LIVRE SECOND
Depuis la bataille de Bulgnéville jusqu'à la
délivrauce de René*
De i43i à 1437.
I. Depuis les funestes rivalités qui avaient ensanglanté la France et la Bourgogne , Tinimitié de ces deux cours (malgré de longues trêves , et toutes les apparences extérieures dune réconciliation sincère), était parvenue à un si haut degré, que le prince favorisé de la protection de l'une de ces puissances, ne tardait pas ordinairement à encourir la disgrâce de l'autre , et à en subir tous les effets. Cette animosité, cachée au dehors, mais enracinée dans les cœurs, semblait n'attendre qu'une occasion pour manifester sa violence, et elle éclata au sujet des différends survenus entre René d'Anjou et le comte de Vau démont.
Cependant Philippe, sç rappelant le traité récent qu'il avait conclu avec le dernier duc de Lorraine dont René se trouvait le suc-
124 HISTOIRE (i43i)
cesseur légitime , hésita plusieurs jours, diton, avant de se déclarer ouvertement contre lui 5 il paraissait même vouloir épuiser auparavant tous les moyens de conciliation qui étaient en son pouvoir; mais Anfbine de Toulongeon f**), l'un des capitaines les plus en crédit à sa cour, vint à bout de l'en dissuader, en lui présentant ces démêlés sous le jour le plus favorable au comte de Vaudémont. Le maréchal de Bourgogne gardait un trop vif ressentiment de l'échec que le jeune duc de Bar lui avait fait éprouver sous les murs de Chappes, pour négliger le moment favorable qui se présentait d^en tirer une éclatante vengeance. Il employa donc tout Fascendant qu'il était parvenu à obtenir sur l'esprit de son maître, pour lui persuader que cette guerre lui devenait personnelle f puisque le comte Antoine, toujours son fidèle allié, n'avait jamais
DomPIailbher. Hist.de Bourgogne. Tom. IV. p. 144*
(*) Antoine de Toulongeon, seigneur de Montrîchard-Labattîe, était fils de Tristan deToulongeonet de Jeanne deChâlon.Ëni43o, il fut nommé maréchal, gouverneur et capitaine général de Bourgogne. Il épousa en premières noces Béatrix de St. Charoa,et ensuite Catherine de Bourbon^Mont-Péroux.
Mort le 3o Septembre i^^^t il fut enseveli dans ^église de Toulongeon en Bourgogne. II laissa deux fils.
Son frère alné^ marié k Jacqueline de la Trémouille ( cousine de Georges ) mourut k la terre sainte ayant d^ avoir reçu Pordre de ia toison d^or auquel il fut nommé en 1 43 s.
Nobiliaire de Bourgogne. Dunod du Ciiarnage. p. a3a.
Mélanges historiques parle père St. Julien p. 397.
(,43i) DE RENÉ D'ANJOU. 125
balancé à se déclarer contre ses ennemis, tandis que René , ayant conduit ses troupes à Charles VII, au mépris de tous les traités, s'était ainsi prononcé ouvertement contre lui.
Les instances du maréchal, puissamment appuyées par le sire de Croy , gendre du comte Antoine, décidèrent enfin Philippe, qui donna Tordre de réunir un corps considérable de soldats pour marcher contre René- Unis par les mêmes sentiments, guidés par les mêmes vues, le sire de Croy et Toulongeon, surtout, redoublèrent d'efforts en apprenant que Barbazan était le chef des troupes envoyées par Charles VII à René. Regardant celte querelle comme la leur propre, ils s'employèrent avec une activité incroyable à augmenter le nombre des partisans du comte de Vaudémont.
La France et les provinces voisines étaient alors infestées d'une foule d'aventuriers, que le besoin, ou les hasards de la guerre jetaient *antôt dans un parti, tantôt dans un autre, car ne recevant point de solde fixe, ne vivant en quelque sorte que de rapines , peu leur importait l'opinion, le rang, la puissance de ceux qu'ils défendaient, et bien moins encore la jus-
Charlier hisl. de Charles VII. p. 83. VigUes de Charles VIL p. i3o.
1^6 HISTOIRE (i45î)
tice de leur cause (*). Ce fut sur ces hommes mercenaires, donf les chefs se laissaient si facilement séduire à l'appât de l'or et à la promesse du pillage, qiie le maréchal de Bourgogne jeta d'abord les yeux j tous accoururent auprès de lui, commandés par les bâtards d^Humières^ de Fosseuses^ de Brimeu^ de Neujvitley et un brigand nommé Robinet Huche Chien qui, par sa force prodigieuse, ses exploits et son audace, était parvenu à acquérir une véritable prééminence parmi eux. A ces troupes irrégulières, l'appel du sire deCroy,et de Mathieu d'Humières fit joindre plusieurs puissants seigneurs bourguignons , à la tète de leurs vassaux, de sorte qu'en peu de temps , Antoine de Vaudémont pût compter sur environ six mille combattants, bien décidés à soutenir sa cause, et intéressés à son succès.
