l'époque. Splendeur du langage, élévation de la pensée, accents véritablement prophétiques, magie de la parole, éloquence du geste, tout y est. Il va être désormais un des organes les plus applaudis et les plus autorisés de l'opinion publique. On a vu comment, rallié à la monarchie de Juillet, il avait passé des rangs des conservateurs dans ceux de l'opposition. Les publicistes qui ont attribué à de vaniteuses rancunes son évolution vers la liberté lui ont fait une gratuite et sanglante injure. Il obéit en cela aux inspirations de sa conscience et de son cœur. Si Louis-Philippe avait écouté un peu plus les conseils du poète, et un peu moins les hommes d'Etat bornes, dont il s'était entouré, il serait sans doute mort sur le trône.

Aux palmes de l'orateur, M. de Lamartine venait d'ajouter celles de l'historien. Tout récemment, en cette année 1847, avait paru de lui, sous le titre à' Histoire des Girojidins, une véritable histoire de la Révolution française, dont nous avons dit un mot déjà, et sur laquelle nous reviendrons dans un instant. Cette œuvre, dont le retentissement fut immense, fit plus pour sa popularité que n'avaient fait ses chefs-d'œuvre poétiques.

Gomme son émule en gloire, Victor Hugo ne devait par hésiter non plus à faire invasion dans le domaine

de la politique, dont sa nomination de pair de France, août 1847.

en 1845, lui avait ouvert les portes toutes grandes. A

l'enthousiasme royaliste de ses jeunes années avait Les œuvres

succédé un ardent amour pour la liberté, qui ne nouvelles

de Victor fut jamais exclusif de son admiration profonde pour Hugo.

Napoléon (1). L'ode à la colonne suivit de près ses strophes enflammées aux héros de Juillet. La lumière s'était faite en lui. « Mon ancienne conviction catholique de 1820, écrivait-il, en 1830, s'est écroulée, pièce à pièce depuis dix ans, devant l'âge et l'expérience. Il en reste pourtant encore quelque chose dans mon esprit, mais ce n'est qu'une religieuse et poétique ruine... » Rallié à la monarchie de Louis-Philippe, malgré une petite querelle passagère à propos de la suspension du Roi s'amuse, dont nous avons parlé en son temps, il sera à jamais fidèle à cette grande cause de la liberté que, dès 1831, il célébrait en un si magnifique langage :

Je suis fils de ce siècle; une erreur, chaque année,

S'en va de mon esprit, d'elle-même étonnée,

Et détrompé de tout, mou culte n'est resté

Qu'à vous, sainte patrie et sainte liberté.

Je hais l'oppression d'une haine profonde.

Aussi lorsque j'entends, dans quelque coin du monde,

Sous un ciel inclément, sous un roi meurtrier,

Un peuple qu'on égorge appeler et crier,...

Alors, oh! je maudis dans leur cour, dans leur antre.

Ces rois dont les chevaux ont du sang jusqu'au ventre.

Je sens que le poète est leur juge, je sens

Que la Muse iudiguée, avec ses poings puissants.

Peut, comme au pilori, les clouer sur leur trône,

Et leur faire un carcan de leur lâche couronne,

Et renvoyer ces rois, qu'on aurait pu bénir,

Marqués au front d'un vers que lira l'avenir.

Oh ! la Muse se doit aux peuples sans défense.

J'oublie alors l'amour, la famille, l'enfance.

Et les molles chansons et le loisir serein,

Et j'ajoute à ma lyre une corde d'airain.

(1) Il ne faut pas toucher à celui-là, nous disait-il, peu de temps avant sa mort.

650 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1847.

Août 1847. Est-ce qu'il y a assez de couronnes pour le poète qui

a fait de tels vers ?

Cette passion pour la liberté semble avoir ajouté à son talent plus de force, plus d'ampleur, plus de majesté. Elle n'arrêta en rien ses productions purement littéraires. Ce fut, durant un certain nombre d'années, une succession non interrompue d'œuvres diverses, attestant la merveilleuse puissance de son génie. Romans, drames, recueils de poésie, se succédèrent aux applaudissements de la foule, dont l'admiration ne céda pas devant certaines critiques passionnées, et qui a pour elle aujourd'hui la sanction du temps. Yoici Notre-Dame, avec sa magnifique reconstitution du vieux Paris; puis viennent Le roi samuse^ Lucrèce Borgia, Marie Tudor, Angelo, Ruy-Blas et enfin Les Burgraves, sa dernière pièce, qui ne put tenir au théâtre, malgré d'étincelantes beautés. Entre temps, paraissaient les Feuilles d'automne^ les Chants du crépuscule, les Voix intérieures, les Rayons et lesOtnbres, recueils de poésies exquises pour la plupart, où, çà et là, quelques obscurités voulues, quelques ombres, si l'on veut, ne font que mieux ressortir l'éclat de l'œuvre dans son ensemble. Quels délicieux chants d'amour ! Quels gracieux tableaux d'intérieur! Et quel poète a jamais mieux peint et compris l'enfant?

Il est si beau l'enfant avec son doux sourire, Sa douce bonne foi, sa voix qui veut tout dire,

Ses pleurs vite apaisés, Laissant errer sa vue étonnée et ravie, Offrant de toutes parts sa jeune âme à la vie

Et sa bouclie aux baisers !

Nous n'avons ici ni le temps ni l'intention de tracer une étude critique, même rapide, de l'œuvre du poète ; l'heure nous presse. Disons seulement que MM. Nisard et Gustave Planche, deux critiques éminents, n'étaient

6ol

ANNÉE I8i7.

guère bons prophètes quand ils prédisaient, sous le règne de Louis-Philippe, l'un, la mort littéraire de Victor Hugo, l'autre, son affaiblissement croissant. Fort heureusement pour l'auteur immortel de tant de futurs chefs-d'œuvre, ces paroles de critiques n'étaient point paroles d'évangile.

Citons ensuite un poète délicat et fin, qui, malgré d'estimables succès, n'est jamais arrivé à la popularité; nous voulons parler de M. Alfred de Vigny. Ancien officier, comme André Chénier, il avait également quitté le service militaire pour se consacrer entièrement aux lettres. Connu déjà, sous la Restauration, par divers poèmes et surtout par son roman historique de Cinq- Mars, il avait publié, depuis, Stello ou les Diables bletis et Sej'vitude et grandeur militaires^ où il établit une comparaison saisissante entre la vie de poète et celle de soldat. Le théâtre tenta aussi ce talent, aimable et doux; Chatterton^ joué en 1835, y fut son plus grand succès. Reçu, dix ans après, àl'Académie française, il s'y confina, pour ainsi dire, comme dans une retraite studieuse, écrivant encore, à d'assez longs intervalles, des poésies qui plaisaient aux natures rêveuses qu'offusquait le tapage du réalisme moderne.

Un autre poète, plus jeune, et qui fit, lui, plus de bruit en ce temps d'audaces littéraires, ce fut Alfred de Musset, Il avait vingt ans à peine quand éclata la révolution de Juillet, et déjà il était arrivé à la célébrité en publiant les Contes d'Esj^agne et d'Italie, et quelques autres fantaisies poétiques, dont l'élégance primesautière faisait pardonner le dévergondage. C'était le second fils de l'excellent Musset-Pathay, ce biographe enthousiaste et passionné de Jean- Jacques Rousseau. Son frère aîné, Paul de Musset, se contenta d'être un romancier charmant, sobre et réservé. La renommée de Paul souffrit un peu de la gloire tapageuse de son cadet, sans que

Août \i

Alfred de

Vigny,

de Musset et

Gautier.

HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1847

Les poètes

et la

politique.

Hégésippe

Moreau.

jamais le moindre sentiment de jalousie soit entré dans son cœur. Alfred de Musset fut véritablement le poète gâté du siècle. Il eut pour lui toute la jeunesse et les femmes. L'incomparable éclat et la fraîcheur de ses poésies faisaient oublier ce qu'il y avait en elles de malsain et de sardonique. Pourquoi donc reprochait-il à Voltaire son hideux sourire, lui, le poète du sarcasme et du scepticisme par excellence? La politique était une misère à ses yeux. Peut-être n'avait-il pas tout à fait tort, s'il voulait parler de ceux qui font de la politique pour la politique, comme d'autres font de l'art pour l'art. Il est cependant de grandes choses qui s'appellent le progrès, la liberté, l'humanité, et qui valent la peine que toutes les intelligences d'élite s'en occupent. Il est probable que, s'il s'y fût rattaché dans la maturité de sa vie, il aurait évité les désespérances de sa fin prématurée. Quoi qu'il en soit, il n'en restera pas moins l'une des illustrations poétiques les plus éclatantes du règne de Louis-Philippe, assez loin de ses deux glorieux émules, Lamartine et Victor Hugo. Ne le plaignons pas ; sa part est encore assez belle.

Nous citerons encore Théophile Gautier , autre artiste en littérature, dont l'art était la seule idole, et qui ciselait le vers comme Benvenuto Gellini le métal. Lui aussi se garda bien des amertumes de la politique. Il était de ces poètes rêveurs qui, selon sa propre expression, s'inquiètent peu d'être bons citoyens; il chantait la chanson de Mignon, raillant les jeunes tribuns qui se hissaient sur les tréteaux du forum, et s'imaginant que tout était bien pourvu qu'on eût la rime.

D'autres pourtant vinrent à point nommé, pour lui prouver que la poésie avait d'autres sources d'inspiration que les amours naïfs des oiseaux bleus. Voici Hégésippe Moreau, destiné à mourir sur uîi lit d'hôpital, comme ce Gilbert dont il avait chanté les souffrances.

Il aimait, lui aussi, les choses riantes de la nature, le Aout 1847. printemps, les fleurs, l'amour et ses joies infmies :

Marcher à deux sur les fleurs et la mousse, Au fond des bois rêver, s'asseoir, courir. Oh! quel bonheur! oh! que la vie est douce!

Mais la fibre patriotique vibrait en lui. Combattant des trois jours, les résultats avortés de la révolution de 1830 l'avaient ému au delà de toute expression. Il demanda ses inspirations aux grands aïeux de la prande époque :

Au bruit de l'or et des croix qu'on ramasse Devant ce char tout s'est précipité ; Et seul, debout, je murmure à voix basse : Vive la liberté!

Il a compris que la liberté ne serait pas longtemps l'hôtesse de la monarchie nouvelle. Celle-ci lui apparaît dès lors comme une ennemie. Il nous montre la Franco confondant dans une même indifférence, en vieillissant, ses souverains de droit divin et ses souverains tricolores. Il s'efforce de prouver, en fort beaux vers, que les nations doivent rester maîtresses de leurs destinées, et il s'écrie, dans une magnifique invocation à Joseph Bonaparte :

Peuples qui mendiez des rois. Dieu vous bénisse !

Puis, tout à coup, s'éteint prématurément cette voix qui savait si bien marier les doux chants de Tibulle aux mâles accents de Juvénal. Le poète de la Voulzie et de la Fermière meurt, avant trente ans, d'une phtisie développée par la misère, laissant la France en deuil d'une espérance sitôt brisée.

Parmi les poètes, dont l'indignation politique échaufl'a Bérauger. la muse en ce temps, nous nous reprocherions de ne pas ranger Béranger vieilli, qui, dans une suprême apos-

654 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1847.

Août 1847. troplie, lança l'anathôme au Irône dont il avait été tout d'abord un des plus chauds admirateurs. On l'a vu, avec son ami Jacques Laffitte, contribuer puissamment à son élévation, croyant de bonne foi, lui aussi, que la royauté sortie des barricades serait la meilleure des républiques. Mais la désillusion n'avait pas tardé à venir, et il s'était vengé de sa déception en ressaisissant le luth familieidont il s'était fait une arme si puissante contre la Restauration, et dont il ne croyait plus avoir à se servir.

Oui, chanson, muse, ma fille,

J'ai déclaré net Qu'avec Charle et sa famille

On te détrônait.

IMais chaque loi qu'on nous donne

Te rappelle ici, Chanson, reprends ta couronne,

Messieurs, grand merci !

Je croyais qu'on allait faire

Du grand et du neuf, Même étendre un peu la sphère

De quatre-vingt-neuf; Mais point ; on l'ebadigeonne

Un trône noirci.

Chanson, reprends ta couronne,

Messieurs, grand merci !

Comme Laffitte, comme Dupont (de l'Eure), comme Lafayette, Déranger en était venu à maudire ce qu'il avait adoré.

liarthéieuiy et Citous encore Barthélémy et Méry, son fervent col- ^^^^^' laborateur, « Romulus et Rémus de la haute satire, » dont les vers flagellateurs avaient été si durs aux hommes de la Restauration. Ils ne furent pas plus tendres pour les renégats de Juillet. Nous avons montré déjà l'auteur de Némésis s'attachant aux flancs de la monarchie de 1830, et la lacérant de son vers implacable. Puis, après deux ans, cette indignation, dont son œuvre était faite, s'était assoupie; sa voix âpre s'était éteinte,

ANNÉE 18i7. CHAPITRE DIX-HUITIÈME. 655

et, de toutes parts, on se demandait ce qu'il y avait de aout is'it mystérieux dans ce silence.

Une douzaine d'années s'étaient écoulées, pendant lesquelles le poète avait occupé ses loisirs à traduire Virgile et Juvénal, quand, vers la fin de 1844, Némésis reparut dans les colonnes du Siècle^ hautaine et fière, comme si aucune tache n'avait souillé sa robe virginale. Si beaucoup applaudirent à ce réveil de la déesse des vengeances, d'autres, non moins nombreux, l'accueillirent avec une indifférence glaciale, soupçonnant le poète d'avoir vendu son silence. Sommé de s'expliquer, il se perdit dans de nuageuses explications. Etait-ce la soif de l'or, ou la peur qui l'avait fait taire? non, disait-il ; mais une cause aveugle, cette main de fer, ce Fatum des anciens. On ne trouva pas les raisons suffisantes. Il lui fallut bien avouer, dans son numéro 3, qu'il avait reçu une pension. Son excuse était qu'elle était due par l'Etat, simple distributeur, à tous les talents, quelles que fussent d'ailleurs leurs opinions. Quant au bout de ruban qui ornait sa boutonnière, c'était une sorte d'agrafe que tout homme sachant lire portait à la place du cœur. Ce n'était pas sérieux. La nouvelle Né- 7ncsis fut, du coup, blessée à mort, et elle disparut, après une vingtaine de numéros, sous la réprobation de tous ceux qui ne sauraient, avec raison, admettre qu'un écrivain trafique de sa louange, de son blâme ou de son silence.

De tous les poètes nés au souffle de la révolution de Auguste Juillet, le plus puissant est sans contredit Auguste Barbier, l'auteur des ïambes, dont nous avons, çà et là, reproduit quelques fragments. Inconnu la veille. Barbier devint fameux le lendemain. Rarement on avait vu de poésies plus imagées, plus émouvantes que la Curée, VIdole, la. Popularité'. La première surtout eut un retentissement prodigieux, et produisit un effet immense.

Barbier et les ïambes.

Août 1847.

Le théâtre sous Louis- Philippe.

.656 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE. année 1847.

L'auteur, indigné, y rudoie d'importance ces effrontés se ruant à la curée des places, et dont toutes les révolutions, quelles qu'elles soient, nous offrent l'écœurant spectacle. Jamais l'hyberpole n'avait revêtu de formes plus éclatantes. Barbier va même beaucoup trop loin en nous présentant la liberté comme une femme qui ne prend ses amants que dans la populace, et qui veut qu'on l'embrasse avec des bras rouges de sang. Non, ce n'est point là l'image de la liberté, c'est celle d'une affreuse mégère qu'on ne saurait repousser avec trop d'horreur. Mais l'effet était saisissant, et l'on applaudit, sans trop savoir à quel sentiment obéissait le poète en traçant ce portrait hideux de sa déesse.

