‹ Histoire de René d'AnjouChapitre 19 sur 41 · HISTOIRE (143 V · texte numérisé non relu

HISTOIRE (143 V

lure. Apprenant les négociations entamées h Dijon , il invoqua de nouveau soti droit, fi t agir activement auprès de Philippe, et ac3 consentit à demeurer en paix, en attendan. t une décision ultérieure, qu'autant que Ren«5 lui promettrait la main d'Yolande sa fille aînée, pour Ferry son fils.

René paraît avoir d'abord rejeté cette d(T — mande ^ mais des motifs d'intérêt généra. 1 triomphèrent d'une répugnance trop légitima- Il soumit cette question à son conseil, et s* er* rapporta ensuite, ainsi^ qu'Antoine, au jugement du duc de Bourgogne pour stipuler les conditions du futur mariage. Il fut convenu qu'on donnerait en dot à Yolande « dix huit « mille florins du Rhin, dont la moitié serait « employée à Tachât d'un domaine pour les « deux époux. On demeura également d'accord « de célébijer les fiançailles^ le ^4 Juin de la « même année, après quoi la jeune princesse « conduite dans la ville de Neuf-Châtel, dec< vait être confiée au comte Antoine jusqu'au « jour de la conclusion du mariage (*). »

Baleicourt. P. 189. Cbrouique de Frovencc. Fol. 6^0. Art de rérifier les dates. — Paradin. Fol. 732. — Monstreiet. FoJ. 73. — Benoit de Toul.

(*) « Parce moyen, dit Paradin, les deux princes se pardonnèrent « ce qu^iJs pou voient cstre inesfaict cnlr'eux, K Ja grant joyc et lon- <( soiatiou du peuple. » \

(i43a) DE RENÉ D'ANJOU. 177

Les considérations qui portèrent Ilené à Se soumettre à tout ce qu'on exigeait de lui, se trouvent exprimées dans une lettre qu'il adressa alors à la régence de Lorraine, en l'invitant à lui envoyer ses deux fils:

« Les malheurs et les divisions causés dans « mes états par ma détention, me font une ^ loi, dit-il , d'employer le plus tôt possible •r tous les moyens qui sont en ma puissance «c pour y mettre promptement un terme. » Jfean de Fénestranges, grand maréchal de Lorraine, Gérard de Haraucourt sénéchal, Jacques de Haraucourt bailli de Nancy, Philippe de Lenoncourt, etc., conduisirent Jean et Louis d'Anjou à Langres et ensuite à Dijon ; ils y arrivèrent le 28 Avril, en même temps que leur sœur Yolande se séparait de sa mère pour se rendre auprès de la comtesse de Vaudémont.

Singulière destinée de ces jeunes princes que la fortune appelait au trône, et qui commençaient par porfer des fers (*) !

ÂrchÎTes de Bourgogne. I.ajette 80. Notes manuscrites de 0om Cal met.

(*) Au moment où A.ntome de Vaudémqnt demandait la main d'Yolande d'Anjou pour son fils, Marguerite d^ Anjou Tenait ëgalemeat d^étre promise k Pierre de Luxembourg, comte deSl.-Paui, dontrécuyer avait fait René prisonnier.

(Notes manuscrites de Dom Calme t ).

'7^ HISTOIRE (i4!ii)

VII. Libre enfin après tant de sacrifices ^ René, parti de Dijon leîtS Avril, fit son entrée^ à Bar le i^r Mai; delà, son premier soin fut d'aller remercier Dieu de sa délivrance, dans l'Église de Sl N icolas-de-P ort , et d'accomplie le vœu d'un pèlerinage à Tabbaye de Notre- Dame de Bouxières, ( l'un des quatre chapi— très nobles de Lorraine, fondé au X.« siècle par St. Gauzelin , évêque de Toul ).

Il était attendu à cette abbaye par Isabelle de Lorraine et Marguerite de Bavière, auxquelles s'était joint le comte de Vaudémont lui-même. Tous ensemble revinrent à Nancy, où des témoignages d'une joie aussi sincère qu'unanime éclatèrent à la vue de René.

Ce prince passa le reste de l'année soit dans cette ville, soit à Bar, jouissant avec transport du bonheur de revoir son épouse, ses amis, ses sujets, s'occupant sans relâche de ramener la paix en Lorraine, de réparer les désordres survenus dans l'administration pendant son absence, de se procurer l'argent nécessaire pour sa rançon, et de conclure divers traités avec quelques seigneurs qui s'étaient permis des agressions contre ses états. ( On cite entr'autres Charles de Cervoles, seigneur d^Estrepj). René se transporta aussi à Rc^miremont, vers la fin de i4^2, ainsi

(i45a) DE RENE D'ANJOU. 179

que le prouve un acte passé devant la porte dite Luocaries^ « près de la chapelle St. Lau- « rent, dans lequel il promet sa protection « au chapitre. »

Quelques nouveaux différends étant survenus entre René et le comte Antoine, ces princes se rendirent en Flandre, le 26 Janvier de l'année suivante, afin de prendre le duc de Bourgogne pour leur arbitre, et de signer le traité définitif qui devait confirmer celui du 6 Avril i342. Mais Philippe en ajourna encore le moment, se réservant de prononcer plus tard sur la question principale, relative à la souveraineté de la Lorraine; il ordonna seulement que les titres des parties intéressées lui fussent remis pour en délibérer avec connaissance de cause. Le voyage de René et d'Antoine n'eut donc d'autre résultat qu'une convention provisoire à peu près semblable à celle du 6 Avril: cet acte ayant été agréé le i3 Février, à Bruxelles, fut publié dans les états du duc de Lorraine et du comte de Vaudémont, aussitôt après leur retour.

Cette négociation ne répondit point, comme on voit, aux espérances qu'en avaient conçues les deux princes. René se trouvait encore séparé pour long-temps de ses fils et de sa fille

Rchard de Wassebourg P. 484-

i8o HISTOIRE (i45rs

aînée, sans autre compensation qu'une libert passagère. De son côté, Antoine qui ayait cr retirer un plus grand avantage d6 la détentio de son compétiteur, ne voyait point ses droits sur la Lorraine plus assurés par le mariage de Ferry son fils avec Yolande d'Anjou. Mais n'osant appeler de la décision du tout-puissant Philippe fia,), ils se soumirent alors sans observations à la volonté qu'il leur manifesta.

René profita cependant de l'autorisation tacite de ne pas retourner encore en prison, pour conclure un traité de paix avec les comtes de Ligny et de St.-Paul, qui, depuis la prise de Guise en 14^0, s'étaient presque constamment déclarés contre lui. Incertain du sort qui lui était réservé, n'ayant rien plus à cœur que d'épargner de nouvelles guerres à ses peuples, René oubliait tous ses sujets de resseuh timent, pour consolider la bonne intelligence entre ses états et ses anciens ennemis (*).

Dès qu'il fut revenu du château Bohaing

(*) (( Eu cest aa fust aussi traicté la. paix entre les ducs de Bar e| (( les comtes de St.-Paul et de Ligny frères, k cause de Ja guerre et « hayne qui par uiïg long-temps avoit esté entre eulx par fois. De « laquelle toute Ja comté de Guise jk pieçk , prise par monseigneur « Jehan de Luxembourg lui demoura par le dict traicté. Et pour (c sûreté , René luy donna le château de Bohaing. Il fust grandement H et hoporablement reçu dans iceluy chasteau de Bohaing, et se dé- « partit de Ik, très bien content , comme il monstroit semblant, et « s'en retourna en sa duchée de Lorraine. >/ ( Monstrelet ]•

(«435) DE RENÉ D'ANJOU. i8i

^ù leur traité s'él ait conclu, René alla de nouveau à St. Nicolas, et y passa trois jours avec lo comte de Vaudémont. Le besoin de réprîttxer les excès continuels que les brigands comntettaient chaque jour dans les domaines de ces princes, rétablissant quelque union entr'eux, les avait porfés à se liguer et à se prêter un mutuel appui. Ils se trouvèrent encore l'un et l'autre à Bar le i^^ Juillet i433 , et Antoine s'engagea par un acte authentique à «f avantager exclusivement son fils Ferry, en « considération de son futur mariage avec « Yolande d'Anjou. »

Peu de temps après ( le 4 Août ), René fit alliance pour six ans avec la ville de Metz. Le 18 Septembre, ce prince ne balança pas à se rendre à Vézelise, auprès du comte de Vaudémont, que leDamoisel de Gommercy menaçait d'attaquer^ ils se promirent d?unir leurs troupes pour repousser ce voisin dangereux.

