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82 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.
Août 1830. mission qui revenait aux médecins légistes accrédités près les tribunaux, et qu'il appartenait à la justice seule de désigner? Dans tous les cas, nous ne pouvons nous empêcher, comme les contemporains d'ailleurs, d'être profondément étonné que, pour faire l'autopsie du prince, ils ne se soient pas fait assister du docteur Guérin, son médecin ordinaire, et du docteur Bonnie, • qui ne le quittait pas. Ces messieurs, avec une sorte d'acharnement, conclurent au suicide dans un rapport qui fut répandu à profusion (1). Mais il se trouva, pour leur répondre, de terribles contradicteurs. Deux praticiens éminents, le docteur Gendrin et le chirurgien Dubois (d'Amiens), démontrèrent qu'il y avait eu assassinat, et non suicide. Le premier, dans un mémoire irréfutable, réduisit à néant toutes les assertions des médecins de la cour ; le second reproduisit la scène du meurtre, comme s'il en avait été le témoin oculaire.
« Le prince était couché; il sommeillait. Des assasu sins, introduits dans sa chambre à coucher (je ne " veux pas chercher ici comment ni par qui), se jettent (( sur lui, le saisissent, le contiennent facilement dans « son lit, et alors le meurtrier, le plus déterminé et le « plus expert, l'étrangle sur-le-champ, couché sur le '( dos et retenu par les autres scélérats. Puis, pour « donner l'idée du suicide, pour ne pas donner lieu à « des recherches judiciaires, ils passent une cravate « autour du cou de leur victime, et la suspendent à « l'espagnolette de la fenêtre. »
Voilà bien la reproduction exacte de la scène du meurtre, dont le souvenir, dans la chapelle ardente où était exposé le corps du prince, arracha, au valet de chambre Lecomte, sous le coup d'une émotion pro-
(I) On le vendait dans les rues à un prix dérisoire; on le distribua même pour rien.
cette étrange exclamation
J'en ai gros sur Auut
ANNÉK 1830.
fonde, le cœur ! »
Eh bien! le docteur Dubois a retracé par intuition, avec une vérité poignante, la scène du meurtre comme s'il y avait assisté. Car on sait aujourd'hui comment les choses se sont passées, et l'on connaît les auteurs de l'assassinat (1).
La baronne de Feuchères avait alors trente -sept ans. Elle avait la taille admirablement prise, et elle était d'une force musculaire peu commune chez une femme. Peutêtre songeait-elle à elle-même en disant un jour à son neveu, le comte deFlassans, qu'il ne faudrait pas grand effort pour étouffer le prince. Elle avait conservé, de son
183ff.
Gomment et pav qui le priuce de Coudé a été assassiné.
(I) Le récit que nous mettons sous les yeux de nos lecteurs est tiré des déclarations de l'ancien valet de chambre Lecomte à son lit de mort et des Éclaircissements inédits du général de Lambot, communiqués à M. Billaut de Gérainville. Voy. Histoire de Louis- Phi lippe, t. III, 1875, et complément du t. III, 1885. Lecomte et le général de Lambot ne s'étaient pas vus depuis l'instruction de 1831 ; leurs deux versions concordent de la façon la plus précise. Lecomte nomme l'assassin en toutes lettres; le général de Lambot se contente de le désigner aussi clairement que possible. 11 l'appelle le greluchoç de madame de Feuchères. Il n'eu fallait pas davantage pour renseigner tous ceux qui connaissaient les mœurs de la dame. Lecomte a soin d'écarter tout ce qui pourrait faire soupçonner sa coopération au crime; le général, au contraire, l'accuse formellement de complicité dans l'assassinat. Enfin Lecomte relate des choses dont il a été témoin; la narration du général ne s'appuie que sur le témoignage du comte de Flassaus, neveu de la baronne. Il était à Paris dans la nuit du crime; mais il n'a jamais douté de l'assassinat, même avant les confidences de M. de Flassans, qui lui en a retracé toutes les circonstances.
Quelques mois après l'assassinat, le neveu vint à se brouiller avec sa tante pour des questions d'intérêts. On apprit tout à coup, en 1831, que M. de Flassans était mort inopinément à Calais, à son retour d'un voyage en Angleterre. La rumeur publique n'a pas manqué d'accuser la baronne de Feuchères de l'avoir empoisonné. Voy. le journal La Mode, octobre, décembre 1831, p. 280.
Par une réserve facile à comprendre, M. Billault de Gérainville n'a pas cru devoir révéler le nom du principal complice de madame de Feuchères. Il faut espérer que les déclarations de Lecomte et les Éc/aircisse»îen/s du général deLambot seront un jour livrés à la publicité.
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84 HISTOIRE DU REGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année isao.
Août 1830. ancienne profession, des mœurs tout à fait déplorables ; elle avait comme la nostalgie de la boue. C'était une Messaline dans toute la force du terme, courant après les hommes plus encore qu'elle n'en était courtisée. Les bienfaits du prince semblaient être un encouragement à sa perversité. Comme elle était parvenue à se rendre indispensable au vieillard, elle se moquait de lui à son nez et à sa barbe. Ce fut au point qu'un jour, ayant été surprise par lui en flagrant délit avec un de ses officiers, elle le frappa d'une cravache qu'elle avait sous la main. Tout lui était bon ; elle ne faisait guère mystère de ses déportements. Le général de Lambot, et bien d'autres dans l'entourage du duc, avaient obtenu ses faveurs.
Quelques mois avant l'accomplissement du crime, son neveu Fiassans avait fait connaissance avec un sousofficier de gendarmerie que les besoins de son service amenaient quelquefois au château de Saint-Leu. C'était un fort gaillard de bonne mine, de prestance avantageuse ; madame de Feuchères n'avait pas tardé à s'en éprendre, et elle en avait fait son amant préféré. Il avait des dettes, la baronne les paya, et elle acquit ainsi sur lui un immense empire. De là, le surnom de greluclion donné par le général de Lambot à celui qui l'avait supplanté. Quoi qu'il en soit, madame de Feuchères avait là un complice tout trouvé ; cet homme lui appartenait ; ce fut sur lui qu'elle jeta son dévolu pour l'aider dans l'exécution de son horrible projet.
Dans la nuit du 26 au 27 août, vers deux heures du matin, Lecomte, d'après sa déclaration, entend frapper à sa porte. C'était Dupré, le valet de pied de la baronne, qui venait l'avertir que quelque chose d'extraordinaire se passait dans la chambre du duc de Bourbon. Sa femme et lui avaient entendu distinctement les allées et venues de plusieurs personnes. Nous avons dit plus haut que, de la chambre des époux Dupré, l'on percevait
A.N.MCE 1830. CHAPITRE FHEMlliK. 85
jusqu'aux moindres bruits de celle du prince (l).Lecomte Aolt 1830. ne peut s'expliquer le mouvement inusité dont vient de lui faire part Dupré, que par la présence de la baronne qui seule, à cette heure de la nuit, pouvait, par l'escalier dérobé, pénétrer dans l'appartement du prince.
Toutefois, il s'habille à la hâte et sort de sa chambre pour se rendre compte du bruit entendu par les époux Dupré. Mais au moment où il se disposait à pénétrer dans l'appartement du prince, il aperçoit deux personnes qui en sortaient, et dans lesquelles il reconnaît le sous-officier de gendarmerie et la baronne de Feuchères. Celle-ci lui ordonne impérieusement de retourner dans sa chambre. L'assassinat était alors un fait accompli. On s'explique maintenant l'exclamation involontaire du valet de chambre Le comte, le jour de la cérémonie funèbre : j'en ai gros sur le cœur ! (2)
Il est aisé de comprendre avec quelle facilité la baronne et le sous-officier, son amant et son complice, purent entrer dans la chambre du prince. Étrangler le faible vieillard surpris dans son sommeil fut pour deux personnes, vigoureuses comme la baronne et son complice, l'affaire de quelques instants. Comme elle l'avait dit, il dut être bien vite étouffé. A peine laissèrent-ils trace de la strangulation, cette excoriation au cou, par exemple, remarquée sur le cadavre, et due peut-être aux
(1) Le valet de pied Dupré avait déjà déclaré, devant témoin, que, dans la nuit du 2G au 27 août, il avait entendu un bruit insolite dans la chambre du prince. Depuis, il est vrai, devant le juge instructeur, il s'était rétracté. Mais, dans l'hypothèse même du suicide, il était impossible qu'il n'eût rien entendu. Plus tard, à la suite d'une scène avec la
baronne, il s'emporta jusqu'à s'écrier devant le témoin Lesobre : F
elle est bien heureuse que je n'aie pas parlé ou voulu parler. » 11 a nié également ce propos, que le témoin Lesobre a persisté à soutenir dans sa confrontation avec lui. 11 est avéré que les époux Dupré ont reçu de la baronne de Feuchères des sommes considérables.
(2) Il est à remarquer que, dans l'instruction, Lecomte, tout en se gardant bien de révéler tout ce qu'il savait, semble croire à l'assassinat.
86 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.
AoiT 1830. ongles de la baronne. L'opération la plus longue et la plus laborieuse fut certainement de traîner le cadavre à la fenêtre et de l'accrocher à l'espagnolette. Dans le trajet, les jambes se heurtèrent à certains corps durs, comme des meubles, et elles en gardèrent des traces qui se verront encore quelques heures après. C'était la baronne, sans doute, qui, durant ce lugubre trajet, tenait le bougeoir; et, troublée peut-être par le remords, elle dut le tenir d'une main mal assurée, car le tapis se trouva tout maculé de taches de bougie. Quant au nœud formidable qui liait les deux foulards dont on se servit, si maladroitement du reste, pour simuler la pendaison, une main de femme n'aurait pu le faire ; ce fut l'œuvre du sous-officier.
On a vu comment nos deux scélérats, après avoir accompli leur horrible besogne, se sont trouvés tout à coup face à face avec le valet de chambre de service Lecomte. Sûre de cet homme, la baronne se mit au lit, avec la certitude que désormais nul pouvoir au monde ne déchirerait le testament qui lui avait coûté, à elle et au roi Louis-Philippe, tant de soins, tant de peines et tant d'efï'orts. Elle avait quelques heures devant elle pour se composer un visage de circonstance et paraître accablée du coup terrible qui lui enlevait son bienfaiteur. Après la tragédie, la comédie.
Quant à l'assassin, son amant, il alla se réfugier dans la chambre du digne abbé Briant, autre complice plus ou moins conscient de ce noir forfait. D'après le témoignage du général de Lambot, il y resta jusqu'au 29; de sorte que si la justice de l'époque, un peu moins boiteuse, eût fait une perquisition, elle aurait trouvé chez l'abbé ce singulier sous-officier de gendarmerie, à qui elle aurait pu demander l'emploi de son temps pendant la nuit du 26 au 27. Le sang du malheureux prince n'a point, paraît-il, porté malheur à ce misérable. Fortement
protégé depuis, il est arrivé à la fortune et aux honneurs. C'est ainsi (fue trop souvent la vertu est récompensée dans ce monde.
Les funérailles du prince eurent lieu à Saint-Denis, au commencement de septembre. Il fut inhumé dans la sépulture royale où dormaient ses aînés, au lieu de l'être, comme il l'avait demandé, à Vincennes, auprès de son fils. Son cœur, déposé dans une boîte de vermeil, l'ut transporté à Chantilly. Là, au milieu d'une foule émue, l'abbé Pélier de Lacroix prononça son oraison funèbre. Personne, à Chantilly pas plus qu'à Saint-Leu, ne croyait au suicide. Aussi retentirent-elles profondément dans rassemblée ces paroles par lesquelles l'abbe Pélier termina son discours, qui ressemblait à un réquisitoire : ({ Le prince est innocent de sa mort devant Dieu! »
Ce cri suprême, ce fut celui de la France presque tout entière; ce sera le dernier mot de l'histoire (1).
(I) Dans sa volumineuseapologie de la monarchie de Juillet, M. Paul Thureau-Dangin se tait prudemment sur toutes les circonstances du drame de Saint-Leu. Il constate seulement, en note, que, le 37 août, on trouva le prince de Condé pendu à l'espagnolette de sa fenêtre. « Mort tragique, ajoute-t-il négligemment, dont les haines politiques cherchèrent à exploiter le mystère. L'instruction judiciaire conclut à vm suicide, que V esprit troublé et les mœurs dissolues du vieux duc ne rendaient pas invraisemblable... Des ennemis sans scrupule essayèrent même par des insinuations calomnieuses de faire remonter la complicité de ce crime jusqu'à Louis-Philippe, qui, à les entendre, aurait craint de voir modifier, après la Révolution, le testament fait auparavant en faveur du duc d'Aumale. Il nous semble, en tout cas, que la gloire de la maison de Condé n'a pas eu à souffrir de l'héritier que s'était choisi son triste et dernier représentant. » T. I, p. 42.
Nous avons dit, sans parti pris et sans passion aucune, par quelle intrigue et sous quelle pression s'était fait le testament du 30 août 1829. Pauvre prince de Condé, dont la bienfaisance et la bonté ont laissé de si touchants souvenirs ! C'était bien la peine de léguer cinquante ou soixante millions à la famille d'Orléans pour être traité ainsi par le thuriféraire de la monarchie de Juillet. Tout cela, bien entendu, n enlève rien aux qualités sérieuses du duc d'Aumale, à son honnêteté comme homme, à sa bravoure de soldat et à son mérite d'écrivain.
Août 1830.
Le cri de l'abbé Pélier de Lacroix.
Le dernier
mot
de l'histoire.
Août 1830. Il est évident que le roi Louis-Philippe et sa famille
ont été tout à fait étrangers au tragique événement de Saint-Leu. Mais, par une sorte d'inexorable fatalité, la famille d'Orléans se trouvait avoir des intérêts identiques à ceux de madame de Feuchères, dont elle était devenue la très humble obligée. Le lendemain même de la catastrophe, à l'heure où le corps à peine refroidi du malheureux prince reposait encore dans le lit où il a^ail été étouffé, le testament était remis entre les mains du président Debelleyme, qui en ordonna le dépôt dans l'étude du notaire Robin, lequel se mit en devoir de remplir sans délai les formalités prescrites pour l'envoi en possession du jeune duc d'Aumale.
Cet empressement à mettre la main sur la fortune du prince, avant môme qu'on fût plus ou moins édifié sur le genre de mort auquel il avait succombé, parut au moins étrange. Et comment la malignité publique n'aurait-elle pas établi un rapprochement peu flatteur entre le roi Louis-Philippe et madame de Feuchères quand on voyait, vingt-quatre heures à peine après l'événement, la voiture de la baronne stationner durant de longues heures à la porte du Palais-Royal? Tous les journaux de l'époque s'occupèrent de la mort du dernier des Condé, et leurs commentaires n'étaient pas toujours bienveillants pour la royauté nouvelle. La clameur publique fut telle qu'on dut commencer, au sujet delà mort du prince, une instruction sur laquelle nous aurons à nous expliquer plus tard, et dont la Majesté royale pouvait avoir à souffrir.
Concluiîion. Il y avait pour le roi Louis-Philippe un moyen infaillible d'empêcher que son nom ne fût associé à celui de madame de Feuchères, de se soustraire au contact impur de colle qu une feuille satirique du temps appelait « une petite baronne anglaise ressemblant beaucou}) à une espagnolette », de donner, en un mot, pleine et en-
fière satisfaction à l'opinion publique, c'était de répii- Aoit isao. dier la succession du prince de Condé. Riche à plus do deux cents millions, il pouvait, sans le moindre inconvénient, consentira un pareil sacrifice. Et quand même! Réduit à sa part de patrimoine paternel, le duc d'Aumale eût été encore l'un des plus heureux de ce monde sous le rapport de la fortune. Mais pour renoncer à une aubaine de plus de cinquante millions, il fallait une âme d'un désintéressement héroïque peut-être, et cette âme, il faut bien le dire, Louis-Philippe ne l'avait pas.
Et cependant de quel trésor d'honneur eût été payé ce désintéressement! Un tel acte eût été salué d'acclamations unanimes. Le nouveau roi aurait certainement grandi dans l'opinion, et ceux de ses ennemis qui se répandaient contre lui en insinuations perfides en eussent été pour leur humiliation.
Au lieu de cela, il aima mieux garder l'argent, au risque de voir — comme cela ne pouvait manquer d'arriver — dans le double procès, civil et criminel, qui allait s'engager, l'intrigue du testament divulguée, ses liaisons, au moins équivoques, avec la favorite du Palais- Bourbon, livrées au grand jour de la publicité, son nom, celui du roi des Français, traîné sur la claie du prétoire accolé au nom de la baronne de Feuchères. Ah ! oui, certes, il aurait mieux valu cent fois pour lui répudier la succession, car il y eût gagné ce fier renom et cette considération superbe qui, dans notre chevaleresque pays de France, s'attachent à la délicatesse des sentiments, au renoncement imposé par la conscience, et à cette probité rigide et hautaine, dédaigneuse de tout profit dont l'origine peut être entachée. On aura beau dire et beau faire, il y a sur cet héritage des Condé une tache de sang qui ne s'effacera jamais.
Les premiers ministres de la monarchie de Juillet. — M. Laffitte. — M. Dupont (de l'Eure}. — Un ministre trop intègre. — M. Bignou et le général Gérard. — Proclamation royale. — Le Panthéon rendu aux grands hommes. — M. Tissot rétabli dans sa chaire. — Abrogation de la loi de bannissement. — Abolition de la loi du sacrilège.
— Provocation au renversement de la Chambre des députés. — Convocation des collèges électoraux. — Diverses causes de trouble et d'inquiétude. — L'anniversaire de l'exécution des quatre sergents de la Rochelle. — Situation de l'Europe en 1830. — Effet produit en Europe par la Révolution de 18^0. — Émeute à Bruxelles. — Les provinces rhénanes et l'Italie. — L'Europe et les traités de 181.'). — Qu'il ne s'agissait pas de faire la guerre. — Politique personnelle du roi Louis-Philippe. — Attitude à l'égard de l'Espagne. — Louis-Philippe reconnu par la Prusse et l'Autriche. — Attitude de l'Angleterre.
— M. de Talleyrand est' nommé ambassadeur à Londres. — Résistance des ministres. — La Révolution de Juillet et la Russie. — Lettre de Louis-Philippe au czar Nicolas. — Le général Athalin et M. de Morteniart. — La réponse du czar. — De la situation militaire de la France. — Révolution en Belgique. — Le roi des Pays-Bas et les signataires du traité de Vienne. — Troubles et agitations. — Mécontentement du parti avancé. — Projet de loi contre les clubs. — La connaissance des délits politiques et de presse rendue au jury. — Loi pour protéger la dignité royale. — Du renouvellement de la Chambre.
— Prêts au commerce et à l'industrie. — L'accusation contre les anciens ministres. — La sensibilité du roi. — Proposition d'abolir la peine de mort en matière politique. — Les troubles des 17 et 18 octobre. — La cour veut se débarrasser de M. Odilon Barrot. — Scène violente au conseil. — Crise ministérielle. — Le cabinet du 3 novembre. — M. Thiers, sous-secrétaire d'État. — Une déclaration de M. Guizot. — Réponse de M. Odilon Barrot. — Modification ministérielle. — Le maréchal Soult à la guerre. — M. d'Argout, ministre de la marine. — La situation en Belgique. — Une déclaration de M. Laffitte.
— Intervention de MM. Mauguin et Bignon. — Les provinces wallonnes veulent se donner à la France. — L'insurrection polonaise.
92 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.
— La France abaissée. — Explications du ministère devant la Chambre. — Enthousiasme de la Chambre. — Condamnation du comte de Kergorlay. — Mort de Benjamin Constant. — Ses funérailles. — Le procès des ministres. — Le réquisitoire de M. Persil.
— La défense des accusés. — MM. Sauzet et Crémleux. — L'émeute autour de la Chambre des pairs. — Le verdict de la cour. — L'irritation de la foule. — Condamuation des anciens ministres. — Manifestation des écoles. — Remerciements à Lafayette. — Suppression du commandement-général des gardes nationales. — La démission de Lafayette. — M. Dupont (de l'Eure) quitte le ministère.
Vol r i8:tu. Était-il possible, au lendemain de la Révolution de
Les i)romiers 4830, de fonder en France un gouvernement populaire de la nutnar- ^^^^ sur l'alliance de la royauté régénérée et des instiehif fil' .iniiiri. tutious républicaines ? Autrement dit, pouvait-on concilier le principe d'unité politique et de stabilité sociale, personnifié dans un chef héréditaire, et les principes de 1789? Gela est incontestable; et il n'est pas douteux qu'une pareille alliance n'eût assuré à la monarchie sortie des barricades de Juillet une longue et paisible jouissance du pouvoir. Il aurait fallu seulement, dans l'entourage intime du roi Louis-Philippe, une bonne volonté et une sincérité égales à celles dont étaient animés les partisans du progrès.
Or, les premiers ministres de la royauté naissante étaient loin d'être d'accord sur ce point. Quatre d'entre eux seulement, avons-nous dit, MM. Laffitte, Dupont (de l'Eure), Gérard et Bignon, représentaient nettement l'idée de la Révolution ; c'étaient les hommes du mouvement. Les autres, MM. Guizot, Mole, le baron Louis, le général Sébastiani, le duc de Broglie, Gasimir Périer et Dupin, libéraux de la Restauration, n'en étaient pas moins restés jusqu'à la dernière heure les défenseurs de la royauté légitime et les partisans du drapeau blanc ; c'étaient les hommes de la résistance. Ils ne s'étaient ralliés à la Révolution qu'après son succès définitif, et leur présence dans le ministère, où ils avaient la majo-
rite, n'était pas sans inquiéter ceux qui, clans la royauté aolt 18:îo. nouvelle, cherchaient de bonne foi une transaction entre la monarchie et la république. MM. Guizot, de Broglie et leurs collègues de la majorité voulaient, au contraire, continuer purement et simplement la royauté de Louis XVIII, plus ou moins amendée dans un sens libéral. Ce n'était vraiment pas la peine d'avoir changé de dynastie.
L'espérance des hommes de progrès se concentra donc tout entière sur MM. Laftitte. Dupont (de l'Eure), iîignon et Gérard, tout dévoués, assurait-on, aux principes de la Révolution.
M. Laffitte inspirait toute confiance. Né d'une famille m. i.affjtie. d'artisans, il était parvenu par son intelligence, son travail obstiné, une probité rigide, à l'une des plus hautes situations financières du pays. Sous le gouvernement impérial, auquel il avait témoigné peu de sympathie, il s'était tenu à l'écart, tout entier à ses affaires. Il ne se montra pas tout d'abord ennemi de la Restauration, qui, à ses débuts, eut quelquefois recours à ses lumières comme financier. Envoyé à la Chambre des députés par le collège électoral de la Seine, il commença par être très modéré dans son opposition à la légitimité; mais les fautes accumulées de la royauté, les tendances rétrogrades du gouvernement, ne tardèrent pas à le jeter dans l'opposition irréconciliable, et, comme on l'a vu, ce fut de ses salons que sortit la monarchie d'Orléans. Louis-Philippe n'hésitait pas d'ailleurs à reconnaître tout ce qu'il lui devait, et telle était l'affectueuse familiarité dont il usait à sou égard que l'on pouvait croire l'influence et l'autorité du ministre assurées pour longtemps.
M. Dupont (de l'Eure) n'avait pas consenti sans peine m. Dupont à devenir le ministre de la monarchie de Juillet. Il avait ''-^'' ■'-i^'ip)fallu toutes les instances de ses amis et l'insistance par-
94 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.
Août 1830. ticulière du roi pour le décider à accepter. « J'avoue, lui avait dit Louis-Philippe, que, sur votre réputation, je vous ai cru assez bon citoyen pour ne point refuser le portefeuille que je vous offre dans l'intérêt de la Révolution et de la liberté. » Et comme Dupont (de l'Eure) persistait dans son refus, alléguant qu'il était peu propre à faire un homme de cour : « Que parlez-vous de cour, reprit le roi ; est-ce que je veux une cour (1)? » Dupont (de l'Eure) avait fini par se rendre, mais en déclarant franchement que ses idées et ses affections étaient toutes républicaines.
C'était le seul républicain du ministère. Ancien membre du conseil des Cinq cents, il était magistrat au coup d'Etat de Brumaire, et il avait continué d'exercer, jusqu'à la fin de l'Empire, ses fonctions judiciaires, tout en gardant au fond du cœur un culte inaltéré pour les principes de la Révolution . Membre et vice-président de la Chambre des Cent jours, c'était lui qui, à l'heure où les armées de la coalition étaient sous les murs de Paris, avait rédigé la déclaration du 4 juillet 1815, où il était dit en substance : La France ne reconnaîtra d'autre gouvernement que celui qui lui garantira, par des institutions librement consenties, l'égalité devant la loi, la liberté individuelle, la liberté de la presse et des cultes, le gouvernement représentatif, le jury, l'abolition de toute noblesse héréditaire, l'inviolabilité des domaines nationaux et tous les grands résultats de la Révolution (2). Député d'Evreux sous la Restauration, il était resté constamment sur la brèche, défenseur infatigable des principes dont il se trouvait le représentant le plus accentué au sein du nouveau ministère.
Louis-Philippe avait insisté pour l'avoir comme ministre, ayant besoin de sa popularité; mais il n'aimait
(1) Louis-Philippe et la contre-révolution de 1830, t. II, p. 59.
(2) Voy. notre Histoire de la Restauration^ t. I.
ni sa gravité sévère ni ses brusqueries républicaines. Aout i830. Ce ne fut pas sans frémir que le roi fut un jour obligé de réintégrer dans ses fonctions de premier président de la cour royale de Gaen, M. Lemennet, vieux patriote auquel la Restauration était parvenue jadis à arracher sa démission. Il ne lui pardonnait pas d'avoir signé, comme avocat, une consultation contre lui dans un procès où il était en cause. « Le roi des Français, avait dit le ministre, doit oublier les injures faites au duc d'Orléans », et, sur une menace de démission, le roi avait dû s'exécuter.
Il n'était pas jusqu'à l'intégrité de Dupont (de l'Eure) uu ministre qui ne parût quelque peu dépasser la mesure. Sur la tiop intègre. proposition du baron Louis, une ordonnance royale avait alloué à chacun des ministres, à titre de gracieuseté, ja^^^vv^"'^'^'^ une somme de 25,000 francs pour frais de premier éta- ^i/^'-fvU blissement. Cette ordonnance n'avait pas été soumise au conseil. Ministre de la justice, Dupont (de l'Eure) refusa absolument d'accepter le bénéfice d'une mesure contraire à toute équité, et que rien ne justifiait. Son refus se basait sur deux motifs déterminants : d'abord il avait trouvé l'hôtel de la chancellerie abondamment pourvu de toutes choses, et il n'avait pas dépensé un centime pour s'y installer ; ensuite, il n'y avait au budget aucun fonds spécial affecté aux frais de premier établissement des ministres. Il s'en suivit une discussion fort vive avec le ministre des finances. La suppression des ministres d'Etat, disait le baron Louis, avait laissé libre une somme suffisante pour le paiement de cette allocation, dont les Chambres ne demanderaient pas compte. Mais Dupont (de l'Eure) persista dans son refus, objectant qu'il n'y avait pas de raison assez bonne pour excuser une mauvaise action.
Le roi, qui avait eu l'idée d'offrir à ses ministres ce don de joyeux avènement, fut pour ainsi dire scandalisé
96 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.
Aorr isno. des scrupules de Dupont (de l'Eure) — «Comment! lui dit-il, en le voyant entrer au conseil, vous refusez vos frais de premier établissement? — Oui, Sire. — Mais c'est blâmer la conduite de vos collègues. — Je ne blâme personne; j'obéis à ma conscience. — A votre aise, Monsieur ; mais vous me permettrez de vous dire qu'il y a là un luxe de susceptibilité ; parlons d'autre cliose (1). » Dupont (de l'Eure), comme on voit, n'était pas de son temps ; il appartenait à l'âge héroïque.
M. Hii^noii. Les deux autres ministres, M. Bignon et le général
Gérard, regardés également comme des hommes de progrès et de liberté, avaient été tous deux des serviteurs dévoués de la Révolution. Ancien soldat de la République, le premier avait été, durant l'Empire, employé dans diverses légations et chancelleries, et il y avait rendu d'importants services. Député sous la Restauration, il avait marqué parmi les plus intrépides défenseurs de la liberté, et il crut saluer dans la Révolution de 1830 le retour aux principes que sa jeunesse avait accueillis avec tant d'enthousiasme.
Le général Gérard était ce soldat héroïque qui, guidé par son intuition militaire, avait, si vainement, hélas! engagé le maréchal Grouchy à marcher au canon de Waterloo. Après un exil volontaire de près de deux ans, il était rentré en France en 1817. Envoyé à la Chambre des députés par le département de l'Oise, il y avait siégé assidûment sur les bancs de la gauche, sans être un ennemi juré de la Restauration. La Révolution de 1830
(1) Louis-Philippe et la contre-révolution, t. II, p. 69. Qui croirait que cet abus scandaleux paraissait naturel à une foule de gens? La République n'offre pas à ses ministres de pareilles largesses. Mais que lie prodigalités inutiles on pouri'ait relever encore dans notre budget républicain !
M. Thureau-Dangin, dans son Histoire delà monarchie de Juillet, par le de « la niaiserie prudhommesque » de M. Dupont (de l'Eure). Aucun des préférés de M. Thureau-Dangin n'a eu la niaiserie de Dupont (de l'Eure).
a:nnée 1830.
en fit un ministre provisoire de la guerre. Confirmé dans ce poste lors de la formation du premier ministère de la royauté, il reçut presque immédiatement le bâton de maréchal et il voua, dès lors, à la dynastie nouvelle une fidélité qui ne se démentit pas.
Louis-Philippe semblait, du reste, dans ces premiers temps, incliner de bonne foi vers les hommes du mouvement. Dans une proclamation, contresignée de Dupont (de l'Eure), et où il engageait tous les citoyens à respecter l'ordre légal qu'ils avaient conquis, il déclarait que l'autorité devait être entre les mains d'hommes fermement attachés à la cause nationale ; promettait la réforme des impôts, dont le poids pesait trop lourdement sur le pays, et se faisait fort de n'étoufl'er aucune réclamation, de n'oublier aucun intérêt. Pour lui, il ne manquerait, ni dans l'avenir à ses promesses, ni dans le présent à ses devoirs. « Qu'un gouvernement aussi régulier que national succède promptement à la défaite du pouvoir absolu, s'écriait-il en terminant. Liberté, ordre public, telle est la devise que la garde nationale porte sur ses drapeaux ; que ce soit aussi le spectacle que la France offre à l'Europe. » Cette proclamation, dont nous avons déjà parlé, était de nature à contenter les patriotes, et Dupont (de l'Eure) avait pu, sans mentir à son passé, joindre ici sa signature à celle de Louis-Philippe.