Chose singulière ! Auguste Barbier était l'homme le plus pacifique du monde, et il aurait sans doute reculé d'épouvante s'il avait rencontré quelque part cette liberté <( les bras rouges de sang ». Eh bien ! ce poète de mœurs douces, d'allure timide, fuyant le monde et le bruit, ne trouva d'inspiration véritable que dans la fièvre des agitations populaires. Avec les heures calmes, sa poésie redevint froide, monotone, sans couleur et sans intérêt. On a peine à reconnaître, dans ses productions postérieures, l'auteur passionné des ïambes ; aussi n'obtinrentelles qu'un succès fort médiocre, et elles furent promptement oubliées.

Les exagérations dont fourmilla la presse au début du règne de Louis-Philippe ne pouvaient manquer d'avoir leur contre-coup au théâtre. On vit alors se produire sur la scène une foule d'œuvres insultant à la fois au bon sens et à la morale. Le théâtre devint, durant un certain temps, une halle cynique, une sorte d'école de débauches et de crimes. La suppression momentanée de la censure avait permis la représentation de pièces véritablement monstrueuses, et Barbier, dans ses ïambes^ pouvait s'écrier :

Les théâtres partout sont d'infâmes repaires, Août I84T.

Des temples de débauche où le vice éhonté Donne, pour tous les prix, leçon d'impureté.

Quelle que soit notre extrême tolérance et notre passion ardente pour la liberté, nous ne saurions admettre ni la liberté illimitée de la presse ni la liberté illimitée du théâtre, par cette raison bien simple que cette prétendue liberté n'est souvent que l'effroyable despotisme de la licence. Le public finit par se révolter et par faire justice lui-même de certaines audaces trop audacieuses. C'est ainsi qu'il siffla à outrance le FiU de l'émigré^ pièce d'Alexandre Dumas, où l'auteur avait poussé trop loin l'oubli des convenances les plus élémentaires.

Mais, cette réserve faite, il est bien entendu que la liberté, au théâtre comme ailleurs, ne doit être refrénée que là où elle cesse d'être la liberté. Aussi ne compriton pas beaucoup l'interdiction du Roi s' amuse, de Victor Hugo, après la première représentation. C'était, paraîtil, par respect pour la majesté royale. Mais il aurait fallu que cette majesté fût respectable. La vie privée des princes appartient au poète comme à l'historien, quand ils livrent eux-mêmes au public le scandale de leurs amours. Ne se trouva-t-il pas des moralistes de la royauté pour faire le procès à la Tour de Nesle, de Gaillardct et Dumas, où Marguerite de Bourgogne fait jeter son amant dans la rivière. Mais alors il aurait fallu incriminer notre vieux poète Villon, qui chantait au xv^ siècle :

Semblablement où est la reine Qui ordonna que Buridan Fût jeté dans un sac en Seine?

Mais où sont les neiges d'antan?

Et, d'ailleurs, après avoir fait la part du mal, il est juste de faire celle du bien. Il n'y eut pas, tant s'en faut, II. 42

du bon sens.

G58 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1847.

AOUT 1847. que de mauvaises pièces au théâtre sous le règne de Louis-Philippe. Outre les grandes et fortes œuvres de Victor Hugo, dont les détracteurs eux-mêmes sont obligés de reconnaître la puissance et l'originalité, Alexandre Dumas, Casimir Delavigne, Scribe, Félix Pvat, et quelques autres, firent représenter des drames et des comédies dont le succès incontestable se trouvait justifié par le talent de leurs auteurs. L'école La tragédie elle-même, la vieille tragédie, eut, par une

sorte de réaction contre l'école romantique, un regain de faveur. Un soir de l'année 1843, on joua à l'Odéon une tragédie nouvelle, intitulée Lucrèce^ qui fit événement. On y vit un retour à la littérature calme, simple et sérieuse du xvn^ siècle. L'heureux auteur, M. Ponsard, fut célèbre dès le soir même. Des enthousiastes, un peu pressés, le mirent tout de suite à côté de Corneille et au-dessus de Racine. On le sacra chef d'une école nouvelle qu'on appela l'école du bon sens. Quelques mois suffirent pour faire justice de ces exagérations. Lucrèce est assurément une œuvre fort honorable, où circule le pur souffle de l'antiquité, et qui dénote, de la part de son auteur, un talent très estimable ; mais ce n'est pas un chefd'œuvre. Elle devait rester, du reste, la meilleure pièce de M. Ponsard. Sa tragédie à^ Agnès de Méranie^ jouée trois ans plus tard, ne répondit pas à l'attente générale. Dès lors l'école du bon sens, que ne relevèrent ni la Virginie ni le Vieux de la Montagne de M. Latour de Saint-Ybars, déclina rapidement.

A cette école, toutefois, se rattachait une comédie charmante, jouée également à l'Odéon, et que le public accueillit avec une faveur marquée; nous voulons parler de la Ciguë^ d'Emile Augier, dont la verve, toute gauloise et délicate en môme temps, conquit tous les suffrages. C'était le prélude des grands et légitimes succès que l'avenir réservait à son auteur.

Si du théâtre nous passons au roman, nous y retrouvons les mêmes exagérations, avec des inconvénients moindres, le roman étant moins accessible que le théâtre à la foule. Cependant, ce genre de littérature commençait à prendre de gigantesques proportions ; par le feuilleton, placé au bas des journaux, il s'introduisait partout. Ce qu'il s'est publié d'œuvres romantiques sous le règne de Louis-Philippe est incalculable, et, depuis, cela n'a fait que croître. Déjà, dès 1834, M. Nisard poussait contre le roman-feuilleton un formidable cri d'alarme. Mais imaginer, comme nous l'avons quelquefois entendu dire, que le développement exagéré du roman et ses peintures licencieuses tiennent surtout aux périodes révolutionnaires que nous avons traversées est une pure niaiserie. Si nous cherchions bien, est-ce que nous ne trouverions pas des équivalents dans l'ancien régime, sans remonter jusqu'à Brantôme? Est-ce que Les liaisons dangereuses de Laclos, La religieuse de Diderot, Fauhlas de Louvet, le futur girondin, ne sont pas les modèles du genre dénoncé comme un moyen de perturbation niorale? Le nombre des lecteurs, il est vrai, s'est prodigieusement augmenté, de là un danger . plus grand; d'accord; mais l'importance prise par le roman, depuis une quarantaine d'années, tient à deux causes principales : d'abord il est d'un placement plus facile que tout autre genre littéraire ; ensuite il permet de développer, sous une forme attrayante, toutes sortes de thèses, philosophiques, politiques, socialistes; et les romanciers du temps de Louis-Philippe n'y ont pas manqué.

Que de noms à citer parmi les romanciers de l'époque : Frédéric Soulié, dont les Mémoires du Diable captivèrent si vivement l'attention ; Alexandre Dumas, qui croyait apprendre l'histoire à ses contemporains par ses grands romans historiques; Eugène Sue, avec ses Mys-

AouT 1847.

Le roman et les romanciers (lu temps de Louis- Philippe.

Août 1847.

Alexandre Dumas.

Madame George Sand.

660 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, aisnée 1847.

tères de Paris et son Juif errant ; George Sand, Jules Sandeau, Emmanuel Gonzalès, Charles de Bernard, Élie Berthet, Léon Gozlan, Champfleury, Balzac, Alphonse Karr, Prosper Mérimée et tant d'autres dont les noms ne nous reviennent pas.

De ces noms, diversement illustres, il en est trois au moins qui méritent une mention à part, ce sont ceux d'Alexandre Dumas, de M""" George Sand et de Balzac.

Alexandre Dumas doit certainement figurer au premier rang comme romancier. C'est le conteur par excellence. Il restera le maître incontesté parmi les romanciers modernes. Son œuvre romantique,' si pleine de vie, de mouvement et d'intérêt, a le mérite d'être toujours honnête, et elle vivra, jeune et charmante encore, quand une foule d'œuvres tapageuses de notre époque auront disparu dans l'éternel oubli.

Femme née homme, comme on disait alors, Aurore Dupin, baronne Dudevant, publia en J832, sous le nom de George Sand, un roman intitulé Indiana, qui fit sensation. On s'abordait, raconte Sainte-Beuve, en se demandant : « Avez-vous lu Indiana? » Aucune femme, depuis M"° de Staël, n'avait écrit d'un style plus pur et plus harmonieux. Du premier coup, elle arriva à la célébrité. Disciple de Jean-Jacques Rousseau, elle fit pour l'éducation de la femme, dans Spiridion et Gabriel, ce que son maître avait fait dans Emile pour l'éducation de l'homme. Tous ses romans, pleins de charme et de passion, Lc'lia, Valentine, Jacques, Les compagnons du tour de France, etc., sont des plaidoyers humanitaires où çà et là apparaissent des révoltes contre l'état social. Mais que de grâce dans toutes ses œuvres, dont quelques-unes sont de ravissantes idylles, et comme l'on comprend qu'elle ait charmé même ceux de ses lecteurs qui pouvaient ne pas partager ses idées! Elle restera

donc, dans notre pays, comme mie des gloires du roman Août 1847. moderne.

Autrement sombre dans ses tableaux s'est montré le h. de Balzac. grand peintre de mœurs du règne de Louis-Philippe, Honoré de Balzac. Sous le titre un peu général de la Comédie humaine, il peignit ou crut peindre en déshabillé, dans ses romans, la société de son temps. Après avoir végété obscur durant un certain nombre d'années, il devint, lui aussi, célèbre tout à coup, et fut, du jour au lendemain, le romancier à la mode. On s'arracha bientôt ses livres dans le faubourg Saint- Germain, dont il traitait pourtant assez mal les grandes dames, tout en affichant, avec une affectation un peu puérile, des opinions aristocratiques et royalistes. Assurément on ne peut lui refuser ni l'invention ni la science d'observation, mais il a chargé sa palette de couleurs trop foncées. Sans doute l'humanité a de repoussantes laideurs; les lâchetés y pullulent, et les intrigants y ont trop souvent le pas sur les natures les plus droites et les consciences les plus pures ; mais le monde n'est pas encore aussi noir que nous l'a fait Balzac. Ses duchesses de Maufrigneuse et de Langeais, les Rastignac, les de Trailles, les Rubempré, tous ces gentilshommes de sa façon, qui ne sont que des chevaliers d'industrie, peuvent exister, mais c'est à l'état d'exception, comme ces paysans madrés, cupides et retors, auxquels il a consacré tout un volume. Le grand tort de Balzac a été de s'imaginer qu'il peignait dans son ensemble la société de son temps; il n'en a décrit avec amour que les types les plus affreux et les plus repoussants. Ce romancier, drapé dans son manteau fleurdelisé, a été certainement plus dur aux classes dirigeantes de son temps que tous les écrivains de la démocratie. Si l'œuvre de Balzac, un peu démodée aujourd'hui, était l'image fidèle de la société de son temps, cette société était alors en pleine décom-

Août 1847.

Rénovateurs

et

réformateurs

politiqutis

et sociaux.

position. Qu'en pense la foule des admirateurs du romancier?

Comment s'étonner, après cela, de voir un romancier socialiste, comme Eugène Sue, stigmatiser, lui aussi, la société de l'époque? Peut-être peut-on reprocher à son épopée sociale et fouriériste, le Juif errant^ de n'être pas suffisamment intéressante, et de tomber quelquefois dans le ridicule. Mais ce qui ne manqua pas d'étonner nombre de lecteurs, ce fut de voirie Journal des Débats^ le journal, par excellence, du cabinet du 29 octobre et des conservateurs, présenter lui-même au public ce roman d'allure socialiste et révolutionnaire.

Les écrivains ne manquèrent pas, d'ailleurs, qui, sous le règne de Louis-Philippe, étudièrent, sous une forme plus sérieuse, les moyens de remédier aux souffrances des masses et d'améliorer leur condition. Le problème n'était pas facile à résoudre, mais il n'était pas insoluble. De nobles intelligences s'y dévouèrent, et ceux-là méritent déjà une sorte de reconnaissance qui ont embrassé la cause des déshérités de ce monde et l'ont servie de toutes leurs facultés. Aussi est-il aisé de comprendre la facilité avec laquelle ces hommes qu'un travail ingrat suffisait à peine à nourrir, eux et leurs familles, s'engouaient de tous ceux qui semblaient avoir trouvé le remède à leurs maux, et faisaient luire l'espérance à leurs yeux.

Nous avons dit, dans le premier volume de cet ouvrage, les efforts de l'école saint-simonienne pour réformer le monde, efforts malheureusement infructueux. Mais beaucoup d'idées avaient été semées au vent, que d'autres récoltèrent et s'efforcèrent de faire fructifier. Les disciples de Fourier, parmi lesquels nous citerons MM. Victor Considérant, Cantagrel, et Toussenel, examinant surtout la société moderne au point de vue de l'industrie, prêchèrent la substitution de l'association à

l'isolement et à l'antagonisme, et proposèrent de rem- Août 1847. placer la commune par un phalanstère où les produits de l'exploitation seraient partagés proportionnellement à l'apport de chacun en capital, en travail et en talent. D'autres, embrassant, comme Cabet, les idées décevantes du communisme, concluaient à l'abolition violente ou volontaire de la propriété et à la communauté des biens, méconnaissant ainsi le véritable génie de l'homme, qui est fait pour la vie de famille, non pour la vie en commun. Mais ces doctrines, favorablement accueillies par certains ouvriers des villes, ne pouvaient avoir aucune action sur la population des campagnes, où la Révolution française a surtout contribué à propager le sentiment de la propriété individuelle. Et, en effet, l'idéal, dans nos sociétés modernes, idéal beaucoup plus facile à atteindre qu'on ne l'imagine communément, serait que chacun eût son toit pour abriter les siens et un champ au soleil pour les nourrir.

Dans le livre de Y Organisation du travail^ tout palpitant de l'amour de l'humanité, Louis Blanc croyait remédier aux désastreux effets de la concurrence industrielle en confiant à l'Etat l'industrie collective, et faire œuvre de justice en imposant à tous l'égalité des salaires. Mais c'était là l'erreur d'une âme généreuse; il comptait trop sur le dévouement et le désintéressement des hommes. Il ne prit pas garde qu'en remettant l'industrie privée aux mains de l'Etat, on arriverait au plus insupportable des despotismes, et que l'égalité des salaires impliquait l'égalité impossible de force, d'intelligence et de talent. D aété plus heureusement inspiré en recommandant, avec sa grande et légitime autorité, le principe d'association, qu'il n'a pas peu contribué à propager et à mettre en honneur parmi les masses laborieuses.

De son côté, Pierre Leroux, dans ses livres, empreints d'une philosophie nébuleuse, imaginait un système

Août 1847.

L'influence de Lamennais.

d'organisation sociale et politique qui dénotait, de la part de son auteur, les meilleures intentions du monde, mais où l'esprit pratique faisait complètement défaut.

