‹ Histoire de René d'AnjouChapitre 18 sur 41 · TOME I. Ifl · texte numérisé non relu

TOME I. Ifl

1^6 HISTOIRE (i45i)

Nous voulons parler de Papparitîon subite d'un cerf qui , échappé des forêts voisines , s'arrêta brusquement entre les deux armées, demeura quelque temps immobile à regarder les combattants, puis reprit sa course à travers les escadrons de René. Au mouvement général occasionc par cette singulière rencontre , le comte de Vaudémont se retournant vers ses capitaines: ce Mes amis, leur cria-t-il, voici le « moment d'assaillir ceux à qui le ciel annonce « la fuite... Ils sont à nous, ne perdons point « de temps. »

René qui put entendre ces paroles ( n'étant plus alors qu'à une portée de trait }, ne voulut pas sans doute céder à Antoine l'honneur de commencer l'attaque, et encourageant de nouveau ses chefs, il commande lui-même le feu: A sa voix , le camp entier des Lorrains s'ébranle, s'approche en silence, et l'aile droite soutenue parles archers, fond si impétueusement sur l'avant-garde bourguignone, que du premier choc, un des énormes chariots, et plusieurs pieux de la palissade sont brisés laissant entr'eux une large brèche.

A cette manœuvre ordonnée par Barbazan, les Bourguignons n'opposent encore qu'une

troupes. Ou s''accorde cependant k penser qu'il demeura immobile k la tétcdeson armée, jusc[u^au moment oîk Kené commanda lui-mê ne le feu.

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coiïtenance impassible; ils essuient ce rude assaut, sans reculer ni avancer d'un ?eul pas, ef les Lorrains poussent déjà des cris d'allégresse, attribuant à la terreur l'imperturbable immobilité de leurs ennemis.

Tout-à-coup les rangs qui masquaient les formidables batteries s'entr'ouvrent avec fracas... Les chariots et les palissades s'enlèvent, l'airain gronde, éclate, et la plus épouvantable décharge d'artillerie foudroyant les gensd'armes ainsi que les fantassins de René, jetJe le désordre dans leurs rangs, et jonche la plaine de cadavres. Au milieu des nuages de fumée qui obscurcissent l'air, le bruit d'une détonation continuelle, le choc des guerriers, le sifflement d'une grêle de traits se font entendre dans le camp lorrain et se mêlent aux cris lamentables des mourants. A couvert derrière les batteries, les archers picards dirigent leurs flèches avec tant d'adresse, que chacune porte un coup mortel et augmente T épouvante des soldats (*}.

chronique de Berry, héraut d'armes. P. 383. Paradin. Annales de Bourgogne. Chartier. Hist. de Charles VII. Fol 82. Jean le Paige, Manuscrit. — Chronique de Savoye, Fol. 28S. Dom Calmet. Tom. II. Fol. ^^2. ^^4' Courte ëpëe. Hist. des ducs de Bourgogne. Tom . I . P. 2 1 1 .

(*) « Ils tirèrent sur les Lorrains, Barroys, Allemands, d^une « merveilleuse force, dit Paradin, donticeulx commencèrent k très « fort se efTroyer , car les flèches tombant comme pluye , leslardoyent

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Animés par ce premier avantage, les Bourguignons et les Anglais se précipitent sur les deux ailes de l'armée lorraine, les entourent, les pressent, et les forcent à se présenter au feu roulant de l'artillerie. La mêlée devient alors générale, on s'attaque corps à corps, les boucliers s'entre-choquent , tous les glaives sont levés , le sang ruisselé , et mille cris d'effroi ou de douleur viennent se coqfondre avec la voix tonnante des chefs et les acclamations perçantes de ceux qui invoquent la victoire.

Au milieu de ce désordre qui s'augmente à chaque instant, l'intrépide Barbazan se portant sur tous les points, se signalant par des prodiges de valeur, était toujours le premier au fort du danger, et soutenait presque à lui seul les attaques du comte de A'audémont... Serré de près, en butte à tous les traits, le vieux guerrier animait vivement ses soldats, l'épée à la main, et perçant les rangs des ennemis il. allait se réunir à René, lorsque sa bannière d'azur , oii brillait une croix d'or, fut ruée par terre, dit la chronique. (*)

a si menu, qu^elles leur ostoient le moyen de manier les armes* Les

« uns se plongèrent alors contre terre et les autres prirent la fuite. »

{*) K Quand les Allemands la virent tomber, ils se mirent en dé-

« fensek grant désarroy. Si tiroient les arcliiers picards par moult

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Cet étendard, qui servait encore de point de ralliement au sein de la confusion universelle, ayant disparu , les jeunes soldats barroîs, dont la plus grande partie combattait pour la première fois , se débandèrent épouvantés , cherchant leur salut dans une prompte fuite. Leur mouvement inopiné se communiqua alors aux bataillons lorrains... Ils plient, se rompent. Le reste de* Piarmée , frappé d'effroi , se met en déroute, trois généraux ( Robert de Beaudricourt , Eustache de Gonflans , et le même Jean d'Haussonville , si empressé de livrer le combat), fuient à la tête de leurs hommes d'armes^ les Bourguignons les poursuivent Pépée dans les reins, et la journée de Bulgnéville €8t perdue par les mêmes fautes qui avaient amené quinze ans .auparavant les désastres d'Azincourt. ..

