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uaircs.
ANNRE 1831. CHAPITRE TROISIÈME. 209
d'Etat; le général Lamarqae, commandant supérieur Mars I83t. des départements de l'Ouest, perdit son commandement. Furent révoqués aussi MM. Voirhaye, premier avocatgénéral près la cour royale de Metz ; Stourm et Lebreton, substituts à Paris; Dubois-Aymé, directeur des douanes, et Bouchotte, maire de Metz. Quel était leur crime? Ils avaient adhéré à l'association nationale. Assurément M. Casimir Périer fit preuve, en cette circonstance, d'une fermeté peu commune; son autorité personnelle s'en accrut ; sa main s'appesantit sur le pays comme celle d'un maître ; mais ce fut au détriment de la royauté de Juillet, qui aurait dû être, avant tout, un gouvernement d'opinion. Ce que le ministre gagna en force matérielle, le roi le perdit en force morale.
Ce n'étaient plus seulement les légitimistes et les républicains qui étaient l'ennemi aux yeux de M. Casimir Périer; les simples libéraux un peu avancés lui étaient devenus suspects. Le nouveau cabinet entendait prendre à la fois des mesures contre les uns et contre les autres.
Presque en même temps que la Chambre des députés La loi de s'occupait de la loi contre les attroupements, elle dis- bannissement
contre Igs
cutait la proposition de M. Baude, tendant au bannisse- Bourbons. ment de la branche aînée des Bourbons, proposition que le président du conseil avait faite sienne, en quelque sorte, en en appuyant la prise en considération. L'ex-roi Charles X, ses descendants et les alliés de ses descendants, étaient bannis à perpétuité du territoire français, et ne pourraient y acquérir aucun bien, à titre gratuit ou onéreux. De plus, ils étaient tenus de vendre dans les six mois, à partir de la promulgation de la présente loi, tous les biens qu'ils posséderaient en France. Enfin, sur le produit de cette vente, il devait être retenu le montant des sommes qui seraient exigibles en raison des événements du mois de juillet 1830.
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Avril 1831. Ce projet de loi, que le rapporteur de la commission chargée de l'examiner, M. Girod (de l'Ain), un des partisans les plus dévoués de la dynastie nouvelle, présenta comme une mesure d'autant plus efficace qu'elle n'était point dictée par la crainte, rencontra dans M. Berryer un adversaire passionné. Mais toute l'éloquence de ce dernier devait échouer. Malheur aux vaincus! Le projet de loi, augmenté d'un article qui abolissait le deuil du 21 janvier, fut voté, avec de légères modifications, par 210 voix contre 122, sur 334 votants. La Chambre des pairs l'adopta à son tour, plus tard, en y apportant certaines restrictions, sur le rapport du duc de Broglie, qui en reconnaissait la justice et l'utilité. Ainsi disparut notamment l'article additionnel qui proscrivait le deuil du 21 janvier. Nous aurons à revenir sur cette loi, qui ne devait être promulguée qu'à une année de là, n'ayant pu revenir à temps à la Chambre des députés pour l'être dans le courant de l'année.
La situation Une partie du mois d'avril fut employée par la financière. Chambre à discuter et à voter les diverses lois de finances proposées par le gouvernement. La situation financière pour 1831, présentée par M. Humann, était celle-ci : La somme totale des dépenses prévues s'élevait à 1,434,655,458 francs; celle des recettes à 1,223,000,000 de francs. Le Trésor restait donc à découvert de 211,655,458 francs; déficit que l'on avait proposé de combler par une émission de bons du Trésor pour une valeur de 200 millions. Il ne s'agissait plus que de savoir comment la dette flottante serait remboursée. S'adresserait-on à l'impôt, au crédit, ou simultanément à l'un et à l'autre? Déduction faite d'une centaine de millions,ladette flottante était encorede 171,654,458 francs, en y ajoutant 60 millions nécessaires pour maintenir constamment le niveau entre les recettes et les dépenses. Cette somme, M. Humann proposait de la
Le procès d'avril.
demander en partie à la propriété, au moyen d'une taxe Avril 183i. de 30 centimes additionnels sur le principal de la contribution foncière, taxe qui produirait une ressource certaine de près de 47 millions. Il réclamait, en outre, l'allocation d'un crédit en rentes 5 p. 100 suffisant pour assurer une ressource de 50 millions. M. Humann s'était plaint, en terminant son exposé, de l'abus des crédits supplémentaires accordés par ordonnances, même pendant la session et en présence des Chambres.
M. ïhiers, comme sous-secrétaire d'État, s'efforça de justifier quelques-uns des crédits supplémentaires autorisés par ordonnances, et qui n'en constituaient pas moins un abus dont l'usage s'est précieusement conservé. Toutes les propositions du gouvernement finirent par être adoptées, y compris les quatre douzièmes provisoires, en attendant la discussion générale du budget.
Pendant que la royauté de Juillet demandait aux Chambres ses moyens d'existence, se déroulait devant la cour d'assises de la Seine un procès où le parti républicain déployait har^iiment son drapeau. Jusque-là ce parti, peu nombreux d'ailleurs, et se confondant même avec le parti bonapartiste, était resté quelque peu dans l'ombre. Il s'était volontairement effacé après les journées de Juillet, auxquelles ses membres avaient pris une part héroïque, espérant voir le régime nouveau s'inspirer des principes dont ils poursuivaient le triomphe. Mais, trompés dans leurs plus chères espérances, ils n'avaient laissé passer, depuis, aucune occasion de manifester leurs revendications ; et leur foi républicaine s'entretenait dans des sociétés fondées par des jeunes gens enthousiastes. Ici, c'était Y Association des Les sociétés écoles, que dirigeait Marc Dufraisse; là, celle de l'or^/re patriotiques. et du progrès, à la tête de laquelle se trouvait un étudiant du nom de Sambuc, dont le but avoué était de rendre au peuple sa souveraineté. La Société constitu-
HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1831.
Avril 1831. tionnelle était dirigée par M. Cauchois -Lemaire, qui, sous la Restauration, avait si hardiment posé la candidature du duc d'Orléans, et qui, un peu désabusé aujourd'hui, s'efforçait de pousser la dynastie de son choix dans une voie plus franchement démocratique. Une ancienne société, vivace encore, la société Aide-toi, le ciel t'aidera^ affectait une allure nettement républicaine depuis que MM. de Broglie, Guizot et leurs amis, satisfaits d'un simple changement de dynastie, s'en étaient volontairement séparés. Mais de toutes ces associations la plus hardie, la plus avancée, était sans contredit la Société des amis du peuple, celle où étaient venus se réunir les plus intrépides parmi les combattants de Juillet, et à laquelle appartenaient la plupart des accusés qui, au grand jour des assises, allaient confesser leur foi républicaine. A la suite des désordres auxquels avait donné lieu le procès des ministres, un certain nombre de citoyens avaient été arrêtés sous la prévention un peu vague de provocations séditieuses et de complot contre la sûreté de l'Etat. Après une instruction qui n'avait pas duré moins de trois mois, dix-neuf d'entre eux furent renvoyés devant la cour d'assises de la Seine. Il faut dire les noms de ces généreux apôtres de l'idée républicaine qui, les premiers, sous le gouvernement de Louis-Philippe, proclamèrent bien haut que la monarchie était incompatible avec le progrès, la liberté et la souveraineté populaire. C'étaient d'abord MM. Godefroy Cavaignac, Trélat et Guinard. Oiliciers tous trois dans l'artillerie de la garde parisienne, ils étaient accusés d'avoir voulu livrer leurs pièces au peuple pendant le procès des ministres. Les autres étaient MM. Sambuc, Francfort, Audry, Pinard, Rouhier, Chaparre, Gourdin, Guilley, Chauvin, Pécheux d'Herbinville, Lebastard, Alexandre et Charles Garnier, Danton, Lenoble et Pointis. Jeunes, ardents, pleins d'illusions généreuses, ils avaient tous
Les
républicains
devant la
cour d'assises
le cœur rempli du culte de la France et de la liberté, et avril i831.
l'intérêt qui s'attachait à eux était profond dans les
masses.
Commencés le 6 avril, les débats durèrent une dizaine de jours. Tous les accusés nièrent avoir jamais eu l'idée d'ourdir un complot contre la sûreté de l'Etat. On les vit même, intervertissant les rôles, se faire accusateurs à leur tour et lancer contre les agents d'un gouvernement infidèle à son origine des accusations que l'auditoire accueillit par de bruyantes marques d'approbation. Il y eut surtout dans l'assemblée une émotion singulière quand le général Lafayette, cité comme témoin, vint donner à tous ces prévenus un témoignage ' éclatant de son estime.
