XII PRÉFACE
Est-il si difficile de mettre ce principe entièrement d'accord avec les intérêts particuliers et les grands intérêts généraux ? Assurément non, puisqu'il est l'expression même du sentiment national. Il n'y a donc qu'à le fortifier par une intelligente protection de tous les droits, par une sévère économie de nos finances, par une rigoureuse probité dans la gestion de nos affaires.
C'est à cette œuvre qu'avec l'autorité de l'expérience et des années, je convie la jeunesse de mon pays.
Qu'elle s'y mette résolument, les yeux tournés vers l'avenir et non vers le passé. Le régime sous lequel elle est entrée dans la vie publique est l'instrument du progrès par excellence. Qu'elle le défende comme le patrimoine commun ; qu'elle songe seulement à l'améliorer, et elle aura la gloire de laisser aux générations qui viendront après elle une République forte, tolérante, respectable et respectée, telle enfin que l'ont rêvée ses fondateurs de 1792.
Pour ma part je serai trop payé de mes peines si, dans le livre que j'offre à ses méditations, elle trouve de salutaires leçons et de fortifiants exemples.
Paris, ce 23 octobre 1888.
DU RÈGNE
L'interrègne. — Les partis en présence. — Efforts des orléanistes. — Ce qu'il fallait faire. — Les ministres de la commission municipale.
— Proi'ogation des échéances. — La situation intérieure. — Les ministres du lieutenant-général. — Les premiers hommages. — Visite à l'Hôtel-Dieu. — Que la Chambre des députés n'avait aucun caractère légal. — Accueil fait à la Révolution dans les départements, — L'erratum du Moniteur. — Ouverture des Chambres. — Le discours du duc d'Orléans. — Le président de la Chambre des députés. — La Charte revisée. — La monarchie de Juillet est votée. — La Chambre au Palais-Royal. —La discussion à la Chambre des pairs.
— Le cri de Chateaubriand. — La meilleure des républiques. — Donation du duc d'Orléans à ses enfants. — Le duc d'Orléans est proclamé roi sous le nom de Louis -Philippe. — Les antécédents de Louis-Philippe. — Il passe à l'ennemi. — Sa vie en exil. — Son rôle sous la Restauration. — Portrait de Louis-Philippe. — Les féUcitations, hommages et adhésions. — L'attitude du parti légitimiste. — La question du serment. — Les démissions à la Chambre des députés. — Mouvement en Vendée. — Le premier ministère de la royauté de Juillet. — Le général Lafayette est nommé commandant général des gardes nationales du royaume. — Après la bataille. — Les conseils de M. Charles Dupin. — Une proclamation du roi.
HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.
L'avalanche des sollicitations. — La curée. — La revue du 29 août.
— Le drame du château de Saint-Leu. — Les antécédents du duc de Bourbon. — Sophie Dawes, baronne de Feuchères. — Relations avec la famille d'Orléans. - M. de TaUeyrand et la baronne de Feuchères. — Correspondance avec la duchesse d'Orléans. — L'intervention du duc d'Orléans. — L'insistance de la baronne de Feuchères. — L'intervention de M. Dupin. — Le testament du duc de Bourbon. — La duchesse d'Orléans et la baronne de Feuchères.
— Effet de la Révolution de 1830 sur le prince de Condé. — Les craintes de la baronne de Feuchères. — Une visite de la reine à Saint-Leu. — Vives appréhensions du prince. — La dernière partie de whist du prince de Condé. — La mort du prince de Condé. — L'hypothèse du suicide. — Que le duc de Bourbon a bien succombé à un assassinat. — Preuves morales. — Preuves matérielles. — M. Pasquier et M. de Rumigny à Saint-Leu. — L'impression de M. Pasquier. — Ce que pensait M. de Rumigny. — L'opinion des médecins.
— Le cri de l'abbé Pélier. — Conclusion.
Août 1830.
L'interrègne.
Les partis en présence.
La Restauration avait sombré dans l'ouragan populaire.
Les premiers auteurs du déchaînement de l'orage, les 221 votants de l'adresse, n'avaient certainement pas prévu les conséquences de leur audacieuse et patriotique protestation. Peut-être quelques-uns d'entre eux avaientils envisagé, dès longtemps, comme une solution heureuse pour le pays, un changement de dynastie; mais la plupart eussent frémi d'épouvante s'ils avaient prévu que, de leur vote, sortirait, à courte échéance, une révolution où, pour la seconde fois, le trône de la monarchie légitime volerait en éclats.
Plus d'un regretta amèrement ce vote. Regrets superflus ! La Révolution était un fait accompli, et nulle puissance au monde ne pouvait ramener la royauté déchue qui s'acheminait vers l'exil. Il s'agissait maintenant de remplacer le gouvernement détruit. Que devaitonf aire ?
Trois partis étaient en présence : les républicains, les bonapartistes et les orléanistes. Les premiers avaient incontestablement pour eux le droit éternel. Cependant,
ils n'avaient pas la prétention dïmposer leurs préférences aout i830. au pays. Les plus énergiques d'entre eux, MM. Bastide, Trélat, Guinard, Hingray, Poubelle, Teste et plusieurs autres, se contentaient de demander que la nation fût librement consultée sur le choix de son gouvernement, et ils allèrent à l'Hôtel-de-Ville pour transmettre ce vœu aux dépositaires provisoires du pouvoir. Mais ils n'obtinrent de Lafayette qu'une réponse évasive et embarrassée. Tout en faisant parade de ses sentiments républicains, Lafayette ne voulut prendre aucun engagement. Effrayé au souvenir des commotions terribles où la Révolution avait jeté le pays, il ne demandait pas mieux que d'en relever le drapeau, à la condition de le confier aux mains du duc d'Orléans. Et pourtant les exigences des républicains de l'époque n'étaient pas bien grandes. Plus de royauté; vote d'une constitution par les représentants librement élus du pays; concours médiat ou immédiat de tous les citoyens à l'élection des députés ; liberté absolue des cultes ; voilà à quoi se réduisaient alors leurs revendications. Plus rien n'était. Peut-être l'heure était-elle favorable pour essayer de fonder en France le gouvernement de la justice et de la raison. Dans tous les cas, il eût été intéressant et conforme au droit strict de soumettre la question au pays lui-même. Le parti bonapartiste avait pour lui l'éclat d'un nom prodigieux. Napoléon avait laissé dans la mémoire du peuple des traces immortelles. Les masses, qu'il avait mises en coupe réglée, oubliaient son despotisme sans frein, ses folies guerrières, pour ne se rappeler que la gloire impérissable et la grandeur, plus ou moins factice, dont il avait doté la France. Nul doute que si quelques maréchaux de l'Empire avaient proposé à leur ratification le nom de Napoléon II, elles ne l'eussent acclamé avec enthousiasme. Mais à peine quelques dévoués prononcèrent-ils le nom du roi de Rome, et, à deux ans delà,
Août 1830.
Efforts
des
orléauistes.
4 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.
le fils de l'empereur, décoré par son grand-père maternel du titre de duc de Reichstadt, mourait à Schœnbrunn d'une phthisie pulmonaire.
Le parti des orléanistes était, de beaucoup, le plus nombreux. Il comprenait, en effet, la plupart des libéraux qui fréquentaient les salons du Palais-Royal, ouverts aux membres les plus accentués de l'opposition, tous les royalistes d'ancienne date qui, jugeant la monarchie légitime à jamais perdue, ne demandaient pas mieux que de se rallier à une royauté toute disposée à leur conserver les places et les honneurs dont ils avaient joui, et enfin une foule d'anciens révolutionnaires, comme l'abbé Grégoire, qui, tout en gardant au fond du cœur leurs préférences républicaines, se montraient prêts à accepter, sans répugnance, une monarchie entourée d'institutions démocratiques.
Nommé lieutenant-général du royaume par le roi fugitif et par la réunion des députés présents à Paris, le duc d'Orléans n'avait pas manqué de rappeler aux habitants de Paris, en leur faisant connaître son acceptation, qu'il avait jadis porté avec orgueil les couleurs glorieuses que la nation venait de reprendre. Les promoteurs de sa candidature au trône, MM. Jacques Laffitte, Mignet, Thiers, le chansonnier Béranger, ne manquèrent pas de le présenter comme un partisan sincère et convaincu des principes de la Révolution. N'avait-il pas spontanément déclaré au général Lafayette qu'il fallait en France un trône entouré d'institutions républicaines? Il avait suffi de cette déclaration pour rallier à sa candidature l'homme qu'on se plaisait à regarder généralement comme le dépositaire de l'idée républicaine.
Le principal argument des Jacques Laffitte, des Thiers et des Béranger était qu'une monarchie nouvelle était beaucoup plus facile à faire qu'une république. Gela n'était peut-être pas rigoureusement exact. Il n'en eût
pas plus coûté au pays consulté de faire l'une que l'autre. Aout isso. Mais ceux qui s'étaient emparés du pouvoir ne tenaient pas à consulter le pays. Nul doute que la grande industrie, le commerce en général, et la haute banque, dont M. Jacques Laffitte était la personnification la plus éclatante, ne préférassent une royauté nouvelle à une république dont la fondation pouvait donner lieu à des bouleversements profonds. Mais ceux dont l'héroïsme avait jeté bas le trône de Charles X, ceux qui de leur sang avaient fait la Révolution, ceux qui avaient rendu à la France le glorieux drapeau tricolore, se contenteraientils de la substitution d'une monarchie à une autre, sans que le pays se fût prononcé sur cette grave question? C'était au moins douteux. S'étaient-ils battus durant trois jours pour qu'un Bourbon succédât à un Bourbon, en se contentant de modifier légèrement la Charte octroyée en 1814 sous la protection des baïonnettes étrangères?
Les orléanistes ne se dissimulaient pas la gravité de ces objections. Aussi mirent-ils tout en œuvre pour en amoindrir la portée. Leurs émissaires s'en allaient dans les quartiers populeux, vantant les vertus publiques et privées du duc d'Orléans, rappelant ses origines révolutionnaires, et protestant de son ardent amour pourlaliberf^. Ce n'est pas tout. Daudacieux imposteurs, spéculant sur l'ignorance générale, ne craignaient pas d'afficher ce mensonge : « Le duc d'Orléans n'est pas un Bourbon, mais un Valois. » En même temps, les républicains, assez rares d'ailleurs, étaient présentés comme des hommes de désordre, ambitieux et avides de pillage. Une bande de gens en guenilles faillit faire un mauvais parti aux rédacteurs de la Tribune^ dont on leur avait signalé les tendances républicaines. L'insurrection s'était faite aux cris de Vive la Charte! Les quelques républicains intrépides qui, dans la bataille des trois jours,
Ce qu'il fallait faire.
6 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, annkr 1830.
S étaient efforcés de diriger le mouvement populaire, n'étaient pas assez nombreux pour inspirer des craintes sérieuses aux orléanistes. Rassuré de ce côté, le lieutenant-général du royaume vit sa clientèle s'accroître de cette masse d'indifférents qui va toujours au succès, et d'une foule de solliciteurs qui, dans la révolution triomphante, ne voyaient qu'un moyen de fortune; il fut bientôt entièrement maître de la situation.
Que devait-on faire? avons-nous dit. Il fallait, sans hésiter, comme le demandaient les républicains, convoquer les assemblées primaires, en donnant à l'élection la base la plus large possible, afin de laisser au pays le soin de décider lui-même de ses destinées. C'était ce qu'il y avait de plus simple et de plus logique, la seule voie légale pour sortir des embarras de la situation ; ce fut à quoi ne voulurent recourir ni la commission municipale, ni le lieutenant-général, ni les députés sans mandat qui s'arrogèrent le droit de fonder une nouvelle dynastie.
Et pourtant les membres de la commission municipale, le général Lobau, MM. Audry de Puyraveau, de Schonen et Mauguin, venaient d'adresser aux habitants de Paris une proclamation où il était dit : « Vous aurez un gouvernement qui vous devra son origine ; les vertus sont dans toutes les classes ; toutes les classes ont les mêmes droits, ces droits sont assurés. » Mais déjà cette commission était sans pouvoirs effectifs. Dès le 30 juillet, elle avait placé à la tête de l'administration préfectorale du département de la Seine le vicomte Les ministres Alexandre de Laborde, et désigné comme préfet de po- (ie la com- jj^g ]yj Bavoux, cet ancien professeur de droit, dont on
mission muni- it> ■ r \ t.
cipale. n'a pas oublié les démêlés avec la Restauration (1). Avant de se séparer, elle nomma commissaires provisoires : à
(1) Voyez notre Histoire de la Restauration.
la justice, M. Dupont (de l'Eure); aux finances, le baron aout i83o, Louis; à la guerre, le général Gérard; à la marine, l'amiral de Rigny; aux affaires étrangères, M. Bignon; à l'instruction publique, M. Guizot; à l'intérieur et aux travaux publics, le duc de Broglie.
De ces différents personnages, trois seulement, MM. Dupont (de l'Eure), Bignon et le général Gérard, s'étaient montrés les adversaires constants de la Restauration. Les autres avaient passé tardivement à l'opposition. Deux d'entre eux notamment, le baron Louis et M. Guizot, s'étaient fait remarquer par l'ardeur de leurs convictions monarchiques. Le souvenir de la présence de M. Guizot à Gand, durant les Cent jours, pesait sur lui, et le rendait fatalement suspect à une foule de gens dont le libéralisme était peut-être de plus fraîche date. Beaucoup, au contraire, lui pardonnaient cet acte de sa vie politique en considération du concours précieux que l'autorité de sa parole, son grand talent d'historien, son désintéressement et la gravité de ses mœurs, apportaient à la révolution nouvelle. Somme toute, les premiers ministres de Juillet furent accueillis favorablement par les classes moyennes, dont les intérêts se sentirent bien vite rassurés.
On sait combien les affaires sont gravement atteintes Prorogation par les commotions politiques et les mouvements révolutionnaires. La vie commerciale est en quelque sorte suspendue, le crédit se resserre, les bourses se ferment, nombre de maisons se trouvent dans l'impossibilité de faire face à leurs engagements. Pour remédier à cette situation, la commission municipale avait prorogé de dix jours les échéances des effets de commerce payables à Paris. Mais il y avait à venir en aide à des misères non moins intéressantes. Les plus douloureusement atteints, dans les grandes perturbations sociales, sont ceux qui, n'ayant que leurs bras pour tout capital, se
des échéances.
8 HISTOIRE DU RÉGNE DE LOUIS-PHILIPPE, ainnée 1830.
Août 1830. trouvent toiit à coup sans ressources quand le travail vient à être suspendu. Particulièrement pénible était la situation des familles dont les soutiens avaient succombé ou s'étaient trouvés grièvement blessés dans les journées des 27, 28 et 29 juillet. D'abondantes souscriptions permirent de faire face aux nécessités les plus pressantes et de secourir toutes les infortunes justifiées.
La situation La perturbation fut d'ailleurs peu sensible dans les départements, et Paris ne tarda pas à reprendre sa physionomie ordinaire. La ville revêtit même des allures de fête. Les morts à peine enterrés, des bandes d'ouvriers, couverts d'oripeaux guerriers, parcouraient la cité en chantant. Les magasins se rouvrirent, et les affaires reprirent leur cours comme auparavant. Aussi les journaux ralliés au fait accompli se montraient-ils émerveillés. « Qu'est-ce que 89 lui-même, suivi de 93, comparé au 27 et au 29 juillet? s'écriait le Journal des Débats. Là point de proscrits, point de meurtres, point de pouvoir usurpé, point de temples profanés. » Jamais, en effet, révolution navait été suivie d'un apaisement si prompt. Les combattants des trois jours accueillirent avec une sorte d'enthousiasme la proclamation du lieutenant-général du royaume, où il était dit qu'une charte serait désormais une vérité. Lafayette nevenait-il pas de leur présenter le duc d'Orléans comme un des jeunes patriotes de 89, comme un des premiers généraux qui avaient fait triompher le drapeau tricolore. Ce qu'il ne disait pas, c'est que le fils de Philippe-Egalité avait été l'un des premiers généraux qui avaient déserté les armées de la Révolution pour passer à l'ennemi. Toujours est-il que tout le monde semblait s'incliner devant l'usurpation qui allait se commettre.
Les ministres Le premier soin du lieutenant-général, après que la
du lieute- commission municipale eut résigné tous ses pouvoirs nant-général. . , , i-^ i • • , i-. ,
entre ses mains, fut de modifier le ministère constitué
par elle. Le maréchal Jourdan remplaça aux alïaires étrangères M. Bignon, quipassaàrinstriiction publique, dont le titulaire, M. Guizot, prit le portefeuille de l'intérieur, lequel, dans les circonstances actuelles, était certainement le plus important. M. de Broglie était écarté pour quelques jours. M. Bavoux fut également mis de côté, et céda sa place à la préfecture de police au baron Girod (de l'Ain), conseiller à la cour royale, un des deux cent vingt et un qui, après la victoire du peuple, se présentèrent des premiers au Palais-Boyal.
Déjà les hommages commençaient à arriver de toutes parts au nouveau chef de l'État. Le chancelier et le grand référendaire de la Chambre des pairs, MM. de Pastoret et de Sémonville, le président de la cour des comptes, M. de Barbé-Marbois, ne furent pas des derniers à venir faire leur cour au lieutenant-général. Celui-ci d'ailleurs ne négligea rien pour capter la faveur populaire. Il y eut amnistie pleine et entière pour tous les délits de presse. Le duc d'Orléans accorda la croix de la Légion d'honneur et une pension de quinze cents francs sur sa cassette à Rouget de l'Isle, qui vivait pauvre et ignoré à Choisy-le-Roi. Il fît savoir, par le journal officiel, que la Marseillaise avait réveillé dans son cœur des souvenirs qui lui étaient chers, et qu'il avait eu pour compagnon d'armes l'auteur de notre hymne national.
La duchesse, sa femme, accompagnée de la princesse Adélaïde, et entourée de toute sa famille, visita toutes les salles de l'Hôtel-Dieu, où près de quatre cents blessés recevaient les soins du chirurgien Dupuytren. Elle eut pour les uns et pour les autres des mots d'encouragement et de consolation, et elle se retira au milieu des cris de bénédiction. Sa visite avait été celle d'une souveraine.
Déjà tous les arrêts, jugements et actes publics étaient intitulés : « Louis-Philippe, lieutenant-général du
Les premiers hommages.
Visite àl'Hôtel-Dieu.
Août 1830.
Que
la Chambre
des députés
n'avait aucun
caractère
léRal.
10 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 18-30.
royaume, à tous présents et à venir, salut. » Le duc était investi de tous les attributs de la souveraineté; il ne lui manquait plus que le titre de roi; cette lacune n'allait pas tarder à être comblée.
Les quatre-vingt-dix députés présents à Paris, qui, le 31 juillet, avaient offert au duc d'Orléans la lieutenance-générale du royaume, avaient, en même temps, annoncé la prochaine réunion des Chambres, pour aviser « aux moyens d'assurer le règne des lois et le maintien des droits de la nation. » L'ouverture en l'ut fixée au mardi 3 août. C'était la date arrêtée par Charles X luimême lors de la convocation des collèges électoraux d'où la Chambre des députés était sortie. Mais cette Chambre avait été régulièrement dissoute par un acte de l'autorité royale. A cet égard, le doute n'était pas permis. Le grand légiste du parti orléaniste, M. Dupin aîné, n'avait-il pas formellement déclaré qu'il n'y avait plus de Chambre depuis l'apparition des ordonnances ? M. Casimir Périer s'était prononcé dans le même sens. C'était, il est vrai, avant la victoire du peuple. Mais cette victoire ne pouvait modifier en rien une question juridique.