Tout aussi peu pratique se montrait Proudhon, dans ses projets de rénovation sociale. Un mot lui avait donné une certaine notoriété. « La propriété, c'est le vol, » s'était-il écrié dans un mémoire adressé à l'Académie de Besançon. Et ce mot il l'exploita merveilleusement à son profit. « Je n'ai d'autre bien sur la terre que cette définition de la propriété, a-t-il écrit; mais je la tiens plus précieuse que les millions de Rothschild. » Or cette définition n'est pas à lui, elle appartient à Brissot de Warville, et c'était sans doute pour la justifier qu'il se l'était appropriée. Polémiste vigoureux, mais talent fait de paradoxe et d'ironie, et tissu de contradictions, négateur universel, calomniateur des plus grandes figures de la Révolution, Proudhon ne nous paraît pas avoir rempli un rôle bien utile dans la démocratie. Cet antagoniste de la féodalité financière était destiné à sombrer dans une opération de banque, et ce terrible ennemi du monopole et du privilège devait finir en demandant à l'empereur une concession de chemin de fer pour un de ses amis. Il était, du reste, fort peu populaire du temps de Louis-Philippe, et il n'eut aucune action sur les événements qui se préparaient.

Tout autre, par exemple, était l'influence de Lamennais, qui, devenu le collaborateur de Louis Blanc, continuait dans la Revite du p}'ogrès politique, social et littéraire son apostolat démocratique, '^on Livre du peuple, avait soulevé en 1837 d'ardentes polémiques. L'année suivante, il publiait La politique à lusage du peuple, où il préconisait le principe d'association, et où il réclamait le suffrage universel, que la Révolution française n'avait pas admis. « Il n'y a pas de jour pour le suffrage universel, devait dire M. Guizot, pour ce système

absurde qui appellerait toutes les créatures vivantes h l'exercice des droits politiques. » Et le suffrage universel était à la veille d'être proclamé. Lamennais publia ensuite le Pa?/s et le gouvernement^ qui lui valut, on ne l'a peut-être pas oublié, de paraître de nouveau devant la justice et d'être condamné à la prison. Ce fui sous les verroux qu'il composa Y Esclavage inoderne^ oh il s'efforça de montrer comment l'esclavage antique avait abouti, pour la grande masse des classes ouvrières, à une émancipation malheureuse. Travailleur infatigable, il fit paraître, en 1841, les trois premiers volumes de F jE'.s^i^/ss? d: une philosophie ^ oii, non sans grandeur, il tâchait de concilier les idées religieuses avec les doctrines de la Révolution. Deux ans après, parut, sous le titre bizarre cl Amschaspands et Darvands, les deux génies du bien et du mal de la cosmogonie persane, une satire amère et violente, en forme de dialogue, du règne de Louis-Philippe. La monarchie de Juillet n'eut pas de censeur plus âpre que lui, et notre prêtre philosophe fut certainement de ceux qui travaillèrent avec le plus d'obstination à sa chute.

L'histoire elle-même fournit des armes pour la combattre. Les anciens avaient fait de la muse de l'histoire la première des neuf muses. C'est elle qui préside aux destinées des nations ; c'est elle qui, par l'expérience du passé, montre les écueils à éviter, et dégage les routes de l'avenir; c'est par elle enhn qu'il reste trace des civilisations éteintes et des générations disparues. Louis- Philippe et son principal ministre, qui était pourtant un brillant historien, n'auraient pas conduit la monarchie aux abîmes s'ils s'étaient inspirés des leçons de l'histoire. Un an avant de monter au pouvoir, M. Guizot avait publié la Vie et la correspondance de Washington; ministre, il ne se souvint plus guère de son héros.

Le règne de Louis-Philippe a été fécond en historiens

Août 1847.

L'histoire

sous le

règne de

Louis- Philippe.

666 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1847.

Août 1847. en tous genres. Voici Lemontey avec son Histoire de la régence; Bignon avec son Histoire de France sous Napoléon, où il essaye vainement de nous prouver, dans un récit enthousiaste, que Murât à Naples, Louis en Hollande et Joseph en Espagne, ne sont pas des caprices ambitieux, des fantaisies d'un génie gigantesque, mais des faits nécessaires; or son histoire elle-même — ô puissance de la vérité ! — démontre le contraire. Yoici VHistoire de Féconomie politique de Blanqui, où, prenant à son berceau cette science encore incertaine, l'auteur la suit dans ses progrès depuis les Economiques de Xénophon jusqu'à J.-B. Say. Ce livre ne pouvait manquer de faire une impression profonde à une époque où l'on commençait à se préoccuper de tous les travaux intéressant l'amélioration de la condition des classes souffrantes.

Comment ne pas signaler, en passant, VHistoire de Port-Royal de Sainte-Beuve? Poète aimable, facile et familier, romancier une fois par hasard, critique merveilleux, se trompant parfois, mais n'hésitant pas à reconnaître ses erreurs, Sainte-Beuve restera surtout par cette Histoii'e de Port- Royal, que l'on peut considérer comme un monument plus durable que l'airain.

Saluons aussi, comme historien, Prosper Mérimée, dont les Études sur l'histoire romaine ont la netteté et la pénétration que l'auteur avait apportées dans des œuvres de pure fantaisie.

Chateaubriand, vieilli, terminait sa carrière d'écrivain par ses Mémoires d'outre-tombe, une Histoire du congrès de Vérone, et la Vie de Rancé, qui fut le grand événement littéraire de l'année 1844. Mais un des livres qui occupèrent le plus l'attention publique, et que l'on peut ranger parmi les œuvres historiques, c'est la Démocratie en Amérique de M. A. de Tocqueville. Ce livre est un tableau fidèle du gouvernement des Etats-Unis, où les

avantages et les inconvénients de la constitution améri- aout j841 cains sont mis en relief avec une haute impartialité et une grande élévation d'idées. Là encore, il y avait, pour le gouvernement de Louis-Philippe, de précieux enseignements à recueillir.

Les travaux intéressant plus spécialement l'histoire de notre ptiys eurent, durant cette période de près de dix-huit ans, une importance toute particulière et un éclat singulier. Augustin Thierry donnait ses Récits des temps mérovingiens^ et, son frère, Amédée, une Histoire de la Gaule sous la dom,ination romaine^ pour faire suite à son Histoire des Gaulois. Henri Martin publiait sa belle Histoire de France, un peu froide, mais si consciencieuse et si nourrie de faits ! En même temps paraissaient les premiers volumes d'une autre Histoire de France par Michelet, œuvre également considérable, pleine de vie et d'originalité, mais où parfois les objets se brouillent et se confondent, et où la réalité s'évanouit devant des visions incertaines. Edgar Quinet, son collègue au Collège de France, publiait le Christianisme et la Révolution française, livre palpitant d'un patriotisme ardent, mais où déjà se trouvent en germe quelques erreurs où ce grand et généreux esprit est tombé dans ses appréciations des hommes et des choses de la Révolution.

Un ancien conventionnel, devenu préfet de l'Empire L'Histoire

et pair de France durant les Cent jours, Antoine Thi- '^'^ Consuia

^ . . .1 ' et de

bandeau, avait publié, dès 1837 une histoire enthousiaste l'Empire.

du Consulat et de l'Empire, qui fut comme le prélude de celle que préparait M. Thiers. Depuis sa sortie du pouvoir, l'ancien ministre du 1^'' mars, devenu l'un des membres les plus actifs de l'opposition dynastique, avait employé une partie de ses loisirs à élever un monument à l'homme de Brumaire. Il n'y avait pas alors, à ses yeux, de génie plus puissant et plus complet que celui de Napoléon, De 1845 à 1847, il donna les sept premiers volumes

Août 1847.

Les Histoires

de la Révolution.

668 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1847.

de son Histoire du Consulat et de l Empire, œuvre trop longue, où la France entière disparaît dans un homme. Les opérations militaires, les relations diplomatiques, les questions financières, y sont traitées avec beaucoup trop de développements. Plus de sobriété eût rendu l'œuvre plus intéressante. Il y règne surtout pour la personne du premier consul et de l'empereur un enthousiasme dépassant toutes les bornes ; ce qui ne manque pas de surprendre de la part d'un homme d'État qui commençait à trouver que le roi Louis-Philippe s'éloignait beaucoup trop des promesses libérales de 1830.

Cet engouement pour le génie puissant qui avait assis son pouvoir sur les ruines de la liberté parut d'autant plus étrange qu'on était alors entièrement aux hommes et aux choses de la Révolution, remis en pleine lumière par de consciencieux écrivains. Depuis quelques années déjà avait paru Y Histoire parlementaire de la Révolution française, de MM. Bûchez et Roux, vaste encyclopédie, où les principaux acteurs de la grande époque apparaissaient enfin dépouillés des légendes calomnieuses. « C'était, a-t-on dit avec raison, la parole vivante de nos pères, se faisant entendre à tous dans sa probité textuelle et dans son inflexible vérité. •> On s'éprenait alors de tous ceux qui, de bonne foi, et avec le plus entier désintéressement, s'étaient dévoués, jusqu'à la mort, au salut de la patrie et à la fondation de la République.

Trois écrivains célèbres, MM. Louis Blanc, Michelet et Lamartine, publièrent, chacun, à la fin du règne de Louis-Philippe, une Histoire de la Révolution française. Toutes trois causèrent une émotion profonde.

Louis Blanc s'était fait connaître déjà comme historien par son Histoire de dix ans, publiée dès 1841 , et qui avait eu un succès retentissant. C'était une œuvre éloquente et passionnée, mais où l'esprit de système altère

un peu la sérénité de l'historien, et d'où ne se dé- Aout 1847. gage peut-être pas une impartialité suffisante. Tout autre était son Histoire de la Révolution française, dont deux volumes seulement se trouvaient publiés lors de la chute du gouvernement de Juillet. Personne n'a mieux que lui rendu justice à tous les acteurs du drame immense dont il a déroulé les tableaux à nos yeux dans l'œuvre monumentale qu'il ne devait achever qu'au milieu des tristesses de l'exil.

Le livre de M. Michelet, animé du souffle le plus patriotique et débordant de verve pittoresque, est malheureusement une œuvre de poésie et d'exubérante imagination, que déparent de graves erreurs. La première partie de son histoire parut seulement au mois de février, c'est-à-dire en pleine convulsion, à la veille du cataclysme final ; elle ne put donc avoir aucune action sur les événements. Il en fut tout autrement du livre de M. de Lamartine. Son Histoire des Giroiidins souleva des enthousiasmes dont on se ferait difficilement une idée aujourd'hui. L'intuition du poète suppléait à la science historique qui faisait peut-être un peu défaut à l'écrivain. Il sut, avec une merveilleuse sagacité, discerner le vrai du faux et faire revivre nos héros et nos martyrs de 89 à 94, dont la foi ardente et la grandeur formaient un tel contraste avec les défaillances et les petitesses de l'heure présente. Son Histoire des Girondins fut le livre précurseur de la révolution nouvelle.

L'espace nous manque pour énumérer tous ceux qui, sous le règne de Louis-Philippe, ont soutenu dignement l'honneur de la littérature française; mais le rapide coup d'œil que nous venons de jeter sur l'état des lettres à cette époque suffit à démontrer que notre patrimoine littéraire n'y a rien perdu de sa richesse.

Reprenons notre récit un moment interrompu.

Les événements allaient s'accomplir avec une rapidité

670 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE. année 1847.

Août 1847. vertigineuse. Les paroles enflammées des orateurs du Suite de la banquet du Château-Rouge retentissaient encore, et les campagne des ^^j^Qg jg jjj grande voix de M. de Lamartine au banquet de Màcon se répercutaient d'un bout de la France à l'autre, quand de nouveaux banquets réformistes s'organisèrent sur tous les points du territoire. Et ce qui donnait à ces imposantes manifestations un caractère particulièrement grave, c'est qu'elles émanaient, non pas du parti républicain, non pas d'ennemis irréconciliables, mais d'hommes qui, par leur situation, se trouvaient attachés à l'ordre de choses existant, d'anciens fondateurs de la monarchie de Juillet, et d'opposants, qui, tout en combattant à outrance le système politique de Louis-Philippe et de ses ministres, n'en affirmaient pas moins leur dévouement à la dynastie régnante.

C'était un ancien ami de M. Guizot, un doctrinaire de marque, M. Duvergier de Hauranne, qui, au banquet du Château-Rouge, avait prononcé ces paroles terribles : « J'ai vu se former, s'établir, entre le ministre et le député d'une part, entre le député et l'électeur d'autre part, une sorte de société en participation, dont le budget fait les frais. Je me suis demandé alors si c'est pour un tel résultat que la France a fait une révolution en 4830. »

Partout, partout, c'étaient les hommes les plus modérés, les plus intéressés au maintien de l'ordre public, qui, chaque jour, s'élevaient avec une amertume croissante contre l'aveuglement du roi et de ses ministres. On se moque donc positivement du monde quand on ose présenter la révolution de 1848 comme une sorte d'accident imprévu, dû à l'étourderie de quelques hommes politiques; elle devait être la révolte de la conscience du pays.

Le banquet t ^ a •. i- -ni i , r»

de Coimar Le 8 aout avait eu lieu a Lolmar un banquet relor-

miste auquel assistaient près de trois cents électeurs. Le Août 1847. premier président de la cour royale, M. de Rossée, avait tenu à le présider, ayant à ses côtés les deux députés du Haut-Rhin, MM. Emile Dolfus et Struch. Parmi les convives figuraient MM. Kœchlin et Coulmann, anciens députés, quatorze conseillers généraux et une foule de maires et de conseillers municipaux. Tous signèrent la pétition pour la réforme électorale et parlementaire rédigée par le comité central de Paris.

A Strasbourg, dont le banquet eut lieu au commence- Septembre ment de septembre, il y avait une majorité républicaine, réunie sous la présidence de M. Liechtenberger, conseiller municipal et bâtonnier de l'ordre des avocats. Mais les républicains d'Alsace ne repoussaient pas l'alliance avec les simples libéraux. « Les patriotes, disait M. Martin (de Strasbourg), ne se divisent pas quand le pays se réveille et quand l'esprit public semble enfin renaître. » On fit donc également bon accueil à la pétition de Paris.

A Périgueux, c'est un juge au tribunal, M. Dubois, qui préside le banquet ; à Soissons, c'est M, Lherbette, membre de l'opposition dynastique ; à Forges, en Normandie, c'est le député Desjobert, ayant à côté de lui son collègue M. de Lasteyrie, qui fit lïn réquisitoire en règle contre le ministère du 29 octobre. Au banquet de Meaux,M. OdilonBarrot, qui se multipliait, s'en prend à l'intervention dangereuse de la couronne. Il se plaint, au milieu des applaudissements de ses auditeurs, de voir tous les grands services de l'Etat s'absorber dans la famille régnante, laquelle échappait, de fait, à toute responsabilité. Après lui, M. Drouin de Lhuys demande ironiquement aux prétendus conservateurs, qui repoussaient toute réforme et tout progrès, ce qu'ils avaient conservé. Et, pour caractériser les résultats de leur administration, il rappelle ce mot de l'un d'eux : « Rien, rien, rien, » qu'accueille un rire général. Suivant le futur

Sei'tembrk

Le

banquet de Saint-Quentin.

Le banquet

(l'Orléans

et

M. Abatucci.

672 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE. année 18i7.

ministre des affaires étrangères du second Empire, ils n'avaient conservé que cette foule d'abus dont ils profitaient.