Ce dernier était alors en coquetterie avec le général Lafayette ; il l'assurait de sa sincère amitié, l'appelait son protecteur, et ce n'était que justice.
Il fallait satisfaire de légitimes aspirations, réparer des injustices commises par le régime déchu, revenir aux traditions libérales des premiers temps de la Révolution ; on n'y manqua pas. Peut-être n'a-t-on pas oublié l'impression fâcheuse produite, quelques années auparavant, par la fermeture du Panthéon à la sépul- I. 7
Août 1830.
Proclamation royale.
Le Panthéon
rendu
aux grands
hommes.
M. TissoL
rétabli dans
sa chaire.
Abrogation
de la loi de
bannissement.
Septe.mbhe
Abolition de
la loi du
sacrilège.
98 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.
tiire des grands hommes. Cette mesure avait été l'une des plus impopulaires de la Restauration. Le 26 août, sur la proposition du ministre de l'intérieur, M. Guizot, une ordonnance royale rendit le Panthéon « à sa destination primitive et légale », c'est-à-dire à celle qui lui avait été assignée par l'Assemblée constituante, attendu, y était-il dit, qu'il est de la justice nationale et de l'honneur de la France que les grands hommes, qui ont bien mérité de la patrie, reçoivent après leur mort un témoignage éclatant de l'estime et de la reconnaissance publique. Cette ordonnance réparatrice fut saluée d'unanimes acclamations (1).
A quelques jours de là, M. Tissot, qui avait été arbitrairement arraché de sa chaire par le dernier gouvernement, était rétabli dans son titre et dans ses fonctions de professeur de poésie latine au Collège de France. Enfm une autre loi de réparation prononça l'abrogation de la loi de bannissement rendue en 1816 contre les membres de la Convention qui avaient voté la mort de Louis XYL Mais combien étaient morts en exil, dont le crime était d'avoir aimé la patrie d'un amour trop violent peut-être, tandis qu'une foule de ceux qui l'avaient combattue à main armée, dans les rangs de l'émigration, occupaient les plus hautes situations dans l'Etat.
Une loi non moins offensante pour la justice, et qui, en 1825, avait exaspéré au suprême degré l'opinion publique, c'était la loi sur le sacrilège. On se rappelle cette loi néfaste, véritable folie qui avait causé à la Restauration un irréparable dommage. Il était impossible qu'elle survécût au régime qui l'avait enfantée. Sur une proposition du comte de Saint-Priest, elle fut abrogée par la Chambre de^ députés, dans sa séance du 9 septembre, à la majorité de 98 voix sur 105 votants. La Chambre,
(1) Voilà ce que M. Thureau-Daugiu, dans son Histoire de la monarchie de Juillet, appelle « courtiser l'esprit de désordre et de révolte, » 1. 1, p. 9.
comme on voit, était réduite à sa plus simple expression, par suite des démissions devenues de plus en plus nombreuses. 11 était temps de la compléter ou, ce qui aurait mieux valu, de la renouveler entièrement.
Cette Chambre, avons-nous besoin de le rappeler, n'avait aucune existence légale. Usurpatrice des droits du pays, elle avait fait un roi, fondé une dynastie nouvelle, constitué un gouvernement; elle pouvait, à la rigueur, voter des lois d'intérêt relativement secondaire. Cependant, au milieu des agitations persistantes de la place publique, des clubs, ouverts au lendemain des journées de Juillet, et où l'on avait la prétention de diriger la marche du gouvernement, l'existence de la Chambre actuelle était à chaque instant mise en jeu. Un jour, au commencement de septembre, des placards menaçants, émanant de la Société des amis du peuple^ couvrirent les murs de Paris. On y provoquait les gardes nationaux, les chefs d'ateliers et les ouvriers à se réunir pour renverser la Chambre des députés. Des mandats d'amener furent décernés contre les auteurs présumés de cette provocation, les sieurs Hubert et Thierry, l'un président, l'autre secrétaire de la Société, et la cour royale évoqua l'affaire.
La Chambre n'en demeura pas moins, aux yeux du plus grand nombre, une assemblée sans mandat. Cinquante membres avaient donné leur démission, ne se reconnaissant pas le droit de concourir à un changement de dynastie. Un nombre à peu près égal avait été appelé à des fonctions publiques salariées. Or les Chambres, donnant enfin satisfaction à des réclamations depuis longtemps formulées, venaient d'adopter une loi en vertu de laquelle tout député, ayant accepté des fonctions publiques salariées, était, par ce seul fait, considéré comme démissionnaire. Elles avaient décidé, de plus, qu'il serait pourvu à bref délai aux places va-
Septembkk I S30.
Provocation au renversement de la
Chambre des députés.
Convocation des collèges électoraux.
SeI'TE.MUKK
Causes
diverses de
troubles et
d'iuquiétude.
L anniversaire
de l'exécution des quatre sergents de La Rochelle.
100 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUlS-PIilLlPPE. ax.\ée 1830.
cantes dans la Chambre des députés. En conséquence, une ordonnance, en date du 13 septembre, convoqua pour le 21 octobre les collèges électoraux d'arrondissement, et pour le 28 ceux de département.
Ce n'était pas chose facile que la consolidation d'une royauté nouvelle imposée par surprise au pays. Tous les ressorts du gouvernement avaient été brisés; les autorités étaient méconnues, et nous venons de voir le pressant appel adressé à tous les citoyens par le roi et son ministre de la justice pour les engager à respecter l'ordre légal. La gendarmerie avait dû être licenciée, à cause de son impopularité, et remplacée par une garde municipale improvisée. Mais les troubles que toute révolution entraîne fatalement à sa suite persistaient quand même, et c'était inévitable. Ils tenaient à des causes multiples. Il y avait d'abord la fermeture dun certain nombre d'ateliers, qui laissait sans travail et sans pain une foule d'ouvriers que leur désœuvrement jetait fatalement dans la rue. Ajoutez à cela les appétits inassouvis, les ambitions déçues, et la bande des extravagants que toute commotion politique soulève comme une écume, et qui, ne sentant plus la main de l'autorité, donnent carrière à toutes leurs folies sans s'inquiéter du tort qu'ils causent à la liberté. Nous ne parlons pas, bien entendu, de ces hommes perdus de crimes que toutes les calamités publiques attirent, et qui sont généralement les artisans de tous les excès.
Il faut dire que les combattants de Juillet, auxquels tout le monde alors rendait pleine et entière justice, même M. Guizot, attendaient autre chose de la royauté nouvelle que le replâtrage du gouvernement de Louis XVIII. Une fermentation généreuse régnait dans toute la jeunesse du temps. Elle croyait au retour définitif des jours de gloire et de liberté. A cet enthousiasme il fallait un aliment. De là ces manifestations patrio-
tiques dont la rue fut plusieurs fois le théâtre, et qui Septembki se terminaient ordinairement par une ovation au gêné- "'■^"•
ï*al Lafayette. L'anniversaire de l'exécution des quatre sergents de la Rochelle, morts en place de Grève, pour la liberté, fut l'occasion d'une démonstration touchante. Elle eut un caractère presque officiel, car, parmi les fonctionnaires de tout ordre qui y participèrent, on comptait M. Mérilhou, l'ancien défenseur de Bories, devenu secrétaire général du ministère de la justice (1).
Il existait bien un moyen sûr de faire une concentration puissante à l'intérieur, de tirer parti de cette effervescence, d'unir tous les cœurs dans une pensée commune, c'était de diriger vers la politique extérieure cette exubérance de sève et d'ardeur patriotique. Et pour cela, il ne s'agissait pas de partir en guerre avec l'idée ridicule de hisser dans toutes les capitales de l'Europe le drapeau de la Révolution; il suffisait de se montrer ferme, énergique, digne et hautain s'il le fallait, sans arrogance et sans menace. Voyons ce que fit la monarchie de Juillet, et comment elle s'entendit à sauvegarder l'honneur national.
Et d'abord, quelle était la situation de l'Europe en situation 1830? On n'a peut-être pas oublié que, dans les der- ^i" l'Europe
. . en 1830.
nières années du règne de Charles X, il avait été fortement question d'une entente entre la France et la Russie. La première aurait repris ses frontières du Rhin, la seconde serait allée s'installer à Constantinople. Le gouvernement du sultan Mahmoud, affaibli par des discussions intérieures, par le soulèvement de la Grèce, par la destruction des janissaires et par la bataille de Navarin, eût difficilement résisté à une invasion des armées russes, prenant son point d'appui dans une neutralité bienveillante de la France. La possession des Darda-
(1) Nous avons raconté ailleurs, avec quelques détails, cette démonstration solennelle. Voy. notre Histoire de la Restauration.
Septembre
Effets produits
en Europe par la Révolution de 1830.
102 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.
nelles eût donné au czar Nicolas l'empire du monde oriental.
Mais la Russie à Constantinople, c'était l'influence de l'Angleterre dans la Méditerranée entièrement ruinée, c'était sa domination aux Indes compromise peut-être, et, plus que jamais, elle avait besoin de ses colonies pour assurer un débouché à son commerce. C'était en quelque sorte pour elle une question de vie ou de mort. Sa situation intérieure, en efl"et, n'était rien moins que brillante. L'agriculture, l'industrie et le commerce y subissaient la plus efi"royable des crises, et la perspective de voir se fermer pour elle les marchés d'une partie du monde oriental la remplissait d'efTroi. Les bons rapports de la Restauration avec la Russie n'avaient pas été sans l'inquiéter. Aussi vit-elle, avec une satisfaction profonde, le pouvoir en France tomber entre les mains d'un prince qui toujours lui avait donné les preuves d'un attachement peut-être excessif. « Je suis Anglais, écrivait autrefois Louis-Philippe... Je le suis par principes, par opinion et par toutes mes habitudes. » Il ne paraît pas que ses sentiments à l'égard de l'Angleterre aient beaucoup changé depuis qu'il écrivait ces lignes au plus fort de la prospérité impériale. Si, parmi les torys, on n'avait pas vu, sans quelque appréhension, les événements de 1830, la plus grande partie de la nation britannique les avait salués avec enthousiasme, comme si, dans le nouveau roi des Français, chaque citoyen anglais eût senti un ami.
Soumises comme la Russie au pouvoir absolu, les deux grandes puissances allemandes, la Prusse et l'Autriche, ne songeaient qu'à maintenir la situation prépondérante que leur avaient faite les traités de 1815. Elles devaient donc redouter toute commotion de nature à réveiller au milieu des populations assujetties à Içur joug des idées d'affranchissement et d'indépendance.
Nous ne parlons ni de l'Espagne ni du Portugal, qui Septembre vivaient en quelque sorte en dehors du concert euro- ^"
péen. Telle était la situation générale de l'Europe, quand la Révolution de 1830 éclata, comme un coup de foudre, et porta l'effroi chez les uns, l'espérance chez les autres.
La Belgique, les provinces rhénanes, l'Italie, victimes, Emeute comme nous, des traités de 1815, se crurent à la veille de la délivrance ; les regards tournés vers la France, elles en attendaient le salut. Les Belges, réunis à la ,, / y^^-J Hollande par un acte de bon plaisir, se résignaient diffi- f'-'l' , ( cilement à l'état d'infériorité auquel on les avait condamnés. Ce n'était pas la peine d'avoir été détachés de la France pour devenir les sujets d'un prince de la maison de Nassau. « Imitons les Parisiens I » s'était-on écrié tout à coup à Bruxelles dans la nuit du 23 au 26 août 1830, à la suite d'une représentation de la Muette. Ce cri avait été écouté. Une foule de jeunes gens s'étaient armés aussitôt en pillant des boutiques d'armuriers ; l'hôtel du ministre de la justice avait été incendié ; excès inutile, accompli aux cris de joie d'une multitude en délire. C'était une protestation violente et tardive contre l'annexion de la Belgique à la Hollande, et qui, à quelques jours de là, allait devenir une révolution, dont la France aurait pu recueillir tous les bénéfices.
Les provinces rhénanes n'avaient pas beaucoup plus de Les provinces sympathie pour la Prusse, à laquelle on les avait rivées, que la Belgique pour la Hollande. Elles étaient surtout fort irritées parce que le cabinet de Berlin voulait alors substituer le code prussien au code français, auquel elles étaient habituées depuis vingt-cinq ans, et dont elles se trouvaient bien. Aussi la nouvelle des événements de Paris les avait-elle réjouies au-delà de toute expression. « On est enivré de joie, écrivait à cette époque M, Quinet qui se trouvait sur les lieux ; et tout le peuple des bords du Rhin n'attend qu'un signal pour
rhénanes et l'Italie.
104 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.
Septembre se réunir à la France. » Le roi de Prusse avait été lui- 1830. même si impressionné des journées de Juillet qu'il s'était écrié : « Si les Français ne vont que jusqu'au Rhin, je ne bouge pas. » Ainsi la reprise de possession de nos frontières rhénanes lui paraissait une conséquence toute naturelle de notre Révolution.
Quant aux provinces italiennes, soumises à la domination de l'Autriche, elles la supportaient avec une impatience mal contenue, espérant toujours une occasion pour rompre leur chaîne. Cette occasion, elles crurent la trouver dans la RéA'olution de France, et elles s'attendaient, d'un jour à l'autre, à voir des régiments français descendre le versant des Alpes pour les appeler à l'indépendance et à la liberté.
L'Europe S'il était alors une chose qui pesât sur la France
^* !^®,*ff '*^* comme un affreux cauchemar, c'étaient les traités de 1815. Ces traités, c était la France amoindrie, amputée, flétrie. On se rappelle dans quelles circonstances ils avaient été conclus. Nous avons prouvé qu'après Waterloo, la France était capable encore de prendre une éclatante revanche; que les armées anglaise et prussienne, entrées précipitamment dans notre pays, auraient pu être écrasées sous les murs de Paris avant que celles de l'Autriche et de la Russie fussent en mesure de leur prêter main forte (1). Les incertitudes de l'empereur, la faiblesse du gouvernement de l'époque, le manque de foi et d'énergie des principaux chefs militaires, et aussi la promesse formelle des souverains étrangers qu'ils rentraient en alliés plutôt qu'en vainqueurs, avaient paralysé la défense. Désarmée en vertu d'une capitulation captieuse, la France avait dû subir le joug. Mais il n'était pas un citoyen français, digne de ce nom, qui, dès lors, n'eût fait un serment d'Annibal con-
(1) Voy. notre Histoire de la Restauration.
ANNÉE 1830. CHAPITRE DEUXIÈME. lOo
tre ces affreux traités que, durant quinze ans, la Res- Septembre tauration avait traînés comme un boulet au pied. Elle en '^'^^"
sentait si bien la honte que sa préoccupation constante avait été de s'en débarrasser; et nous l'avons vue, sous le ministère de M. de Polignac, travaillant à une entente avec la Russie, pour en effacer les effets les plus désastreux, et rendre à notre pays mutilé nos frontières du Rliin(l).
Jamais occasion plus favorable ne s'était présentée pour dénoncer ces traités, rentrer dans nos droits usurpés et reprendre notre rang dans le monde. Mais cette occasion, il fallait la saisir par les cheveux. Les provinces rhénanes, soumises encore à la législation française, ne demandaient pas mieux que de nous revenir, alors surtout que nous étions redevenus une nation libre ; la Belgique allait s'offrir à nous. Il n'y avait pas un instant à perdre; tout était compromis si l'on attendait que l'Europe, remise de sa stupeur, eût reformé la coalition contre nous.
Tout ce qui avait en France le sentiment de l'hon- Qu'il ne sagis- ,.,, .. ,,., ., sait pas de
neur national, tous ceux qui, vieux déjà, se souvenaient faire lagnorre.
de la patrie glorieuse, grande et respectée, tous ceux qui,
jeunes, ardents, voulaient revoir ces jours de splendeur
et de gloire, demandaient qu'on déchirât les traités de
1815 en allant jusqu'au Rhin. Et, sous son apparence
téméraire, cette politique d'action était plus sage et plus
favorable à une paix bien assise qu'une politique d'a-
(1) On lit dans l'Histoire de la monarchie de Juillet, par M. Thureau- Dangin, ouvrage couronné deux fois par l'Académie française : «Aujourd'hui les écrivains sérieux sont bien revenus des vieilles déclamations contre les traités de 1815. » T. I, p. 48. C'est la première fois, croyons-nous, qu'un écrivain français ait osé prononcer un pareil blasphème. Il ne sufiisait pas à M. Thureau-Dangin d'être le thuriféraire d€ la monarchie de Juillet, il a fallu qu'il se fit l'apologiste de ces douloureux traités qui consacraient la houte et l'abaissement de notre patrie.
106 HISTOIRE DU RÉGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.
Septembre termoiement et d'indécision qui, laissant la France aplatie devant l'Europe, faisait dépendre ses destinées du bon plaisir des puissances signataires des traités de 181S.
Et d'ailleurs, nous le répétons, il ne s'agissait pas de déclarer la guerre, de porter la torche et le fer au sein des pays étrangers, d'aller promener de nouveau le drapeau tricolore dans toutes les capitales du continent. Personne, moins que nous, n'a le goût du chauvinisme. Si nous avons essayé de retracer, dans des pages enflammées, les guerres épiques de la Révolution et de la République, fatalement amenées par les provocations injustifiables des puissances monarchiques à notre égard, si nous avons applaudi à la reprise légitime des limites naturelles du vieux pays de nos pères, nous n'avons fait qu'obéir en cela à un sentiment profond de justice et de patriotisme (1), Mais nous avons flétri de toute notre indignation les folles entreprises de l'Empire, toutes les guerres injustes, aussi contraires à riritërêt du vainqueur qu'à celui du vaincu, en un mot cette mise en coupe réglée des générations humaines sans autre bïïï que Ta satisfaction d'une ambition désordonnée (2).
Néanmoins, tout en évitant, suivant l'expression de Saint-Just, de trop faire mousser les batailles, tout en dénonçant comme des crimes ces affreuses mêlées, où, par le caprice d'un souverain, toute la jeunesse, toute la fleur d'un pays disparait dans la fumée des champs de bataille, l'histoire ne saurait être le code de la lâcheté et de la peur. Il est des moments, dans la vie des peuples, où une heureuse audace, puisée dans le sentiment même du droit et de la justice, peut affermir les destinées d'un pays et éviter pour l'avenir des complications fatales.
(1) Voy. notre Histoire de la liéuolulion et notre Histoire de la République sous le Directoire et le Consulat.
(2) Voy. notre Histoire du premier Empire.
Cette heureuse audace, le nouveau roi des Français ne sut pas l'avoir.
Assurément Louis-Philippe n'était pas un prince sans courage; il avait donné plus d'une fois des preuves d'une bravoure incontestable; mais, dans la haute situation 011 l'avait élevé le hasard d'une révolution, il n'en débuta pas moins par un acte de pusillanimité, ayant beaucoup plus souci de ses intérêts personnels que des grands intérêts généraux dont la direction lui avait été confiée. Dès les premiers jours, il l'ait triompher autour de lui ce système de la paix à tout prix, qui devait être la règle de son gouvernement.
Ne voulant pas avoir l'air d'un intrus, au milieu des puissances monarchiques de l'Europe, il songea tout d'abord à se faire reconnaître par elles, et, pour les bien disposer en sa faveur, il n'hésita pas à leur donner l'assurance formelle de ses intentions pacifiques. Il ne recula même devant aucune humiliation, sans prendre garde qu'en s'abaissant, il abaissait la France, et qu'en se faisant humble, il rapetissait le pays que le monde avait salué du nom de- Grande Nation.
Reconnaissant de l'appui que lui avait prêté la monarchie légitime pour ressaisir la pouvoir absolu, le roi Ferdinand VII commença par refuser son adhésion, Louis-Philippe n'étant à ses yeux qu'un usurpateur. Mais l'Espagne n'était pas à craindre ; on se vengea d'elle en faisant bonne mine aux révolutionnaires espagnols. M. Guizot promit aux réfugiés une éclatante réparation du crime commis par la France en 1823. Le roi reçut même quelques-uns d'entre eux, qui lui offrirent la couronne d'Espagne pour son second fils le duc de Nemours. Mais accepter cette offre d'une réalisation peu facile d'ailleurs, c'était se compromettre inutilement aux yeux des autres puissances ; le roi refusa, et il se contenta de témoigner toute sa sympathie pour la révolution es-
Septembkk
Politique personnelle du roi Louis- Philippe.
Attitude
à l'égard de
l'Espagne.
Skptemrhk 18:10.
Louis-Philippe
reconnu par la Prusse pt l'Autricho.
Attitude de r Angleterre.
.M. de Talley-
rand est
nommé
ambassadeur
à Londres.
108 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.
pag-nole. Il fit même remettre une centaine de mille francs aux réfugiés, qui commencèrent aussitôt une tentative pour reconquérir leur patrie par les armes. Il n'en fallut pas davantage à la cour d'Espagne pour reconnaître le nouveau roi des Français, à la seule condition qu'il abandonnât la cause de la révolution espagnole. Louis- Philippe ne demandait pas mieux ; il s'empressa de retirer son appui aux révolutionnaires de la péninsule, dont la tentative échoua complètement.
La Prusse et l'Autriche, contentes des intentions pacifiques de Louis-Philippe, ne firent aucune difficulté de le reconnaître. Elles se fussent montrées moins accommodantes peut-être, si la cour du Palais-Royal eût poussé la France au Rhin; mais elles }' eussent regardé à deux fois avant de répondre aux excitations belliqueuses de la Russie et de s'aventurer dans les hasards d'une nouvelle guerre continentale.
La prudence leur était commandée par l'attitude même de l'Angleterre. Nous avons dit avec quelle satisfaction cette puissance avait accueilli l'élévation de Louis-Philippe au trône. Elle gardait encore rancune à la Restauration de l'expédition d'Alger. Louis-Philippe était bien le prince de son choix. Il s'efforça d'ailleurs de resserrer encore les liens qui l'attachaient à elle, en nommant ambassadeur extraordinaire et ministre plénipotentiaire près Sa Majesté britannique, malgré ses ministres, un personnage tout dévoué à la politique anglaise, le prince de Talleyrand. C'était l'homme le plus impopulaire de France, la fourberie incarnée; il avait été le mavwais génie de l'empereur. Nulle trahison à laquelle il n'eût participé depuis le jour où, mitre en tête, il avait dit sur l'autel du Champ de Mars, en 1790, la messe de la Fédération. Le sentiment public ne se trompait pas en rejetant sur lui la responsabilité des odieux traités de Yienne.
Mais il avait été, dès longtemps, ràmc du parti Siii-THMinii. d'Orléans; il était resté l'ami et le conseil de Louis- Philippe. N'avait-il pas été la cheville ouvrière de l'intrigue qui avait mis dans la famille d'Orléans la fortune de la maison de Condé? Dans les journées de Juillet, on l'avait vu courir de Saint-Cloud au château de Neuilly. Nul doute qu'il n'ait usé de toute son influence pour déterminer le duc d'Orléans à se rendre à Paris et à accepter la lieutenance-générale du royaume en attendant la couronne. Comme Louis-Philippe, il aimait la vie et les habitudes anglaises; le roi ne pouvait choisir un plus fidèle interprète de ses idées et de ses sentiments.
Mais était-ce bien là l'homme digne de représenter à Résistaucu l'étranger la Révolution de 1830? Les ministres ne le des niinistrcs. crurent pas. Aussi, lorsque, le 4 septembre, Louis-Philippe proposa en conseil la nomination de M. de ïalleyrand, rencontra-t-il une résistance à laquelle il ne s'attendait peut-être pas. M. Mole lui-même n'y semblait pas favorable. Le roi passa outre. Le surlendemain, à la stupéfaction de MM'. Laffitte et Dupont (de l'Eure), le Moniteur enregistrait la nomination de M. de Talleyrand comme ambassadeur à Londres. Louis-Philippe inaugurait ainsi le gouvernement personnel, dont il ne devait pas se départir durant tout son règne. L'Angleterre lui sut un gré infini de cette nomination, persuadée que le choix de M. de Talleyrand, comme ambassadeur à Londres, était la consécration d'une alliance basée tout entière sur la satisfaction des intérêts britanniques.
Pour diverses raisons, les cliosesne devaient pas aller La UévoiuUou aussi facilement avec la Russie. Héritier des sentiments /l'^" •'"'"'f
et la IJiissie.
de son frère Alexandre, le czar Nicolas avait en quelque sorte pour la Restauration des entrailles paternelles. N'était-ce pas la Russie qui l'avait faite? Nous avons dit
Septembre
Lettre de
Louis-Philippi
au czar
Nicolas.
HO HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.
ailleurs (1 ) dans quels termes affectueux il était avec elle, tout prêt à lui faciliter la reprise de nos frontières du Rhin. Tout récemment, il avait salué les succès de nos soldats en Afrique, comme s'ils avaient été remportés par ses propres troupes. Aussi la Révolution de 1830 lui causa-t-elle une impression pénible. Il voyait, pour ainsi dire, s'évanouir l'alliance rêvée avec la France. Il se montra indigné surtout lorsqu'il apprit que le duc d'Orléans avait accepté la couronne au mépris des droits du duc de Bordeaux. L'envoi de M. de ïalleyrand, comme ambassadeur à Londres, ne tarda pas à lui faire comprendre que l'influence anglaise l'emporterait désormais, dans les conseils du gouvernement français, sur celle de la Russie, et son antipathie pour le roi citoyen ne fit que s'accroître.
Cette antipathie, Louis-Philippe la pressentait si bien que, à la date du 29 août, il écrivait au czar Nicolas une lettre d'une obséquiosité dont la fierté nationale devait à bon droit s'indigner.
« Monsieur mon frère, y était-il dit, j'annonce mon avènement à la couronne à Votre Majesté, par la lettre que le général Athalin lui présentera en mon nom ; mais j'ai besoin de lui parler avec une entière confiance sur les suites de la catastrophe que j'aurais tant voulu prévenir... »
Traiter de catastrophe la Révolution à laquelle il devait le trône, et que, dans tous ses actes publics, il ne cessait d'appeler glorieuse, était déjà une injure au peuple qui l'avait faite. Mais ce n'était pas tout. Le roi s'excusait humblement, auprès du czar, d'avoir accepté l'héritage du roi Charles X. Il ne l'avait fait que pour ne pas laisser dégénérer la victoire. « Les vaincus euxmêmes, assurait-il, m'ont cru nécessaire à leur salut; »
(I) Voy. notre Histoire de la Restauration.
donnant ainsi à entendre qu'il ne faisait que continuer la légitimité. Il terminait en disant que la France aimait à voir dans la Russie son allié le plus naturel et le plus puissant (1).
Le czar reçut, en effet, des mains du général Athalin, cette lettre empreinte de tant d'humilité. Mais Louis- Philippe ne s'était pas contenté de lui envoyer le général Athalin, attaché à sa personne depuis plusieurs années, il avait adjoint à ce dernier le duc de Mortemart, ce ministre in extremis de Charles X, qui s était rallié presque immédiatement au nouveau roi. M. de Mortemart avait été ambassadeur de la Restauration près la cour de Saint-Pétersbourg, et Louis-Philippe comptait sans doute sur les relations cordiales qu'il y avait entretenues pour disposer favorablement le czar. Vain espoir! Le czar répondit au roi par une lettre dont le ton dédaigneux ressemblait terriblement à une offense réfléchie. « Des événements à jamais déplorables ont placé Votre Majesté dans une cruelle alternative. Elle a pris une détermination qui lui a paru la seule propre à sauver la France de plus grandes catastrophes, et je ne me prononcerai pas sur les considérations qui ont guidé Votre Majesté... » Le czar voulait bien accueillir le désir exprimé par le roi d'entretenir des relations de paix, qui ne pouvaient être basées, ajoutait-il, que sur le maintien des traités existants. Seulement il avait exclu, à dessein,
Septembre
Le général
Athalin
et M. de
;\Iortemart.
La l'époiJifi •lu rzar.
(1) On lit dans l'Histoire de la monarchie de Juillet, par M. Thureau- Dangin : « Avec quel soin, répudiant les préjugés qui régnaient autour de lui, il tâchait de dissimuler au dehors cette l'ace populaire qu'il se croyait obligé de montrer au dedans ! Ce qui s'appelait n une heureuse et glorieuse révolution » dans les proclamations destinées aux Français, devenait, dans les lettres aux souverains étrangers, une « catastrophe qu'on aurait voulu prévenir. » Et en note : « Telle est la lettre de Louis-Philippe au czar Nicolas. » T. I, p. 59. M. Thureau-Dangin paraît trouver cela tout naturel. Mais, partout où la franchise et la droiture ne sont pas de vains mots, cela s'appelle de l'hypocrisie et de la duplicité.
112 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, a.nnék 1830.
Ski'tkmbhe de sa réponse, jusqu'à cette formule de politesse banale '^''^'' usitée entre souverains : Mo7isieu/' mon frère ^ dont on
n'avait pas manqué d'user à son égard. Louis-Philippe courba la tête sous l'affront.
Mais cet affront fut vivement ressenti par le pays. La lettre du roi avait été livrée à la publicité; tous les journaux, ayant le sentiment un peu vif de l'honneur du pays, la critiquèrent avec une amertume trop justifiée, hélas ! heNatmiai, qui n'appartenait pas encore à l'opinion républicaine, écrivit indigné : « On ne notifie pas aux cabinets étrangers l'avènement de Louis-Philippe, mais on se met à genoux devant eux, et on leur demande grâce pour la liberté grande que la France a prise de renvoyer ses princes légitimes... )) C'était le cri delà conscience publique.
De i;i sUuatioii Est-il vrai^ commc on la dit pour excuser l'attitude militaire piteuse de Louis-Philippe, que la France était alors
do 1(1 KlMUCG. A 1 / X
dans l'impuissance absolue de se défendre contre une agression de l'Europe? Suivant les uns, elle n'avait plus ni armée ni finances (1). A en croire le maréchal Bugeaud, elle n'aurait pu mettre en ligne quarante mille hommes (2). Enfin, s'il faut s'en rapporter au roi Louis- Philippe, nous avions soixante-dix-huit mille hommes de troupes en comptant l'armée d'Alger, pas davantage 3).
Eh bien! nous avons voulu savoir au juste quelles étaient les forces militaires de notre pays au moment où éclata la Révolution de 1830, et cela pour en finir une fois pour toutes avec la pitoyable excuse donnée par les
(1) Histoire de la monarchie de Judlet, par M. Thureau-Dangin, t. J, p. 55.
(2) Lettre en date du 23 mars 1831.