Or, était-ce le bon moyen d'assurer le règne des lois et le maintien des droits du peuple, que d'en confier la garde à une assemblée dépourvue de tout caractère légal? Des commissaires allaient bien partout disant que la dissolution était nulle et de nul effet, parce que la Chambre n'ayant pas été constituée, elle n'avait pu être dissoute. C'était un misérable sophisme. La Charte ayant été déchirée par Charles X, le peuple français rentrait de plein droit en possession de sa souveraineté; lui seul avait désormais le droit de délibérer, par des mandataires spécialement élus, sur la forme de son gouvernement. En admettant même que la Chambre des députés, malgré la dissolution dont elle avait été frappée et en dépit de la Révolution victorieuse, continuât d'exis-
départements.
ter légalement, elle n'avait pas qualité pour exercer le aout 1830. pouvoir constituant et modifier en quoi que ce soit la nature du gouvernement. Ses délibérations, si empreintes de sagesse qu'elles pussent être d'ailleurs, étaient donc exposées d'avance aux protestations hautaines du pays.
Jamais peut-être cependant la situation n'avait été Accueil plus favorable pour obtenir de la nation elle-même des Révolution modifications constitutionnelles, dans le sens du progrès ^ . ji t?!i!l et de la liberté. La révolution de Paris avait été merveilleusement accueillie sur tous les points de la France, qui l'avait faite sienne en quelque sorte. A la nouvelle des événements, un enthousiasme indescriptible éclata dans la plupart des grandes villes. Rouen s'était empressé d'envoyer des renforts aux insurgés de Paris. La cocarde tricolore fut arborée à Lyon avant qu'on y connût la chute des Bourbons. L'administration préfectorale de cette ville ayant fait mine de résister à l'entraînement général, une insurrection sérieuse faillit éclater. Il fallut l'intervention du commandant militaire de la place et du conseil municipal pour prévenir une collision sanglante. La garde nationale prit possession de l'Hôtel de Ville aux cris de Vive la Charte ! à bas les Bourbons ! auxquels se mêlèrent ceux de Vive r empereur! Les gardes nationales se réorganisèrent comme par enchantement. A Metz, la milice citoyenne se joignit à la troupe de ligne pour garnir les remparts, sur le bruit que des rassemblements prussiens se formaient à la frontière. Le général Yillatte y échelonna le 3'' dragons et le 5' hussards , pour être prêt à tout événement. « Ce serait un jour de fête pour les troupes, s'écriait-on à Metz, si un Prussien mettait le pied sur notre sol. » Même enthousiasme à Strasbourg parmi les habitants et les officiers de la garnison. A ces populations de nos départements de l'Est, où les exigences de l'étranger avaient été particulièrement douloureuses, la
Août 1830.
L'erratum du Moniteur.
Ouverture desCh ambres.
12 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.
Révolution de 1830 apparaissait comme une revanche des hontes de l'invasion.
Mais déjà les hommes qui avaient pris la direction du mouvement songeaient à enrayer la Révolution. Aucun des libéraux de la Restauration, depuis les plus ardents jusqu'aux plus timides, depuis MM. Dupont (de l'Eure), Lafayette et Jacques Laffitte jusqu'à MM. Casimir Périer, de Broglie et Guizot, ne voulaient une modification bien profonde des institutions. Substituer à une dynastie ramenée par l'étranger une dynastie à laquelle on s'efforcerait de donner une sorte de caractère national, ne pas toucher à la Charte de 1814, considérée comme la pierre angulaire de l'édifice social, et que la révolution dernière, à les en croire, avait eu pour but de sauvegarder, telle était la préoccupation des détenteurs actuels du pouvoir, et surtout de ceux que l'on appelait les doctrinaires^ et dont M. Guizot était, dans le ministère, le représentant le plus autorisé. Aussi le duc d'Orléans, dans sa proclamation du 2 août aux habitants de Paris, s'étant écrié, sans y prendre garde : « Une Charte sera désormais une vérité; » ils s'empressèrent de publier, dès le lendemain, dans le Moniteur, un erratum aux termes duquel cette phrase devait être ainsi rectifiée : « La Charte sera désormais une vérité », c'est-à-dire la Charte de 1814, que l'on consentirait seulement à modifier légèrement.
Tel était l'état des choses quand, le 3 août 1830, à une heure, la Chambre des pairs et celle des députés se réunirent solennellement au Palais-Bourbon.
Les deux Chambres étaient loin d'être au grand complet. Beaucoup de membres étaient absents, qui, volontairement, ne devaient plus y revenir. Le duc d'Orléans prit place sur un tabouret, à la droite du trône demeuré vide; de l'autre côté s'assit son second fils, le duc de Nemours, qu'une ordonnance du même jour venait d'ap-
peler, ainsi que son frère aîné, le duc de Chartres, à prendre à la Chambre des pairs, pour la présente session, le rang et la place qui leur appartenaient. Dans un discours habile, le duc d'Orléans expliqua tout d'abord comment, en présence des périls que courait l'ordre social, il avait cru devoir accepter les fonctions de lieutenant-général du royaume des mains de ceux de ses concitoyens qui lavaient jugé digne de concourir avec eux au salut de la patrie. Dévoué de cœur aux principes d'un gouvernement libre, il en acceptait, dit-il, toutes les conséquences. C'étaient bien là les paroles d'un prétendant. L'organisation des gardes nationales, l'application du jury en matière de presse, la formation des administrations municipale et départementale, et surtout cet article 14 de la Charte, si « odieusement interprété » , appelaient, selon lui, l'attention immédiate du législateur. Puis, après avoir, en deux mots, déploré des infortunes qu'il aurait voulu prévenir, — allusion discrète à la chute de la branche aînée, — il annonça aux pairs et aux députés que, aussitôt les Chambres constituées, il ferait porter à leur connaissance l'acte d'abdication du roi Charles X et du dauphin son fils, sans prendre soin d'ajouter que cette double abdication était expressément faite au profit du duc de Bordeaux.
De fréquents applaudissements avaient accueilli ce discours, et le lieutenant-général se retira au milieu des acclamations presque unanimes d'une Chambre dont la plupart des assistants étaient résolus à le nommer roi.
Après ces paroles du duc, il était difficile de ne pas toucher à la Charte, au moins dans une certaine mesure. Il n'y avait pas à redouter d'ailleurs que la Chambre élective péchât par un excès d'audace. Elle donna, dans le choix des candidats à la présidence, la juste mesure de son tempérament politique. La majorité se porta sur M. Casimir Périer qui, jusqu'à la dernière
Août 1830.
Le discours
du duc d'Orléans.
Le président
de la
Chambre
des députés.
Août 1830. heure, était resté le défenseur de la légitimité. Le nombre des votants était de 218, — à peine la moitié de l'Assemblée. M. Casimir Périer obtint 174 suffrages, l'emportant de quatorze voix sur M. Laffitte et de soixante-huit sur M. Royer-Collard, qui venait le dernier. Royer-Gollard était-il trop avancé ?
Le lieutenant-général semblait plus libéral que cette fraction de Chambre qui persistait à se constituer comme si elle n'avait pas virtuellement disparu avec la monarchie dans la tourmente révolutionnaire. En effet, au moment où le bureau provisoire, composé de MM. Labbey de Pompières, de Vatimesnil et Yillemain, allait se retirer pour porter au Palais-Royal la liste des candidats désignés, Benjamin Constant protesta contre cette démarche. La Chambre, dit-il, avait le droit de choisir elle-même son président ; le lieutenant-général le lui permet. La Chambre, qui venait de se déclarer en permanence, comme aux jours des grands périls, refusa d'entrer dans cet ordre d'idées. C'était contraire à la loi. Le lieutenant-général se résigna à nommer le président, malgré sa préférence hautement avouée pour l'élection directe par la Chambre, et il choisit, par soumission à la loi, dont il voulait rester le serviteur, celui des candidats qui avait obtenu le plus de suffrages, M. Casimir Périer. Singulier respect de la loi de la part de ceux qui, sans consulter le pays, n'hésitaient pas à violer l'ordre de successibilité au trône !
La Charte Cependant, quelques députés entendaient bien ne
livrer la couronne que moyennant certaines garanties constitutionnelles qui rendaient indispensable une revision de la Charte. L'un de ces députés, M.Bérard, qui, durant les trois jours, s'était nettement rangé du côté du peuple, protesta contre toute restauration monarchique basée sur l'abdication du roi Charles X et du dauphin. Cette abdication, dit-il, dans la séance du
révisée.
AMNÉE 1830. CHAPITRE PREMIER. 15
6 août, était une nouvelle perfidie, un brandon de dis- Août isao. corde que l'on voudrait lancer dans le pays. Il admettait d'ailleurs fort bien — en quoi il manquait absolument de logique — que les députés actuels, étant les élus du peuple, avaient parfaitement le droit de modifier la constitution, et ce droit, il le trouvait dans «l'invincible nécessité ». Théorie commode pour légitimer toute usurpation. Puis, M. Bérard donna lecture d'un projet de revision dont on confia l'examen à une commission de neuf membres, qui dut faire son rapport dans la soirée même.
Des groupes menaçants se tenaient aux abords du Palais-Bourbon. La foule se montrait inquiète, agitée; non qu'elle fût absolument hostile à la candidature du duc d'Orléans ; mais elle redoutait quelque trahison de la part de la Chambre. Elle tenait à une modification profonde de l'acte constitutionnel et surtout à l'abolition de l'hérédité de la pairie. Ces cris : « A bas l'hérédité ! » retentissaient menaçants autour de l'Assemblée. Il fallut l'intervention de Lafayette pour calmer les plus ardents. Le vieux général employa la supplication pour engager le peuple à se retirer. Il reconnut avec lui que la Chambre agissait sans mandat ; mais, à l'en croire, elle veillait sur les intérêts populaires. Dupe lui-même, il n'hésita pas à se faire le complice d'une véritable duperie.
Il était un peu moins de neuf heures du soir quand la Chambre rentra en séance. Le gouvernement s'était ému des modifications constitutionnelles proposées par M. Bérard. Elles ne présentaient pas, à ses yeux, un caractère suffisamment monarchique. Les doctrinaires tenaient à faire de l'abdication de Charles X et de son fils la cause déterminante de l'appel fait au duc d'Orléans, De cette façon la chaîne monarchique n'était pour ainsi dire pas rompue. Aussi, dès l'ouverture de la séance du soir, le ministre de l'intérieur, M. Guizot, déposa-t-il
16 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.
AOUT 1830. sur le bureau la copie certifiée de l'acte d'abdication. — Qu'avons-nous besoin de cette communication ? s'écria un membre. — Et comme on réclamait le dépôt de l'acte aux Archives : « Ce serait lui donner une valeur qu'il n'a pas, » dit une autre voix. M. Mauguin protesta vivement. Mais la Chambre était restée foncièrement monarchique, et le dépôt fut ordonné.
Puis, après avoir voté, au nom de la France, un témoignage de reconnaissance à la ville de Paris, la Chambre entendit un rapport de M. Dupin aîné sur les propositions de M. Bérard. Quelques membres voulaient en finir immédiatement. C'était le seul moyen, selon M. de Rambuteau, de prévenir l'anarchie. Tant de précipitation, à cette heure avancée, eût ressemblé à un escamotage. Le gouvernement le comprit; il appuya lui-même une demande d'ajournement de MM. Eusèbe de Salverte et Benjamin Constant, et la discussion fut remise au lendemain.
C'était le 7 août. Comme la veille, M. Jacques Laffitte présidait la séance en l'absence de M. Casimir Périer indisposé. Après avoir entendu les protestations de quelques-uns de ses membres, MM. de Conny, Hyde de Neuville et Berryer notamment, contre la légalité des mesures proposées, le préambule de M. Bérard, légèrement modifié par la commission, fut adopté en ces termes :
« La Chambre des députés, prenant en considération l'impérieuse nécessité qui résulte des événements des 26, 27, 28 et 29 juillet derniers et jours suivants, et de la situation générale où la France s'est trouvée placée à la suite de la violation de la Charte constitutionnelle ;
(( Considérant en outre que , par suite de cette violation et de la résistance héroïque des citoyens de Paris, le roi Charles X, S. A. R. Louis-Antoine, dauphin, et tous les membres de la branche aînée de la maison
royale sortent en ce moment du territoire français, Août 1830. déclare que le trône est vacant en fait et en droit, et qu'il est indispensablement besoin d'y pourvoir. »
Rien de torturé comme ce texte. Il manquait à la fois de netteté, de précision et de franchise ; mais il convenait à merveille à ces esprits flottants, irrésolus, qui, n'osant faire appel à la souveraineté populaire, usaient d'une sorte de stratagème pour ravir la couronne à la branche aînée.
Le préambule de l'ancienne Charte, qui faisait résider l'autorité tout entière dans la personne du roi, fut supprimé comme injurieux pour le peuple français. On passa ensuite à la lecture des articles dont la suppression ou la modification était demandée. Le général Demarçay insista pour que l'on donnât successivement lecture de tous les artciles de la Charte constitutionnelle, mais la Chambre repoussa sa proposition par la question préalable, en se fondant sur ce que la Charte tout entière n'était pas en discussion. Elle abolit l'article 6 qui proclamait la religion catholique, la religion de l'État. Seulement elle ajouta à l'article suivant, qui visait les traitements des différents cultes chrétiens, que la religion catholique, apostolique et romaine était professée par la majorité des Français, inutile constatation d'un fait que personne ne songeait à contester, et qui semblait établir une sorte de suprématie d'un culte sur les autres. Personne ne songea à revenir à la séparation pure et simple de l'Eglise et de l'Etat, sous le régime de laquelle le pays avait vécu durant quelques années.
La censure fut ensuite à tout jamais abolie ; puis une discussion s'engagea sur le fameux article 14, dont la commission proposait le maintien, en y ajoutant toutefois que le roi ne pourrait suspendre les lois ni dispenser de leur exécution. La Chambre adopta la rédaction nouvelle ainsi qu'un paragraphe additionnel du colonel
Août 1830.
La monarchie de Juillet est votée.
i» HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUlS-PHlLlPPE. année 18H0.
Jacquemiiiot, interdisant l'emploi d'aucune troupe étrangère sans une loi. Entre autres modifications, elle supprima le renouvellement par cinquième, fixa à trente ans l'âge de l'éligibilité, malgré M. Villemain qui réclamait pour les jeunes, et à vingt-cinq ans celui de l'électorat. Quant au cens à payer, elle laissa à une loi spéciale le soin de le déterminer. Elle repoussa par la question préalable diverses propositions tendant à soumettre l'ordre judiciaire à une investiture nouvelle. Mais elle annula toutes les nominations de pairs faites sous le règne de Charles X. Le général Lafayette ayant fait alors la proposition de supprimer l'hérédité de la pairie, suppression ardemment réclamée par l'immense majorité de la population, elle décida que l'examen de cette question serait renvoyé à la session de 1831.
En terminant, elle décida également, par une disposition particulière, qu'il devrait être pourvu par des lois spéciales, dans le plus bref délai, aux objets suivants : Application du jury aux délits de presse et politiques ; responsabilité des ministres et autres agents de l'autorité; réélection des députés appelés à des fonctions publiques salariées ; vote annuel du contingent de l'armée ; organisation des gardes nationales ; garanties assurées aux officiers de terre et de mer; institutions départementales et municipales ; instruction publique et liberté de l'enseignement; abolition du double vote et fixation des conditions électorales et d'éligibilité.
Sous réserve de l'acceptation de ces conditions, la Chambre appelait au trône le duc d'Orléans et ses descendants mâles, à perpétuité, par ordre de primogéniture.
Un député de l'Orne, M. Fleury, demanda qu'une Chambre spéciale fût convoquée pour trancher une question aussi importante que celle de l'élection d'un roi. C'était, selon lui, pour la Chambre actuelle, lé seul moyen de s'assurer l'estime de la France et de l'Europe
entière. — Allons donc ! s'écria dédaigneusement Août 1830. M. Casimir Périer, qui, jusque-là, avait assisté muet à la séance. La proposition n'eut pas de suite. Du moins M. Labbey de Pompières et le véritable auteur de la Charte nouvelle, M. Bérard, auraient-ils voulu que chacun des votants inscrivit son nom à côté de son vote. Leur proposition fut également rejetée. Ces constituants sans mandat avaient peur des responsabilités individuelles.
Comme on terminait l'appel nominal, M. Dupin aîné monta à la tribune, ayant un ruban tricolore à la boutonnière, et il proposa le paragraphe suivant sous forme d'article additionnel : « La France reprend ses couleurs. A l'avenir, il ne sera plus porté d'autre cocarde que la cocarde tricolore. » C'était la consécration d'un fait accompli; la Chambre vota d'acclamation. Puis le vice-président de l'Assemblée, M. Jacques Laffîtte, se hâta de proclamer le résultat du scrutin. Il y avait eu 252 votants. La proposition de M. Bérard se trouva adoptée par 219 voix contre 33. La discussion avait commencé à dix heures, à cinq heures tout était terminé.
Ainsi fut bâclée en quelques heures la Charte de 1830. Ainsi deux cent dix-neuf députés, légalement frappés de déchéance, élus en vertu d'une constitution qu'ils venaient de fouler aux pieds, s'étaient arrogé le droit de disposer des destinées du pays, sans même prendre le soin de soumettre leur vote à la ratification populaire. Jamais peut-être on n'avait eu l'exemple d'une usurpation pareille.
Si les votants crurent devoir garder l'ano nyme quelques-uns des opposants tinrent à se faire connaître; entre autres M. de Cormenin. Il donna bruyamment à la fois sa démission de conseiller d'État et de député, en se fondant sur ce qu'il n'avait pas reçu du peuple un
HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.
Août 1830.
La Chambre
au Palais-RoyaL
La discussion
à la Chambre
des pairs.
mandat constituant. Nous ne tarderons pas à voir une foule de députés suivre cet exemple. C'était une ligne de conduite que la conscience aurait dû tracer à tous.
Quoi qu'il en soit, la Chambre avait hâte de déposer aux pieds du duc d'Orléans l'offre de la couronne. A peine le vote acquis, elle se rendit en hâte au Palais- Royal où le lieutenant-général l'attendait. M. Laffitte ayant donné lecture de la déclaration, le duc répondit : <( Je reçois avec une profonde émotion la déclaration « que vous me présentez. Je la regarde comme l'expres- « sion de la volonté nationale, et elle me paraît con- « forme aux principes politiques que j "ai professés toute « ma vie. Rempli de souvenirs qui m'ont toujours fait « désirer de n'être point appelé au trône, exempt d'am- (i bition et habitué à la vie paisible que je menais dans « ma famille, je ne puis vous cacher tous les sentiments « qui agitent mon cœur dans cette conjoncture; mais <( il en est un qui les domine tous, c'est l'amour de « mon pays. Je sais ce qu'il me prescrit, et je le ferai. » Cela dit, il se jeta dans les bras de l'opulent banquier auquel il était redevable d'un trône, et tous deux s'étant montrés sur le balcon, avec le général Lafayette, furent salués des longues acclamations de la foule.
Pendant que la royauté citoyenne prenait naissance au Palais-Royal, la Chambre des pairs délibérait, à son tour, sur les propositions constitutionnelles de M. Bérard. Ce fut l'affaire de quelques instants.
M. de Chateaubriand demanda tout d'abord quel rôle la pairie était appelée à jouer dans cette circonstance, puisque déjà l'autre Chambre s'était rendue auprès du lieutenant-général pour lui présenter la déclaration que l'on se disposait à discuter. Il y avait là, en effet, quelque chose de singulièrement anormal. Mais, suivant un autre pair, le duc de Broglie, la Chambre haute n'avait pas à s'occuper des démarches plus ou moins opportunes
faites par l'autre Chambre. Le président — c'était M. Pasquier, récemment nommé par le lieutenant-général, — ayant ouvert la discussion, M. de Chateaubriand reprit la parole, non pour faire le procès à la Révolution de Juillet, mais pour maintenir haut et ferme le drapeau de la légitimité. Il rendit hommage à l'héroïsme de la population parisienne, qui avait combattu, dit-il, non contre la loi, mais pour la loi. Charles X et son fils étaient déchus ou avaient abdiqué, mais le trône n'était pas vacant; et il plaida chaleureusement la cause du duc de Bordeaux, sûr d'ailleurs qu'elle était perdue d'avance, devant « ces généreux royalistes qui n'avaient jamais sacrifié une obole ou une place à leur loyauté. » — « Inutile Gassandre, s'écria-t-il, j'ai assez fatigué le trône et la pairie de mes avertissements dédaignés ; il ne me reste qu'à m'asseoir sur les débris d'un naufrage que j'ai tant de fois prédit. Je reconnais au malheur toutes les sortes de puissance, excepté celle de me délier de mes serments de fidélité. Je dois aussi rendre ma vie uniforme : après tout ce que j'ai fait, dit et écrit pour les Bourbons, je serais le dernier des misérables si je les reniais au moment où pour la troisième et dernière fois ils s'acheminent vers l'exil. »
Il se défendit fort, du reste, d'être l'ennemi du duc d'Orléans, aux pieds duquel il n'eût pas mieux demandé de mettre la couronne s'il s'était cru le droit d'en disposer. « Je ne vois de vacant qu'un tombeau à Saint- Denis, et non pas un trône. » Et il vota contre le projet de déclaration.