Le banquet de Saint-Quentin, qui eut lieu le 19 septembre, et où se pressaient plus de huit cents convives, fut particulièrement mouvementé. Il était offert à M. Odilon Barrot, député de l'Aisne, qui y fut l'objet d'une éclatante ovation. On y comptait une foule de députés de l'opposition, MM. Lherbette, Corne, Gauthier de Rumilly, Quinette, Cambacérès, Barillon, de Bretonne, de Beaumont (de la Somme), dont quelques-uns devaient trahir plus tard la cause de la liberté, et M. Pag-nerre, chargé de porter la parole au nom du comité central. Le héros de la fête, M. Odilon Barrot, y prononça un de ses plus importants discours. Il flétrit à la fois la politique intérieure et la politique étrangère du gouvernement, le système de corruption au dedans et au dehors, l'abandon de tous les principes d'indépendance remis en honneur par la révolution de Juillet. Il montra l'Italie, le Piémont, la Suisse, s'agitant au souffle de la liberté, tandis que la monarchie révolutionnaire de 1830 tendait, comme par dérision, à se rapprocher de plus en plus des gouvernements absolus. Et, comme pour donner une sanction à ces paroles de l'orateur, M. Henri Martin, l'éminent historien, porta un toast à la sainte alliance des peuples. Immense fut l'effet produit en France par ce banquet de Saint-Quentin, et l'agitation réformiste en reçut comme une impulsion nouvelle.

Quelques jours après, au banquet d'Orléans, auquel assistaient environ cinq cents personnes, M. Crémieux, rappelant les lâchetés perpétuelles d'un système peureux, reprocha aigrement au ministère de se traîner aux genoux de tous les ennemis de la France quand, par la révolution de Juillet, cette France aurait dîi redevenir la

ANNÉE 18i'

maîtresse et la reine du monde. Ce banquet était présidé par un homme revêtu d'un caractère officiel, M, Abatucci, député d'Orléans, et président de Chambre à la cour royale. Dans im discours violemment agressif, M. Abatucci se plaignit qu'après soixante ans de luttes arrosées de tant de larmes et de tant de sang, après deux révolutions glorieuses et sans égales dans les fastes du monde, on en fût encore réduit à se demander si la pratique sincère du gouvernement représentatif était possible et si le dogme immortel de la souveraineté du peuple n'était pas un mot illusoire et sans portée. S'emparant alors d'une parole faussement attribuée à M. Guizot : « Il est vrai, s'écria-t-il, que pour nous consoler, ou plutôt pour nous endormir, on nous dit : « Soyez riches ! » Voilà le triste mot d'ordre qui a été donné, du haut de la tribune, par l'homme dans lequel aujourd'hui se personnifie notre gouvernement. » M. Guizot venait d'être officiellement revêtu du titre de président du conseil. M. Abatucci termina sa rude mercuriale en l'accusant d'avoir ruiné la France. M. Danicourt porta un toast à la souveraineté du peuple, et les convives se séparèrent au chant de la Marseillaise.

L'Europe attentive suivait avec curiosité ce prodigieux mouvement des esprits en France. Un journal anglais, le Times, prédit même, dès lors, la révolution prochaine. Mais l'imprudent ministère du 29 octobre demeurait sourd à ces leçons sévères données au gouvernement. Ses journaux raillaient à qui mieux mieux les banquets réformistes. Dans ces réunions, qui se multipliaient de toutes parts, le Journal des Débats ne voyait qu'une réminiscence du club des Jacobins. Il oubliait que le roi actuel avait considéré jadis comme un grand honneur son admission parmi les membres de ce club fameux.

Louis-Philippe, il est vrai, n'aurait pas mieux demandé que de déchirer cette page de sa jeunesse. Il était resté II. 43

Septembre

La dernière

in carnation du ministère du 29 octobre.

674 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1847.

Septembre beaucoup plus fidèle aux traditions de Duniouriez qu'à '^*'' celles de Danton, dont son père, Philippe-Égalité, avait

été l'ami. Il en était arrivé à trouver une sorte de satisfaction à heurter de front l'opinion publique. Ce fut à l'heure où l'impopularité de M. Guizot était au comble qu'il eut l'idée de lui donner une nouvelle preuve de sa confiance.

i>a retraite du Depuis le jour de sa formation, le cabinet du 29 oc- Souit. tobre avait été modifié à diverses reprises; mais l'esprit en était resté toujours le même, parce que, en réalité, ce cabinet c'était M. Guizot. Sans avoir la présidence nominale du conseil, il en avait l'autorité effective, et la présidence du maréchal Soult était tout honoraire. Le duc de Dalmatie se lassa-t-il d'assumer la responsabilité d'une politique dont il n'avait pas la direction réelle? Eut-il comme une vision des difficultés inextricables dans lesquelles l'agitation du pays allait plonger le ministère ? on serait tenté de le croire. Toujours est-il que, le 17 septembre 1847, le maréchal envoya sa démission au roi par une lettre fort digne, dans laquelle il rappelait, non sans quelque fierté, que, déjà au service « avant les premières lueurs de notre révolution nationale », il avait été soldat de la République et lieutenant de l'empereur Napoléon. « La confiance de Votre Majesté, y disait-il, me soutenait dans les derniers services que je m'efforçais de rendre. Mon dévouement à Votre Majesté et à la France est tout entier ; mais je sens que mes forces trahissent ce dévouement... Je vous ai voué l'activité de mes dernières années, donnez-moi le repos de mes vieux services... Je jouirai de ce repos au sein de cette sécurité générale que la forte sagesse de Votre Majesté a faite à la France et à tous ceux qui l'ont servie et qui l'aiment. » Hélas ! la sécurité était singulièrement compromise à l'heure oii le maréchal écrivait ces lignes. Le roi accepta la démission, et, deux jours après,

ANiNÉR 1847.

M. Guizot reçut enfin le titre de président du conseil, qu'il convoitait depuis longtemps. Cette nomination ne changeait rien à la condition du ministère, et elle ne surprit personne. Nul n'ignorait que le cabinet du 29 octobre était entièrement incarné dans M. Guizot. Cependant les journaux d'opposition prirent texte de ce changement pour redoubler de violence à l'égard du nouveau président du conseil, dans lequel ils se plurent à saluer le Polignac de la monarchie de Juillet.

Le cabinet, d'un avis unanime, voulant honorer dignement son ancien chef, au terme d'une carrière si honorablement remplie, pria le roi de lui donner un témoignage éclatant d'estime et de reconnaissance. Louis-Philippe se rendit avec empressement à cette prière, et, le 26 septembre 1847, il conféra au maréchal Soult la dignité de maréchal général, créée en 1660 pour Turenne, et dont avaient été également investis le maréchal de Villars en 1732 et le maréchal de Saxe en 1747. Cette résurrection d'un titre exhumé de l'ancien régime parut quelque peu puérile. Elle n'ajoutait rien à la gloire du vieux maréchal; l'opinion publique avait pardonné au soldat de la République et de l'Empire ses faiblesses politiques sous la Restauration ; seulement, elle vit dans la résurrection de ce titre suranné comme une sorte de parti pris de la monarchie de Juillet de se rattacher aux choses du passé.

Une autre mesure, plus sévèrement appréciée, avait été la nomination du duc d'Aumale au poste de gouverneur général de l'Algérie. Il y avait longtemps que la cour convoitait ce poste pour le jeune prince. Le bruit avait même couru qu'il serait envoyé dans nos possessions algériennes avec le titre de vice-roi ; il est à présumer qu'on n'osa pas aller jusque-là. Il y eut, semble-t-il, certaines hésitations, avant de le donner comme successeur au maréchal Bugeaud. En désaccord sur certaines

Septembre

M. Guizot

est

nommé

président du

conseil.

Le maréchal

Soult

est

fait maréchal

général.

Le duc d'Aumale est

nommé gouverneur

général de l'Algérie.

676 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE. année 1847.

Septembre questions avec le ministère et avec le roi lui-même, le '^*^* maréchal avait donné sa démission dès le mois de mai

précédent, après avoir accompli de grandes choses et glorieusement rempli sa mission. Le duc d'Aumale possédait un incontestable mérite personnel ; dans ses campagnes d'Afrique, il avait fait preuve de bravoure et de sérieuses aptitudes militaires; mais il n'avait pas l'expérience que donnent seules les années, et le remplacement d'un vieux soldat comme le maréchal Bugeaud par un tout jeune homme, qui n'avait d'autre titre sérieux que sa qualité de fils du roi, ne pouvait manquer de paraître étrange. Cependant, après trois mois d'hésitation, le ministère s'était décidé à le nommer, et, le 17 septembre, avait paru l'ordonnance qui remplaçait le duc d'Isly par le duc d'Aumale. Le maréchal Soult, assure-t-on, ne l'avait signée qu'à contre-cœur. C'avait été le dernier acte de sa vie politique, et peut-être ne fut-il pas étranger à sa résolution de prendre sa retraite. La plupart des journaux d'opposition accueillirent cette nomination par de violentes protestations, et nombre d'officiers supérieurs s'en montrèrent profondément froissés. « On s'est bien douté, écrivit le National, que la nomination insolente du duc d'Aumale causerait une fâcheuse impression dans l'armée. » Et le journal républicain s'efforça de démontrer l'inconstitutionnalité de la mesure. Il faut dire, toutefois, que cette nomination, si mal reçue par l'opposition en France, fut beaubeaucoup mieux accueillie par nos colons d'Algérie. Ils y virent comme la fin prochaine du régime militaire, comme la certitude de l'annexion complète et définitive de la terre algérienne à la patrie française ; ils croyaient trouver dans l'administration d'un fils du roi une garantie plus sérieuse de leurs intérêts. Le temps devait manquer au jeune prince pour justifier leurs espérances. Tout semblait concourir alors à jeter sur la monar-

ANNÉE 1847. CHAPITRE DIX-HUI'fiÈME. 677

chie de Juillet une défaveur de plus en plus marquée. Octobre 1847. Les feuilles ennemies exploitaient contre le gouverne- Nouveaux

, , p . . 1 . I 11 scandales.

ment, avec une bonne toi souvent douteuse, les scandales qui so renouvelaient plus fréquemment que jamais. Quelques mois auparavant, une toute jeune fille, du nom de Cécile Combettes, avait été trouvée assassinée L'affaire Léodans le cimetière Saint-Alban de Toulouse, près du mur qui séparait ce cimetière de la maison des frères de la doctrine chrétienne. Une première enquête avait démontré que le cadavre avait été jeté par-dessus le mur de la propriété des frères, et que la victime, avant d'être assassinée, avait subi les derniers outrages. De graves indices n'avaient pas tardé à désigner comme l'auteur du crime un des membres de la communauté, nommé Pierre Bonafous, en religion frère Léotade. Mais l'instruction, retardée par les obstacles que, dans un déplorable esprit de corporation, les frères s'efforçaient d'opposer à la manifestation de la vérité, n'avançait que lentement; et, les passions politiques s'en mêlant, on reprochait au gouvernement de mettre trop de mesure dans ses poursuites contre les frères, auteurs ou complices de cet abominable crime. La révolution se fera avant qu'il soit possible à la justice de frapper le coupable; mais, quoi qu'en aient dit les journaux d'opposition, le gouvernement de Louis-Philippe ne fut pour rien dans ce retard.

Une autre affaire, d'une nature moins grave, mais dont les passions politiques s'emparèrent également, attira alors l'attention publique. Dans le courant de l'année 1845, à la suite d'une querelle née dans un tripot, un journaliste, nommé Rosemond de Beauvallon, avait tué en duel un sieur Dujarrier, administrateur-gérant du journal la Presse, qu'il avait rachetée récemment, à un prix dérisoire, de compte à demi avec M. Emile de Girardin. L'affaire avait fait grand bruit. Le duelliste

678 HISTOIRE DU RÈGNE DE F.OUIS-PIIILIPPE. année 1847.

Octobre 1847. heureiix était, en effet, le beau-frère de M. Granier de Cassag-nac, directeur du journal Y Époque, stipendie par M. Guizot, et dont le nom avait été tristement mêlé aux accusations dirigées contre le gouvernement. Diverses circonstances du duel avaient donné à penser que les choses ne s'y étaient point passées avec une parfaite loyauté. M. Beauvallon n'en avait pas moins été acquitté par la cour d'assises de la Seine-Inférieure.

Postérieurement à cet acquittement, on vint à savoir que, malgré les dénégations des parties intéressées, les pistolets dont on s'était servi sur le terrain, et qui appartenaient à M. Granier de Cassagnac, avaient été essayés par Beauvallon avant le duel. Un des témoins de l'affaire, le sieur d'Ecquevilley, convaincu de faux témoignage, avait été condamné, le 13 août 1847, à dix ans de réclusion. Poursuivi pour le même crime, Beauvallon comparut de nouveau devant la cour d'assises le 8 octobre, et, cette fois, il fut condamné pour faux témoignage à huit années de réclusion. Cette affaire, oîi certains défenseurs du ministère avaient joué un si triste rôle, ne manqua pas d'être exploitée contre le gouvernement, qui confiait trop souvent à des mains peu dignes le soin de protéger ses intérêts.

Les procès de presse étaient impuissants à arrêter les attaques de plus en plus vives contre le cabinet du 29 octobre et la monarchie de Juillet. La Démocratie pacifique, renvoyée devant le jury pour excitation à la haine et au mépris du gouvernement, avait été acquittée le 7 septembre par le jury. Mais les condamnations mêmes n'étaient par un frein suffisant. La Gazette de France, condamnée, plusieurs jours après, à trois mois de prison et à 2,000 francs d'amende, n'en continua pas moins son système de dénigrement systématique. Le 8 octobre, le journal la Réforme comparut, à son tour, devant la cour d'assises pour les commentaires injurieux dont il

Procès de presse.

avait accompagné son récit de l'assassinat de la duchesse Octobke i847. de Praslin. Une condamnation à quatre mois de prison et à 3,000 francs d'amende ne fit que rendre plus agressive la feuille démocratique.

La personne même du roi n'était pas épargnée, comme Une visite on pense, dans ces attaques acerbes contre le régime de Louis-Philippe Juillet. Il prit fantaisie au roi Louis-Philippe d'aller à la Grande visiter le couvent de la Grande Trappe, sur les confins de la Normandie. En répondant au discours par lequel l'accueillit le frère abbé, il rappela que tout jeune, en 1788, il avait déjà rendu visite à ce même couvent. « Tous mes vœux, dit-il, sont pour le bonheur de la France... Mes efforts constants tendent à y faire refleurir la religion, la^morale et toutes les vertus qui font le bonheur des trônes et des Etats... « Il n'en fallut pas davantage pour que la presse opposante jetât feu et flamme contre lui. La congrégation de la Trappe n'était pas régulièrement autorisée; on demanda comment M. Guizot avait eu la témérité d'introduire le roi dans une maison de cet ordre, qui n'existait qu'au mépris de la loi. Et Louis-Philippe avait promis sa protection au frère abbé. Sa protection, contre qui? demandait-on. L'Univers, journal de M. Yeuillot, mettait le gouvernement au défi de publier le discours du frère abbé et la réponse du roi ; cet insolent défi ne fut pas relevé. La visite au couvent de la Trappe, dans les circonstances présentes, fut tout au moins une imprudence.

Il y avait dans l'air un esprit de révolte. On chantait Une nouvelle

. , 1 11 I 1 Tï ' chanson de

partout alors une nouvelle chanson de beranger, que Bérano^er.

les journaux venaient de publier, et dont le premier

couplet donne nettement le sens précis :

Toujours prophète en mou saint ministère, Sur l'avenir j'ose interroger Dieu; Pour châtier les princes de la terre, Dans l'ancien monde un déluge aura lieu.

Octobre 1847.

Les banquets

de Cou-

lommiers et

de Cosne.