Pendant cette rapide défaite, Barbazan se consumait en vains efforts pour arrêter ses troupes éparses dans la plaine... Incapable de céder au torrent, soupirant après un glorieux trépas, il continuait à se défendre avec vigueur, quand atteint d'un trait meurtrier , le héros français tombe auprès du ruisseau que les

« fièrc et très merveilleuse vigueur, et les Bourguigons fesoicnt es, <( trange boucherie des Barroys peu exercites qux armesi, et en fH'-^ H soient uue iucroyable exécution. »

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Bourguignons venaient de franchir, et qui, comblé de cadavres, prit sans doute alors le nom de porte-sang^ sous lequel les historiens l'ont souvent désigné,

Efendu sur la prairie au milieu des débris iiaibnnes d'armures de toute espèce, le vieux guerrier en proie aux douleurs les plus aiguës, vît passer auprès de lui le Damoisel de Commercy; pressant les flancs de son cheval, il abandonnait Favanf-garde, suivi du peu de cavaliers demeurés jusque-là fidèles à la voix de l'honneur et du devoir. . .

Relevant avec peine sa tcte défaillante , B^rbazan appelle Robert de Sarrebruche, lui moijtre sa blessure et lui reproche de fuir l'un des premiers après l'imprudent copseil qu'il a donné. — Tort ay ^ répond froidement le Damoisel, ains Vaçois projnis à ma mie (*). —

(^) (' En la bataille de Bulgnéviile, (dit un ancien manuscrit possédé « par M»". Mori d'Elvange) , se trouvait k Tarmée de René le Damoisel <f de Commercy, qui ue iîst son devoir, mais bien iuist kyal de route (c sans coup férir, dont fust k luy grand reproche par mons Barba- « zan, qu^estoit bien valeureux. . . Mais devoit le Damoisel aller sur « la vesprée veoir certaine Agathe qu^estoit sienne, et que avoit, ce « disoit-on, promesse de luy, que quitteroitla mêlée, et que vien- K droit k tout meshui en sa cliambrette, que valoit mieuix, ce diso t>- « elle , cfue champs oh ri'estoient que horions et picques. . . Et d» ce , « n'en doubteK, fust grande risée. . . Dont advint, que disoit-ou de « certains qu''estoient peu soucieux démêlée. — Qu^estoient àrai/es « comme le Damoisel de Commercy. — »

( Les armes de Sarrebrucbe étaient d'azur au lion d'argent, courouLé d'or, k Técusemé de croix recroisettécs au [icd fiché d'or. J

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Puis s'élançant loin du théâtre du carnage, il abandonne le guerrier expirant , et ne reparaît plus C).

René, qui pendant toute la mêlée s'était signalé par la plus rare bravoure, apprit à la lois , que son vieux compagnon d'armes touchait peut-être à son heure dernière, et que Robert de Sarrebruche s'éloignait avec le reste des soldats lorrains. — Désespéré du malheur de Barbazan, plus encore que de sa propre infortune, ce prince n'ayant autour de lui que quelques seigneurs dévoués, ne calcule plus le péril qui le menace; n'envisageant que la honte dont la fuite couvrirait son front (**), il se précipite sur les Bourguignons , et parait résolu à ne pas survivre à sa défaite. Mais affaibli par Irois blessures (***), voyant les derniers de ses guerriers tués ou prisonniers , il tend son épée à Martin Foucars (Farinait ou Farmale)y dit le grand Martin , écuyer brabançon du

(*)(( TLt s^enfouist, dit la chronique, k coups d'^éperons qui bien « ie dëiendirent, et les ennemis Toyant la fuite, se fërirent en euJx « de grant couraige et par espécial les archers picards. — »

(**) « Ne supportant pas le déshonneur de la fuite ni le reproche M de manquer de cœur, il se défeuditeu désespéré, fiâsant debvoir de « se battre comme uag soldat qui u^estime sa rie uug bouton. — *» ( Chronique de Lorraine).

(***) A la lèvre, sous ie nez et au bras.

{ Jean d'Aixcy )

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sire d'Enghien (*), se rend à lui (**), et le comte de Vaudémont est entièrement maître du champ de bataille (***)

Telle fut pour René l'issue déplorable de celle aspre^ forte, et douloureuse bataille de Bulgnéville, qui ne duraguères qu'une heure (quelques auteurs disent seulement un quart d'heure ), et qui fut aussi appelée bataille de Bar ^ ou journée des Barons^ à cause de la quantité de seigneurs qui s'y trouvèrent.

Nous avons vu que quelques-uns d'entr'eux s'y couvrirent de honte C**"^"^); mais si la sévère hisloire ne peut taire leur coupable conduite^ elle doit à juste titre citer bien plus d'honora-

Uist* des ducs de Bourgogne. Tom. I. P. 276. Monstrelet. Fol. 64^ Richard de Wasscbourg. Fol. 178.

('*') Pierre de Luxembourg, sire d^EugHen, comte de St. Paul et de Conyersau, était prévôt de Notre-Dame du HàJ.U mourut de Ja peste k Bambures , le 3t Août 14^2.

(**) Lachronique de Lorraire rapporte ainsi ses paroles : « — Ajrea, « de moy mercy; SaulTezr-moi la vie, et k rançon mettez-moi pour « payer une bonne somme. »

(^**) t Les Bourguignons s^étant mis k la poursuite des fuyards « si les ' ëparérent , occirent . et navrèrent terriblement et en briè^e (c conclusion, les tournèrent k grant déconfiture et les mirent kgrant « mcsrhief.

(♦***) « Le Damoisel de Commercy en avait entrainé, dit-on, plus « de deux mil'e dans sa fuite , et par eidx furent les autres (pu Ik de- <r meurèrent, plus aisiés k déconfii'e, dont ce fut grant dommaige. <f René y fust desconfit, pai'cequc la plupart de ses gens le laissèrent a iaschement et s'enfouirent. ^ . Et dans ce jour furent plusieurs gar-. « dés d'estre prins, par lors bons cheyaulx et lors bons espérons.