(3) Procès-verbal de l'entrevue de MM. Laffitte, Arago et Odilon Barrot avec le roi, le G juiu 1832, cité dans Louis-Philippe et lu contrerévolutionde 1830, t. II, p. 347.
apologistes de la monarchie de Juillet, à savoir que Septembp.e nous étions incapables de nous défendre contre l'Europe. *^^^"
D'après la loi de 1818, l'effectif de l'armée française devait être de 240,000 hommes, officiers compris. Or, le 27 juillet 1830, nous avions sous les drapeaux 234,597 hommes et 46,449 chevaux. Quelques jours après, cet effectif se trouvait réduit d'une trentaine de mille hommes par le licenciement de la garde royale, qui comptait 23,000 hommes, et celui des régiments suisses, dont le contingent s'élevait à 7,000 soldats. Mais il sufiîsait d'un trait de plume pour reverser immédiatement les 23,000 hommes delà garde royale dans les régiments de ligne. Il n'y a, en réalité, qu'à défalquer les 7,000 Suisses congédiés. C'était une force, immédiatement disponible, de 227,000 hommes.
Sur ce nombre, il est vrai, 37,000 étaient en Algérie. Restaient donc 190,000 soldats prêts à entrer en ligne, sans compter 24,000 vétérans et gendarmes. Mais il faut considérer qu'il se trouva en France, du jour au lendemain, plus de quinze cent mille gardes nationaux, dont un grand nombre avaiient fait les dernières campagnes de l'Empire, et qui n'eussent pas mieux demandé que de rentrer sous les drapeaux. Au 1" janvier 1832 nous avions 396,383 hommes sous les armes et près de 84^000 chevaux; rien n'était plus facile que de les avoir àlafm de 1830 (1).
Il est donc absolument ridicule, pour expliquer ou excuser la pusillanimité du gouvernement de Louis- Philippe, lorsqu'il a pris possession de la France, de soutenir que nous étions hors d'état de tenir tête à
(1) ^ rchives de la guerre. Nous ne saurions trop remercier l'administration militaire de l'empressement avec lequel elle nous a fourni ces renseignements, qui concordent parfaitement d'ailleurs, à quelques centaines d'hommes près, avec les chiffres fournis par les budo-ets de 1830, 1831 et 1832, que nous avons examinés avec le plus grand soin. I. 8
114 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, aivisée 1830.
Septembre l'Europe, surtout si l'on considère que, à part quelques fous, personne ne demandait qu'on allât guerroyer en Pologne. Il s'agissait purement et simplement de se tenir sur la défensive. Sur les bords de la Meuse et du Rhin nous eussions été invincibles.
Voyons, du reste, quelles étaient, à la même époque, les forces respectives des différentes puissances européennes qui auraient pu être tentées de nous déclarer la guerre, La Russie pouvait disposer de quatre cent mille hommes ; mais elle était à huit cents lieues de nos frontières, et elle avait la Pologne sur les bras. La Prusse avait à peine cent vingt mille hommes à mettre en ligne, et nous avons dit de quelle sorte d'effroi elle avait été saisie à la nouvelle de la Révolution de Juillet. L'Angleterre avait cent seize mille hommes, qu'il lui eût été bien difficile de jeter sur le continent. Eiitiii l'Autriche comptait deux cent soixante et onze mille combattants; mais elle avait à contenir ses possessions italiennes, dont les populations toutes frémissantes ne demandaient qu'à se mettre en révolte contre elle.
Donc, quelque déplaisir que ces puissances eussent éprouvé à nous voir rentrer pacifiquement et du plein gré de leurs habitants en possession de la Belgique et des provinces rhénanes, aucune d'elles, nous le croyons, n'eût osé nous attaquer. Et, dans tous les cas, comme on vient de le voir par la comparaison de nos forces avec les leurs, nous étions parfaitement à môme de soutenir leur choc et de les vaincre.
Mais en admettant même que nous fussions, au point de vue militaire, dans une situation d'infériorité numérique à l'égard de l'Europe, est-ce que nous n'avions pas en réserve des centaines de mille de soldats qu'on pouvait en peu de jours réunir sous les drapeaux? Est-ce que nous n'avions pas une foule d'officiers de l'Empire, jeunes encore, mis en retrait d'emploi par la Restau-
ANNÉK 1830. CHAPITRE DEUXIÈME. ll'S
ration, et qui n'eussent pas mieux demandé que de re- Septembre prendre du service? Gela valait bien les quelques généraux vieillis et désireux de repos qui pouvaient conseiller une politique d'abaissement et de soumission.
Et puis, n'était-ce donc rien que l'enthousiasme d'un peuple guerrier comme le peuple français? N'était-ce donc rien que l'énorme puissance morale dont nous disposions au lendemain des journées de Juillet, puissance incontestée, avouée par les diplomates étrangers euxmêmes. « L'influence extraordinaire que la Révolution de Juillet a exercée sur les esprits, bien au delà des frontières de France, est démontrée par des faits journaliers. Cette influence est, par plus d'une raison, bien autrement décisive que ne le fut celle de la Révolution de 1789, » écrivait M. de Metternich le 6 octobre 1830 (1). Louis-Philippe, on le voit, avait la partie belle. Encore une fois, on ne lui demandait pas de faire la guerre ; il eût certainement, par une attitude ferme et énergique, obtenu tous les résultats désirés. Il lui suffira bientôt d'une simple menace pour empêcher les Prussiens de franchir les frontières 'de la Belgique. Nous en avons l'aveu de sa bouche (2).
Quelle magnifique page d'histoire il se préparait, s'il avait osé ! La nation tout entière l'eût suivi, ivre d'enthousiasme. En effaçant de sa main les hontes de 1815, ïl réparait le vice de son origine, il se créait une légitimité. Ah ! nous connaissons bien les arguments de ceux qui ne sauraient admettre la merveilleuse virilité du peuple français à cette époque. Louis-Philippe, rappellent-ils imprudemment, ne s'était engagé à lui donner que la paix, le bonheur et la liberté. Eh bien! pour n'avoir point saisi une occasion, qui ne se représentera jamais dans des circonstances aussi favorables, il a com-
(1) Mémoires de M. de Metternich, t. V, p. 32.
(2) Procès-verbal. Ubi suprâ.
Octobre 1830.
Révolution en Belgique.
Le roi des Pays-Bas et les signataires du traité de Vienne.
116 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, aninée 1830.
promis tout cela. Ce n'est pas assez pour un peuple d'être heureux et libre, s'il n'a sa part nécessaire de gloire et de dignité. La France au Rhin en 1830, avec un gouvernement à la fois ferme et modéré, c'était la paix assurée pour des siècles peut-être.
Or, au moment où Louis-Philippe inaugurait une politique de prudence qui allait jusqu'à la couardise, un petit peuple voisin lui donnait un rare exemple d'audace et de fermeté. C'était, pour ainsi dire, la fortune qui s'offrait à lui.
Le mouvement qui s était produit à Bruxelles, dans la nuit du 25 au 26 août, à la suite d'une représentation de la Muette^ n'avait pas tardé à dégénérer en révolution. Victimes, comme nous, des traités de Vienne, les Belges n'avaient pas hésité à proclamer leur indépendance, au mépris de ces mêmes traités qui les avaient rivés à la Hollande. Le drapeau brabançon flotta bientôt dans les principales villes, à Liège, à Louvain, à Namur ; et, dans les premiers jours de septembre, le fils du roi des Pays-Bas, le prince d'Orange, se voyait contraint de quitter Bruxelles.
Un gouvernement provisoire s'était constitué. Le prince d'Orange se berça un moment de l'espoir que la séparation se ferait à son profit, et qu'il pourrait ceindre la couronne de Belgique. On lui avait assuré que celle-ci ne se réunirait jamais à la France. Au commencement d'octobre, il essaya de sonder les dispositions du gouvernement provisoire, en l'invitant à envoyer des délégués à Anvers, pour s'entendre avec lui. Mais deux des membres de ce gouvernement, MM. Félix de Mérode et Van de Weyer, lui répondirent sèchement qu'au congrès national seul appartenait le droit de décider de l'avenir de la Belgique.
Le roi des Pays-Bas," Guillaume 1", avait eu vainement recours à la force pour faire rentrer dans le devoir
ses sujets rebelles; les troupes hollandaises n'avaient pas Octobre 1830. tenu devant les volontaires belges. Son espoir suprême était dans l'intervention armée des souverains européens, à laquelle les traités de Vienne lui donnaient le droit de recourir. La Russie et la Prusse eurent en effet la pensée d'intervenir, si le roi Guillaume ne parvenait pas à maîtriser l'insurrection par ses seules forces, et le roi de Prusse se tint tout prêt à envahir la Belgique.
Devant cette attitude menaçante des puissances du Nord, le gouvernement de Juillet n'hésita pas, il faut le dire à sa louange. Notre ministre des affaires étrangères, M. Mole, devenu tout à coup un foudre de guerre, déclara nettement à M. de Werther, représentant de la Prusse à Paris, que la France interviendrait à main armée si d'autres puissances se mêlaient des affaires des Pays- Bas. Et ce fut à cette occasion que Louis-Philippe, se départant de sa circonspection ordinaire, dit lui-même à l'ambassadeur russe, M. Pozzo di Borgo, qu'il considérerait comme un cas de guerre l'entrée des Prussiens en Belgique. La Prusse se le tint pour dit, et ne bougea pas. Qu'étaient donc devenues les craintes du roi, relativement au petit nombre de troupes dont on disposait, à l'en croire? Il est bien permis de regretter qu'il n'ait pas eu, dans l'intérêt de la France, l'audacieuse fermeté dont il donna la preuve, en cette circonstance, au profit du peuple belge.
Cependant le roi Guillaume avait fait appel à l'Angleterre, comme aux autres puissances signataires des traités de Vienne, et réclamé l'envoi de troupes dans les provinces soulevées. Le cabinet britannique se refusa à une intervention armée ; mais il promit, à la date du 17 octobre, de réunir à Londres une conférence où nous allons voir M. de Talleyrand représenter la France, et tout disposé à s'associer aux mesures que l'Europe, rassurée par la déférence de Louis-Philippe à l'égard de ses
HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.
Troubles et agitation?
Octobre 1830. souverains, lie manquerait pas de prendre contre nous. Pendant que la Belgique déchirait, sans hésiter, ces traités de 1815 auxquels le gouvernement français n'osait pas toucher, et confiait à un congrès national le soin de statuer sur ses destinées, la France, et surtout Paris, continuaient à être en proie à une agitation morale et à des troubles qui semblaient rendre difficile la consolidation du nouveau gouvernement. Le parti légitimiste manifestait son hostilité par des démissions dont l'impression sur l'opinion publique ne laissait pas que d'être considérable. Ce n'étaient pas seulement les pairs de France et les députés qui opposaient cette sorte de force d'inertie au nouveau régime, c'étaient aussi les fonctionnaires. On vit notamment, au commencement d'octobre, vingt-trois magistrats du ressort de la cour royale de Rennes, parmi lesquels MM. Duplessis de Grénédan et Aubrée de Kernaour, refuser avec éclat le serment prescrit. Il fallut les déclarer démissionnaires.
D'autre part, le parti av'ancé reprochait aigrement à la royauté de Juillet de faire avorter la Révolution. On essayait de l'endormir par des promesses ; on faisait bon accueil aux condamnés politiques que le général Lafayette, un jour de ce mois d'octobre, conduisit en grand apparat au Palais-Royal; on chantait dans les théâtres la Marseillaisi'- et la Pai'isienne, ce nouveau chant de M. Casimir Delavigne en l'honneur de la dynastie d'Orléans, mais, en réalité, on piétinait sur place ; aucune des réformes réclamées depuis longtemps par les libéraux n'apparaissait à l'horizon.
Les patriotes sollicitaient vainement une loi électorale, conforme aux principes de la Révolution, et le renvoi d'une Chambre élue sous 1 empire du double vote. La bonne volonté de M. Dupont (de l'Eure), qui appuyait leurs réclamations, se trouvait paralysée par la résistance des doctrinaires, en majorité dans le ministère. On
Mécobteute-
ment du
parti avancé.
ANiMÉE 1830.
fit une loi provisoire, n'apportant pas grande modification à l'ancien état de choses ; quant à la loi nouvelle ce sera une pure mystification.
Le mécontentement se traduisit par des troubles dans la rue et de regrettables excès de presse. L'illégalité de la fondation du gouvernement nouveau semblait un encouragement à l'émeute. Il n'était si mince journaliste qui, s arrogeant une part de la souveraineté nationale, ne se crût en droit de dicter des lois aux ministres. Les sociétés populaires, érigées en clubs, avaient la prétention d'imposer leurs volontés, sous menace d'en appeler aux armes. Nous avons montré plus haut la Société des amis du peuple invitant la garde nationale et les ouvriers à se ruer sur la Chambre. Il y avait là, au point de vue de la sécurité publique, un danger très grave, auquel le ministère résolut de porter remède. Un projet de loi fut préparé contre les réunions ; mais on ne put s'entendre, MM. de Broglie et Guizot trouvant excessive la faible garantie maintenue au droit d'association ; ils auraient voulu que, jusqu'cà nouvel ordre, la matière continuât à être régie par l'article 291 du code pénal; ce dont s'indignait M. Dupont (de l'Eure). La question fut ajournée.
Les dérèglements delà presse attirèrent également l'attention du ministère. L'impunité dont les feuilles publiques jouissaient depuis les journées de Juillet avait porté au comble l'audace de certains journalistes. Une loi, votée par la Chambre des députés, réalisant un progrès réclamé depuis longtemps par les libéraux, venait de déférer au jury la connaissance des délits de presse et des délits politiques, mais elle n'était pas encore appliquée; la licence dépassai! toutes les bornes. Il faut lire les journaux, les pamphlets et les placards de l'époque pour se faire une idée des excès et des scandales dans lesquels la presse était tombée. Ce n'était plus
Octobre 1830.
Projet
de loi contre
les clubs.
La connaissance des délits politiques et
des délits de presse rendue au jury.
Octobre 1830.
Loi pour protéger la dignité royale.
Du renouvellement de la Chambre.
120 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 18-30.
la liberté, c'en était l'abus poussé à ses extrêmes limites. Malheureusement, ce sera la liberté qui bientôt paiera les frais de ce dévergondage. La personne du roi n'était pas à l'abri des attaques les plus violentes. Il n'était pas de jour où il ne fût l'objet d'insinuations injurieuses et de calomnies. Pour remédier au mal, le gouvernement dut proposer au parlement une loi qui, mettant en harmonie la législation ancienne avec le nouveau droit public, frappait d'un emprisonnement de trois mois à cinq ans et d'une amende de cinq cents francs à six mille francs toute attaque contre la dignité royale, l'autorité constitutionnelle du souverain, et l'inviolabilité de sa personne. Cette loi était également destinée à protéger l'autorité des Chambres.
Mais cette autorité était bien affaiblie. Née sous un ordre de choses détruit, et sans mandat légal, la Chambre des députés représentait encore la Restauration, non l'ordre de choses nouveau; c'était une des épaves du régime déchu. Les 221 avaient singulièrement perdu de leur popularité. La grande majorité d'entre eux était loin, d'ailleurs, d'avoir souhaité la Révolution; beaucoup regrettaient amèrement le pouvoir à la chute duquel ils avaient contribué sans le vouloir. Et puis, cette Chambre était réduite à sa plus simple expression ; les démissions, la nomination d'un certain nombre de députés à des emplois devenus incompatibles avec le mandat législatif, l'avaient réduite de près d'un tiers. La raison, le bon droit, la justice, l'intérêt bien entendu de la royauté nouvelle, exigeaient son renouvellement intégral. C'était ce que réclamaient, avec la plupart des membres de la gauche, ceux qui avaient le sentiment bien net de la situation. « Ne nous abusons pas, s'était écrié M. Mauguin; notre mandat est mort avec le gouvernement auprès duquel il devait s'exercer. » — (( Gomment! objectait M. Dupin à cet irréfutable argument, la
Chambre, après avoir fait de si grandes choses — un changement de dynastie par exemple, — ne pourrait pas voter de modestes lois ? » Comme si une première usurpation, par cela même qu'elle avait réussi, se trouvait à tout jamais justifiée. Étonnez-vous donc que M. Dupin ait été quelque peu traité de jésuite. Ce fut sa théorie qui l'emporta. La Chambre se sépara le 10 octobre, en s'ajournant jusqu'à ce que ses vides eussent été remplis par des élections complémentaires.
La séparation de cette Chambre ne mit pas fin aux troubles et aux agitations de la capitale. Occasionnés en grande partie par le chômage, le manque de travail, et la crise commerciale, ils contribuaient, il faut bien le dire, à prolonger l'état de crise en effrayant tous les intérêts et en arrêtant la reprise des affaires. Les Chambres venaient bien de voter l'ouverture d'un crédit extraordinaire de trente millions pour être employés en prêts ou avances au commerce et à l'industrie ; mais cette assistance, si précieuse qu'elle fût, ne suffisait pas ; ce qu'il fallait surtout aux affaires, c'était la sécurité, le lendemain assuré. Or, cette sécurité ne pouvait s'obtenir que par l'ordre dans la rue et le calme dans les esprits. Et c'était chose si enviée et si désirable, que l'on vit un jour les habitants du quartier Montmartre envahir le club des Amis du peuple et en chasser les membres, qu'ils accusaient de ruiner leur commerce par leurs excitations continuelles à la guerre civile.
Une autre chose contribuait à surexciter l'opinion publique, c'était la question des anciens ministres, dont la mise en accusation avait été votée dès la fin de septembre par la Chambre des députés sur la proposition de M. Eusèbe de Sal verte. Les anciens ministres, ou plutôt une partie d'entre eux, avaient été arrêtés en province par le peuple, et ramenés à Paris, d'où on les avait conduits au château de Yincennes, en attendant
Octobre 1830.
Prêts au
commerce et a
l'industrie.
L'accusation contre les anciens ministres.
122 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.
Octobre 1830. le jour de leur procès. Cette capture avait paru regrettable à quelques-uns des hommes les plus hostiles à la Restauration, comme Armand Carrel, qui sentaient bien l'embarras qu'elle ne manquerait pas de causer au gouvernement.
Et en effet, le procès des ministres prit beaucoup plus d'importance aux yeux des masses, peuple et bourgeoisie, que les droits politiques, par exemple, que la Révolution de Juillet se garda bien de leur restituer; les neuf dixièmes de la nation, c'est-à-dire les classes moyennes comme les classes populaires, continuèrent à en être privés. On s'en préoccupa peu ou point pour le moment. Mais le procès des ministres! ce fut la grosse question du jour. Dans les masses profondes du peuple, et surtout parmi les meneurs démagogiques, la peine de mort apparaissait comme la conséquence inflexible de l'accusation. Et pourtant, n'avait-on pas vu des blessés de Juillet, cédant à une généreuse inspiration, signer une pétition tendant à épargner la peine capitale aux ministres de Charles X? La Révolution de 1830 allaitelle perdre le bon renom de clémence qu'elle s'était acquis après le combat? Sans doute les derniers ministres du roi Charles X avaient été de grands coupables. Mais l'avenir du pays était-il intéressé à ce qu'ils disparussent tragiquement de la scène du monde ? Quel profit à l'humanité, quelle amélioration aux conditions sociales, pourraient bien apporter quatre ou cinq têtes de ministres roulant sanglantes dans le panier de Sanson?
Voilà ce que se demandaient, anxieux, les hommes de Juillet que ne tourmentait pas le désir des vengeances politiques, et que la victoire disposait à l'indulgence. La sensibilité Louis-Philippe se montrait surtout préoccupé du du roi. danger que couraient ces ministres, dont les fautes lui avaient ouvert le chemin du trône. Il avait horreur du sang versé ! La peine de mort lui répugnait. Le ministre
de la justice avait eu toutes les peiues du monde à lui Octobre i830. faire signer l'ordre d'exécution de deux mégères condamnées pour avoir assassiné, dans des circonstances hideuses, un malheureux vieillard, mari de l'une et père de l'autre. « Mon père est mort sur l'échafaud, » s'étaitil écrié en signant, et des larmes avaient coulé de ses yeux. C'était là, à coup sûr, un sentiment qui faisait grand honneur au roi. Mais il n'était pas roi pour rien, et sa sensibilité devait être mise plus tard à de terribles épreuves.
Quoi qu'il en soit, pour sauver les ministres, on ima- Proposition
eina, dans l'entourage royal, de faire proposer à la <-l abolir la o ^ 1 1 • • 1 1 • 1 peine de mort
Chambre des députés 1 abolition de la peine de mort en en matière matière politique. Déposée par M. Victor de Tracy dès politique. le 17 août, cette proposition fut discutée par la Chambre dans sa séance du 6 octobre, quatre jours avant sa séparation. Au nom de la commission chargée d'examiner la proposition, M. Bérenger concluait à l'ajournement. Dans un discours ému et bruyamment applaudi, M. de Kératry demanda que la commission fût chargée de rédiger immédiatement une adresse par laquelle la Chambre laisserait au roi l'initiative de l'abolition de la peine de mort en matière politique. Eloquemment appuyée par Lafayette, cette motion fut votée d'une voix unanime par la Chambre.
Vainement combattu par M. Eusèbe de Salverte, par des considérations qui tendaient à rendre inflexible la répression en matière politique, le projet d'adresse fut adopté, le surlendemain, à l'énorme majorité de 225 voix contre 21, sur 246 votants. « Sire, y était-il dit, la Chambre appelle sur cette salutaire réforme la prompte initiative de Votre Majesté. Trop de gloire y est attachée, trop d'avantages doivent en résulter, pour que la nation veuille la devoir à d'autres qu'à son roi. »
Une députation de vingt membres se rendit, le 9 octo-
124 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.
Octobre 1830. bre, aux Tuileries pour présenter au roi cette adresse à laquelle l'humanité ne pouvait qu'applaudir. Louis- Philippe la reçut avec efîusion. Le vœu qu'on lui exprimait, répondit-il, était depuis bien longtemps dans son cœur. Témoin, dans sa jeunesse, de l'épouvantable abus qui avait été fait de la peine de mort en matière politique, il en avait constamment désiré l'abolition. Il s'empresserait donc de présenter à la Chambre un projet conforme à son vœu. « Quant au mien, ajouta-t-il, il ne sera complètement rempli que quand nous aurons entièrement effacé de notre législation toutes les peines et toutes les rigueurs que repoussent l'humanité et l'état actuel de la société. » Chose singulière! il n'appartiendra qu'à la révolution de 1848 de donner satisfaction à ces nobles paroles.
Le lendemain, M. Guizol faisait voter par la Chambre des députés une loi qui accordait des pensions aux familles des victimes de la bataille des trois jours, et qui ouvrait les Invalides aux blessés de Juillet, comme si le gouvernement eût voulu efîacer par là le mauvais effet d'une mesure que Ton savait d'avance devoir être impopulaire.
Les troubles ^*' ^^ effet, cette honorable tentative d'abolition de la des net 18 oc- peine de mort en matière politique déchaîna de formi- ^° ^^' dables orages. On y vit l'intention de sauver de grands coupables. Des agitateurs parcoururent les faubourgs, pénétrèrent dans les ateliers, faisant appel aux plus détestables passions, semant partout des levains de haine et de vengeance. La fermentation fut bientôt au comble. Le 17 octobre, des bandes parcoururent la ville en poussant le cri de Mo?-t aux ministres ! Le lendemain, elles se portèrent sur le Palais-Royal avec des intentions menaçantes. Mais la garde nationale dispersa vigoureusement les attroupements.
Quatre ou cinq cents manifestants, dont quelques-uns
étaient armés de sabres, de fusils et de bâtons, se refor- Octobre 183o. mèrent plus loin et prirent la route de Vincennes par le faubourg Saint-Antoine. Arrivés devant le château, ils demandèrent à grands cris qu'on leur livrât les ministres. Le général Daumesnil, gouverneur de Vincennes, leur répondit qu'il ferait sauter le fort plutôt que de livrer dés prisonniers. Les assaillants intimidés se retirèrent alors en saluant du cri de Vive la jambe de bois ! la ferme attitude du commandant. Ils revinrent rôder autour du Palais-Royal où cent cinquante des plus mutins furent arrêtés. La nuit acheva de disperser le reste.
Le lendemain matin, le roi, accompagné du duc d'Orléans son fils, du général Lafayette et du maréchal Gérard, descendit dans la cour où stationnaient des détachements de la garde nationale. En quelques paroles énergiques, il les remercia du zèle qu'ils avaient déployé pour maintenir l'ordre public, sans lequel il n'était point de liberté possible, et préserver le Palais-Royal d'une bande d'agitateurs insensés. Ces paroles, prononcées d'une voix vibrante, produisirent le meilleur effet sur la' garde citoyenne, à qui son général en chef fit compliment de consolider, par sa fermeté et son dévouement, la révolution glorieuse de la grande semaine, que les ennemis de la liberté, disait-il, voudraient déconsidérer par l'anarchie (1).
Le préfet de la Seine, M. Odilon Barrot, adressa, de La cour veut son côté, à la population parisienne une proclamation se débarrasser
■ i- \ . . \ ^ i 1 •. , de M. Odilon
conciliante ou, tout en engageant les citoyens au calme, Barrot. à l'union et à la concorde, il qualifiait d'inopportune la proposition tendant à l'abolition de la peine de mort. On lui en voulut fort à la cour de cette appréciation. Et pourtant le gouvernement venait de faire insérer au Moniteur une note rédigée par M. Guizot, et où il était dit que l'abolition de la peine de mort n'était pas pos-
(1) Ordre du jour en date du 19 octobre 1830.
au conseil.
126 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.
Octobre 1830. sible dans les circonstances actuelles (1). Mais les doctrinaires du cabinet attribuaient à la faiblesse de partipris du préfet de la Seine la persistance des troubles de la rue. En réalité, ils ne pouvaient souffrir son esprit d'indépendance. On voulait s'en débarrasser à tout prix. Le général Sébastiani, qui était ami de M. Odilon Barrot, se fit fort d'obtenir sa démission. Lafayette et Dupont (de l'Eure) menacèrent alors de se retirer si M. Odilon Barrot quittait la préfecture. « Je ne le reverrai de ma vie, s'il donne sa démission, » avait dit Lafayette. La situation était extrêmement tendue.
Scène violente II y eut au conseil, entre le roi et le ministre de la justice, une scène des plus violentes. Louis-Philippe ayant pris sur lui de déclarer qu'il avait causé avec M. de Lafayette, et que le général, tout en regrettant la destitution de M. Odilon Barrot, en comprenait la nécessité, Dupont (de l'Eure) s'écria vivement : « Vous vous trompez, Sire, M. de Lafayette n'a point dit cela. — Quoi! Monsieur, vous me donnez un démenti! — J'affirme, reprit le ministre, que M. de Lafayette n'a pu dire cela; car, il y a deux hevires tout au plus, il a dit le contraire en ma présence, et M. de Lafayette nest pas homme à changer de la sorte. — Monsieur Dupont de l'Eure, vous me donnez un démenti, répliqua le roi, pâle de colère. — Non, Sire, je soutiens la vérité; du reste, brisons là, je me retire. — Monsieur Dupont, j'apprendrai à tout le monde pourquoi vous vous retirez, je dirai que vous m'avez manqué. — J'affirmerai le contraire, Sire. — Je vous démentirai. — Sire, prenez garde à qui l'on croira de vous ou de moi. » Le ministre debout, son chapeau à la main, allait sortir du conseil. Il fallut l'intervention du jeune duc d'Orléans, présent à la scène, et surtout l'abandon du projet de destituer le préfet, pour raccommoder les choses. Le ministre et le roi s'em-
(1) Moniteur du 19 octobre 1830.
AJiNÉE 1830.
Novembre
Crise ministérielle.
brassèrent; toutefois la crise ministérielle n'était pas conjurée.
Le roi aurait voulu garder tous ses ministres; mais les doctrinaires du cabinet, c'est-à-dire MM. de Broglie, Mole, Guizot, et Casimir Périer, ne tenaient pas à rester avec un homme comme M. Dupont (de l'Eure), qui avait la prétention de gouverner dans le sens des idées de la Révolution de Juillet. Il eût certainement préféré de beaucoup ne pas se séparer de conseillers dont les vues de résistance répondaient si bien aux siennes. Seulement était-il prudent, à l'heure où l'émeute grondait encore à l'horizon, de renvoyer ceux de ses ministres qui se trouvaient en communauté de sentiments avec l'opinion publique, et dont la popularité protégeait le trône? Evidemment non. Louis-Philippe le comprit, malgré sa répugnance visible pour l'austère Dupont (de l'Eure}, et il chargea M. Laflitte, sur lequel il avait encore un grand ascendant, de former un nouveau cabinet dont M. Dupont (de l'Eure) continuerait à l'aire partie. MM. de Broglie, Mole, Guizot, Dupin et Casimir Périer se retirèrent, suivis, dans leur retraite, de M. Bignon, qui, lui, ne tarda pas à aller reprendre place dans les rangs de l'opposition (1).
L'enfantement du nouveau ministère ne fut pas sans j^e cabinet du être quelque peu laborieux. Pour qu'il se trouvât d'ac- -5 novembre. cord avec l'opinion publique, il aurait fallu le composer d'hommes ayant une certaine homogénéité de principes, décidés, par exemple, à marcher de conserve dans les voies du progrès et de Ta liberté. C'était ce que conseillait Lafayette. Formez, disait-il à M. Laffitte, un ministère tout d'une nuance; rassurant, dès le premier jour,
f-l'^'fii
(1) Nous devons dire, à l'Iionneur de M. Bignon, quil avait renvoyé au Trésor les 25,000 francs alloués à chacun des ministres à titre de frais d'installation, et que M. Dupont (de l'Eure) avait si noblement refusés.
128 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, an.née 1830.
NovKMBRK les amis de la liberté et de l'ordre public, et opposant 18-30. Q^^^^ désordres la seule barrière qui puisse aujourd'hui
les arrêter : un pouvoir franchement patriote et une marche digne de la Révolution de Juillet (1). Mais le général comptait sans la volonté royale plus ou moins dissimulée. On avait bien parlé de M. Odilon Barrot pour le ministère de l'intérieur; Louis-Philippe n'en voulut à aucun prix; il y mit une créature à lui, un tout jeune homme, M, de Montalivet, fils d'un ancien ministre de l'Empire, pair par droit de naissance, et qui se recommandait surtout de son dévouement absolu à la personne du roi. Le ministère se compléta par la nomination du maréchal Maison aux affaires étrangères, et de M. Mérilhou à l'instruction publique. Le maréchal Gérard et le général Sébastiani restèrent provisoirement l'un à la guerre, l'autre à la marine. Quant à M. Laffitte, il remplaça le baron Louis aux finances, et il prit le titre de président du conseil. Tel fut le cabinet dont, le 3 novembre, le Moniteur annonça la formation. Tout dévoué alors au roi, M. Laffitte croyait pouvoir marcher sans entraves dans les voies ouvertes par la Révolution de Juillet. Il comptait sur l'appui moral de Louis-Philippe, qui d'ailleurs était plein de prévenances à son égard, disant bien haut qu'il lui devait sa couronne, et qu'il n'aurait jamais d'autre ministre que lui.