Déclaration de principes de

M. de Lamartine.

080 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1847.

Déjà près d'eux l'Océan sur ses grèves Mugit, se gonfle; il vient, maîtres, voyez! Voyez, leur dis-je. Ils répondent : tu rêves. Ces pauvres rois, ils seront tous noyés.

Les membres de l'opposition dynastique qui avaient organisé les banquets réformistes commencèrent-ils à prendre peur de ce flot toujours croissant d'hostilités sadressant non plus seulement aux abus du régime, à ses résistances injustifiables à toute réforme et à tout progrès, mais à la royauté elle-même? On serait tenté de le croire. Jusque-là, dans toutes les réunions où l'on avait promené le drapeau de la réforme, il n'avait guère été question du principe même du gouvernement. Au banquet de Coulommiers, que présidait M. Despommiers, membre du conseil général de Seine-et-Marne, la royauté constitutionnelle fut associée, dans un toast, à la souveraineté nationale. Quelques jours après, les organisateurs du banquet de Cosne exigèrent que l'on y portât la santé du roi. Un jeune magistrat républicain, nommé Gambon, ayant cru devoir protester en se retirant, fut déféré à la cour de cassation, qui le suspendit pour cinq ans de ses fonctions de juge. Trois jours plus tard, à la Charité-sur-Loire, M. Duvergier de Haurannc refaisait son discours du Château-Rouge, et buvait à la réforme électorale et parlementaire, parce que, dit-il, les sages réformes empêchaient les révolutions. On aurait pu croire que ces paroles d'un ami des premiers jours, accueillies dans la Nièvre par un tonnerre d'applaudissements, seraient entendues en haut lieu. Il n'en fut rien; elles ne firent que jeter une consternation profonde dans le camp ministériel.

Les avertissements significatifs se multipliaient cependant. Le 26 octobre 1847, le National publia une déclaration de principes de M. de Lamartine, qui semblait une page détachée du livre de la Révolution. « Que de-

mandons-nous à ce gouvernement? s'écriait M. de La- Octobre is'h. martine. Nous lui demandons ce que la Révolution, dont il est le produit, lui a donné mission de donner en lois à la France et en exemple au monde, sous peine de trahison et d'apostasie. » Et le poète, devenu tribun, réclamait impérieusement : la souveraineté exercée par le peuple; le droit de suffrage à tous avec des assemblées primaires nommant des électeurs, et des électeurs choisissant les représentants du pays; l'incompatibilité des fonctions publiques avec le mandat législatif; une assemblée nationale; la désignation des ministres par le corps législatif; les princes, simples citoyens; la liberté de la presse par la révocation des lois de septembre ; la liberté des cultes par la séparation de l'Eglise et de l'Etat; une loi de justice répartissant avec égalité les charges du recrutement; l'organisation de l'enseignement gratuit sur la base la plus large ; un ministère de la bienfaisance publique et de la vie du peuple, etc. L'auteur de V Histoire des Girondins avait fait du chemin depuis le jour où, promettant son concours au cabinet du 29 octobre, il combattait M. Thiers comme un révolutionnaire trop ardent. Beaucoup de réformateurs, et des plus remuants, n'auraient pas osé signer cette déclaration. Aussi les républicains s'empressèrent-ils d'ouvrir leurs rangs à cette brillante recrue qui venait à eux toute rayonnante de gloire et de popularité.

La campagne réformiste se ressentait nécessairement La campagne de cet état des esprits, et s'accentuait de plus en plus. ^*^ °™'® ^ A Saint-Marcellin, à Loudéac, où présidait M. Glais- centue. Bizoin, et à Chartres surtout, les paroles des orateurs prirent un accent beaucoup plus prononcé. Que voulonsnous? s'écriait, le 24 octobre, M. Pagnerre au banquet d'Eure-et-Loir : « Affranchir le pays en arrachant le pouvoir des mains d'une faction qui a trahi la liberté... Substituer à un gouvernement personnel, sans contrôle

682 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, an.née 1847.

Octobre 1847. et saiis responsabilité, le gouvernement du pays par le pays... Opposer l'honnêteté à la corruption, l'égalité au privilège... Enfin recommencer ce que l'on a manqué en Juillet. Voilà le sens et le but des agitations d'aujourd'hui. » Et M. Pagnerre était un républicain modéré, un de ceux qui n'avaient pas hésité à faire campagne avec les opposants dynastiques, avec MM. de Lasteyrie, Gustave de Beaumont, Léon de Maleville et Duvergier de Hauranne, pour forcer le gouvernement de Louis-Philippe à entrer franchement dans la voie du progrès et des réformes.

Novembre Lcs républicains avancés, ceux qui, à la Chambre des

'^*^- députés, siégeaient à l'extrême gauche, et qui, dans la

Le banquet de presse, avaient la Réforme pour organe, n'avaient pas encore pris part à la campagne réformiste, s'étant imaginé tout d'abord qu'il n'en pouvait sortir qu'un changement d'hommes dans le ministère et une popularité nouvelle pour la monarchie de Juillet. Ils avaient donc résolu de se tenir tranquilles, et d'attendre les événements. Mais, envoyant l'agitation s'étendre de proche en proche, ils se ravisèrent ; le banquet de Lille, qui eut lieu le 9 novembre, leur fournit l'occasion d'entrer en scène. Invités à ce banquet, MM. Ledru-Rollin, Flocon et quelques-uns de leurs amis s'y rendirent, mais après avoir pris soin de donner, par un article inséré la veille dans la Réforme, une signification révolutionnaire à leur présence. Aussi ne manqua-t-elle pas de soulever un grave incident. Les toasts avaient été réglés d'avance. M. Odilon Barrot, pour qu'il n'y eût pas d'équivoque, demanda qu'au toast relatif à la réforme électorale et parlementaire, on ajoutât ces mots : « Comme moyen d'assurer la pureté et la sincérité des institutions de Juillet. » MM. Ledru-Rollin et Flocon refusèrent absolument de souscrire à cette addition. M. Odilon Barrot se retira alors, imprudemment peut-être, lais-

ANXÉE 18i7. CHAPITRE DIX-HUITIÈME. 683

sant le champ libre aux républicains. Aussi la réunion, Novembre à laquelle assistaient huit cents personnes, retentit-elle '^^^"

de paroles qui lui donnèrent un caractère entièrement radical. « Parfois, s'écria M. Ledru-Rollin, les flaques d'eau du Nil desséché, les détritus en dissolution sur ses rives, apportent la corruption de l'épidémie; mais que l'inondation arrive, le fleuve, dans son cours impétueux, balayera puissamment toutes ces impuretés, et sur ses bords resteront déposés des germes de fécondité et de vie nouvelle. ». L'inondation devait être la révolution prochaine.

Les journaux ministériels chantèrent bruyamment Le banquet victoire de la scission qui venait de se produire à Lille vesncs.

entre les républicains avancés et les opposants dynastiques. Les banquets réformistes de la gauche n'en continuèrent pas moins concurremment avec les banquets radicaux, et la situation n'en devint que plus menaçante. Concentré dans son opposition constitutionnelle, M.Odilon Barrot, dont la sérénité ne semblait pas s'émouvoir, se consola de son échec de Lille en buvant, le surlendemain, à la santé du roi au banquet d'Avesnes.

Une foule d'autres villes, Valenciennes, Béthune, lc banquet de Montargis, Compiègne, Lyon, etc., eurent des ban- Dijon. quets où, tout en tonnant contre la corruption et en faisant le procès au ministère du 29 octobre, on ne sortit pas des limites constitutionnelles. Mais à Dijon, par exemple, le 21 novembre, il y eut une véritable explosion révolutionnaire. « Oui, nous tous qui sommes ici, s'écria M. Ledru-Rollin, en buvant à la souveraineté du peuple, nous sommes tous des ultra-radicaux. » Et M. Louis Blanc, dont les livres et la polémique quotidienne avaient une si grosse part d'influence dans le mouvement qui entraînait la monarchie à sa perte : « Le pouvoir, qui semblait naguère si vigoureux, s'affaisse sur lui-même sans qu'on l'attaque. Une invisible

Novembre

Élections hostiles et

vœux

des conseils

généraux.

684 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1847.

volonté va semant dans les hautes régions d'humiliantes catastrophes... Corruption, voilà le mot du moment, et chacun de s'écrier : Impossible que ces choses durent ; que nous apportera la journée de demain? Messieurs, quand les fruits sont pourris, ils n'attendent que le passage du vent pour se détacher de l'arbre. » De telles paroles, suivant l'expression de M. de Lamartine, résonnaient en France comme le tocsin de l'opinion. Immense fut l'effet produit par le banquet de Dijon. Le parti républicain y gagna en force et en énergie malgré les attaques, peu habiles peut-être, dirigées par quelquesuns des orateurs contre les radicaux qui n'avaient pas hésité à faire alliance avec les opposants dynastiques pour réveiller l'opinion publique et préparer le triomphe de la réforme.

Toutefois les classes moyennes, quoique dépouillées, comme les classes populaires, de leur part d'héritage politique, n'entendaient nullement, au moins dans leur majorité, renverser la monarchie. La République n'apparaissait, à beaucoup de libéraux sincères, qu'à travers les excès et les horreurs qui avaient enveloppé son berceau. L'extension des droits électoraux leur eût suffi pour le moment, et la réforme accordée au début de la session nouvelle eût sans aucun doute ajourné indéfiniment la chute du trône de Juillet. L'obstination de Louis-Philippe et de ses ministres fut comme un défi jeté au pays. Les avertissements leur arrivaient pourtant de toutes parts, et bientôt il sera trop tard pour arrêter le mouvement.

Des élections partielles ayant eu lieu dans plusieurs arrondissements, à Toulouse, à Dieppe, à Florac, les candidats de l'opposition passèrent, malgré la pression administrative. Un aide de camp du roi, M. Dumas, qui avait dCi se soumettre à la réélection, fut outrageusement battu à Rochefort. Ce n'est pas tout : un certain

nombre de conseils généraux, dans leur session, se prononcèrent formellement pour la réforme électorale et parlementaire. Dans la séance du 12 novembre, le conseil général de la Seine, se fondant sur les graves imperfections que seize années d'expérience avaient révélées dans la loi électorale de 1831, réclama cette réforme par vingt-cinq voix contre quatre. Là ce n'était point l'élément révolutionnaire qui s'agitait, et il fallait avoir perdu le jugement pour résister à tant d'avis sages et désintéressés.

Déplus en plus les nuages s'amoncelaient à l'horizon, et l'on sentait le flot monter toujours. On commençait même à s'inquiéter sérieusement dans l'entourage intime de Louis-Philippe. Il n'était pas jusqu'aux plus fidèles serviteurs du régime qui ne blâmassent la politique suivie à l'intérieur et à l'extérieur. Le comte Bresson, le grand entremetteur des mariages espagnols, avait été nommé récemment ambassadeur à Naples. Il se hasarda à faire quelques observations qui furent mal accueillies. Le roi était inflexible, n'écoutait plus personne, il fallait que sa volonté l'emportât surtout. C'est son propre fils, le prince de Joinville, qui nous l'apprend. Se trouvant un jour à Florence, le comte Bresson s'était répandu en plaintes amères sur la mauvaise conduite des affaires, et il n'avait épargné ni le roi ni son premier ministre. Louis-Philippe, ayant été informé de ces propos, en avait témoigné, avec beaucoup d'aigreur, son mécontentement à son ambassadeur. Celui-ci était revenu à Naples le cœur ulcéré, et, à peine arrivé, le 8 novembre, il se coupait la gorge avec un rasoir. Le suicide fut attribué alors à un accès de fièvre chaude. Mais, s'il faut en croire le prince de Joinville, M. Bresson n'était nullement malade ; il avait exécuté son plan avec le sang-froid d'un homme résolu. N'ayant pu vaincre les résistances du roi, il s'était, de propos délibéré, réfugié dans la mort.

Novembre

Suicide de M. Bresson.

686 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE. année 1847.

NovEMBKE Comment les esprits attentifs, étrangers à la cour,

^^*^" n'auraient-ils pas été sérieusement alarmés, quand les

du^'prince'^de ^^^^ ^^ ^^^ eux-mêmes étaient en proie aux plus sinistres Joinvilie. appréhensions? « Je suis troublé par tous les événements que je vois s'accumuler de tous côtés, écrivait le prince de Joinvilie à son frère, le duc de Nemours, de Spezzia, à bord du Souverain^ le 7 novembre 1847. Il n'y a plus de ministres; leur responsabilité est nulle; tout remonte au roi. Le roi est arrivé à un âge où l'on n'accepte plus les observations; il est habitué à gouverner... Son immense expérience, son courage et toutes ses grandes qualités, font qu'il affronte le danger audacieusement, mais le danger n'en existe pas moins... Notre situation n'est pas bonne à l'intérieur. L'état de nos finances, après dix-sept ans de paix, n'est pas brillant. A l'extérieur, nous ne brillons pas non plus... Séparés de l'Angleterre au moment où les affaires d'Italie arrivaient, nous n'avons pu y prendre une part active, qui aurait séduit notre pays et eût été d'accord avec les principes que nous ne pouvons abandonner, car c'est par eux que nous sommes... Nous arrivons devant les Chambres avec une détestable situation. Tout cela est l'œuvre du roi seul... Le pis est que je ne vois pas de remède... Je me résume : en France, les finances délabrées; au dehors, placés entre une amende honorable à Palmerston au sujet de l'Espagne, ou cause commune avec l'Autriche pour faire le gendarme en Suisse et lutter en Italie contre nos principes et nos alliés naturels. Tout cela rapporté au roi, au roi seul, qui a faussé nos institutions constitutionnelles... Tu me pardonneras ce que je dis du père... Tu connais mon respect et mon affection pour lui ; mais il m'est impossible de ne pas regarder dans l'avenir, et il m'effraye un peu... » (1).

(1) Cette lettre, dont le cadre de notre ouvrage ne nous a permis que

Novembre I8'i7.

29 octobre

et la

Suisse.

Quel réquisitoire! et comment s'étonner des récriminations amères de l'opposition, quand l'un des fils du roi exhalait lui-môme de telles plaintes?

A l'heure où le prince de Joinville formulait de si légitimes griefs contre la politique extérieure du gouvernement de son père, l'attitude étrange du cabinet du 29 octobre à l'égard de la Suisse et de l'Italie fournissait un nouvel aliment à l'exaspération dont la France presque tout entière était animée contre lui.

Depuis quelques années, la Suisse était en proie à de Le cabinet du violentes agitations qu'avaient provoquées les exigences du parti catholique. Sous l'impression des désordres et des collisions amenés par les prétentions ultramontaines, le grand conseil, malgré la protestation des cantons catholiques, où la réaction dominait, s'était décidé à décréter la suppression des couvents. Antérieurement à cette suppression, il s'était formé, entre les cantons catholiques, au nombre de sept, sous le nom de Sonderhund^ une ligue dont les stipulations étaient manifestement contraires à l'esprit de la confédération helvétique. Il en était résulté une irritation profonde dans les autres cantons. En octobre 1846, avait éclaté à Genève un mouvement insurrectionnel qui avait amené la chute du gouvernement réactionnaire.

Mais alors s'était produit un fait étrange. Les grandes puissances européennes, moins l'Angleterre, avaient eu la prétention d'imposer leur intervention à la Suisse, et des négociations s'étaient ouvertes entre la France et l'Autriche pour prendre des mesures à cet effet. Et naturellement l'intervention ne devait pas avoir lieu en faveur du gouvernement helvétique, qui avait supprimé les couvents et expulsé les jésuites. Une note, récemment remise par notre ambassadeur à Berne au chef du

de donner quelques extraits, a été publiée in extenso, après la révolution de 1848, par la Revue rétrospective, p. 481, 482.