( Ch oriique de Lorraine. Monstrelet, etc ).

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blés victimes de leur dévouement et de leur courage.

Jean de Ville (père de l'évêque de Toul ), Jean son fils , les comtes de Salm (*) et de Saverden, Henri de Château-Brébain et ses deux fils,Guyot de Gondrecourt , OdedeGerminy, les sires de Fenestrange, de Sancy et deBeaufremont, Vauchelinde Latour, Conrad Bayer, ( neveu de Tévêque de Metz ) et une foule d'autres personnages d'un haut rang, périrent dans cette sanglante affaire, avec douze cents guerriers (**> On a même porté ce nombre jusqu'à trois mille.

Erard du Châtelet fut pris À côté de Bené, par les sires de Vergy , et 1 on compte parmi les autres prisonniers marquants, l'évêque de

{*) Jean VI de Salm , fils de Jean V et de Jeanne de Joinyire, a^ait épousé Jeanne de Lorraine , fille de Ferrj I*'*, frère de Char- Us II.

(**) A ceste jouraée si moururent, . Douze cents Lorrains et Barroys, Avec plusieurs gens qui y furent.

Tant d^ Allemands que de Frauçoys, Le dict Barbazan, noble et saige.

Vaillant cheralier sans reproche , De la mort duquel fust dommaige,. . .

Et les Lorrains sur la prairie Furent semés morts e&tendus* . .

Et René prins. . . sans flatterie Bons droits sont k tort suspendus.

(Chronique maLuscrite de Labarre)

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Metz, Didier Bayer, ÉvrarcJ (Je Sal^bery» le vicomte d'Arcy, Vîlein de La tour, le comte de Rodemack, sou fils, et le brave Vitali» francomtuis.

Les Bourguignons n'eurent à regretter que quatre cents des leurs, dont Gérard de Maugny fut le plus illustre. On a prétendu même que ce nombre n'excéda pas quarante hommes, ce qui paraît peu probable (2).

On s'était attaqué sur divers points de Ja vaste prairie, devenue le théâtre de tant de hauts faits d'armes ignorés, et l'op pense qu'on en vint aux mains jusques dans le village de Bulgnéville. — ][jl est du moins vraisemblable que Barbazan monrant, fut apporté dans la rue qui a conservé son nom.

D'autres traditions transmettent aussi d'âge en âge le souvenir de l'illustre guerrier.

Sur l'étroit ruisseau qui sépare la plaine de Bulgnéville en deux parties inégales, et qui est, dit-on, ordinairement couvert de ramiers paisibles, s'élève un pont agreste auprès duquel on croît que tomba le chevalier sans reproche... Un ruisseau sans nom, deux ormes creusés par le temps, indiquent donc seuls maintenant cette place sacrée!... mais elle fut arrosée du sang d'un brave j peut-on s'étonner si la gloire veille encore sur elle> el si nous

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r avons entendu après des siècles , de simples villageois prononcer avec vénération le nom d un héros français sur le lieu même où il reeut la blessure fatale.

Non loin de Bulgnéville, au sommet d'une colline arrondie appelée encore la côte de Barbazan, existait une modesie chapelle qui portait le nom du guerrier, et où Ton célébrait la messe tous les lundi pour le repos de son âme,

Cet édifice qu'on regardait comme un monument de la piété du chevalier mourant, ou comme un témoignage de l'affection de René envers son vieil ami, fut détruit en 1664. C)

IV. On diSputa dans le temps à Martin Foucars l'honneur d'avoir pris René de sa propre main, et cette action a été attribuée au maréchal de Toulongeon qui fut blessé au visage au milieu de la mêlée, peut-être par le duc de Lorraine lui-même. Quoiqu'il en soit , le grand Martin instruisit le comte de Vaudémont»

(*) On a écrit aussi, que Barbazan ne mourut que six mois après Ja bataille de Bulgnéville, f t qu'il fut enterré k V aucouleurs où était seulement son épitaphe. Tout porte a croire cependant que ce héros ne survécut que peu de moments k sa blessure. Il est certain que Charles VI ï fit porter son corps k St. Denis avec les mêmes honneurs qu'on rend aux rois de France. Il fut inhume dans la chapeHe de Charles V, le 351 Octobre 1793.

Son corps a été trouvé k St. Denis lors de Texhumationdes tombeaux, sur le cercueil du connétable Louis de Sancerre mort en 1402 âgé de soixante ans.

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de la capture de Bené en lui demandant ce qu'on devait faire d'un tel prisonnier. Prêt k voler a la poursuite du sire deConflans et du Damoisel de Commcrcy T*), Antoine ordonna à Pécuyer de conduire le duc de Lorraine derl'ière une haie du voisinage , et de Vy garder jusqu'à son retour. Mais le maréchal de Toulongeon qui ne le perdait pas de vue, profilade Tabsence du comte, pour s'emparer lui-même de René qu'il fit partir sur le champ pour ChâtiUon.

Revenu en loute hâte , après une course d'environ deux lieues, le comte de Vaudémont ne fut pas médiocrement surpris en apprenant le départ de son cousin^ il en exprima à l'instant même son étonnement au maréchal^ mais les motifs allégués par ce dernier ne parurent a» prince ni justes, ni dictés par la loyauté. Antoine comprit alors qu'en lui dérobant le principal fruit de la victoire, Toulongeon voulait s'enattribuer tout l'honneur, et lui faire perdre ainsi le seul moyen d'appuyer ses prétentions.

Berry, héraut d^armes. — Monstrelet. Fol. 64*. -*- Ghartter* Fol. 83a. — Paradin, Fol. 729.