Le 27 du même mois , René se ligua également avec l'évêque de Metz, afin d'exterminer les vagabonds qui ne cessaient de ravager la Lorraine et de détrousser les voyageurs. Mais il ne paraît pas qu'ils aient eu besoin de marcher en personne contre ces aventuriers dont il fut fait, dit la chronique, « merveilleuse boucherie. »

i8a HISTOIRE (i 435m 434

Le 7 Décembre, René se trouvait sans dout absent de ses états , puisque la duchesse Isa — belle signa une trêve avec Robert de Sarre — bruche. On ignore où était alors ce prince 3. on sait seulement que le duc de Bourgogne s'étant rendu à Châlons, les premiers jours d& l'anée i434? René y arriva lui-même aii commencement de Février, et qu'il en partit avec Philippe pour assister au mariage de Louis de Savoie, comte de Genève (*), avec Jeanne de Lusignan , fille de Janus, roi de Chypre, et de Charlotte de Bourbon.

Les comtes de Neversel de Cièves, le marquis de Fribourg, Louis de Châlons, prince d'Orange, et près de deux cents gentilshommes, escortèrent Philippe et René jusqu'à Genève, où des fêtes magnifiques les attendaient.

Anié VIII duc de Savoie qui , s'apprêtânt déjà à goûter les douceurs de la vie privée, ne prévoyait pas sans doute que la tiare dût un jour ceindre sa fête, accueillit avec les plus grands égards le prisonnier de son beau-frère le duc de Bourgogne. Ce fut dans celte cour, où

MoDstrelet. Tom. Ul . Fol . 79. — Clironique de Savoye. P. aSo. Dom Plancher. IV. P. i85.

{*) Louis de Savoie était frère de Marie, duchesse de Milan, et de Marguerite, reine de Sicile, épouse de Louis iU d* Anjou Jeanne de Lusignan mourut le 11 Novembre 1462.

Art de vérifier kà dates. Fol. 838.

'434) I>E RENÉ D'ANJOU. i83

*"égnaient un luxe royal et une politesse exquise, que. René vit, pour la première et derïiière fois, Marguerite de Savoie qui seprépar'ait à aller rejoindre Louis III d'Anjou 03), Son époux.

Resplendissante de beauté , de jeunesse et de grâces, cette princesse fit l'ornement du banquet nuptial, où René fut placé auprès de la mariée (*), et auquel succédèrent toutes sortes de divertissements.

Aussitôt après ces fé%s, Marguerite partit pour l'Italie avec une nombreuse suite; Philippe el René quittèrent Genève, et ne se séparèrent qu'à Châlons où, par un acte du 26 Février, le duc de Bourgogne mit le comble à ces procédés généreux envers son prisonnier, en prolongeant sa liberté et permettant que ses deux fils allassent le retrouver à Nancy. VIII. Dans Fintervalle de ce voyage à la cour de Savoie, le roi de France, Marie d'Anjou, Charles d'Anjou et le duc de Bourbon,

('*'] « Tous trois au droict et lez, rapporte Monstrelet, au miHeu « de la table , élolt assise Jeanne de Lnsignan, et après elle le duc « de Bar et le comte de Nevers; et dura ceste fcste trois jours , moult n plantureuse et solemnelle , durant iesqueJs;fureut faictes de grandes « joyeulselés, et aultres esbattemens et passe-temps, après lesquels « le duc de Bourgogne fit présenta l'espousce d'aune bague et d'un « fermai! ( petit coiTret ) estimé trois mille ducats. »

Wassebourg. Hist. générale de Metz. — Dora Calmet. Tom. II. Fol. •j'^j. — Jean le Paige. Manuscrit. P. •25.":.

i84 HISTOIRE (1434

mécontents du traité de Bruxelles, avaient fai des ouvertures à la régence de Lorraine pouj agir directement et sans l'autorisation de Re né, auprès de l'empereur Sigismond. Déjà favorablement disposé, ce monarque paraissai effectivement le seul arbitre auquel on ne put contesler le droit de décider de la souveraineté de la Lorraine. L'évêque de Metz , et Louis d'Haraucourt évoque de Verdun, se chargèrent avec empressement d'entamer cette délicat^ négociation qui, appuj^e par les ambassadeurs de France, eut tout le succès qu'on en espérait. En conséquence , René et le comte de Vaudémont ne tardèrent pas à être cités à Bâlc où l'empereur se trouvait, pour y soutenir devant lui leurs prétentions respectives. Mais on n'avait pas calculé que René, libre seulement sur s a parole, ne pouvait s'absenter sans l'acquiescement du duc de Bourgogne et qu^il fallait instruire ce prince de ce qui se passait: Blessé de ce qu'on agissait ainsi sans sa particir pation au moment où lui-même témoignait tant de générosité , il se refusa d'abord avec hauteur à ce que René s'éloignât de Nancy. De nouvelles réflexions, jointes à sa bonté naturel-

( Dégly. Hist. des rois des deux. Siciies. Tooi. III. ?• i4o» Dom Calmet. II. Fol. 780. Hist. d'Allemagne par Je père Rome. Tom. \II. P. 38a. Héraut dWmcs de Lorraiae. Manuscrit. Fol. 47 }*

(i434) DE RENÉ D'ANJOU. i85

le, l'y firent cependant consentir^ mais il exigea que, pendant l'absence de leur père, Jean et Louis d'Anjou fussent ramenés à la tour ie Bar; Henri de Ville, évêque de Toul s'empressa d'exécuter cet ordre.

Ayant reçu alors les saufs-conduits qui lui étaient nécessaires, René quitta la Lorraine^ suivi de quelques gentilshommes , et arriva à Baie le ^3 Avril i434,en même temps que le comte de Vaudéniont.

Nous avons déjà dit que Sigismond (i4) était fils d'une sœur de Louis I^r d'Anjou , aïeul de Reué; ainsi les liens du sang autant que la justice apparente de sa cause , avaient prévenu d'avance l'empereur en faveur de son jeune parent. Aussi, quoiqu'il eut reçu les deux illustres compétiteurs avec les plus grands égards, il ne put s'empêcher de témoigner à René une bienveillance particulière. Sa cour et son conseil la partagèrent trop publiquement pour qu'elle échappât au comte de Vaudémont.

Craignant non sans fondement que cette prévention n'influât sur la décision du tribunal de l'empire, Antoine fit rédiger un acte en latin, par lequel il déclarait s'opposer à tout jugement, à moins que les titres produits par René ne lui fussent préalablement communiqués^ et pour s'assurer par lui-même que cet

écrit serait remis entre les mains de Sigismond, il accompagna les avocats et les notaires chargés de le lui présenter. Il entra avec eux dans le cabinet du monarque , et dès que la lecture en eut été faite, il prit la parole à son tour ; mais Sigismond l'interrompant sur le champ, lui annonça qu'ayant parfaitement compris ses raisons , il en conférerait avec son conseil.

Malgré cette brusque manifestation de la volonté impériale, un des avocats du comte de Vaudémont « commença un long plaidoyer c< dans lequel remontant à l'origine de la Lori( raine, il s'attacha à prouver que ce duché « étant un fief masculin ne pouvait se trans- « mettre par mariage; » il appuya ensuite son raisonnement de tant de citations étrangères à la cause , que Sigismond excédé , se retira dans ses appartements, laissant entendre la fin du discours de l'avocat , à l'évêque de Passaw, au comle d'Œtingen et à Chicala^ son conseiller aulique.

Le lendemain Ca/j. Avril), suivi de tous ses principaux officiers , il se rendit en grande pompe à la Cathédrale de Notre-Dame de Baie, où s'étaient déjà rassemblés une foule de spectateurs , prévenus que l'investiture de la Lorraine devait y être irrévocablement fixée»

(i454) DE RENÉ D'ANJOU. 187

Chacun s' étant placé selon son rang, Sîgtsmond s'apprêtait à monter sur le magnifique trône qu'on lui avait élevé dans le chœur, lorsque le comte de Vaudémont s'approchant de ce prince, lui demanda et obtint la permission de faire publiquement plaider sa cause.

L'avocat d'Antoine prenant donc la parole, récapitula tous lés faits, et exposa dans les plus minutieux détails une discussion connue de tous les assistants,- son discours, malgré sa longueur, fut écouté avec un religieux silence et sans la moindre interruption^ mais à peine s'achevait-il , que Sigismond fit signe à son conseiller aulique de se lever et de prononcer le jugement.

Chicala ayant alors récUmé l'attention générale , dit à haute voix « que l'empereur , « pleinement instruit de cet important proie cèsj informé des litres respectifs des au- « gustes prétendants ; y ayant mûrement ré- (c fléchi, ainsi que son conseil composé des « princes et seigneurs de l'empire, donnait ce par provision le duché de Lorraine à René « d'Anjou ,sans préjudice toutefois aux droits « futursdu comte de Vaudémont.» — Sigismond fit en même temps approcher le jeune prince , recul son serment de fidélité elle reconnut duc

i88 DE RENÉ D'ANJOU. (î454)

de Lorraine , suivant la formule usitée de temps immémorial.

Déconcerté d'une décision aussi prompte qu'imprévue, le comte Antoine quitta à I'ibstant rassemblée, en protestant contre la validité du jugement impérial , et , s'éloiguant de Baie , il ne songea plus qu'à troubler de nouveau la tranquillité de son heureux coiiipétiteiir.