Il n'est pas jusqu'à l'avocat-général Miller, chargé de soutenir l'accusation, qui ne crût devoir les couvrir d'une sorte d'auréole. « Nous gémissons plus que personne, s'écria-t-il en se tournant vers les accusés, de voir traduits sur ces bancs des citoyens honorables, dont la vie privée paraît commander l'estime, des jeunes gens riches de nobles pensées, d'inspirations généreuses. Ce n'est pas nous, Messieurs, qui chercherons à récuser leurs titres à la considération publique ou à la bienveillance de leurs juges, et les services qu'ils ont pu rendre à leurs concitoyens. » De telles paroles n'équivalaient-elles pas à une demande d'acquittement, bien que le ministère public ne crût devoir abandonner l'accusation qu'à l'égard de deux des accusés, MM. Guinard et Cavaignac ?
Cet abandon de l'accusation n'empêcha pas Godefroy ^^ manifeste Cavaignac de prendre la parole pour se défendre lui- Cavaignac même ou plutôt pour faire une éclatante manifestation de sa foi politique. « Mon père, dit-il au milieu d'un silence religieux, fut un de ceux qui, dans le sein de la Convention nationale, proclamèrent la République à la
214 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1831.
Avril 1831. face de l'Europe. Il la défendit aux armées. C'est pour cela qu'il est mort dans l'exil après quinze années de proscription; et, tandis que la Restauration elle-même était forcée de laisser à la France les fruits de cette Révolution qu'il avait servie, tandis qu'elle prodiguait ses faveurs à ces hommes que la République avait créés, mon père et ses collègues souffraient seuls pour la grande cause que tant d'autres trahissaient. Cette cause, Messieurs, se lie à tous mes sentiments comme fils; et aujourd'hui que l'occasion s'offre à moi de prononcer un mot que d'autres proscrivent, je le déclare sans affectation, comme sans crainte, de cœur et de conviction, je suis républicain. »
Indéfinissable fut dans l'auditoire l'effet de ces paroles, auxquelles la protestation du président Hardouin ajouta plus de poids encore. M. Gavaignac continua, en examinant si la monarchie actuelle avait plus de gages de durée que celle qui l'avait précédée. Rapprochement terrible dont on se souviendra plus tard. Arrêté par le président, Gavaignac termina brusquement, en adressant aux jurés ces dernières et prophétiques paroles : « Laissons l'épreuve s'achever... Nous vivons dans le siècle des gouvernements suicides. La monarchie fera nos affaires... Oui, Messieurs, c'est ainsi que nous comprenons notre position ; nous ne conspirons pas, nous nous tenons prêts... »
La tâche avait été rendue facile aux défenseurs. Républicains comme leurs clients, MM. Marie, Bethmont, Rouen, Rittiez, Dupont, Plocque, Boussy et Michel (de Bourges), apportèrent au service de leurs convictions une éloquence passionnée. Le président lui-même, dans son résumé, ne put s'empêcher de s'apitoyer sur le sort de ces jeunes gens, dont le cœur était plein de sentiments généreux, « et qui n'étaient pas nés, dit-il, pour l'humiliation de nos bancs ». La cause était gagnée
d'avance. Sur toutes les questions le jury répondit : Avril 183i.
« Non, les accusés ne sont pas coupables. » Le verdict Acquittement ,. PI . -1 j- i 1 ' 1 des accusés.
causa une sensation profonde, et il fut salue par les
plus vives acclamations. Des milliers de curieux encombraient les abords du palais de justice ; quand les accusés sortirent on leur fit une ovation triomphale. Ce fut une véritable victoire pour le parti républicain, qui, dès lors, prit position dans le pays, et se dressa menaçant en face du pouvoir. Le lendemain et le surlendemain, eurent lieu en l'honneur des prévenus acquittés des manifestations sans grande gravité, mais qui indiquaient un mouvement d'opinion dont la royauté de Juillet aurait dû tenir compte.
Cependant la Chambre des députés touchait au terme de ses travaux. Elle avait eu récemment à s'occuper de nouveau de la loi électorale, à laquelle la Chambre des pairs avait cru devoir apporter certaines modifications. Plus libérale que la Chambre élective, elle avait abaissé le cens de deux cents francs à cent cinquante, élargissant ainsi le cadre des électeurs. Mais le président du conseil pensa que ce serait manquer à la saine politique, à la prudence et même à l'équité, si l'on allait au-delà du chiffre précédemment fixé par la Chambre des députés. Il se ralliait donc à son premier vote, « pour satisfaire, dit-il, aux principes d'équité et de convenance qui rendaient ses membres juges plus compétents de ses conditions organiques ». C'était un singulier libéral que M. Casimir Périer. La Chambre élective maintint son premier vote, et la Chambre des pairs adopta la loi telle qu'elle lui fut rapportée le jour même oii les républicains triomphaient en cour d'assises.
Quelques jours après, la Chambre des députés était Prorogation solennellement prorogée. C'était le 20 avril. Le roi vint '^^es'^jJ^^p^Ù^é^s'^'^ en personne, accompagné de toute sa famille, lui signi-
Avril 1831.
L'emprunt de 120 millions.
216 • HISTOIRE DU RÉGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1831.
fier son congé. Dans un discours assez étendu, il fit l'éloge de la garde nationale, « cette admirable institution » qui offrait à la fois, dit-il, le moyen d'étouffer l'anarchie dans l'intérieur et de repousser toutes les agressions extérieures, et il rendit en même temps hommage à l'armée. Jamais, à l'en croire, les troupes françaises n'avaient été plus belles, ni si disciplinées. On avait donc le droit de trouver au moins étrange son attitude effacée devant l'Europe. S'il avait refusé de se rendre au vœu du peuple belge, c'était, paraît-il, dans l'intérêt de la France. Singulière façon de comprendre cet intérêt que de forcer une puissance qui nous était dévouée à se livrer à un prince tout à la dévotion de l'Angleterre.
Lé discours royal terminé, M. Casimir Périer monta à la tribune et donna lecture d'une ordonnance qui prorogeait la Chambre au 15 juin. Mais la Chambre élective ne devait plus se réunir; sa dissolution était prochaine.
Pour contrebalancer la propagande de l'association nationale, un ami du pouvoir, M. Henri Rodrigues avait eu l'idée de demander à une sorte d'association patriotique la réalisation d'un emprunt de 120 millions émis par le gouvernement. Il aurait fallu trente mille souscripteurs à raison de 200 francs de rente cinq pour cent. L'idée sourit au président du conseil, mais ne réussit pas, en dépit des listes publiées par le Mo7iitew\ et où figuraient des noms de pairs de France, de députés, de magistrats et de gros négociants. Il fallut avoir recours aux banquiers, ce que l'on aurait voulu éviter; l'emprunt fut émis à 84 fr., taux du minimum fixé par le gouvernement. La souscription nationale n'en continua pas moins concurremment avec l'emprunt; elle devait finir par s'élever à une vingtaine de millions.
Ce fut au milieu de ces opérations financières que.
le 1" mai, fut célébrée, pour la première fois, la fête du Mai I83i. roi Louis-Philippe. Elle eut la solennité banale des La fête du fêtes de l'Empire et de celles de la Restauration. Rien n'y manqua : spectacles gratuits dans la journée, distributions de vivres, illuminations et feux d'artifice le soir, panem et circenses. Aucun incident n'en troubla la célébration. Le peuple, comme il a coutume de le faire dans toutes ces solennités, s'y était rendu en foule, sans hostilité, mais sans enthousiasme.
Il n'en fut pas de même à l'anniversaire de la mort L'anniversaire . •. 1- 1 • A r ^ de la mort
de 1 empereur, qui avait heu quelques jours après. L,e de l'empereur.
o mai, chanté par Réranger, était devenu une date fatidique. Dès la veille, de nombreux groupes étaient venus, place Vendôme, rendre à la mémoire de Napoléon des hommages funèbres. Le lendemain, défilèrent autour de la colonne des milliers de citoyens,
.... Les bras couverts de palmes éphémères,
Inondant de bouquets de fleurs Ce bronze, que jamais ne regardent les mères,
Ce bronze grandi sous nos pleurs.
Il n'y avait pas encore scission entre les républicains et les bonapartistes. Fils de la Révolution les uns et les autres, ils marchaient toujours, comme sous la Restauration, la main dans la main, et c'étaient les strophes ailées de la Marseillaise qu'ouvriers et bourgeois faisaient retentir au pied de cette colonne, au sommet de laquelle on réclamait le rétablissement de la statue de l'homme du destin, comme on appelait alors l'empereur.
La monarchie de Juillet semblait d'ailleurs avoir des tendresses infinies pour le grand vaincu de Waterloo ; elle s'était empressée de céder au vœu populaire. Dès le 8 avril précédent, une ordonnance royale avait ordonné le rétablissement de la statue de Napoléon sur la colonne de la place Vendôme, de cette statue si im-
218 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUlS-PHILlPPE. an.née 1831.