Ces généreuses paroles eurent certainement quelques échos dans la Chambre haute, mais moins qu'on eût pu le supposer de la part d'une assemblée qui semblait devoir être le rempart inexpugnable de la légitimité. Il n'y avait que 114 votants. Quatre-vingt-neuf se prononcèrent pour la déclaration, onze seulement
Août 1830.
Le cri de Chateaubriand.
2'2 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.
Août 1830. coiitre ; quatorze déposèrent dans l'urne un bulletin blanc. Le maréchal duc de Trévise, à qui la royauté nouvelle devait être si fatale, demanda aussitôt que la déclaration fût immédiatement portée au lieutenantgénéral. Cette Chambre des pairs, qui acceptait avec tant de philosophie la mutilation dont elle venait d'être l'objet de la part de la Chambre élective, ne voulait pas être en reste avec celle-ci. Elle se transporta sans retard au Palais-Royal, ayant à sa tête son nouveau président, le baron Pasquier, aux félicitations enthousiastes duquel le duc se borna à répondre quelques mots de remerciement.
La meilleure H faut bien le dire, l'idée d'une monarchie entourée
^^s d'institutions réBublicaines, d'une royauté émanant en
républiques. ,11 . i •
querqu««sOrte de la souveraineté populan^e et gouvernant
dans l'intérêt du pays tout entier, avait été favorablement accueillie du plus grand nombre. Les classes moyennes y applaudirent avec enthousiasme, et une foulé de républicains s'y rallièrent docilement. C'était l'aflermissement et la consécration des principes de 1789, dégagés du despotisme révolutionnaire et de la tyrannie impériale. L'opinion publique se plaisait à y voir l'alliance de la monarchie tempérée et de la république ramenée à la pureté de son origine.
Le journal officiel raconte que lorsque le duc d'Orléans, après l'acceptation de la couronne, parut sur son balcon, accompagné du général Lafayette, celui-ci, frappé de l'universalité des hommages qui montaient vers le nouveau roi, s'écria, en lui prenant la main : « Nous avons fait là de bonnes choses; vous êtes le prince qu'il nous faut; c'est la meilleure des républiques (1). » Et la foule de couvrir de ses acclamations ces graves paroles tombées de la bouche du héros popu-
(I) Moniteur du 8 août 1830.
laire des deux mondes. Ces mots, qui firent fortune à aout 183o. l'époque, le général Lafayette a toujours protesté qu'il ne les avait jamais prononcés, et personne ne saurait révoquer en doute sa parole (1). Mais ils étaient dans le sentiment général. Toute la ville illumina, et se pavoisa de drapeaux tricolores. Les quartiers les plus commerçants, les rues Saint-Honoré, Saint-Denis et Saint- Martin, se firent particulièrement remarquer par l'éclat de leurs illuminations. Les quais, les boulevards, les places publiques regorgeaient de promeneurs. Des danses se formèrent dans les principaux marchés et sur le terre-plein du Pont-Neuf; et ces lieux qui, peu de jours auparavant, sillonnés par les balles, n'offraient que des scènes de meurtre et de désolation, retentirent d'acclamations joyeuses, et présentèrent le spectacle d'un grand peuple fêtant la renaissance de l'union, de la concorde et de la liberté.
C'était l'aurore d'un gouvernement nouveau, aurore Bonatioudu pleine de clarté et d'espérance, qui n'allait pas tarder à à ses
se couvrir de points noirs, gros d'orages et de tempêtes. enfants.
Il semble que, au moment de prendre, des mains d'une assemblée sans mandat, une couronne qui, d'après le droit monarcliique, appartenait au duc de Bordeaux, le lieutenant-général ait eu; sur la durée de la royauté nouvelle, certains doutes évidemment inspirés par sa sollicitude de père. Dans cette journée du 7 août, au momen^ même où la Chambre des députés délibérait sur l'acte constitutionnel qui allait appeler au trône le duc d'Orléans, celui-ci fit à ses enfants, par acte authentique, donation entre vifs de la nue propriété de tous les biens qu'il possédait à titre particulier, ne se réservant sur ces biens qu'un droit d'usufruit. La
(1) Nous avons dit ailleurs dans quelle circonstance ces paroles échappèrent à M. Odilon Barrot. Voyez notre Histoire de la Restauration.
24 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.
A'ouT 1830. valeur des biens compris dans cette donation pouvait s élever à deux cents millions. Or, il était de tradition que la fortune particulière de tout roi de France, à son avènement au trône, tombait dans le domaine de la couronne. Cela, il est vrai, semblait un retour à l'esprit de la légitimité. Aussi vit-on M. Dupin, l'avocat et le conseil ordinaire de la famille, s'opposer à ce qu'une loi réunît le domaine privé du duc d'Orléans à celui de l'Etat, en se fondant sur ce que le principe de la légitimité ne pouvait être appliqué au nouveau souverain. Entre celui-ci et la nation, dit-il, il y avait eu un contrat, et dans ce contrat on n'avait rien mis de tel. En réalité, il n'y eut pas le moindre contrat entre le duc et la nation, qui ne fut pas consultée. Le duc d'Orléans aurait certainement beaucoup mieux fait de poser nettement la question, et de faire ses conditions avant d'accepter la couronne. Il aurait évité par là toutes les récriminations qui devaient se produire plus tard, et l'on n'aurait pas entendu, au bout de dix-huit ans, M. Jules Favre réclamer en pleine Assemblée constituante la nullité de cette donation du 7 août comme non avenue et entachée de fraude.
Le duc Le surlendemain du jour où le lieutenant-général
d'Orléans avait pris ses précautions pour assurer à sa famille la roi propriété de sa fortune particulière, les deux Chambres
sous le nom ge réunirent en assemblée plénière pour une séance Philippe. royale. C'était le lundi 9 août. Le duc d'Orléans fit son entrée dans la salle du palais Bourbon au son de la Marseillaise, depuis si longtemps proscrite, et qui redevenait l'hymne national, concurremment avec un chant nouveau, œuvre de M. Casimir Delavigne, qu'on appela la Parisienne, et dont la musique, pâle décalque de celle de Rouget de l'isle, était du compositeur Romagnési. Le duc était accompagné de ses deux fils aînés, les ducs de Chartres et de Nemours. Les deux jeunes princes
prirent place avec lui sur des pliants placés en avant du Août 1830. trône, où leur père allait remonter roi.
Pairs et députés se tenaient debout, la tête découverte. — Messieurs, asseyez-vous, leur dit le duc. Puis il invita M. Casimir Périer à donner lecture de la déclaration. Cette lecture faite, le président de la Chambre des pairs, M. Pasquier, lut l'acte d'adhésion de cette Chambre. Après quoi, le duc déclara qu'il acceptait, sans restriction ni réserve, les clauses et engagements que renfermait la déclaration de la Chambre, ainsi que le titre de roi des Français, et qu'il était prêt à jurer l'observation de la Charte. Se levant alors, la tête découverte, il prononça le serment suivant :
« En présence de Dieu, je jure d'observer fidèlement « la Charte constitutionnelle avec les modifications exce primées dans la déclaration ; de ne gouverner que par « les lois et selon les lois ; de faire rendre bonne et « exacte justice à chacun selon son droit, et d'agir en (( toute chose dans la seule vue de l'intérêt, du bonheur « et de la gloire du peuple français. »
Ensuite, de la plume que lui présenta le ministre provisoire de la justice, M. Dupont (de l'Eure), il signa l'acte en trois originaux, pour être déposés aux archives royales et dans celles des deux Chambres.
Ainsi fut sacré roi Louis-Philippe I". On n'avait pas voulu l'appeler du nom de Philippe YII, pour n'avoir point l'air de rattacher l'avenir au passé, et on lui donna le titre de roi des Français au lieu de celui de roi de France, pour bien marquer quïl tenait ses droits, non de sa naissance, mais du libre choix de la nation ; fiction généreuse, que quelques députés naïfs, qui croyaient encore au droit, n'eussent pas mieux demandé que de transformer en réalité. Il fut en effet question de soumettre à la sanction populaire le choix des députés. Et, dans l'état des esprits, elle eût été, pour ainsi dire, spontanée.
26 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830
Août 1830. Combien l'autorité du nouveau roi s'en fût trouvée renforcée ! Mais tel n'était pas l'avis des doctrinaires, et l'idée fut bien vite écartée. Ce n'était, suivant l'expression du duc de Brogiie, que « méchante farce, ridicule simagrée, jonglerie méprisable (1). » Boutade de grand seigneur, à qui, malgré sa réputation un peu usurpée de libéralisme, la Révolution française n'avait rien appris. Les Quel était l'homme qui venait d'avoir le suprême
^de^Louis-^ honneur d'être appelé à diriger désormais les destinées Philippe. de la nation française ? Il nous est impossible de ne pas rappeler, sommairement au moins, le passé de ce personnage, dont nous avons, dans nos précédents ouvrages, dit le rôle au début de la Révolution et l'attitude à travers les phases diverses de la Restauration.
Louis-Philippe d'Orléans était le fils aîné de Louis- Philippe-Joseph, duc d'Orléans, mort sur l'échafaud révolutionnaire sous le nom de Philippe-Egalité, et de Marie-Adélaïde de Penthièvre. Il était né le 6 octobre 1773. Il eut pour premier précepteur le chevalier de Bonnard. Confié ensuite aux soins de la comtesse de Genlis, il trouva dans sa nouvelle institutrice un guide sûr, intelligent et éclairé. Disciple de Jean-Jacques Rousseau, la comtesse ne négligea rien pour donner à son élève l'éducation la plus soignée et l'instruction la plus complète. A l'étude des langues vivantes et à l'enseignement classique, elle joignit une sorte d'enseignement manuel, et le jeune prince apprit, comme Emile, à manier la lime et le rabot. Elevé en homme et en citoyen, le duc de Chartres, — on l'appelait alors ainsi, — profita largement des leçons de ses maîtres, et la Révolution le trouva, en partie, affranchi des préjugés de la naissance.
Il avait à peine seize ans au moineut où elle éclata,
(1) Yoy. Souvenus du duc de Broglic.
et, à l'exemple de son père, il en adopta les principes avec Août 1830. une ardeur toute juvénile. Son père frayait avec les révolutionnaires les plus en vue. Faut-il rappeler que ce fut à l'influence de Danton qu'il dut sa nomination de député à la Convention nationale ? Il y eut dès lors un parti orléaniste. Déserteurs de la cause monarchique, le père et le tils furent tous deux membres du club des Jacobins. Le jeune duc de Chartres ne tarda pas à se soustraire aux scènes dangereuses de la capitale pour rejoindre le 14" régiment de dragons, dont il était colonel et propriétaire en qualité de prince du sang. Il était aux frontières, avec son frère le duc de Montpensier, sous les ordres de Biron, au moment de la déclaration de guerre. Il prit part aux premiers engagements de l'armée régulière, qui ne furent pas heureux ; ce qui ne l'empêcha pas de s"y bien conduire et de s'y distinguer. Le 7 mai 1792, il était nommé maréchal de camp, et lieutenant-général le 11 septembre suivant, un mois après la journée du 10 août, comme si l'ancien régime était encore en pleine vigueur. Il avait alors dix-neuf ans. A quelques jours de là, il assistait à la glorieuse canonnade de Valmy, oii il fit preuve d'un remarquable sang-froid ; six semaines après, il s'illustrait, sous les ordres de Dumouriez, à la bataille de Jemmapes. Les orléanistes de 1830 ne manquèrent pas de mettre en pleine lumière cette page éclatante de la jeunesse de Louis-Philippe ; mais ils se gardèrent bien d'en montrer le revers. Or l'histoire inflexible doit tout dire.
Echappé au décret de proscription rendu contre la famille des Bourbons, le jeune prince continua, jusqu'au mois de mars 1793, à servir en Belgique, sous les ordres de Dumouriez, dont il était devenu l'aide de camp. Après avoir pris une part honorable au siège de Maëstricht, il fut l'un des combattants de la journée de Neer-Winden, dont le mauvais succès précipita la
28 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.
Août 1830. trahison de Diimouriez, S'associa-t-il au projet de son Il passe général en chef de marcher contre la Convention? Peutennemi, g^^^ y aurait-il quelque témérité à l'affirmer, bien qu'il ait assisté le 27 mars à la conférence où le colonel autrichien Mack s'aboucha avec Dumouriez. Toujours est-il que lorsque celui-ci passa à l'ennemi, après lui avoir livré les quatre commissaires de la Convention, Camus, Lamarque, Bancal et Quinette, le jeune Égalité le suivit de près. Il abandonna son poste le 2 avril, pour se rendre au quartier-général autrichien. Du moins refusa-t-il alors de prendre du service contre la France, dont il venait de déserter les armées. Il se rendit d'abord en Suisse, où sa sœur Adélaïde se trouvait déjà avec madame de Genlis, dont le mari, sous le nom de Sillery, siégeait sur les bancs de la Convention. Ce fut pour lui le commencement d'une vie d'exil qui devait durer vingt et un ans, mais qui fut loin d'être aussi misérable qu'on l'a quelquefois prétendu.
Sa vie en exiL Lçs premiers temps surtout furent difficiles. Nous le voyons réduit, pendant quelques mois, à donner au collège de Reichenau des leçons d'histoire, de langues anglaise et française et de mathématiques. Combien il dut s'applaudir alors de l'excellente instruction qu'il avait reçue et dont il avait si bien profité. Il quitta la Suisse au commencement de 1795, et employa plus d'une année à visiter tout le nord de l'Europe. L'année suivante, il s'embarqua pour l'Amérique, où ses deux frères le rejoignirent dans les premiers mois de 1797. Ils y restèrent jusqu'en 1800, voyageant à travers les déserts et visitant toutes les provinces de l'Amérique du Nord. Dans une de ses excursions au milieu des tribus indiennes, Louis-Philippe eut l'occasion d'exercer ses talents anatomiques en saignant un vieux sauvage auquel il sauva la vie. Quand il revint en Europe, le coup d'État de Brumaire était un fait accompli ; mais c'était encore la
République, couchée, il est vrai, glorieuse, aux pieds aout i83o. d'un maître.
Louis-Philippe fixa d'abord son séjour en Angleterre. Il s'installa à Twickenham,avec ses frères; et le gouvernement britannique leur fit une pension de 50,000 francs. Justement indigné du meurtre du duc d'Enghien, son cousin germain, assassiné par les conseils de Talleyrand, son futur et intime ami, il écrivit à l'évêque de Landaff : « L'usurpateur corse ne sera jamais tranquille, tant qu'il n'aura pas effacé notre famille entière de la liste des vivants. » De là sa réconciliation avec ses aînés. Il vit le comte d'iVrtois, et il écrivit au prétendant, alors à Mittau. Quand le comte de Provence eut établi sa résidence à Hartwell, il lui adressa, à la date du 23 avril 1803, une déclaration toute remplie de protestations de dévouement et de fidélité.
A la suite de la mort de son frère, le duc de Montpensier, qui avait succombé à une maladie de poitrine, il quitta l'Angleterre pour conduire sous un climat plus doux le plus jeune de ses frères, le duc de Beaujolais, atteint d'une affection semblable. Mais le jeune prince mourut en route, et Louis-Philippe arriva seul à Palerme, où la famille royale de Naples était venue se réfugier. Ce fut là qu'il vit pour la première fois la princesse Marie- Amélie, dont il demanda la main. Ferdinand et Caroline hésitaient à donner leur fille au fils du prince que les Bourbons traitaient d'assassin et de renégat. On exigea au moins une sorte d'amende honorable. Il se résolut alors à prendre les armes contre la France. Nous le voyons rédiger des plans de campagne, et essayer vainement, il est vrai, de débarquer à Gibraltar pour offrir à l'Espagne le concours de son épée. Mais il avait fait preuve de bonne volonté ; Ferdinand et Caroline consentirent à son mariage avec leur fille, qui eut lieu solennellement, le 25 novembre 1809, dans la cathédrale de Palerme.
sous la Restauration
Août 1830. Quelque temps après, la régence de Cadix le sollici-
tait elle-même de venir prendre part à la défense du territoire de l'Espagne. Il s'empressa d'accepter l'honneur qui lui était offert de commander une armée espagnole; mais le mauvais vouloir de l'Angleterre ne lui permit pas cette fois encore de déployer le beau zèle dont il était animé. Ordre lui fut donné de quitter au plus vite, la péninsule, et il regagna la Sicile, bénissant peut-être, dans son for intérieur, le gouvernement britannique de l'avoir, malgré lui-même, empêché de tirer Tépée contre sa pairie.
Son rôle Nous avous dit ailleurs avec quelle sollicitude, à
peine rentré en France, il avait été traité par ses parents de la branche aînée. Le roi Louis XVIII, cédant à ses sollicitations, lui avait rendu, par simple ordonnance, tous les biens qui avaient appartenu à sa famille, à quelque titre, et solis quelque dénomination que ce fût, violant ainsi une loi formelle de l'Assemblée constituante (1). Il y avait là une irrégularité qui n'était pas sans inquiéter un homme aussi entendu en affaires que le duc d'Orléans. Aussi obtint-il, sans peine, à l'avènement du roi Charles X, que celui-ci fît ratifier, dans la loi sur la liste civile, les ordonnances qui l'avaient remis en possession de tous les biens ayant appartenu à sa famille.
Louis XVIII et son frère avaient su un gré infini à leur cousin de l'humilité avec laquelle il avait fait sa soumission, de son désir ardemment témoigné de rentrer en grâce auprès d'eux. On lui reprochait bien de s'être tenu quelque peu à l'écart durant les Cent jours; mais quelle ardeur légitimiste dans sa proclamation aux Français lors de la seconde restauration, et comme il s'y défendait de toute solidarité avec les libéraux du temps !
(I) Voy. notre Histoire de la Restauration.
Louis XYIII semble avoir eu quelque doute sur sa sin- Août (830. cérité, et c'était pour ne pas le rapprocher davantage du trône qu'il avait refusé de lui accorder le titre d'altesse royale, dont Charles X, moins méfiant, s'empressa de le revêtir. Le duc d'Orléans paraissait d'ailleurs pénétré de la plus profonde reconnaissance. Personne ne s'entendait à crier comme lui Vive le roi ! et jamais il ne fit ouvertement d'opposition à l'arbitraire et aux abus qui remplirent le règne de la Restauration.