{*) H Le comte, ( dit la chronique) couroit asprement sur Im, « troupes eu déroute, parmi lesquelles se trouvaient les sires de « Conflaos et de Commercy , et les pages varlets et les archers peti*. «c teraent armés, qui s'^enfuyoieat k cheval. La chasse dora biea n deux lieues, m

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Toutefois, dissimulant son profond mécontentement, il s'empressa, dit-on, ainsi que les Bourguignons, de rendre grâce au ciel (*), d'une protection aussi signalée. Le lendemain, après avoir cpuché sur le champ de bataille avec Antoine de Toulongeon, ils se séparèrent assez froidement, et tandis que le maréchal de Bourgogne, se hâtait de diriger son prisonnier vers Dijon, le comte de Vaudémont retourna dans ses états (**).

Il n'eut pas besoin de paraître avec ses troupes ^ pour délivrer sa capitale , car une terreur panique s'empara des soldats qui la bloquaient, à la première nouvelle du désastre de l'armée lorraine. Ne songeant plus qu'à une prompte fuite, ils abandonnèrent les vivres, les habillements, même les munitions de guerre dont René les avait abondamment pourvus, et la garnison qui ne put se méprendre

Cbroniquc de Lorraine. — Dom Plancher. IV. P. i5o.

(*) « II se mit, (dit la chronique, ) ^ régracier humblement son w créatem' , et le maréchal victorieux voulut gësir celte nuit sur le « champ de bataille. Le lendemain, ils partirent tous ensemble, « mais le comte de Vaudémont, s''arrêta k Châtillon pour retouruer <c dans ses états et Toulongeon ayant esté mercié par lui, de Vaîide et « secours 'quHl lui avoit fait, se hâta de se rendre à Dijon, emmecr nant son prisonnier avec bonne et seure garde. »

(**) On dit qu'il fit construire à cette époque, ou réparer une des grosses tours de Vaudémont.

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sur k cause decette subite disparution fit une sortie, poursuîyit les assiégeants , les atteignit et les tailla en pièces (*)•

Isabelle de Lorraine (**j, et sa mère, n'apprirent d'abord la déroute de l'armée et la prise de René, que par les fuyards épouvantés. Mais ce fatal événement ne tarda pas à leur être confirmé de toute part^- néanmoins au milieu du trouble et de la consternation qui s^étaient répandus autour d'elles, rassurées sur la vie de René, ces courageuses princesses convoquèrent aussitôt le conseil, prirent toutes les mesures que réclamait le danger de Fétat et déployèrent l'une et l'autre , autant de fermeté que de calme. Des députés se rendirent par leur ordre dans la plupart des villes, pour les exhorter à demeurer fidèles, à ne reconnaître d'autre seigneur que le duc René, et à n'obéir à aucune injonction qui pourrait émaner du comte de Vaudémont.

C^) a Se doublant de la victoire, coururent sur les assiégeants, et (( si en prindreut et en occirent très grant nombre. ( Chronique de Lorraine ). »

(^**) « Quand la duchesse les nouvelles ojrst, fust moolt troublée: « hélas ! dit-elle , je ne sais si mon marit est mort ou prins* . dirent «les seigneurs qui fuyaient: Madame, ne vous desconfbrtez mie; a monsieur le duc est en bonne santé. Les Bourguignons Tout j rins « et Tout mené. La damç estoit dé^ fort marrie. . elle fust allégée.- « Le conseil de Lorraine avoit pitié d'elle, qui avoit quatre beaux a enfante , deux garçons et deux filles , que beau les fesoit veoir. »

( Chronique de Lorraine. )

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Le peu de troupes éparses dans les garnisons, ainsi que les soldats échappés à Bulgnéville, furent réunis par Isabelle et Marguerite, pour mettre Nancy à l'abri d'un coup de main. S'adressant ensuite à leur ennemi lui-même, elles furent le trouver à Vézelise , lui peignirent avec tant d'énergie les malheurs qu'allait entraîner une guerre civile en Lorraine, et lui adressèrent des supplications si touchantes, qu'elles obtinrent d'Antoine une trêve de trois mois, à dater du i."Aoiit i43i, au i.*' Novembre, et qui fut prolongée jusqu'au '-^5 janvier. Ellesdurent néanmoins demeurer long-temps sans nouvelles de l'infortuné prisonnier, dont la défaite avait été annoncée au conseil du duc de Bourgogne séant à Dijon, par Jean-Mont; chevaucheur d'écurie de Philippe, ei Humble Requête C)^ poursuivant d'armes de François de la Place, seigneur de Varembon en Bresse. Antoine de Toulongeon, ainsi qu'on l'a vu, rejoignit son prisonnier vers le 3 ou le 4 juillet, à Châtillon-sur-Saône , petite ville dans la-

Courtc ëpée. Dictionnaire de Bourgogne. II. P. Sog. Paradin. Annales de Bourgogne. Fol. 729. Dom Plancher. Tom. IV. P. i5i.

(*) On donnait a ces apprentis écuyers les noms les plus singu- Hers. Plusieurs s'appelèrent, Plein chemin, Joli cœur ^ la yerdure^ Claire vojre, Vcrd luisant , Sans mentir , Vit le vrai, Gaillardet , BeaUsemhlant. Haut le pied, Bonne querelle, Plus que nul. Beau déduit ^ etc. etc.

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quelle avait existé jadis un palais des ducs de Bourgogne, et oii l'on remarque encore les ruines du château plus moderne qui le remplaça.