M. Thjers Le président du conseil s'était adjoint, comme soussecrétaire d'Etat, le messager habile qui, sorti à temps de sa retraite, était allé, le 30 juillet, offrir la couronne à l'hôte du château de Neuilly. M. Thiers recevrait le prix de son zèle clairvoyant. Il représentait dans le cabinet nouveau la partie énergique, alerte, vivante, car il était tout imprégné encore des doctrines de la Révolution française, dont il n'hésitera pas plus tard à faire fléchir les principes au gré de son ambition.
(1) Lettre de Lafayette à M. Laffitte en date du 1" novembre 1830.
sous-secretaire d'État.
Cependant la Chambre des députés, complétée par des élections nouvelles, venait de rentrer en séance. Sa composition ne se trouvait pas sensiblement modifiée. Elle donna la mesure de son dévouement à la dynastie nouvelle en choisissant, à une grande majorité, M. Casimir Périer pour président. Puis, dès le 8 novembre, elle affirma nettement sa politique de résistance en repoussant à une grande majorité une proposition de M. de Tracy, tendant à la suppression du cautionnement pour les journaux. La parole de M. Guizot semblait son oracle. Et le cautionnement devait être maintenu, selon lui, parce que c'était une garantie que les fondateurs d'un journal appartenaient à une certaine classe de la société. Ainsi il fallait appartenir à une certaine classe de la société pour avoir le droit de fonder un journal. Ce n'était vraiment pas la peine d'avoir abattu un trône pour arriver à ce résultat. Le lendemain, il est vrai, il vint déclarer, aux applaudissements de la majorité, que, loin de dénaturer la Révolution, c'étaient ses amis et lui qui étaient dans le mouvement « de cette belle Révolution », laquelle, en cherchant le remplaçant de la dynastie changée aussi près d'elle qu'elle le pouvait, avait tenu à resserrer ce changement dans les plus étroites limites. Et à l'entendre, c'était l'instinct de l'intérêt national qui avait poussé le pays à restreindre ainsi ce changement (1). Il n'était pas possible de donner plus audacieusement le change à la vérité. Pour M. Guizot et ses amis, le pays, c'était ces quelques députés sans mandat qui, n'ayant pas souhaité la Révolution, avaient trouvé moyen de l'escamoter.
Quaïit à ces généreux citoyens qui s'imaginaient que, loin de continuer la Restauration, il fallait en répudier radicalement le système; que le pays aurait dû être
NOVEMBKE 18-30.
Uue déclaration de M. Guizot.
(1) Moniteur du 11 novembre 1830. Séance du 9.
de M. Odiloii Barrot
130 HISTOIRE DU RÉGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.
Novembre consulté, comme l'était présentement le peuple belge, ^^^^" pour décider lui-même de ses destinées, c'était, selon les monarchistes purs, des républicains et des démocrates sans le savoir, des niais, de vrais jocrisses (1).
Réponse M. Odilon Barrot, un des nouveaux venus à la
Chambre, se trouvait personnellement mis en cause, pour ainsi dire, car c'était son maintien à la préfecture de la Seine qui avait déterminé les doctrinaires à sortir du cabinet. Il s'élança à la tribune, et reprocha avec raison au précédent orateur de ne voir dans le nouvel état de choses qu'une espèce de continuation de la Restauration. Pour lui, au contraire, rattachant la Révolution de 1830 à celle de 1789, et rompant sans retour avec les restrictions et la vieille organisation aristocratique du précédent gouvernement, il voulait, tout en se tenant sur le terrain dynastique, apporter au pouvoir toutes les forces vives de la nation, c'est-à-dire le concours de cette classe moyenne qui était restée toujours sur le sol, l'avait toujours couvert et toujours défendu. Et il énuméra longuement toutes les réformes qui devaient être, selon lui, la conséquence de la Révolution de Juillet.
Ainsi se creusait, dès les premiers jours, la ligne de démarcation profonde qui séparait les hommes du mouvement de ceux de la résistance ; ainsi s'engageait, à l'aurore même du gouvernement nouveau, une lutte sans issue entre ceux qui voulaient imprimer à la Révolution de 1830 un mouvement libéral et progressif, et ceux qui, cherchant à la ramener violemment en arrière, prétendaient en faire la continuation du régime ramené en 1814. Et cette lutte allait se poursuivre durant dix-huit ans, pour aboutir à une révolution qu'on aurait certainement pu éviter si Louis-Philippe avait franchement mar-
(i) Histoire delà mormrchie de Juillet, par M. Thureau-Dangin, t. I, p. 144 et suiv.
elle d'accord avec les hommes de progrès et de liberté. A la suite de cette première escamourche parlementaire entre les hommes du mouvement et ceux de la résistance, se produisit une modification ministérielle qui permit au roi d'affirmer ses préférences pour ces derniers. Le maréchal Gérard, fatigué ou se défiant de ses forces, donna sa démission de ministre de la guerre, et le général Sébastiani passa de la marine aux affaires étrangères, à la place du maréchal Maison, qui échangea son portefeuille contre l'ambassade de Vienne. On vit reparaître alors, non sans étonnement, un homme qui avait servi tour à tour avec un dévouement égal la République, l'Empire et la Restauration, c'était le maréchal Soult. Au lendemain de la rentrée des Bourbons, il avait été le promoteur du monument élevé à Quiberon à la mémoire des émigrés tombés sur cette plage. Aussi étaitil assez facilement rentré en grâce après Waterloo, et il avait donné alors à la réaction tous les gages possibles (1). C'était un vaillant soldat, mais un caractère sans nulle consistance, prêt à servir tous les régimes, et n'ayant d'autre principe qu'une ambition effrénée. Cette fois, il se présentait comme un libéral renforcé. Il reprochait amèrement aux doctrinaires de n'avoir point accepté franchement la Révolution de Juillet; et l'on avait eu le plus grand tort, selon lui, de ne pas briser immédiatement la Chambre des pairs et celle des députés, « ces deux foyers d'aristocratie et de réaction. » De cette façon, il était parvenu à gagner la confiance de M. Dupont (de l'Eure), à qui il avait été tout spécialement recommandé par un des membres influents de la gauche, M. Bérard. On raconte, il est vrai, qu'il tenait un tout autre langage à la cour (2). Et nous le croyons
NoVEiMBHE
Modificatiou
ministérielle.
Soult à la
guerre.
(1) Voyez notre Histoire de la Restauration.
(2) Louis-Philippe et la contre-révolution du 1830, par M. Sarrans, t. II, p. 86.
IIISTOIEIE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.
Novembre
M. d'Argoiit
ministre di- la
marine.
La situation en Belgique.
sans peine, car sa candidature fut accueillie avec le plus grand empressement par le roi.
Un autre choix dont l'opinion publique se montra plus surprise encore fut celui de M. d'Argout, proposé par Louis-Philippe lui-même pour remplacer le général Sébastiani à la marine. Cette proposition amena dans le conseil une scène violente entre le roi et le ministre de la justice. Elle parut à celui-ci une véritable insulte à la Révolution de Juillet. Et comme Louis-Phihppe demandait sous quel rapport, M. Dupont (de l'Eure) dut lui rappeler que M. dArgout, préfet de la Restauration, était accusé d'avoir fait ignominieusement brûler le drapeau tricolore, redevenu le drapeau national. N'étaitil pas étrange de voir l'ambassadeur de Charles X à l'Hôtel de Yille siéger parmi les ministres de son successeur? M. d'Argout n'en prit pas moins le portefeuille de la marine. Dupont (de l'Eure) avait promis de ne pas se retirer avant le jugement des ministres ; il se borna à protester, avec M. Mérilhou, contre l'entrée de ce favori de la Restauration dans le conseil du gouvernement qui l'avait supplantée.
La crise intérieure vint tout à coup à se compliquer des embarras de la situation extérieure. Nous avons dit plus haut comment, sous l'impression de la Révolution de Juillet, la Belgique avait secoué le jougdesPays-Bas. Quel était le véritable intérêt français? C'était évidemment de se rattacher par les liens les plus étroits à cette nation qui avait été pendant si longtemps une partie de nous-mêmes, et dont la majorité ne demandait pas mieux que d'être de nouveau réunie à la France. A défaut de cette réunion, la Belgique était toute disposée à accepter pour roi le second fils de Louis-Philippe. C'était une sorte d'incorporation déguisée.
A cette heure même s'ouvrait à Londres la conférence où l'Angleterre, la Russie, l'Autriche et la Prusse émet-
taient la prétention de décider du sort de la Belgique. Déjà le roi d'Angleterre avait déclaré, à l'ouverture du parlement, que ses alliés et lui étaient décidés à maintenir les traités sur lesquels reposait le système politique de l'Europe ; et les lords Aberdeen et Wellington, répondant à un envoyé du gouvernement provisoire de Bruxelles, avaient déclaré qu'ils ne consentiraient jamais à admettre l'annexion directe ou indirecte de la Belgique à la France. Insolente déclaration que les hommes d'État anglais eussent été bien en peine de soutenir si le gouvernement de Louis-Philippe avait eu à leur égard la même fermeté que leur avaient montrée les derniers ministres de Charles X. Mais ce n'était pas le triste négociateur des traités de Vienne, M. de Talleyrand, le représentant à Londres de la politique personnelle du roi, qui était capable de défendre les intérêts, la grandeur et la dignité de la France.
Le ministère de M. Laffilte, absorbé par les exigences des intérêts du dedans, semblait, au point de vue des choses de l'extérieur, s'en rapporter complètement à Louis-Philippe lui-même. Tel est du moins le sens apparent de ces paroles prononcées à la Chambre des députés par le président du conseil dans la séance du 3 novembre : « Conserver la bonite intelligence avec l'Europe et prévenir tout ce qui pourrait la troubler, tel est le devoir de ceux auxquels le roi a confié l'administration du royaume. )> C'était bien là l'affirmation d'une politique de paix et de non-intervention.
Or, le lendemain même, la conférence de Londres admettait, dans son premier protocole, la séparation de la Belgique d'avec la Hollande. N'était-ce point une violation de ces mêmes traités qui avaient fait du territoire belge une partie intégrante des Pays-Bas ? Et l'on exigeait impérieusement à notre égard le maintien de la nationalité belge! Seulement, était-il admissible que la France
Novembre
Une
déclaration d
M. L.iffitte.
Intervention
de MM. Mau-
guin et
Bignon.
134 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.
Novembre assistât muette et résisnée à une intervention des autres
puissances dans les afîaires de l'Europe, et qu'elle donnât son acquiescement à tout ce qui pourrait se faire sans elle, et peut-être contre elle? Voilà ce que, le 13 novembre, MM. Mauguin et Bignon demandèrent au gouvernement dans des discours dont l'impression fut profonde. « Nous sommes, dit le premier en terminant, à une de ces grandes époques où un monde ancien s'écroule, où un monde nouveau s'efforce de naître. C'est à la France qu'est réservé le premier rôle dans les événements qui se préparent ; que les ministres sachent la diriger, ils auront droit à la reconnaissance des peuples. »
M. Bignon était un des ministres de la veille, et l'on attribuait sa retraite à des dissentiments personnels avec le chef de l'Etat sur la politique étrangère. Son discours empruntait donc de cette situation une importance tout exceptionnelle. Il s'indigna d'abord que le roi d'Angleterre eût qualifié de révolte les événements de Belgique, alors que l'élévation de la maison de Hanovre au trône d'Angleterre n'avait pas eu d'autre origine. Et puis, de quel droit prétendait-on régler à Londres ce qui convenait au bon gouvernement d'une autre contrée? De quel droit imposer des limites à la souveraineté du peuple belge? Ce qu'il ne comprenait pas, c'était que l'on intervint entre les habitants d'un pays et le chef d'un Etat. Envisageant le cas où, au lieu du roi sage qui la gouvernait, la France aurait eu à sa tête un soldat téméraire, il se demandait si, en ressaisissant des territoires empressés à se réunir à elle, elle ne serait pas en état, avec son million de gardes nationales, de braver les vains efforts de l'Europe, derrière son triple rempart du Rhin, des Alpes et des Pyrénées. Cette évocation de la grandeur de la France, cette démonstration de la possibilité d'y revenir, avaient produit, au milieu de cette assemblée de conservateurs, une indéfinissable
émotion. Tout en rendant grâce au roi Louis-Philippe de n'avoir pas eu de ces gigantesques idées, l'orateur ne pouvait s'empêcher de déclarer que si la tentative avait été faite, elle eût certainement porté, même en ne réussissant pas, un coup sensible à la sûreté des dynasties et ébranlé les fondements de tous les trônes.
La conclusion de ce discours un peu énigmatique était l'affirmation d'une politique de paix. Il n'en résultait pas moins un solennel avertissement pour l'Europe ; et la France était invitée à conserver la généreuse ardeur qui l'enflammait pour répondre aux attaques du dehors. « Attaquée, s'était écrié M. Bignon, elle serait invincible. » Mais il s'en fallait de beaucoup que le gouvernement de Louis-Philippe fût disposé à déployer la fierté et l'énergie qui, suivant M. Bignon, devaient être la meilleure garantie delà paix.
Le 18 novembre, le congrès belge, réuni à Bruxelles, proclama, à l'unanimité, l'indépendance delà Belgique, sans tenir compte des pétitions venues de tous les points des provinces wallonnes, et qui réclamaient énergiquement la réunion à la France. A quelque temps de là, la conférence de Londres s'arrogeait le droit de discuter les arrangements les plus propres à combiner l'indépendance de la Belgique avec les stipulations des traités, les intérêts des autres puissances et l'équilibre européen. Et M. de Talleyrand n'hésitait pas à signer ce protocole injurieux pour nous, puisque, admettant la violation des traités de 1815 en ce qui concernait les Pays-Bas, il les maintenait rigoureusement à notre égard.
Et pourtant l'influence de la France éclatait radieuse sur tous les points de l'Europe. C'était à son irrésistible exemple que, dans la nuit du 29 novembre, Varsovie tentait de s'arracher à ses fers. C'était pour ne pas être exposée à combattre ceux qu'elle considérait comme des frères d'armes, que l'armée polonaise, ayant reçu l'ordre
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Ldfi proviuces
wallonnes
veulent se
donner à la
France.
L'insurrection polonaise.
Novembre
La France ahaisséo.
Décembre
Explication du miaistèi'e
devant la la Chamhre.
de se tenir prête à marcher contre la France, se mettait en pleine insurrection. Et toute la Pologne se leva frémissante, les regards tournés du côté de notre pays, comme si de là devait venir son salut. Nous dirons, dans le chapitre suivant, comment échoua cette glorieuse et sanglante tentative, dont un encouragement de la France eût peut-être assuré le succès.
Louis-Philippe traitait lui-même les questions de politique étrangère avec son ministre, le général Sébastiani, et son ambassadeur à Londres, M. de Talleyrand, qui était sa véritable Egérie, hélas ! Les plus graves décisions étaient prises sans avoir été délibérées en conseil, ce qui était absolument incorrect au point de vue parlementaire (i). Le président du conseil et M. Dupont (de l'Eure) finirent par avoir vent des manœuvres qui se pratiquaient à leur insu dans les chancelleries étrangères. Ils ressentirent, comme un affront, l'attitude effacée imposée à la France dans la conférence de Londres. Il y avait là pour notre pays une humiliation dont ils ne voulaient pas porter plus longtemps la responsabilité, et ils résolurent d'exposer nettement, devant la Chambre, la politique du cabinet.
Le 1" décembre 1830, le président du conseil monta à la tribune, et il y prononça, au milieu d'un silence religieux, un discours d'un patriotisme ardent, dont la rédaction avait été confiée à M. Thiers. Emporté par son zèle, le jeune sous-secrétaire d'Etat n'avait pas craint de prêter au cabinet une allure tout à fait belliqueuse, et il avait paru prudent à M. Laffitte de supprimer certains passages trop accentués de son travail. Le dis-
(1) Dans son apologie de la monarchie de Juillet, M. Thureau-Daugin ne fait aucune difficulté d'en convenir. « Que ces procédés fussent d'une parfaite correction constitutionnelle, dit-il, nul ne saurait le prétendre, » t. I, p. 164. « Mais, ajoute-t-il, n'étaient-ils pas justifiés parle péril? » On n'est pas plus accommodant. Quant à l'abaissement de la France, résultat de cette politique, il n'y songe guère.
cours n'en restait pas moins animé d'un souffle martial. décembhk
La déclaration ministérielle était greffée sur une pro- '*^'^" position déjà fort populaire par elle-même ; il s'agissait de restituer à l'État une somme de cent millions environ, restant libre sur le fonds commun de l'indemnité du milliard aux émigrés, l'un des plus grands dommages, dit le ministre, qui aient été causés au pays pendant les dernières années. La paix, disait avec raison le ministre, après cette sorte d'exorde, est la première condition de la prospérité d'un pays. « Cette paix précieuse, nous conservons toujours l'espoir qu'elle sera maintenue. Mais les assurances pacifiques reçues des diverses puissances n'empêchent pas de prendre toutes les mesures de précaution nécessaires. » Malgré les chances terribles de la guerre, le pays, ajoutait M. Laffitte, n'a pas à en redouter les conséquences.
« La France, s'écria-t-il, ne permettra pas que le principe de non-intervention soit violé. » Interrompu par des bravos prolongés, il reprit bientôt : « Mais elle s'efforcera aussi d'empêcher que l'on ne compromette une paix qui aurait pu être conservée. Si la guerre devient inévitable, il faut qu'il soit prouvé à la face du monde que nous ne l'avons pas voulue, et que nous ne l'avons faite que parce que l'on nous mettait entre la guerre et l'abandon de nos principes. Nous n'en serons que plus forts, quand, àla puissance de nos armes, nous joindrons la conviction de notre bon droit. » De nouvelles acclamations retentirent. L'enthousiasme guerrier gagnait cette assemblée, dont le cœur était loin pourtant d'être au diapason de celui de la France.
On continuerait de négocier, mais en même temps on Enthousiasino armerait, poursuivait le président du conseil. « Sous très peu de temps. Messieurs, nous aurons nos places fortes approvisionnées et défendues, cinq cent mille hommes en bataille, bien armés, bien organisés, bien
de la Chamltre.
138 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.
Décembre commandés. Un million de gardes nationaux les appuie- 1830. j.Q^^^ g^ jg j.qJ^ g'-j gj^ ^^^ji. i)gsoij^^ gg lïiettrait à la tête
de la nation... » A ces mots, une nouvelle explosion d'enthousiasme se produisit dans la Chambre. Les applaudissements retentirent plus serrés. Les cris de Vive le roi! éclatèrent de toutes parts, mêlés à ceux de Vive la liberté! L'enthousiasme se communiqua aux tribunes comme par une commotion électrique, et tous les regards se tournèrent vers l'une d'elles, où se trouvait le jeune duc de Nemours, que déjà l'on désignait comme le roi futur de la Belgique.
« Si les tempêtes éclataient à la vue des trois couleurs et se faisaient nos auxiliaires, dit encore le ministre, tant pis pour ceux qui les auraient déchaînées, nous n'en serions pas comptables à l'univers... »
M. Laffitte acheva son discours au milieu d'acclamations auxquelles il n'avait pas été habitué. Jamais peutêtre assemblée n'avait été en proie à une pareille émotion. On se serait cru revenu aux jours où la France de la Révolution, ferme, pleine d'espérance, bravait, en chantant, l'Europe conjurée contre elle, et, confiante dans son bon droit et dans son épée, courait au devant de la victoire.
Ah ! si le roi Louis-Philippe avait voulu, s'il avait eu plus de foi, s'il avait mieux compris l'àme et le cœur de la France, que de malheurs peut-être eussent été évités dans l'avenir! Mais ce fut contre son gré que M. Laffitte, qui déjà commençait à se méfier de lui, prononça ce discours palpitant de patriotisme. Le roi en avait raturé sur le manuscrit les passages les plus significatifs. M. Dupont (de l'Eure) avait dû le menacer de sa démission pour qu'il consentit à ce que ses ratures fussent considérées comme nulles et non avenues. Ainsi les ministres voulaient la paix, mais une paix assise sur la grandeur et la dignité de la France ; le roi et
M. de Talleyrand voulaient la paix quand même (1).
La guerre est toujours une affreuse chose. La crise commerciale et industrielle, qui pesait si lourdement sur le pays, ne pouvait prendre fin que par la paix au dehors et par la tranquillité au dedans. La grande majorité, en France, n'inclinait donc pas vers la guerre; mais elle ne voulait pas non plus d'une paix maintenue au détriment de l'honneur national, et l'attitude un peu humble du roi devant les puissances étrangères indisposait vivement tous ceux en qui vibrait avec force la corde patriotique. A cette cause d'irritation venait se joindre chez beaucoup la crainte de voir les ministres de Charles X, dont le procès allait s'ouvrir, échapper à une condamnation rigoureuse.
Cependant la Chambre des pairs s'était constituée en cour de justice. Quatre seulement des membres du dernier ministère de la Restauration avaient été arrêtés ; c'étaient, ons'ensouvient, MM. de Polignac, de Peyronnet, de Chantelauze et de Guernon-Ranville. Les trois autres ministres compris dans l'accusation, le baron d'Haussez, le baron Cap elle et le comte de Mirbel, étaient parvenus à prendre la fuite. Quant à l'ancien ministre de la guerre, M. de Bourmont, il se trouvait en Afrique lors de la publication des ordonnances, et il avait été mis hors de cause. Quatre pairs de France, MM. Pasquier, de Bastard, Séguier et de Pontécoulant, avaient été chargés de l'instruction contre les ministres détenus au château de Vincennes, et le rapport, fort étendu, présenté en leur nom à la cour des pairs, dans sa séance du 29 novembre, faisait peser sur les derniers conseillers de Charles X une lourde responsabilité.
Est-ce qu'il y avait à craindre que cette Chambre, qui, s'ils l'avaient emporté, eût tressé des couronnes à ces
Décembre
La Chaml)r('
des pairs
érigée en cour
de justice.
(1) Séance dn mercredi, 24 novembre. Moniteur du 25.
Décembre
Condamnation
(lu comte de
Kergorlav.
Mort de Benjamin Constant.
140 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.
ministres, leur décernât, vaincus, un brevet d'innocence? Certainement, non. La plupart des légitimistes purs avaient donné leur démission ; ceux qui restaient s'étaient ralliés sans hésitation à la dynastie nouvelle; et, si embarrassés qu'ils pussent être de leurs fonctions de juges, on pouvait être à peu près certain qu'ils n'hésiteraient pas à frapper les ministres accusés.
Ne venaient-ils pas de condamner tout récemment leur ancien collègue, le comte de Kergorlay, à la peine de six mois d'emprisonnement et de cinq cents francs d'amende pour avoir publié, dans la Gazette de France et dans la Quotidienne, une lettre où il reprochait à la Chambre des députés d'avoir usurpé le pouvoir souverain, et au roi d'occuper illégitimement le trône? Les journalistes, MM. de Brian et de Genoude, en avaient été quittes pour un mois de prison et cent cinquante francs d'amende chacun. Le comte de Kergorlay se constitua immédiatement prisonnier à Sainte-Pélagie.
Au moment où les esprits se préoccupaient des événements auxquels pouvait donner lieu le procès des ministres, deux grandes nouvelles se répandaient dans Paris : on y apprit presque simultanément la mort de Benjamin Constant et l'insurrection de Varsovie. L'une fut accueillie avec stupeur, l'autre avec une sorte d'ivresse. Cette révolution de Pologne était si bien la m le de celle de France, que c'était la cocarde tricolore française qui avait été arborée au début de l'insurrection. On la salua comme une autre Révolution de Juillet, et l'on crut de bonne foi à l'émancipation définitive de ce grand et généreux peuple, si injustement rayé de la liste des nations.
Bien légitime était la douleur causée par la mort de Benjamin Constant, car, pendant toute la durée de la Restauration, il était resté le défenseur obstiné delaliberté. Philosophe, écrivain, orateur, il avait soutenu toutes les
idées généreuses. Quelques défaillances ne sauraient ternir l'éclat de ses services. Rédacteur de l'Acte additionnel aux constitutions de l'Empire, il s'y était inspiré des principes de 1789, et, jusqu'à la fm, il demeura le serviteur de la Révolution. Non qu'il fût revenu à la République, qu'il avait servie dans sa jeunesse, mais il s'en rapprochait le plus possible, tout en déclarant que Louis-Philippe était désormais notre ancre de salut. Le nouveau souverain, il est vrai, s était montré à son égard d'une munificence toute royale. Mais Benjamin Constant n'avait accepté ses bienfaits qu'à la condition de conserver son franc parler. Quelques jours avant sa mort, il défendait encore la liberté de la presse, réclamait la liberté de l'imprimerie et de la librairie, l'abolition des droits réunis, la liberté de l'enseignement. Le 9 décembre, il était mort.
Le ministre de l'intérieur, M. de Montalivet, lui fit voter par la Chambre des députés les honneurs du Panthéon, qui devaient lui être rendus au premier anniversaire des journées de Juillet, ainsi qu'au général Foy, à Manuel et à La Rochefoucauld. En attendant, on porta ses restes au Père-Lachaise. Le peuple lui fit des funérailles magnifiques. Depuis celles de Mirabeau on n'en avait pas vu de pareilles. Sept discours furent prononcés sur sa tombe. Citons ces paroles de Lafayette : « 11 a vu les premiers rayons du soleil de la liberté, qui, apparaissant sur le vieux dôme tricolore de notre Hôtel de Ville, se prolongent sur les plaines de la Belgique, sur les montagnes de la Suisse et sur les bords de la Vistule. » Benjamin Constant était mort à temps. Il s'était endormi du dernier sommeil, convaincu que Louis-Philippe apportait à la France, avec les avantages de la République, toutes les garanties de stabilité qu'une monarchie parlementaire pouvait offrir à des institutions libres. Il ne connut pas la désillusion, et, vivant, il fût rentré sans
Dkcembuk
Ses l'uuéraillei
HISTOIRE DU REGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.
Décembre
Le procès des ministres.
doute dans les rangs de l'opposition avec celui qui venait de le féliciter, sur sa tombe, d'avoir vu ses derniers jours éclairés par le soleil de la liberté.
Trois jours après, s'ouvrait à la Chambre haute, au milieu des agitations de la place publique, le procès des ministres. Les hommes de la Révolution se défiaient évidemment de la cour des pairs. Beaucoup s'imaginaient qu'il y avait un parti pris de sauver les accusés ; c'était une erreur. Si les pairs n'allaient pas jusqu'à la peine capitale, on pouvait être certain d'avance qu'ils n'iraient pas non plus au devant de l'impopularité qu'un verdict d'acquittement ne manquerait pas d'attirer sur eux. Les journaux de l'opposition les plus modérés, comme le National^ dont le principal rédacteur, M. Armand Carrel , n'avait pas encore passé à la République, croyaient à la nécessité d'un acte de vengeance implacable. Il leur fallait du sang pour racheter le sang versé dans les journées de Juillet. C'était le sentiment qui dominait dans les masses et parmi les désœuvrés répandus autour du Luxembourg pendant toute la semaine que dura le procès.
Cependant les accusés avaient été transférés, le 10 décembre, du château de Vincennes au Luxembourg au milieu du calme le plus profond. hQ Journal des Débats, la leuille de prédilection, le défenseur officieux de la dynastie nouvelle, constatait avec empressement qu'aucun cri ne s'était fait entendre, durant ce trajet, à travers le l'aubourg Saint- Antoine, qui avait pris une part si active à la dernière révolution, comme si le sentiment des convenances l'eût emporté sur la curiosité même. Mais ce calme ne devait pas durer, et nous allons voir des passions furieuses essayer de troubler le calme des délibérations de la justice.
Les débats du procès des ministres s'ouvrirent devant la cour des pairs le 15 décembre 1830. L'affluence énorme qui se pressait dans les tribunes élevées tout exprès pour
la circonstance donna à ces débats un caractère de solennité tout particulier. Soixante pairs répondirent à l'appel de leurs noms. Pas un des ces pairs qui ne fût prince, duc, comte, marquis ou baron. La plupart appartenaient à l'ancienne noblesse. De là les méfiances de la foule. Elle ne croyait pas qu'une cour de justice, ainsi composée de tant d'épaves de l'ancien régime, pût se décider à frapper sévèrement des hommes, assurément bien coupables, mais dont le crime principal était d'avoir voulu remettre la royauté au-dessus des lois.
Trois commissaires de la Chambre des députés, MM. Bérenger, Persil et Madier de Monjau, faisaient fonction de ministère public. Les accusés avaient pour défenseurs MM. de Martignac, Hennequin, Sauzet, Crémieux et Mandarone-Vertamy. Leur attitude n'eut rien de hautain ni de dédaigneux, comme on l'a quelquefois prétendu à tort. Elle fut au contraire celle d'hommes qui, sans s'humilier, cherchèrent à attirer sur eux l'intérêt et rindulgence de leurs juges.
Les témoins assignés à la requête de l'accusatioai, au nombre de trente et un, et parmi lesquels figuraient MM. Arago, Casimir Périer, Laflitte et de Sémonville, ne révélèrent aucun fait qui ne fût connu. Leurs dépositions n'offrirent donc qu'une importance secondaire. Tout l'intérêt de la cause se trouva concentré dans le réquisitoire des commissaires de la Chambre des députés él dans lës^ plaidoiries des défenseurs.
La plus grahîëpàrtre de l'argumentation de M. Persil, qui prit le premier la parole, roula sur la violation de la Charte. Il nia que l'article 14 fût applicable dans les circonstances où le dernier gouvernement s'en était servi. C'est absolument notre avis, car autrement il eût été loisible à la monarchie de suspendre à toute heure, suivant son caprice et sa fantaisie, le règne des lois. Mais l'expulsion du roi Charles X avait été aussi une
Décembre
Le réquisitoire de M. Persil.
Lm défense.
144 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 18;î0.
décembri: violation de la Charte, car cette même Charte déchirait le roi irresponsable. Ils étaient donc couverts en quelque sorte, puisqu'on avait frappé la tête au lieu de se contenter d'atteindre le bras. Seulement ils avaient l'ait tirer sur le peuple, versé le sang français, et ils avaient été vaincus. C'était en se plaçant à ce point de vue, qu'un des enquêteurs delà Chambre élective, M. Mauguin, avait réclamé leurs tètes.