Cette attitude ne l'empêchait pas d'être suspect aux principaux personnages de la cour, aux anciens émigrés qui voyaient toujours en lui le fils du régicide et le jacobin endurci des premières années de la Révolution. Il en résultait qu'il était regardé comme le chef involontaire de l'opposition ; et, malgré les garanties qu'il s'efTorçait de donner au passé, beaucoup se plaisaient à voir en lui l'homme de l'avenir. Cependant, certains actes de sa vie privée, son àpreté au gain, les procès sans nombre intentés à une foule de communes et de particuliers pour rentrer en possession de biens dont il se prétendait propriétaire sur des titres au moins douteux, n'étaient pas de nature à grossir le nombre de ses partisans. Les libéraux du temps, il est vrai, avaient l'air de fermer les yeux là-dessus. Ne fut-ce pas le général Foy, qui, dans la question des biens apanagers, se montra le plus intrépide défenseur du duc d'Orléans (1)? Les salons du Palais-Royal étaient ouverts, du reste, à toutes les notabilités de l'opposition parlementaire. On y voyait le banquier Jacques Laffitte, dont l'engouement pour le duc d'Orléans ne connaissait pas de bornes, le général Foy, Dupont (de l'Eure), Stanislas de Girardin et M. Decazes qui, tout meurtri de sa disgrâce ancienne, venait chercher là des consolations et
(I) Voy. notre Histoire de la Restauration.
32 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.
Août 1830. des espérances. Beaucoup des hôtes des salons du duc rêvèrent certainement pour lui le rôle du prince d'Orange, se disant qu'ils édifieraient leur fortune sur la sienne.
Quant au duc d'Orléans, nous voulons croire qu'il ne lui est jamais venu sérieusement à la pensée de supplanter ses aînés. Mais qui peut répondre que la couronne de France ne lui ait pas apparu quelquefois dans ses rêves? Il dit un jour en plaisantant à M. Laffitte : « Quand je serai roi, que ferai-je pour vous? — Vous me nommerez votre fou, le fou du roi, afin que je puisse lui dire ses vérités (1). » Leduc ne fit jamais rien pour donner quelque poids à cette plaisanterie. Il était beaucoup trop prudent pour se compromettre et risquer sa tranquillité au jeu des conspirations. Ce fut cette prudence même qui, au moment de la publication des ordonnances, le fit se tenir soigneusement à l'écart. Tant de réserve parut, étrange aux amis dévoués de la monarchie légitime : on s'étonna de ne point le voir à Saint-Cloud, au premier rang de ses défenseurs.
Pour lui, il ne bougea, comme on l'a vu, jusqu'à l'heure où il se décida à venir partager avec les Parisiens des périls imaginaires. On n'eut pas à lui faire grande violence pour qu il montât les degrés du trône. Il avait pourtant solennellement déclaré qu'il ne consentirait jamais à mettre sur sa tête une couronne tombée de celle du souverain légitime. En violant ce serment, obéit-il, comme on la dit souvent, à une pensée d'abnégation? et crut-il remplir un devoir sacré en plaçant les intérêts de la patrie au-dessus des sentiments de famille? Dans ce cas, il dut certainement éprouver de cruelles souffrances morales.
Tel était le passé de l'homme qui venait d'être fait roi des Français. Louis-Philippe avait alors cinquante sept
(1) Louis-Philippe et la con^r^-réyo/w^on, par Sarraus jeune, 1. 1, p. 138.
(If Loui^ l'iiilippo.
ans ; il était donc encore dans la force de l'âge. De taille aout i8:io. moyenne, fortement charpenté, les yeux vifs, le visage Portrait plein de bonhomie, il était naturellement affable et de commerce agréable, quoique fort entier dans ses idées. Il causait bien, et aimait à causer. Sa conversation était abondante et facile, comme celle d'un homme qui sait beaucoup. Bien que très entiché de sa naissance, il était, dans ses habitudes et dans ses mœurs, d'une simplicité toute bourgeoise. On le rencontrait souvent à pied parla ville, son parapluie à la main ; il continua d'en user ainsi dans les premiers temps de sa royauté, jusqu'au jour où les attentats dirigés contre sa personne le contraignirent à prendre de grandes précautions. Il aimait notamment à se promener sous les galeries du Palais-Royal, causant familièrement avec les uns et avec les autres.
Roi citoyen, comme on disait alors, Louis-Philippe ne pouvait se départir tout d'un coup de ses habitudes. Il dut même se montrer plus familier encore. Comment, par exemple, aurait-il hésité à trinquer, à l'occasion, avec ces gardiens déguenillés qui faisaient sentinelle aux portes de son palais, et à mettre sa main royale dans les mains calleuses de ces ouvriers dont l'héroïsme lui avait valu une couronne ? Ce fut d'ailleurs une tactique habile de sa part, et elle ne fut pas étrangère à la facilité avec laquelle la monarchie de Juillet fut accueillie par les classes populaires.
Quant à la bourgeoisie, elle ne pouvait trouver un chef dont les vues fussent plus en conformité avec les siennes. Il n'était pas jusqu'aux vertus domestiques de Louis-Philippe qui ne le recommandassent à ses yeux. C'était un spectacle rare, en efîet, que celui d'un prince de la maison de Bourbon vivant honnêtement et purement dans son intérieur, au milieu de sa femme et de ses enfants. Le souvenir était présent à tous des scandales, des adultères et des libertinages qui, durant les I. 3
34 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.
Aon i8;t(). deux derniers siècles, s'étaient étalés sur le trône de France. Louis XYIII lui-même, malgré son grand âge, n'avait-il pas subi l'ascendant malsain d'une maîtresse exigeante? On sut à Louis-Philippe un gré infini d'avoir rompu avec les habitudes de mauvaise vie des princes de sa famille et surtout avec les mœurs de son père Philippe-Egalité et de son arrière-grand-père, le régent. La conduite privée du nouveau roi semblait une garantie de sa conduite publique, et l'on se plaisait à croire qu'il apporterait dans son existence politique la même honnêteté que dans sa vie intérieure. Les itluU;i- Les félicitations et les adhésions ne tardèrent pas à '*^^ ges et affluer de toutes parts ; elles ne manquent jamais à la adhésions, fortune qui se lève. Ce fut d'abord le tribunal de commerce de Paris. Ayant osé résister aux ordonnances, il avait assurément le droit de saluer le premier, dans la personne du roi des barricades, la Révolution triomphante. Son président, M. Ganneron, y gagna la décoration de la Légion d'honneur. Vinrent ensuite les avocats, les élèves de l'Ecole de droit, les employés de commerce, que l'on vit défiler, au nombre de plus de quatre mille, dans les salons du Palais-Royal. Puis parut le monde officiel, dont tant de membres avaient déjà rendu hommage à d'autres dynasties. Un certain nombre de fonctionnaires se démirent volontairement, mais ce fut l'exception. Les plus élevés dans la hiérarchie judiciaire, notamment, se gardèrent bien de résigner leurs fonctions. Nous nous contenterons de citer le premier président de la cour de Paris, M. Séguier, dont les velléités libérales sous la Restauration ne semblaient pas avoir attiédi l'ardeur légitimiste, et qui ne s'en montra pas moins l'un des thuriféraires les plus enthousiastes de la nouvelle dynastie.
Après la déclaration des deux Chambres, portant offre de la couronne au duc d'Orléans, les adresses délibérées
par ces assemblées perdaient singulièrement de leur Aoli 1830. importance. Cependant celle de la Chambre haute offrit une particularité assez curieuse. Elle commençait par ces mots : « Vos fidèles sujets, les pairs de France, encore pénétrés des grands événements qui viennent de s'accomplir, se présentent devant Votre Majesté pour la remercier de son dévouement à la France, » Or, cent quatorze pairs avaient pris part au vote de la déclaration; il n'y en eut que quatre-vingt-trois pour l'adresse. A trois jours d'intervalle, il y avait eu vingt et un votants de moins. Plus des deux tiers de la Chambre s'étaient abstenus. Louis-Philippe, faisant contre fortune bon cœur, n'en remercia pas moins chaleureusement la députation chargée de lui remettre cette adresse, et où figuraient les plus grands seigneurs de France, de la fidélité que les pairs lui avaient jurée. C'était cette question du serment qui avait jeté la Chambre haute dans une sorte de désarroi.
Le parti légitimiste s'était comme effondré dans la Lattitudibataille des trois iours. Ceux qui avaient tenté un der- ..''"J^'^^'V
J i légitimiste.
nier effort pour sauver la monarchie des Bourbons, les LaquesUoiniu d'Argout, les Sémonville, les Mortemart, avaient passé '^•^l'H'ut. à l'orléanisme avec les de Broglie, les Guizot et les Périer, dès que le succès de la Révolution avait été certain. L'isolement s'était fait vite autour du trône abattu. La question du serment sembla redonner une sorte de vie au parti légitimiste. Il en profita pour se compter, à la Chambre des pairs comme à celle des députés. L'accomplissement de cette formalité avait été fixé, pour la première, à la séance du 10 août.
Le président Pasquier donna lecture de la formule du serment ainsi conçue : «. Je jure d'être fidèle au roi, à la Charte constitutionnelle, aux lois du royaume, et de me conduire en tout comme il appartient à un bon et loyal pair de France. » Les deux fils aînés du roi, le
Afur 1830.
Les démissions à la Chambre des députés.
Mouvement
en
Vendée.
duc de Chartres et le duc de Nemours, prêtèrent serment les premiers. Défalcation faite des pairs nommés sous Charles X, il restait 238 membres; 124 étaient absents ; 105 jurèrent purement et simplement; 8 prêtèrent un serment motivé, comme le duc de Fitz- James, avec une sorte de restriction mentale ; un seul refusa le serment en ces termes : «. Ma conscience et mes affections m'ordonnent de m'abstenir de siéger dans cette Chambre ; mon vieux serment m'empêche d'en faire un autre. » C'était le vicomte d'Ambray ; il sortit sur ce refus hautain.
Les choses se passèrent à peu près de même à la Chambre élective. La plupart des députés prêtèrent le serment sans phrase; d'autres, comme MM. de Berbis, Bérenger et Berryer, le motivèrent sur la loi suprême du salut du peuple. Une cinquantaine de membres donnèrent leur démission, les uns, cou mie M. de Syriès, pour ne pas trahir leurs serments passés, les autres, comme M. de Cormenin, en alléguant que, n'ayant pas reçu du peuple un mandat constituant, ils étaient absolument sans pouvoir « pour faire un roi, une charte, un serment ». Ceux-là étaient évidemment les esclaves de leur conscience.
Pendant que ces résistances toutes morales se produisaient au parlement, de faibles tentatives de soulèvement avaient lieu en Vendée. Quelques gentilshommes attardés s'étaient imaginé que, dans ce pays classique de la foi monarchique, ils n'avaient qu'à frapper du pied la terre pour en faire sortir tout armés des défenseurs de l'ancien régime ; ils parvinrent à peine à remuer deux ou trois hameaux. Quand le général Lamarque, envoyé pour réprimer tout essai de guerre civile, arriva sur les lieux, l'apaisement s'était fait tout seul. De son quartier général de Bourbon- Vendée, le général s'empressa de féliciter les populations vendéennes
Ai^NEB 1830. CHAPITRE PREMIER. 37
d'avoir repoussé de criminelles propositions. « Rallions- aoit isw. nous, dit-il, autour de ce prince que le vœu de la France entière vient d'élever sur le pavois. Honnête homme, il ne violera pas ses serments. Vieux soldat de Jemmapes, il aimera les braves. Roi citoyen, il réparera tous les maux do la patrie. » Nous ne tarderons pas à entendre le général Lamarque tenir un tout autre langage.
Le premier soin du nouveau roi l'ut de constituer un i.e premier ministère définitif. M. Laffitte, dont l'admiration pour ^/"î^^^'f'^uté Louis-Philippe était sans bornes alors, consentit, non do juillet, sans peine, à le composer. Quelques-uns des commissaires provisoires gardèrent leurs portefeuilles. Ainsi M. Dupont (de l'Eure) resta à la justice; le général Gérard, à la guerre; M. Guizot, à l'intérieur; et le baron Louis, aux finances. Le duc de Broglie eut l'instruction publique et les cultes avec la présidence du conseil d'Etat; le général Sébastiani, la marine; et le comte Mole, les affaires étrangères. A ces sept ministres, qui eussent parfaitement suffi à l'expédition des affaires, M. Laffitte eut l'idée bizarre d'en adjoindre quatre autres non pourvus de portefeuille, sortes de ministres d'Etat, sans situation nettement définie, et grevant fort inutilement le budget. Ces quatre ministres furent MM. Casimir Périer, Laffitte, Bigiion et Diipin aîné. Les deux premiers n'en conservèrent pas moins l'un, la présisidence, l'autre la vice-présidence de la Chambre. L'étrange composition de ce ministère indiquait de reste les incertitudes d'un gouvernement qui cherchait sa voie. Entrait-il bien dans celle que lui avait tracée la Révolution de Juillet? Les noms des collaborateurs choisis par M. Laffitte permettaient au moins le doute à cet égard. Des onze ministres nouveaux, quatre seulement, en effet, MM. Laffitte, Dupont (de l'Eure), Gérard et Bignon, représentaient assez nettement l'idée de la
Août 1830.
#^iV
Le général
Lafayette
est nomiui'
commandant -
général
des gardes
nationales.
38 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 18-30.
Révolution ; les autres étaient des légitimistes ralliés, trop disposés dès lors à rattacher par les liens les plus étroits la monarchie populaire à celle de droit divin.
Ainsi les conservateurs, cest-à-dire ceux qui d'ores et déjà se montraient tout prêts à barrer le passage "aux améliorations politiques et sociales, conséquence logique et nécessaire des événements de Juillet, étaient en majorité dans le ministère. Leur influence, il est vrai, se trouva largement compensée alors par la popularité considéi^able de leurs collègues de la minorité, et par la double autorité civile et militaire instituée à l'Hôtel de Ville, et dont le caractère démocratique était de nature à donner satisfaction aux combattants des trois journées.
Jusque-là, Lafayette avait exercé à l'Hôtel de Ville un véritable pouvoir révolutionnaire. H avait été, dès la première heure, l'arbitre suprême de la situation; et si. lors de sa visite hardie et courageuse à l'Hôtel de Ville, le duc d'Orléans reçut une sorte de consécration populaire, il la dut uniquement à Lafayette. Celui-ci, tout en protestant contre la précipitation avec laquelle des députés sans mandat se préparaient à disposer de la couronne en faveur du duc, n'en avait pas moins couvert le lieutenant-général du royaume de sa haute protection, et cette protection seule avait suffi pour frayer à ce dernier le chemin du trône. Louis-Philippe crut devoir alors témoigner sa reconnaissance au général en régularisant sa situation, et en le nommant, par ordonnance du 17 août, commandant-général des gardes nationales du royaume.
Quelques jours après, M. Odilon Barrot, revenu de Cherbourg où il était allé embarquer le roi déchu, fut appelé à la préfecture de la Seine, à la place de M. de Laborde. Gomme secrétaire de la commission munici-
ANNKK 1830. CHAPITRE PREMIER. 39
pale, il avait été l'auxiliaire du général Lafayette, dont Aonr I8:î(t. il partageait les sentiments profondément libéraux. Tout dévoué d'ailleurs à la dynastie qui venait de s'élever, il rêvait, comme Lafayette, l'alliance de la monarchie de Juillet avec la République, au moyen d'institutions sincèrement démocratiques. Il se trouvait donc fatalement, dès le premier jour, en opposition avec le ministre de l'intérieur, M. Guizot, dont les tendances nettement accusées de faire du régime de Juillet la continuation plus ou moins tempérée de celui de la Restauration n'étaient un mystère pour personne.
Il y avait donc en présence, d'une part, les hommes de progrès et de mouvement, qui croyaient que la Révolution de 1830 devait être un retour sérieux aux traditions de 1789, non une simple substitution d'étiquette gouvernementale ; et de l'autre, le parti de la résistance, c'est-à-dire des hommes qui, une fois arrivés aux affaires, trouvaient que tout était pour le mieux dans le meilleur des gouvernements. De là des conflits, des chocs et des heurts qui allaient singulièrement embar- x rasser la marche'de la royauté naissante.
Il fallait nécessairement compter avec les vainqueurs Après de Juillet. Beaucoup de combattants, après la bataille, étaient rentrés tranquillement chez eux, s'estimant suffisamment payés de leurs peines par nos libertés reconquises et la A^ue de l'étendard aux trois couleurs flottant de nouveau dans l'espace. Mais d'autres, et c'étaient les plus nombreux, attendaient, de la Révolution victorieuse, des améliorations sociales, qu'elle était impuissante à réaliser à bref délai. Toute révolution violente, si juste et si légitime qu'elle soit, entraîne forcément à sa suite un cortège de ruines et de calamités. Ce sont des faillites qui s'accumulent, des ateliers qui se ferment. La production interrompue amène le chômage, d'où la misère pour ceux qui, n'ayant ni capital ni
Ira bataille.
iO HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PIIILIPPE. année 1830.
Août 1830. épargne, n'ont d'autre moyen d'existence que le travail
de leurs mains.
Les conseils Dès le 31 juillet, on avait eu l'idée de créer une
'° Dupirf' *^ garde nationale mobile. C'était un asile ouvert à tous les combattants sans travail. La solde devait être de trente sous par jour, et durer jusqu'au licenciement et quinze jours après. Mais ce fut là un expédient insuffisant. On vit, dans le courant du mois d'août, des bandes d'ouvriers parcourir les rues, les quais, les boulevards, en réclamant du travail et du pain. Comme toujours, des instigateurs perfides les poussaient au désordre; on allait jusqu'à leur montrer dans l'emploi des machines la cause principale de leurs maux ; et nombre d'entre eux, aigris par la misère, se répandaient en menaces contre ces collaborateurs inconscients et merveilleux du génie de l'homme. M. Charles Dupin, professeur au Conservatoire des arts et métiers, frère de l'avocat, adressa aux ouvriers, « ses anciens et bons amis », un écrit chaleureux pour les engager à déjouer « les machinations infâmes enfantées par les ennemis du bonheur de la patrie ». Après les avoir félicités de s'être montrés désintéressés et sublimes, il les adjurait d'être présentement aussi braves, aussi simples, aussi modérés que si toute une garde royale s'acharnait à tirer sur eux. Mais ces conseils excellents ne donnaient de pain ni aux femmes ni aux enfants, et il fallut demander aux Chambres l'ouverture d'un crédit de cinq millions pour établir des chantiers de travaux publics.
Lue proclama- Louis-Philippe lui-même prit la plume pour essayer d'apaiser l'effervescence et de calmer les impatiences. Dans une proclamation où il félicitait le peuple d'avoir sauvé la liberté, et où il promettait toutes les réformes nécessaires, il demanda aux bons citoyens d'aider leurs magistrats à maintenir l'ordre et la liberté au profit de
tiou flu roi.
lous. Liberté, ordre public, telle était la devise récem- Amn i8:ii).
ment inscrite sur les drapeaux de la garde nationale ;
elle devait être le spectacle offert par la France à l'Eu-
l'ope. « Nous aurons en quelques jours, disait le roi en
terminant, assuré pour des siècles le bonheur et la
i^loire de la patrie. » Paroles pleines d'espérances, qui,
hélas ! ne devaient pas se réaliser.
Une autre cause d'embarras, non moins sérieux, pour Lavaimichc le pouvoir nouveau, fut la prodigieuse affluence de de- soiiicit;aions. jiiandes de places et de faveurs dont il se trouva assailli. Il faudrait être d'une simplicité bien primitive pour s'étonner du remaniement apporté par la Révolution dans le personnel gouvernemental. A un changement dans les choses, il faut un changement dans les hommes; une situation nouvelle exige des personnages nouveaux, et la royauté de Louis-Philippe eût été par trop naïve de laisser aux fonctionnaires de Charles X le soin de diriger ses premiers pas. Comme nous l'avons dit, un certain nombre se retirèrent volontairement, dignement ; mais la plupart attendirent leur destitution, et l'on en destitua beaucoup. On avait bien institué une commission (les récompenses pour les combattants des trois jours; mais c'était surtout des places que l'on voulait. Or, il n'y en avait pas assez pour satisfaire tous les appétits. Jamais on ne vit pareille avalanche de solliciteurs.