Kené dut y passer la nuit du 4 au 5 juillet^ il en partit ensuite pour être renfermé à Taleni (3), forteresse alors importante ( à une lieue de Dijon ), oii les ducs entretenaient quatre-vingts hommes de garnison. Elle avait été réparée environ vingt ans auparavant , par Jean-Sans-Peur qui se proposait d'y tenir sa cour par intervalle, c( comme étant le plus beau «( le plus seigneurial de ses châteaux, si^ué «w- « près de V église de ses bien aimés frères les chartreux. »

René y passa tristement les premiers jours de sa captivité, car il s'attendait à chaque instant à être conduit à Dijon, ainsi qu'il le désirait et qu'on h* lui avait annoncé. Mais au lieu de ce changement qui lui promettait une captivité moins dure, le maréchal de Toulongeon vint lui signifier l'ordre qu'il recevait de le transférer sans AéWikBracon^ur^alinsCl^) et de se porter avec son armée vers les frontières de Bourgogne pour s'opposer aux incursions journalières des troupes françaises.

Ce fut selon toute apparence, à Antoine, de Bracon, (écuyer surnommé Simard, alors châtelain de Uracon), que Ton confia l'illustre cap-

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tif. Mais comme .l'état du Donjon, déjà à demi ruiné, exigeait quelques réparations, René lut provisoirement déposé dans la Saulnerie C*), oij il ne demeura guères que quatre mois , à cause d'une maladie contagieuse qui se déclara à Salins et aux environs. Le conseil de Bourgogne, trop intéressé à la conservation du duc pour l'expQser aux ravages d'une pareille épidémie, se crut alors obligé de Penvoyer chercher, et le fit conduire vers Dijon.

Il paraît aussi que la crainte des entrepris ses formées à la fois sur plusieurs points pour délivrer le prince, ne contribua pas moins puissamment àcet te détermination subite , dont la date précise est même ignorée. Il est seulement positif qu'au i3 Novembre i43i, une nouvelle tentative d'évasion qui venait d'être découverte , avait inquiété assez fortement Charles évêque de Langres, et les gens du conseil de Bourgogne qu'il présidait, pour les engagera écrire pendant la nuit, à Gérard de Bourbon , bailly de Châlons, auquel était confiée en ce moment la haute surveillance sur René (5).

Robert de Beaudricoùrt, cherchant vrai-

Histoire de Ja ville de Salinft. I1I« partie. P. 78. (*) l.a Saline.

TOIVIE 1. 1 I

i62 HISTOIRE (t450

semblablement à faire oublier sa conduite à la journée de Bulgnéville, était parvenii à rassembler dans la petite ville de Gondrecourt un assez grand nombre de soldats dévoués au duc de Lorraine, et résolus comme leur cheï à exposer leur vie pour l'arracher à sa prison. Toutes les dispositions en furent arrêtées dans le plus grand secret: un allemand , prisonnier à Bulgnéville, et qui avait obtenu sa liberté depuis peu , était même parvenu jusqu^à la personne de René, quand on le conduisait de la saline au château de Bracon^ il avait pu l'instruire adroitement ,d\x plan concerté pour sa délivrance; mais tous ces projets se trouvèrent déjoués par la translation du prisonnier au château de Rochefort, situé à une lieue nordest de la ville de Dôle. René ne fit que se reposer quelques jours dans cette nouvelle résidence qui avait appartenu autrefois aux sires de Châlons ; il arriva ensuite à Dijon; où la sévérité des mesures que l'on prit pour sa garde lui annonça qu'il fallait renoncera tout espoir de s'échapper, en même temps qu'on cherchait par les attentions les plus délicates à rendre sa captivité moins amère (*).

« une

*) 41 Si Pont Toené k Dijon, de lui pour estre bien assenrë. En ne bonne maison Tout léans logé. Tous les jours la Seigneuria

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La présence de l'évêque de Metz , son compère, d'Érard du Châtelet (6), du brave Bodemack , du fidèle Vitallis (*) et de quelque» autres tombés avec lui au pouvoir des Bourguignons, dut également contribuer à adoucir la position du jeune prisonnier. Maïs incapable de se livrer à un seul mouvement d'égoïsme, il s'empressa de garantir une partie de la rançon qu'on exigeait de ses compagnons d'infortune, et ayant ainsi facilité leur retour en Lorraine, il resta seul enfermé dans la tour de Bar (7).

V. Un des premiers soins de ce religieux prince , après la bataille de Bulgnéville avait été de fonder au chapitre de Notre-Dame de Vaucouleurs une messe perpétuelle pour l'âme de Barbazan , ainsi que pour tous ceux qui

avaient péri en combattant sous lui Ne se

bornant pas à cet acte de pieuse reconnaissance, René, peu de temps après son arrivée h Dijon, employa la première somme dont il put disposer, à faire bâtir une chapelle au

« ralloit yisiter, et tous ensemble plusieurs esbattements fuisoient « pour temps passer »

(*] Vitallyou Vitallis de VitalJy, d^une nob'e maison génoise établie en Bourgogne, fut fait prisonnier sous les yeux de Bené qui paya sa rançon.

(Histoire héroïque de la noblesse provençale. Tom. II. Courteépée. Tom. II. P. 1^7 ).

Il*

i(>4 HISTOIRE (i450

côté droit du chœur de l'église du palais (*), sous rinvocation de Notre-Dame, el de St. René» son patron.

Mais après l'accomplissement de ces devoirs sacrés, que de pénibles réflexions et d^ tardifs regrets ne durent-ils pas Tassa illir dans Tenceinte de cette tour à laquelle il a laissé son nom!... Une seule imprudence lui coûtait l'élite de ses troupes , sa liberté , peut-être ses états ^ le séparait de safamille,de tousses amis et faisait évanouir à jamais comme un vain songe, toutes ses illusions de gloire et ses pro* jets pour le bonheur de la Lorraine !