Mai 1831. prudemment jetée bas par la Restauration, en présence et avec l'aide de l'étranger, et nous verrons bientôt le vainqueur d'Austerlitz et d'Iéna remonter sur le faîte du monument, revêtu de sa légendaire redingote grise. Manifestation D'autres manifestations, plus directement hostiles de Juillet. cette fois à la dynastie nouvelle, n'allaient pas tarder à se produire sur la place Vendôme. La loi du 13 décembre dernier sur les récompenses nationales avait institué une décoration pour les citoyens qui s'étaient le plus distingués dans les journées de Juillet. Cette croix consistait en une étoile à trois branches, surmontée d'une couronne murale en argent. Le centre, divisé en trois auréoles, émaillées aux couleurs nationales, portait à la face : 27, 28, 29 juillet 1830, et pour légende : DONNÉ PAR LE ROI DES FRANÇAIS. Au rcvers sc drcssait le coq gaulois en or, avec cette légende : patrie et liberté. Elle devait être suspendue à un ruban moiré, de couleur bleu d'azur, et liseré de rouge. Il avait été décidé, sur un rapport de M. Casimir Périer, que la remise de cette croix aurait lieu à l'Hôtel des Invalides, au milieu des souvenirs militaires de la vieille gloire française, et que chacun des décorés, en recevant sa croix des mains du roi des Français, lui prêterait serment de fidélité.
Mais les deux tiers des décorés appartenaient à l'opinion républicaine. L'obligation du serment et la légende : Donné par le roi, soulevèrent au milieu d'eux les plus vives protestations. Le nombre des décorés était de quinze cents environ. Un millier d'entre eux se réunirent au passage du Saumon, dans la salle de la Grande Chaumière, sous la présidence de M. Garnier- Pagès aîné, l'un des membres les plus distingués du parti républicain. Là, il fut décidé que l'on refuserait la légende et le serment. Des banquets furent organisés, où les protestations s'accentuèrent plus vivement encore.
A la suite d'un de ces banquets, donné le 9 mai, faubourg du Temple, au restaurant des Vendanges de Bourgogne, en l'honneur des républicains récemment acquittés, les convives descendirent les boulevards jusqu'à la place Vendôme, recrutant en chemin une foule de désœuvrés et de volontaires de l'émeute. Des danses se formèrent autour de la colonne, accompagnées de cris séditieux que poussaient une foule de gens exaltés, les uns par le délire du patriotisme, les autres par l'habitude du désordre. Cette multitude égarée était sans armes ; le gouvernement ne voulut pas user de rigueur. Le maréchal Lobau se contenta de faire jouer des pompes à incendie qu'il avait envoyé chercher à la caserne des pompiers, située alors rue de la Paix; l'émeute se dissipa, noyée dans des torrents de pluie artificielle.
Mais ce moyen grotesque de répression servit à couvrir de ridicule la royauté citoyenne. Le pays fut inondé de caricatures où la personne du roi, livrée aux moqueries de la foule, perdit quelque peu de sa dignité. Cependant, M. Casimir Périer, malgré sa résistance habituelle aux exigences de l'opinion, céda sur la double question de la légende et du serment, n'étant pas fâché peut-être d'amoindrir l'autorité personnelle du roi. Une ordonnance du 13 mai décida que, pour éviter aux intéressés un dérangement inutile, les décorés de Juillet iraient chercher leurs croix dans leurs mairies respectives.
Il y avait deux mois que M. Casimir Périer avait pris la place de M.Laffitte, à la mollesse duquel on attribuait les désordres de la rue et les manifestations séditieuses. Eh bien ! malgré l'indomptable fermeté du nouveau président du conseil, malgré toute l'énergie de sa volonté, les troubles n'en persistaient pas moins. Et il était à croire qu'on n'en aurait raison qu'en donnant satisfaction aux légitimes revendications populaires, ou par d'impitoyables répressions.
Mai 1831.
L'émeute de la place Vendôme.
Les désordres continuent. ,
Le procès du National.
Troubles en Vendée.
220 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1831.
A Paris, il faut bien le dire, l'opinion ne paraissait guère favorable au nouveau gouvernement. La plupart des prévenus politiques, déférés au jury, étaient renvoyés indemnes. C'était comme un avertissement solennel au pouvoir. Le National, après avoir constaté, à propos de la dernière modification ministérielle, que la royauté de Juillet, depuis sept mois à peine qu'elle était fondée, avait déjà usé trois générations administratives, s'était écrié : « Elle engage un combat désespéré contre le principe en vertu duquel elle existe. La guerre viendra, et si, pour être en état de résister à l'Europe, la France est obligée de commencer par vaincre son gouvernement, on ne sait plus qu'attendre, on n'ose interroger sur ce qu'il faut prévoir. »
Renvoyé devant la cour d'assises sous la prévention d'excitation à la haine et au mépris de la royauté de Juillet, le National, après une plaidoierie extrêmement agressive de M. Mauguin, fut acquitté avec éclat le 12 mai. Son gérant, M.Paulin, en quittant la salle d'audience, fut l'objet d'une véritable ovation. Quelques jours après, M. Léon Pillet, gérant du Nouveau journal de Paris, était acquitté également. On l'avait renvoyé devant la cour d'assises pour avoir violemment blâmé le ministère du procès intenté à MM. Cavaignac, Trélat, Sambruc et consorts. Les jurés penchaient visiblement du côté des républicains.
Et ce n'était pas seulement à Paris que les esprits s'agitaient. Des troubles commençaient alors à se faire sentir en Vendée, où les légitimistes essayaient de prendre leur revanche de l'insuccès de leur manifestation dans la capitale. Des bandes de chouans se répandirent dans le département de Maine-et-Loire et s'y livrèrent à d'odieux excès. Déjà un certain nombre de gendarmes et de gardes nationaux avaient été assassinés par eux, quand on songea à prendre des mesures sévères à leur
égard. Par une ordonnance royale en date du 16 mai, le lieutenant-général Bonnet fut envoyé dans l'Ouest, armé de pouvoirs extraordinaires, pour réprimer les désordres et arrêter les progrès de l'insurrection.
Vers le même temps, le roi voulut se rendre compte par lui-même de l'opinion publique en province. Il alla d'abord à Rouen, puis au Havre et àFécamp; il revint par Abbeville et Amiens, après une absence d'une dizaine de jours; le 28 mai, il était de retour à Saint- Cloud, où sa famille se trouvait installée. Rien d'important n'avait signalé ce premier voyage. Partout il avait été accueilli par des acclamations enthousiastes, aussi bien de la part des populations que de celle du monde officiel. Aucune note discordante ne s'était fait entendre. Encouragé par cet accueil, il prit la résolution de visiter nos départements de l'Est, pour y juger également de l'état de l'opinion.
Mais auparavant, le 31 mai, il signa une ordonnance portant dissolution de la Chambre des députés et fixant les élections au 5 juillet suivant. La même ordonnance convoquait les Chambres pour le 9 août, jour anniversaire de son élévation au trône. Quelques jours après, il partit pour les régions de l'Est. C'était le 6 juin.
Après s'être arrêté à Meaux, à Château-Thierry et à Chàlons-sur-Marne, il se fit conduire au champ de bataille de Valmy où, comme aide de camp de Dumouriez, il avait tiré ses premiers coups de canon, la veille du jour où la République allait être proclamée en France. Devenu roi citoyen, il aimait à rappeler ce souvenir, et il décora de sa main un vieux soldat qu'on lui amena, et qui avait perdu un bras à Yalmy. Presque partout, à Verdun, à Metz, à Nancy, à Strasbourg, à Colmar, à Mulhouse, il rencontra le même enthousiasme que dans son voyage de Normandie. Mêmes félicitations officielles d'une part, et, de l'autre, mêmes acclamations des habi-
Mai 1831.
Voyage du roi
en
Normandie.
Dissolution de la Chambre.
Juin 1831.
Voyage du roi dans les
départements de l'Est.
HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1831.
Juin 1831.
L'iucidcnt
(le Metz. La
municipalité
et la garde
nationale.
tants. Cependant, à Metz, ces félicitations furent accompagnées d'une sorte de leçon qui ne fut pas de son goût, et dont il fut cruellement froissé.
Il n'y avait pas de province en France qui eût conservé plus vivace le souvenir des bienfaits de la Révolution que ces régions de l'Est, où les douleurs de l'invasion avaient été si poignantes, et où l'on s'attendait toujours à entendre sonner l'heure de la revanche. Là était née cette association nationale, que la cour avait vue d'un si mauvais œil, et dont le ministère de M, Casimir Périer s'ingéniait à paralyser les efforts.
La municipalité de Metz se garda bien de laisser échapper l'occasion d'exprimer à haute voix au souverain lui-même les sentiments patriotiques qui animaient les populations lorraines, et qui avaient donné naissance à cette association. Elle le fit, du reste, par la bouche de son maire, dans les termes les plus dévoués et les plus respectueux. Tous les conseils municipaux de France, dit le premier magistrat de Metz, ont proclamé que les événements de Juillet avaient consacré les droits du premier roi citoyen à l'amour et à la fidélité des Français. Puis, posant en principe que le commerce ne prospérait que là où il y avait communication libre entre les peuples, il appelait de ses vœux la liberté commerciale comme le corollaire indispensable de la liberté politique. On s'occupait alors beaucoup de l'hérédité de la pairie, demeurée en suspens, comme on l'a vu. « La Charte, ajoutait le maire, a laissé dans notre gouvernement intérieur un point important à régler, celui de l'hérédité de la pairie. Espérons qu'à la prochaine session le pouvoir législatif fera disparaître de nos lois un privilège désormais incompatible avec nos mœurs nationales. » Enfin, après quelques paroles de sympathie en faveur de la nation polonaise, le maire terminait en ces termes : « En accueillant nos vœux, vous nous donnerez. Sire, un
témoignage durable de votre bienveillance, et nos des- Juin I83i. cendants, héritiers de notre amour, jouissant de vos bienfaits, rediront chaque jour : Nous devons notre bonheur au passage de Louis-Philippe. »
Il était difficile de montrer plus de courtoisie et de respectueuse cordialité.