Plein de joie et de reconnaissance » B^ empressé de profiter d'une seconde prolongation de liberté qu'il recevait du dac de Bourgogne, en date du I''^ Mai, prit le £|[ième jour congé de l'empereur. Des transports unanimes d'allégresse lui prouvèrent, à son arrivée à Nancy, le prix que les Lorrains attachaient à le conserver pour leur souverain , et la justice qu'ils rendaient à son afrection pour eux. Chacun s'en félicitait^ on ne songeait plus aux malheurs passés , et l'on cherchait sur-^ tout à les faire oublier à celui qui en avait le plus souflert.

Profondément touché de ces sentiments, et voulant à son tour signaler la satisfaction qu'il en ressentait, René, ordonna le ii du même

mois les apprêts d'une fête générale à Pont-à-

Mousson. On y invita les seigneurs des contrées voisines, avec la garantie qu'ils retour-

(î45i) DE RENE D'ANJOU. 189

neraient chez eux en to«te sûreté (précaution indispensable dans ces temps désastreux, où les grandes routes même n'étaient pas sans danger). Les joutes, les tournois, les bals et les autres divertissements auxquels présidèrent René et Isabelle de Lorraine, eurent lieu au contentement général; rien ne troubla Tordre, la gaieté , l'harmonie qui y régnèrent (*). Mais un événement, dont les suites pouvaient devenir très graves, succéda à ces plaisirs si long-temps interrompus.

Robert de Sarrebruche qu'on n'y avait point appelé ( à cause sans doute de sa conduite à Bulgnéville ; regarda cet oubli comme un affront sanglant. A la tête d'un certain nombre de soldats, et suivi de quelques serviteurs dévoués, il se cacha avec eux dans un bois épais que devaient traverser les chevaliers de Metz r*). Sortant de son embuscade aussitôt

Dom Calnif-t. Tom. II. Fol. 787. Bicais. Hist. manuscrite. Fol. 35. Flist. générale de Metz. P. 633. Richard de Wassebourg. Fol 483- Moûslrelet. Tom. III. Fol. 141. Ausclmc. ïoro. II. Fol. 1339. (*) Messire ISirolGroigaa

Le prix de la jouxte gàigna...

Par deyant tous les grands seigneurs Eurent les messins grand honneur.

( Chron. manuscrite d< Metz ).

(**) Mais le seigneur de Commercy AtoîI le coiur faulx et narry...

Fist au boys grands gens embuscher , Pour faire nos gens trésbùcher.

( Ibid ).

igo HISTOIRE (1434)

qu'il les eut reconnus, il fondit à Timproyiste SUT un groupe de gentilshommes, les dispersa, et quoiqu'ils fussent escortés de quarante^-cinq hommes d'armes, il leur fit dix-huit prisonniers, qu'il emmena à Commercy avec vingtdeux chevaux de selle.

Indigné d'une pareille audace, Reué et plusieurs seigneurs lorrains réunirent un corps considérable de troupes et marchèrent vers Commercy , où le Damoisel s'était renfermé, résolu à se défendre en désespéré (*)^ mais incapable de résister long-temps aux efforts de René, cet imprudent seigneur allait peut-être expier chèrement sa témérité , si le connétable Artus de Richemont n'eut abandonné le blocus de Ham en Picardie , pour venir à Ghâlons,

Ç*") « Pub monseigneur estant k Chàlons, le Damoiseau TÎnst de- <c vers monseigneur le connestable lui suppliant qu^illui pleast doDr (c ner secours , et que le comte de Vaudëmont tenoist une bastille « devant Comnjercy. . Et pour ceste cause mondict seigneur envojra « Poton, La Hire et messire Gilles de St. Symon et de ses gens jns- « ques au nombre de quatre cents lances. Si prinst la Bastille d^as- « sault. . . A Viti'y vint ce sire de Commercy qui ne vouloit obéir à « monseigneur le duc de Bar, ni tenir ce qull avoit promis. • Fist « sçayoir le duc de Bar k Monseigneur le connestable , et pour celle « cause mon dist seigneur le fist arrêter, et le bailla k messire Gilles u de St. Symon et k G^^^ Gruel. . Et puis s Wargist sur sa foi et ju- « ra sur la vraye croix^ que point ne sortiroit sans le congië de mon « dict seigneur. »

Collection uiiiverselle de mémoires historiques. Tom. VIII. P. 267.

A cette époque Jeau de Bassompierre s^ obligea pour René contre le Damoisel.

[\!{i) DE RENÉ D'ANJOU. 191

et employer sa médiation auprès du duc de Lorraine qui lui avait des obligations personnelles. Ces deux princes s'étant donné rendezvous auprès de Si^Menehould, il fut convenu entr'eux que le siège de Commercy serait levé , et que Robert irait à Bar, où ils devaient retourner ensemble.

Le Damoisel y arriva en effet le 17 Octobre, se jeta aux pieds de René et d'Artus, prolesta de son repentir et s'engagea par serment à ne jamais combattre le duc de Lorraine, ni les Messins, sous peine de leur payer vingt mille couronnes ou écus d'or de France ( valant vingt deux sols six deniers ).

Robert fut libre alors de revenir à Commercy sur sa simple parole^ mais apprenant que les troupes lorraines avaient par mégarde mis le feu à leur logis, en quittant le siège, le Damoisel regarda ce malheur involontaire comme une nouvelle insulte, déclara qu'il se croyait dégagé de sa promesse et menaça hautement René.

Ce Prince, poussé à bout, se disposait à l'attaquer plus vigoureusement; mais le connétable se chargea de le venger. Irrité de la conduite du Damoisel, il le fit arrêter, et l'oblijjea à souscrire à toutes les conditions exi-

gëes par le duc de Lorraine C*^. Cette réconci — liation s'opéra à S^-Mîhiel, le jour de S^^: Lucie^^ Vers la même époque , René eut aussi quelque» démêlés avec le seighevLrdeChdteau^F^ilairiy près la Ferté-sur-Aube, et Ton remarque, dans la guerre qui s'en suivit, que Léger de Jaucourt, seigneur d'Inteville, quoique chambellan de Charles VII, prit parti contre le beau-frère de son souverain. Les circonstances de ces différends et l'occasion à laquelle ils s'élevèrent, sont toutefois ignorées.

IX. On a vu par les détails précédents que René , quoique soumis à rentrer en prison , le i®"^ Mai 1434, jouissait depuis deux ans d'une liberté pleine et enlière, sans que le duc de Bourgogne parût vouloir y mettre un terme.

Deux fils en otage auraient d'ailleurs répondu de la personne de René, si Philippe n'avait eu une juste confiance en sa loyauté. Tout devait donc faire présumer que ce prince

{^) n Vint le dict Commercy ung jour que mon dict seigneur « jeusnoit. — Et lors mon dict seigneur luy dit qu^il allast souper. •— « Sidistsiyionseï^QeuTjpuisijiu^il vous plaist avec vostrecon^é, — M Et sur ce , il aroit ung coursier k sa porte et il décampa ... Et (piand « Monseigneur sceust le tour de mal engin quHl luy aToit joue, il t^ « fust très mal content, et feist partir quarante lances pour aller « commencer le siège de Commercy. . . Et quand le Damoîsef le <f sceust, il se rendit k monseigneur et au duc de Bàr, et tirsut dea vers St. Mihiel Ik où estoit monseigneur de Bar, il remplist tout H ce qu'il avoist promis. » ( Ib. )

( 1 454) DE RENE D'ANJOU. i g3

c^catinuerait «^ user de la même générosité

envers son captif.

Mais depuis le jugement solennel rendu à

Uâle par Sigismond, le comte de Vaudémont, plus aigri que jamais contre René, voyait avec dépit les profondes racines de rattachement des Lorrains pour lui: il ne put se dissimuler que sa cause serait perdue sans retour, si son rival demeurait ainsi en liberté, et avec le pouvoir d'un souverain. Renouvelant ses instances auprès de Philippe, il demanda qu'on ne méconnût pas plus long-temps ses droits f et se plaignit hautement de ce qu'on lui eût enlevé un prisonnier qui lui appartenait comme au seul chef de l'armée victorieuse à Bulgnéville. Il crut devoir même retracer dans un long mémoire les circonstances historiques de cette journée (i5).

Antoine terminait l'énumération de ses griefs, en suppliant Philippe de le laisser maître absolu du sort de René* ou d'obliger du moins ce prince à rentrer en captivité.

Ebranlé par des raisonsdont quelques unes étaient sans réplique, et vaincu par ces sollicitations réitérées , le duc de Bourgogne envoy a un de ses hérauts d'armes à la porte du palais de René, en lui enjoignante de se ren- « dre sans délai dans la tour de Bar, coutome I. i3

« formement à l'acte du 6 Avril i^S^^n^ n lifié à Bruxelles. »

Ce fut en vain qu'Isabelle, (en deuil de sa' vertueuse mère Marguerite de Bavière ) el le conseil de Lorraine consternés, cherchèrent à fléchir la volonté de Philippe, ou à éloigner du moins l'accomplissement d'un rigoureux arrêt. En vain mit-on sous ses yeux le tableau des nouveaux nlalheurs près de fondre sur un pays à peine sorti de tant de calamités... Philippe demeura inébranlable.