M. Persil n'alla pas jusqu'à prononcer le mot de peine ^'M, '■p^f.'t' ', de mort, il se borna à l'indiquer par un sous-entendu. Après un réquisitoire d'une étendue démesurée, où il se montra implacable en paroles envers les accusés, il conjura les pairs de répondre à l'accusation portée par la Chambre des députés « par une condamnation éclatante, égale à l'énormité du forfait ».
M. de Martignac prit ensuite la parole pour défendre le prince de Polignac. Il le fit en termes d'une éloquence émue. Dans sa discussion, il s'attacha à démontrer que la chute de la dynastie avait détruit les conditions mêmes du procès, ne lui laissait ni cause légale, ni objet, ni intérêt, et que d'ailleurs il n'existait aucune loi écrite antérieure s'appliquant aux faits incriminés. Quant à l'accusation qui pesait sur son client, d'avoir provoqué l'effusion du sang, il y répondit en montrant tout ce qu'il y avait de douceur et d'affabilité dans le caractère du prince de Polignac. « Eh! Messieurs, s'écria-t-il en terminant, ce trône détruit, ces trois couronnes brisées en trois jours, ce drapeau de huit siècles, déchiré en une heure, n'estce pas là la vengeance d'un peuple vainqueur?... Vous jetez les fondements d'un trône nouveau; ne lui donnez pas pour appui une terre détrempée avec du sang et des larmes. » C'était là certainement l'argument leplus fort et le plus touchant de cette magnifique plaidoirie. La cour des pairs ne devait pas y être insensible.
M. de Peyronnet, avant de laisser prendre la parole à
ANNÉE 18:îO.
son défenseur, tint à présenter quelques observations personnelles. Autant il avait été quelquefois tranchant, amer et absolu dans l'exercice du pouvoir, autant il montra de modération et de convenance dans le discours où il raconta sa vie honorable et laborieuse. A l'heure où il était lui-même si près de l'échafFaud, il lui était bien permis de rappeler qu'il avait arraché à la mort un certain nombre de condamnés. Il avait été l'auteur de la loi sanguinaire du sacrilège, mais il l'avait faite sous l'irrésistible pression des préjugés de l'époque ; et quant à sa loi de justice et d'amour, à laquelle il avait également attaché son nom, il n'en avait endossé la responsabilité que par dévouement à la monarchie légitime. Ses dernières paroles furent une sorte d'amende honorable, un appel à l'indulgence de ses juges. « Un malheureux frappé comme moi, s'écria-t-il en terminant, n'a guère plus que des larmes, et l'on doit peut-être lui tenir compte de celles quïl ne garde pas pour lui-même. » C'était une défense complète. M. Hennequin, le défenseur et l'ami de M. Peyronnet, n'eut qu'à rappeler, sous une autre forme, leséloquentes considérations développées par son client.
Le défenseur de M. de Chantelauze était un avocat de Lyon nommé Sauzet. Il avait une grande réputation d'éloquence, et sa plaidoirie ne la démentit pas. C'était un libéral qui mettait son talent au service d'un des conseillers fanatiques de la monarchie. Il obtint un véritable triomphe oratoire, sans que sa plaidoirie, qui occupa deux audiences, eût la moindre chance de modifier le sort réservé à son client. Nous trouvons la preuve de ce succès dans les premières paroles que prononça M. Crémieux pour la défense de M. de Guernon-Ranville : « J'écoute encore, et il faut que je parle... » Avocat à Nîmes, M. Crémieux, comme son collègue de Lyon, appartenait au parti libéral, et sa I. 10
DÉCEiMBRK
MM. Sauzet ot Crémieux.
Décembre
L'émeute
autour (le la
Chambre des
pairs.
réputation d'éloquence était également venue jusqu'à Paris. Dans un langage d'une élévation singulière, il traça un éloge pompeux de l'ancien ministre qui lui avait confié ses intérêts ; il s'efforça de démontrer, lui aussi, que les pairs de France ne sauraient être des juges dans la circonstance, et qu'il n'y avait point de lois applicables aux faits reprochés à son client. Mais, au moment où, sur le point de terminer sa plaidoirie, il jetait, dans une péroraison saisissante, une vue profonde sur l'avenir, et parlait des pleurs que coûtait la liberté, sa parole faiblit tout à coup, ses jambes chancelèrent, et il tomba évanoui sur son banc. Il fallut le transporter hors de la salle.
Cette scène dramatique ajouta encore à l'émotion dont la cour était saisie. On écouta, d'une oreille distraite, la parole grave de M. Bérenger, qui, au nom de l'accusation, demanda à la Chambre des pairs de frapper des ministres coupables afin que cet exemple servit de leçon aux rois. L'attention était ailleurs. La foule avait envahi la cour du palais, et l'on entendait monter du dehors des clameurs menaçantes. L'inquiétude était visible sur tous les bancs. « Messieurs, dit tout à coup le président Pasquier au moment où M, Madier de Montjau se levait pour prendre la parole à son tour, il peut être utile pour la tranquillité publique que la séance soit levée avant la nuit, » et brusquement, il leva la séance.
C'était le 20 décembre; on était au sixième jour du procès ; l'émeute n'avait pas cessé de gronder autour du palais du Luxembourg. La garde nationale avait été chargée de veiller à la sécurité de la Chambre des pairs et de réprimer les désordres. Depuis six jours, le préfet de police, M. Treilhard, le préfet de la Seine, Odilon Barrot, et le général Lafayette s'épuisaient en efïorts pour calmer la foule et éviter un conflit entre elle et la
force armée. Le premier, fils de l'ancien membre du Directoire, venait de succéder à M. Girod (de l'Ain); c'était le troisième préfet de police depuis cinq mois. Il attribuait au parti légitimiste la responsabilité des troubles présents. « Citoyens, disait-il, le 20 décembre, dans une proclamation, nos ennemis ont dès longtemps marqué l'issue de ce procès comme l'écueil où l'ordre public viendrait se briser... Votre patience a trompé leur coupable espoir, comme votre courage les avait confondus en Juillet. » Et il engageait le peuple à répondre par le calme le plus absolu aux excitations dont il était l'objet.
Mais, dans l'entourage du château, on n'hésitait pas à mettre sur le compte des impatients et des républicains les agitations de la rue. On parlait d'un complot formé dans les rangs de l'artillerie de la garde nationale pour livrer des canons au peuple. Et déjà il était question de dissoudre cette garde, dont faisaient partie les hommes les plus avancés de l'époque. De son côté, M. Odilon Barrot, dans une proclamation menaçante, déclarait que le premier acte d'agression serait considéré comme un crime. Mais il ajoutait qu'il n'était étranger ni aux justes ressentiments de la population, ni à son impatience de voir se réaliser les institutions promises, et qu'il était en parfaite sympathie d'opinions et de sentiments avec elle. On ne le lui pardonna pas à la cour.
La journée du 21 décembre devait être le terme do ce grand procès, qui, depuis de longues semaines, tenait l'opinion publique attentive. Aussi une affluence plus considérable encore se pressait-elle dans les environs du palais, dont les abords avaient été rendus inaccessibles à la foule par de nombreux détachements de garde nationale et de troupe de ligne.
Le troisième commissaire de la Chambre des députés, M. Madier de Montjau, soutint également l'accu-
DlicEMBKK
Le verdict de
la cour des
pairs.
i'4B HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.
DÉCE.MHUE sation. Est-il vrai, comme on l'a prétendu, qu'il ait été 1830. ^jg connivence avec le château pour l'aire entendre de-
vant la cour des pairs des paroles de clémence ? Peu importe. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'après avoir qualifié avec une extrême sévérité la conduite des anciens ministres, il arriva insensiblement à conclure dans le sens de l'indulgence. « Un homme d'un cœur et d'im esprit élevé, dit-il, a l'ait retentir la tribune de paroles miséricordieuses... » Il soutint que l'honneur historique de notre Révolution était intéressé à préserver les accusés des rigueurs suprêmes. Puis, faisant allusion à l'abolition de la peine de mort en matière politique, dont l'initiative avait été laissée au trône, il ajouta : « Notre Révolution, en tout surprenante et admirable, a-t-elle apporté au monde une politique et une justice nouvelle, dont la supériorité soit déjà tellement sentie que vous deviez réaliser dès à présent le vœu que l'un des grands pouvoirs a exprimé pour l'avenir? C'est à votre arrêt, Messieurs, qu'il appartient de le décider... » Et cet arrêt, quel qu'il fût, disait-il en terminant, subjuguerait la conviction de tous.
Après ces paroles, les défenseurs pouvaient se dispenser de répliquer. M. de Martignac le fit cependant avec une grande puissance oratoire. MM. Hennequin, Sauzet et Crémieux se bornèrent à ajouter quelques mots à ses paroles émues.
Le président ayant prononcé la clôture des débats, et annoncé que la cour allait délibérer, les accusés se retirèrent, et la séance fut levée. Il était une heure et demie. Une voiture attendait à la porte du petit Luxembourg. Les ministres y montèrent et prirent rapidement la route de Vincennes par les boulevards extérieurs. Ils étaient accompagnés d'une escorte de deux cents chevaux, et aux portières de leur voiture galopaient, d'un côté, le jeune ministre de l'intérieur, M. de Monta-
ANNÉE 1830. CHAPITRE DEUXIÈME. i^^
livet, et de l'autre, un des lieutenants-colonels de la garde nationale, M. Lavocat. En moins d'une heure, ils étaient parvenus sans encombre à leur destination.
Ce départ précipité, à peine connu de la foule, y souleva une émotion extraordinaire. Elle était en proie à une exaspération que la garde nationale eut toutes les peines du monde à calmer. Des hommes armés de bâtons parcouraient les rues aux cris de Moi't aux ministres ! Sur la place du Panthéon, M. François Arago à la tête de sa compagnie reçut un coup violent dans la poitrine. On raconte qu'au Luxembourg, Lafayette ayant dit à quelques enragés qui cherchaient à forcer les grilles : (( Je ne reconnais pas ici les combattants de Juillet, » un homme du peuple lui aurait crié : « Je le crois bien, vous n'étiez pas parmi eux (1). » Authentique ou non, cette réponse prouve du moins les efforts du général pour maîtriser l'émeute sans effusion de sang. Un moment, on put craindre qu'une véritable bataille ne s'engageât dans la rue ; il fallut l'attitude ferme de la garde nationale pour en imposer aux meneurs.
Il était dix heures- du soir quand la cour des pairs rentra en séance pour le prononcé de l'arrêt. Tous les accusés furent condamnés à la prison perpétuelle. Le prince de Polignacfut en outre déclaré mort civilement, aggravation de peine que lui valait sa situation d'ancien président du conseil.
La nuit fut relativement calme, la plupart des curieux s'étant dispersés et étant rentrés chez eux sans attendre le résultat de la délibération de la cour. Mais le lendc-
Dkcemiihe
L'irritation de la foule.
Condamnation-
des anciens
ministres.
(1) Nous reproduisons ce mot injuste, et auquel Louis Blanc a donné rtiospitalité dans son Histoire de dix ans; mais nous le reproduisons sans croire à son authenticité. Nulle part nous n'avons trouvé la preuve suffisante qu'il ait été prononcé. C'est, selon nous, un de ces mots inventés après coup, comme tant d'autres mots devenus histoiùques : « 0 liberté, que de crimes on commet en ton nom !» — « Fils de saint Louis, montez au ciel !» — « Il n'y a qu'un Français de plus, » etc.
150 HISTOIRE DU IIÈGNE DE LOUIS-PIIILIPPE. année 1830.
Décembhk main matin, dès la première heure, de nouveaux symp- ' ■^*^' tomes d'agitation se manifestèrent avec une extrême vivacité. Les violents, qui comptaient sur la peine de mort, parcoururent les quartiers populeux en signalant l'arrêt de la Chambre des pairs comme un déni de justice, comme un défi à la Révolution, et ils s'efforcèrent de pousser le peuple à la révolte. Vers onze heures, le rappel fut battu dans tous les quartiers, et la garde nationale qui, depuis huit jours, n'avait pas de repos, se retrouva bientôt sous les armes. L'artillerie était réunie au Louvre autour de ses pièces. La cour des Tuileries était occupée par la garde nationale à cheval. Sur les boulevards, dans les rues, sur les quais, auLuxembourg, partout bivouaquaient des bataillons, l'arme au pied. La ville ressemblait à une immense place de guerre. Cette fois encore la ferme contenance de la garde nationale déjoua les menées des agitateurs. Les bruits les plus alarmants étaient répandus à dessein. On disait, par exemple, que les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau étaient en pleine insurrection. Rien de moins exact. Les ouvriers s'y livraient à leurs travaux ordinaires ; et ces quartiers étaient restés les plus tranquilles de la ville.
Mauifestatiou L'agitation finit d'ailleurs par céder devant l'attitude des écoles, à la fois calme, froide et énergique de la troupe ; un grand nombre de mutins furent arrêtés sans qu'elle eût eu à faire usage de ses armes.
Les jeunes gens des écoles vinrent spontanément en aide à la milice citoyenne pour ramener le calme dans la cité. Les élèves de l'Ecole polytechnique, dont l'uniforme avait conservé aux yeux du peuple le prestige de Juillet, se réunirent à ceux de l'école de droit et de médecine. C'était un mercredi, jour de sortie pour les premiers. Partis vers midi de la place du Panthéon, ils se répandirent dans la ville en semant partout sur leur
Année 1830.
passage des paroles de paix, d'union et de concorde. Arrivée à la place du Palais-Royal, la colonne s'arrêta et envoya au roi une députation chargée de lui transmettre l'expression des sentiments conciliateurs de la jeunesse des écoles. Louis-Philippe parut au balcon pour remercier les étudiants, qui l'accueillirent aux cris réitérés de Vive le roi! Respect à la loi! Liberté et ordre public ! Puis ils reprirent leur course à travers la ville, en continuant leur œuvre de pacification.
Le roi, dans la journée, avait plusieurs fois parcouru les rangs des bataillons répandus autour de son palais ; le soir il descendit, à la lueur des torches, pour remercier la foule qui se pressait dans les cours en faisant entendre des protestations de dévouement à la dynastie nouvelle. A minuit, les agitateurs étaient rentrés dans l'ombre ; toute trace de désordre avait disparu, et les légions étaient rentrées dans leurs foyers, victorieuses sans avoir combattu.
Ainsi, sans qu'un coup de fusil eût été tiré, sans ({u'une goutte de sang eût été versée, le calme avait été ramené dans la cité troublée depuis huit jours par des agitateurs obéissant à des mobiles divers. Cet heureux l'ésultat était dû certainement, en grande partie, au général Lafayette, qui, par son influence personnelle, par ses dispositions aussi habiles que fermes, était parvenu à éviter un conflit sanglant. Tout le monde alors lui rendit pleine et entière justice, et Louis-Philippe lui écrivit, le 22 décembre, dans la matinée :
« C'est à vous que je m'adresse, mon cher général, « pour transmettre à notre brave et infatigable garde « nationale l'expression de mon admiration pour le « zèle et l'énergie avec lesquels elle a maintenu l'ordre « public et prévenu tous les troubles. Mais c'est voua « d'abord que je dois remercier, mon cher général, « vous qui venez de donner de nouveau, dans ces jours
Décembrk
Remerciements a Lafayette.
DÉCEMBRE <( d'épreuve, l'exemple du courage, du patriotisme et *^^^' (( du respect pour les lois, comme vous l'avez fait tant « de fois dans le cours de votre longue et noble car- (' rière... »
On pouvait croire, après cela, que le roi inclinerait sincèrement vers les hommes qui, tout en contribuant, au péril de leur vie et de leur popularité même, à maintenir dans la cité l'ordre sans lequel il n'est ni progrès, ni liberté, ni prospérité possible, entendaient pousser la royauté dans les voies logiques de la Révolution, et l'empêcher de retomber dans l'ornière de la Restauration. Ce fut tout le contraire qui arriva.
La Chambre des députés discutait alors le projet do loi sur la garde nationale. Le 23 décembre, M. Dupin aîné lui proposa de voter des remerciements à la garde nationale. Alors le président du conseil demanda, comme député de Paris, qu'il en fût également adressé à la jeunesse de toutes les écoles qui avait si généreusement prêté son concours pour le rétablissement de l'ordre. Des A^oix de la droite ayant demandé à quelles conditions : — Il n'y a pas eu de conditions, répondit M. Laffitte. — Et comme ces mêmes voix parlaient de proclamations menaçantes, il fut établi quil n'y en avait eu que deux, n'ayant aucun caractère authentique, l'une anonyme, l'autre publiée par le Journal des débats et portant quatre signatures seulement. Sans s'arrêter davantage à cette opposition intempestive, la Chambre vota à la presque unanimité la proposition du président du conseil. Un certain nombre d'étudiants, blessés du ton de quelques rares députés de la droite à leur égard, crurent devoir repousser ces remerciements. Gela n'avait aucune importance. Voici qui fut plus grave.
Le 24 décembre, on discutait un article de la commission tendant à la suppression du commandement général des gardes nationales du royaume, dont le
général Lafayette avait été investi au lendemain de la Révolution de Juillet. Supprimer ce gi-ade, exorbitant peut-être, au moment où le roi venait de donner au général un témoignage si éclatant de reconnaissance, pouvait avoir un caractère injurieux. Le général Mathieu Dumas le comprit parfaitement, et il proposa d'amender ainsi l'article de la commission : <( Les fonctions de commandant-général des gardes nationales du royaume, confiées dans les circonstances présentes au général Lafayette, cesseront, et ne seront confiées à aucune autre personne, lorsqu'il aura cessé de les exercer. » Le ministre de l'intérieur s'associa dans une certaine mesure à cette proposition, en demandant que ces fonctions fussent provisoirement maintenues jusqu'à ce que le roi jugeât qu'elles n'étaient plus nécessaires. D'autres proposèrent de laisser à Lafayette, sa vie durant, le titre honorifique. La Chambre ne voulut rien entendre; elle supprima purement et simplement la fonction.
Ce vote maladroit fut mal accueilli par la presse d'avant-garde. Armand Carrel, dans le National, traita la Chambre de parlement croupion. « Allons, s'écriat-il, vous qui avez bassement trahi la branche aine des Bourbons, vous qui rampiez depuis cinq mois, en flatteurs avilis, sous la souveraineté nationale que vous détestiez, travaillez à réédifîer la légitimité; mais nous vous démasquerons... » Lafayette était largement vengé.
Le général n'était pas présent à la Chambre lors de ce vote. Froissé du procédé, il envoya, dès le lendemain, sa démission au roi, dans une lettre d'ailleurs pleine de convenance et de dignité. Louis-Philippe usa de toutes ses séductions pour le faire revenir sur sa détermination. Lafayette fut inébranlable. Il fit, en termes émus, ses adieux aux gardes nationaux de Paris, se contentant de leur demander, comme une preuve de leur gratitude à son égard, de redoubler de zèle et de ponctualité dans
Dkcembhk
Suppression du commaii-
doinont général des
gardes nationales.
%wrM>j-
La démission de Lafayette.
Décembre 18B0.
M. Dupont de l'Eure quitte le
ministère.
ÏM HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1830.
leur service. Louis-Philippe lui donna pour successeur le général Mouton, comte de Lobau, en exprimant publiquement les regrets qu'il éprouvait de la retraite du général Lafayette, qu'il félicita de nouveau, dans une proclamation affichée sur les murs de Paris, d'avoir pris une part glorieuse au maintien de l'ordre public.
Cette démission causa dans le public une profonde et douloureuse émotion. Lafayette crut devoir s'en expliquer le môme jour à la tribune ; c'était le 27 décembre. Sa conscience d'ordre public ^àii-\\, était pleinement satisfaite, mais il n'en était pas de même de sa conscience de liberté. Il parla de ce fameux programme de l'Hôtel de Yille, qui se résumait dans ces mots : « Un trône populaire entouré d'instituLions républicaines. » Il avait été accepté par tout le monde au début; seulement il n'était pas toujours entendu comme par lui dans l'entourage du roi, et, malgré son indépendance personnelle dans toutes les situations, il se sentait plus à l'aise désormais pour en poursuivre le triomphe.
La démission du général Lafayette entraîna celle de Dupont (de l'Eure). Ce ministre trop austère avait souvent mis le marché à la main au roi Louis-Philippe. Ses susceptibilités démocratiques avaient plus d'une fois effarouché ses anciens collègues, les doctrinaires, et ceux-ci ne s'étaient pas fait faute d'engager le roi à saisir la première occasion de s'en défaire. Ils étaient aux aguets pour ressaisir le pouvoir ; ils allaient être satisfaits.
« M. Lafayette se considère comme destitué par la Chambre des députés, » écrivit Dupont (de l'Eure) au roi, le 26 décembre. «... La tendre amitié, la conformité de sentiments politiques qui m'unissent à ce grand citoyen, ne me permettent plus de faire partie du ministère... » La présentation d'une mauvaise loi sur la liste civile et l'inexplicable retard apporté à la présentation d'une loi
ANNKiî 1830. CHAPITRE DEUXIÈME. 135
électorale, si impatiemment attendue par le pays, lui décembre auraient fait un devoir de se retirer plus tôt, ajoutait-il, 1830.
s'il n'avait pas craint d'augmenter les dangers qui pourraient résulter du procès des ministres, mais ce péril étant écarté, il croyait devoir déposer un fardeau qu'il ne se sentait plus la force de supporter.
Sa démission fut acceptée avec empressement. Louis- Philippe ne pouvait trouver une meilleure occasion pour être agréable aux conseillers occultes dont il subissait l'influence, et leur préparer la place. Il n'y avait plus de gênant que M. Laffitte. On n'allait pas tardera trouver un moyen de s'en débarrasser. Six mois s'étaient à peine écoulés depuis les journées glorieuses, et déjà l'on se disposait à fouler aux pieds tous les principes de la Révolution. Adieu les promesses de Juillet! De ce jour, date la scission profonde, irrémédiable, entre les patriotes qui en voulaient résolument la réalisation, et les intrigants qui, y ayant souscrit du bout des lèvres pour s'assurer la possession du pouvoir, s'apprêtaient à les répudier avec éclat et à faire avorter les fruits de cette Révolution. L'histoire des années qui vont suivre ne sera plus que celle de la lutte plus ou moins déclarée, mais incessante, de l'esprit de réaction contre l'esprit de progrès et de liberté, auquel cette année 1830 semblait avoir ouvert de si larges horizons.
Que laRévolution de 1830 n'a pas été l'avènement des classes moyennes.
— Qu'est-ce que la bourgeoisie? — Les embarras de M. Laffitte. — La question de la liste civile. — Lettre sur la liste civile. — La candidature du duc de Nemours au trône de Belgique. — Candidatures de Léopold de Saxe-Cobourg et du fils d'Eugène Beauharnais. — La nomination du duc de Nemours. — Refus imposé par l'Angleterre.
— La Révolution en Pologne. — Refus de Louis-Philippe d'intervenir.
— M. de Mortemart, ambassadeur en Russie. — La diète de Pologne prononce la déchéance des Romanoff. — Législation criminelle améliorée. — La nouvelle loi municipale. — La théorie du juste milieu.
— Vote de la loi municipale. — Troubles dans Paris. — Cérémonie à Saint-Germain-l'Auxerrois. — Dévastation de l'église et du presbytère. — Pillage et destruction de l'archevêché. — Proscription des emblèmes légitimistes. — Contre-coup en province. — Complicité occulte du gouvernement. — Discussion à la Chambre à propos des émeutes des 14 et 15 février 1831. — Le discours du ministre de l'intérieur. — Déclaration du préfet de police. — Intervention de M. Guizot.
— La réponse de M. LaOitte . — La réplique de M. Guizot. — Révocation du préfet de la Seine et du préfet de police. — Le budget de 1831 et les douzièmes provisoires. — La loi électorale. — Discussion de la loi électorale à la Chambre des députés. — Vote de la loi. — Vote définitif de la loi sur la garde nationale. — Les affaires d'Italie. — La démission de M. Laffitte. — Les troubles de mars. — Manifestation en l'honneur de la Pologne. — Modification ministérielle. — Cabinet du 13 mars. — L'association nationale. — M. Casimir Périer. — Portrait de M. Casimir Périer. — Le programme du ministère. — Protestation de M. Eugène de Salverte et du général Lafayette. — La révolution comprimée en Italie. — Mort de Napoléon-Louis Bonaparte. — Projet de loi contre les attroupements. — Attaque contre les attroupements. — Attaque contre l'association nationale. — Destitution de fonctionnaires. — La loi de bannissement contre les Bourbons. — La situation financière. — Le premier procès d'avril. — Les sociétés patriotiques.— Les républicains devant la cour d'assises. — Le manifeste de Godefroy Cavaignac. —Acquittement des accusés. — Prorogation
158 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1831.
de la Chambre des députés. — L'emprunt de 120 miHious. — La fête du roi. — L'anniversaire de la mort de l'empereur. — Manifestation des décorés de JuiHet. — L'émeute de la place Vendôme. — Les désordres continuent. — Le procès du National. — Troubles en Vendée. — Voyage du roi en Normandie. — Dissolution de la Chambre. — Voyage du roi dans les départements de l'Est. — L'incident de Metz. — La municipalité et la garde nationale. —Nouveaux désordres dans Paris. — Conflit avec le Portugal. — Envoi de l'amiral Roussin dans les eaux du Tage. — Glorieuse issue de l'expédition de Portugal.
L'année qui s'ouvrait allait être le point de départ dune politique toute nouvelle. Fille de la Restauration, la Chambre des députés n'avait aucunement la pensée d'élargir outre mesure là' cadre des attributions politiques du pays. Louis-Philippe eut beau, dans ses harangues officielles et banales du jour de l'an, protester de son dévouement aux idées nouvelles, de son désir de poursuivre les conséquences logiques de la Révolution, il n'en opposera pas moins, aux principes de progrès, d'émancipation et de liberté, une résistance sourde, plus ou moins déclarée, mais persistante, obstinée, et que nous allons voir se traduire dans tous ses actes, au dedans comme à l'extérieur.
Asseoir sa dynastie sur des bases solides, la rattacher, par une sorte d'hérédité quasi-légitime, à la dynastie de droit divin, se l'aire bien venir des souverains étrangers en laissant la France étroitement garrotée par les liens des traités de 1815, apporter le moins de changement possible à la constitution octroyée par son cousin Louis XVIII, et donner, aussi largement que le permettait son étroitesse de vues, satisfaction aux intérêts matériels du pays, tel était son plan de conduite parfaitement arrêté. Et, pour l'aider dans la réalisation de ce plan, il avait sous la main quelques-uns de ses ministres du premier jour, et d'anciens serviteurs de la Restauration qui, satisfaits d'un changement de dynastie, ne demandaient qu'à continuer l'œuvre de la Restaura-
tion en lui imprimant un caractère un peu plus libéral.
Il est donc absolument inexact de prétendre que la Révolution de 1830 a été l'avènement de la bourgeoisie, entendue dans son sens le plus large. Son esprit, il est vrai, était éminemment démocratique. Sa signification bien nette et bien précise eût dû apparaître dans une Constitution librement consentie, garantissant les droits et les intérêts nationaux; la suppression de tous les privilèges héréditaires; l'entière liberté des cultes; la liberté de la presse; le rétablissement de lélection dans la formation des administrations départementale et municipale, et enfin le concours médiat ou immédiat de tous les citoyens à l'élection de leurs représentants. C'étaient les principes de 1789, ceux que la Chambre de 1815 avait affirmés en présence de l'ennemi ; voilà ce qui, en un mot, constituait le programme de l'Hôtel de Ville.
Eh bien! l'on a vu déjà combien peu ce programme avait été suivi. Certains progrès, notamment au point de vue de la formation des municipalités, seront tardivement réalisés dans une faible mesure, mais les droits politiques seront, comme sous le régime précédent, rigoureusement refusés à l'immense majorité de la nation. A peine augmentera-t-on de quelques milliers le nombre des privilégiés. Si c'était là le triomphe de la bourgeoisie, il était singulièrement maigre.
Et d'abord qu'est-ce que la bourgeoisie, telle que nous l'entendons de nos jours? Ce sont ces classes moyennes où s'accumulent toutes les forces vives du pays, et qui se recrutent et se renouvellent incessamment dans les couches populaires. Le bourgeois d'aujourd'hui n'est souvent que le prolétaire d'hier. Cette bourgeoisie française était déjà puissante en 1789. Supérieure à une noblesse dont la grande majorité était ignorante et oisive, elle avait pour elle la science et la
Janviek 1831.
Que la Révolution de 1830 n'a pas été l'avènement des classes moyennes.
Qu'est-ce ([uo la bourgeoisie'.'
160 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1831.
lANviiK 1831. richesse, et elle était en possession de la plupart des fonctions administratives et judiciaires. Seules les grandes charges de la cour et de l'armée lui étaient à peu près interdites. Est-ce que ce fut dans un intérêt égoïste et personnel, comme on Ta dit quelquefois, qu'elle se jeta, tête baissée, dans le goulTre de la Révolution? En examinant les choses de près, on voit que c'est surtout aux grandes masses populaires que la Révolution a profité. Les paysans affranchis ne formaientils pas les trois quarts de la nation? Sauf la restriction bien peu sensible du cens, réduit à la valeur de trois journées de travail, c'était l'immense majorité du pays quelle appelait à concourir à l'élection de ses représentants. Enfin elle rendait les fonctions publiques, civiles et militaires, accessibles à tous, sans autre distinction, comme le disait la Délcaration des droits de l'homme, que celle des vertus et des talents. La Restauration exigea pour être électeur une contribution de trois cents francs et pour être éligible celle de mille francs; la royauté de Juillet se borna, comme on le verra, à abaisser le cens électoral à deux cents francs et celui de l'éligibilité à cinq cents francs ; c'étaient encore des sommes exorbitantes à cette époque. Ainsi toutes les capacités des lettres, du barreau, de la médecine, tous les architectes, ingénieurs, marchands, commerçants, industriels, employés, cultivateurs et artisans, qui ne payaient pas le cens exigé, n'eurent pas plus de droits politiques que le dernier des prolétaires. C'était l'égalité dans l'ostracisme. Et ces parias formaient plus (les neuf dixièmes de la nation. On voit donc combien il est peu exact de dire que la monarchie de Juillet a été le règne de la bourgeoisie. Tous les droits politiques, c'est-à-dire le pouvoir, les grandes charges publiques, demeurèrent entre les mains des anciennes classes privilégiées, que la Révolution n'avait guère appauvries, et
de l'aristocratie de la fortune. Voltaire aurait été élec- Janvier 18.31. teur parce qu'il était riche, mais ni Rousseau ni Diderot ne l'eussent été, parce qu'ils étaient pauvres.