Est-il vrai, comme on l'a dit, que les plus démocrates n'aient pas été les moins avides (1)? Mon Dieu! il y a
il) Dans une Histoire orléaniste de la monarchie de Juillet, par M. P. Thureau-Dangin, nous lisons : « Rien de surprenant qu'on destituât l)eaucoup de fonctionnaires et q-ue leurs places fussent distribuées entre les opposants de la veille. Quand ceux-ci s'appelaient Villeiuain, Vitet, Mignet, Thierry, Lenorraant, de Barante, Dupiu, Barthe, etc., la chose publique s'en trouvait bien ->, 1. 1, p. OH. Ce n'étaient pas des démocrates. .Mais que M. Thureau-Dangin demande aux écrivains légitimistes si la chose publique s'en trouvait bien. Maintenant l'auteur aurait bien dû nous dire quelle part active ces hommes, fort distingués d'ailleurs, avaient prise à la révolution dont ils recueillaient tous les bénéfices.
4^2 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.
AOUT 1830. des solliciteurs dans tous les camps. La monarchie n'en est pas plus exempte que la démocratie. A chaque changement de régime, on les voit s'ahattre comme une nuée d'oiseaux de proie. Cette bande.de faméliques, accourus de tous les points du pays, se range nécessairement du côté des vainqueurs. On se recommande de services passés; on a souffert pour la bonne cause, ou l'on se rattache par des liens plus ou moins étroits à d'anciennes victimes de la tyrannie ; les titres ne manquent pas. Mais si nous consultons la liste instructive des principaux bénéficiaires de la Révolution de 1830, nous y voyons les noms d'une foule de personnages dont l'opposition au gouvernement déchu n'avait pas éti' bien terrible, et qui, durant les heures de lutte, étaient restés prudemment à l'écart. MM. Barthe, Lanjuinais, de Ségur d'Aguesseau, Mérilhou, Dupin, Berville et tant d'autres, appelés dès les premiers temps à d'importantes fonctions, ne s'étaient guère montrés pendant la bataille. Il ne faut donc pas trop s'étonner si, après avoir risqué leur vie, quelques-uns des combattants s'étaient mis sur les rangs pour avoir part au butin. M. Dupin se moqua fort un jour, à la tribune de la Chambre, d'un républicain arrêté dans une émeute, et dans la poche duquel on avait trouvé une demande de préfecture. Mais M. Dupin, simple avocat la veille, n'avait-il pas été nommé procureur-général à la cour de cassation « sans souci des gradations hiérarchiques » ? Ce n'est certes pas lui qu'on aurait arrêté les armes à la main si la Restauration fût sortie victorieuse des trois journées. Mais il était le conseil et l'avocat de la maison d'Orléans. M. Thiers, qui n'était rentré dans Paris qu'après le combat, écrivait alors qu'une foule d'hommes, pour croire à une révolution, « auraient besoin de se trouver en place » ; mais il lui semblait tout naturel d'être nommé conseiller d'État en compagnie de MM. Hély d'Oissel, de
Salvandy et Tanneguy Duchâtel. M. Saint-Marc Girar- Aout isso. clin publiait, le 16 août 1830, un article plein de finesse sur l'insurrection des solliciteurs, et il dénonçait hautement la levée en masse de tous les chercheurs de places, courant aux antichambres « avec la même ardeur que le peuple courait au feu », et se dirigeant, dès sept heures du matin, la cocarde au chapeau et le ruban tricolore à la boutonnière, vers les hôtels des ministres. Ce qui ne l'empêchait pas d'accepter luimême, à quelques jours de là, une place de maître des requêtes au conseil d'Etat.
Assurément un homme de la valeur de M. Saint-Marc i.a inrée. Girardin, qui avait écrit sous la Restauration, dans le Journal des Débats, nombre d'articles de critique mordante, n'était pas déplacé au conseil d'Etat. Mais que de nullités et de médiocrités nommées sur la recommandation de tel ou tel député ayant fait partie des 221 ! Nous le répétons, les plus âpres à la curée ne furent pas les hommes de Juillet. On a souvent cité, pour flétrir cette âpreté des solliciteurs, l'admirable pièce du poète Barbier, intitulée la Curée, et l'on a eu raison. Mais ce que se sont bien gardés de dire les écrivains de la réaction, c'est qu'elle est surtout dirigée contre ceux qui, n'ayant pas eu part à la peine, s'efforçaient d'accaparer tous les bénéfices.
Ah ! lorsqu'un lourd soleil chauffait les grandes dalles
Des ponts et de nos quais déserts, Que les cloches hurlaient, que la grêle des balles
Sifflait et pleuvait par les airs....
Certes, on ne voyait pas, comme au temps où nous sonnnes,
Tant d'uniformes à la fois.
C'était sous des haillons que battaient des cœurs d'hommes.
Paris n'est maintenant qu'une sentine impure,
Un égout sordide et boueux, Où mille noirs courants de limon et d'ordure
Viennent traîner leurs flots honteux;
44 HISTOIRE DU RÈGNK DE LOUlS-PUlLIPPE. \nni':e 1830.
Aorr 1830. Un taudis regorgeant de faquins sans courage,
D'effrontés coureurs de salons, Oui vont de porte en porte et d'étage en étage,
Gueusant quelques bouts de galons, Une halle cynique aux clameurs insolentes
Où chacun cherche à déchirer Un misérable coin des guenilles sanglantes
Du pouvoir qui vient d'expirer.
Donc ceux que flétrissait ainsi la grande Aoix du poète, c'étaient les frelons, non les abeilles de la Révolution, c'étaient ceux qui, sous tous les régimes, trouvent que tout est pour le mieux pourvu qu'ils aient des places. Ce n'est point là un fait particulier à la commotion de 1830. Il se reproduit à chaque perturbation politique. Il en est sous la République actuelle absolument comme au lendemain de l'installation de la monarchie de Juillet. Les grandes situations ne sont presque jamais dévolues aux soldats du droit et de ridée, par la raison toute simple que ceux-ci ne sont pas hommes à courir de porte en porte et d'étage en étage pour mendier une place ou quelques bouts de galons. Ainsi demeurèrent à l'écart un grand nombre de ceux qui s'étaient armés pour la cause des libertés publiques. Ils assistèrent muets et indignés à cette orgie de faveurs trop souvent prodiguées aux moins dignes, attendant patiemment la réalisation des promesses libérales du nouveau chef de l'État, et prêts à reprendre les armes sil manquait à sa parole.
La revue Mais alors on était encore, malgré les difficultés du
du 29 août, niomeut, dans les jours de confiance et d'espoir. Il y eut au Champ de Mars, le 29 août, une revue générale des diverses légions de la garde nationale de Paris pour la distribution des drapeaux, et le nouveau roi obtint un véritable triomphe. Louis-Philippe s'y était rendu, ayant à sa droite son fils aîné, désormais duc d'Orléans et prince royal, et le duc de Nemours. Il était accompa-
A\NÉE 1830. CHAPITRE PREMIEEl. -t»
gué du ministre de la guerre, Gérard, récemment promu Aout 183o. au maréchalat, et d'une foule de maréchaux et d'officiers supérieurs. La reine et sa famille occupaient un pavillon placé devant l'Ecole militaire, tout près de l;i tente destinée à recevoir le roi et son état-major. Non loin de là se tenaient deux détachements de blessés de Juillet, réunis autour d'un drapeau commémoratif de leur victoire.
La milice citoyenne reçut dignement le roi citoyen. On voyait les bonnets à poil et les shakos s'agiter au bout des baïonnettes, et les cris de Vive le roi! retentissaient sur toute la ligne. En faisant remise au général Lafayette des étendards aux trois couleurs, le roi dit aux chefs de légion et de bataillon réunis autour de lui :
« Mes camarades, c'est avec plaisir que je vous confie « ces drapeaux, et c'est avec une vive satisfaction que je « les remets à celui qui était, il y a quarante ans, à la « tête de vos pères dans cette même enceinte. Ces cou- « leurs ont marqué parmi nous l'aurore de la liberté. « Leur vue me rappelle avec délices mes premières « armes. Symboles de la victoire contre les ennemis de « l'État, que ces drapeaux soient à l'intérieur la sauve- « garde de l'ordre public et de la liberté. »
Ce langage familier était fait pour plaire aux soldats de la garde nationale, devenus, avec les blessés de Juillet, les héros du jour. Il fut salué par d'enthousiastes acclamations. Le temps était radieux, la tenue de la garde était magnifique. Plus de quatre cent mille personnes, accourues pour assister à ce spectacle de la distribution des drapeaux, faisaient éclater de bruyantes démonstrations de sympathie. Ce fut une véritable journée olympique, dont Louis-Philippe et Lafayette partagèrent les honneurs. Il était près de sept heures et demie quand le roi rentra au Palais-Royal, le cœur plein de cette ivresse que donne la popularité, cette
46 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.
Aobi 1830. popularité qui, liélas! passe si fugitive et si capricieuse. Le drame du Déjà, depuis la veille, s'était répandu dans la ville le de s!iint-Leu ^ruit d'un événement tragique et mystérieux dont la victime tenait de fort près à la famille royale.
Le vendredi, 27 août 1830, à huit heures et demie du matin, au château de Saint-Leu, le vieux duc de Bourbon, dernier rejeton de la race illustre des Coudé, avait été trouvé mort, accroché par le cou à l'espagnolette de la croisée de sa chambre. Suicide ou assassinat, la catastrophe, par un concours de circonstances fatales, devait peser lourdement et fâcheusement sur les débuts du nouveau règne. Il est donc impossible à l'historien digne de ce nom de ne pas présenter dans tous ses détails le tableau de cette lamentable affaire, qui appartient désormais à l'histoire, et sur laquelle les documents recueillis depuis ont fait la lumière aussi complète que possible. Les Né en 1756, le duc de Bourbon avait épousé en 1771
la fille du duc d'Orléans, sœur de celui qui devait être Bomiion. Philippe-Egalité. Il était donc, par alliance, l'oncle du roi Louis-Philippe. Le jeune prince avait à peine quinze ans — un enfant ; sa femme en avait plus de vingt. C'était une folie, qui fournit à un poète du temps le sujet d'un opéra comique, VAiiioweux de quinze ans. Le mariage ne fut pas heureux. Au bout de quelques années, les jeunes époux se séparèrent pour ne plus se revoir. De cette union, si mal assortie, était né un fils destiné à mourir tragiquement dans les fossés de Yincennes. A la Révolution, le duc de Bourbon émigral'un des premiers avec ce fils et son père, le prince de Condé, sous les ordres duquel il combattit contre son pays. Il avait le fétichisme de la légitimité. On le vit, durant les Cent jours, tenter d'organiser un soulèvement dans nos provinces de l'Ouest; mais ce fut en vain. La foi monarchique y était à peu prés éteinte, et, sans Waterloo, c'en était fait de la légitimité.
antécédents du duc
jLzsqu'à la mort du prince de Condé, son père, le duc Aout isso. de Bourbon vécut tantôt en France, tantôt en Angleterre, Sophie Uawc^.
., T ,1, i •- 1 A baronne
où il se lia avec une sorte d aventurière du nom ae ^^ Feuchires. Sophie Dawes. Qu'était-ce que cette femme ! Son origine était douteuse. Elle était née vers 1792. On la disait fille d'un pêcheur de l'île de Wight, élevée par charité au milieu des enfants pauvres de sa paroisse. Elle aurait plus tard, suivant un bruit fort incertain, figuré sur les planches du théâtre de Govent-Garden. Mais c'est ,( i/,^,^
là de la pure légende. Ce que l'on sait pertinemment, '^^^^'^^'^^^J^ c'est qu'elle était simple servante dans un mauvais lieu, m/?^ /^ (juand un valet de chambre du duc de Bourbon, nommé Guy, appela sur elle l'attention de son maître. Toujours est-il que les grâces de son esprit, les séductions de sa beauté, exercèrent sur le prince une irrésistible et fatale influence. Lors de son retour définitif en France, il l'emmena avec lui, et il lui donna une institutrice et des maîtres de toute espèce. Elle ne tarda pas à devenir la sou- I veraine toute-puissante de la maison du duc de Bourbon.
Toutefois, elle n'avait pas de situation bien avouable. Le duc ne voulait pas afficher sa liaison avec elle. Pour se faire une position sociale elle imagina de se marier, et trouva à point nommé un brave officier de la garderoyale, plein d'honneur, le baron de Feuchères, qui l'épousa en 1818, la croyant fille naturelle du duc de Bourbon, et qui, par son entremise, fut nommé aide de camp du prince. Grâce à ce mariage, Sophie Dawes, devenue baronne de Feuchères, put enfin obtenir ses entrées à la cour, objet de ses ardentes convoitises.
Mais, en dépit du mystère dont le duc et sa maîtresse s'efforçaient d'envelopper leurs relations, le baron de Feuchères finit par apprendre que son mariage ne servait qu'à abriter d'adultères amours, et qu'il avait été odieusement mystifié par la femme à laquelle il avait donné son nom. Plusieurs années après son mariage, à
i8 HISTOIRE DL: Règne de LOUIS-PHILIPPE. année 1830.
Aori 1830. la suite d'une querelle dans son intérieur, il apprit de sa femme elle-même qu'elle n'était point la fille, mais bien la maîtresse du duc de Bourbon. De là un procès en séparation, dont le scandale eut un tel retentissement que le roi Louis XVIII, qui pourtant n'y regardait pas de si près, crut devoir interdire à la baronne l'entrée des Tuileries. Ce fut au cœur de la jeune femme une blessure profonde. Elle n'eut plus dès lors qu'un but, un rêve, un désir, une idée : rentrer la tête haute dans cette cour d'où elle venait d'être ignominieusement exclue. Et ce but, elle allait le poursuivre avec une infatigable persévérance et déployer toutes les ressources de son esprit pour amener le triomphe d'une intrigue qui devait à la fois venger son amour-propre et assurer sa fortune.
Uiidtioii^ Le duc de Bourbon, malgré les liens de parenté qui
l'unissaient à la famille d'Orléans, avait toujours éprouvé à son égard, depuis la Révolution, une répugnance instinctive. Il y avait entre elle et lui le cadavre sanglant de Louis XVI, et il ne pouvait oublier qu'avant d'abandonner la République, Louis-Philippe l'avait servie de son épée. Cependant, sous l'influence de la baronne, cette répugnance, sans disparaître tout à fait, s'était adoucie. A
.L' iiapiLuic des relations, relatives à de pures questions d'étiquette, .lu duc gjj succédèrent d'autres d'une nature un peu moins
(I AuiiiJilt'. . ^
cérémonieuse. En 1822, un nouveau fils étant né au duc d'Orléans, le duc de Bourbon consentit à en être le parrain, sans attacher la moindre importance à cet acte purement religieux. Ce fut à l'occasion des fêtes du baptême de cet enfant, auquel on donna le titre de duc d'Aumale, que la baronne de Feuchères, sur les instances de son amant, vit s'ouvrir avec un véritable empressement les portes du Palais-Royal. Cette femme adultère, de mœurs dissolues, récemment chassée de la cour, après le scandale de son procès, le duc d'Orléans
'(• la famille il'Orléans.
allait la faire entrer dans l'intimité de sa femme, de a<.ut u-m. sa sœur, madame Adélaïde, et des princesses ses filles. Dès lors, sans doute, il convoitait pour un de ses enfants l'héritage des Condé, et il vit tout de suite l'immense service que la baronne de Feuchères pourrait lui rendre. Dès lors, également, germa dans la pensée de la baronne le plan dont la réalisation devait lui coûter tant d'efforts laborieux.
Plusieurs années s'écoulèrent, pendant lesquelles madame de Feuchères prit à tâche d'établir entre les deux maisons des rapports empreints d'un peu plus de cordialité. Elle n'y réussit guère. Le duc de Bourbon se tint sur une réserve polie, mais qui n'avait rien d'affectueux. On arriva ainsi à l'année 1827. De plus en plus la favorite était tourmentée du désir de rentrer en grâce aux Tuileries et de garantir contre toute revendication les largesses dont la comblait son vieil amant. Déjà, par L'hiHtairo des des dispositions testamentaires remontant à J824, le Condr. duc lui avait concédé les riches domaines de Boissy et de Saint-Leu, et il lui avait fait don de sommes s'élevant à plus d'un million. Dans son aveugle passion pour elle, le vieillard eût été certainement beaucoup plus loin; il lui eût laissé tout entier son opulent héritage beaucoup plus volontiers qu'à un prince de la maison d'Orléans. Mais la baronne était trop fine, trop intelligente pour ne pas comprendre qu'en se faisant donner l'immense fortune des Condé, elle courrait risque de tout perdre ; que les héritiers du sang n'abandonneraient pas une aussi riche proie sans user de tous les moyens d'influence dont ils disposaient, et que, étant donnée sa situation équivoque, ils avaient toute chance de faire casser le testament pour captation.
Que si, au contraire, elle parvenait à lier étroitement ses intérêts à ceux d'une maison puissante ; si elle contribuait à faire tomber ce colossal héritage des Condé I. 4
oO HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.
AouT 1830. dans les mains de la première famille de France après celle du roi, nul doute qu'elle ne trouvât dans le chef de cette famille l'appui dont elle avait besoin pour jouir paisiblement de la part qui lui reviendrait dans cet héritage.
Est-il vrai qu'elle ait d'abord songé à la fille de la duchesse de Berry, et que celle-ci, consultée à ce sujet, ait déclaré qu'elle ne voulait pas entendre parler de pareilles affaires? Nous n'avons rien recueilli de précis à cet égard. Toujours est-il que madame de Feuchères finit par jeter son dévolu sur l'un des fils du duc d'Orléans.
Que le dernier des Condé laissât, au détriment de ses héritiers du sang, toute sa fortune à celui des fils de Louis-Philippe qu'il avait tenu sur les fonts baptismaux, rien de plus naturel, rien de plus légitime, à la condition toutefois que le prince l'eût fait spontanément, par un acte de sa libre volonté. Or, comme le lecteur va pouvoir s'en convaincre, il s'en faut de beaucoup qu'il en ait été ainsi.
Les amis les plus intimes du duc de Bourbon n'avaient pas été sans se préoccuper de sa succession, qui, faute de dispositions testamentaires, revenait de droit aux princes de Rohan, ses plus proches parents par les femmes. Ses préférences marquées étaient pour le petit duc de Bordeaux. Le général de Lambot, secrétaire de ses commandements, et l'tm des amants connus de la baronne de Feuchères, l'encourageait fort alors à léguer toute sa fortune à ce prince, et le duc de Bourbon en aurait fait certainement son héritier, si on ne lui avait pas représenté que, le duc de Bordeaux étant destiné à devenir roi, sa succession finirait par être absorbée par l'Etat. Ce fut sans doute à cette circonstance que la baronne de Feuchères dut, après de longs combats, de vaincre les répugnances du prince et de faire agréer son. candidat.
C'est surtout à partir de 1827 que se développe, dans Aout 18.30. toute son ampleur, l'intrigue dans laquelle fut enlacé le malheureux prince, et qui devait aboutir au testament en faveur du duc d'Aumale. A la fm de juin de cette année, la baronne de Feuchères soumet au prince un projet d'adoption en faveur du duc d'Aumale, et, le 2 juillet, elle écrit au duc d'Orléans : « Monseigneur, je n'ai trouvé d'occasion favorable pour remettre le projet d'adoption à notre prince que lundi dernier; il est entre ses mains depuis ce soir, mais il ne m'en a pas encore ouvert la bouche, et comme il ne paraît pas vouloir se presser, je crois qu'il serait bon que Votre Altesse nous honorât d'une visite avec Monseigneur le duc d'Aumale. » Les répugnances du duc de Bourbon contre ce projet étaient visibles, et il paraissait difficile de les vaincre.