Esclave de £<3n serment, comme il le fut toute sa vie, et se souvenant peut-être alors du mémorable exemple donné par le roi Jean son bisaïeul, René alla reprendre ses chaînes, disant: H qu'il préférait se soumettre au sort qui Fat- « tendait, qu'au déshonneur d'avoir manqué à K sa parole. » De quelle douceur eut été d'ailleurs pour ce prince une ombre de liberté que le moindre caprice pouvait faire évanouir, et pendant laquelle les verroux de sa prison semblaient en quelque sorte toujours prêts à se refermer sur lui?

L'action du duc de Lorraine fut d'autant plus noble, qu'appuyé en ce moment par le roi de France, par une foule de ses anciens compagnons d'armes, et surtout par le dévouement de ses sujets , il était en mesure d'op-

Ct434) DE RENE D'ANJOU. igS

J>oser la force ouverte à Tordre de Philippe.

(Une loyauté si rare a néanmoins été blâmée J)ar quelques auteurs, qui n'ont vu qu'une Caiblesse d'esprit ou ua défaut de courage dans 4jn pareil trait de grandeur d'âme ),

René fut d'abord conduit à Dijon; mais le bruit s'y étant aussitôt répandu qu'on formait de tous côtés une ligue formidable pour le délivrer , il parut imprudent qu'il restât davantage dans la tour de Bar (*), et l'on se hâta de le transférer au château de Rochefort

Voilà donc ce prince une seconde fois replongé dans les fers , au plus bel âge de sa vie ! . Séparé de tout ce qu'il avait de plus cher au monde, ayant à peine joui de la puissance de faire le bien, ne prévoyant plus désormais quand apparaîtrait le jour de sa délivrance, quelle source inépuisable de nouvelles méditations se présenta à son esprit sur la bizarrerie de la fortune qui , constante seulement dans ses caprices, se joue si diversement de

(*) «Les seigneurs bourguignons, dit la chronique lorraine, « ayant nouveUes que le roi Charles VII vouloit entreprendre de le « jeter hors Ja ville, vinrent vers lui et lui dirent: Monsieur , ici avez « assez dëmouré. Avec nous fault venir, — dict le duc: Uélasioù me «r voulez-Tous mener? dirent: Yie vous soulciez, en bon lieu vous me- « nerons , ferons bonne chère , avec vous demourerons. — Ils des- « logèrent le duc hors Dijon, en la comté dedans Bracon, si Tont me- « ne. Deux ans y fiist. »

Chronique de Lorraine. — Jean le Paige. Manuscrit.

içf) HISTOIRE (1434^

nos vains projets!... Qui plus que René dut réfléchir tristement sur I9 chaîne d'événements dont se compose la destinée humaine, lorsqu'au milieu des murs épais qui le renfermaient , un royaume s'offrit en perspective à l'illustre prisonnier I Mais héUsI la cou- '" couronne qui l'attendait était entourée de sombres ciprès, et René n'apprit qu'il était destiné à un trône, qu'en pleurant un frère tendrement aimé.

Louis [H, ce monarque auquel ses ennemis même donnèrent des larmes, atteignait sa trentième année, quand la mort vint l'enlever aux douceurs de l'hymen, et à l'amour de ses peuples, le vingt-quatre Octobre i434.

La Reine de Naples, Jeanne II, qui Pavait adopté pour son successeur, parut surtout inconsolable de la perte de ce prince, renommé dans l'histoire comme l'un des plus grands capitaines de son siècle.

Balthazar de Gérente (16), baron de Monlclar, gentilhomme provençal , chargé d'annoncer cette nouvelle à René, l'était également de le prévenir des intentions favorables de la reine Jeanne et du dévouement des Provençaux.

Le bruit de ce changement inattendu dans l'avenir de René, se répandit k peine à Dijon,

Cl 434) DE REJNÉ D'ANJOU. 197

^^e le conseil de Bourgogne, devenu plus sur- "V^eillant encore, jugea à propos de ne pas laisser son prisonnier à Rochefort où on ne le broyait pas assez à l'abri d'un coup de main, ïln conséquence , le chancelier Rolin,Giraud Holin, Bailly de Mâcon, e\ Pierre de Beaufremonl sire de Charny f*), eurent la mission de se rendre auprès du prince, et de le conduire à Bracon; ce qu'ils exécutèrent dans le courant du mois de Février i435.

• René s'y trouvait transféré dépuis environ trois semaines, lorsqu'un autre gentilhomme de Provence, nommé Vidal de Cabanis (17), et maître rationalde la cour suprême de justice y arriva à Bracon, le i5 Mars i435, pour informer son maître de la mort de la reine Jeanne II Q et de l'adoption qu'elle avait faite de lui, le même jour 2 Février.

Témoins des derniers moments de cette princesse, unique rejeton de la maison de

Bicais. Hist. manuscrite. Fol. S7. — Le père TËiifant. Uist. du concile de liâle. I« P. 43i. — Moréri II. Fol. 80.

(*) Pierre de Beaufremont, sire de Charny, épousa le 3o Septembre 144s» Marie, légitiiûëe de Philippe duc de Bourgogne. Il était seigneur de Beaufrenaiont ou Mont-du-Beffroy , k cause de la cloche d^aiarme qui était dans ce château.

{^) Jeanne mourut âgée de soixante-cinq ans. On avait fait ces ver» sur elle:

De Duras la dernière royue, .

Sera du sceptre la ruyne.

Duras-Anjou , Vidal était parti précipitamment de IV aples, afin d'instruire René de tous les détails qui pouvaient l'intéresser, et lui peindre surtout l'affection des Napolitains envers sa famille: juste et touchant hommage rendu à la mémoire de son père, comme à celle du malheureux Louis III!

Attendri à ce témoignage de dévouement q]ue lui donnait Vidal de Cabanis, Renél'embrassa avec bonté , l'appela son loyal serviteur,, versa 'de nouvelles larmes sur la perte de son frère, déplora celle de Jeanne, et chercha à se bien pénétrer, avec le fidèle ambassadeur, de la situation actuelle du royaume de N api es.

Bannissant de son co&ur ses anciennes préventions contre une famille rivale delà sienne, la sœur de Ladislas avait depuis quelques années accordé une telle confiance à Louis III, que le sénéchal Jeande Carraccîoli, ayant cherché à ourdir une intrigue en faveur du roi d'Aragon, l'impérieuse reine l'avait fait poignarder dans son propre palais. Tous ses efforts avaient tendu dès-lors k assurer l'adop-

Burigay. Hist. des deux Siciles. P. 3 18. Hist. de France. Tom* XV. P. 229.—- Dom Planclier. IV. P. 19^. Archives de Bourgogne.

Compte X. P. 71 5. Chronique de Provence. Fol. 5gi Gaufridi*

Fol. 3o2. — Pitton.Hist. d'Aix.FoLaaa. — Gianone III. P. 445*

(i455) DE RENE D'ANJOU. 199

lion du prince angevin dont la fin prématurée ne changea rien aux projets de Jeanne , qui laissa en mourant un trésor de cinq cent mille ducats destinés à entretenir le royaume de Naples dans sa fidélité envers René ^ elle avait en même temps choisi pour prendre les rênes du gouvernement, jusqu'à l'arrivée de ce nouveau souverain, seize seigneurs, connus par l'affection qu'ils portaient à la maison d'Anjou. (On comptait parmi eux, le comte de Nota, R<yf rnond Orsine ^ Baldassar de la.Rat, comte de Caserte, Georges de Larnagne comte de SuLcinOy Othon CarraccioU^ comte de NîcastrOy grand chancelier, Gauthier et Ciarletto Carraccioli^^ le grand sénéchal Enrico dAnna^ Perdicasso Barilo comte de Monte-Dorosi ,

etc. etc. ) Un grand nombre d'autres personnages non moins puissants avaient embrassé la cause du roi d'Aragon.

Il était assez difficile de calculer au juste quel parti la cour de Rome prendrait dans cette conjoncture^ elle avait à ménager à la fois, Charles VII, dont l'intérêt pour René n'était point douteux, et Alphonse V, compétiteur du nouveau roi: de plus, le pape

Burigny. Tom. II. P. 3j 8. — L'Enfant. Hist du concile de Bâlc T6m.Ie^ P. 44^' — P*pon. Hi§t. de Provance. Tom. IlKP. 347. — Dom Plancher IV. P. 2^3.

î^'>o HISTOIRE (i435)

nourrissait lui-uiêmc de secrètes prétentions sur le royaume de Naples, et il pouvait profiter de l'interrègne pour les faire valoir. Mais sii'appui du souverain pontife était encore un problème, René devait naturellement compter sur le duc de Milan doublement son paient, à cause de Valentine, duchesse d'Orléans, et de Marguerite de Savoie, dont il avait épousé la sœuraînée. Toutefois, il était delà plus haute importance de ne pas laisser influencer d'avance Philippe Visconti, et il fallait également se montrer en personne en Italie pour ne pas donner le temps au zèle des Napolitains de se ralentir.