Le roi remercia en quelques mots le maire des sentiments dont il s'était fait l'organe, et il ajouta sèchement : « Vous me parlez de ce que tous les conseils municipaux de France ont proclamé : ils n'ont rien proclamé ; il n'est pas dans leurs attributions de le faire, ni de prendre des délibérations sur des sujets de haute ' politique... »
En droit, Louis-Philippe avait peut-être raison. Encore aurait-on pu lui objecter qu'il s'agissait ici d'un maire parlant au nom de ses concitoyens et non d'une délibération' de conseil municipal. Dans tous les cas, il aurait pu employer une forme moins acerbe. Il ne fut pas mieux inspiré, dans la forme, en répondant à la garde nationale de Metz, qui lui exprimait à peu près les mêmes vœux. Interrompant brusquement le capitaine chargé de lui donner lecture de son adresse : « C'est assez, dit-il... la garde nationale n'a point d'avis à donner. » Et comme le capitaine répondait qu'il était question d'un simple vœu, le roi reprit : « La garde nationale n'a point de vœu à former ; je ne veux pas en entendre davantage. »
Cette raideur affectée, si peu en rapport avec les habitudes bienveillantes du roi, causa dans toute l'assistance une douloureuse surprise. Invités à dîner, tous les officiers supérieurs de la garde nationale de Metz, à l'exception d'un seul, refusèrent d'aller s'asseoir à la table royale. Louis-Philippe quitta Metz, peu satisfait de l'accueil qu'il y avait reçu, et laissant au cœur de cette patriotique cité un ressentiment immortel.
HISTOIRE DU REGNE DE LOUIS-PHILIPPE, an.née 1831.
Juin 1831.
Nouveaux
désordres
dans Paris.
Conflit avec le Portu^aL
Pendant son absence la capitale s'était trouvée encore en proie à une foule de désordres, sans gravité d'ailleurs. C'étaient toujours les mêmes perturbateurs profitant des moindres incidents pour provoquer le peuple à l'émeute. Il y eut même du tumulte jusque dans le palais de justice, en pleine cour d'assises, devant laquelle passait alors un des convives du banquet donné le mois précédent aux vendanges de Bourgogne pour fêter l'acquittement de MM. Godefroy Cavaignac, Trélat et autres.
Evariste Gallois comparaissait devant le jnry, sous la prévention d'avoir provoqué à l'assassinat du roi. L'accusation lui reprochait de s'être écrié au milieu du banquet, en brandissant un poignard: A Louis-Philippe! Ce cri avait été hautement blâmé de la plupart des convives. L'accusé ne le nia point; mais il expliqua qu'il avait ajouté aussitôt : s'il trahit. Et comme le président lui demandait comment il pouvait concevoir un ab'andon de la légalité de la part du roi, il n'hésita pas à déclarer que, dans sa pensée, Louis-Philippe pourrait fort bien trahir le peuple. Ces explications parurent suffisantes au jury, dont l'indulgence semblait une censure amère de la politique de la cour. Il rendit en faveur d'Evariste Gallois un verdict d'acquittement que la salle salua de ses acclamations. Nous ne tarderons pas à voir ces détestables théories de l'assassinat politique passer dans le domaine des faits.
Le roi revint quelques jours après. On était à la fin de juin. La France venait d'être engagée dans un conflit avec le Portugal, au moment même où commençait la campagne électorale. Le Portugal était soumis alors à la dictature de don Miguel, dont la France et l'Angleterre refusaient de reconnaître la souveraineté. C'était une sorte de maniaque, qui méconnaissait toutes les lois de la justice, aussi bien à l'égard des étrangers qu'à l'égard de ses propres sujets.
Deux Français, MM. Bonhomme et Sauvinet, avaient Jlu.lkt i83i. été tout récemment victimes de son despotisme brutal. Le premier était un étudiant de l'université de Coïmbre; on l'avait condamné à être fouetté en place publique et transporté ensuite en Afrique pour im prétendu outrage à la religion commis dans une église. L'autre, vieillard de soixante-douze ans, était un riche négociant établi depuis de longues années à Lisbonne. On l'accusait d'avoir pris part à une conspiration en faveur de la lille de don Pedro, dona Maria, parce que, disait-on, une fusée volante avait été lancée de son jardin comme signal aux conspirateurs. Et, sans preuve aucune, il avait été condamné à la déportation.
Aux énergiques réclamations de notre consul à Lisbonne, le gouvernement portugais avait répondu en faisant exécuter la sentence contre le malheureux étudiant malgré la présence de quelques frégates françaises dans les eaux du Tage. « Ils ne l'auront, s'était écrié cyniquement don Miguel, qu'après que son dos aura été bien écorché. » Cette violente provocation eut pour premier résultat le départ immédiat de notre consul.
Le capitaine de vaisseau Rabaudy, qui commandait nos frégates à l'entrée du Tage, se mit aussitôt en devoir d'user de représailles. Il avait déjà capturé un certain nombre de navires portugais, quand, le 8 juillet, l'amiral Roussin parut en vue de Lisbonne avec une Envoi escadre forte de six vaisseaux de lime, de trois frégates, n^^o,-^„'"'JL.
c ' c 'IxOUSSin G dus
d'une corvette et de deux bricks, sans compter une foule les eaux de bâtiments de transport portant des troupes de débarquement. Le gouvernement de Juillet s'était ému de l'injure faite à la France par une puissance minuscule, et, devenu soucieux de son honneur, il s'empressa, cette fois, de réclamer une éclatante réparation. Le Portugal, s'imaginant que l'Angleterre le défendrait contre toute agression, avait sollicité ses secours. Mais lord I. 15
du Tage.
226 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1831.
imu.v/r 1831. Palmerston s'était prononcé contre toute intervention, certain que, dans cette occasion, la France se départirait de l'attitude trop humble à laquelle elle s'était résignée dans les conférences de Londres.
A peine arrivé, l'amiral Roussin envoya à Lisbonne un brick parlementaire chargé d'exiger de don Miguel les réparations réclamées par son gouvernement. Confiant dans la puissance de son escadre et dans les forteresses élevées autour de la ville, don Miguel se refusa à tout accommodement. Il était comme atteint de démence. Le châtiment ne se fit pas attendre. Le H juillet, la flotte française remonta le Tage sans riposter aux premières décharges d'artillerie des forts. Mais bientôt elle couvrit de son feu la flotte et les forteresses portugaises. En moins de trois heures, elle avait forcé tous les bâtiments ennemis à amener leurs pavillons, et elle jetait l'ancre en face du palais du roi. Toute résistance était impossible. L'amiral Roussin écrivit alors au gouvernement portugais que la France, toujours généreuse, lui offrait les mêmes conditions qu'avant la victoire, c'est-à-dire indemnité pour les citoyens français victimes d'une vV^ tyrannie brutale, sans préjudice du payement de tous les frais de l'expédition.
GiorieusL- Après quelques heures d'hésitation, le roi don Miguel,
issue de craignant que le débarquement des Français ne fût le
de Portugal, signal de sa chute, se décida à adhérer aux conditions posées par l'amiral Roussin. Tout était terminé le 14 juillet ; la France avait obtenu satisfaction complète. Soucieuse toujours des intérêts de l'humanité autant que des siens propres, elle avait offert de rendre la flotte portugaise, faite prisonnière dans les eaux du Tage, moyennant la mise en liberté d'un certain nombre de détenus politiques partisans de dona Maria ; mais cette condition n'ayant pas été acceptée, les bâtiments portugais furent conduits à Brest comme un monument de notre victoire.
^Ji>J^*^
AN.NÉE 18il. CHAPITRE TROISIÈME. 227
Cette expédition, lestement menée, fit grand honneur Juillet i83i. à notre marine. Elle n'eut pas, en France même, tout le retentissement dont elle était digne, parce que l'on y était complètement absorbé alors par les soucis de la politique intérieure; elle prouva seulement à l'Europe de quel effort colossal la France eût été capable encore, si le gouvernement de Louis-Philippe, plus confiant en elle, avait osé tirer parti de ses qualités natives, de ses forces accumulées depuis quinze ans, et de son indomptable héroïsme.