Ici entre en scène un intime de la maison d'Orléans, M- fii' Taiieyle personnage sinistre dont la main apparaît dans les \)aroane grands crimes et dans les trahisons fameuses depuis les lic Feuchères. premiers jours de ta Révolution jusqu'à la chute de l'Empire, le prince de Talleyrand. Il n'est pas douteux pour nous qu'il n'ait été la cheville ouvrière de l'intrigue. Une intimité d'ancienne date existait entre lui et la baronne (1). Une sorte d'alliance de famille, conclue sous les auspices du duc d'Orléans, vint rapprocher encore l'intrigant de haute lignée et l'intrigante de bas étage. Un neveu du prince de Talleyrand, le marquis de Chabannes, épousa, à cette époque, une nièce, ou soi-
(1) Voici, au sujet des relations du prince de Talleyrand avec la baronne de Feuchères, ce que M. de la Rochefoucauld écrivait le 1" mars 1825, au roi Charles X : « II est curieux, ou plutôt honteux, de voir le prince de Talleyrand constamment chez cette abominable madame de Feuchères, et y dîner dans la plus grande intimité. On ne se donnerait pas cette peine sans un but ; et il est important que le roi le sache, pour être prêt contre quelque sourde pensée... » Mémoires de M. de la Rochefoucauld, duc de DoudeauvUle.
HISTOIRE DU REGNE DE LOUIS-PHILIPPE, aknke 1830.
Août 183J.
Correspondance avec la duchesse d'Orléans.
disant telle, de la baronne de Feuchères. Ce fut le duc de Bourbon qui fit les frais de la noce en mettant un million dans la corbeille de la mariée.
Ce qu'il y a de certain, c'est que c'est à la suite d'une conversation avec le prince de Talleyrand que, le 6 août 1827, la baronne écrit du palais Bourbon à la duchesse d'Orléans, une lettre dont nous extrayons ce passage significatif : « D'après la conversation que j'ai
eue avec M. le prince de Talleyrand, je prends la liberté de réitérer à Yotre Altesse Royale le désir extrême que j'ai de voir l'adoption de M. le duc d'Aumale par Monseigneur le duc de Bourbon ; mais Yotre Altesse Royale sentira que malgré le vif désir de voir réaliser un projet qui perpétuerait le nom de Monseigneur le duc de Bourbon, et comblerait les vœux de toute la France, je ne puis que par degrés loucher le cœur de mon bienfaiteur sur un sujet qui réveille toujours des souvenirs pénibles! Je puis assurer néanmoins Votre Altesse Royale que je mettrai toute ma sollicitude à obtenir un résultat qui remplirait ses vœux, et à entretenir le tendre intérêt que M. le duc de Bourbon porte déjà à Monseigneur le duc d'Aumale... »
Ce n'est que par degrés, on le voit, qu'elle espère toucher le cœur de son vieil amant sur un sujet qui réveille toujours des souvenirs pénibles. Ces souvenirs pénibles, c'est la tête de Louis XVI, livrée au bourreau par le père du duc d'Orléans, c'est le drapeau de la Révolution tenu jadis avec tant d'enthousiasme par le jeune duc de Chartres.
Cette lettre, que la baronne terminait en sollicitant personnellement pour elle l'appui et les bontés de la famille d'Orléans, fut remise à la duchesse par M. de Talleyrand. La réponse ne se fit pas attendre. Marie-Amélie écrit de Neuilly, au bout de quatre jours, à la baronne de Feuchères :
« J'ai reçu, Madame, par le prince de Talleyrand, Ar)LT isso. « votre lettre du 6 de ce mois, et je veux vous témoigner <( moi-même combien je suis touchée du désir que vous « m'exprimez si positivement de voir mon fils, le duc « d'Aumale, adopté par M. le duc de Bourbon. J'étais (( déjà instruite de votre intention d'engager M. le duc (( de Bourbon à faire cette adoption, et puisque vous « avés cru devoir m'en entretenir directement, je crois (( devoir, à mon tour, ne pas vous laisser ignorer com- « bien mon cœur maternel serait satisfait de voir perpé- « tuer dans mon fils ce beau nom de Condé si juste- « ment célèbre dans les fastes de notre maison et dans « ceux de la monarchie française. »
Elle comprend toutefois qu'une certaine réserve lui est imposée. « Nous avons senti, ajoute-t-elle, que plus « cette adoption pouvait présenter d'avantages pour celui « de nos enfants qui en serait l'objet, plus nous devions « observer à cet égard le respectueux silence dans lequel « nous nous sommes renfermés jusqu'à présent. Les « douloureux souvenirs dont vous nous pariés, et dont « il est si naturel que notre bon oncle soit tourmenté « sans cesse, sont pour nous un motif de plus de conti- « nuer à l'observer... »
Mais l'àpreté au gain ne perd pas ses droits. La duchesse, en terminant, revient sur cette question de l'héritage. De quelle gratitude sans bornes elle se sent pénétrée d'avance pour celle à qui sa famille devrait une pareille succession! « Je suis bien sensible, Madame, à « ce que vous me dites de votre sollicitude d'amener ce « résultat que vous envisagés comme devant remplir le « vœu de M. le duc de Bourbon. Je vous assure que je « ne l'oublierai jamais, et aboyés que si j'ai le bonheur « que mon fils devienne son fils adoptif, vous troiwerés « en nous, dans tous les temps et dans toutes les cir- « constances, pour vous et pour tous les vôtres, cet
54 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.
Août 18-30. « appui que VOUS voulés bien me demander et dont la « reconnaissance d'une mère doit vous être un sûr « garant... »
Ecrite à une femme austère, de mœurs irréprochables, cette lettre eût été déjà singulière par le parfum d'avidité qui s'en dégageait. Mais à qui était-elle adressée? A une aventurière, vivant dans un état de concubinage adultérin, dont un procès retentissant avait livré la vie scandaleuse à tous les échos de la publicité, et que la pudeur du roi Louis XVIII avait chassée de la cour. La duchesse d'Orléans n'ignorait rien de tout cela. Il est donc permis de déplorer qu'une femme aussi pieuse que Marie-Amélie, aussi honorée comme épouse, aussi respectable comme mère, se soit commise, pour une question d'héritage, avec une créature comme la baronne de Feuchères.
Il n'est sorte de prévenances, d'amabilités et de cajoleries dont Louis-Philippe, la duchesse, sa femme, et madame Adélaïde, n'usassent envers cette courtisane effrontée qui tenait la clef de l'héritage des Condé, et qu'une bourgeoise honnête eût chassée avec indignation. Un jour, c'est le duc d'Orléans qui, revenant de Londres, lui offre une belle collection de peaux anglaises pour chaussures, en lui disant : « Madame, ce sera pour moi un moyen d'être toujours à vos pieds. » Une autrefois, c'est la duchesse d'Orléans qui, en visite au Palais Bourbon, lui dit, en mettant sur ses genoux le petit duc d'Aumale : « Madame, daignez embrasser votre protégé. » Et la duchesse passait pour être fière autant qu'austère. Il suffit d'une étrange âpreté au gain pour avoir raison de cette fierté et de cette austérité.
Cependant les jours et les mois s'écoulent sans que la favorite parvienne à vaincre les répugnances de « son bienfaiteur ». L'idée alors vient à un ami zélé de faire part au public des intentions probables du
ANMÎE 1830.
prince. Le 12 novembre 1828, VAristiwqiie annonce, d'après un journal, que le duc de Bourbon a institué pour héritier le duc de Nemours, second fils du duc d'Orléans, à condition de prendre le titre de prince de Condé.
Aussitôt le secrétaire des commandements du duc d'Orléans, M. de Broval, d'adresser à l'intendant du duc de Bourbon, M. de Gatigny, une lettre, d'une habileté consommée, pour le prier de déclarer au prince que leurs Altesses royales étaient entièrement étrangères à ce bruit. Seulement le trop zélé secrétaire ajoute : « Elles 7ie se dissimulent pas le grand avantage dont seraient pour un de leurs enfants et sa postérité les dispositions que l'on suppose ainsi; et pour un prince descendant de nos rois qui y sei'ait appelé^ quel honneur que celui d'hériter du nom de Condé, si cher à la France et si brillant de gloire! » Assurément une pareille phrase n'était pas du crû de M. le secrétaire des commandements du duc d'Orléans. En transmettant à son maître cette missive singulière, M. de Gatigny ne put s'empêcher de mettre entre parenthèses- les quelques phrases de la lettre qui lui semblaient en contradiction avec le commencement. Du reste, il se borna à en accuser réception, sans commentaires.
Veut-on savoir l'effet produit sur le prince par cette sorte d'invite? — Eh bien, Monseigneur a nommé le donataire de Chantilly, lui demandait un de ses officiers, après avoir lu l'article de VAristarque. — « Non, répondit le prince : c'est une pensée que l'on veut me suggérer; mais vous connaissez bien ma volonté à ce sujet, vous savez à qui je le destine (1). »
Août 1830.
L'intervention
du duc
d'Orléans.
(l) Plaidoyer de M'' Hennequiu pour le? princes de Rohan. On lit, dans ce même plaidoyer, que le duc de Bourbon avait manifesté à. l'un de ses officiers son intention formelle de laisser toute sa fortune aux enfants du duc de Berry. "
56 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.
Août 1830. Enfin, le 1" mai 1829, la baronne de Feuchères se dé-
cide à frapper un grand coup. (( Il y a bien longtemps, « my dearest friend^ écrit-elle au duc de Bourbon, qu'un « projet bien important m'occupe; mais jusqu'à présent « je n'ai pas eu le courage de vous ouvrir mon cœur (( entièrement, dans la crainte de vous affliger. Le mo- « ment est venu, où je me vois forcée de remplir un « devoir sacré envers vous. »
La malveillance, ajoutait-elle, ne cessait de publier qu'elle voulait profiter de la tendre amitié quïl lui portait pour s'emparer de sa fortune. Nul doute, s'il venait à être gravement malade , qu'elle ne fût la première éloignée de son chevet, par suite des vues intéressées qu'on lui supposait. « Pardonnez-moi, my « dearest friend, si je suis obligée d'entrer ici dans des « détails trop déchirants pour mon cœur, mais je vous « ai déjà dit que c'est un devoir sacré que je m'im- (( pose pour vous implorer à genoux, s'il le fallaft, «( pour vous décider à remplir le devoir sacré imposé « à tout homme, de quelque classe qu'il soit, et bien « plus encore à un prince qui porte un nom aussi « illustre que le vôtre. Le roi et la famille royale dé- « sirent que vous fassiez choix d'un prince de votre « famille pour hériter un jour de votre nom et de « votre fortune. On croit que c'est moi seule qui mets >( obstacle à l'accomplissement de ce vœu ; et même on " va jusqu'à croire que si je n'étais pas auprès de vous, '( cette espérance de la France entière aurait déjà été « réalisée.... »
Alors elle le supplie de mettre un terme à la cruelle position où elle se trouve, et, revenant au sujet dont elle l'entretenait depuis si longtemps, elle ajoute : « Mon « opinion est que c'est le jeune duc d'Aumale qui réu- « nit le plus de titres à cette haute faveur. Le jeune « prince est votre filleul, et vous est doublement attaché
« par les liens du sang... Ne vous arrêtez pas, je vous en aodt i830. <( conjure, à l'idée que cette adoption va vous causer le « moindrejembarras. Rien ne sera changé dans votre « manière de vivre habituelle, c'est une simple formait lité à remplir, et alors vous serez tranquille sur l'av e- « nir, et on me laissera auprès de vous sans penser à « ni'éloigner dans aucune circonstance. Si malgré tout (( ce que je viens de vous dire, votre cœur trop froissé « ne vous portait pas à faire cette adoption, j'ose dire « que l'affection et le désintéressement que je vous ai (( toujours montrés méritent que vous le fassiez pour « moi. Vous assurerez par là, 7mj dearest friend, la bien- « veillance de la famille royale et un avenir moins « malheureux à votre pauvre Sophie. »
On voit avec quel art infini cette lettre est conçue. C'est un véritable chef-d'œuvre. La baronne sait par quels liens doux et puissants le vieillard est attaché à elle ; il est absolument sous le joug. Le meilleur moyen de lui forcer la main est de le menacer d'une séparation, et elle ne se prive pas d'en user. Le duc d'Orléans n'aurait-il pas quelque peu collaboré à la rédaction de cette lettre d'une si merveilleuse habileté? On serait tenté de le croire. Dans tous les cas, il en avait reçu bien vite la confidence, car, dès le lendemain 2 mai, sans perdre une minute, il écrivait au duc de Bourbon :
« Je ne puis, Monsieur, résister au désir de vous ex- « primer moi-même combien je suis touché de la dé- « marche si honorable pour elle que Madame de Feu- « chères vient de faire envers vous, et dont elle a bien « voulu m'instruire. Il ne m'appartient pas sans doute, « dans une circonstance où il dépend de votre seule vo- « lonté de procurer un si grand avantage à l'un de mes « enfants, de présumer ce qu'elle peut être, avant que (( vous ne Vayés fait connaître; mais j'ai cru devoir aussi
58 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.
Aoi'T 18.30. « à ce même sang qui coule dans nos veines, de vous « témoigner combien je serais heureux de voir de nonce veaux liens resserrer ceux qui nous unissent déjà de « tant de manières, et combien je m'enorgueillirais qu'un u de mes enfants fût destiné à porter un nom qui est si « précieux à toute notre famille et auquel s'attachent « tant de gloire et de souvenirs. »
Nous voici loin de la réserve où, deux années auparavant, en 1827, le duc et la duchesse sa femme se croyaient obligés par les plus simples convenances. Le duc ne craint pas cette fois de joindre ses supplications à celles de la favorite. Mais ce fut vainement encore. Le prince, paraît-il, malmena d'importance la favorite d'avoir mis le duc d'Orléans dans la confidence de ses démarches, et il lui déclara formellement que jamais il ne se résoudrait à l'acte qu'elle voulait lui faire faire. La baronne ne se découragea pas, et peu après elle revint à la charge. « Vous m'avez reproché « d'une manière si dure la démarche que j'ai faite « auprès de Monseigneur le duc d'Orléans, que je crois « devoir vous dire que Monseigneur le duc d'Orléans <( doit venir chez moi ce matin pour vous voir avant « son départ pour l'Angleterre. » Et elle l'engage instamment à venir déjeuner avec elle comme à l'ordinaire. « Cette visite vous sera beaucoup moins em- « barrassante de cette manière, ajoute-t-elle, cela vous « évitera une réponse par écrit, ou de rien dire de « positif... »
L'mtervciitioii Comme on le voit, ce n'est plus seulement la courtisane ,. t^ Qui harcèle son amant; le duc d'Orléans, devenu son
M. Dupin. „ , . , • Vv
collaborateur assidu, se met de la partie. Que résultat-il de cette entrevue? Il est à croire que le duc d'Orléans en sortit avec quelque espérance, car il chargea son conseil ordinaire, l'illustre avocat Dupin, de préparer un projet de testament dont les dispositions
fussent inattaquables (1). A son retour de Londres, aout 1830. il le trouva tout prêt, et il le confia à la baronne de Feuchères, qui s'était chargée de le remettre au duc de Bourbon. Un nouvel allié lui vint à cette époque, ce fut le général baron de Lambot, qui, après avoir essayé de faire tester le prince en faveur d'un frère de la duchesse de Berry à défaut du duc de Bordeaux, se décida, sous l'influence de la baronne sa maîtresse, à épouser les intérêts de la maison d'Orléans. Mais il ne paraît pas que ses démarches personnelles auprès du duc de Bourbon aient été bien fructueuses.
Dans ce duel inégal, ayant contre lui un prince d'une prodigieuse habileté, un avocat retors et une femme d'une rouerie singulière, sachant appeler à son aide la douleur et la passion, sans compter le prince de Talleyrand, qui tenait les fils de l'intrigue, le malheureux duc de Bourbon ne pouvait manquer de succomber. Il se défendit pourtant vaillamment encore. En juillet 1829,
(1) Voici la lettre textuelle adressée par M. Dupin à son royal client en lui envoyant le projet demandé :
" Monseigneur,
« Voici le projet que V. A. R. m'avait chargé de dresser avant son départ pour Londres.
'< Pour observer fidèlement le secret que V. A. R. m'avait imposé, je vous envoie ma seconde minute écrite de ma main, n'ayant pas voulu la confier à une main étrangère.
« Le même motif de discrétion absolue m'a empêché d'en conférer avec d'autres jurisconsultes que j'aurais aimé à consulter, mais que V. A. R. sera toujours à même d'interroger quand il lui plaira, si elle le juge convenable.
« Réduit à mes seules forces, j'ai fait de mon mieux; j'ai cherché à assurer pleinement les nobles volontés de S. A. R. M. le duc de Rourbon, et pour qu'elles ne fussent en aucun cas illusoires, ni susceptibles d'être attaquées par des tiers, toujours disposés à faire procès en pareil cas, j'ai joint à la disposition relative à l'adoption, celle d'une institution formelle d'héritier que j'ai jugée indispensable à la solidité de l'acte entier.
« J'ai l'honneur, etc. »
60 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.
AoiT 1830. rien n'était fait. Pour se débarrasser des obsessions de sa maîtresse, le prince a même l'idée d'appeler à son aide le duc d'Orléans lui-même. « L'affaire qui nous occupe, <( Monsieur, lui écrivit-il, entamée à mon insu, et un peu (( légèrement par madame de Feuchères, m'est infmi- « ment pénible, vous avez pu le remarquer. » Et il le priait d'intervenir pour qu'elle abandonnât ses projets sur le duc d' Au maie. Le duc parut se rendre à la prière de son parent. Il lui répondit par une lettre tortueuse et ambiguë, en date du 20 août 1829, lettre où, prenant acte fort adroitement des bonnes dispositions du duc à l'égard de ses enfants, il lui promet de s'employer auprès de la baronne pour qu'elle eût à cesser ses importunités. « Je « vais me rendre chez madame de Feuchères ; et vous « poiivés être sîir que tout en lui manifestant, comme « je le dois, combien nous sommes sensibles, moi et « les miens, aux efforts qu'elle fait près de vous pour (( obtenir ce témoignage public et certain de vos bontés « dont vous voiilés bien m'assurer, je lui témoignerai « aussi combien nous serions tous affligés de vous cau- « ser de nouveaux chagrins et de troubler la paix de « votre intérieur. Votre lettre. Monsieur, m'impose le « devoir de lui demander de ne plus vous presser, et « d'attendre ce qui vous sera dicté par votre cœur et par « vos sentiments pour ceux qui sont issus du mémo « sang que vous... »
, En effet, il vint, quelques heures après, et, devant un
^ 7t/ témoin aposté, supplia madame de Feuchères de ne plus (xCt4 importuner le prince, se donnant ainsi fort gratuitement
des airs de désintéressement ; ce fut une vraie comédie. Mais la baronne ne lâcha pas sa proie. Tout ce qu'une femme jeune encore, impérieuse et charmante, peut sur l'esprit d'un vieil amant aveuglé par la passion, elle en usa, ne reculant même pas devant la menace. « Une fois qu'ils auront obtenu ce qu'ils désirent, mes jours peu-
vent courir des risques, » s'écria le prince à plusieurs reprises devant M. de Surval, son trésorier (1). Ce dernier attribuait ces propos à la crainte exagérée qu'il lui connaissait de la mort.
Un soir, après un dîner chez madame de Feuchères, auquel avait assisté M. de Surval, une scène d'une violence inouïe eut lieu dans la salle de billard entre la favorite et le duc, — « Mais voyez donc dans quelle colère se met sans raison Monseigneur, dit la baronne à M. de Surval qui était accouru. — Oui, Madame, s'écriait le duc dans un état de surexcitation difficile à décrire, c'est une chose épouvantable, atroce, que de me mettre ainsi le couteau sur la gorge, pour me faire faire un acte pour lequel vous me connaissez tant de répugnance. — Eh bien! Madame, ajouta-t-il, s'animant de plus en plus, enfoncez-le donc tout de suite ce couteau ! enfoncez-le!... » (2)
Cette scène lamentable dura près de deux heures ; ce fut la dernière. Le lendemain 30 août 1829, le prince vaincu écrivit de sa main, data et signa le projet de testament préparé par les conseils du duc d'Orléans et de madame de Feuchères. Le duc d'Aumale était institué légataire universel de tous les biens et droits mobiliers et immobiliers que posséderait le prince à l'époque de sa mort, sauf les legs institués par le présent acte ou ceux institués postérieurement.