A ce tableau , tracé par un serviteur dévoué, René n'entrevit que trop ce qu*allait lui coûter en ce moment la perte de la liberté ; mais il n'avait aucune espérance de fléchir le duc de Bourgogne et il pensa, avec Cabanis, que le seul moyen de nepasêtredépouillé de la couronne, était que la Duchesse Isabelle partît promptementpourla Provence^ et même pour Naples, avec les pouvoirs illimités de lieutenante-généralc. L'ambassadeur se chargea lui-même d^allcr l'en prévenir, et quitta le fort Bracon où il laissait son maître en proie à toute sorte d'anxiétés.

Dans l'intervalle du voyage de Cabanis vers.

fi455) DÉ RENÉ D'ANJOU. 20i

Relié et Isabelle, le pape Eugène IV (*) fut instruit de la nouvelle détention du roi titulaire de Naples, On le vit prendre alors une délermination qui changea totalement la face des affaires, et qu'on n'aurait point attendu de son caractère plein de prudence. Il décla* ra que le royaume de Naples appartenait au S*^.-Siége, par l'extinction de la postérité de Charles I.er d'Anjou, frère de St. Louis, et y délégua comme vice-roi le patriarche d'Alexandrie, Jean Witelleschî, évêque de Bacanati , homme ambitieux, entreprenant, et que les obstacles étaient loin d'intimider^ mais ce prélat crut cependant devoir se contenler de signifier aux seize, seigneurs nommés par la feue reine, de s'abstenir d'aucune élection jusqu'à ce que le pape en eût décidé luimême.

Il ne parait pas présumable, en effet, que l'intention d'Eugène IV fut véritablement de réunir la couronne de Naples aux états de l'Église. On doit penser plutôt que son but, en se réservant le droit d'en disposer, était de s'assurer dans le prince qu'il y appellet'ait ,

(*) Eugèue IV. ( Gabriel Coudolméro ) était de Perdre des Cèlestins, et portait une louve dans ses armes. Aussi, esl-il appelé Louyt Célestirief dans la révélaliou de St. Malachie expliquée.

aoa HISTOIRE (i435)

un puissant appui contre les prétentions toujours croissantes du Concile de Baie.

Quoiqu'il en soit, ni les menaces de Wittelleschi , ni ses raisons pour démontrer les droits que la mort de Jeanne rendait au Saiht-Siége, ne produisirent aucune impression sur les Napolitains: loin de là, instruits des préparatifs d'invasion du roi Alphonse, le conseil des Seize s'assembla et désigna, à la pluralité des voix, trois ambassadeurs chargés d'offrir la couronnera René. L'évêque de Bacanati retourna alors à Rome sans avoir retiré le moindre fruit de sa courte mission.

Les députés napolitains étant annoncés en France, et la forteresse où languissait leur jeune roi n'offrant probablement pas de local convenable pour les recevoir, le chancelier de Bourgogne et le sire de Beaufremont , accompagnés d'une nombreuse escorte, se rendirent à Bracon, d'où ils ramenèrent leur prisonnier à la tour de Bar.

Ce fut là que René accueillit les envoyés de son nouveau royaume, et Vidal, qui se trouvait présent à celte entrevue , redoubla ses instances, afin que René investît la reine son épouse du titre de lieutenante-générale; il parait même qu'il lui en porta les lettres^ patentes vers le 4 Juin i435.

(,455) DE RENÉ D'ANJOU. ao3

Cependant la situation des affaires se compliquait de plus en plus à Naples, où le duc de Sessa, à la tête d'un parti puissant^ s'était déclaré pour le roi d'Aragon qu'il avait engagé à tenter la conquête de cet état en profitant de l'absence de son rival. Alphonse commença aussitôt le siège de Gaëte, place forte, regardée comme la clef du royaume. Mais Eugène, auquel Charles VII et René venaient d'adresser des reproches assez vifs sur ce qu'il paraissait hésiter à reconnaître pour roi de Naples le successeur que Jeanne de Duras s'était choisi ^ enjoignit au roi d'Aragon de discontinuer les hostilités, s'il ne voulait encourir les foudres de l'Eglise. Il fît part en même temps de sa conduite à la cour de France.

Peu habitué à reculer devant des obstacles de cette nature, Alphonse ne répondit à la sommation du souverain pontife qu'en poussant avec plus de vigueur le siège de Gaëte.

Réduite à la dernière extrémité, ne recevant aucun secours, renfermant dans son sein un foyer de sédition, cette ville aurait infailliblement succombé , si , par un bonheur dont la vie de René n'offre que de rares exemples, la république de Gènes et le duc de Milan n'eussent formé la résolu lion de s'opposer

ao4 HISTOIRE (i455)

aux projets du roi d^Aragon leur commun ennemi. Ils équipèrent done en toute hâte une flotte considérable, dont ils confièrent lecommandemeiil au brave Gagtlo Biàgîo d'Assereto, qui se mit en mer le i.cr Août.

Averti du départ de Tescadre combîtiée, Alphonse n'hésite point à voler en personne à sa rencontre. Il fait appareiller ses vaisseaux ^iii croisaient sur la mer de Sicile,- l'élite de sea chevaliers veut le suivre; ses trois frères, Henri , raî de Navarre, Henri , grand maitre de l'ordre de St. Jaques, l'infant Don Pierre s'embarquent avec lui, et la flotte aragonaise s'avançant à pleines voiles, se trouve en peu de temps en vue de l'Ile Ponciaou Ponza, auprès de laquelle se ralliaient la croix rouge de Gènes et le pavillon milanais.

Le même jour, 4 Août, les vaisseaux s'étant approchés le plus près possible les uns des autres, le combat s'engagea vivement et bientôt la fortune se déclara pour les Génois, malgré tous les efforts d'Alphonse qui avait couru luimême les plus imminents dangers. Le grand mât de la galère qu'il montait avait failli à l'écraser en tonibant à côté de lui^un boulet passa également si près de ce prince qu'il eu

Fabert. Hist. des dàcs de Bourgogne. Tom. I. P. 16 9.

(i455) DE RENE D'ANJOU. ao5

lût yenverséj et dans le même instanl on s'aperçut que la nef royale (percée dit-on par un fameux plongeur génois )y faisait eau de toute part et menaçait de somtrer. Dans un tel péril , les Aragonais tremblant ])our la vie de leur souverain, le supplièrent de faire cesser le combat et d'amener son pavillon. La nécessité l'y força, et l'ambitieux Alphonse, qui avait compté sur la captivité de René pour s'emparer de son royaume, se vit réduit à subir la loi du vainqueur. Ce fut, dit-on, à Jacques Justîniani, gouverneur de l'Ile de Chio, qu'il remit son épée, en déclarant qu'il se regardait comme prisonnier du duc de Milan, et non des Génois.

Ce combat naval fut si violent , qu'un seul vaisseau aragonais pût s'échapper ; tous les princes tombèrent au pouvoir des alliés, excepté l'infant Don Pierre qui, s'étant jeté dans une g.ulre galère à la faveur de la nuit , se sauva comme par miracle sur les côtes de 1^ Sicile.

La nouvelle de celte mémorable victoire ayant été promplement transmise au duc de Milan (^) Cqui prenait le titre de lieutenant-général du Concile de Bâle en Italie}, ce prince

(♦) Philippe Visconti n'eut qu'une fille qui épousa François Sforce devenu duc de Milan. ( Sforccétaitfils naturel de Ji^cquesSforce,

!io6 HISTOIRE {i455)

s^empressa de la communiquer, le ao Août suivant, aux prélats rassemblés qui, à leur tour, durent en instruire René qu'elle intéressait plus particulièrement.

En effet, on ne forma plus aucun doute en Lorraine comme à Naples que la détention du roi d'Aragon ne fût le signal de la délivrance du prisonnier de Braconi , d^autant plus que le souverain pontife joignait ses instances à celles de Charles VII, et des princes du sang. Tous leurs ministres étaient en ce moment auprès du duc du Bourgogne pour accélérer le traité définitif qui devait se conclure à Arras,

La plus vive allégresse succéda alors en Provence, en Anjou, et en Lorraine, aux alarmes qu'avait fait concevoir Tordre sévère de Philippe. On proclamait dans cet le dernière province l'arrivée prochaine de René^ on y oubliait les malheurs passés ^l'avenir se présentait avec toutes ses illusions... De quelle cruelle surprise ne fut-on pas frappé, en apprenant que le duc' de Bourgogne, donnant sa sanction au traité

ua des plus grands capitaines de I^Êurope. II naquit le ai Juillet

Philippe, était, dit-on, toujours entouré de médecins et d^astrologues;

(Voyf» sa rie par Pier Candido Deeembris, Uist. littéraire d^ltai^ lie. Ginguené. Tom HT. P. 58a.