Mais la royauté de Juillet eut peur de contrarier l'Europe, et, poîir ne pas s'isoler au milieu des monarchies régnantes, elle laissa passer l'occasion favorable, unique peut-être, de replacer la France au rang qui lui appartenait dans le monde. Elle préféra une tranquillité sans grandeur aux risques passagers d'une gloire impérissable, et, par cela même, elle se condamna à végéter au milieu de troubles, d'attentats, d'humiliations et de désordres sans cesse renaissants, jusqu'au jour où, après dix-huit ans d'un pouvoir toujours contesté, elle tombera, sans dignité, devant la réprobation générale.
Les élections. — Intervention du gouvernement dans la lutte. — Le résultat des élections. — L'anniversaire de la prise de la Bastille. — Le discours du roi. — Paroles belliqueuses du duc d'Orléans. — Anniversaire des journées de Juillet. — Les élei lions du bureau à la Chambre des députés. — Démission de M. Casimir Perler. — Intervention en Belgique. — Le ministère reste. — L'intervention française et la contërcnce de Londres. — Le maréchal Gérard en Belgique. — La discussion de l'adresse à la Chambre des députés. — La question polonaise. — Les orateurs de l'opposition. — M. Guizot et les républicains. — Adoption de l'adresse. — Duel entre les généraux Lamarque et Sébastian!. — Les fusils Gisquet. — La Tribune et l;i Révolution en cour, d'assises. — Condamnation de M. Armand Marrast. — Les cendres de l'empereur. — La liberté de l'enseignement et M. de Montalembert. — Les grades et décorations des Cent-Jours. — L'insurrection polonaise. — Capitulation de Varsovie. — Troubles dans Paris à l'occasion de la Pologne. — L'interpellation de M. Mauguin. — Réponse de M. Thiers. — Intervention du général Lafayette.
— Appel à la majorité. — Réplique de M. Mauguin. — M. Dupin repousse l'enquête. — La reine Hortense et le prince Louis-Napoléon à Paris. — Triomphe du ministère. — Vote du budget de 1831. — Abolition de l'hérédité de la pairie. — Arguments contre l'hérédité.
— M. Thiers défenseur de l'hérédité. — Loi de bannissement de la branche aînée des Bourbons. — M. Pages (de l'Ariège) et le bannissement. — M. de Broglie appuie le bannissement. — Vote de l'abolition de l'hérédité de la pairie par la Chambre des pairs. — Le deuil du 21 janvier. — L'insurrection lyonnaise. — L'insurrection désarme d'elle-même. — Envoi du maréchal Soult et du duc d'Orléans à Lyon.
— Licenciement de la garde nationale et destitution du préfet. — Démenti de M. Bouvier-Dumolard au président du conseil. — La destitution du préfet de Strasbourg. — Affaire des agents provocateurs. — Acquittement du National et de la Tribune. — Le saintsimonisme, sa doctrine et ses adeptes. — Le plan de société saintsimonienne. — M. Bazard et la garde nationale. — Schisme dans la société saint-simonienne. — Situation de notre colonie algérienne
230 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1831.
à la fin de l'année 1831. — L'administration du général Claiisel. — Il est remplacé par le général Berthezène. — Conclusion.
Juillet 1831 . Pendant son voyage, le roi avait avancé d'une quinzaine Les élections, ^jg JQ^rs l'ouverture de la session législative, qui devait avoir lieu primitivement le 9 août, et il l'avait fixée au 23 juillet. Les collèges électoraux ayant été convoqués pour le 5, il n'y avait plus de temps à perdre. On était en pleine campagne électorale au mois de juillet 1831. La nouvelle loi relative à l'élection des députés n'avait pas, comme on l'a vu, apporté de bien grandes modifications au système en vigueur sous la Restauration. Le pays avait été divisé en quatre cent cinquante-neuf collèges, nommant chacun un député, et, par l'abaissement du cens, le nombre des électeurs s'était trouvé augmenté de près de moitié. Voilà tout. L'électoral n'en demeurait pas moins le privilège de la fortune. Deux cent mille électeurs à peine constituaient le pays légal, dans une nation de plus de trente millions d'habitants :
Citoyens prélevés sur un peuple d'ilotes (1).
C'était dérisoire, et l'on se demandait à quoi avait
servi la Révolution de Juillet.
Intervention Du moins était-on en droit d'espérer que, rompant
(lu gouverne- g^ygg |gg pratiques scandaleuses de la Restauration, le
mentdans '■ , t -n i • i i- i i
la lutte. gouvernement de Juillet garderait la neutralité dans les
élections et se garderait bien de mettre au service de candidats dévoués à sa politique les influences de toute nature dont il disposait ; il n'en fut rien. Dès le 3 mai, M. Casimir Périer, donnant à son passé le démenti le plus sanglant, annonçait nettement que le ministère entendait prendre position dans la lutte. Dans une circulaire adressée à tous les préfets, il s'exprimait ainsi :
(1) Vers de la Némésii du poète Barthélémy.
AMNÉE 1831. CHAPITRE QUATRIÈME. 231
« Pour moi, Monsieur le Préfet, je vous dirai sans détour l'intention du gouvernement : il ne sera pas neutre dans les élections; il ne veut pas que l' administration le soit plus que lui. » C'était assez clair. La monarchie de Juillet semblait douter de sa victoire si elle ne pesait de tout son poids sur la conscience des électeurs.
Cette malencontreuse circulaire, publiée par la presse, souleva, non sans quelque raison, les récriminations les plus violentes. Qu'avait-on à reprocher désormais à l'ancien système oppressif de M. de Villèle? C'était exactement la même chose. Dans une nouvelle circulaire, fort embrouillée d'ailleurs, le ministre s'efforça d'expliquer sa pensée : il s'agissait seulement d'assurer la liberté des suffrages, de mettre les électeurs en garde contre les fausses alarmes, les bruits trompeurs et toutes les menées dont on pourrait user à leur égard. Mais la première circulaire n'en subsistait pas moins tout entière, et l'on avait toutes sortes de raisons de se méfier du nouveau langage ministériel. L'opposition, du reste, usa de tous les moyens en son pouvoir pour faire échec aux candidats du gouvernement, et si elle ne triompha pas, dans cette première consultation du pays légal par la royauté des barricades, elle n'en sortit pas moins du scrutin avec une imposante minorité.
Presque partout on exigea des candidats la promesse de voter contre l'hérédité de la pairie. C'était une sorte de mandat impératif. La plupart d'entre eux, qu'ils fussent de l'opposition ou ministériels, prirent cet engagement ; très restreint fut le nombre de ceux qui se prononcèrent pour le maintien de la pairie héréditaire. D'anciens grands seigneurs naïfs n'ont voulu voir dans cette affaire de la suppression de l'hérédité qu'une question de jalousie bourgeoise. Il y avait là, au contraire, une question de principe de premier ordre, et l'on verra bientôt, quand cette hérédité se discutera au parlement, combien
Juillet 1831.
Le résultat des élections.
JlILLEÏ 1831,
L'anniversaire
de la prise de la Bastille.
Ouverture
des Chambres.
232 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1831.
elle est injustifiable dans un pays de large démocratie comme le nôtre.
Les élections se passèrent d'ailleurs dans le plus grand calme, sauf à Marseille, où une violence populaire, excitée par des menées légitimistes, empêcha le premier arrondissement électoral de continuer ses opérations. S'il y eut à Paris quelques nouveaux désordres avant l'ouverture de la session, ils furent dus à une cause tout à fait étrangère. Un certain nombre de jeunes gens avaient eu l'idée de choisir la date du 14 juillet pour planter des arbres de la liberté, place de Grève, place de la Bastille et place de la Concorde. Ils essayèrent de soulever sur leur passage, en proférant le cri Vive la république! les ouvriers dont le manque de travail entretenait le chômage. Mais ceux-ci demeurèrent sourds à leurs excitations. On en vit même quelques-uns, armés de bâtons, se joindre à la garde nationale et à la troupe pour dissiper les fauteurs d'émeute, et tomber à bras raccourcis sur ces jeunes gens. Les journaux de l'opposition, il est vrai, accusèrent la police d'avoir habillé des agents provocateurs en costume d'ouvriers pour ce bel exploit, mais nous les verrons bientôt comparaître en cours d'assises comme calomniateurs.
Tout était redevenu calme dans Paris, quand, le 23 juillet, s'ouvrit au palais Bourbon la session des Chambres. Il y avait environ deux cents députés non veaux dans la première Chambre élective sortie de la Révolution de Juillet. C'était parmi ces nouveaux venus, obscurs pour la plupart, que l'opposition, ayant toujours à sa tête les Mauguin, les Lafayette, les Laffitte et les Odilon Barrot, comptait trouver ses principaux points d'appui.
Le roi vint faire l'ouverture des Chambres, accompagné de la reine et de ses filles. Après avoir pris place sur son trône au milieu des plus vives acclamations, il
Le discours du roi.
dit aux pairs et aux députés : « Messieurs, asseyez-vous. » Juillet 183i
Sous la Restauration, le roi s'adressait seulement aux
pairs; c'était un simple huissier qui invitait les députés
à s'asseoir.