A la pauvre Sophie, il était laissé une somme de deux millions à payer en espèces aussitôt la mort du prince, le château et parc de Saint-Leu, le château et la terre de Boissy avec toutes leurs dépendances, la forêt de Montmorency, le domaine de Morfontaine,le pavillon occupé par elle au Palais-Bourbon, y compris son mobilier et
Août 1830.
Le testament
du duc de Bourbon.
(1) Déposition de M. de Surval.
(2) Ibid.
62 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.
Août 1830. toutes ses dépendances, soit une valeur totale d'une dizaine de millions.
Enfin le prince affectait son château d'Ecouen à un établissement de bienfaisance en faveur des enfants, petits-enfants ou descendants des anciens officiers ou soldats de l'armée de Gondé et de la Vendée, imposant à son légataire universel le duc d'Aumale ou à ses représentants l'obligation de servir annuellement et à perpétuité une somme de cent mille francs pour les dépenses de cet établissement.
Le duc de Bourbon terminait son testament en priant le roi d'agréer son vif désir et sa demande empressée que sa dépouille mortelle fût déposée à Yincennes, auprès des restes de son fils bien-aimé. On verra comment il sera tenu compte de ces dernières dispositions. La duchesse Ce fut, au Palais Royal, une joie éclatante, quand on et la barouue J connut le succès définitif des sollicitations obstinées de Feuchères. de la baronne de Feuchères. A peine informée de la bonne nouvelle, la duchesse d'Orléans écrit au prince — chose toute naturelle d'ailleurs — pour le remercier avec effusion, et le prier de témoigner toute sa gratitude à madame de Feuchères. Ce sont des actions de grâce. (( Madame de Feuchères, répond le prince, a la date du « 3 septembre, me charge de vous témoigner combien « elle est sensible à votre bonté pour elle. Il est vrai « qu'elle a mis dans cette affaire une chaleur qui m'a « fait vaincre des difficultés que je rencontrais pour la « terminer aussi promptement. »
Le même jour, la favorite écrit de son côté à la duchesse pour réclamer... son salaire... « A l'égard du « service que je suis assez heureuse d'avoir rendu à « la famille de Votre Altesse, je n'ai fait que remplir « un devoir sacré que je m'étais imposé, et je n'ai « vraiment d'autre mérite que d'avoir eu le courage « de mettre beaucoup de persévérance à obtenir la
ANNÉE 1830. CHAPITRE PREMIER. 63 "" j(] /
« conclusion d'une affaire aussi importante que néces- Aour 1830.
«^aTre... J'ai eu l'honneur de dire à Son Altesse royale
« Monseigneur le duc d'Orléans que je serais bien
« heureuse si la famille royale daignait m'accorder
c< leur bienveillance pour ce faible service rendu à
(( leur famille, et qu'elle ne voie pas avec défaveur
« une personne qui n'a d'autre désir que de consacrer
« tous ses instants à adoucir les vieux jours de leur
« parent, sans laisser à sa propre famille un nom désho-
« norant. »
Ainsi la baronne de Feu chères convient elle-même du déshonneur attaché à son nom, et elle suppose, bien gratuitement, que sa rentrée aux Tuileries suffira pour effacer la tache. La duchesse d'Orléans lui répond de Randan, le 10 septembre. Dès son retour à Neuilly, elle ira témoigner au prince toute sa reconnaissance pour ce qu'il vient de faire en faveur d'un de ses enfants. « Je « sais. Madame, combien vous y avés contribué et tout « ce que vous avés fait pour applanir les difficultés qui « pouvaient entraver un résultat aussi précieux pour « mon cœur maternel, et permet tés-moi de vous offrir « ici l'assurance bien sincère de toute ma sensibilité à « cet égard en attendant que je puisse vous la renouve- « 1er de vive voix. » Elle ajoute qu'elle et son mari n'ont rien laissé ignorer au roi, au dauphin et à la dauphine, de la part qu'elle avait prise à l'acte du duc de Bourbon. (( Nous leur avons manifesté tous les sentiments que « cela nous inspirait pour vous. Je puis même vous dire « confidentiellement que mon mari a fait encore la u veille même de notre départ les plus grands efforts (( pour obtenir du roi le témoignage de satisfaction dont <( vous me parlés dans votre lettre. Mais on n'a encore « rien obtenu ; le roi s'est borné à dire au duc d'Orléans « qu'il y penserait. Veuilles recevoir, madame, l'assu- « rance de tous mes sentiments pour vous. Ils partent
64 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.
Août 1830. « du cœiir d'une mère reconnaissante et vous poiwés y « compter (1). »
Quelques jours après, c'est la sœur de Louis-Philippe, la princesse Adélaïde, qui vient en ces termes remercier l'entremetteuse :
« Je tenais beaucoup. Madame, à 'ce que vous sussiez combien j'apprécie le grand service que vous avez si fortement contribué à rendre à toute notre famille, et c'est pour cela que j'avais prié M. le duc de Bourbon d'être lui-même mon interprète auprès de vous, en attendant que je pusse vous le témoigner moi-même de vive voix. » Toute la famille est aux pieds de l'aA^enturière.
Cependant, madame de Feuclières poursuivait toujours la réalisation de son rêve ardent : sa rentrée à la cour. D'accord avec le duc d'Orléans, le général baron de Lambot imagina de réclamer l'intercession du cardinal de Latil, directeur de la conscience de Charles X. Après force hésitations, le cardinal consentit d'abord à s'interposer, à la condition expresse que la baronne quitterait le palais Bourbon. Mais, ayant appris les rapports d'intérêts existant entre la baronne et la famille d'Orléans, et convaincu que la dame, à peine sortie du palais Bourbon par la porte, ne manquerait pas d'y rentrer par la fenêtre, il refusa de se commettre dans une négociation qui pourrait être mal interprétée par l'opinion publique.
Il n'y avait plus à compter que sur le duc d'Orléans. Celui-ci se mit de nouveau en campagne avec ses princesses. Enfin le roi finit par céder, et, le 15 janvier 1830,
(1) Le brouillon de cette lettre, sauf la dernière ligne, est de la main de Louis-Philippe. La duchesse n'a fait c[ue copier fidèlement la rédaction de son mari. Toute la correspondance de la baronne de Feuchères avec la famille d'Orléans a été remise au roi Louis-Philippe par M. Tanceron, père de la légataire universelle instituée par madame de Feuchères. Elle a été trouvée aux Tuileries après le 24 février 1848.
Louis-Philippe annonce la bonne nouvelle à la baronne : Aou-r i830.
« Je m'empresse, madame, de vous annoncer que le roi
M vient de me dire que l'ordre du feu roi à votre égard
« allait être entièrement révoqué... Et il faut encore que
« je vous dise qu'ayant dit au roi que vous étiez prête
« à quitter le Palais-Bourbon et à habiter une maison
« particulière, le roi m'a permis de vous dire, de sa
« part, de n'en rien faire; qu'il regardait comme rendu
« à lui-même le grand service que vous avés rendu à
« toute la famille ; qu'il était charmé de vous le témoi-
« gner, et qu'il serait désolé de faire ce chagrin à M. de
» Bourbon et à vous. Madame la duchesse d'Orléans,
(( et ma sœur, qui étaient présentes, et qui n'y ont pas
« été inutiles, me chargent de vous féliciter de leur part
« et de vous parler du plaisir que ceci leur cause. »
C'était la récompense du testament.
Ce ne fut qu'au mois de février 1830, après tant de démarches réitérées du duc, de la duchesse et de mademoiselle d'Orléans, que la baronne obtint d'être de nouveau présentée à la cour. Aussi quelle joie et quel trouble en même temps le jour de cette présentation ! C'était le 7 février. « Je suis tout en émoi, et presque tremblante en pensant au grand événement de ce soir, » écrit-elle au duc d'Orléans.
Enfin la voilà réhabilitée à ses yeux ; les Tuileries se sont rouvertes devant elle (i). L'ancienne servante des
(1) Veut-on savoir quel a été, dans le monde où l'on se respectait, l'effet produit par la rentrée de la baronne de Feuchères à la cour? Voici ce que, le 8 février 1830, le lendemain même de la réception de la dame, le vicomte Sosthènes de la Rochefoucauld, depuis duc de La Rochefoucauld-Doudeauville, écrivait au roi Charles X : « Madame de '< Feuchères, qui a le plus triste renom à Londres, la maîtresse affichée « de M. le duc de Bourbon, a été reçue par le prince le plus pieux!...
'< Pardonnez, Sire, ce cri d'indignation et de douleur à celui de tous
« vos sujets qui vous est le plus sincèrement dévoué ; car il vous chérit
« assez tendrement pour ne jamais vous taire la vérité ; pour ne pas
« craindre même de vous déplaire, si toutefois un esprit aussi élevé que
AouT 1830. bouges de Londres, la courtisane admise dans l'intimité du duc de Bourbon, la favorite qui a forcé la main au prince pour lui faire signer le testament du 30 août 1829, est devenue la confidente et l'amie de la duchesse d'Orléans, de ses filles et de sa belle-sœur, de « mes princesses », comme disait le duc en ses lettres familières. Telle était la situation de la baronne de Feuchères, à l'égard de la famille d'Orléans, quand la Révolution de 1830 éclata comme un coup de foudre, et fît un roi de celui qui avait été son protégé.
Effet de Cette révolution consterna le duc de Bourbon, quoi-
la Révolution qu'il n'eût rien à craindre pour sa vie ou ses propriétés ;
sur le prince l'arrivée au pouvoir d'un prince à la famille duquel sa de Coudé. générosité assurait un si opulent héritage était de nature à lui offrir toute garantie. Et puis, il était fort aimé dans ses domaines. Charles X avait été le premier, au début des événements, à lui faire dire de demeurer sur ses terres. Tout d'abord le prince déclara aux personnes de sa suite et aux autorités locales qu'il ne quitterait point sa résidence. Il acquiesça même tacitement à la Révolution triomphante en souscrivant une somme de six mille francs pour les blessés et veuves des journées de Juillet (1).
Il est certain, toutefois, que ce ne fut pas sans un cruel déchirement de cœur qu'il assista à la chute de cette dynastie légitime pour laquelle son père et lui avaient si vaillamment combattu autrefois. En voyant sa ruine entièrement consommée, il se demanda ce qu'allaient devenir dans l'exil ce vieux roi fugitif et ce petit duc de Bordeaux, dont il avait eu l'intention, en premier lieu, de faire son héritier. Et maintenant, la prise de possession
i< le vôtre u'était assez graud pour apprécier le motif qui me fait agir.
« Et qu'on vienne donc parler honneur, conscience, religion, morale, « dans un pays où la cour donne un pareil exemple!... »
Mémoires, t. IX, p. 585.
(1) Moniteur du 4 août 1830.
du Irône par la famille d'Orléans, en changeant la condition des parties, ne déchirait-elle pas virtuellement le testament du 30 août 1829? Dès lors le vieux prince n'eut plus qu'une pensée : modifier ses dispositions testamentaires, se soustraire aux influences dont il était assiégé, et aller retrouver, exilé volontaire, les hannis de la hranche aînée. Aussi hien commençait-il à ressentir une sorte d'éloignement instinctif pour la femme dont il avait jusque-là si docilement supporté le joug. La baronne s'en aperçut, et elle ne fut pas sans concevoir de sérieuses inquiétudes sur l'exécution du testament à son égard. Elle essaya vainement alors de faire convertir en donation entre-vifs les dispositions qui la concernaient. Si le prince allait partir! nul doute que cette fuite ne dût avoir pour elle des conséquences fatales. La favorite ne se le dissimulait pas. Il fallait donc le retenir à toute force, à tout prix.
Mais jusqu'où la baronne était-elle capable d'aller pour arriver à ses fins. Là est le terrible mystère. Déjà on l'avait entendue prononcer certaines paroles sinistres. Un jour, un des gardes du prince, se trouvant dans le clos de la Faisanderie, en train d'examiner s'il n'y avait pas quelque bête puante prise aux assommoirs, entendit, derrière une charmille épaisse, causer madame de Feuchères avec le baron James de Flassans, son neveu. C'était au mois de novembre 1827, précisément à l'époque où le prince de Condé conmençait à être harcelé pour son testament. Comme le neveu demandait à sa tante s'il le ferait bientôt, celle-ci répondit que cela ne serait pas long. Sur quoi M. James fit cette réflexion : « Oh! il vivra encore longtemps. » — « Bah! reprit la baronne, il ne tient guère. Aussitôt que je le pousse avec mon doigt, il ne tient pas. Il sera bientôt étouffé (1). » Il n'y
(1) Déposition de Bonardel, ancien brigadier des forêts du prince, dans l'instruction relative à la mort du duc de B,ourbon.
Les craintes de la baronne de Feuchères.
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Août 1830.
Uue visite de la reine à Saint -Leu.
68 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PllILIPPE. année 1830.
aura pas à s'étonner de l'impression causée par ces paroles au juge d'instruction, M. de La Huproie, quancf on saura le genre de mort auquel allait succomber ce malheureux prince.
Dans les quinze derniers jours de sa vie, le vieillard avait, nous le répétons, comme une répulsion instinctive de sa favorite, lui qui naguère ne pouvait supporter l'idée d'en être séparé. « Que me veut cette femme? » disait-il avec impatience quand elle demandait à être admise auprès de lui. De plus en plus, il semblait animé du désir e quitter Saint-Leu. Deux ou trois semaines avant sa mort, il s'ouvrit à Manoury, son valet de chambre de confiance, et à M. de Choulot, son capitaine des chasses, de son projet d'abandonner la France. Il chargea même Manoury de se procurer un passeport et de tout préparer pour son prochain départ, en ayant soin de ne pas laisser soupçonner son dessein à madame de Feuchères (1). Mais la curiosité inquiète de la baronne était aux aguets.
De leur côté, Louis-Philippe, et la famille royale, qui avaient également un intérêt puissant à garderie prince, ne négligeaient rien pour le retenir. Il n'était sorte de soins et de prévenances dont ils ne l'entourassent. Dans la journée du 20 août, la reine Marie- Amélie vint à Saint-Leu lui rendre visite. Elle lui apportait la plaque de la Légion d'honneur, et elle se montra affectueuse et dévouée autant que possible à l'égard de son vieux parent. Mais cette visite même, la sollicitude que lui témoignait la cour nouvelle, paraissent avoir fortifié le duc de Bourbon dans son projet de s'éloigner. Pouvait-il, lui, le serviteur fervent de la légitimité, accepter décemment les faveurs de la dynastie qui l'avait supplantée? Il ne le crut pas; dès lors son parti fut pris. Quelques heures
(!) Déposition de Manoury, valet de chambre du prince.
ANNÉE 1831). CHAPITRE PREMIEU. 69
après la visite de la reine, il informait M. de Choulot Août 1830. de sa résolution définitive. « La reine, lui dit-il, m'a apporté la grande plaque de la Légion d'honneur. On veut que je figure à la Chambre des pairs. Vous comprenez que c'est impossible. » La fuite fut donc résolue. Toutes ses mesures, d'ailleurs, étaient prises déjà. A sa demande, lebaron de Surval, son trésorier, se munit d'un million en billets de banque. M. de Choulot reçut l'ordre de disposer le départ pour les derniers jours du mois d'août.
Cependant la baronne de Feuchères soupçonnait avec une sorte d'effroi ce qui se préparait. Ses inquiétudes allaient croissant. Plusieurs fois elle avait surpris le prince au milieu de ses papiers, écrivant en se cachant d'elle, et resserrant tout avec soin à son arrivée. Elle eut certainement comme une vague pensée que le vieillard songeait à prendre de nouvelles dispositions testamentaires. Aussi l'enveloppait-elle d'une surveillance de tous les instants; ce qui lui était facile, car, à l'exception du valet de chambre Manoury, le prince n'était entouré que de créatures à elle. Plusieurs années auparavant, le baron de Feuchères, en quittant le prince, lui avait écrit pour lui témoigner ses regrets d'être obligé de se séparer de lui, et l'engager à se méfier de la baronne, parce qu'elle était capable de se livrer à tous les excès (1). Quelques jours avant la visite de la reine, on l'avait vu. Vives un matin, l'œil tout ensanglanté. A Manoury qui lui appréhensions demandait d'où provenait cette blessure, il répondit d'abord qu'il s'était heurté à sa table de nuit, puis qu'il était tombé en reconduisant madame de Feuchères. La vérité est que celle-ci, au milieu d'une discussion violente, l'avait frappé et égratigné. L'embarras du prince n'échappa pas à Manoury. Peu après, il manifesta à
(1) Déposition du valet de chambre Dupin.
du prince.
70 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.
Août 1830. celui-ci le désir de le voir coucher dans sa chambre, comme s'il eût redouté d'être seul ; mais Maiioury lui ayant objecté que cela paraîtrait peut-être étrange parce que le valet de chambre de service était un autre domestique du nom de Lecomte, et qu'il était plus naturel de donner cet ordre à ce dernier : « Oh! non, répondit le prince; il n'y a qu'à laisser cela. » Ce Lecomte lui était antipathique ; il lui avait été imposé par la baronne, dont il avait été le coiffeur, et à la dévotion de laquelle il était entièrement (1).
Un premier projet de fuite échoua par la faute de Manoury, qui, chargé de tous les préparatifs du départ, crut devoir s'adresser à M. de la Villegonthier, premier gentilhomme du prince, pour se procurer le passe-port indispensable. M. de la Villegonthier, ayant eu l'imprudence de confier le projet à sa femme, l'affaire se trouva bientôt ébruitée. Madame de Feuchères en fut instruite, et la tentative avorta. Le prince prit alors la résolution, toujours à l'insu de cette dernière, de partir pour Chantilly, et il manda à M. de Choulot de venir le trouver à Saint-Leu dans la matinée du 27. Mais la surveillance de la baronne était difficile à déjouer. Inquiète sur le sort du testament, elle était aux aguets, veillant sur le malheureux prince comme sur son prisonnier. Elle eut évidemment vent de quelque chose. Déjà elle s'était empressée d'avertir le Palais-Royal des projets de fuite du prince.
Le Palais-Royal en avait été consterné comme elle. Louis-Philippe lui écrivit alors, sans prendre garde à qui il s'adressait, pour lui recommander « d'empêcher le
(1) En apprenant que Lecomte était le valet de chambre de service auprès du prince, le jour de sa mort, la comtesse de la Villegonthier n'avait pu s'empêcher de s'écrier instinctivement : Ils l'ont assassiné! (Déposition de la comtesse dans l'instruction suivie par M. le conseiller de la Huproye.)
départ du prince à tout prix (I). » Il ne pouvait prévoir Août 1830. évidemment le sens sinistre que madame de Feuchères attribuerait à ce mot, qui, de sa part, s'explique de reste par le degré d'intimité où il était avec elle. On a vu plus haut l'opinion du baron de Feuchères sur sa femme. Il avait engagé le duc de Bourbon à se méfier d'elle, parce qu'elle était capable de se livrer sur lui à tous les excès. Quand elle vit que le prince était absolument décidé à partir — ce qui équivalait pour elle et pour la famille d'Orléans à la perte de l'opulente succession de la maison de Condé — elle se dit qu'il n'y avait qu'un moyen de le retenir, c'était de le tuer. Elle n'hésita pas, et elle fixa au lendemain même de la fête du prince l'exécution de son sinistre dessein. Il s'agissait seulement de faire croire à un suicide. Nous allons voir comment elle s'y prit avec ses complices pour donner le change.
Au reste, elle imagina toutes sortes de précautions pour se mettre à l'abri au cas où, éventuellement, elle viendrait à être soupçonnée. Ainsi elle se fit délivrer, parait-il, par la maison Rotschild, une traite de cinq cent mille francs sur Londres, où elle comptait aller se réfugier, et elle se ménagea une retraite à Paris même, rue de Courty, petite rue obscure du faubourg Saint- Germain (2).
On était arrivé au 2.5 août, jour de la Saint-Loviis.