La démission de Lafayette et de Dupont (de l'Eure) Les embarras avait débarrassé la monarchie de Juillet de deux des ^^ ^'- Laffitte. personnages qui tenaient le plus à l'exécution des promesses de la Révolution, et qui, par conséquent, étaient les plus gênants. Restait M. Laffitte, dont les aspirations libérales, sans être moins sincères, avaient un caractère dynastique plus prononcé. Il y avait, entre le roi et son premier ministre, une liaison déjà ancienne, M. Laffitte avait été, pendant toute la Restauration, l'àme du parti d'Orléans. Il avait longtemps poussé jusqu'au fétichisme son amitié pour le duc, auquel son opulence, comme banquier, lui avait permis, un moment, de rendre de grands services. Plus tard, le duc, devenu roi, eut à son tour l'occasion d'obliger le banquier dont la Révolution de Juillet avait obéré les aflaires. Il lui acheta alors la forêt de Breteuil par acte sous seing privé. Il avait été convenu que le secret serait gardé sur cette vente ; mais Louis-Philippe ayant cru devoir, par excès de précaution, faire enregistrer l'acte, elle fut bientôt ébruitée, et le crédit de M. Laffitte en reçut un coup fatal. Il lui fallut contracter un emprunt de sept millions à la Banque pour faire face aux demandes de remboursement qui affluaient de toutes parts. Une souscription publique fut ouverte pour sauver l'hôtel où la royauté de Juillet avait pris naissance.
Cette précaution indiscrète du roi causa au cœur de M. Laffitte une blessure profonde. Il en ressentit un violent dépit, et, dès lors, son amitié pour celui à qui il avait donné une couronne se trouva sensiblement altérée. Il voulait même quitter le ministère pour reprendre la direction de sa maison. Mais on avait encore besoin de lui. On était alors à la veille du procès des ministres; I. 11
HISTOIRE DU REGNE DE LOUIS-PHILIÎPPE. année 1831.
Janvier 1831.
La question
de la liste
civile.
Lettre sur la liste civile.
la question extérieure se présentait, sinon menaçante, du moins pleine d'incertitudes et d'embarras ; l'heure n'était pas venue encore de rompre avec les ministres populaires. Et puis, le roi comptait sur son ministre des finances pour obtenir de la Chambre des députés le vote d'une liste civile dont le gros chiffre épouvantait beaucoup de royalistes de vieille date.
Tout d'abord, le roi Louis-Philippe avait les prétentions les plus modestes. Une liste civile de cinq millions lui paraissait largement suffisante. Il demandait même à M. Bavoux si ce ne serait pas exorbitant. C'était, en effet, bien modeste pour une monarchie. Il en fut jugé ainsi par les conseillers intimes du souverain. Un jour, le roi remit à M. Laffitte une note détaillée des dépenses obligées de la cour. Elle s'élevait au chiffre de 18,S33,500 francs. Les ministres, moins M. Dupont (de l'Eure), étaient d'accord pour demander aux Chambres 18 millions en chiffre rond. Mais la commission du budget, à qui la note avait été communiquée par M. Thiers, poussa les hauts cris. Elle n'était pas bien terrible cependant, car elle se composait alors de MM. Duvergier de Hauranne, Anisson Duperron, Etienne, Jacques Lefèvre, Génin, de Rémusat, Thouvenel et de Cormenin. Ce dernier seul pouvait être considéré comme un ennemi, ayant dénié à la Chambre dissoute de 1830 le droit de faire un roi.
L'opposition de M. de Cormenin éclata dans un pamphlet publié sous le titre de Lettre sur la liste civile, dont le retentissement fut prodigieux. Dans un style incisif et mordant, emprunté de celui de Paul-Louis Courier, l'auteur analysait, article par article, le projet de la cour, et son indignation s'échappait en saillies tantôt amères, tantôt bouffonnes. « 850,000 francs pour les gages elles livrées! C'est 850 valets à 1,000 francs la pièce. Quel luxe oriental !» — « Il n'y a pas un seul
article, s'écriait l'ardent pamphlétaire en terminant, sous janvier i83I lequel on n'aperçoive une pensée cachée, ou quelque bénéfice de thésaurisation. Je n'achève pas; le dégoût me prend, et la plume me tombe des mains. » Il y avait peut-être là, de la part de M. de Cormenin, un peu d'exagération.
Quand un pays se passe le luxe d'une monarchie, il doit la payer. Le trône a besoin d'un certain lustre. Si encore, après une révolution, en diminuant les dépenses du chef de l'Etat, on réduisait les frais généraux ; mais non, c'est presque toujours le contraire qui arrive. On diminue de quelques millions la dotation ou les appointements du pouvoir exécutif, et l'on augmente de plusieurs centaines de millions les dépenses du pays : la prétendue économie se traduit par une écrasante aggravation de charges. Le cri de M. de Cormenin fut d'ailleurs entendu, et nous verrons bientôt la Chambre, après des discussions passionnées, où la couronne perdit singulièrement de son prestige, réduire d'un tiers la dotation proposée.
Le mauvais effet produit par les prétentions pécuniaires de la cour vint à se compliquer du mécontentement que l'on éprouva en France de la piètre attitude du gouvernement de Louis-Philippe à propos des affaires belges. La conférence de Londres, par une violation manifeste des traités de 1815, avait, on s'en souvient, parfaitement admis la séparation de la Belgique et de la Hollande. Seulement l'Angleterre se proposait bien d'éliminer du nouveau gouvernement de la Belgique toute influence française, et elle devait être servie à merveille, dans cette besogne, par l'ambassadeur de Louis-Philippe à Londres, M. de Talleyrand.
Or, il n'était bruit à cette époque que de la candidature du jeune duc de Nemours au trône de Belgique. A défaut de l'annexion, repoussée en principe par la monar-
La candidature du duc de Nemours
au trône de Belgique.
Janvier 1831,
Candidatures de Léopold de Saxe-Cobourg et du fils d'Eugène Beauharnais.
164 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, annék 1831.
chie de Juillet, la royauté du second fils de Louis- Philippe était certainement ce qu'il pouvait y avoir de plus avantageux pour la France. Mais accepter cette royauté, c'était indisposer l'Angleterre, à l'alliance de laquelle le roi Louis -Philippe tenait pardessus tout, et, dès le 2 janvier 1831, il refusait l'offre qui lui en était faite officieusement par un envoyé de Bruxelles.
L'Angleterre, ou plutôt lord Palmerston, le principal ministre du roi Georges IV, avait un candidat ; c'était le prince Léopold de Saxe-Cobourg, veuf de la fille unique du roi d'Angleterre, dont une des sœurs, femme du duc de Kent, était mère de la princesse Victoria, la reine future du royaume uni. C'était donc un prince moitié anglais, moitié allemand.
Mais il y avait une troisième candidature, que les Belges préféraient infiniment à celle de Léopold de Saxe- Cobourg, c'était la candidature du duc de Leuchtenberg, fils de la princesse Amélie de Bavière et d'Eugène Beauharnais, dont le nom était resté singulièrement populaire en France. Aucune, il est vrai, ne pouvait porter plus d'ombrage au gouvernement de Louis-Philippe. Qui sait si plus tard ce petit-fils adoptif de Napoléon, promu roi des Belges, ne deviendrait pas une compétition dangereuse pour la dynastie d'Orléans? Aussi, à la date du 11 janvier 1831, M. Sébastiani, ministre des affaires étrangères, écrivit-il à M. Bresson, premier secrétaire de la h'gation à Londres, chargé, avec lord Castlereagh, de communiquer au gouvernement provisoire de Bruxelles les décisions de la conférence, que le gouvernement de Louis-Philippe ne consentirait pas à la réunion, qu'il n'accepterait point la couronne pour le duc de Nemours, et qu'il verrait dans le choix du duc de Leuchtenberg une combinaison de nature à troubler la tranquillité de la France. Le ministre
ajoutait que, dans aucun cas, l'élection de ce dernier ne Janvier i83I serait reconnue.
Cette étrange dépêche, communiquée aux membres du congrès, souleva chez eux un véritable déchaînement contre la France. On se demanda comment un gouvernement sorti d'une révolution pouvait faire si bon marché de l'indépendance et de la dignité d'un peuple ami. La candidature du fils d'Eugène Beauharnais gagna du terrain, tandis que deux autres candidatures, celles du prince Othon de Bavière et du prince de Naples, mises en avant comme étant de nature à rallier les suffrages de l'Europe entière, étaient dédaigneusement repoussées.
Cependant les partisans de la France ne perdaient pas tout espoir, malgré l'opposition violente de l'Angle-^ terre à la candidature du duc de Nemours, opposition dont lord Ponsomby se fit l'interprète ardent à Bruxelles. M. de Lawestine, envoyé en mission secrète en Belgique par le Palais-Royal, ne tarda pas à faire savoir au roi que le seul moyen d'empêcher la nomination du duc de Leuchtenberg était d'accepter la couronne pour le duc de Nemours. Il dépêcha en toute hâte M. Bresson à Paris. Celui-ci en revint aussitôt avec le consentement tacite du roi Louis-Philippe qu'il accepterait le trône pour son fils s'il lui était ofîert par le congrès. Il était temps.
La délibération sur le choix d'un souverain s'était ouverte le 28 janvier. Elle dura jusqu'au 3 février, et l'on y fit valoir avec beaucoup d'ardeur toutes les raisons qui rendaient désirable pour la Belgique l'intimité la plus profonde avec la France. La nomination du duc de Nemours n'eût pas été un instant douteuse si l'on avait été absolument certain du consentement de Louis-Philippe. Le doute seul engagea un certain nombre de membres du congrès à voter pour le duc de Leuchtenberg,
La
nomination du
duc de
Nemours.
HISTOIRE DU REGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1831.
Février 1831. dans lequel ils voyaient encore un Français. Parmi les partisans du duc de Nemours, on comptait les hommes les plus importants de la Belgique, MM. de Mérode, Lehon, Rogier, Van de Weyer et Charles de Brouckère. Il fallut deux tours de scrutin pour trancher la question. Le duc de Nemours fut nommé par 97 voix sur 191 votants, contre 74 données au duc de Leuchtenberg et 21 à l'archiduc Charles d'Autriche. C'était la France qui l'emportait. La nouvelle de cette victoire fut saluée en Belgique par de longues acclamations d'enthousiasme. Les partisans du duc de Leuchtenberg y applaudirent eux-mêmes de grand cœur, car ce qu'ils voulaient, c'était le triomphe d'un candidat français. Le soir, la ville de Bruxelles illumina, et des salves d'artillerie furent tirées en signe d'allégresse. Il suffisait d'un mot du roi Louis-Philippe pour que la Belgique devînt, non pas, comme le disait M. Dupin, « une petite Navarre qui ne serait pour la France qu'une source d'embarras et de difficultés », mais une seconde France, une sœur cadette de la grande, vivant de la même vie, ayant les mêmes aspirations, toutes deux marchant de conserve, appuyées l'une sur l'autre, sans avoir rien à redouter des puissances européennes. Ce mot, Louis-Philippe s'était presque engagé à le dire.
Or, le 7 février, pendant que la Belgique retentissait encore des cris de joie qui avaient accueilli l'élection du duc de Nemours, l'ambassadeur de Louis-Philippe à Londres y signait un nouveau protocole excluant du trône de Belgique tout prince français. M. de Talleyrand avait fait savoir au roi que lord Palmerston lui avait déclaré que l'acceptation du trône de Belgique pour le duc de Nemours serait le signal d'une guerre générale. Le chef du cabinet anglais somma même officiellement le roi Louis-Philippe de tenir la promesse qu'il aurait faite antérieurement de refuser la couronne si elle venait à
Refus imposé
par l'Angleterre.
être offerte à son fils. A cette menace et à cette som- Février i831. mation insolentes, la Restauration aurait répondu par un défi hautain, comme elle avait fait lors de l'expédition d'Alger (1), et l'Angleterre se fût tenue tranquille ; Louis-Philippe covirba la tête sous l'affront. Dès le 4 février, malgré l'opinion de ses ministres, appuyée par son fils aîné, le duc d'Orléans, il chargea le général Sébastiani d'annoncer au cabinet britannique qu'il renonçait à la couronne que le vote du congrès belge venait de donner à son fils, le duc de Nemours. C'était de la sagesse, a-t-on dit ; c'était de la pusillanimité.
Quelques jours après, une députation du congrès belge venait au Palais-Royal offrir officiellement cette couronne. Louis-Philippe reçut avec son affabilité ordinaire les délégués du congrès ; mais il refusa le présent offert, en alléguant son peu d'ambition, les intérêts de la France et son désir de conserver la paix à l'Europe. Mais la meilleure manière de conserver la paix, c'était de faire la France grande, puissante et respectée ; de lui rendre, en quelque sorte, puisque l'occasion s'en présentait, une partie- de ce qu'elle avait perdu en 1814. Quant aux intérêts du pays, c'était singulièrement les comprendre, que de repousser, de gaieté de cœur, des provinces qui avaient été l'objet des longues convoitises de Louis XIV, que la République avait données à la France, et qui venaient, pour ainsi dire, s'offrir d'ellesmêmes, librement, spontanément. Louis-Philippe aima mieux les jeter dans les bras de l'Angleterre.
Cinq ou six semaines avant cette déplorable renonciation, notre ministre des affaires étrangères, le général Sébastiani, causant avec un envoyé belge qui ne voyait d'autres candidats possibles au trône de Belgique que le duc de Nemours ou le prince Léopold de Saxe-
(1) Voy. notre Histoire de la Restauration.
168 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1831.
•'ÉvRiKR 1831. Cobourg, s'écriait fièrement : « Si le prince Léopold met le pied en Belgique, nous lui tirerons des coups de * canon. ))A quoi l'envoyé avait répondu : « Nous prierons
l'Angleterre d'y répondre. Ce s«ra la guerre générale. » Et le général de répliquer : « Soit, mieux vaut pour nous une guerre générale qu'une humiliation permanente et sans issue. » C'était là de l'arrogance bien inutile, quand on devait s'humilier si profondément plus tard. Menacer les Belges de leur tirer des coups de canon s'ils élisaient le prince Léopold, c'était inepte et ridicule, c'était violer le droit des gens, attenter à la liberté d'un peuple. Mais où la menace eût été bien placée, c'était lors de la sorilmation injurieuse de lord Palmerston. En cédant à une injonction de ce dernier, Louis-Philippe, il faut bien le dire, s'est rendu coupable de lâcheté devant l'Angleterre et de trahison envers la France.
Il y eut en France et en Belgique une véritable consternation quand on connut le refus du roi. On sentait qu'il laissait en quelque sorte échapper la fortune de la France. La Belgique se trouvait désormais soumise à l'influence anglaise. A quelques mois de là, elle prendra pour roi le prince Léopold de Saxe-Cobourg, ce pensionné de l'Angleterre, à qui le général Sébastiani voulait tirer des coups de canon. Louis-Philippe s'estimera trop heureux plus tard de pouvoir donner à ce prince une de ses filles en mariage.
La Révolution Victorieuse en Belgique, la révolution n'était pas en Pologne, appelée à uii succès égal en Pologne. Sa cause y était pourtant tout aussi juste ; mais elle n'avait pas trouvé d'appui en Europe, et, moins heureux que les Belges, les Polonais n'étaient pas encore destinés à recouvrer leur indépendance. Toutefois les sympathies ne leur avaient pas manqué en France, loin de là. Nous avons dit avec quel enthousiasme l'insurrection de Varsovie
avait été accueillie à Paris. Aux accents de la Parisienne Février i831. de Casimir Delavigne, cette Marseillaise de la Révolution de Juillet, consacrée à la gloire du duc d'Orléans, se mêlaient ceux de la Varsovicnne, autre chant du même auteur, où les Polonais imploraient notre assistance en rappelant que, sous l'Empire, ils avaient longtemps combattu à nos côtés, et pour nous, La presse et la tribune retentissaient d'énergiques appels en leur faveur . Les écrivains les plus divisés d'opinion, M. de Montalembert dans VAvenir, Armand Carreldans le National, se réunissaient dans une admiration commune pour ce noble peuple, dont un crime abominable, à la fin du siècle dernier, avait immolé la patrie.
L'insurrection polonaise avait eu pour point de départ, on s'en souvient, l'ordre donné à l'armée de Pologne de se tenir prête à marcher contre la France. En se retournant contre le corps de bataille, suivant l'expression du général Lafayette, la Pologne, qui devait former l'avant-garde, avait rendu un signalé service à la monarchie de Juillet. A ce titre, elle avait donc droit à toutes les sympathies du Palais-Royal. En cas de conflagration européenne, elle eût fait puissamment diversion. Mais le gouvernement de Louis-Philippe qui, par peur de la guerre, n'avait osé ni aller jusqu'au Rhin ni accepter la Belgique qui s'offrait à lui, pousserait-il l'héroïsme jusqu'à tirer l'épée du fourreau pour affranchir la Pologne? Assurément non. Et peut-être n'y a-t-il Refus de pas à s'étonner qu'il n'ait pas tenté, dans son isolement, ^(?ïîîtêrven?r^^ ce que Napoléon lui-même n'avait pas cru devoir faire au plus fort de sa puissance. Seulement il aurait pu essayer, en sa faveur, d'une énergique action diplomatique, en s'appuyant même sur les traités de 1815, qui, suivant la juste observation faite un jour à la tribune par le général Lamarque, avaient promis au peuple polonais une organisation distincte, avec le czar comme
Février 1831.
de Morteinart ambassadeur en Russie.
La diète de
Pologne
prononce la
déchéance des
Roinano£f.
170 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1831.
roi constitutionnel. Mais Louis-Philippe tenait absolument à ne pas mécontenter la Russie, et notre consul à Varsovie avait reçu l'ordre de signifier aux insurgés qu'ils n'eussent point à compter sur l'appui de la France. Louis-Philippe se borna à de stériles et banales supplications au czar tendant à l'amélioration du sort des Polonais.
Pour complaire à la cour de Russie, le roi avait désigné comme ambassadeur auprès du czar M. de Mortemart, qui déjà, après la Révolution de Juillet, avait été envoyé à Saint-Pétersbourg afin d'y négocier la reconnaissance de la royauté des barricades. Parti de Paris dans les premiers jours de janvier, M. de Mortemart, en s'arrêtant à Berlin, y avait reçu un agent de la diète de Pologne. Il l'avait confirmé dans l'idée que la Pologne n'avait aucun secours matériel à espérer de la France. Aussi l'avait-il engagé à conseiller la soumission à ses compatriotes. Pour lui, il se proposait seulement, au nom de son gouvernement, d'implorer la clémence du czar en faveur des Polonais.
Mais ceux-ci, livrés à eux-mêmes, et ne prenant conseil que de leur désespoir, étaient résolus à lutter jusqu'à la mort pour leur indépendance. Chlopicki, qui après le soulèvement de Varsovie s'était emparé de la dictature, s'en était démis le 19 janvier, après une scène violente au sein de la diète, pour ne pas rompre entièrement avec le czar. Il fut remplacé, comme généralissime, par le prince Michel Radziwil, et, le 25 janvier, sur la proposition du nonce Roman Soltyk, la diète prononça la déchéance de la maison de Romanoff. Le sort en était jeté. Plus de Nicolas! Plus d'empereur! s'étaient écriés les nonces debout, en proie à une sorte de délire, le délire du patriotisme. Le soir Varsovie illuminait comme pour une fête.
Quelques jours après, le feld-maréchal Diebitsch fran-
chissait le Bug-, et pénétrait en Pologne à la tête de 120,000 Russes. Alors commencèrent une série de combats et de batailles qui durèrent sans interruption jusqu'à la fin de février, luttes effroyablement sanglantes, où les Polonais, bien que de beaucoup inférieurs en nombre, eurent souvent le dessus, mais qui devaient, hélas! se terminer par leur irréparable défaite.
Tandis que notre politique extérieure revêtait un caractère si peu conforme au génie et au caractère de la France, on essayait de réaliser à l'intérieur de petites réformes, qui étaient loin d'être un retour franc et sincère aux principes de la Révolution. La Chambre des députés avait voté, le 6 janvier, un projet de loi sur la garde nationale, sur lequel nous aurons à revenir lors de la discussion devant la Chambre des pairs. Elle apporta ensuite certaines améliorations au code d'instruction criminelle, en ce qui touchait la composition des cours d'assises et les déclarations du jury. D'après une disposition vicieuse de notre législation, les juges du droit étaient appelés à se prononcer sur le fait dans le cas où la culpabilité d'un prévenu n'était établie qu'à la majorité de sept voix contre cinq. Il y avait là une confusion regrettable, une véritable atteinte à l'institution du jury, on les fit disparaître. En outre, il fut décidé qu'une majorité de huit voix contre quatre serait nécessaire pour une condamnation ; c'était une sage garantie de plus assurée à l'accusé. Enfin l'on réduisit de cinq à trois le nombre des conseillers ou juges chargés de tenir les assises, disposition qui, d'après M. Isambert, permettrait d'avoir toujours l'élite des tribunaux. Ces améliorations étaient dues à l'initiative de l'ancien garde des sceaux, M. Dupont (de l'Eure).
Mais une autre réforme, autrement importante et plus impatiemment attendue, fut celle de notre législation municipale. La Révolution française avait affranchi
FÉVRIEH 1831,
Législation criminelle améliorée.
La nouvelle loi municipale.
172 HISTOIRE DU RÈGNK DE LOUIS-PHILIPPE, année 1831
FÉvniKR 1831. les communes dans la mesure compatible avec l'unité politique du pays. Elle avait doté chacune d'elles d'une municipalité et d'un maire nonmiés directement par les citoyens actifs. Cet état de choses, quelque peu modifié par la constitution de l'an III, s'était prolongé jusqu'au coup d'Etat de Brumaire. La législation de cette époque, en rétablissant la centralisation administrative de l'ancien régime, fit de chaque municipalité une simple délégation de l'autorité centrale. Maires et conseillers furent désormais nommés par le pouvoir. Ce ne fut plus qu'une fiction dérisoire de la représentation nationale. . . La Restauration avait trouvé cette organisation si
merveilleuse, au point de vue des prérogatives du gouvernement, qu'elle s'était bien gardée d'y toucher. Rappelons cependant que, dans ses courts essais de libéralisme, elle eut, à deux reprises différentes, l'intention de la modifier dans un sens un peu plus large, notamment sous le ministère de M. de Martignac (1). La tentative avait échoué, grâce, il faut bien le dire, à la mauvaise volonté de la Chambre. Mais la Charte de 1830 avait promis des institutions municipales de nouveau fondées sur le principe électif; il fallut bien s'exécuter. Cela devenait d'autant plus urgent que beaucoup de communes se refusaient à reconnaître les conseillers nommés par les préfets. On ne se mit pas, du reste, en grands frais d'imagination , et l'on se borna à reprendre l'ancien projet de loi municipale de la Restauration, légèrement amendé.
Commencée le 29 janvier 1831, la discussion de ce projet de loi dura jusqu'au 17 février. Ce fut une lutte ardente entre le principe de l'autorité et celui de la liberté. Un des vétérans de nos assemblées révolutionnaires, M. Daunou reprocha, non sans raison, au
(1) Voy. notre Histoire de la Restauration, t. II.
système de la commission de s'éloigner des principes février 1831. posés par la Révolution en matière d'organisation municipale, de confondre imprudemment le pouvoir municipal avec le pouvoir central, et de consacrer un privilège en mettant les droits électoraux entre les mains des plus imposés. C'était là, selon lui, constituer une sorte à^plutocratie.
Deux questions fondamentales dominaient le débat : comment seraient nommés les conseillers municipaux? et à qui appartiendrait le choix des maires?
La commission proposait d'attribuer le droit électoral, au point de vue communal, à une certaine catégorie d'électeurs composée des citoyens les plus imposés, en nombre égal au dixième de la population, en y adjoignant certaines personnes réputées plus capables que les autres, telles que médecins, avocats, notaires, juges, avoués, officiers de la garde nationale et fonctionnaires retraités, à la condition de justifier d'un domicile réel dans la commune, depuis un laps de temps déterminé. Elus pour six ans, les conseils municipaux étaient renouvelables, pannoitié, tous les trois ans. Ses membres ne pouvaient avoir moins de 25 ans accomplis. Quant aux maires, ils étaient laissés au choix du gouvernement; seulement, ils devaient être pris au sein du conseil municipal. Telle était l'économie générale de la loi.
Répondant à un orateur qui avait laissé échapper cette pensée que la commune devait être un petit État dans l'Etat, M. Dupin aîné demanda si l'on voulait rentrer dans le fédéralisme. M. Dupin avait certainement raison de repousser cette doctrine décevante de la commune érigée en petit État. En efTet, il n'y a pires tyrannies que les tyrannies locales, et nous pTaniclrions sincèrement les TEîabifants d'une commune où tous les pouvoirs seraient concentrés sans recours entre les mains de quelques notabilités de l'endroit. Mais, sous
Février 1831. prétexte de fédéralisme, il ne faudrait pas priver la commune de ses prérogatives essentielles. Il est une foule de choses qui ne touchent en rien aux intérêts généraux de l'Etat, et qu'elle est fort capable de faire sans la participation de ce dernier. Il y aurait à la fois bénéfice pour elle et bénéfice pour l'Etat; mais ce droit si légitime, si naturel, M. Dupin et ses amis se refusaient à l'accorder à ces malheureuses communes, traitées en mineures éternelles.
La théorie du L'hostilité des légitimistes se traduisait dès lors par juste milieu, j^^ tendances décentralisatrices, qu'ils s'étaient bien gardés de mettre en pratique lorsqu'ils occupaient le pouvoir. Ainsi, pour diminuer l'influence de l'autorité royale dans le choix des maires, M. Berryer proposa d'obliger le roi à choisir ce magistrat entre trois candidats désignés par le conseil municipal. Mais, objectait M. Dupin, ne pourrait-il arriver que ces trois candidats fussent tous trois hostiles au gouvernement? Et puis, en faisant son choix parmi tous les membres du conseil, le roi, d'après l'orateur, ne donnait à personne le droit de se plaindre d'une préférence injurieuse. « C'est ainsi, continuait-il, que le gouvernement satisfera à l'esprit de localité, sans satisfaire aux exigences de l'esprit de parti. Il choisira le maire parmi les hommes qui tiennent à un juste milieu. » Cette expression souleva une explosion de rires.
« Le juste milieu ! s'écria une voix de la gauche ; le jeu de bascule! Voilà ce que vous demandez, vous autres, hommes de la résistance... »
M. Dupin venait de prononcer le mot du système, et ce mot, c'était Louis-Philippe lui-même qui l'avait trouvé dans les circonstances suivantes.
Dans les derniers jours du mois précédent, une députation de la commune de Gaillac (Tarn) était venue présenter à Louis-Philippe une adresse de cette petite
ville, adresse toute pleine de protestations de dévoue- février 1831. ment à l'égard de la dynastie populaire, mais où il était question du développement des conquêtes de Juillet. « Sans doute, s'écria le roi, dans une réponse toute pacifique, la Révolution de Juillet doit porter ses fruits ; mais cette expression n'est que trop souvent employée dans un sens qui ne répond ni à l'esprit national, ni aux besoins du siècle, ni au maintien de l'ordre public. C'est pourtant cela qui doit nous tracer notre marche. Nous chercherons à nous tenir dans un juste milieu, également éloigné des excès du pouvoir populaire et des abus du pouvoir royal... »
Le mot fit fortune. Dans sa bonne et véritable acception, il était juste ; mais chacun l'exploita au profit de ses rancunes et de ses passions ; et, il faut bien le dire, la façon dont il allait être entendu par le roi et ses ministres de prédilection n'était pas de nature à le mettre en faveur auprès de tous ceux pour qui les mots de progrès et de liberté n'étaient pas de vains mots.
La loi municipale fut votée le 17 février, à l'impo- Vote de la loi santé majorité de 252 voix contre 86, et ratifiée quelques jours après, sans modification aucune, par la Chambre des pairs. Elle réalisait certainement un progrès sur la législation de Brumaire, puisque c'était un retour au principe électif. Mais, bizarre dans sa conception et surtout dans la composition de l'élément électoral, elle mécontenta les trois quarts du pays. Les libéraux avancés, les républicains, ne la trouvaient pas suffisamment démocratique. Quant aux légitimistes, ils la comparaient ironiquement à l'édit de 1766, qui avait appelé une foule de petites gens à prendre part aux affaires municipales, édit beaucoup plus libéral à leurs yeux. Mais ils ne disaient pas qu'il n'y avait eu là qu'un trompe-l'œil, une hypocrisie de la liberté. On aurait pu leur rappeler ce mot de Turgot, qu'une commune, ou plutôt une paroisse,
municipale.
'Février 1831.
Troubles dans Paris.
Cérémonie à
Saint-Germain
l'Anxerrois.
comme on disait alors, n'était qu'un assemblage de cabanes et d'habitants non moins passifs qu'elles.
L'opposition des légitimistes occasionna, en ce mois de février, des désordres qui troublèrent la cité, sans péril d'ailleurs pour le gouvernement, lequel les réprima avec tant de mollesse que l'on put croire à une sorte dé complicité de sa part. Le parti carliste n'avait renoncé ni à ses prétentions ni à ses espérances. Des instructions venues récemment de Londres l'encourageaient à une résistance plus ouverte. « D'Orléans, y était-il dit, n'a pour lui ni les puissances étrangères, ni les royalistes, ni les républicains, ni les masses... Agissez, agissez! vous seriez perdus par le repos.. » Quelques jours avant la lin des débats de la loi municipale, deux journaux du parti, la Gazette de Finance et la 'Quotidienne, annoncèrent qu'une cérémonie commémorative aurait lieu à Saint-Roch, le 14 février, pour l'anniversaire delà mort du duc de Berry. Mais le curé de Saint-Roch, averti par l'archevêché qu'elle pourrait entraîner de graves désordres, refusa de prêter son ministère. Celui de Saint- Germain - l'Auxerrois montra moins de prudence. Il laissa dresser un catafalque dans son église, et il officia lui-même en présence d'une foule de notabilités du parti légitimiste , Iparmi lesquelles on remarquait quelques élèves de l'école de Saint-Cyr en uniforme. Un homme revêtu de l'uniforme de garde national suspendit au catafalque une lithographie représentant le duc de Bordeaux, et, à la fin du service, les assistants se partagèrent les fleurs d'une couronne d'immortelles qui surmontait cette image. Une femme ne craignit pas de faire une quête au profit des gardes royaux blessés en Juillet. Il y avait, dans cette manifestation téméraire, comme une préméditation de trouble et de scandale. La cérémonie était terminée, quand un détachement de garde nationale pénétra dans l'église et la fit évacuer.