Le discours du roi indiqua nettement, sans ambages, la politique que le gouvernement de Juillet entendait suivre désormais sous l'inspiration de M. Casimir Périer. A l'intérieur, guerre impitoyable au parti légitimiste et au parti républicain. « Il est temps que nous mettions un terme à ces agitations prolongées, dont s'alimentent les coupables espérances de ceux qui rêvent le retour de la dynastie déchue ou de ceux qui rêvent encore la chimère de la republique. Leurs efforts seront déconcertés ou punis. »
Le roi parla ensuite de divers projets de loi en préparation et destinés à mettre nos institutions en harmonie avec les intérêts et les vœux de la nation. Allusion discrète à l'hérédité de la pairie, que, personnellement, il verra disparaître avec peine. Il n'était pas Bourbon pour rien. Puis, après s'être attendri sur la misère du peuple, dont il vanta la patriotique abnégation, il se félicita de la façon victorieuse avec laquelle son gouvernement avait, jusque-là, traité la question extérieure. Les troupes autrichiennes avaient, sur notre demande, évacué les Etats romains, mais il ne disait pas que c'était après avoir écrasé la révolution italienne. Quant à la Pologne, où se prolongeait une lutte sanglante et acharnée, il avait dû provoquer la médiation des grandes puissances, après avoir vainement offert la sienne. Enfin, après avoir dit quelques mots des affaires de la Belgique et de notre glorieuse intervention en Portugal, oii le drapeau tricolore flottait sous les murs de Lisbonne, il conviait les deux Chambres à s'unir à lui pour célébrer le grand anniversaire auquel on touchait.
Contraste frappant! le surlendemain, la Chambre des
Juillet 18.3(.
Paroles
hclliqueuses
du duc
d'Orléans.
Anniversaire
des journées
de Juillet.
234 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE. an.\ée 1831.
pairs inaugurait la reprise de ses séances. Elle venait de recevoir quarante drapeaux autrichiens pris dans la campagne de 1805, et offerts par Napoléon au sénat conservateur. Le grand référendaire, M. de Sénionville, les avait tirés de la cachette où il les avait mis à l'abri pendant la Restauration. En restituant ce précieux trésor à la Chambre des pairs, le grand référendaire, s'adressant au duc d Orléans, présent à la séance, l'avait placé en quelque sorte sous la sauvegarde de son épée. Le jeune prince, dans un mouvement chevaleresque, jura que le jour où la France ferait appel à ses enfants, il y répondrait le premier. « Puissent ces drapeaux, secria-t-il, rappeler à tous, au dedans et au dehors, de quels efforts la France est capable sous les couleurs que la nation a si glorieusement reconquises ! » Ces paroles belliqueuses, accueillies par de bruyants applaudissements partis des tribunes, firent oublier ce qu'il y avait peut-être de trop systématiquement pacifique dans le discours du roi. On se prit à espérer qu'entre les mains du fils l'honneur français ne péricliterait pas. Il y avait un an déjà que la France avait secoué le joug de la monarchie ramenée deux fois par l'étranger. Bien que les résultats de la victoire des trois jours eussent été loin de remplir l'attente des patriotes, le peuple n'en fêta pas moins avec enthousiasme ce glcrieux anniversaire. La cérémonie eut surtout un caractère funèbre et religieux. Le patriotisme n'avait pas encore rompu avec l'Eglise. Des services commémoratifs furent célébrés dans tous les édifices consacrés aux différents cultes. Sur tous les points de la ville,' où avaient été provisoirement inhumés des combattants mortellement frappés, flottaient des drapeaux voilés de crêpe. Le 27, le roi se rendit solennellement à la place de la Bastille pour y poser la première pierre d'un édifice destiné à rappeler ces deux grandes dates de notre
histoire : 1789, 1830. Il alla ensuite au Panthéon. Là, Juillet 18-31 en sa présence, on scella dans les murs du temple des tables d'airain sur lesquelles étaient gravés en lettres d'or les noms des victimes de Juillet. Et, tandis que les ouvriers se livraient à ce travail avec un recueillement touchant, cinq cents exécutants entonnaient des strophes enflammées de Victor Hugo, dont Hérold avait composé la musique.
Le 29, Loui^-Philippe passa une revue générale de la garde nationale et des troupes de la garnison de Paris. Le roi, dont l'air de bonhomie inspirait confiance, y l'ut salué de vives acclamations. On ne voyait en lui que le représentant de la Révolution, non le successeur plus ou moins légitime de la branche aînée. Tout à coup, au milieu des réjouissances de cette troisième journée, se répand par la ville le bruit d'une éclatante et décisive victoire des Polonais. Il y eut comme une sorte de commotion électrique. De toutes les poitrines s'échappa un immense cri d'allégresse : soldats, gardes nationaux, ouvriers, commerçants, se livrèrent à d'indescriptibles transports. On se serrait les mains, on pleurait de joie; le cri de Vive la Pologne! s'échappait de toutes les bouches. On eût dit que la France venait tout à coup de remonter à sa splendeur première, dans tout l'éclat de sa gloire, de son indépendance et de sa liberté. Illusion trompeuse, que la dure réalité n'allait pas tarder à détruire.
Cette émotion patriotique eut son contre-coup dans l'enceinte du parlement, et les élections du bureau, à la Chambre des députés, s'en ressentirent sans aucun doute. Pour ne pas interrompre la vérification des pouvoirs, la Chambre avait siégé le 28. Tout n'était pas terminé encore, quand, le 1" août, elle procéda à l'élection de son président. Le ministère attachait une grande importance à cette nomination, qui devait lui servir à compter
Les élections (lu bureau à la Chambre des députés.
AouT 1831.
Démission de
M. Casimir
Périer.
Intervention en Belgique.
Le ministère reste.
236 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1831.
ses forces. Il avait pour candidat M. Girod (de l'Ain). A ce candidat un peu pâle, les ennemis du ministère opposèrent un nom éclatant, celui de M. Laffitte. C'était comme une lutte directe contre le président du conseil. M. Girod (de l'Ain) ne l'emporta que de cinq voix sur son concurrent, après trois tours de scrutin. Encore n'eut-il qu'une voix au-dessus de la majorité absolue. C'était une victoire piteuse. M. Dupont (de l'Eure) fut nommé vice-président à une majorité de neuf voix. Cette fois c'était une véritable défaite pour le ministère. De dépit, M. Casimir Périer courut remettre sa démission entre les mains du roi. Trois de ses collègues, MM. Louis, de Montalivet et Sébastian!, le suivaient dans sa retraite. Il n'y avait plus de ministère. On fut au désespoir au Palais-Royal, malgré le peu de penchant du roi pour M. Casimir Périer.
Les pourparlers pour la formation d'un nouveau cabinet duraient depuis deux jours, lorsque, le 4 août, un supplément du Moniteur, affiché à la Bourse, annonça que le roi de Hollande avait dénoncé l'armistice et se préparait à reprendre les hostilités contre les Belges; qu'une lettre du roi Léopold, arrivée dans la matinée, sollicitait le secours d'une armée française, qu'en conséquence le roi, pour faire respecter les engagements pris avec les grandes puissances, avait donné ordre au maréchal Gérard, commandant de l'armée du Nord, de marcher au secours de la Belgique. « Dans de telles circonstances, ajoutait la feuille officielle, le ministère reste ; il attendra la réponse de la Chambre au discours de la couronne. » La crise ministérielle était donc conjurée.
Le candidat du gouvernement britannique, le prince Léopold de Saxe-Cobourg, dont la France avait énergiquement combattu la candidature, avait été élu roi des Belges, le 4 juin précédent, à défaut du duc de Nemours, et le même ministre français qui naguère menaçait la
ANNÉE ISTl. CHAPITRE QUATRIÈME. 237
Belgique de lui tirer des coups de canon si elle élisait aout 1831. le prince, le général Sébastiani, n'avait pas hésité, depuis, à déclarer que nous étions tout prêts à le soutenir. L'Angleterre avait exigé, au nom de ses intérêts à elle et de ceux de la Russie, de la Prusse et de l'Autriche, que la Belgique ne fût pas réunie à la France, qu'elle fût entièrement soustraite à son influence ; sa politique avait triomphé, et la France se faisait la servile exécutrice de ses volontés.
Ainsi, pour ne pas éveiller les susceptibilités de l'Europe, le gouvernement de Louis-Philippe n'avait pas osé reprendre nos limites du Rhin; pour ne pas mécontenter l'Angleterre, il avait refusé la Belgique ; c'était de la sagesse, disent ses thuriféraires; nous maintenons, nous, que c'était de la faiblesse et presque de la trahison à l'égard du pays. D'ailleurs, comme nous l'avons déjà dit, il ne s'agissait point de partir en guerre. Nous sommes de ceux qui croient que l'Europe se serait inclinée, en frémissant, devant le fait accompli. Mais, en admettant qu'elle ait cru devoir tirer l'épée du fourreau, est-c.e que la grandeur du résultat ne valait pas la peine que l'on courût les risques d'une guerre défensive ?