De son côté, René, prenant d'activés mesures, eut bientôt rassemblé tous les gens de guerre du Barrois et de la Lorraine-, un corps de troupes formé en Allemagne et en Bavière, sous les ordres du marquis de Bâde, de Louis
{*) tt Pouvres compaignons pour la plupart , dit MoQstre!et , mais « roic1es,Tigoureux, et bien usitezau temps de guerre , et <mi ne tt cherchaient que leur avantage , tant sur leur propre pays qu^ailc( leurs. »
(Monstrclct Tom. IT. — Hist. de France. Tom. XV. p. S.j.— Bourdigué. Fol. 140. Oiartier. Hist. de Charles VH. p. 87.)
;i43i) DE RENÉ D'ANJOU. 127
de Bavière et du comte de Salm , se réunit à eux , et l'évêque deMetZjConradBajer, Robert de Beaudricourt , Gouverneur de Vaucouleurs, les seigneurs de Chdtelet, de Ville et un grand nombre d'autres nobles lorrains , ayant répondu à l'invitation du jeune prince, il se trouva, disent les historiens, à la têle de douze mille hommes d'infanterie et de dix mille chevaux,- maïs ce nombre paraît évidemment exagéré, et l'on croit devoir le réduire de moitié.
Pendant que ces divers mouvements s'opéraient, René envoya, le 11 avril, une seconde Sommation au comte Antoine, afin qu'il vînt lui jurer hommage et obéissance pour ses châteaux de Vaudémont, de Vçzelise, ainsi que toutes leurs dépendances , sous peine d'une confiscation générale. Il lui ordonnait également de comparaître en personne à Nancy dans le plus bref dél ai.
Antoine n'ayant point déféré à cette injonction , René la renouvela le 1 3 et le i4 du même mois, indiqua un nouveau terme pour qu'elle fût remplie, et annonça «c qu'à défaut « de s'y soumettre, de la part de son cousin, K il procéderait par voie de fait et à main « armée. »
Mais le délai fixé par René expira encore sans que le comte de Vaudémont se fût pré-
128 HISTOIRE (i43i)
sente à Nancy. Loin 4e chercher même la moindre voie d'accommodement. Il était parti pour la Flandre, dans l'intention d'aigrir encore davantage Philippe, et d'en obtenir plus de secours. Le duc de Lorraine marcha alors sur Vaudémont, résolu de s'en emparer de vive force, espérant imposer à son compétiteur par ce coup d'autorité.
Les troupes lorraines, (*) abondamment pour^ vues d'artillerie, de munitions de guerre el de vivres, arrivèrent devant cette place^ commandée par Henri de Fouquelmont el Gérard de Passenchault , bailly de Vaudémont. Ces deux capitaines étaient aussi braves que dévoués • mais malgré la vigoureuse résistance qu'ils opposèrent à l'armée de René, ce prince les empêcha d'effectuer aucune sortie, les cerna de toutes parts , et les réduisit h une telleextrêmilé qu'ils ne songèrent plus qu'aux moyens de faire avertir le comte de Vaudémont du danger imminent que courait sa capitale.
(*) « Elles étoient, dit Monstrelet, grandement aomëez, et pourvues de grant nombre de charroys , vibres et artillerie, et autres ha. « billemeats de guerre et quant les assiégés virent les furieulx as- « saultz qu'ion leur livroit de jour en jour, ils furent esbahys, et « mandèrent k leur seigneur qu^illeur donnât secours. »
Monstrelet Tom. II. Fo\ 6i. Bourdigué. Fo'. i4o.Paradin. Hisl de Bourgogne^ fol. 79. Baleicourt. p. 168.
:i43i) DE RENÉ D'ANJOU. 129
Revenu alors en toute hâte à Joinville, Antoine trouva la comtesse Marie d'Harcourt son épouse qui, malgré l'étal de sa sanlé (elle élail à la veille de ses couches) , lui amenait elle même tous les gens d'armes qu'elle avait pu rassembler.
Aussi intrépide ef habile que ver tueuse, celle princesse, pendant Tabsence du comte de Vaudémont, était parvenue à intéressera sa cause Humbert , maréchal de Savoie, le sire de Vergy , et plusieurs autres seigneurs non moins puissants, en sorte que les renforts qu'elle en avait obtenus, s'élevaient à environ cinq mille soldats.
Sur ces entrelaites, le maréchal de Toulongeon, instruit par un message de la jonction des troupes alliées à Joinville, partit lui-même de Montsaugeon , où il se trouvait le 20 Juin avec son armée, et se rendit à Langres. Pénétrant ensuite dans le Barrois, ses aventuriers se mirent à livrer aux flammes et h détruire tout ce qui se trouvait sur leur passage , afin d'obliger Kené qui avait pris Châtel-su r-Moselle, à retourner sur ses pas, et à courir ainsi les chances d'une bataille rangée.
II. En continuant le siège de Vaudémont sans s'inquiéter du plan de campagne adopté par ses ennemis, le duc de Lorraine euteans doute facilement triomphé d'eux. L'armée de Toulon-