(i455) DE RENE D'ANJOU. 207

d'Arras,( le 21 Septembre, en présence d'un, grand nombre de princes et des ambassadeurs de toute la Chrétienté ), excluait nominatiiqP ment René de la paix g^énérale?... En vain une foule de réclamations émanées des personnages du plus haut rang s'élevèrent-elles en sa faveur. En vain chercha-t-on h adoucir la rigueur avec laquelle Philippe s'était prononcé... Soit qtie le titre de roi accordé à René eût excité tout-à-coup sa jalousie, soit que le comte de Vaudémont , ou Alphonse lui-même eussent reçu sa parole, ce prince demeurant inflexible persista dans sa déclaration et la fit promulguer par le chancelier Rolin.

On le vit depuis ce moment changer totalement de conduite envers René , et voulant , ditParadin,« en obtenir une meilleure rançon, « il poussa la dureté, jusqu'à le faire transférer « de nouveau au fort Bracon , où il était encore « plus tristement qu'à la tour de Bar. »

Cette détermination parut alors d'autant plus étrange, qu'elle n'avait aucun prétexte apparent; qu'elle blessait à la fois l'empereur Sigismond, le pape, le roi de France, et qu'elle ne pouvait s'expliquer que par une basse en-

Dom Hlanchcr.Toni. IV. P. iio.llist de Naplcs. Tom. HI. P. 4^^ PapoD, Tom. III. 347'

5to8 . HISTOIRE (1455) 1

vie ou une avidité également contraires au et- ractère reconnu de Philippe, ce — Cette action,

||ifd^^ ^î^^^n^'do^^^ matière à discourir, si h ce sottise de René de s'être livré à son ennemi en cf de telles circonstances, était plus grande que « la malhonnêteté du duc qui le fit arrêter. » On regarda aussi comme une observation curieuse, qu'Alphonse et René, tous deux rois, lussent en même temps au pouvoir de deux ducs, du nom de Philippe.

(( Mais la conduite du Bourguignon, ajoute « Gianone, fut trouvée d'autant plus blâmable « et inhumaine, qu'elle avait lieu au moment « où Visconti se conduisait avec tant de noce blesse envers Alphonse, qu'il traitait plutôt t< comme son hôte que comme son prison- « nier (*). »

En effet, à peine ce royal captif arrivait-il à Milan, que Philippe Visconti courut audevant de lui, l'embrassa avec tendresse, lui donna un appartement dans sou propre palais, et le rassura sur ses intentions. Cherchant ensuite à le distraire, il lui fit présent de ses meilleurs chiens , ainsi que de plusieurs 'oiseaux bipn dressés^ l'accompagna lui-même à

C^) u Le roi dArragon, trouTa ritalieo plus aniy et plus gracieux c( que I** Angevin n** expérimenta le Bourguignon, dit un autre tIciI

« historien. — »

2IO HISTOIRE (i435)

les obstacles et de séduire ceux des Napolitains qui balauçaieat à embrasser sa cause.

Cette princesse quitta donc Nancy , et se dirigea vers la Provence, avec Louis Marquis de Pont-à-Moussoij,son second fils, et Marguerite sa fille cadette, laissant le gouvernement des duchés de Lorraine et de Bar, aux évêquesde Metz et de Verdun. Une foule de seigneurs briguèrent l'hoineurde suivre la reinQ.

(On sait qu'Yolande d'Anjou, Paînée deses filles, demeurait auprès de la comtesse de Vaudémont. Quant ^u prince Jean, devenu duc de Calabre, (titre du fils aîné du roi de Naples), il partageait à Bracon la captivité de son père, on ignore si c'était un nouvel acte de sévérité ou une faveur du duc de Bourgogne).

Arrivée à Aix , où elle fut reçue avec transports, Isabelle convoqua une assemblée générale des états ^ elle y jura de maintenir à jamais les privilèges de cette capitale et delà Provence, et reçut en même temps les hommages et les serments de fidélité de tous les corps et des principales villes du comté (*;.

{^) Une histoire manuscrite de la ville d^Apt, dit qae Jean de Coraie ritit complimenter la nouvelle reine au nom de ses concitojrens , et qu^on y couToqua les états- généraux pour y envoyer une «mbas. sadek Reoé.

Uisi. manuscrite d^Âpt. P. 79.

(ï455) DE RENÉ D'ANJOU. 211

La reine qui devait s'embarquer à Marseille, parut extrêmement touchée des réjouissances publiques qui y signalèrent son entrée.

Malgré le peu de temps qu'elle eut à passer en Provence, sa prudente conduite, sa fermeté, l'aménité de ses paroles gagnèrent tellement le cœur des Provençaux que, bien qu'épuisés par le double fléau d'une peste récente et d'une guerre aussi longue que désastreuse, ils s'empressèrent à l'envi de fournir à leur nouvelle souveraine des hommes, de l'argent et des vaisseaux.

Le premier soin d'Isabelle , qui savait combien les partis étaient divisés à Naples, fut d'abord de s'assurer des dispositions de ses alliés; en conséquence, elle avait envoyé l'archevêque d'Aix , Ammo Nicolaï, en ambassade vers le duc de Milan, (celui d'entr'eux qu'il importait le plus de ménager ). Trois autres députés, entièrement dévoués au feu roi Louis III, (Vidal de Cabanis, Louis de Bouliers, vicomte de Reillanne (*),et Charles de Castillon(i8;, devaient accompagner le vénérable prélat, et

(5) Louis de Bodiers avait épousé Eléonore de Saluccs; il mourut en 1450 , laissant un fils nommé Jean qui se maria k Louise de Laral

Loné.

( Louvet. add. et iJl. sur la Proyence. Tom. î . P. a58 k 365. Bobcrt État de la noblesse provençale. Tom. L P. 4^4. Papon. UÏ.P. 606.

apporter la réponse de Philippe Visconti à la reine, qui n'attendait que leur retour pour mettre à la voile.

Au milieu de ces mesures politiques et des hauts intérêts qui absorbaient l'esprit et les moments d'Isabelle , il est touchant devoir cette princesse s'occuper aussi de ce qui pouvait distraire son malheureux époux.

Frappée de l'aspect pittoresque du château dcTarasconCig) (terminé par Louis II d'Anjou en i4oo}, elle en fit prendre une vue exacte par un habile peintre qu'elle chargea d'aller présenter son ouvrage à l'illustre prisonnier (*).

Une peste violente (20) dont les symptômes s'étaient manifestés à Aix, obligea Isabelle de se réfugier pendant quelque temps dans la ville de Tarascon que le Rhône sépare du Languedoc , et où la présence de cette princesse et de ses enfants excita une joie inexpn-

{*) « Elle fit pourtrairc, dit G. Nostradamus, le dessin de ceste fc place par un peintre architecte, très excellent, natif de Salon, et c( nommé André de S^^. Marie , et Renvoya au roy son mari, pensant « quUl y preiidroit un singulier p!aisir. Le peintre fust porteur de (( son ouvrage K qui tout aussitost que ]e roy Peust parcouru des « yeu\, sa majesté, fist incontinent délivrer la somme de Tingt-un « ducats. »

HisU de la ville de Fréjus par Girardin. P. 237. Gbronique 'de Provence Fol. 594- 60 ».

(1435) DE RENÉ D'ANJOU. 2i3

fflable (*), comme dans tous les lieux qu'ils parcouraient.

Isabelle ne voyant point reparaître ses ambassadeurs, ne jugea pas à propos de les atendre davantage. Impatiente de se montrer à à Naples, elle charg(ea Guillaume des Baux, seigneur de Maillaneetle seigneur de St.Vallier de visiter, pendant son absence, tous les postes et les fortifications des côtes de la Provence qu'il fallait mettre à Pabri des incursions des Catalans. Elle s'éloigna ensuite, ex» primant aux Provençaux sa douleur de se separer d'eux, en laissant le roi et son fils aîné dans une obscure prison: ses adieux furent, dit-on, tellement touchants , que ses nouveaux sujets votèrent par acclamation une somme de vingt- cinq mille florins destinés à la rançon du duc de Calabre.

La flotte d'Isabelle, qui consistait en cinq galères armées et équipées à Marseille , ayant mouillé en vue de Fréjus, vers les premiers jours d'Octobre, la reine prit à son bord l'évê-

(*) « On admiroit son fils et sa fille comme sHIs eussent esté deux « anges de divers sexes, descendus du palais céleste. On ne vo^oit « que monter et flamber feux de joye ; que chants et publiques allé « gresses par les rues, couvertes de festons, de guirlandes et de « fleurs j que musiques et cantiques aux temples, et que géiiérales « et continues bénédictions. »

( Chronique de Provence).

^^'^ HISTOIRE (i455>

apporter la réponse de Philippe Visconti à la reine, qui n'attendait que leur retour poui^ mettre à la voile.

Au milieu de ces mesures politiques et de$ hauts intérêts qui absorbaient Fesprit et les moments d'Isabelle , il est touchant devoir cette princesse s'occuper aussi de ce qui pouvait distraire son malheureux époux.