Cependant le bruit de cette cérémonie factieuse n'avait février 1831 . pas tardé à se répandre dans Paris. La foule accourut Dévastation de toutes parts. Ce n'était pas la foule ordinaire des du presbytère. émeutes ; on y voyait peu de blouses. Cette manifestation carliste, à deux pas des tombes du Louvre où les morts de Juillet dormaient leur dernier sommeil, parut un insolent défi. L'arrestation de quelques-uns des auteurs de la cérémonie ne suffit pas pour calmer la colère publique. Le presbytère fut envahi d'abord et livré aune aiïreuse dévastation. On n'y respecta rien, à l'exception de l'appartement du premier vicaire, M. Paravey, qui, en Juillet, avait béni le coin de terre où reposaient les victimes. La fureur de la foule semblait s'être accrue dans son œuvre de vengeance. L'église fut envahie à son tour, et mise au pillage. En un clin d'œil ce précieux monument de l'art gothique se trouva affreusement ravagé. Maître-autel, chaire, confessionnaux, balustrades, boiseries précieuses, tout fut brisé, réduit en morceaux. Il y avait, au sommet de l'édifice, une énorme croix ornée de trois fleurs de lis ; on la démolit avec l'autorisation et en présence du maire de l'arrondissement, M. Cadet-Gassicourt. La garde nationale assistait impassible à cette exécution, complice, en quelque sorte, par son inertie, des actes de vandalisme motivés par la manifestation légitimiste.
Et là ne s'arrêtèrent point les fureurs populaires. La piUage et
foule courut à la demeure de l'archevêque, rendu respon- 'iestruction de
l'urchcvêché.
sable de la complaisance du curé de Saint-Germain-l'Auxerrois. Un bataillon de garde nationale la suivit au pas de course, et put, ce soir-là, sauver le palais. Mais les agitateurs revinrent le lendemain, 15 février, au nombre de plusieurs milliers, tandis qu'une centaine d'hommes seulement étaient restés à la garde de l'archevêché. En quelques instants, l'œuvre de destruction fut accomplie; les glaces volèrent en éclats, des pans de murs furent I. 12
Février 1831,
Proscription
(les emblèmes
légitimistes.
178 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1831.
renversés. Tout ce qu'il y avait d'objets précieux dans les appartements de l'archevêché fut brisé ; on ne volait pas, on saccageait. Livres rares, meubles précieux, tableaux de prix, étaient lancés par les fenêtres, et jetés dans la Seine, qui, toute la journée, roula dans ses flots profonds les richesses épiscopales. On voyait sur l'eau des chasubles et des soutanes surnageant comme des cadavres emportés par le courant.
Un détachement de la 12° légion, commandé par M. François Arago, et plusieurs compagnies de la 9^ sous les ordres de M. de Schonen, essayèrent de s'interposer et de mettre fin à cette œuvre de ruine ; ce fut en vain. M. François Arago se disposait à agir de rigueur quand on l'avertit que certains personnages importants, mêlés aux gardes nationaux, les engageaient à laisser faire. On lui cita notamment le sous-secrétaire d'État aux finances, M. Tliiers. Ce dernier, en effet, intervint très vivement de sa personne pour empêcher la garde nationale de se commettre avec le peuple dans ces circonstances. Il contemplait avec une sorte de satisfaction le triste spectacle qui se déroulait sous ses yeux (1). Peu s'en fallut que la cathédrale elle-même ne subît le sort de Saint-Germain-l'Auxerrois. Des furieux voulurent y pénétrer. Mais là les gardes nationaux déployèrent une énergie qui la sauva.
Les dévastateurs se retirèrent, après avoir fait table rase de l'archevêché, mais ils portèrent ailleurs leur fureur. Les uns se rendirent à Conflans, où l'archevêque possédait une maison de campagne, et ils la mirent à sac et à pillage sans que l'autorité eût songé à prévenir cet acte de sauvagerie ; les autres se répandirent par la ville, partout où s'élevaient des croix ornées de fleurs de lis,
(1) M. François Arago a raconté lui-même à la Chambre des députés, dans la séance du 13 août 1831, cette intervention au moins étrange de M. Thiers.
ANiNÉE 1831.
pour les abattre, comme ils avaient fait de celle de Saint- février 183i. Germain-rAuxerrois. Le gouvernement parvint à couper court à cette fièvre de destruction en s'engageant à faire disparaître lui-même tous les emblèmes légitimistes. Une ordonnance parut qui proscrivit de tous les monuments publics les fleurs de lis que jusque-là le roi avait conservées dans ses armoiries, et qu'il ne vit pas disparaître sans un profond regret. On donna également satisfaction à l'opinion publique en replaçant sur l'arc de triomphe du Carrousel les bas-reliefs où revivaient les victoires de l'Empire, et auxquels la Restauration avait substitué des bas-reliefs retraçant les principaux épisodes de la guerre d'Espagne.
Contraste singulier! c'était l'époque du carnaval. Pendant que l'orgie révolutionnaire se ruait sur Saint-Germain l'Auxerrois et l'archevêché, l'orgie élégante parcourait les boulevards, et poursuivait de ses lazzi la foule qui se promenait insouciante et folle aux rayons de soleil d'une sorte de printemps anticipé. C'était aux éclats de rire des dévastateurs que l'on avait saccagé le palais de l'archevêque ; les gaietés du mardi gras répondaient à celles de l'émeute. Dans la soirée du 15, Paris se trouva illuminé à la fois par les feux de bivouac et par les torches des voitures de masques qui se rendaient au bal. Jamais dévastation n'avait été accomplie plus joyeusement.
Ces scènes de désordre et de violence eurent immédiatement leur contre-coup en province. Sur la place du concert, à Lille, s'élevait une fort belle statue du duc de Berry, œuvre du statuaire Bra. A la demande d'un grand nombre d'habitants de la ville, le maire avait donné des ordres pour qu'elle fût transférée dans l'intérieur du Musée. On procédait à cette translation, le 17 février, quand des furieux, trouvant que l'on n'allait pas assez vite en besogne, passèrent une corde autour de la statue,
Goûtre-coup en province.
180 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1831.
Février 1831. la renversèrent en un instant, la foulèrent aux pieds et la brisèrent en mille morceaux. Il n'y eut bientôt plus qu'un amas informe de débris. Le même jour, on démolit, dans l'église de Saint-Maurice, le mausolée qui y avait été élevé à la mémoire du prince. Il y avait dix ans que le duc de Berry était mort quand son père commit la faute, si chèrement expiée, des ordonnances. Cruel effet des passions politiques qui rendent les monuments publics responsables de l'impopularité d'une famille.
Dans la matinée du 20, l'on apprit à Perpignan le sac de Saint-Germain l'Auxerrois. Aussitôt une foule de peuple, comme affolée, se porta en masse au séminaire et le mit au pillage. On brisa tout, meubles, portes et fenêtres. Tous les ornements d'église, chapes, chasubles, aubes et soutanes, furent portés avec les débris de meubles sur la place de la Loge, et l'on fit un immense bûcher dont les flammes éclairèrent la ville. Quand la garde nationale et la troupe arrivèrent pour mettre fin au désordre, tout était consumé. Le peuple s'écoulait tranquille, calme et souriant, après ce bel exploit. C'était un autodafé en sens inverse. '
Enfin, à Nîmes, on avait relégué au fond d'un grenier du palais de justice les bustes de Louis XVIII, de Charles X et de quelques autres membres de la famille déchue. Le 22 février, une centaine de personnes, exaltées à la nouvelle des événements de Paris, se portèrent au palais de justice, et réclamèrent ces bustes pour les briser. Le procureur du roi consentit à les leur livrer. Ils les mirent aussitôt en pièces et en jetèrent les morceaux par les fenêtres. Puis, ils se dirigèrent précipitamment vers le séminaire, qui aurait certainement éprouvé le même sort que celui de Perpignan, si la troupe de ligne et la garde nationale n'étaient pas arrivées à temps pour dissiper l'émeute.
Autant la répression avait été énergique, sans être février I83i,
brutale, au mois de décembre, dans les désordres occasionnés par le procès des ministres, autant elle se montra hésitante et molle dans les événements que nous venons de retracer. Le préfet de la Seine, M. Odilon Barrot, n'avait même pas été averti. Quant au préfet de police, M. Baude, qui venait de remplacer récemment M. Treilhard, on le vit bien sur la place de Saint-Germain l'Auxerrois, mais il semble s'être borné à empêcher toute effusion de sang-. Sa large indulgence pour les agitateurs apparaît assez clairement dans sa proclamation dii lendemain. « Ce parti, dit-il, en parlant du parti légitimiste, a pris notre longanimité pour de l'hésitation. Hier il s'est démasqué, à Saint-Germain l'Auxerrois, par une provocation insensée à la guerre civile... » Le ministre de l'intérieur, de son côté, M. de Montalivet, dans une proclamation du 1 6 février, attribua les désordres affligeants dont on avait été témoin, à un mouvement d'indignation malheureusement trop motivé. Le même jour, le journal officiel écrivit cette phrase,: « Des pensées coupables en faveur de la dynastie parjure que la France a repoussée de son sein ont dû exciter une indignation générale... » De là à excuser les excès commis, il n'y avait pas loin.
Enfin le Journal des Débats^ qui avait été si longtemps la feuille officieuse et dévouée de la légitimité, adressait aux carlistes ces lignes d'une si cruelle sévérité : « Vous n'êtes pas seulement coupables de vos folies ; vous êtes coupables des folies des autres. » Et, rappelant la conduite de ce comte de Dundee qui, lors de l'élévation de Guillaume d'Orange au trône d'Angleterre, était sorti de l'Assemblée pour aller où le conduirait l'ombre de Montrose, il ajoutait : « Et vous aussi, vous avez pour vous conduire des ombres généreuses; allez où vous conduiront les mânes des Cathelineau et des La Roche-
Complicité
occulte du gouvernement.
Février 1831.
Discussion à
la Chambre
à propos des
émeutes
des H et 15
février.
182 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1831.
jacquelin ; faites la guerre civile ! Cela vaut mieux que de machiner d'obscurs complots. » Devenu le serviteur de la dynastie d'Orléans, le Journal des Débats ne semblait pas autrement indigné de voir l'émeute populaire prendre soin de réprimer les machinations cléricales et légitimistes.
Quant au gouvernement, il se déroba et laissa faire, c'est incontestable. Peut-être même ne fut-il pas fâché de voir éclater ce complot de sacristie, dont il laissa le peuple se faire le grand justicier. Il fut certainement enchanté d'avoir une occasion de faire peur aux légitimistes et au clergé, et de leur donner une leçon.
La complicité occulte du gouvernement résulte, du reste, assez clairement des discussions qui eurent lieu à la Chambre des députés à la suite de ces événements, dont les partis, avec la mauvaise foi qui les caractérise trop souvent, se jetèrent réciproquement à la tête la responsabilité. Dès le 17 février, M. Benjamin Delessert, usant d'un droit incontestable, demanda au gouver nement pourquoi, après avoir empêché à Saint-Roch la célébration du service funèbre en l'honneur du duc de Berry, il n'en avait pas fait autant pour Saint-Germain l'Auxerrois. Etait-ce, ajoutait-il, « pour braver l'opinion qu'on a laissé faire une cérémonie plus politique que religieuse, et qui n'avait plus lieu depuis plusieurs années, dans un emplacement où des souvenirs palpitants et douloureux retraçaient la gloire immortelle des événements de Juillet. » Il reconnaissait d'ailleurs lui-même que, dans l'état d'irritation où étaient les esprits, il avait été impossible, malgré le zèle admirable de la garde nationale, d'empêcher les désordres qui avaient été commis. Le préfet de police. M. Baude, réclama immédiatement la parole; mais le ministre de l'intérieur désira répondre lui-même. M. de Montalivet représentait, dans le ministère de M. Laffitte, contre les idées
avancées, l'esprit de résistance dont étaient animés les février 1831. anciens ministres démissionnaires, MM. de Broglie, Giiizot et Casimir Périer. Sa réponse avait donc une importance tout exceptionnelle.
Cette réponse était un véritable réquisitoire, âpre, i-e discours amer, violent, contre le parti carliste. On reprochait au ^j^ ijntérieur. gouvernement de ne pas avoir empêché la cérémonie de Saint-Germain l'Auxerrois, mais on lui aurait fait un crime d'avoir pris des mesures préventives. Personne ne pouvait prévoir la démonstration politique qui allait surgir d'un acte purement religieux : « Nous apprîmes en même temps, ajoutait le ministre, l'offense à la Révolution de Juillet et les effets de l'indignation populaire... » Le gouvernement s'était empressé de sévir, d'ailleurs, contre les meneurs du parti légitimiste. Plusieurs arrestations avaient eu lieu, parmi lesquelles celles du baron de Yitrolles et du vicomte de Conny. Un mandat d'amener avait même été décerné contre l'archevêque de Paris, et il n'avait été retiré que devant la preuve absolue que M. de Quélen était resté tout à fait étranger à la cérémonie de Saint-Germain l'Auxerrois.
Après s être montré d'une extrême sévérité à l'égard des meneurs légitimistes, le ministre eut quelques paroles de blâme pour ces hommes de désordre qui avaient été jusqu'à insulter, en passant, le domicile de M. Dupin aîné. Ce fut là surtout ce qu'il leur reprocha le plus vivement. Puis, il parla avec éloge de la modération et de la clémence dont le peuple avait donné l'exemple au pouvoir. « Comme lui, dit-il, nous n'avons pas craint d'être généreux et confiants. Mais voici qu'un avertissement nous est donné par un parti que rien ne corrige, et par des excès dont l'ordre s'alarme. Ce ne sera point en vain;... et si le salut public, compromis par l'audace de la contre-révolution, l'exigeait, nous n'hésiterions
Févhikk 1831.
Déclaration
du préfet de
police.
184 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1831.
pas à engager notre responsabilité... » Ainsi, on le voit, toutes les préoccupations du ministre portent sur les menées du parti légitimiste (1). C'est là l'ennemi, et, pour le combattre, on n'hésite pas à s'appuyer sur l'émeute.
M. Baude alla plus loin. Plaçant ses devoirs de député et de citoyen au-dessus de la subordination que lui imposaient ses fonctions de préfet de police, il n'hésita pas à déclarer que l'absence de sécurité, cause des troubles et de la gêne publique, tenait à la législature actuelle. On avait voté un secours de trente millions au commerce et à l'industrie, ouvert des ateliers au Champ de Mars ; c'étaient là des palliatifs insuffisants à ses yeux. Une nouvelle Chambre pouvait seule, à l'en croire, donner satisfaction à tous les besoins moraux du pays. Et, sans s'arrêter aux violents murmures du centre droit, il demanda à la Chambre, en faisant appel à son patriotisme, de voter un supplément de douzièmes provisoires, et de se retirer après avoir fait une loi électorale.
Cette déclaration empruntait de la situation de l'orateur une importance toute particulière. Favorablement accueillie par la gauche, elle occasionna dans les rangs de la droite une émotion extraordinaire. Directement mis en cause par M. Persil, le préfet de la Seine se défendit en reprochant amèrement au ministère de ne l'avoir point averti et d'avoir adressé directement aux maires des
(1) Bien des années après, le comte de Montalivet, se reportant vers celte époque, et oubliant son discours à la Chambre des députés, écrivait que « c'était bien l'anarchie ». Mais si anarchie il y avait, il en était le premier responsable, comme miûistre de l'intérieur. — D'après M. Thureau-Dangin, M. de Montalivet aurait déclaré au général de Ségur que s'il ne se retirait pas tout de suite, c'était « pour disputer à M. Laiïitte le roi et la France ». C'est là un fier pavé de l'ours que le panégyriste de la monarchie de Juillet jette à la tète de son ministre favori. Voy. t. I, p. 241.
instructions qui auraient dû lui être communiquées. Le février 1831. ministre répondit avec aigreur, et M. Odilon Barrot, froissé, le mit, pour ainsi dire, en demeure de le destituer.
Chacun de ceux qui, depuis les journées de Juillet, intervention avaient eu part au pouvoir, sembla prendre à tâche de '^'^ ^- ^"•^'^trécriminer au sujet de ces malheureuses journées des 14 et 15 février. M. Guizotn'y manqua pas. Ancien collègue de M. Laffitte, il vint faire acte d'opposition en accusant le gouvernement d'avoir accepté le concours d'une force extra-légale. A l'en croire, le programme de Juillet ne consistait pas dans un trône entouré d'institutions républicaines, mais bien dans l'ordre et la liberté se réunissant sous la monarchie constitutionnelle, comme si les institutions républicaines n'impliquaient pas également l'ordre et la liberté. Où était le temps où, jeté dans l'opposition, en 1821, M. Guizot écrivait : « Les vrais moyens de gouverner sont au sein de la société elle-même; c'est dans les masses, dans le peuple qu'il faut puiser la principale force... Le Directoire et Bonaparte sont tombés polir avoir perdu de vue les masses. C'est là qu'est le grand ressort du gouvernement, c'est là qu'est la force. Intéressez les masses, et le problème sera résolu. » Au général Lamarque, qui lui avait rappelé récemment ces paroles, M. Guizot répondait qu'il n'avait pas changé d'opinion (1). Et cependant aujourd'hui il trouvait mauvaise la direction du gouvernement, parce que cette direction lui paraissait trop populaire. On ne gouvernait un peuple libre, assura-t-il, qu'à la condition de n'être pas populaire. Nous le verrons plus tard mettre cette théorie en pratique sans qu'il en résulte un grand bien pour le pays.
Comme il attribuait à la faiblesse du cabinet les dé-
(1) Séance du 7 février 1831.
Février 1831.
La réponse de
M. Laffitte.
La réplique de M. Guizot.
186 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUlS-PHlLlPPE. année 1831.
sordres des derniers jours, le président du conseil répondit à son ancien collègue en lui demandant si, alors qu'il était ministre de l'intérieur, il avait trouvé des moyens sûrs d'empêcher des troubles, s'il avait conseillé de substituer l'emploi de la force dans toute son énergie aux moyens de persuasion et à la popularité ; de répondre, en un mot, par les baïonnettes aux exigences de la population. Le gouvernement, ajoutait M. Laffitte, saurait, sans cesser d'être juste, passer, au besoin, des ménagements à la sévérité, et devenir énergique avec tout le monde. Mais il voudrait, pour s'orienter, une majorité qui n'existait pas dans le parlement. Dans cette situation, disait en terminant le président du conseil, il fallait en demander une au pays. Des voix nombreuses du centre ayant donné des marques d'assentiment : « Je prendrai les ordres du roi, reprit le ministre. Nous réclamerons de vous les moyens de finances nécessaires;... nous demanderons au pays son vœu définitif, et nous jurons, Messieurs, qu'il sera obéi, et que la majorité qu'il présentera sera écoutée et respectée. » Une sensation prolongée accueillit ces paroles, qui impliquaient une dissolution à brève échéance.
M. Guizot, un peu embarrassé, crut devoir répliquer. Il voulait surtout se justifier du reproche d'avoir imputé tout le mal au ministère. Quant aux moyens d'y remédier, il en avait indiqué deux, prétendit-il. Le premier, c'était un gouvernement national, fondé sur la Chambre actuelle; le second, la dissolution, que venait de promettre le président du conseil. Mais comment était-il possible de fonder un gouvernement véritablement national sur une Chambre qui n'avait aucun mandat, et qui ne représentait nullement le pays? Or, M. Guizot était de ceux qui, après les journées de Juillet, s'étaient obstinément refusés à consulter la France et à lui laisser la libre disposition de ses desti-
ANNÉE 18:!l. CHAPITRE TROISIÈME. 187
nées; il était de ceux qui avaient tenu à consacrer la février 183i. double usurpation de la royauté et de la Chambre. En quoi ses amis et lui avaient rendu un bien mauvais service au duc d'Orléans, car il n'est pas douteux, nous le répétons, qu'au lendemain de la Révolution de Juillet, Louis-Philippe, qui admettait si bien alors un trône environné d'institutions républicaines, n'eût été nommé à une immense majorité par la nation. Sa royauté était dans l'air. En l'acceptant, illégalement, des mains d'une assemblée sans mandat, il commit une souveraine imprudence. Sa dynastie, sans force morale, sans racines dans le pays, se trouvait d'avance frappée au cœur, et infailliblement condamnée à périr à la première secousse un peu forte.
Avant de laisser clore ces mémorables débats, le général Lafayette, à qui les institutions républicaines étaient restées chères, tint à donner sa note dans ce débat et à relever le mot à^e juste milieu^ imprudemment lancé par Louis-Philippe. Le général ne pouvait souffrir cette modération qui consistait à se placer au centre de deux points variables, à n'être ni pour le progrès réel ni pour la réaction déclarée. Le momentnelui paraissait pas éloigné où ce juste milieu, si cher au roi, serait obligé de se déplacer et de se rapprocher des institutions nationales. Lafayette se trompait; Louis-Philippe se disposait à se jeter entre les bras des hommes de la résistance.
Le ministre de l'intérieur commença par donner à ces Révocation du derniers une sorte de satisfaction en destituant, dès le pré/et de la lendemain, le préfet de la Seine et le préfet de police. Le préfet de comte de Bondy, député, fut nommé à la place du pre- police, mier; M. Vivien, procureur général près la cour d'iVmiens, à la place du second. La disgrâce ne fut pas bien rigoureuse, du reste, pour MM. Odilon Barrot et Baude : ils furent immédiatement nommés conseillers
Le budget
de 1831 et les
douzièmes
provisoires.
188 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1831.
Février 1831. d'Etat en service ordinaire, et ils cumulèrent une des places administratives les plus enviées avec leur mandat de député.
Tout en paraissant résignée à la dissolution, la (jhambre n'en conçut pas moins un violent dépit contre le ministre qui venait de la lui montrer comme une inéluctable nécessité, et elle ne manqua pas de le lui témoigner à propos d'une question de finances. Les événements n'avaient pas permis aux ministres de présenter en temps utile le budget de 1831 ; il avait fallu, au mois de décembre, voter quatre douzièmes provisoires. On était déjà au 11 février lorsque M. Laffitte déposa les lois de finances sur le bureau de la Cbambre. Les dépenses s'élevaient à 957,377,335 francs; les recettes à 973,101,894 francs; soit un excédent de 15,724,559 francs. Mais il y avait 219,773,700 francs de dépenses extraordinaires. La Révolution coûtait cher. On économisait, il est vrai, une douzaine de millions sur la liste civile, mais il y avait une avance de trente millions à l'industrie et au commerce, et l'on prévoyait un surcroit de dépenses d'une soixantaine de millions. Pour faire face aux dépenses extraordinaires, le ministère dut demander un crédit facultatif de deux cents millions en obligations du Trésor. Aussi les légitimistes ne se firent-ils pas faute de gémir sur l'aggravation de dépenses amenée par la Révolution, et de rendre la royauté nouvelle responsable du déficit en présence duquel on se trouvait. La Chambre n'avait d'ailleurs plus le temps d'examiner et de voter le budget de 1831; M. Laffitte lut contraint, le 21 février, de lui demander l'autorisation de percevoir quatre nouveaux douzièmes provisoires; elle mit, à la lui accorder, toute la mauvaise humeur possible.
La prochaine dissolution de la Chambre devint la grosse affaire du jour. Mais comme elle devait être né-
La loi électorale.
cessairement précédée d'une loi nouvelle sur les élec- Février 1831. tiens, il n'était plus question que de réforme électorale. Comment la nouvelle Chambre serait-elle nommée, et par quels électeurs? Voilà ce dont on s'inquiétait de toutes parts. Et la question était importante. De la façon dont cette Chambre serait composée dépendaient en effet toutes les réformes attendues, les progrès promis et l'avenir de la liberté.
On avait souvent remanié, sous la Restauration, le système électoral, mais jamais dans un sens bien libéral, et le cadre des électeurs était resté toujours aussi étroit. Une Chambre nommée, comme celle de 1830, en vertu de cette loi du double vote qui avait soulevé tant de protestations indignées, était-elle capable de faire une bonne loi électorale ? C'était douteux. Cependant on pouvait espérer qu'après une révolution sortie des entrailles populaires, elle s'inspirerait largement des sentiments du pays, et qu'elle ne bannirait du corps électoral aucune des forces intellectuelles de la nation. Hélas! cette espérance allait être amèrement déçue.
Le ministre de l'intérieur, en déposant, au nom du gouvernement, un nouveau projet de loi électorale, n'avait pas manqué de faire le procès au système en usage sous la Restauration. « Une dernière et glorieuse révolution, disait-il, peut, après la leçon de tant d'essais, espérer de doter la patrie d'un code électoral digne delà nation à laquelle il est destiné. » Quelle amélioration le gouvernement apportait-il donc à l'ancien système? Sous la Restauration, il fallait payer mille francs de contributions directes pour être éligible, et trois cents francs pour être électeur. Le cens d'éligibilité, indispensable aux yeux de la royauté de Juillet, pour éviter le salaire des députés, serait désormais réduit à cinq cents francs. Quant aux électeurs, leur nombre, rendu fixe et invariable pour l'avenir, serait doublé, et on les prendrait
190 IIISTOIKE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1831.
févkier 1831. parmi les plus imposés de chaque département. Il v avait en 1830 quatre-vingt-quatorze mille électeurs, on en aurait en 1831 cent quatre-vingt-huit à peine pour toute la France, sur trente millions d'habitants. Telles étaient les bases du projet ministériel.
Discussion de Eh bien ! la commission législative chargée de l'exa- ^^raie'^àTa" miner le trouva trop libéral encore. Par la bouche de
Chambre des son rapporteur, M. Bérenger, elle proposa à la Chambre députes. ^gg députés, dans la séance du 22 février, de se borner à réduire le cens d'éligibilité de 1 ,000 francs à 750, et le cens électoral de 300 francs à 240. Quel progrès! Aussi les journaux légitimistes eurent-ils beau jeu. « Avant la Révolution, 300 francs, s'écriait la Gazette de France; après, 240. Différence en faveur de la Révolution, 60 francs. » Et c'était pour un si piètre résultat que des milliers de généreux citoyens s'étaient fait tuer ou blesser, qu'une dynastie avait été renversée, qu'une nation avait été troublée de fond en comble !
Il y eut dans la presse progressive un soulèvement d'indignation. Les républicains auraient voulu, en principe, que le droit électoral appartint à tout le monde. La loi étant faite dans l'intérêt de tous, tous devaient y concourir par leur participation à la nomination de ceux qui étaient chargés de la faire. Tout au moins aurait-on dû revenir à la législation de 179i, laquelle accordait le droit électoral à tout citoyen payant, en contributions directes, la valeur de trois journées de travail, soit une somme de neuf francs, la journée de travail étant estimée en moyenne à trois francs. Mais l'ancienne Chambre de la Restauration eût frémi d'aller jusque-là. M. de Sade proposa d'abaisser à deux cents francs le cens électoral. Un député légitimiste se montra autrement large.
Revenant à l'idée qui, en 1790, avait fondé la réputation de Robespierre, M. Berryer demanda l'abolition
de toute espèce de cens, c'était la théorie du suffrage février ïsh.
universel. Les légitimistes empruntaient les armes de
la Révolution. La proposition de M. Berryer n'eut aucun
succès ; elle fut rejetée à une forte majorité. L'assemblée
voulut bien se rallier à l'amendement de M. de Sade,
soit au chiffre de 200 francs pour le cens électoral, et
elle adopta pour le cens d'éligibilité le chiffre de
500 francs proposé par le ministère. Son libéralisme ne
devait guère aller plus loin.
Le gouvernement avait proposé d'adjoindre au corps électoral quelques milliers de personnes exerçant certaines professions libérales. Elles ne furent admises par la Chambre que moyennant le paiement d'un demicens, c'est-à-dire d'une contribution de cent francs, sur une motion de M. de la Rochefoucauld. On admit également les officiers des armées de terre et de mer jouissant«d'une pension de retraite de 1,200 francs. Mais les membres des conseils généraux, les maires et adjoints, les magistrats des cours et tribunaux, les avocats, notaires et avoués, les médecins, les licenciés des diverses facultés, qui ne payaient pas deux cents francs, furent successivement frappés d'ostracisme. Proscrits également les professeurs titulaires des facultés de droit, de médecine, des sciences et des lettres, ceux du Collège de France, du Jardin des plantes et de l'Ecole polytechnique, c'est-à-dire toutes les hautes capacités du pays. Il faudra, pour rendre à tous ces parias de la politique leurs droits de citoyens, le coup de tonnerre de février 1848.
L'ensemble du projet fut voté, dans la séance du vote de la loi. 9 mars 1831, par 290 voix contre 62, et adopté le 15 avril Mars i831. suivant par la Chambre des pairs. Telle fut, dans ses dispositions générales, la nouvelle loi électorale votée par la Chambre que la Restauration avait léguée à la Révolution de Juillet. Au point de vue de la situation des électeurs, elle apporta bien peu de changement à la
192 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, a.nnée 1831.
Mars 1831. situation. Elle ne fonda donc pas, comme on l'a prétendu à tort, la puissance politique de la bourgeoisie; cette puissance resta dans les mêmes mains; il y eut seulement quatre-vingt mille privilégiés déplus, recrutés principalement dans la banque, le haut commerce et la grande industrie. On a fait de la bourgeoisie française le bouc émissaire du régime de Juillet; rien de plus injuste et de moins justifié. Sept millions de Français continuèrent à être frappés d'incapacité politique. L'immense majorité de la bourgeoisie — c'est-à-dire ce que l'on est convenu d'appeler les classes moyennes — demeura, comme les classes laborieuses, privée du droit le plus précieux du citoyen, et ce sont ses publicistes qui ne cesseront de réclamer l'égalité politique comme le couronnement de la Révolution.
Vote définitif La loi sur la garde nationale avait été définitivement (le la loi sur adoptée par la Chambre des députés dans sa séance du iiationale. ^ mars, après avoir été quelque peu modifiée et améliorée par celle des pairs. La garde nationale comprenait, sauf certaines exceptions, tous les Français de vingt à soixante ans. Elle était instituée, disait l'article premier de la loi, pour défendre la royauté constitutionnelle, la Charte et les droits consacrés par celle-ci. C'était assurément une idée fort démocratique que celle de confier à tous les Français le soin de défendre la royauté constitutionnelle et les droits reconnus par la Charte. Mais encore aurait-il fallu que ces droits ne fussent pas restreints à un petit nombre d'entre eux. Aussi la majorité de la garde nationale ne devait-elle pas tarder à former en quelque sorte l'armée de l'opposition^ dont les tendances réactionnaires de la cour allaient de jour en jour grossir les rangs.