Le Sonderbund.

Novembre

Étrange attitude de M. Guizot.

688 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1847.

conseil d'État, était entièrement conçue dans le sens des intérêts autrichiens,

Interpellé à ce sujet, dans la séance du 24 juin, à la Chambre des députés, M. Guizot n'avait pas craint de répondre qu'il ne reconnaissait pas à la Suisse le droit de modifier une constitution imposée par les traités de 1813, et que, d'ailleurs, la majorité des cantons helvétiques n'avait plus les sympathies du gouvernement français. Ainsi le cabinet du 29 octobre, à la remorque de M. de Metternich, prenait audacieusement parti en Suisse pour la réaction ultramontaine contre les libéraux.

La Suisse avait accueilli, comme elle méritait de l'être, la note de M. Guizot. En ouvrant, le 5 juillet 1847, la diète fédérale, le président du conseil d'Etat, M. Ochsenbein, avait protesté contre toute intervention étrangère dans le cas où il plairait à la Suisse de modifier son organisation intérieure, et déclaré fièrement qu'elle était prête à tous les sacrifices pour défendre son indépendance. Puis, à quelques semaines de là, le 20 juillet, la diète avait prononcé la dissolution du Sonderbuncl, et, pour assurer l'exécution de cette résolution, elle avait, dans une séance secrète, décidé que cinquante mille hommes seraient mobilisés sous les ordres du général Dufour. La confédération du Sonderbund, de son côté, leva des troupes dont le commandement fut confié à M. de Salis. La Suisse devint un vaste camp où cent mille hommes étaient prêts à s'entre-déchirer.

Malgré les pressantes sollicitations de M. de Metternich, et les sympathies profondes qu'il n'avait pas craint de manifester pour la cause de l'aristocratie ultramontaine et réactionnaire des Etats helvétiques, le cabinet du 29 octobre n'osa pas envoyer de troupes au secours du Sonderbund, mais il lui fit tenir des armes sorties des arsenaux de France, et dont la plupart furent

saisies par les radicaux suisses. C'était doue accorder plus qu'un appui moral aux cantons catholiques. La défaite du Sonderbund, à la iîn de novembre, ne devait pas empêcher M. Guizot, d'accord avec l'Autriche et la Prusse, d'exercer une pression violente sur la Suisse pour qu'elle n'apportât aucune modification à l'acte fédéral qui lui avait été imposé en I8I0. Tandis que l'aristocratique Angleterre prenait hautement fait et cause pour la liberté dans les Etats helvétiques, le gouvernement du roi Louis-Philippe y servait les passions ultramontaines, et, jusqu'à sa chute, M. Guizot s'y montrera le défenseur aveugle et imprudent de la réaction.

Même attitude à l'égard de l'Italie. Nous avons dit les mesures libérales prises par le pape Pie IX, qui avait remplacé Grégoire XVI, mort, le 1'"" juin 1846, couvert des malédictions populaires. Pie IX avait dû céder à la force de l'opinion. On a vu avec quel enthousiasme, du haut de la tribune de la Chambre des députés, M. Thiers avait salué le libéralisme du Saint-Père. M. Gui/ot s'en était félicité, lui aussi, à la Chambre des pairs, dans la séance du 3 août, et il avait déclaré que les gouvernements de l'Europe commettraient une faute énorme s'ils ne soutenaient point le nouveau chef de l'Eglise dans la tâche difficile qu'il avait entreprise.

Le cri de liberté, parti des voûtes du Vatican, s'était répercuté d'un bout de la péninsule à l'autre. Le grandduc de Toscane, Léopold, et le roi de Sardaigne, Charles-Albert, s'inspirant de l'exemple du pape, étaient entrés d'eux-mêmes dans la voie des réformes libérales, avec la secrète espérance que ce pas en avant vers la liberté amènerait prochainement l'Italie à s'affranchir de l'humiliante tutelle de l'Autriche. La cour de Vienne ne s'y trompa point. Un article des traités de 1815 l'autorisait à tenir garnison dans la citadelle de Ferrare, elle en profita pour occuper militairement toute la ville. Et II. 44

Novembre

L'Italie et le

cabinet du 29 octobre.

090 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE. année I8t7.

Novembre comme cet acte audacieux avait provoqué un véritable '^^^- déchaînement en Italie, et particulièrement dans les Etats

du pape, comme on y parlait hautement, dans toutes les classes, de courir aux armes pour chasser les barbares de la terre latine, les Autrichiens déployèrent des forces considérables sur les rives du Pô, afin d'être prêts à toute éventualité et de tenir à ia fois en respect les Romagnes, la Toscane, le Piémont et la Lombardie. Il y avait dans cette agression une violation évidente des traités, un attentat contre l'indépendance italienne; il n'en fallait pas davantage pour porter au comble l'exaspération dans la péninsule. Toute l'Italie allait prendre l'eu. Le mouvement qui entraînait les Etats du centre et ceux du nord vers la liberté ne pouvait manquer de s'étendre au royaume de Naples, et l'agitation y prit bientôt, en Sicile, un caractère extrêmement grave. L'absolutisme se sentait partout menacé.

Dans ces circonstances, que devait faire le gouvernement français? On ne lui demandait pas de franchir les Alpes et d'envoyer des troupes au secours des patriotes italiens. Mais s'il eût été ficVèle à son origine, il eût adressé des représentations à l'Autriche et revendiqué pour les peuples de l'Italie le droit de modifier leurs constitutions comme ils l'entendaient. Loin de là, il lit moralement cause commune avec la cour de Vienne. Au seul mot d'indépendance, M. Rossi, son représentant à Rome, qui d'abord s'était montré partisan de réformes modérées, se voila la face. Tandis que lord Palmerston encourageait hautement, en Italie, les partisans de la liberté, M. Guizot écrivait à M. de Metternich : « Nous luttons, vous et moi, j'ai l'orgueil de le croire, pour préserver les sociétés modernes ou les guérir; c'est là notre alliance... Ce n'est qu'avec le concours de la France, de la politique conservatrice française, qu'on peut lutter efficacement contre l'esprit révolutionnaire et

anarcliique... Je tiens à grand honneur ce que vous Novemdre voulez bien penser de moi; j'espère que la durée et la '**""

mise en pratique de notre intimité ne feront qu'affermir notre conliance et votre bonne opinion... » (1). Ainsi, dix-sept ans après la révolution de 1830, le gouvernement de Louis-Philippe en était arrivé à se mettre à la remorque de l'homme qui, en 1814 et 1815, avait été le principal instrument de l'abaissement de la France.

Etonnez-vous donc si, dans les banquets et dans les décembre journaux, il y avait contre le président du conseil un J^'^'' véritable déchaînement, et si l'on allait jusqu'à pronon- campagne des cer le mot de trahison. La campagne des banquets se banquets continuait ardente, implacable, et le mécontentement départements. grossissait d'heure en heure. Les paroles commençaient à devenir menaçantes. Au banquet d'Amiens, dans les premiers jours de décembre, M. de Beaumont (de la Somme), que nous verrons plus tard parmi les plus dévoués partisans du régime impérial, s'écriait, en portant un toast à la garde nationale : « Malgré toutes les basses intrigues, tenons ferme notre mandat, tenez ferme votre fusil, et advienne que pourra. » A Saint- Germain, à Condom, à Rochechouart, à Arras, mêmes paroles enllduimées contre la politique du gouvernenement. Le o décembre, à Castres, M. Léon de Maleville demandait que les éclaboussures du mépris public, qui couvraient de honte les corrompus, rejaillissent enfin sur la face des corrupteurs. Quelques jours après, M. Garnier-Pagès courait à Montpellier, et reprochait aux gouvernants du jour d'avoir traversé le champ de bataille de Waterloo « avec l'étranger, les pieds dans le sang de nos soldats. » Le 12 décembre, à Neubourg, le vénérable Dupont (de l'Eure), après avoir rappelé toutes les fautes de ce règne auquel il avait essayé de donner, au

(I) Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternicli, publiés par son fils.

G92 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 18i7.

Décembre début, une impulsion démocratique, s'écriait : « Ah! 1847. Messieurs, ce n'est pas là le gouvernement de Juillet, ce

n'en est que le mensonge;,., la lumière est laite pour tout le monde, et la France est guérie de ses illusions passées... » Les banquets prenaient de plus en plus une tournure révolutionnaire.

Quelques jours après avait lieu, le 18 décembre, à Chalon-sur-Saône, un nouveau banquet, exclusivement radical, où MM. Baune, Louis Blanc, Etienne Arago, rappelèrent, en termes émus, les souvenirs de la première République. La voix de M. Ledru-RoUin y retentit comme un coup de tocsin. Il but à la Convention nationale, au nom delà France sauvée du joug des rois. Son discours insurrectionnel, amèrement censuré par le National^ creusa plus profonde la scission qui existait entre les républicains de ce journal et les républicains de la Réforme^ ceux-ci courant après les hasards d'une bataille, ceux-là préférant parcourir le champ de la discussion pacifique. Le /Va^/o^a/. craignait que le langage de la violence et de l'exclusion, les procédés de la défiance ou de la haine, ne rattachassent au système actuel tous ceux que l'ardente campagne des derniers mois en avait détachés. Mais les événements, plus forts que toutes les prévisions humaines, allaient donner tort aux conseils de prudence du journal de la République modérée.

Le banquet do La campagne des banquets touchait à sa fin. Celui de Roueu. Rouen, venant après ceux de Grenoble, de Roanne et de Vienne, ferma la série des banquets dans les départements. Dix-huit cents convives s'y trouvèrent réunis sous la présidence de M. Sénard, avocat du barreau rouennais. JMais les républicains de toute nuance, d'accord cette fois, y brillèrent par leur absence, parce que les organisateurs du banquet, craignant de lui donner une signification hostile à la royauté, avaient refusé de

substituer à un toast en l'honneur des institutions de Juillet un loast en l'honneur de la souveraineté nationale. MM. Duvergier de Ilauranne et Odilon Barrot n'en prononcèrent pas moins des paroles plus âpres, plus amères, plus tranchantes que jamais contre la politique du roi Louis-Philippe et contre le ministère dans lequel cette politique sincarnait. M. Foy, au nom du comité central de Paris, but à la plus complète union de tous ceux qui voulaient la réforme électorale et parlementaire ; mais la discorde existait au camp des réformistes. Il faudra l'implacable logique révolutionnaire du peuple pour trancher la difficulté.

Prodigieux avait été l'effet des banquets; partout l'esprit public s'était réveillé, et le pays tressaillait comme à la veille des grandes commotions. Le ministère, inquiet, s'en prit à la presse des agitations de l'heure présente. Sous l'influence du procureur général, Hébert, les journaux furent poursuivis, traqués et condamnés comme au beau temps de la Restauration. Le National venait d'être condamné, dans la personne de son gérant, à huit mois de prison et à 6,000 francs d'amende pour avoir fait acte d'adhésion à une autre forme de gouvernement. La cour royale d'Angers avait cru devoir supprimer, de son chef, V Indépendant de r Ouest. Mais rien n'arrêtait l'élan de l'opinion publique.

Le deuxième arrondissement de Paris qui, si longtemps, avait été comme la citadelle de l'opinion conservatrice, ayant à désigner douze candidats pour le choix d'un maire, nomma douze candidats de l'opposition, parmi lesquels MM. Berger, maire autrefois révoque par M. Guizot, Baroche, Fourneyron, Goudchaux et de Montfleury. Le premier de la liste était M. Berger. déjà nommé député aux dernières élections contre M. Jacques Lefebvre. Le roi ne pouvait, sans mauvaise grâce, se dispenser de le choisir comme maire, il le

Décembre

Recrudescence des procès de presse.

M. Berge noinmé maire.

DÈCEJIBRE

Soumission et capture

d'Abdel-Kader.

694 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-I'IIILIPPE. année 1847.

nomma donc, contraint et forcé pour ainsi dire. Ainsi ce n'étaient plus seulement les quartiers populeux qui se détachaient; ceux de la haute banque et des classes riches passaient eux-mêmes à l'opposition. La Bourse prit peur et baissa de quarante centimes, comme si l'on avait été en pleine crise.

Un événement heureux, la soumission et la capture d'Abd-el-Kader, vint, sur ces entrefaites, faire diversion aux ennuis politiques auxquels la cour des Tuileries était en proie. Lorsque, le 30 mai précédent, le maréchal Bugeaud avait remis sa démission entre les mains du roi, la pacification complète de l'Algérie était un fait à peu près accompli. Le duc d'Aumale avait donc pris possession de son gouvernement, au mois de septembre, dans les conditions les plus favorables. Mais il ne pouvait y avoir de sécurité possible pour l'Algérie tant qu'Abd-el-Kader camperait sur les frontières du Maroc, où nous l'avons laissé. On prêtait, en effet, à l'émir l'intention de conquérir ce royaume, et le succès d'une pareille entreprise n'aurait pas manqué de nous créer les plus graves difficultés.

Sommé par le fils de l'empereur Muley Abd-er-Bhaman de quitter le territoire marocain, Abd-el-Kader répondit à cette sommation par une lettre hautaine et provocante. Sans perdre de temps, et malgré l'infériorité de ses forces, il se jeta sur un camp marocain, situé à quelque distance du sien, le dispersa et le mit en complète déroute. A cette nouvelle, l'empereur réunit toutes ses forces, et marcha à pas rapides contre l'émir, qui fut réduit à se replier sur la Malouia, petit fleuve coulant à quelques lieues de notre frontière. Vivement pressé, Abd-el-Kader parvint à faire passer le fleuve à toute sa deïra et à la ramener jusqu'à l'Oued-Kiss, où commençait notre frontière.

C'était le 21 décembre. L'émir n'avait plus qu'une

chance de salut, c'était de regagner le désert ; mais le général de Lamoricière, averti à temps de sa situation critique, se mit en devoir de lui en barrer le passage. Quand, le lendemain, Abd-el-Kader voulut le tenter, il trouva devant lui la cavalerie de Lamoricière. Toute fuite étant dès lors impossible, il se décida à se rendre, et demanda seulement à se retirer à Alexandrie ou à Saint- Jean d'Acre, condition à laquelle le général français s'empressa de souscrire.

Le 23 décembre 1847, Abd-el-Kader fut conduit à Nemours, où le gouverneur général venait de débarquer. Dans la soirée même, le duc d'Aumale reçut l'illustre prisonnier. « J'aurais voulu faire plus tôt ce que je fais aujourd'hui, lui dit l'émir; j'ai attendu l'heure marquée par Dieu. Le général m'a donné une parole sur laquelle je me suis fié. Je ne crains pas qu'elle soit violée par le fils d'un grand roi comme celui des Français. » Le duc d'Aumale confirma bien la promesse de son lieutenant ; mais elle ne devait pas être ratifiée par le gouvernement français. Abd-el-Kader fut embarqué avec ses femmes, ses enfants et ses serviteurs, et conduit à Toulon, où il fut détenu au fort Lamalgue, en attendant qu'on lui donnât pour résidence une ville du territoire français.

La nouvelle de la soumission et delà capture de l'émir l'ut connue à Paris au lendemain de l'ouverture des Chambres. On s'y réjouit certainement d'une telle nouvelle, mais les agitations et les inquiétudes du moment firent qu'on ne prêta qu'une attention relativement médiocre à un événement qui assurait la sécurité de notre colonie algérienne et qui inaugurait si heureusement l'administration du duc d'Aumale.