(1) Cette lettre, précieusement conservée par madame de Feuchères, a été lue par plusieurs personnes dont le témoignage ne saurait être douteux. Nous citerons le littérateur Auguis, l'historien Boullée, qui en a eu communication par .M. Nicod, avocat général et député, et M. Odilon Barrot. (Voy. Histoire de Louis-Philippe, par ^I. Billaud de Gérainville, complément du tome III, p. 452.)
(•2) Lettre du comte de Flassans, neveu de madame de Feuchères, au général baron de Lambot, dans les papiers inédits du général, communiqués à M. Billaud de Gérainville {Hiaioire de Louis-Philippe, t. III, p. 2iî).
72 HISTOIRE DU RÉGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.
Août 1830. C'était la fête du prince. La journée se passa gaiement. Le duc de Bourbon fui particulièrement touché des témoignages d'affection et de sympathie qu'il reçut des autorités et des habitants de la commune de Saint-Leu. C'était une preuve manifeste de la sécurité dont il jouissait au milieu d'eux.
Le lendemain, 26 août, dans la matinée, il eut, avec la baronne de Fenchères, une scène des plus violentes, au cours de laquelle il prononça plusieurs fois le nom de M. de Choulot. Son valet de chambre, Manoury, qui était dans une pièce voisine, vit le prince ouvrir la porte du salon et congédier la baronne de Feuchères en lui disant : « Laissez-moi tranquille. » Le duc rentra dans sa chambre, pâle, défait, dans un état d'émotion extraordinaire. Il demanda de l'eau de Cologne à son valet de chambre pour se remettre un peu (1). La dernière La visite du comte de Cossé-Brissac parut faire partiedewisth diversion à ses ennuis. Il le retint à dîner, et fut assez
du prince --r r — - - • •. •
de Condé. g^i pendant le repas, comme un homme qui avait pris son parti. Il était, en effet, résolu à partir, et devait se rendre d'abord à Chantilly, où son architecte, M. Dubois, avait reçu l'ordre de tout préparer pour le 31. Après le diner, il fit sa partie de whist avec madame de Feuchères, M. de la Villegonthier et M. de Préjan. Il se montra fort enjoué, ne laissa percer aucune préoccupation. Il perdit onze fiches, et se leva, sans payer, en disant : « à demain. » Puis il se retira dans sa chambre. Il était alors onze heures du soir.
Le valet de chambre Lecomte et son chirurgien, M. Bonnie, l'avaient accompagné. Ils se retirèrent vers minuit, après l'avoir, comme de coutume, déshabillé et pansé.
La chambre à coucher du prince, éclairée par deux
(1) Déposition de Manoury.
fenêtres, l'une sur la façade du château, l'autre en re- Août 1830. tour sur le pignon, était située à l'un des bouts du premier étage. Elle s'ouvrait sur une grande galerie qui traversait le château dans toute sa longueur, et n'était séparée, que par une étroite antichambre, d'un salon rouge s'ouvrant également sur la grande galerie. Dans l'antichambre de séparation de la chambre et du salon existait un escalier dérobé, communiquant à l'appartement de la baronne, qui se trouvait au rez-de-chaussée. L'entresol, occupé jadis par les serviteurs personnels du prince, était habité depuis peu par les gens du service particulier de madame de Feuchères, l'abbé Briant, son aumônier, la femme de chambre de madame de Flassans et les époux Dupré, l'un valet de pied et l'autre femme de chambre de la baronne. L'appartement de ces derniers était immédiatement placé au-dessous de la chambre du prince ; ils en percevaient le moindre bruit et jusqu'aux paroles qui s'y prononçaient, et ils durent certainement entendre tout ce qui se passa dans cette nuit funèbre.
Le valet de chambre de service, Lecomte, vint à huit La mort du heures et demie frapper à la porte du prince, comme il en avait reçu l'ordre. Aucune réponse. Quelques instants après, il revint, accompagné du chirurgien du prince, M. Bonnie. Même silence. On avertit madame de Feuchères, encense couchée. Elle saute à bas de son lit. « Ah ! dit-elle, de l'air le plus naturel du monde, il répondra quand il entendra ma voix. » Et elle accourt à moitié vêtue. « Ouvrez, Monseigneur, c'est moi! » s'écrie-t-elle vainement. Elle savait bien qu'il ne répondrait pas.
Cependant l'alarme sétait répandue dans le château ; tout le monde était accouru. Manoury, à l'aide d'une barre de fer, enfonce la porte. Une bougie brûlait encore dans l'âtre delà cheminée. On aperçut, à la pâle lueur
prince de Condé.
Août 1830.
L'hypothèse du suicide.
74 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.
de cette lumière vacillante, le prince debout, appuyé contre la fenêtre du nord, dans la posture d'un homme qui écoute. Le fidèle Manoury se précipite vers son maître. Le corps était entièrement refroidi; le prince était mort.
On ouvrit la fenêtre du levant ; un spectacle lugubre s'offrit alors. Le duc de Bourbon était littéralement accroché à l'espagnolette de la fenêtre, la tête inclinée sur la poitrine ; ses bras pendaient raides le long du corps; ses genoux étaient à demi ployés, les pieds posant à terre, les jambes n'avaient pu s'allonger. On laissa le cadavre dans cette position, en attendant l'arrivée de la justice.
Tout le monde, au premier abord, crut à un suicide, et madame de Feuchères, malgré la douleur dans laquelle elle paraissait absorbée, ne fut pas la moins ardente à propager cette explication d'une mort si imprévue. A Manoury, qui se refusait à admettre une pareille hypothèse, en alléguant la résolution arrêtée dans l'esprit du prince de quitter Saint-Leu, elle répondit d'un air menaçant : « Prenez garde ! de pareils discours pourraient vous compromettre aux yeux du roi. »
Nous devons dire, sans rien omettre, toutes les circonstances sur lesquelles la baronne de Feuchères, ses amis et ses défenseurs, se sont appuyés pour établir l'impossibilité d'un assassinat. La veille au soir, au moment de se retirer, le prince n'avait-il pas adressé à ses gens comme un adieu suprême ? N'avait-il pas chargé son fidèle serviteur Manoury d'accomplir un acte de bienfaisance, comme s'il eût eu dès lors la certitude de ne pouvoir le remplir lui-même? Le verrou de la chambre du prince n'était-il pas fermé intérieurement? Et puis, le corps ne présentait aucune trace de violence, si ce n'est au cou quelques excoriations, parfaitement compatibles avec l'idée de suicide. Enfin trois médecins,
AMNÉE 1830. CHAPITRE PREMIER. 75
venus de Paris, n'avaient-ils pas dressé un procès-verbal Août 1830. dans lequel ils concluaient à une mort volontaire, en constatant notamment sur le cadavre une particularité physique fréquente dans le genre de mort auquel le prince avait succombé selon eux? Ces trois médecins étaient MM. Marc, Pasquier et Marjolin, médecins de la cour et de la Chambre des pairs. Depuis, la justice sest prononcée deux fois dans le même sens, en s'appuyant principalement sur le procès-verbal dressé par ces messieurs. Or, il est à croire que les conclusions de ces derniers eussent été tout autres s'ils avaient examiné avec plus d'attention et d'impartialité les circonstances étranges au milieu desquelles s'est produite la mort tragique du prince de Coudé!
Les arguments invoqués à l'appui de l'hypothèse du Que le duc .., •..• ixxi ' (le Bourbon
suicide ne pouvaient tenir contre toutes les presomp- g^ j^j^jj lions graves, précises et concordantes, contre toutes les succombé à un preuves morales et matérielles qui^t.aWissaient ra.ss.fis- preuves mo sinat du malheureux prince. laies.
Et d'abord, quel motif pouvait pousser le duc de Bourbon à se donner la mort? La révolution nouvelle, vieille d'un mois déjà, était-elle de nature à lui inspirer la moindre crainte pour sa personne ou pour ses biens ? En aucune façon. Comme on l'a pu voir, l'afTection que ne cessaient de lui témoigner les populations de Chantilly et de Saint-Leu, les prévenances dont l'entouraient le roi Louis-Philippe et la reine sa femme, avaient dû le rassurer complètement. Avait-il cédé tout à coup à un accès de désespoir en voyant le trône de France enlevé à celui quil regardait comme son légitime propriétaire? Mais, dans ce cas, il ne se serait pas tué en laissant une soixantaine de millions à la famille de l'usurpateur.
Maintenant, sa crainte instinctive de la mort était connue de tout son entourage. Il la redoutait comme un vieillard qui sent la vie près de lui échapper. Et
Août 1830. puis,
76 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1'830.
on lui savait une répugnance invincible pour le
Preuves
matérielles de
l'assassinat.
suicide. Maintes fois, on l'avait entendu s'exprimer avec véhémence à cet égard. C'était une lâcheté à ses yeux. Un homme, avait-il coutume de dire, ne se donne jamais la mort. Ses sentiments religieux eussent suffi pour l'empêcher de jamais recourir à cette extrémité (1).
Enfin, il songeait si peu à mourir, en se couchant pour la dernière fois, dans cette soirée du 26 aoîii, qu'il avait fait un nœud à son mouchoir, comme il avait coutume de le faire pour se rappeler un dessein qu'il avait en tête. Assurément ce n'était pas non plus pour que M. de Choulot le trouvât mort qu'il lui avait envoyé un exprès afin de l'inviter à se rendre le lendemain à Saint-Leu. Yoilà pour les preuves morales du non-suicide. Mais combien plus concluantes encore les preuves matérielles !
Après les premiers instants d'affolement, on avait remarqué, non sans surprise, que le prince de Condé était plutôt accroché que pendu à l'aide de deux mouchoirs noués ensemble. Le mouchoir de compression, qui supportait la. mâchoire inférieure, ne formait pas nœud coulant et ne pressait nullement la trachée-artère. Il serrait si peu le cou que plusieurs des assistants, l'abbé Pélier, Manoury et le concierge Obry, purent aisément passer les doigts entre le mouchoir et la tête. La pression était si incomplète quelle parut insuffisante pour étouffer même un septuagénaire. M. Méry-Lafontaine put se suspendre à l'espagnolette, dans la situation où avait été trouvé le prince, sans en ressentir aucun mal. De plus, le visage du mort était dans son état ordinaire, plutôt pâle, les yeux à demi fermés. Or le valet de pied Romanzo et son camarade Fife, qui, en Orient,
(1) Voyez à cet égard l'Assassitiat du dernier des Condé démontré contre la baronne de Feuchéres et ses avocats, par l'abbé Pélier, aumônier du prince.
avaient été à même de voir beaucoup de pendus, affir- Août I8.30. maient que l'aspect de ces malheureux ne ressemblait en rien à celui que présentait la figure du duc de Bourbon. Nous avons dit que les genoux du prince étaient à demi ployés, les pieds touchant le parquet; il lui aurait donc fallu une singulière force de caractère pour ne pas se redresser sur ses jambes aux premières atteintes de la douleur. Enfin il était de notoriété publique à Chantilly et à Saint-Leu, que la maladresse et l'inhabileté du vieillard étaient telles qu'il n'avait jamais su nouer les cordons de ses souliers. Eh bien! le nœud qui attachait les deux mouchoirs était un nœud de tisserand si artistement fait, si solidement établi, que Romanzo eut toutes les peines du monde à le défaire. De cet ensemble de faits si graves, on conclut naturellement que le duc de Bourbon avait été suspendu à la croisée après avoir été étouffé pendant son sommeil.
Ce n'est pas tout. L'inspection du lit fortifiait singulièrement la présomption d'assassinat. Le prince, en sortant du lit, tournait d'habitude sur lui-même et pesait de tout son poids sur le bord ; or le milieu du lit était complètement affaissé et les bords en étaient relevés. Ceux qui le faisaient chaque jour ne manquaient jamais de le repousser au fond de l'alcôve; il en était éloigné d'un pied et demi environ, juste l'espace nécessaire pour livrer passage à un homme. Les assassins avaient oublié de le remettre en place.
Le valet de chambre Lecomte, l'ancien coiffeur de la baronne, sa créature dévouée, s'était empressé de déclarer que le verrou de la porte de l'escalier dérobé se trouvait fermé à l'intérieur comme celui de la porte principale. Par où seraient entrés les assassins? C'était là surtout le grand argument de ceux qui, en bien petit nombre, croyaient ou feignaient de croire au suicide. Et parmi les plus ardents était l'abbé Briant,
HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.
Août 18-30.
MM. Pasquier
et de Rumigny à Saint-Leu.
L'impression
de M. Pasquier.
raumônier de la baronne de Feuchères — car elle avait un aumônier l'ancienne aventurière des bouges de Londres. Il allait d'une pièce à l'autre, furetant partout, s'écriant : « Tout ici appartient à madame de Feuchères, » et ne cessant de répéter : « Ce bon vieillard n'y était plus, il radotait... Il s'est tué dans un accès de délire... » (1) L'argument du verrou n'était guère soutenable. On prouva qu'il était extrêmement facile, à l'aide d'un mince lacet de soie, de fermer du dehors le verrou intérieur d'une porte. Cette expérience devint même un jeu à la mode dans les salons de Paris. Mais il y a mieux, le médecin du prince, M. Bonnie, qui, le premier, avait pénétré dans la chambre avec les valets de chambre Lecomte et Manoury, affirma, contrairement aux assertions de Lecomte, que, dans la matinée du 27 août, le verrou intérieur de la porte de l'escalier dérobé qui communiquait à l'appartement de madame de Feuchères n'était point fermé. Quel argument peut-on invoquer désormais pour soutenir l'hypothèse du suicide?
Voyons maintenant l'impression ressentie par les personnages envoyés presque immédiatement sur les lieux.
Il était à peu près onze heures quand on apprit au Palais-Royal la catastrophe du château de Saint-Leu. A cette nouvelle, Louis-Philippe, conformément à une ordonnance du 23 mars 1816, chargea le président de la Chambre des pairs, M. Pasquier, et le grand référendaire, M. de Sémonville, de se rendre à Saint-Leu, accompagnés du secrétaire archiviste, M. Cauchy, pour dresser l'acte de décès du prince. Il y envoya en même temps son secrétaire, M. Guillaume, et son aide de camp, M. de Rumigny.
A peine arrivé, le président Pasquier s'empresse de faire part au roi de ses impressions. Il trouve le juge
(1) Observations pour le prince Louis de Rohan.
d'instruction de Pontoise et le substitut du procureur Aout 1830. du roi se disposant à instrumenter. « Les circonstances de la mort, écrit-il à quatre heures du soir, sont trop extraordinaires pour qu'elles ne motivent pas une instruction très approfondie. Je pense qu'il pourrait être utile que le roi fit partir sur-le-champ deux médecins, comme les docteurs Marc etMarjolin, lesquels ont l'habitude des vérifications que ce fatal événement commande... » Et en post-scriptitm : « On répand déjà qu'on n'a pas trouvé un seul papier; ainsi il y a déjà été regardé (1). »
Pas de doute possible. Le président de la Chambre des pairs croit à un assassinat. « Les circonstances de la mort sont trop extraordinaires pour qu'elles ne motivent pas nne instruction très approfondie. » Quant aux papiers du prince, ils ont été soustraits; on n'en a pas retrouvé un seul. Et quand cette soustraction a- 1- elle été opérée? Evidemment pendant la perpétration du crime. Est-il vrai que parmi les papiers enlevés se trouvait un testament postérieur à celui du 30 août 1829, c'est-à-dire au testament fait en faveur du duc d'Aumale et de la baronne de Feuchères? Beaucoup de personnes en sont encore persuadées. Le crime ne pouvait avoir d'autre mobile que de détruire le testament postérieur s'il était déjà fait, ou d'empêcher le prince de prendre de nouvelles dispositions. Et la mort seule pouvait l'en '
empêcher. A l'égard de ce testament détruit, il n'y a que des conjectures; mais il faut avouer qu'elles reposent sur de bien puissantes présomptions.
Voyons à présent quelle a été l'impression de l'envoyé Ce que pensait particulier de Louis-Philippe, de son aide de camp de ^^- ^^ Runnconfiance, du colonel de Rumigny. Lui aussi s'empresse d'en rendre compte immédiatement au roi. Sa lettre
(1) Cette lettre si grave a été publiée, plus de vingt ans après les événements, par M. de Lourdouex.
80 HISTOIRE DU RÈGNK DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.
Août 1830. vaut la peine d'être mise tout entière sous les yeux de nos lecteurs.
« Sire, je pense que ma présence est indispensable pour ce premier moment; je ne partirai que si le roi m'envoie un ordre positif.
(( Le procès-verbal a été fait par le soin de M. de La Villegonthier, qui a agi aussi maladroitement que possible. Les soupçons ne se portent sur personne emcore ; mais Dieu sait ce qu'on apprendra, car je dois dire que la mort n'a pas l'air d'avoir été un suicide.
« Il est important qu'on ne puisse accuser personne sur qui le testament ne vienne pas faire accueillir des soupçons.
« J'attendrai l'enquête des docteurs Marc et Marjolin pour quitter Saint-Leu (1). »
Il est inutile d'insister sur l'importance de cette lettre. « Je dois dire que la mort na pas l'air d'avoir été un suicide. » Voilà le cri de la vérité échappé spontanément à l'aide de camp du roi Louis-Philippe. Mais s'il n'y a pas suicide, il y a assassinat, et l'assassinat, c'est le testament mis en cause. Madame de Feuchères ne se le dissimulait pas. Aussi ses intimes et elle mirent-ils tout en œuvre pour donner à la mort une apparence de suicide. Dans la soirée du 27, M. Guillaume aperçut dans la cheminée de la chambre quelques fragments de papier. Ces fragments, qui les avait apportés là? L'abbé Pélier affirme qu'il n'y avait rien le matin. D'autres fragments, recueillis par le valet de chambre Lecomte, furent remis le lendemain au procureur-général Bernard (de Rennes), qui s'écria aussitôt : « La vérité est là. » On y lisait entre autres choses insignifiantes : (( Saint-Leu appartient au roi Philippe. Ne pillez ni ne
(1) Comme la précédente, cette lettre n'a été connue que longtemps après. Il a fallu la Révolution de 18'48 pour la révéler.
brûlez le château ni le village, ne faites de mal à per- Aolt i8.!(i.
sonne, ni à mes amis ni à mes gens
« On vous a égarés sur mon compte, je n'ai qu'à mourir en souhaitant bonheur et prospérité au peuple français et à ma patrie. Adieu pour toujours. »
Et en postscriptitm : « Je demande à être enterré à Vincennes, près de mon infortuné fils. »
Plus de doute, on avait entre les mains les preuves du suicide. Il y avait là tout simplement une intrigue dont l'abbé Pélier a fait bonne justice (1). Le procureur général Bernard fit preuve dans toute cette affaire d'aussi peu d'intelligence que de perspicacité. Il n'eut même pas l'idée de faire fouiller le château, où l'assassin se tenait caché. Pour en revenir aux papiers à demi consumés dans 1 atre, on eut bientôt la clef de l'énigme. Les fragments, si ingénieusement retrouvés parle valet de chambre Lecomte, étaient simplement ceux d'une proclamation préparée par le prince une dizaine de jours auparavant, à un moment où il était question de mouvements dans la commune et dans les environs. C'est ce qu'affirma un témoin,'M. Hostein, dentiste du prince, qui avait entendu la lecture de cette proclamation.
Tout cela n'empêcha pas, comme nous l'avons dit, les J.opiniuu médecins de la cour de conclure au suicide dans leur ' ^'^ '"'^^^ ' " "'^ procès-verbal, conclusion bien étrange après les lettres de M. le président Pasquier et de l'aide de camp du roi, M. de Rumigny.
Nous ne voulons pas ici suspecter la bonne foi des trois médecins de la cour, MM. Marc, Pasquier et Marjolin, nous supposons qu'ils ont agi dans la plénitude de leur conscience. Mais à quel titre intervenaientils ici? De quel droit Louis-Philippe déléguait-il à des médecins qui lui étaient aveuglément dévoués une
(1) L'assassinai du dernier des Coudé, p. 41 et 42.