Frappée de l'aspect pittoresque du château deTarascou(i9) (terminé par Louis II d'Anjou en i4oo}, elle en fit prendre une vue exacte par un habile peintre qu'elle chargea d'aller présenter son ouvrage à l'illustre prisonnier (*).

Une peste violente (20) dont les symptA^ mes s'étaient manifestés à Aix, obligea Isabelle de se réfugier pendant quelque temps dans k ville de Tarascon que le Hhône sépare du Languedoc , et où la présence de cette princesse et de ses enfants excita une joie inexpn-

{*) « Elle fit pourtrairc, dit G. Nostradamus, le dessin de oeste fc place par un peintre architecte, très excellent, natif de Salon, et c( nommé André de S^®. Marie , et Penyoya au roy son mari, pensant « qu^il y preiidroit un singulier p.'aisir. Le peintre fust porteur de (( son ouvrage H qui tout aassitost que le roy Peust parcouru des « yeux. , sa majesté , fist incontinent délivrer la somme de Tingt-iin « ducats. »

Hist. de la ville de Fréjus par Girardin. P. 237. Chronique 'dt Provence. Fol. 594. 60 •.

Ci455) DE RENÉ D'ANJOU. ai 3

niable (*), comme dans lous les lieux qu'ils parcouraient.

Isabelle ne voyant point reparaître ses ambassadeurs, ne jugea pas à propos de les atendre davantage. Impatiente de se montrer à à Naples, elle chargea Guillaume des Baux, seigneur de Maillaneet le seigneur de St. Vallier de visiter, pendant son absence, tous les postes et les fortifications des côtes de la Provence qu'il fallait mettre à Fabri des incursions des Gitalans. Elle s'éloigna ensuite, ex^ primant aux Provençaux sa douleur de se séparer d'eux, en laissant le roi et son fils aine dans une obscure prison: ses adieux furent, dit-on^ tellement touchants , que ses nouveaux sujets votèrent par acclamation une somme de vingt- cinq mille florins destinés à la rançon du duc de Calabre.

La flotte d'Isabelle, qui consistait en cinq galères armées et équipées à Marseille, ayant mouillé en vue de Fréjus, vers les premiers jours d'Octobre, la reine prit à son bord revé-

cu) « On admiroit son fils et sa fille comme sHIs eussent esté deux « aaiges de divers sexes, descendus du palais céleste. On ne vojrok « que monter et flamber feux de joye \ que chants et publiques allé « gresses par les rues, couvertes de festons, de guirlandes et de « fleurs j que musiques et cantiques aux temples, et que générales « et continues bénédictions . »

( Chronique de Provence).

2i4 HISTOIRE r,455)

que de cette ville. Ce prélat, noiumé Jean Bcnaud, avait été ambassadeur de Charles VII au Concile de Baie où il s'était distingué par Fétendue de ses lumières et par ses vertus.

Au moment où cette princesse s^éloignâit à pleines voiles des côtes de Fréjus,ses députés arrivant de Milan chargés des nouvelles les plus satisfaisantes, débarquèrent eux-mêmes à Marseille, et repartirent sur le champ pour Naples.

Après une heureuse traversée, Isabelle parut à Gaëte , ville située sur la pointe occidentale du golie de ce nom , et y fut reçue en souveraine^ mais instruite que beaucoup de partisans d'Alphonse s^ étaient réfugiés, la reine, guidée par de perfides ou imprudents conseils, crut devoir en révoquer le gouverneur ,0^/o/ftn ZoppOj que le duc de Milan y avait placé luimême.

Isabelle ignorait sans doute cette circonstance, ou du moins, éiait loin de prévoir les suites d'un tel acte d'autorité, car elle quitta Gaëte pleine de confiance et alla débarquera Naples, le i8 Octobre. Conduite au château Capouan, ancienne résidence des princes de

Burigny. Touk II- P. Saô. — Déglj. Tom.III. P. 170. — Légende (les Flamands. Jcau de Ferreras. Hist. d^Espagnc p. 4^0.

(i435) DE RENE D'ANJOU. 2i5

la maison d'Anjou , Isabelle traversa la ville sous un magnifique poêle de velours brodé d'or , et fut complimentée par le comte de Nola à la tête des seize seigneurs désignés par Jeanne 11^ aussitôt après, tous pr»étèrent serment de fidélité et d'obéissance, et à leur exemple , une foule de barons , de même que les députations de toutes les classes du peuple , proclamèrent la nouvelle reine de Naples.

Quoique cette princesse eut pris possession de sa couronne au milieu des élans d'une joie générale, elle était loin de se dissimuler les nombreuses difficultés qui devaient réclame !• toutes les ressources de son génie.

Ce royaume si florissant naguères, était alors sans troupes, sans finances et sans chet véritablement influent. La plupart des généraux napolitains ne sachant point à qui ils ap^ partîendraient , changeaient de parti suivant leur intérêt ou même selon leur seul caprice et ne reconnaissant plus aucun souverain légitime avaient fini par s'arroger une autorité indépendante.

Le pape Eugène, qui aurait pu être d'un si grand secours à Isabelle, se trouvait dans i'împosibilitc d'agir cn][sa faveur. Forcé d'aban-

Jourual de Naplcs. Fol, ii02.

2i6 HISTOIRE (i435j

donner Home, menacé des foudres du Concile de Baie, il avait été obligé de chercher un asile à. Florence où son autorité était même contestée. Sentant d^ailleurs chanceler la tiare sur sa tête, son propre intérêt rendait son opinion variable et très incertaine.

Réduite à un petit nombre de capitaines d'une fidélité éprouvée, n'étant encore reccmnue reine que dans la capitale» une princesse douée d'une âme moins forte que celle d'Isabelle, eût été découragée à Faspectdu sort qui l'attendait. Sa fermeté, sa modération , sa bontés sa prudence, ne tardèrent pas à la mettre à la tête d'un puissant parti, et à fortifier le dévouement de la noblesse dont elle était d^à devenue l'idole (*).

Il parait même hors de doute , que si la fortune ne se fut attachée à favoriser Alphonse en suscitant continuellement des traverses imprévues à René, la conduite courageuse et éclairée d'Isabelle aurait assuré à jamais la couronne de Naples au roi son époux et à sa postérité. Ccst le témoignage que tous les historiens impartiaux s'accordent à lui rendre.

(*) « Aussi, dit Estienne Pasquier^ ceste vrayc Amasoime qui « dans UQ cœur de femme porloit un cœur d'homme, fist tant d'ac- « tes géuéreux pcudaut la prison de René, que ceste pièce doist estre M enchâssée eu lettres d*or, dedans les annales de la Lorraine. »

( Recherches. Fol. ÔS^.)

(i435) DE RENÉ D'AJSJOU. 217

Mais, ainsi qu^on a pu le prévoir, la révocation du gouverneur de Gaëte servit de prétexte à la faction aragonaise pour y semer Tinquiétude, les soupçons et la division ; ses agents, devenus plus audacieux depuis le départ d'Isabelle, appelèrent l'infant Don Pierre (réfugié en Sicile depuis le combat du 4 Août ) , le firent débarquer avec ses troupes, et ce prince ayant pris possession de Gaëte sans résistance , en instruisit sur le champ son frère.

Alphonse n'avait pas attendu cet événement pour indisposer contre Is£d[)elle , Visconti , prince généreux , all'able , mais faible , dont il avait bientôt su pénétrer le caractère. Déjà il avait aggravé à ses yeux l'affront dont la reine s'était rendue coupable envers lui,- se voyant maître de Gaëte, il se prononça avec plus de force encore contre la maison d'Anjou , et employa toutes les ressources de son esprit afin de prouver au duc de Milan que son propre intérêt lui défendait de soutenir René.

« S'il est une fois reconnu souverain du « royaume que la sœur du dernier descendant « de Charles d'Anjou lui a légué, au mépris « de toutes ses promesses , vous ne tarderez pas, « dit-il , à voir ce prince se liguer contre

Hist. des papes. Tom. IV. P. 110. — Binigny. Tom, H. P. 3ai.

i455) DE RENE D'ANJOU. a 19

lippe ne consulta pas même les Génois pour accorder la liberté à ce monarque.

S'étant hâté de quitter Milan, le roi d'Aragon , après un séjour très court en Espagne , arriva à Gaëte le 2 Février i436. Ainsi qu'il s'y atlendait, sa présence ranima le zèle de ses partisans, et attira dans leurs rangs une foule d'hommes jusque-là indécis. Plusieurs villes environnantes ne tardèrent pas à lui envoyer des députés, à arborer ses étendards , et dès-lors il put espérer de balancer la fortune de son compétiteur.

Alphonse avait cependant commis une faute bien impolitique dans son traité avec Visconti, en signalant Eugène IV comme Fun des souverains que le duc de Milan et lui devaient compter parmi leurs ennemis. Ce pontife qui penchait naturellement pour René, se décida alors à le reconnaître roi de Naples , et envoya à Isabelle, qui avait besoin de troupes, ce même Witteleschi (*) auquel il avait déjà

{*) <c On Pa appelé grand scélérat dans un siècle corrompu:

ce Cet homme devenu cardinal et archevêque de Florence) dit Dom « Romuald, se comporta infidèlement envers la royne Isabelle, et « s^étant rendu odieux au parti Angevin, il sortit de Naples avecop- « probre. — Dans la suite convaincu d^ intelligence avec le duc de , N Milan, il fut pris, percé de coups , empoisonné et enterré sans ob- « sèques. »

Dom Romuald. Tom in. P.3i8. — Hist, du Concile deBàle.Tom. II. P. 444.