La contre-révolution marchait à grands pas, et le ministère de M. Laffitte était impuissant à y faire obstacle. Déjà M. Mérilhou avait résigné ses fonctions de
d'Italie.
garde des sceaux poui' ne pas s'associer aux poursuites Mars 183I. dirigées par son subordonné, le procureur général Persil, contre M. Charles Comte, ancien procureur du roi, révoqué récemment. Il n'y avait plus que le président du conseil qui représentât sincèrement dans le cabinet les principes de la Révolution. Mais M. Laffitte ne se faisait pas illusion, et il sentait bien que le jour n'était pas éloigné oîi lui-même serait obligé de se retirer. « Ce n'est pi-obablement pas pour moi que je demande cette loi, » avait-il dit, on défendant, dans la séance du 1 1 mars, le projet d'émission de deux cents millions de bons du Trésor. Déjà, en effet, il avait remis sa démission entre les mains du roi pour des causes dont il est important de dire quelques mots.
Nous avons parlé déjà de la commotion produite en Ias affaires Italie par la Révolution de Juillet. Depuis de longues années couvait dans les Etats du Nord une conspiration sourde, dont le but était la suppression du pouvoir temporel du pape et l'unité italienne. Comme l'Allemagne, l'Italie voulait dès lors substituer au morcellement de son territoire une concentration nationale. Seulement cette conspiration n'avait chance d'aboutir qu'à la condition que l'Autriche n'interviendrait pas dans les affaires de la péninsule. Or le président du conseil avait, dès le 1*"^ décembre précédent, posé pour la France le principe de non-intervention, en ajoutant que ce principe, elle saurait le faire triompher toujours et partout. Peu de jours après, le maréchal Soult s'était exprimé dans des termes non moins explicites à cet égard. Les patriotes italiens résolurent donc d'agir, se flattant d'avoir au moins l'appui moral de notre pays.
Le pape Pie YIII était mort depuis le mois de novembre; mais son successeur n'avait été élu que le 2 février 1831 sous le nom de Grégoire XVI. Le lendemain, la conspiration éclataàModèno, dans la maison d'un I. 43
194 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PIIILIPPE. année 1831.
Maks 18.31. riche négociant nommé Menotti, qui se croyait sûr do la complicité du duc lui-même. Mais la tentative échoua et fut même réprimée avec une énergie sauvage. Seulement, le 4 février, la Révolution triomphait à Aucune. Bientôt toute la Romagne fut en feu; un gouvernement provisoire prononça la déchéance du pape; l'insurrection gagna de proche en proche. Au bout de quelques jours le drapeau de l'unité italienne flottait à Padoue, à Spoleti, à Foligno, à Terni et à Ancône. L'autorité du pape n'était plus reconnue au nord de l'Apennin, et Mario-Louise avait dû quitter précipitamment son duché de Parme. Sollicitée d'intervenir, l'Autriche se disposa à jeter une armée de cent mille hommes on Italie. A cette nouvelle, M. Laffitte s'écria, en plein conseil, qu'il n'y avait qu'une réponse à faire à l'Autriche, si elle intervenait : la guerre. Et notre ambassadeur à Vienne, le maréchal Maison, reçut avis d'intimer à l'Autriche l'ordre formel de ne pas entrer dans les Etats romains. A quoi le cabinet de Vienne riposta qu'il n'entendait nullement, en ce qui le concernait, reconnaître le principe de non-intervention en Italie.
Le maréchal Maison crut à une guerre inévitable. En communiquant à son gouvernement le refus hautain de l'Autriche, il l'engagea à prendre les devants, et à faire pénétrer sans retard une armée en Piémont. Or cette dépoche, arrivée le 5 mars à Paris, et qui pouvait avoir de si graves conséquences pour notre honneur, fut intentionnellement soustraite à la connaissance du président de conseil, comme si l'on eût craint de sa part quelque résolution violente. M. Laffitle ne la con- La iiémission nut que le lendemain par la voie des journaux. Justede M. LafGUe. j^^^j^^ froissé, il remit, le soir môme, sa démission entre les mains du roi, en la motivant sur la marche rétrograde que l'on imprimait malgré lui aux affaires, et sur l'acte de défiance dont il venait d'être l'objet.
Sincèrement ou non, pent-êtrc par un reste d'atta- mars i83I chenicnt à celui auquel il était redevable d'une couronne, Louis-Philippe essaya de faire revenir son ministre sur sa détermination. Si la dépêche du maréchal Maison ne lui avait pas été communiquée, la faute en était à la mémoire oublieuse du général Sébastiani. Quant au système politique dont se plaignait M. Laffitte, le roi l'engagea à s'en entendre avec ses collègues, à leur exposer ses conditions définitives, protestant de son désir ardent de le voir demeurer à la tête des affaires.
Le lendemain, eut lieu entre les ministres une conférence au ministère des finances ; mais on ne put s'entendre, et M. Laffitte se rendit au Palais-Royal pour déclarer au roi que sa démission était irrévocable. Au fond, Louis-Philippe était enchanté, car il allait être délivré du seul homme qui faisait sérieusement obstacle à la politique de réaction vers laquelle il inclinait sans en avoir peut-être conscience. M. Laffitte, en se retirant, lui montra du doigt l'abîme où la direction rétrograde du gouvernement pousserait fatalement la monarchie de Juillet. Pronostic sinistre que l'avenir ne devait que trop se charger de réaliser.
Dans l'entourage royal on accueillit avec une satisfaction non dissimulée la détermination du président du conseil, à la faiblesse duquel les hommes de la résistance attribuaient complaisamment les désordres persistants dont la capitale était le théâtre. L'émeute y était en quelque sorte passée à l'état endémique. On avait vu, au commencement du mois, des bandes d'ouvriers se porter vers le Palais-Royal, sous prétexte de planter un arbre de la liberté dans le jardin du palais. Un cri lugubre s'échappait des rangs pressés de cette foule : « De l'ouvrage on du pain! » La garde nationale eut fort à faire pour la dissiper, car elle avait ordre d'agir avec ménagement; il n'y eut point de blessés.
Les troubles de mars.
en faveur de la Pologne
190 HISTOIRE DU RÈGNE bE LOUIS-PIIILIPPE. année 1831.
Mars 1831. QucliiLies jours après, d'autres rassemblements se
Hlaiiifeslaliou formèrent, plus nombreux, et parcoururent les rues de la ville avec un drapeau noir. Cette fois, c'était sous un tout autre motif. Le bruit avait couru de l'irréparable défaite des Polonais. C'était le 10 mars. Les manifestants, un crêpe au bras et des fleurs d'immortelles à la boutonnière, se promenaient en criant : Vive la Pologne l Déjà, la veille au soir, quelques groupes irrités s'étaient rendus à l'hôtel de l'ambassade de Russie, et ils en avaient brisé les vitres à coups de pierres. Le lendemain l'hôtel était gardé par un fort détachement de garde nationale et de troupe de ligne. Un certain nombre d'individus se bornèrent à crier, en passant devant l'ambassade : Guerre aux dusses! D'autres voulaient aller forcer les portes de Sainte-Pélagie pour mettre en liberté quelques patriotes qui s'y trouvaient détenus en attendant leur jugement; ils furent arrêtés en route parla garde nationale. Le 12, plusieurs centaines d'étudiants se réunirent sur la place du Panthéon, sous prétexte de féliciter le procureur du roi destitué, M. Charles Comte, et le garde des sceaux démissionnaire, M. Mérilhou. Ils durent se dissiper devant la garde nationale, qui se multipliait pour maintenir l'ordre dans la cité.
Tout cela n'était pas bien grave, mais entretenait l'inquiétude. Sans doute la sympathie de la population parisienne pour ces héroïques Polonais, dont le sang coulait à flots pour le rachat de la patrie esclave, était toute naturelle; malheureusement, ces manifestations étaient stériles, et la sainte insurrection de la Pologne n'y gagnait pas un soldat. D'autre part, ces désordres continus, ces troubles sans cesse renouvelés, ne faisaient que prolonger la crise commerciale et, partant, ces intéressantes misères de la classe laborieuse auxquelles la reprise du travail et des alFaires pouvait seule mettre un terme.
AiN.NÉE 18'Jl.
Mais le système de M. Laffitto et de ses amis, qui consistait à temporiser, à user le moins possible de moyens violents, à rompre entièrement avec le régime de la Restauration, à donner, en un mot, satisfaction à toutes les revendications légitimes dont la Révolution de Juillet avait été l'éclatante signification, ne valait-il pas mieux, pour assurer cette reprise, que le système des hommes qui allaient prendre possession du pouvoir, poursuivre l'œuvre de la Restauration en se contentant de chercher à l'améliorer, gouverner contre l'opinion et rompre ouvertement avec le sentiment populaire? Les canons et les baïonnettes vont remplacer les forces morales dont entendait surtout user M. Laffitte, mais les désordres n'en continueront pas moins ; ils s'aggraveront môme, en raison directe de l'intensité de la répression. Aux manifestations bruyantes succédera la guerre civile avec son cortège de proscriptions ; et les tentatives d'assassinat contre la vie du roi, inconnues jusque-là, se renouvelleront avec une fréquence désolante ; tout cela pour aboutir à une effroyable chute. Tel devait être le résultat du système inauguré- le 13 mars.
Une ordonnance royale, en date de ce jour-là, contresignée par le général Sébastiani, reconstitua le ministère sous la présidence de M. Casimir Périer. Ce dernier prit le portefeuille de l'intérieur, à la place de M. de Montalivet, qui passa à l'instruction publique et aux cultes; le baron Louis remplaça M. Laffitte aux finances; M. Barthe, l'ancien libéral de la Restauration, l'ut nommé garde des sceaux à la place de M. Mérilhou ; le vice-amiral de Rigny remplaça à la marine le comte d'Argout, pour lequel on créa un nouveau ministère, celui du commerce et des travaux publics. Le maréchal Soult et le général Sébastiani gardèrent, l'un, le ministère de la guerre, l'autre, le portefeuille des aiïaires étrangères.
Maus 1831.
Modification ministérielle.
Cabinet dn 13 mars.
Mars 1831. La signification de ce que l'on a appelé le système du
13 mars, le Journal des Débats, c'est-à-dire le journal par excellence des anciennes classes dirigeantes et de la haute bourgeoisie, la donna sans arrière-pensée dans son numéro du 15 mars. « Quel est ce système ? secriat-il; c'est le système parlementaire; c'est de gouverner avec les Chambres, de les prendre pour l'expression légale des mœurs et des idées de la France, de ne pas chercher l'opinion publique hors des Chambres... « Mais ces Chambres n'étaient nullement l'expression exacte du pays, puisque la Chambre élective était nommée par moins de deux cent mille électeurs, représentant à peine la vingtième partie des citoyens français ayant atteint l'âge de vingt-cinq ans. Le pays, dont l'immense majorité se trouvait si injustement privée de ses droits politiques, ne pouvait souscrire à l'étrange théorie du Jotirnal des Débats. Des protestations indignées s'élevèrent de toutes parts; tous les journaux avancés, le National, le Constitutionnel, le Courrier français, le Journal du commerce., la Tribune, poussèrent un immense cri d'alarme.
L'association Déjà uue association nationale et patriotique s'était nationale. formée à Metz sous l'inspiration du maire de la ville, M. Bouchotte, du président de la cour royale, M. Charpentier, de l'avocat-général Voirhaye et de M. Dornez, pour assurer le triomphe des principes de 1789 et défendre le pays contre les entreprises de l'étranger et des Bourbons. Dès le 14 mars, une association analogue s'organisa à Paris. Elle partait de ce point de vue que la Révolution de Juillet avait fait de la souveraineté nationale la base de notre droit public. Déposé dans les bureaux des principales feuilles populaires, l'acte de société fut, en quelques jours, couvert de signatures. Et parmi les adhérents on comptait une foule de notabilités, écrivains, députés, commerçants, magistrats.
Péricr.
médecins, fonctionnaires même. Ainsi, à peine établi, Mars 183I. le système du 13 mars voyait se dresser devant lui une partie formidable de la France intelligente.
Le nouveau président du conseil, M. Casimir Périer, M. Casimir était l'âme de ce système, qu'il avait de commun, du reste, quoi qu'on en ait dit, avec le roi Louis-Philippe. Ministre et souverain s'imaginaient que leur système n'avait contre lui que les républicains et les carlistes : ils se trompaient l'un et l'autre.
Il faut peindre, en quelques traits, cette grande figure de Casimir Périer, une des plus caractéristiques de la monarchie de Juillet.
Casimir Périer était né en 1777, à Grenoble, d'une famille d'ancienne bourgeoisie. Après avoir servi, durant quelque temps, dans les armées de la République comme adjoint au génie militaire, il vint à Paris fonder, avec son frère Scipion, une maison de banque, à laquelle son activité puissante et ses aptitudes financières donnèrent bientôt un essor considérable. La Restauration le trouva au rang des banquiers les plus opulents du royaume. Animé d'une immense ambition, il fut envoyé à la Chambre des députés par le troisième arrondissement de la ville de Paris, et il devint l'un des orateurs les plus écoutés de l'opposition. L'ardeur avec laquelle il défendit alors les idées libérales lui valut une juste popularité. Cependant, vers la fin de la Restauration, cette ardeur s'était singulièrement affaiblie. Nous avons dit, autre part, avec quelle joie d'enfant il avait reçu des mains du roi Charles X la croix de la Légion d'honneur (1). On le vit se tenir tout à fait à l'écart dans la discussion de la mémorable adresse des deux cent vingt et un. La Révolution de 1830 le laissa donc sans enthousiasme, et il fut de ceux qui, jusqu'au
(I) Voy. notre llisioue de la Reslaiwalion.
Mars 1831. dernier moment, essayèrent de réconcilier la légitimité avec cette révolution. Charles X l'avait même désigné comme l'un de ses ministres in extremis. Il aurait certainement sauvé la monarchie légitime, s'il y avait eu une puissance humaine assez forte pour cette besogne. Tout cela ne l'avait pas empêché de se joindre aux hommes de l'Hôtel de Ville et de faire partie de la commission municipale; mais il y était entré avec un violent esprit de résistance et d'opposition aux idées nouvelles. Ministre sans portefeuille dans le cabinet de M. Laffitte, il en était sorti au bout de très peu de temps par dégoût du souffle trop révolutionnaire dont il le trouvait animé. Pour lui, Louis-Philippe n'était que le continuateur de Charles X. On l'aA ait choisi parce que sa dynastie était une sorte de quasi-légitimité. Il n'admettait pas (ju'il y eût eu une révolution en 1830. « Non, Monsieur, disait-il un jour à Odilon Barrot, il n'y a pas eu de révolution ; il n'y a eu qu'un simple changement dans la personne du chef de l'Etat. » Et c'était cet ennemi plus ou moins déclaré de la Révolution de Juillet, cet adversaire de parti pris de toutes les réformes, de tous les progrès dont elle avait fait luire l'espérance, que Louis-Philippe avait choisi pour mettre à la tête de son conseil, comme s'il eût juré de courir au-devant de l'impopularité dont sa jeune dynastie allait être enveloppée. Portrait Casimir Périer avait alors cinquante- trois ans. C'était
un homme de haute taille, un peu voûté, comme si déjà il eût fléchi sous le poids des années. Sa tête imposante, mais sans sérénité, semblait porter l'empreinte d'une soulîrance intérieure; on eût dit que déjà il était atteint de la maladie qui devait l'emporter prématurément. Son geste était impérieux ; il avait la voix sèche et brève du commandement ; en un mot, il représentait, dans sa plus hautaine expression, le principe d'autorité. Le roi luimême n'était pas à l'itlu'i de ses brusqueries, et, plus
de M. Casimir Périer
ANMÉE 1831. CHAPITRE TROISIÈME. 201
d'une fois, il dut regretter cet excellent M. Laffitte, d'hu- Mars 183I. meur si douce, et auquel il n'avait à reprocher que d'être resté fidèle à ses convictions libérales.
En croyant défendre les intérêts généraux du pays, Casimir Périer défendait surtout les siens propres. Homme de finance, engagé dans de grandes affaires, il croyait, avec raison d'ailleurs, que l'ordre, le calme et la paix étaient nécessaires à la prospérité de l'industrie et du commerce ; mais il eut le tort de s'imaginer qu'ils étaient incompatibles avec cette liberté dont, lui aussi, il avait été naguère le fougueux défenseur. Est-il vrai qu'il se soit mojitré l'un des plus ardents adversaires de l'annexion de la Belgique à la France parce que, fortement , intéressé dans les mines d'Anzin, il craignait la concurrence des charbons belges? Cela a été dit; mais nous nous refusons à croire que cet homme éminent ait pu sacrifier l'intérêt du pays à un motif si profondément égoïste. Comme tant d'autres, en cette circonstance, il céda, nous le pensons du moins, au désir immodéré de ne point courir les risques d'une guerre avec l'Europe.
Cela résulte d'ailleurs du programme politique qu'il Le proexposa avec une âpre franchise à la tribune de la Cham- ^^f/^igtèrc " bre des députés, quand, le 48 mars, il y prit la parole, comme président du conseil, dans la discussion relative aux quatre nouveaux douzièmes provisoires demandés par son prédécesseur. Déjà il s'était fait entendre à propos d'une motion de M. Bande, tendant au bannissement éternel de Charles X et de toute sa famille ; mais il s'était borné à appuyer énergiquement la prise en considération de la proposition. Cette fois, il tint à faire connaître sans ambages la marche politique qu'entendait suivre le cabinet dont il avait accepté la direction. Il commença par déclarer que le principe de la Révolution de Juillet, et par conséquent du gouvernement qui on dérivait, nV'tait pas l'insurrection, mais unique-
202 HISTOIRE DU RÈGiNE DE LOUIS-PHILIPPE, ainnke 1831.
Mars 1831. ment la résistance à l'agression du pouvoir. Mais si le pouvoir continuait à être agressif, s'il se refusait absolument à satisfaire aux vœux du pays, le ministre ne s'en préoccupait pas. Il admettait bien les conséquences de la Révolution de Juillet, mais sans dire en quoi elles consistaient. « Elle a eu pour but, disait-il, l'établissement d'un gouvernement libre mais régulier. Ainsi la violence ne doit être, ni au dedans ni au dehors, le caractère de notre gouvernement. Au dedans tout appel à la force, au dehors toute provocation à l'insurrection populaire, est une violation de son principe. Voilà la pensée, voilà la règle de notre politique intérieure et de notre politique étrangère... » C'était fort bien; seulement le ministre oubliait de dire ce qu'il entendait par un gouvernement libre. Des promesses de la première heure, des réformes dont il avait été question au début du règne, des améliorations sociales entrevues, pas un mot.
Quant à la politique étrangère, elle se liait, selon lui, à la politique intérieure ; pour l'une et pour l'autre le mal et le remède étaient les mêmes. Affirmant le principe de non-intervention posé par son prédécesseur, il disait : « Nous l'adoptons, c'est-à-dire que nous soutenons que l'étranger n'a pas le droit d'intervenir à main armée dans les affaires intérieures. » Mais c'était là une déclaration purement platonique, car il ajoutait aussitôt : « Est-ce à dire que nous nous engagerons à porter nos armes partout où il ne sera pas respecté?... Nous soutiendrons le principe de non-intervention en tout lieu par la voie des négociations. Mais l'intérêt et la dignité de la France pourront seuls nous faire prendre les armes. Nous ne concédons à aucun peuple le droit de nous forcer à combattre pour sa cause, et le sang des Français n'appartient qu'à la Franco. » Paroles peu généreuses, peu conformes au génie de notre nation. Somme toute.
ce qu'il y avait surtout au fond de ce discours, que le Mars 183i. centre seul applaudit bruyamment, c'était la paix à tout prix à l'extérieur, et la volonté bien arrêtée d'innover le moins possible au dedans. M. Casimir Périer entendait continuer purement et simplement le régime de la Restauration.
Aussi son discours amena-t-il à la tribune M. Eusèbe Protestation de Salverte et le général Lafayette. Le premier reprocha '^j/ga^gj-te" avec amertume au ministère de se méprendre complè- et du génénti tement sur la situation du pays, et il contesta de la façon L-'^fayette. la plus formelle ses principes de politique intérieure et extérieure. Le second rappela, d'une voix émue, que si la France n'avait pas eu à soutenir une guerre contre la Russie, elle le devait à l'insurrection polonaise qui était venue, en quelque sorte, barrer la route aux armées du czar. Puis il prit vivement à partie le président du conseil, pour avoir méconnu tout à fait le sens de la Révolution de Juillet. Elle ne s'était pas bornée, dit avec raison le vieux général, à réprimer le parjure et le despotisme de Charles X; elle avait entendu substituer le principe de la souveraineté nationale à un gouvernement qui s'appuyait sur le droit divin et sur une Charte octroyée.
A cela le général Sébastiani, ministre des affaires étrangères, ne trouva rien à répondre ; il se borna à faire le procès à ceux qui, se plaignant que le principe de nonintervention eût été violé par l'Autriche, regardaient cette violation comme un cas de guerre. Sans doute il avait raison lorsqu'il déclarait qu'en proclamant un principe généreux, la France n'avait jamais entendu que ce principe devînt pour elle un casus belli^ sans qu'elle eût le droit d'examiner, au préalable, s'il était de son intérêt et de sa dignité de faire la guerre. Mais si, dès le début, aurait-on pu lui répondre, la monarchie de Juillet avait sauvegardé cet intérêt et cette dignité par une attitude
204 HISTOIRE DU RÈG^E DE LOUlS-PUILlPPE. année 1831.
Mars 1831. pliis fière et plus énergique, une puissance comme l'Autriche y aurait regardé à deux fois avant de violer le principe de non-intervention.
Le général Lafayette, reprenant la parole, tintàse laver du reproche adressé à ses amis et à lui d'être avides de guerre et prodigues de sang français. N'avait-il pas été de ceux qui, en 1792, avaient si patriotiquement insisté, avec Robespierre, pour que l'on attendît la déclaration de guerre des puissances étrangères au lieu de la devancer? Mais pourquoi aujourd'hui cette distinction oiseuse entre les amis de la paix et ceux de la guerre? Si l'on voulait user de récriminations, disait-il, ne pourrait- on pas « accuser les amis de la paix à tout prix de vouloir se faire pardonner, dans les cours de l'Europe, notre révolution populaire de Juillet, en calmant l'élan de la liberté dans l'intérieur et en la laissant étouffer dans les pays étrangers? » Mais, laissant ces accusations réciproques, injustes de part et d'autre, il persistait seulement à demander au ministre des affaires étrangères si, oui ou non, il avait officiellement déclaré que le gouvernement français ne consentirait jamais à l'entrée des Autrichiens dans les pays actuellement insurgés de l'Italie?
Alors le ministre des affaires étrangères balbutia de sa place : « Entre ne pas consentir et faire la guerre, il y a une grande différence. »
C'était une réponse quelque peu jésuitique. On ne consentait pas, mais on laissait faire. « Et moi. Messieurs, s'écria Lafayette, aux applaudissements de la gauche, je persiste à dire qu'après une telle déclaration officielle, laisser ainsi violer l'honneur de cette déclaration en se contentant de s'écrier : non, je n'y consens pas, n'est pas compatible avec la dignité et Fiionneur du peuple français. » Cette parole du général cul dans le jtays un profond retentissement.
ANNÉE 1831. ClIAPITIŒ ÏUOISIÈME. 205
Au moment où la principale pensée du règne se dé- Mahs i8:}i. ffasreait de cette séance parlementaire si mouvementée, ^a révolution
... , . . comprimée
la révolution italienne échouait grâce à l'intervention ^^ Italie, de l'Autriche. Et non seulement la monarchie de Juillet n'apporta aucun obstacle sérieux à cette intervention, mais elle lui prêta virtuellement assistance en mettant toutes sortes d'entraves au départ des réfugiés italiens qui voulaient aller grossir les rangs de l'insurrection. Le général Pépé, M. Visconti (de Milan), l'avocat Mantovaui, MM. Mislcy, Linati et quelques autres furent arrêtés à Marseille au moment où ils allaient s'embarquer avec des armes et des munitions pour rejoindre les insurgés.
Les Autrichiens avaient franchi le Pô dès les premiers jours de mars. Il leur suffit de quelques semaines pour comprimer entièrement l'insurrection. Le duc deModène rentra dans sa capitale, grâce à l'appui des baïonnettes étrangères, et il se vengea d'avoir été un moment le complice de Menotti en le faisant pendre avec l'avocat Borella. Bologne succomba le 21 mars. Quelques jours après, ce fut au tour d'Ancône, que les insurgés rendirent aux autorités papales moyennant une capitulation qui ne devait pas être observée. Cette capitulation, ils l'expliquèrent dans un manifeste où perçait l'amer ressentiment de la conduite du gouvernement français. Ils s'étaient soulevés, y était-il dit, sur la foi d'un principe proclamé par une grande nation qui avait solennellement promis de ne pas permettre qu'il fût violé par aucune puissance européenne. <( La violation de ce principe, consentie par la nation qui l'avait promulgué et garanti », jointe au désir d'éviter une inutile effusion de sang, les avait décidés à traiter avec le légat a latere du pape Grégoire XVI. Ce manifeste retentit au delà des Alpes comme un cri de malédiction adressé par la révolution expirante au ministère de M. Casimir Périer.
200 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1831.
Mars 1831. Un Bonaparte, le fils aîné de Lonis, l'ancien roi de
Mort Hollande, était mort d'un mal inconnu à la suite de
Boua'^ar'te" ^®**® insurrection des Romaines, dans laquelle il s'était jeté avec toute l'ardeur généreuse de la jeunesse, en compagnie de son jeune frère Napoléon-Louis. Cette mort mystérieuse de l'aîné des neveux de l'empereur rappela un moment l'attention sur ce grand nom de Napoléon, dont il avait été si peu question lors de la Révolution de Juillet. Qai eût dit alors qu'à moins de trente ans de là, le survivant des deux frères était destiné, après avoir immolé la liberté en France, à provoquer l'affraneliissement de l'Italie ?
Tandis que la révolution se mourait dans la péninsule, M. Casimir Périer songeait à lui porter les derniers coups dans notre pays, et à ai)attre le parti républicain, qui commençait à peine de naître. Le jour même où il exposait de<\'ant la Chambre son système politique, le ministre de la justice, M. Barthe, l'ancien carbonaro, converti avec une étonnante promptitude aux doctrines de la plus violente réaction, déposait un Projet de loi projet de loi contre les attroupements. Cette loi était
contre les ^^j-^g réminiscence de la fameuse loi martiale qui, au niants. commencement de la Révolution, avait soulevé, dans l'Assemblée constituante, des discussions si passionnées. Il n'y était plus question du drapeau rouge pour avertir la foule de se disperser, mais elle prescrivait le feu après trois sommations demeurées inutiles. La discussion générale s'ouvrit le 29 mars; elle porta beaucoup plus sur les associations en général, et sur l'association nationale en particulier, que sur les attroupements. Un seul député, M. Legondre, s'occupa spécialement de la loi nouvelle, et il en signala plusieurs dispositions comme dangereuses pour la sécurité des citoyens. Mais dans cette discussion, nous le répétons, on s'occupa
surtout des associations, dont le principe fut vivement Mars 183i. attaqué comme illégal.
L'association nationale s'était formée, sous le minis- Attaque tère de M. Laffitte, dans le but avéré de défendre le ciation gouvernement contre les revendications des Bourbons, nationale. et de lui prêter aide et assistance contre l'étranger. C'était quelque chose d'analogue à la ligue des patriotes que nous avons vu se fonder de nos jours. Elle n'avait rien de mystérieux, et n'était pas revêtue de ce caractère d'opposition qui distinguait, par exemple, la société Aide-toi^ le ciel t'aidera, dont faisaient partie, sous la Restauration, des hommes comme MM. de Broglie et Guizot. Aussi une foule de fonctionnaires, depuis les plus humbles jusqu'aux plus élevés, s'étaient-ils empressés de s'y affilier.
Mais M. Casimir Périer n'admettait pas que, en dehors du gouvernement, des citoyens pussent s'unir en vue de faire obstacle au retour de Charles X ou de repousser l'invasion étrangère. Dès son arrivée à la présidence du conseil, il somma tous les fonctionnaires publics, sous peine de destitution,' de se retirer de l'association nationale, traçant ainsi entre les simples citoyens et les fonctionnaires une ligne de démarcation fâcheuse. Il eut pour auxiliaire, dans cette campagne contre le principe des associations, un homme qui, lui aussi, avait été un libéral endurci, M. Dupin l'aîné. « J'appliquerai aux associations, dit celui-ci, avec la brutalité dont il était coutumier, ce que la loi de 1791 a appliqué aux émeutes ; je leur ferai des sommations, et je dirai : Que les bons citoyens se retirent. » M. Dupin ne se demandait pas si le droit d'association n'était pas un des droits les plus essentiels d'un peuple libre; il ne distinguait pas entre les associations utiles et celles qui pourraient présenter un caractère délictueux, il les proscrivait toutes.
Déjà le général Lafayette s était élevé énergique ment
208 IIISTOIKE DU RÈGNE DE LOUIS-PIIILIPPE. année 1831.
Mars 1831. coiitre celtc prétention excessive du gouvernement de donner à tous des leçons de liberté, d'ordre public et de dévouement à la patrie. D'autres répondirent, avec non moins de sagesse et de raison, à ces façons hautaines de gouverner. M. Bernard se plaignit, avec une éloquente amertume, de voir mettre en charte privée des fonctionnaires qui, au péril de leur vie, avaient provoqué à la résistance contre le gouvernement déchu, et qui, dans leur conscience et l'estime publique, trouveraient amplement de quoi se consoler d'une destitution. M. Jay s'étonna de voir prendre à partie une association qui ne devait porter aucune perturbation dans une société avide d'institutions progressives.
M. Casimir Perler n'était pas homme à se payer de ces raisons. Il était trop l'homme du gouvernement personnel pour cela. (( Quelle lacune se propose-t-on de remplir dans l'action du gouvernement? » demanda-t-il. Il regardait comme injurieuse la méfiance des associations à son égard. Comme exemple dos mauvaises dispositions de l'association nationale, il donna lecture d'une circulaire qu'il avait entre les mains. La citation n'était pas heureuse. Cette circulaire provenait de la société Aide-toi, le ciel t'aidera^ à laquelle avaient appartenu ses plus chers amis politiques. Il ne s'en doutait pas. M. Odilon Barrot enferma le ministre dans ce dilemme : ou l'association nationale était légitime, et alors de quel droit en bannir les fonctionnaires publics? Ou elle était coupable, et, dans ce cas, il fallait non pas seulement la flétrir, mais appeler sur elle la répression de la justice. La discussion se poursuivit ainsi jusqu'au 2 avril, jour où la loi contre les attroupements fut Azotée par 227 voix contre 54.
Destitution Oi^ avait parlé de destitutions, M. Casimir Périer se fonciiou- montra implacable. M. Alexandre Delabordo fut destitue de ses fonctions d'aide de camp du roi et de; conseiller