Nous n'avions pas d'armée, s'écrient les théoriciens de la paix à tout prix; nous avons prouvé le contraire, — Remarquez qu'en mainte occasion déjà, Louis- Philippe a déclaré bien hautement que la France était inexpugnable avec ses soldats aguerris et parfaitement organisés et ses deux millions de garde nationale. — Nous n'avions pas d'armée quand il s'agissait de recouvrer nos frontières perdues, d'assurer pour des siècles la sécurité de notre pays, et l'on avait cinquante mille hommes sous la main pour envahir la Belgique, pour servir les intérêts d'un prince tout dévoué à l'Angleterre, et se faire, sans même en être prié, le gendarme de la conférence de Londres. Que disait donc
Aouï 1831.
L'iuterveutiou française et
la conférence de Londres.
Le maréchal Gérard eu Belgique.
238 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1831.
M. Casimir Périer, que le sang français n'appartenait qu'à la France? Ah! l'on aura beau entasser sophismes sur sophismes, invoquer tous les mémoires des hommes d'Etat de Louis-Philippe, qui se sont escrimés à qui mieux mieux pour démontrer l'excellence de leur système, citer des bribes de lettres de l'un, des bribes de lettres de l'autre, voire môme l'opinion des duchesses et des politiciennes du temps (1), on n'effacera pas de la monarchie de Juillet la tache indélébile que lui a imprimée la mauvaise direction des affaires de la France au début de son règne. Il y a des circonstances où la pusillanimité équivaut à un crime, et ce crime elle l'a commis; tous ceux qui en France ont le sentiment de la grandeur et de la dignité de leur pays ne le lui pardonneront jamais.
Mais voyez, disent les admirateurs de ce gouvernement, comme il savait se montrer énergique quand il le fallait : il n'a pas hésité, au mois d'août 1831, à faire marcher une armée de cinquante mille hommes contre la Hollande. Eli! c'est là précisément sa condamnation. En apprenant de la bouche de M. de ïalleyrand cette glorieuse initiative, la conférence de Londres ne manqua pas de déclarer que l'entrée des troupes françaises serait considérée comme ayant eu lieu, <( non dans une intention particulière à la France, mais pour un objet vers lequel des délibérations communes seraient dirigées. » Ainsi, la France ferait tous les sacrifices; les autres puissances décideraient le parti qu'il y aurait à en tirer.
Notre intervention fut même regardée d'un fort mauvais œil par les Belges; on y vit une sorte d'outrage, parce que la constitution portait qu'aucune troupe étrangère ne pourrait occuper ou traverser la Belgique sans
(1) Voyez notamment les tristes pages où M. Thureau-Dangin, dans son Histoire de la monarchie de Juillet, s'efforce de justifier la politique de couardise du gouvernement de Louis-Philippe, t. I, P- 70 et suiv.
y être autorisée par une loi. L'armée française dut même Aout isu. faire halte un moment devant la réprobation générale. Mais l'armée belge ayant essuyé une défaite complète, le roi Léopold pria le maréchal Gérard d'accourir à la hâte. Le 9 août, nos troupes franchirent la frontière, et elles arrivèrent assez tôt à Bruxelles pour arrêter le mouvement du prince d'Orange, à qui la victoire avait ouvert le chemin de cette ville.
Cette démonstration suffit à déterminer la retraite du prince d'Orange. Six jours après l'apparition de l'armée française, il n'y avait plus un soldat hollandais sur le territoire belge. La Belgique se trouva ainsi délivrée sans que nous eussions eu un seul coup de fusil à tirer. En annonçant, le 13 août, à la Chambre des députés, le mouvement de recul des Hollandais, le ministre de la guerre, le maréchal Soult, déclara que l'armée française attendrait, pour évacuer le territoire belge, que toutes les questions pour lesquelles elle avait été mise en mouvement fussent décidées et qu'aucun danger ne nous menaçât désormais de ce côté. Or, sur une injonction venue de la conférence de Londres, le gouvernement français se hâta de rappeler notre armée de Belgique, à l'exception d'un corps de douze mille hommes que les puissances consentirent à y laisser, en attendant qu'elles eussent posé elles-mêmes les bases d'un arrangement définitif entre la Hollande et la Belgique. Notre expédition eut pour celle-ci ce résultat fâcheux qu'elle fut une preuve de son impuissance à défendre elle-même sa nationalité. Nous n'en retirâmes pour nous qu'un stérile honneur. Lord Wellington avait déclaré en plein parlement quïl s'était senti humilié quand il avait su que le drapeau tricolore flottait sur les murs de Lisbonne. Mais il s'était consolé en apprenant que nous avions été exclus des délibérations où s'agitait la question du démantèlement de quelques-unes des forteresses élevées
AoLT 1831.
La discussion de l'adresse
à la Chambre des députés.
249 HISTOIRE DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, a^aée 1831.
jadis dans les Pays-Bas, moins pour les défendre que pour contenir la France. Le dernier soldat français quitta la Belgique à la fin du mois de septembre, sans qu'il nous eût été donné la satisfaction de voir tomber le lion dressé dans la plaine de Waterloo comme un outrage permanent à la nation française.
Pendant notre promenade militaire en Belgique, la Chambre des députés discutait l'adresse en réponse au discours du roi. Cette discussion tira des circonstances une importance tout exceptionnelle. M. Casimir Périer apporta, à défendre la politique du gouvernement, une âpreté sauvage et un incontestable talent. Toute son argumentation consista dans le développement de ces deux mots, la Charte et la paix, qui résumaient à ses yeux les opinions et les intérêts de la France, en même temps qu'ils caractérisaient les deux systèmes d'administration intérieure et de politique étrangère du gouvernement. Tout dépendait, il est vrai, de la façon de comprendre ces deux mots.
Pour le président du conseil, la Charte de 1830, entendue dans son sens le plus restreint, était le dernier mot du progrès. Aller plus loin, sous prétexte d'améliorations théoriques, c'était se lancer dans une voie pleine de périls. Il se défendait d'ailleurs de vouloir être un gouvernement de parti. Son but, en prenant la Charte comme règle invariable de sa conduite, était de reconstituer le pouvoir et de lui rendre la force et l'unité qui lui manquaient. Cette façon de comprendre la politique intérieure lui paraissait entièrement conforme à l'esprit de la Révolution de Juillet. L'approbation presque générale donnée à ses paroles lui assurait une majorité sur ce point.
Quant au système de paix, le ministère, assurait M. Casimir Périer, l'avait trouvé tout établi ; il n'avait fait que l'appliquer avec plus de franchise et d'énergie.
Grâce à lui, ajoutait-il, la France avait pu, sans com- Août is;?!
promettre sa dignité, reprendre son rang- dans le monde
et protéger les diverses révolutions nées de la Révolution
de Juillet. A cela la réponse était facile et écrasante. Le
système du ministère de M. Laffitte avait été celui de la
non-intervention réciproque, et il avait prévalu tant que
ce ministère était resté debout. Mais, depuis, l'Autriche
était intervenue en Italie pour y écraser la révolution,
et la France, sans aucun profit pour elle, était intervenue
en Belgique.
A l'égard de la Pologne, le roi, en offrant sa médiation La question et en conviant les autres souverains à se joindre à lui, polonaise. avait fait, affirmait de nouveau le président du conseil , tout ce qu'il était possible à la France de tenter pour le rétablissement de la paix dans cet héroïque et malheureux pays. Une intervention plus efficace eût immédiatement amené l'Autriche et la Prusse à joindre leurs armes à celles de Russie, et n'eût fait qu'empirer la situation des Polonais. Pouvait-on reprocher au gouvernement de Juillet de n'avoir pas essayé do reconstituer la Pologne, alors que Napoléon, dans tout l'éclat de sa grandeur et de sa puissance, n'y avait pas songé après Tilsitt? Il y avait là, il faut le reconnaître, un argument auquel il était malaisé de répondre. Peut-être, toutefois, la tentative de médiation de la France aurait-elle pu être plus énergique sans qu'il en courût le moindre risque pour la paix du monde.
MM. Thiers, Sébastiani et Barthe développèrent, sous • une forme nouvelle, les considérations déjà présentées par M. Casimir Pcrier, qui trouva dans MM. Duvergier de Hauranne et de Rémusat principalement un concours éloquent et passionné. Tous furent d'accord pour proclamer comme une nécessité le maintien de la paix, érigée en système. A les en croire, d'ailleurs, on avait fait tout ce que commandaient l'honneur et l'intérêt du pays. Sur I. 16
Les orateurs
de l'opposition.
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ce point, d'irréfutables contradicteurs n'allaient pas manquer de se faire entendre.
Voici d'abord le maréchal Clausel, peu suspect d'hostilité à l'égard de la monarchie de Juillet, qui l'avait élevé à la dignité de maréchal quelques jours auparavant. Revenu récemment d'Algérie, il savait, mieux que personne, à quoi s'en tenir sur les ressources mihtaires du pays. Eh bien! il blâma énergiquement 1 attitude humble et résignée du ministère à l'égard des puissances étrangères. « L'Autriche, dit-il, n'a pas craint la cruerre en intervenant en Italie, et c'est vous qui l'avez redoutée. » A cela qu'y avait-il à répondre? rien Un autre soldat, non moins compétent sur les choses militaires, le général Lamarque, reprocha amèrement au ministère d'avoir dépassé toutes les limites des concessions pacifiques, en abandonnant l'Italie au bon plaisir de l'Autriche et en tolérant l'élévation au trône de Belgique d'un prince sujet de l'Angleterre.