Les précautions excessives qu'on prenait pour s'assurer de sa personne, ne lui faisant que trop sentir l'importance que Philippe attachait à sa liberté, (**) il ne put s'empêcher de prévoir dès-lors combien cette triste réclusion, prélude d'une Ibule d'adversités, devait influer

(**] (t Et la feist, dit un historien, eu remercîment de ce que de « Ja dicte bataille rstoit eschappé, et fust la dicte chapelle, no- « table et moult bien fondée en Phonnenr de Notre-Daine et de St. « Reué, son patron. »

(**) Le duc de Bourgogne fut si charmé de la "vicloirede Bulgné- Tille qu^il récompensa la plupart de ceux qui s^y étaient trourés, Toulongeon, Thibaut, sire de Neuf-Châtel, Florimond, David et Jacques de Brimen, Jean de Verji;^ , eutr^ autres , reçurent le collier de la toison d''or.

Anselme, ilist des grands officiers. !.«' Fol. 565. Ibid. II. Fol. ii5o. Moréri. II f. Fol. 45p.IV. 7g5. Jean d'Aucy. Hist. .uianascrite de i.orraiue.

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sur son avenir. Aussi, quoique traité avec les égards bienveillants dus à son infortune, à son rang et à ses qualités personnelles , un profond chagrin s'empara de son cœur; il ^omba insensiblement dans une sombre mélancolie, que le souvenir de son épouse et de ses quatre enfants augmentait chaque jour encore. Rien ne pouvait l'en arracher, dit-on; les distractions mêmes qu'on lui olfrait lui devenaient importunes, et la solitude la plus absolue avait seule quelque douceur pour lui. Ce fut alors, que pour échappei" à l'ennui qui le dévorait, et à tant de réflexions cruelles qui contristaient son âme, René eut recours au charme enlraînant des beaux arts qu'il n'avait pas cessé de cultiver. On doit donc regarder cette douloureuse époque de sa vie comme celle où il s'appliqua avec une constante assiduité à l'étude de la peinture, de la musique et de la poésie, qui firent ensuite les délices de sa jeunesse , ou consolèrent ses vieux ans, après avoir calmé ses premières peines. On aime à voir ce prince, toujours guidé par une touchante [liété (8), consacrer les pré* mices de son talent pour la peinture, à décorer des armes de Bar, la chapelle qu'il venait de faire construire dans Féglîse du palais. Celle dont il ordonna la fondation dans Téglise des

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chartreux de Dijon (*) , reçut également le mêmes ornements de sa main.

René, peignit ensuite son propre portrai sur un des vitraux de la chapelle des due oii , deux ans après, furent placées les arm< blazonnées de dix-neuf chevaliers de la To: son d'or , qui assistèrent au chapitre tenu e 1433. L'image du duc de Lorraine se trouv donc ainsi entourée des nombreux écusson de la plupart des capitaines qu i l'avaient cona battu à BulgnévîUe.

Ce ne fut pas seulement à ces témoignage de reconnaissance envers le ciel , à des délas sements agréables, ou à de frivoles travaux que René employa les loisirs dont il était quel quefois accablé dans sa prison. Les méditation que la solitude fait naître mûrirent à la foi son esprit et sa raison ,• il sentit tout le pri: de l'étude de l'histoire qui devance pour nou lis leçons de l'expérience; il s'appliqua sérieu sèment à la science dijGfîcile de l'administra tiou ; il étudia l'art de la guerre, dont il ve nait défaire un si funeste apprentissage; il su mettre enfin à profit cette école du malheur

{*) » Etpource que il estoit merveilleusement expert dans Tai « de la peinture, lui-même paiguit sumptucusement la dicte chi « pelle des armes de Barroys. »

( Wassebour^ )

;i45!) DE RENÉ D'ANJOU. 167

si instructive surtout polir les princes, quand ils veulent en écouter les salutaires leçons!

Ck)mme la riche bibliothèque du duc Philippe était placée non loin de la tour habitée par Bené, on doit penser qu'il fut permis à Tillustre prisonnier de puiser sans réserve dans ces trésors littéraires, et que cette heureuse ressource, entretenant sa résignation, ne contribua pas peu à l'engager à utiliser le temps que lui laissait une vie aussi solitaire.

VI. Cependant, la duchesse Isabelle et Marguerite de Bavière, infatigables dans leur zèle, avaient multiplié leurs démarches pour^ obtenir le retour de René. Voyant leurs espérances d'enlèvement délruites par la translation de ce Prince à Dijon, elles firent agir auprès de l'empereur Sigismond, leur parent, et envoyèrent en même temps une ambassade au duc de Bourgogne. Ce fut Krard du Châtelet ( à peine racheté lui-même des mains du sire de Vergy )^ qu'elles chargèrent de demander à Philippe l'élargissement du prisonnier, n'importe à quel prix. Les deux princesses ne négligeant rien pour assurer le succès de cette tentative, avaient conclu auparavant un traité

Dom Plancher. T©m. 1\".P. 4>

i68 HISTOIRE ^ (i4'^f 5

avec le seigneur de Vergy , tout puissant alor-^^ à la cour de Philippe, et le conseil séant k^ Dijon en avait lui-même rédigé les articles (*)

Mais par une de ces fatalités inouïes cjtti ïunt^ échouer tout-à-coup les combinaisons les mieux arrêtées, la bienveillante protection Ae Sîgis — mond,qui s'était déclaré en faveur de René dès- Torigine des prétentions du comte de Vaudémont, rendit entièrement nulle succès de l'ambassade d'Érard du Châlelet. Apprenant quel'Empereur avait reconnu son prisonnier comme duc de Lorraine, Philippe s'éleva avec hauteur contre le droil qu'il prétendait s'arroger,et protesta qu'ayant seul celui de disposer du sort de René, il n'obéirait jamais aux ordres qu'il pourrait recevoir de Sigismond à son sujet.