Dégl)r.Tom,IIÏ.P. 173.

aao HISTOIRE (i435^

confié la mission de s'emparer du royaume air nom de l'Église.

Le patriarche d'Alexandrie marcha aussitôt au secours de la reine à la tête de quatre mille fantassins et de cinq mille chevaux.; il arriva dans le courant d'Avril sur le terriloire de Naples, emporta d'assaut plusieurs forteresses,, rencontra Jean des Ursins, prince de Tarente^ chef du parti d'Aragon, le mil en déroute, et les efforts d'Alphonse se trouvèrent tout-à»conp paralysés.

Isabelle profita de cette salutaire dîversimi pour chasser de quelques places fortes les capitaines séditieux qui s'y étaient maintenus jusqu'alors,- elle envoya ensuite le brave Michel Atlendelo ^ avec le jeune prince Louis, soumettre la Calabre; et bientôt, grâce à sa sage activité^ le peuple se prononça entièrement en sa faveur. Ces premiers succès, ainsi que l'alliance qu'elle cherchait à consolider avec Eugène IV, furent célébrés à Naples par les démonstrations de la îoie la plus vive. Elle se manifesta pendant plusieurs jours par de brillants tournois ouverts en l'honneur de la reine,, par des joutes, des bals et tous les divertissements en usage dans ce siècle (*)•

(^] « On fist pour la rojne plusieurs esbattemens , joustes et tonr- « uojs. Les dames dansèrent pour ia resjouir^ mak tousious aTOjtle « regret de soe marit. »

(t455) de rené D'ANJOU. ^m

Toujours préoccupée de la position de René «t de la Lorraine, Isabelle se montra, dit-on, peu sensible à ces fêtes multipliées. Appelant de tous ses vœux comme de tous ses moyens la prompte délivrance de son époux, elle supplia Eugène IV, dont la bienveillance ne se démentait point, de s'intéresser à ce que sa liberté lui fût immédiatement accordée, car il fallait un chef pour contenir l'armée dans Punion et la discipline. Le souverain pontife touché de la tendre sollicitude de la reine, adressa alors au duc de Bourgogne un nouveau message, en cherchant à émouvoir sa générosité par le rare exemple de désintéressement du duc deMilan.Il finissait sa lettre par les prièr.es les plus instantes « afin que René fût prompte- « ment rendu à sa famille et à ses peuples. » XII. Ce vœu, devenu général enFrancecomme en Italie, s'exprimait chaque jour avec plus d'énergie.

Déjà Tannée précédente (le 19 Septembre), pendant le voyage d'Isabelle en Provence , les évêquesde Metz et de Verdun, ainsi que l'ancienne chevalerie, s'étaient réunis à JXancy,

(Notes manuscrites de Dom Calmet. — Hist. de Lorraine. Tom. II. Fol. 793. — Bicais. Hist manuscrite. P. 6x — fiouche avocat. Essai sur T histoire de Provence. Tom. I. P. ^a, — Honoré Bouche. Tom.II. F0I.453. Hist. d'Aix. Pilton. Fol. aaa. Chronique de Provence ).

222 HISTOIRE (i435-î456)

en s'engageant à tous les sacrifices pour soutenirleur duc dans la conquête de son royaume, et pour obtenir son élargissement. La noblesse du Bar rois et de la Lorraine se rassembla de nouveau en Novembre, dans l'intention de s'employer corps et biens à la délivrance de René, et ces détails touchants parvinrent jusqu'à la prison de l'infortuné captif.

Il crut devoir faire alors un appel au dévouepient et à la générosité de tous ses sujets, ce qui excita un nouvel élan d^aiOectîon. Pour répondre à cette noble confiance , chacun se taxant à l'envi , voulut contribuer selon ses moyens à la rançon de son souverain , ou se rendre sa caution. De toute part la régence recevait des offrandes ou des propositions pareilles, et un;chevalier, enlr'autreSjdont l'histoire aurait dû conserver le nom, peu satisfait d'avoir versé une somme de dix-huit mille salutz d'or C*), engagea sans exception tous ses fiefs et les domaines qu'il possédait.

Ces irrécusables témoignages d'aflection furent transmis au duc de Bourgogne , en même temps que les supplications du chef de FÉglise; mais devenu toujours plus intraitable envers René, il voulut qu'on dérobât à ce

(*) Le salut TaUii eiiTiron yingt-cinq sols.

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prince les constantes preuves d'attachement que ses sujets ainsi que ses amis s'empressaient de lui donner. Il jiarait du moins qu'on intercepta toute communication entr'eux, la reine Isabelle, et le malheureux prisonnier; de sorte que plus il éprouvait le besoin de voir briser ses fers, plus ils étaient resserrés, et plus le jour de la liberté semblait s'éloigner de lui.

Séquestré en quelque sorte du commerce des hommes, privé des nouvelles de tout ce qu'il chérissait, et n'obtenant aucun secours apparent de ses nombreux alliés, « il s^en crut alors « du tout oublié y » ditDuhaillan, et cherchant à exprimer une douleur muette mais éloquente, « il peignit fort proprement des ohlies dor « en la chambre oit il tenait prison (*). »

La tradition de ces peintures s'est conservée à Salins oii quelques curieux ont garde

Uist. de France. Duhaillan. Liy. 53. Fol. 99;. — Paradin. Annales de Bourgogne. Fol. 729. — Dom Plancher. Tom. IV, P. iSy.

('*')« Ace témoignage, G. Nostradamus ajoute, que René peignit « dW art merveilleusement cultivé , des oblies ou cornets d^or (t contre les murs de sa chambre , disposés par belles mesures, ou es - « paces inégaux; comme s^il eust voulu par ceste gentille invention « signifier que ses gens Pavoient entièrement mis en oubli. . . Pein- « tures et galanteries royales qui se peuvent encore par cejourd^hui « (1610) contempler en ce cliasteau, et qui tesmoignent exquisé- (( ment l'excellence' de sa main et les exercices de oc bon roy. (Chro- « nique de Provence). »

nn^ HISTOIRE . (î456)

long-temps avec respect des verres arrondis sur lesquels on a cru que René les avait exécutées. On ajoute que ce prince ne sachant comment échapper à l'ennui qui le consumait peignit aussi plusieurs autres compositicâis sur ces murs épais qui le séparaient du monde entier, et y traça une foule de sentences ou pensées morales en harmonie avec la situation mélancolique de son esprit j ei^emple que Louis Sforce, successeur du duc de Milan, imita plus tard, pendant sa détention au château de Lâches (*); avec plus de sincérité que hii, René pouvait graver ces paroles que Fhistoire a recueillies:

« Les services qiûon irùa rendus seront

« réputés héritage ».

On était loin, cependant, en Lorraine d'oublier le prisonnier de Bracon, et de se laisser décourager par les refus hautains du duc de Bourgogne. La régence, réunie à la cour de France, ne mettait que plus d activité dans ses sollicitations, et déjà René en avait éprouvé des eflels, ayant eu la faculté de se concerter avec ses ministres et de conclure un nouveau traité de paix avec le Damoisel de Commercy

(*) Il était surnommé le More, par allusion au mûrier qui formait sa devise. On a recueilli qnolques-unes des maximes quHl écrivit sur les murs de son cachot à L6chcs, cnlr^autres celle citée plus haut

(le 28 Mars i436 ); ce fut vers ce temps qu'il apprit la mort de l'évêque de Toul , Henry dr Ville, perte également sensible à René et a la Lorraine.

Le moment était enfin arrivé où ce prince allait recueillir le fruit de sa courageuse résignation. Ébranlé par tant" de prières , Philippe parut s'adoucir, et, le 1 1 Avril i436, René put voir du haut des tours de Bracon, entrer dans cette forteresse, le chancelier Roi in, et Jean de Fribourg, gouverneur de Bourgogne, chargés d'arrôter avec lui les conditions de sa délivrance définitive. Pierre de Chamy, sire de Beaufremont, les rejoignit peu dejours après, et envoya l'un de ses poursuivants d'armes à son souverain, alors en Hollande, pour l'instruire des intentions de René.

La réponse de Philippe ne tarda pas à êlre transmise à Bracon^ mais elle renfermait des demandes tellement exagérées, que le conseil de Lorraine auquel elles avaient été soumises, crut devoir les rejeter.

Informé de cette détermination qui le replongeait dans les mêmes incertitudes, René écrivit à la régence « qu'elle avait mérité sou

Archives de Bourgogiic. Compte X. Fol. ^oS. 705.

Dom Calmet- Tora. II- Yo\. 793. Notes manuscrites du même,

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