On accusait l'opposition de pousser systématiquement à la guerre; rien de plus injuste, répondaient MM. Eusèbe de Salverteet Odilon Barrot. Mais ils étaient convaincus, ajoutaient-ils avec raison, qu'une énergie plus CTande de 'la part du gouvernement dans ses rapports avec l'Europe aurait été l'une des garanties les plus sérieuses de la paix.
Quant à la politique intérieure du gouvernement, les orateurs de l'opposition lui reprochèrent, d'après ses propres aveux, d'avoir entravé les conséquences logiques de la Révolution de Juillet et d'avoir réserve tou es ses rigueurs aux hommes qui s'en étaient déclares les partisans. M. Eusèbe de Salverte, tout en répudiant pour lui et ses amis politiques toute solidarité avec les républicains, s'étonna de voir le gouvernement envelopper dans le même anathème ces derniers, qui étaient sans organisation et sans fonctions, avec le parti carliste.
dont les membres occupaient encore de grands emplois, ^out i83i. et qui, par sa haute position sociale, menaçait à chaque instant l'ordre de choses établi.
M. Giiizot répondit pour le ministère. Il divisa l'op- M. Guizot et position en deux partis, dont le premier devait facile- p^„uij|jcains ment céder, selon lui, à certaines mesures de modération et de justice. Quant au second, celui de l'opposition extra-parlementaire, il lui refusait même le nom de républicain, sous lequel on le désignait habituellement. « C'est, dit-il, la collection de tous les débris, c'est le capiit mortuum de ce qui s'est passé chez nous de 89 à 1830 ; c'est la collection de toutes les idées fausses, de toutes les mauvaises passions, de tous les intérêts illégitimes qui se sont alliés à notre glorieuse Révolution, et qui l'ont corrompue quelque temps pour la faire échouer aussi quelque temps. »
Cette distinction subtile était-elle bien sincère ? c'est „ fort douteux; et M. Guizot ne faisait-il pas là, par prêté- 'fUt^p^'i*^ rition, le procès à tout le parti républicain? Nous le croyons, et nous le croyons d'autant mieux queM. Odilon Barrot, ayant rçclamé des mesures de répression sévère contre les machinations criminelles des partisans de la dynastie déchue, comme le plus sur moyen de faire évanouir les espérances des insensés, « qui, en rêvant la chimère d'une république », se faisaient trop souvent les complices de la faction carliste, trouva un contradicteur énergique dans M. Guizot. Ce dernier fut de ceux qui déclarèrent que le projet d'adresse visait non les théoriciens qui rêvaient la république dans leurs cabinets, mais les perturbateurs qui, fomentant l'émeute au nom de la république, méritaient également le nom de républicains. La proposition de M. Odilon Barrot fut naturellement rejetée. Néanmoins la majorité, pour ne pas avoir l'air de repousser systématiquement le principe des améliorations politiques et sociales réclamées
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Août 1831. par les républicains, adopta d'abord l'amendement suivant de M. de Cormenin :
« Nous n'oublierons pas non plus, Sire, que le besoin de votre cœur, notre devoir et le but de la Révolution de Juillet sont d'améliorer la condition du peuple par la communication graduelle et mesurée des droits municipaux et politiques, par l'allégement des impôts qui pèsent sur les classes pauvres et souffrantes, par des moyens de travail et par la distribution gratuite de l'instruction primaire. »
Mais c'était là un vote révolutionnaire. Des efforts prodigieux furent tentés pour faire revenir la Gbambre sur ce vote. M. de Montalivet fit valoir les frais écrasants que nécessiterait la gratuité de l'instruction primaire ; , , . . et la Chambre, se déjugeant dans sa séance du 13, l^^^yyy^^ fMh^, repoussa l'ensemble de"^ l'article auquel se rattachait ^...<'Vu?V^^^f»^' l'amendement de M. de Cormenin. On y substitua un paragraphe de la rédaction de M. Gillon, beaucoup moins significatif, et qui ne devait porter aucun fruit. De ces améliorations, dont une majorité ministérielle n'avait pas craint de voter le principe, le gouvernement de Louis-Philippe ne se souciera guère pendant ses dixhuit ans de durée.
En veine de libéralisme, la majorité tint à faire luire un rayon d'espoir aux yeux des Polonais. M. Bignon avait proposé de répondre en ces termes au témoignage de sympathie exprimé en leur faveur dans le discours royal : « Dans les paroles touchantes de Votre Majesté sur les malheurs de la Pologne, la Chambre des députés aime à trouver une certitude qui lui est bien chère : la nationalité polonaise ne périra pas. » Mais le mot certitude mit le ministère hors de lui ; à l'en croire, c'était la guerre à courte échéance. On finit par se mettre d'accord sur le mot assurance, qui fut accepté de part d'autre. C'était une assurance bien trompeuse.
Août 1831.
Adoption de l'adresse.
et Sébastiani.
L'ensemble du projet d'adresse fut adopté à l'énorme majorité de 282 voix contre 73. Celle de la Chambre des pairs, qui n'était qu'une paraphrase du discours de la couronne, avait été votée quelques jours auparavant à l'unanimité moins une voix ; il n'y avait, il est vrai, que soixante-quatorze présents. Quoi qu'il en soit, le ministère, satisfait de l'importante majorité qu'il avait rencontrée dans la Chambre élective sur cette question de l'adresse, s "était décidé à rester. Si son système avait été, au dehors, l'objet des plus violentes attaques, il avait triomphé à la Chambre. Mais ce n'avait pas été sans Duel entre les de gros orages. Il y avait eu notamment entre le mi- Lamarque nistre des affaires étrangères et le général Lamarque une si violente altercation qu'une rencontre au pistolet s'en était suivie au bois de Boulogne, rencontre dans laquelle, après un échange de deux balles sans résultat, l'honneur avait été déclaré satisfait.
Victorieux dans le parlement, le ministère, avons-nous dit, n'avait pas rencontré la même faveur dans le public. L'immense majorité du pays ne lui pardonna pas d'avoir, dans les affaires de Belgique notamment, sacrifié les intérêts les plus sacrés, l'honneur et la dignité de la France. Une affaire scandaleuse, révélée tout à coup sur ces entrefaites, ne contribua pas peu à accroître l'impopularité dont il était couvert.
Dans le courant du mois de juillet 1831, deux journaux républicains, la IVibune et la Révolution, avaient publié un article de M. Armand Marrast où se trouvait cette terrible phrase interrogative : « N'est-il pas vrai que, dans les marchés de fusils et de draps, M. Casimir Périer et M. le maréchal Soult ont reçu chacun un potde-viii qui serait de plus d'un million? » Ceci était une simple interrogation à laquelle il devait être répondu prochainement en cour d'assises. Mais ce qui était incontestable, c'était le scandale de certains marchés
Les fusils Gisquet.
Septembre passés pour le compte du gouvernement par un persoinnage connu pour être la créature de M. Casimir Périer; nous voulons parler de M. Gisquet.
Ancien commis dans la maison de banque des frères Casimir et Scipion Périer, M. Gisquet avait pu, grâce au concours de ses patrons, fonder lui-môme, quelques années avant la Révolution de 1830, une importante usine à Saint-Denis. C'était un homme d'une intelligence rare. Ses affaires avaient prospéré ; il avait été nommé juge au tribunal de commerce, et il se trouvait être le collègue de M. Ganneron, lorsque celui-ci, sabritant derrière la loi, avait si noblement protesté contre les ordonnances de juillet. Mais la maison Gisquet avait été gravement atteinte par la crise commerciale née de la Révolution, et elle eût vraisemblablement succombé si, au commencement d'octobre 1830, son chef, puissamment appuyé par M. Casimir Périer, qui faisait encore partie du ministère à cette époque, n'avait pas été chargé par le gouvernement d'une importante fourniture de fusils.
Lorsqu'en 17921a jeune République, sans armes pour ainsi dire, sans troupes régulières, avait eu à lutter contre l'Europe entière, qu'avait-elle fait? Elle avait improvisé des soldats et des armes. En quelques mois, ses gardes nationaux étaient devenus les premiers soldats du monde. Quant aux armes, nous l'avons vue faire appel aux ouvriers de toutes les industries et transformer à Paris les places publiques en chantiers. Et quels merveilleux résultats obtenus ! En moins de trois ans, quatorze armées, parfaitement équipées et aguerries, avaient refoulé l'ennemi sur tous les points. Les vieilles bandes de l'Allemagne et de l'Autriche, les mercenaires de l'Angleterre, les soldats de Souvarow, n'avaient point tenu devant l'irrésistible élan de nos jeunes phalanges. La Belgique était conquise, les lignes