Cette réponse décourageante détermina alors Marguerile de Bavière à recourir elle-même à la médiation du Roi de France. Accompagnée d'Henri de Ville, évêque de Toul, et de

(*)« Sç3voir faisons que noas Isabelle etc., considérant Testât et « danger , où est k présent la personne de nostre dict seigneur et mate ri, et à nous aydier de nos dictes affaires de tous parents, am^s, n et bienveillants de Monseigneur; ayant regart que de tout temps (t ceulx de Fhostel de Vergy ont aymé Thostei de Bar et grandement « servy, etc. »

Le traité rédigé le 2 Décembre i43i Tut approuvé le u^ paf Isabelle.

Doan Plancher. Tom. IV. P. 148.

(i45i-i452) DE RENÉ D'ANJOU. 169

Conrad Bayer, évêque de Metz, elle partît pour Lyon, où se trouvaient le comte de Genève , ( beaii-f rère du duc de Bourgogne ) , ainsi que le duc de Savoie son père, qu'elle espérait intéresser l'un et l'autre à la délivrance de René^ puis, elle alla rejoindre Charles VII qui parcourait en ce moment une partie du Daiiphiné. On croit qu'Isabelle de Lorraine ne pouvant surmonter son impatient désir de connaître les intentions du roi, se r^endit également près de lui (9),, suivie de plusieurs gentilshommes et dames de sa cour.

Il faudrait donc assigner à ce voyage l'origine de la célèbre passion inspirée à Charles VII par cette aimable Agnès Sorel (10} connue d'abord sous le nom de la Damoiselle de Fro^ ment eau ( village qui la vit naître J (*;, et bientôt après, sous celui de la belle des belles.

Placée à la fleur de l'âge auprès d'Isabelle tle Lorraine, Agnès, douée de toutes les grâces de l'esprit et de tous les charmes de la figure, avait reçu dans le palais de sa bienlaitrice, et

Hist. de Metz. Tom. H. P. 63i.

(*) f( EJle estoit tenue, dit Dourdigoé, pour Ja plus belJe femme « qui fust vivante, et pour la venusté et élégance de forme, fust « nommée toute sa vie la Damoiselle de beauté. Et TaToist nourrie « la Royiie de Secile dès sa jeunesse^ et si fort Taymoist, qu'elle luy « avoist donné plusieurs biens, ea m: iibles et héritages, tant qu'elle « tcuoiKt estât comme princesse. »

170 HISTOIRE (i43i)

sous ses propres yeu^,xine éducation des plus soignées, ainsi que l'exemple de louies les vertus. Mais séduite par les illusions d'une briU lante célébrité, trompée par de perfides conseils , entraînée peut-être par le sentiment plus excusable d'un amour véritable, elle eut la faiblesse de sacrifier son honneur et sa réputation au dangereux orgueil de passer pour la maîtresse de son Roi.

Parvenue au rang de favorite déclarée, elle usa sans doute du magique ascendant que lu. donnait la supériorité de son caractère et de sa beauté , pour éveiller de nobles pensées dam le cœur d'un monarque naturellement pDrt^ à l'indolence^ mais peut-on, comme on l'a feîl généralement jusqu'à ce jour , attribuer à Agnès seule, le généreux élan qui porta Charles VII à repousser les Anglais hors du royaume? Cette gloire si pure appartient tout entière à Marie d'Anjou, el l'on a pu s'en convaincre par sa conduite héroïque au milieu des calamités qui pesaient à la fois sur la France et sur son époux.

Il faut également rejeter parmi les traditions mensongères, l'ingénieux artifice d'Agnès Sorel , feignant , dit-on , d'être prête à abandonnei la cour de Charles VII, pour se rendre auprfe du roi d'Angleterre, et l'intervention d'un as-

(i43î) DE RENÉ D'ANJOU. ^7*

"? trologue, entre elle et son royal amant. Hen-

j ri V était mort en i^^^y laissant un fils au

[ herceau; plus tard, lorsque les événements de

la guerre eurent forcé Charles VII à se montrer

de nouveau à la tête de ses armées, Henri VI

Venait d'épouser Marguerite d'Anjou, et Agnès

Sorel était âgée de près de 4o ans.

Lepre^igequi entoure les réputations usurpées, ne peut donc quelquefois résister au plus léger examen ?

Peu de temps avant l'arrivée de la duchesse de Lorraine à la cour de France, René, qui ignorait probablement cette démarche, avait . envoyé de pleins pouvoirs à Charles d'Haussonville son sénéchal, à Charles d'Uàrancourt,et à Ferry de Parroye, bailli de Nancy, pour comparaître en son nom devanl le duc de Bourgogne,alors en Flandre, et à soutenir ses intérêls contre Antoine de V audémont. Mais dans cet intervalle, Philippe, parli de Lille le 19 Janvier 1422, parcourait quelques unes de ses provinces, et vint lui-même à. Dijon, le 16 Février, accompagné des comtes de Réthel et de Nevers ses neveux.

On rapporte que son impatience de voir René était telle, que sans se donner le temps de prendre quelque repos dans les appartements de son palais, il se fit aussitôt conduire à la tour de Bar.