A la veille de cette session suprême, ministres et conservateurs n'étaient pas sans ressentir de vives appréhensions. Un jour, M. de Morny, un des députés les mieux en cour, et l'un de ceux qui, jusque-là, avaient le

Décembre

Une visite M. de Morny à M. Guizot

de

G96 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE. ankéiî 1847.

DÉCEMBRE plus fermement soutenu le ministère, alla voir M. Guizot, et il lui parla de la situation avec quelque inquiétude. « Prenez garde, lui dit-il, je ne dis pas que le mouvement est bon, mais il est réel, il faut lui donner quelque satisfaction. » — « L'aiïairc n'est plus dans la Chambre, ajouta M. de Morny, on l'en a fait sortir. Elle a passé dans ce monde du dehors, illimité, obscur, bouillonnant, que les badauds et les brouillons appellent le peuple. C'est là qu'elle se débat en ce moment par les banquets et les journaux. Et ce ne sont plus les réformistes, ce sont les révolutionnaires qui dominent et font les événements. » M. de Morny n'était guère révérencieux pour le peuple.

Obstiua- M. Guizot, fortement ébranlé, se rendit au château;

'^PhiHppe"'* il peignit la situation sous d'assez sombres couleurs, et finit par dire que, dans l'état des esprits, il n'était pas impossible que le roi fût obligé de faire quelques concessions. Mais le roi, avec un mouvement de vive impatience : « Que me dites- vous là? Voulez-vous aussi m'abandonner, moi et la politique que nous avons soutenue ensemble? »

Le ministre affirma quïl n'avait point changé d'avis sur l'excellence de cette politique. Mais il y avait des moments difficiles, des défilés à passer. Que si la politique d'ordre et de paix venait à être sérieusement compromise, le roi ne tarderait pas à retrouver l'appui du pays. — u Qui me le garantirait? reprit le roi. Qui sait où peut me mener la pente où l'on veut que je me place... Avec votre cabinet, je suis à l'abri des premiers mauvais pas. » On voit à quel point le roi s'abusait.

« Pas autant que je le voudrais. Sire, » répondit le ministre, qui commençait à avoir conscience du danger. Et il parla, non sans quelque amertume, des attaques dont le cabinet était l'objet, non seulement dans la Chambre, dans le public ardent et bruyant, mais auprès

ANNÉE I8i7. CHAPITRE DIX-IIUITIÈME. 697

du roi lui-même, dans sa cour et plus haut encore. « C'est vrai, dit Louis-Philippe, et je m'en désole. Ils ont même inquiété et troublé un moment mon excellente reine. Mais soyez tranquille ; je l'ai bien raffermie ; elle tient à vous autant que moi (1). »

M. Guizot n'insista pas. Le roi le conjurant de défendre avec lui jusqu'au bout la politique qu'ils croyaient bonne l'un et l'autre, il lui promit de ne point l'abandonner. Mais s'il avait été plus ferme, s'il avait eu plus de foi dans le progrès, s'il avait mis le marché à la main au roi Louis-Philippe, nul doute qu'il ne l'eût amené à se présenter devant les Chambres avec un projet de réforme, et, vraisemblablement, il aurait retardé, indéfiniment peut-être, la chute de la monarchie de Juillet, dont il allait être le fossoyeur, car, répétons-le, la majorité des classes moyennes n'en voulait pas le renversement.

Les républicains les plus avancés ajournaient euxmêmes la République à la mort de Louis-Philippe. Mais ce que tout le monde voulait avec passion, sans plus attendre, c'était la réforme électorale et parlementaire. Au moment où la session allait s'ouvrir, quelques citoyens du douzième arrondissement, qui était alors le quartier des écoles, prirent, sous la direction de leur député, M. Boissel, l'initiative d'un dernier et solennel banquet, pour continuer, en présence des Chambres, les manifestations pacifiques dont le pays était le théâtre depuis six mois. Ce banquet, ce sera la révolution.

Telle était la situation quand, le 28 décembre, s'ouvrit la dernière session des Chambres de la monarchie de Juillet. Le sort en était jeté. Sous la pression royale, et sûr de la majorité, le cabinet du 29 octobre s'en vint

Uéce.mbke

Aanouce

d'un dernier

banquet.

Oaverture

de la session de

(1) Nous avons emprunté à M. Guizot lui-même cette conversation avec Louis-Philippe à la veille de l'ouverture de la dernière session. Mémoires, t. Vil.

Décembre

Le discours

de la ronronne.

698 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1847.

devant la Chambre, bien déterminé à repousser toutes les propositions de réforme électorale et parlementaire. Jamais gouvernement n'avait couru avec plus d'aveuglement au-devant du précipice.

Le roi fut accueilli par les acclamations des centres; mais les gauches demeurèrent muettes, comme si, par leur silence, elles eussent voulu donner une leçon au pouvoir. Malgré sou assurance habituelle, Louis-Philippe semblait comme embarrassé. Après s'être assis et couvert, il ouvrit son manuscrit et lut, d'une voix qui n'avait pas sa fermeté ordinaire, le discours d'usage. Discours banal en somme, où, pour toute réforme, il promettait une diminution du prix du sel et une réduction de la taxe des lettres. Mais deux expressions fâcheuses, échappées aux habitudes toujours un peu hautaines du président du conseil, allaient soulever d'implacables colères. Comme pour relever le gant de l'opposition, le roi disait : (( Au milieu de l'agitation que fomentent des passions ennemies ou aveugles, une conviction m'anime et me soutient, c'est que nous possédons dans la monarchie constitutionnelle, dans l'union des grands pouvoirs de l'Etat, les moyens assurés de surmonter ces obstacles et de satisfaire à tous les intérêts moraux et matériels de notre chère patrie. » C'étaient là, nous le répétons, des expressions fâcheuses et surtout inutiles. Dire à plus de cent députés, qui avaient pris part à la campagne des banquets, et dont la plupart avaient témoigné de leur attachement aux institutions de Juillet : (( Vous êtes des aveugles ou des ennemis », ce n'était pas appeler la discussion, mais la guerre, comme le fit très bien remarquer un journal d'opposition.

Les feuilles officieuses, notamment le Journal des Débats et la Revue des Deux-Mondes, exagérèrent encore, par leurs commentaires, le caractère agressif du discours de la couronne. « Depuis six mois, lisait-on dans ce der-

nier recueil, nous voyons des caricatures rétablir les décembre autels de Robespierre et de Marat. » Comme si Robespierre avait quelque chose à voir dans cette affaire de la réforme électorale et parlementaire, si ce n'est qu'au début de la Révolution, il avait demandé, le premier, que les droits électoraux fussent équitablement répartis entre tous les citoyens. Quant au Journal des Débats, parti depuis longtemps en guerre contre le radicalisme, il s'écriait : « Marchez sur le fantôme, il s'enfuira; fuyezle, il grandira jusqu'au ciel. » Rien aveugles étaient, à leur tour, ces imprudents amis du pouvoir qui revendiquaient pour le roi le droit de prendre position lui-même contre les réformistes, et qui ne s'apercevaient pas qu'en lui faisant jouer le rôle d'un chef de parti, ils le poussaient dans la mêlée ardente où sa responsabilité pouvait être engagée. Les gens qui avaient bonne mémoire se rappelaient qu'à la veille de sa chute, le roi Charles X avait, lui aussi, parlé des passions coupables.

Quelques sages amis du monarque, M. de Montalivet, ^^1"

l'intendant de sa liste civile, le maréchal Gérard, qui, durant quatre ans, avait commandé la garde nationale de Paris, un autre maréchal, son diplomate de prédilection, son ami personnel, le comte Sébastiani, essayèrent vainement de lui ouvrir les yeux sur l'état de l'opinion et de l'amener à certaines concessions; ce fut peine perdue. « Décidément, mon pauvre maréchal, vous vieillissez, » dit-il au dernier; et le vieux maréchal, tout accablé encore de la mort de sa fille, la duchesse de Praslin, quitta les Tuileries cruellement froissé, et désespérant de cette monarchie qu'il avait servie avec tant de dévouement.

Il n'était pas jusqu'à sa sœur, la princesse Adélaïde, qui avait été si longtemps pour lui une sorte d'Égérie, dont le roi ne se refusât à écouter la voix et les conseils. Cette ancienne et fidèle compagne de sa vie vint à lui

conseils an roi.

HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1847.

Décembre

Janvier 1848.

Le bureau de

la Chambre

et la commission

de l'adresse.

L'adresse

à la Chambre des pairs.

Le comte

d'Altou-Shéc

et le

comte de

Montalembert.

manquer tout à coup. Atteinte, depuis quelques jours, d'une indisposition légère, elle succomba inopinément, pour ainsi dire, dans la nuit du 31 décembre, h soixantedix ans, échappant ainsi, par la mort, à la douleur de voir briser le trône qu'elle avait tant contribué à faire accepter par son frère. Ce fut un deuil profond pour la cour. Mais le roi n'en reçut pas moins le lendemain, 1" janvier 1848, les deux Chambres au château des Tuileries. C'était la dernière fois qu'elles étaient appelées à lui présenter officiellement leurs hommages.

Le roi et ses ministres affectaient toujours une sécurité profonde. M. Sauzet venait d'être réélu président de la Chambre élective par deux cent vingt-sept voix contre cent cinq données à M. Odilon Barrot, candidat de l'opposition. Quatre conservateurs émérites, MM. Bignon, Lepeletier d'Aulnay, le maréchal Bugeaud et Delessert, avaient été nommés vice-présidents; enfin tous les membres chargés de la rédaction de l'adresse furent choisis parmi les amis les plus dévoués du pouvoir. Le gouvernement n'avait donc rien à craindre de ce côté ; mais il faisait trop bon marché de l'opinion du pays, dont le mécontentement grossissait, de plus en plus formidahle.

Quelques voix discordantes, à la Chambre des pairs, dans la discussion de l'adresse, ne furent pas de nature à altérer la sérénité ministérielle. Le comte d'Alton- Shée, passé tout à fait au radicalisme le plus avancé, y fit, en termes amers et violents, le procès à tous les rois de l'Europe, à la monarchie de Juillet et à ses ministres ; c'était une exception dans la Chambre haute. Le langage de M. de Montalembert, aussi violent dans un sens opposé, ne fut pas pour déplaire au cabinet du 29 octobre, car, à propos de la Suisse et de l'Italie, l'orateur légitimiste combattit avec une passion extraordinaire les doctrines du radicalisme, dont « l'infernal

ANN1ÎE1848. CHAPITRE DIX-HUITIÈME. 701 j

triomphe » lui paraissait prochain. On l'entendit, dans j.visvieu isis. ^ la séance du 15 janvier, dérouler devant l'Assemblée i tout émue le tableau de nouveaux barbares prêts à j envahir son sanctuaire, à dévaster ses biens et à mécon- , naître ses droits. Jamais pkis haineux réquisitoire j n'avait été prononcé contre les idées modernes, contre ^ les principes de la Révolution française, contre ces principes dont la révolution de Juillet semblait avoir été ■ la consécration. ;

Dans cette Chambre, que hantait l'esprit du passé, on .

accueillit par d'enthousiastes acclamations la fougueuse |

harangue du champion ardent de la légitimité. Toutefois, 1

on ne vit pas sans surprise, quand M. de Montalem- ;

bert quitta la tribune, le duc de Nemours descendre de \

son banc pour aller le féliciter et lui serrer la main avec '.

effusion. Le régent en expectative n'avait guère tenu i

compte de la lettre du prince de Joinville, son frère, et ]

cet acte, au moins étrange de la part d'un fils du roi des i

barricades, ne fit qu'accroître son impopularité. '

Tout en se contentant de paraphraser, dans son adresse, Menace le discours de la couronne, la Chambre des pairs crut ^"i.2farron- ^

devoir y joindre une parole de sympathie pour les ré- dissemeut. ^

formes tentées par le pape, et, par compensation j

sans doute, ajouter aux mots de passions aveugles ou ]

ennemies ceux de souvenirs détestables, qui visaient les •

apologies dont les événements de la Révolution avaient \

été l'objet dans certains banquets. Le projet d'adresse, j ainsi modifié, fut voté le 18 janvier; il ne rencontra que

vingt-trois opposants. Ce jour-là, le ministre de l'inté- j

rieur, M. Duchàtel, crut devoir déclarer que le gouver- i

nement se considérait comme suffisamment investi du \

droit d'interdire les banquets et autres réunions publi- ■

ques, s'il les jugeait de nature à compromettre l'ordre ,

public. C'était une menace indirecte au banquet projeté '

du douzième arrondissement. \

"02 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1848.

.Ianvieu 1848. Cette menace avait eu sa contrepartie dans une violente apostrophe du marquis de Boissy, où cet ennemi juré de la dynastie d'Orléans exprimait le désir, à l'occasion d'un nouveau scandale qui défrayait alors toute la presse, devoir les ministres passer de leur banc sur celui des accusés. Qu'était-ce donc que ce nouveau scandale?

L'affaire Petit. Un ancien receveur des finances de Gorbeil, nommé Nouveau Petit, plaidant en séparation de corps contre sa femme, avait été accusé, dans le cours des plaidoiries, d'avoir acheté sa place moyennant certaines complaisances pour un personnage haut placé près la personne du roi. Forcé de se justifier, il avait publié un mémoire où il avouait que, pour obtenir, en 1844, la place de receveur des finances à Corbeil, il avait dû mettre à la disposition du ministère une place de conseiller-maître à la cour des comptes, dont le cabinet avait besoin pour récompenser des services parlementaires, et qu'il avait été obligé d'acheter une démission au prix d'une rente de 6,000 francs, réversible sur la tète de la femme du conseiller démissionnaire. Et l'intermédiaire de ce trafic inavouable avait été le propre chef du cabinet du ministre président du conseil, M. Génie. Ainsi M. Guizot, dont riionnèteté, en matière privée, était incontestable, n'avait pas craint, comme homme public, comme premier ministre, de se livrer à un honteux marchandage. A la Chambre des pairs, il sétait retranché derrière les précédents. De semblables trafics étaient en usage depuis longtemps. Piètre excuse, qui lui avait attiré, de la part de MM. Mole, Passy et d'Argout, des démentis sanglants. L'affaire prit, à la Chambre des députés, de plus larges proportions.

L'élection Elle eut pour préface une affaire de corruption- élec-

de M. Uichoud torale, sur laquelle, dans la séance du 20 janvier, la des Brus. ' 1 ' . i,

majorité, peu scrupuleuse, n hésita pas à passer 1 éponge.

Un député de la Haute-Loire, M. Richond des Brus,

ayant été forcé de donner sa démission, après avoir été Janv[eu 1848. nommé médecin inspecteur des eaux de Néris, avait été réélu à une forte majorité. Or l'administration préfectorale, ayant été accusée d'avoir détourné au profit de cette élection une partie des fonds provenant d'une sous • cription ouverte en faveur des inondés du département, MM. Bureaux de Puzy, Odilon Barrot et Garnier-Pagès réclamèrent une enquête. Les faits paraissaient constants. Mais la majorité, refusant d'ouvrir les yeux à la lumière, repoussa l'enquête et valida l'élection, comme décidée d'avance à absoudre tous les actes du cabinet. M. Guizot pouvait donc être de plus en plus rassuré.

