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ANisÉE 1831. CnAPITRE QUATRIÈME. ^/ll
du Rhin nous appartenaient, et nul doute que la Repu- fEprsniBRK blique ne fût éternellement restée invulnérable, à l'abri de ses frontières naturelles, si, dans un jour de fol abandon, elle ne s'était pas jetée entre les bras d'un général victorieux.
La monarchie de Juillet n'avait pas à accomplir un pareil miracle. Ni les armes ni les troupes régulières ne lui manquaient en 1830. Elle avait seulement à armer plus d'un million de gardes nationales, et nos arsenaux n'avaient pas le nombre de fusils suffisant. Pour se le procurer il n'y avait qu'à faire appel à nos fabricants d'armes, qu'à ouvrir au besoin de vastes ateliers où des milliers d'ouvriers sans travail auraient pu être immédiatement occupés. C'était ce que proposaient les véritables patriotes du gouvernement, comme M. Dupont (de l'Eure). Mais des spéculateurs avides, des coureurs d'affaires, avaient des protecteurs influents dans la place. Ce fut à l'un d'eux que l'on s'adressa, bien qu'il n'eût aucune connaissance technique et qu'il ne présentât pas la moindre garantie.
M. Gisquet, l'homme-lige de M. Casimir Périer, reçut mission de se rendre à Londres, pour y négocier, moyennant une commission, l'achat de trois cent mille fusils. Il traita avec des fabricants de Birmingham, qui s'engagèrent à lui fournir, au prix de 34 fr. 99 pièce, des fusils dont une partie, provenant de la Tour de Londres, étaient rachetés au gouvernement anglais. Un tiers des bénéfices de l'opération était réservé à ces fabricants. Le maréchal Gérard, ministre de la guerre alors, refusa de ratifier un marché aussi onéreux. Sur ces entrefaites, un négociant, du nom de Vandermech, offrit de fournir la même quantité de fusils de première qualité au prix de 26 francs pièce. Averti de cette proposition par M. de Rothschild, M. Gisquet baissa ses prix à 32 fr. SO. Il avait acheté directement du
Septembre
Ija Tribune et
la Révolution
en cour
d'assises.
248 HIST0I15E DU RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE, année 1831.
gouvernement anglais 140,000 fusils. Le reste devait être fourni par le commerce de Birmingham. Les choses avaient traîné en longueur. On était arrivé au mois de décembre; le maréchal Soult était devenu ministre de la guerre. Ce dernier, cédant à de hautes influences, finit par traiter avec M. Gisquet, qui fit l'opération pour son compte. Le gouvernement paya ses fusils deux millions et demi déplus que s'il avait traité avec la maison Vandermech. Et, sur la livraison, près de cent mille fusils étaient de mauvaises armes provenant de la Tour de Londres,
De sourdes rumeurs ne tardèrent pas à propager dans le public le scandale de cette opération. Le bruit s'était répandu des rapports anciens du président du conseil avec le concessionnaire. On sut que la maison de banque des frères Périer avait été créancière de plus d'un million de la maison Gisquet, et l'on racontait que cette dernière, qui avait dû suspendre ses payements avant la conclusion du marché, les avait repris tout à coup. Tels étaient les faits graves auxquels faisait allusion l'article de M. Armand Marrast, publié par les journaux la Tribune et la Révolution.
A quelques semaines de là, MM. Bascans, gérant de la Tribune^ x\ntony Thouret, gérant de la Révolution, et Armand Marrast comparaissaient devant la cour d'assises de la Seine sous la prévention de diffamation envers le président du conseil et le ministre de la guerre.
L'aff"aire avait fait grand bruit ; aussi l'affluence étaitelle considérable à la cour d'assises. Les témoins appelés par les accusés étaient presque tous des hommes considérables, MM. Laffitte, de Corcelles, Dupont (de l'Eure), Lafayette, Guizot, de Bricqueville et Lamarque, entre autres. Sans pouvoir faire une déposition précise sur le fait du pot-de-vin, ils s'accordèrent tous à déclarer qu'il y avait quelque chose de honteux dans le
marché des fusils. Suivant eux, le ministère aurait pu Seitembhk acheter à prix beaucoup plus bas des fusils meilleurs que ceux fournis par M. Gisquet. On aurait pu désarmer la Vendée, ajouta le général Lamarque, en rachetant tous ses fusils au prix de quinze à vingt francs.
Gardienne vigilante de l'honneur du pays, la presse républicaine n'avait dressé le point d'interrogation qui amenait devant la cour d'assises MM. Bascans, Thouret et Marrast que pour provoquer un débat public sur cette scandaleuse affaire. M. Casimir Périer et le maréchal Soult avaient pour défenseurs MM. Dupin jeune et Lavaux, avocats habiles, qui s'efforcèrent de démontrer l'existence de la calomnie à l'égard de leurs clients. Mais ils eurent à essuyer les rudes attaques de Michel (de Bourges), l'avocat de M. Armand Marrast. Ce maître de l'éloquence judiciaire, dans une plaidoirie foudroyante, écrasa surtout le spéculateur Gisquet.
M. Armand Marrast ajouta à sa défense quelques paroles d'une éloquence émue, et il parla du droit et du devoir de la presse de surveiller tout ce qui tenait à l'intérêt public. Pour lui, quel que fût le résultat de ce procès, il s'en féliciterait, car en sortant de cette enceinte il était sûr de voir l'opinion publique profondément imprégnée de la concordance de tous les témoi-
ernages et de la gravité des faits dénoncés. Il était près f^ondanuiatioii . . ^ . . de M. Armand
de minuit quand le jury entra dans la salle des délibé- Marrast.
rations ; il en sortit au bout d'un quart d'heure. Une
foule anxieuse attendait avec impatience le résultat
de cette importante affaire. Elle éprouva une vive et
douloureuse émotion quand le chef du jury prononça
ce verdict : « Oui, Armand Marrast est coupable. »
MM. Bascans et Thouret étaient déclarés non coupables.
M. Casimir Périer et le maréchal Soult s'étaient portés