172 HISTOIRE (i45î-

Ce fut donc dans l'enceinte étroite d'une prison que se virent, pour la première fois» ces arrières petits iSls du roi Jean, dont l'un parvenu au plus haut degré de la puissance > était appelé le grand duc d^Occideni et Té— gai de rois; et l'autre ne paraissait devant lui, que déchu du rang suprême et son captif I Ces deux princes, désunis seulement par les querelles de leurs familles, mais dont les brillantes qualités et les goûts offraient plus d'ua rapport , éprouvèrent , dit-on, beaucoup de joie d'être ensemble. Philippe surtout serra tendrement René dans ses bras, voulut qu^on les laissât seuls sur le champ, et eût avec lui un long et affectueux entretien.

Au moment où ils allaient se séparer, René surprit agréablement son cousin , en lui offrant smn propre portrait , qu'il avait copié sur un verre, ainsi que celui de Jean-Sans- Peur, dont les traits étaient également rendus avec une grande fidélité. Touché de cette innocente coquetterie , Philippe ordonna que ces témoignages du talent et de la captivité de René fussent immédiatement placés a Tune des fenêtres gothiques de l'église des Chartreux, fondée par son aïeul Philippe-Ie-Hardi, pour être la sépulture de sa race.

(i45o.) DE RENÉ D'ANJOU. 173

Ces vitraux précieux excitèrent long-temps la ciiriosilé des voyageurs qui parcouraient Tanti^ que Chartreuse^ mais ces monuments de Félat des arts au XV.^ siècle, s'ils n'ont été détruit» «ansreîour, sont du moins entièrement perduç pour la France. ^

Le motif qui conduisit le duc de Bourgogne à Dijon, n'avait eu aucun rapport à Re né, malgré l'empressement qu'il montra pour le voir. Le but de ce voyage d'apparat était de présider avec toute la pompe usitée dans ces sortes de solennités, un chapitre de l'ordre de la toison d'or, institué le 10 janvier i43o, à l'occasion du second mariage de Philippe. On doit présumer qu'Isabelle de Portugal s'y trouvait, avec son époux, et que tous deux permirent à leur prisonnier d'assister a une cérémonie si analogue à ses goiits.

Charmé de plus en plus de l'esprit aimable de René, de la douceur et de la grâce de ses manières, Philippe sentit s'évanouir en sa présence les préventions qu'on lui avait inspirées contre ce prince. Il le vit plusieurs fois, l'invita fréquemment à assister à ses banquets, et ne se bornant pas à ces témoignages d'intérêt, il indiqua au i." Avril, les conférences dans lesquelles on devait traiter des conditions exigées pour son élargissement et en fixer l'é-

174 HISTOIRE (i

poque. II paraît mente que René put se re garder comme libre dès le x." de mars (*).

La première séance s'étant ouverte sans différer, Nicolas Rolin de Poligny , chancelier du duc(**) y lut les principaux articles d^ ce tij^ité provisoire rédigé par lui-même; îl3 furent acceptés à la seconde réunion convoquée le 6 Avril suivant. René y mentionna « en détail , les obligations qu'il a aux affec— « tueuses prières de sa belle-mère et des autres « princes du sang; il reconnaît la douceur « et courtoisie du duc de Bourgogne ; se sou- •« met pour garantie de sa parole, à donner « en otage ses deux jeunes fils, Jean et Louis « d'Anjou ; il cède en outre, au duc Philippe, « les châteaux de Qermont en Argonne , de « Châtillon, de Bourmont et de Charmes, en « consentant à payer la solde des troupes bourbe guîgnones qui en formeront la garnison.»

(♦) «Le premier jour de Mars i^^^, eut son premier respit René « doc de Bar, roy de Sicile , et :e dit jour i435 , rentra le dict »ei- « gneur en prison au dict lieu de Dijon en Bourgogne. »

( Heures manuscrites du roi Reué. ]

(♦*) Le chancelier RoUn avait épouse arant cette ëpoqne,ruigoniic des Salins. Il fit bâtir sur la fin de sa yie un magnifique hôpital k Beaune. Louis XI K qui on rapportait ce trait de bienfaisance, dit alors: « Il a tant fait de panrres, qu il est bien juste qu'ail leur donne n un hôpital. "

( nist. de layille de Salins. 3" partie. P. 73 ).

(Gilles Corroset Propos mémorables. P. 4i )•

%0'i) DE RENÉ D'ANJOU. 175

Pour plus de sûreté encore , le 16 du même mois, trente gentilshommes lorrains dévoués à René, et qui pour la plupart s'étaient trouvés à l'affaire de Bulgnéville, s'engagèrent par serment à ce que « ce prince retourne- ^ rait(ii)dans la tour de Bar le i^^^Mai i433; * à son défaut, ils devaient aller se constituer f eux-mêmes prisonniers à Dijon , un mois « après le délai expiré. »

Telles furent les clauses du traité ( non compris lajrançon pécuniaire qui devait être stipulée plus tard, et sjir laquelle on exigeait il'avance vingt mille saints d'or, joints à dixhuit mille florins réclamés parle maréchal de Toulongeon, comme rançon du sire de Rodemack ), René souscrivit à tout sans hésiter, afin d'être libre de se rendre en Lorraine, d'y veiller lui-même au gouvernement de ses états et d'apporteupar sa présence quelque soulagement aux maux extrêmes qui pesaient sur ses peuples. Mais une condition plus douloureuse exigée impérieusement par le comte de Vaudémont, vint ajouter encore à la rigueur dont on usait à son égard.

Antoine de Lorraine ayant repris les armes, et se trouvant alors à la tête de sept mille soldats, menaçait hautement de s'emparer de vive force du duché dont on lui refusait l'investi-

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