M. Odilon Barrot n'en refit pas moins à la tribune, le L'iuterpeikilendemain, 21 janvier, l'historique complet de la scan- M^*^Odiioii daleuse affaire Petit, et demanda sévèrement compte au Banot cabinet du 29 octobre de l'indigne trafic auquel il s'était ^"Vetit^^™ livré. Là tout était précis, avéré, indéniable. Aussi le ministre, président du conseil, se borna-t-il à plaider les circonstances atténuantes. Sans doute, c'était là une pratique regrettable, mais cela s'était toujours fait. Affirmation qui attira à M. Guizot, de la part de MM. Thiers ctDufaure, une protestation indignée, comme l'avait été à la Chambre des pairs celle de MM. Mole, Passy et d'Argout.

Le ministre ne voyait là que de petits faits, relevés par l'esprit de parti. De petits faits ! que M.Dupin, qui n'était ni un aveugle ni un ennemi, et qui venait de déposer un projet de loi sur la vénalité des charges, qualifiait de stellionat et de simonie politique. « Comment, s'écria M. Odilon Barrot, vous qui représentez au plus haut degré le pouvoir d'un grand et noble pays, vous appelez petit fait celui d'avoir été chercher un homme et de lui avoir dit : Nous avons besoin d'une démission, et de lui avoir ensuite conféré un titre, une place en échange de l'argent qu'il avait dépensé? ^'ous appelez petits faits

l'adresse.

704 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE. AriNÉE 1848.

Janvier 1848. cle bassGS négociations, de coupables entremises, des intrigues de je ne sais quelle nature, quand tout cela se passe à vos portes, dans votre cabinet, à vos oreilles, sous vos yeux !... Oh! j'avais bien raison de dire que nous ne nous comprenions plus sur les questions morales... » Mais ces paroles d'une si franche honnêteté n'eurent pas le don d'émouvoir la majorité conservatrice. M. Guizot lui aA-ait donné satisfaction en faisant devant elle une sorte d'acte de contrition. Il s'était félicité de voir la conscience publique devenir chaque jour plus difficile et plus sévère, comme si l'exemple n'aurait pas dû venir d'en haut, et il avait annoncé un projet de loi destiné à réprimer ces sortes d'abus.

Discussion de Un député de l'opposition dynastique, M. Lherbette, qui déjà, à la fin de la session dernière, avait prononcé un réquisitoire terrible contre l'administration, au sujet de dilapidations commises dans l'exploitation des forêts de la couronne, proposa un ordre du jour de blâme que la Chambre repoussa par 28S voix contre 146. Elle accorda aux ministres un vote de confiance qui leur parut d'un bon augure pour la discussion de l'adresse, mais il y manquait la ratification du pays.

Cette discussion de l'adresse allait être une véritable bataille, comme jamais il n'en avait été livré depuis la fondation de la monarchie de Juillet. Elle commença le 22 janvier 1848, par une attaque en règle de MM. Berville, Darblay, Desmousseaux de Givré et Ducos contre la politique ministérielle. Appartenant à des nuances diverses de l'opposition, les quatre orateurs se montrèrent d'accord dans leurs sentiments sur la gravité des circonstances et la nécessité des réformes. Aucun ministre ne leur répondit, et, le surlendemain, on passa à la discussion des articles.

La situation MM. Léon Faucher, Achille Fould et Jules de Lasteyrie ayant présenté la situation financière sous les plus

financière.

ANNÉE 18i8. CHAPITRE DIX-HUITIÈME. "'Oo '

sombres couleurs, le ministre des finances, M. Dumon, janvier isis. :

prit la parole pour rassurer le pays. Il s'efforça de i

répondre victorieusement à des accusations d'autant ;

plus accablantes qu'elles émanaient d'hommes entière- !

ment dévoués à la monarchie. Sans doute les engage- |

ments pris étaient considérables, mais ils remontaient à j

des époques antérieures, et, selon lui, si la politique | actuelle durait, nos finances ne manqueraient pas de ' 1

s'améliorer. C'était comme un défi à l'opposition. Il n'y j

avait aucune crainte à avoir, d'après le ministre, et le j

gouvernement trouverait toujours, dans la dette flot- i tante, des ressources assurées.

Cet optimisme amena M. Thiers à la tribune. Il était Rentrée

resté muet pendant toute la campagne des banquets; sa ^ Thiers. j

rentrée en scène fut un événement. Sur les bancs des |

conservateurs, comme sur ceux de l'opposition, on lui j prêta une oreille attentive, car il venait, dit-il, éclairer

le pays sur les dangers qu'on cherchait à lui cacher. Il i

se défendit, d'ailleurs, de vouloir faire acte d'opposition, ^ bien qu'étant « de l'opposition la plus prononcée ; » mais

il tenait à déclarer que, si l'on continuait longtemps ;

encore sans changer de conduite, nos finances mar- i

chaient vers une catastrophe. L'éminent orateur s'efforça :

de combattre toutes les assertions du ministre, et de i

prouver, par exemple, que le chiffre de la dette flottante j

était de plus de cent millions supérieur à celui qu'avait ) indiqué M. Dumon. On avait épuisé pendant la païx toutes les ressources du pays; mais, depuis les mariages

espagnols, depuis qu'il avait compromis l'alliance an- ; glaise, le cabinet du 29 octobre, d'après M. Thiers,

n'était plus le ministère de la paix. « Non, vous ne \

l'êtes plus, dit-il en terminant. Vous vous appelez le j

ministère de la prospérité publique ; l'état de nos finances ] vous répond. Je quitte cette tribune profondément

alarmé. » Malgré toute l'habileté et la science de chiffres i

Janvier ïi

La situation morale

et rameudement de

M. Billault.

706 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1848.

avec lesquelles MM. Duchâtel et Dumon s'efforcèrent de rétorquer les calculs de M. Thiers, cette discussion, qui ne dura pas moins de trois jours, laissa dans la Chambre et dans le pays une impression sinistre.

Après la situation financière, la situation morale. M. Billault propose un amendement tendant à inviter le gouvernement à ne plus affaiblir par de funestes exemples la moralité des populations. Alors sont rappelés avec une implacable précision tous les scandales qui, depuis l'affaire Bénier jusqu'à l'affaire Petit, ont signalé l'administration du cabinet du 29 octobre. M. Léon de Maleville insiste sur la complicité du président du conseil dans cette dernière affaire. M. de ïocqueville trace un lamentable tableau de la dégradation des mœurs publiques et privées. Et qui accuse-t-il d'être l'auteur de cette dégradation? le gouvernement, et en particulier M. Guizot, qui, selon lui, avait perdu son renom d'austère probité depuis la révélation des trafics auxquels il avait été mêlé comme ministre. Vainement deux députés conservateurs, MM. Devienne et Janvier, prennent la défense du cabinet. Vainement M. Janvier, tout en avouant que quelques fautes récentes ont été commises, signale le danger de l'habitude que l'on semble prendre de parler à la tribune le langage de l'injure et de la haine, le déchaînement est à son comble. Le garde des sceaux, M. Hébert, ayant dit que jamais personne n'avait douté de sa parole d'honnête homme et de magistrat, M. Emile de Girardin le traite de « tartufe de justice ». Rappelé à l'ordre, il n'en poursuit pas moins sa charge à fond de train, et il accuse le garde des sceaux d'avoir manqué à tous ses devoirs d'honnête homme et de citoyen. L'amendement fut repoussé, mais les ministres n'en restèrent pas moins marqués, comme d'un fer rouge, des paroles brûlantes de MM. de Tocqueville, Billault et de Maleville.

ANNÉE 18i8. CHAPITRE DIX-HUITIÈME. 707

La discussion relative aux affaires extérieures ne fui ni moins passionnée ni moins acerbe. Elle s'ouvrit le 29 janvier, par un discours magistral de M. de Lamartine, discours où l'illustre poète montra la France, témérairement engagée par son gouvernement, se faisant, en Europe, l'humble servante de toutes les idées rétrogrades, et, « à l'inverse de sa nature, à l'inverse des siècles et de la tradition, devenant gibeline à Rome, sacerdotale à Berne, autrichienne en Piémont, russe à Cracovie, française nulle part, contre-révolutionnaire partout ».

M. Guizot répondit en vantant l'humanité du gouvernement autrichien et en faisant l'éloge du libéralisme de M. de Metternich, tout en témoignant des sympathies du gouvernement pour les réformes italiennes. Mais ces réformes, elles devaient, selon lui, se concilier en Italie avec les intérêts des gouvernements établis et avec les traités sur lesquels reposait l'ordre européen. L'Italie d'ailleurs ne lui semblait pas mûre pour la liberté. Et le ministre termina sa harangue par des lieux communs contre les fauteurs de bouleversements et de révolutions. Ce qui lui attira cette apostrophe de M. Mauguin : « Mais notre gouvernement, nos Chambres, nos ministres, la couronne elle-même, est-ce que tout cela n'est pas révolutionnaire? Est-ce que vous n'avez pas ici jugé un roi? Est-ce que vous n'avez pas prononcé la déchéance de ce roi?... Vous êtes un gouvernement révolutionnaire... » Comment la France tout entière n'aurait-elle pas tressailli en entendant glorifier en quelque sorte les traités de 181S par ce ministre de la révolution de Juillet, dont la fortune politique avait commencé à Gand?

Or, à l'heure même où M. Guizot vantait la mansuétude autrichienne, on apprenait à Paris que le général Radetzky, commandant de l'armée d'occupation, avait réprimé avec une cruauté sauvage une tentative de sou-

Janvier 1848. |

Discussion

sur la i

situation ex- \

térieure. '

Les exécutions de Milan et le bombardement de Palerme.

Janvier 1848.

L'indigua-

tiou de M. Thiers.

Février 1848.

Discussion sur les

affaires de Suisse.

708 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1848.

lèvement à Milan, et que le roi de Naples avait fait subir un bombardement do deux jours à la ville de Palerme qui réclamait des droits. M. Thiers prit texte de ces excès pour répondre à son tour à son ancien allié de la coalition. Il flétrit, dans un magnifique langage, les atrocités commises par des gouvernements absolus en Italie et en Sicile. « L'histoire doit sévèrement condamner ces actes, s'écria-t-il. Elle ne doit pas être plus indulgente pour cet autre tyran qui fait bombarder pendant quarante-huit heures la ville principale d'un de ses Etats parce que cette ville réclame des franchises garanties par une constitution mille fois outragée. » Qui lui eût dit alors qu'à vingt-trois ans de là, il ferait subir à la ville de Paris, qui, elle aussi, réclamait des franchises, un traitement plus terrible encore que celui que le roi de Naples venait d'infliger à la ville de Palerme?

Au reste, M. Thiers affaiblit quelque peu l'effet de son indignation en déclarant, en homme qui semblait vouloir se ménager une rentrée au pouvoir, que la France devait observer les traités de 1815, mais en les détestant. Alors que demandait-il à M. Guizot, qui s'était retranché derrière ces traités pour expliquer l'inaction du cabinet à l'égard de l'Italie? Le ministre triompha sans peine d'un adversaire avec lequel il se félicita ironiquement d'être aussi parfaitement d'accord, et à qui il put dire, aux applaudissements de la majorité, qu'à sa place il eût agi et parlé comme lui-même.

A quelques jours de là, les débats sur les affaires de Suisse remirent les deux adversaires en présence. M. Thiers sentait qu'il avait une revanche à prendre. Après avoir retracé les différentes phases de la lutte dont les cantons helvétiques avaient été le théâtre dans ces derniers temps, il reprocha amèrement au ministre d'avoir épousé, en Suisse, la cause de la contre-révolution, et d'avoir cherché à coaliser les grandes puissances

M. ïhiers.

M. Giiizot.

AN-NÉE 18i8. CHAPITRE DIX-HUITIÈME. 709

contre le parti qui représentait les principes et les inté- Février 1848. rêts français, sous prétexte que ce parti était composé de radicaux. Et alors, dans un superbe mouvement oratoire : « Certes je ne suis pas radical ; les radicaux Déclaration .le le savent bien... Mais entendez bien mon sentiment : Je suis du parti de la Révolution, tant en France qu'en Europe; je souhaite que le gouvernement de la Révolution reste dans les mains des hommes modérés. Je ferai tout ce que je pourrai pour qu'il continue à y être ; mais quand il passera dans les mains d'hommes moins modérés que moi et mes amis, dans les mains des hommes ardents, même des radicaux, je n'abandonnerai pas ma cause pour cela, je serai toujours du parti de la Révolution. »

Un tonnerre d'applaudissements éclata sur les bancs La réponse de de la gauche et dans les tribunes pour saluer cette hère déclaration, à laquelle M. Thiers ne devait pas se montrer très fidèle. M. Guizot répondit, avec une éloquence non moins superbe et une incontestable habileté. Il commença par mettre M. Thiers en contradiction avec lui-même en rappelant certaine dépêche qu'il adressait, en 1836, alors qu'il était ministre des affaires étrangères, à notre ambassadeur en Suisse, M. de Montebello. « Le parti radical est insensé de croire qu'il y ait pour lui possibilité de s'établir en Suisse, lorsque partout ailleurs ses adhérents en sont réduits à n'oser lever la tête €n présence du sentiment universel de réprobation dont ils sont devenus l'objet... » Et le ministre se flattait malicieusement de n'avoir jamais tenu, à l'égard des radicaux suisses, un langage aussi sévère que celui de M. ïhiers. On juge si les centres riaient de ce persiflage. Des murmures se firent entendre cependant quand le ministre déclara que le gouvernement français était disposé à intervenir contre la diète helvétique parce que le parti radical y avait triomphé. Le paragraphe

FÉVRiEn 1i

Profession

de foi

monarchique

de M. Guizot.

Suspension

du cours

deM.Michelet.

710 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1848.

relatif à la Suisse n'en fut pas moins voté à une grande majorité, comme l'avait été le paragraphe sur l'Italie.

Le ministère allait de succès en succès. Après avoir répondu avec beaucoup de hauteur à une dénonciation de M. Lherbette contre le pouvoir personnel du roi, M. Guizot, comme par opposition à la profession de foi révolutionnaire de son ancien allié de la coalition, crut devoir faire une profession de foi monarchique avec une éloquence si communicative que la majorité de la Chambre et des tribunes éclata en bravos. Il y eut le soir, aux Tuileries, une véritable allégresse; le duc de Nemours et le duc de Montpcnsier vinrent exprimer à M. Guizot les remerciements et la reconnaissance de la cour; il semblait que la monarchie de Juillet se fût retrempée dans le triomphe de son principal ministre. Triomphe éphémère, dont le lendemain devait être plein d'amertume.

L'ordre n'était pas encore troublé dans la rue ; mais il y avait dans les esprits une fermentation qui, d'un moment à l'autre, pouvait se traduire en actes tumultueux. On sentait, à certains indices, qu'il suffirait du plus léger choc pour déterminer une explosion formidable.

Les premiers symptômes de trouble matériel partirent des bancs des écoles, c'est-à-dire de ce sanctuaire de l'enseignement qui a tant besoin de calme et de recueillement. Depuis six mois déjà, deux professeurs illustres, MM. Mickiewicz et Edgar Quinet, avaient dû suspendre leurs leçons au Collège de France, pour s'être écartés du strict programme de leur enseignement et avoir fait sonner trop haut, au cœur de la jeunesse, les grands mots de patrie, d'indépendance, d'honneur politique et de liberté religieuse. Nous avons dit comment M. Edgar Quinet avait mieux aimé renoncer à son cours que de subir les exigences ministérielles. M. Michelet avait pu continuer ses leçons. Mais le jour de la réouverture du

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