LIVRE III. MOTION EN FAVEUR DES ECCLÉSIASTIQUES AGES
même lorsqu’il s’agissait d’une infortune vraie. Les malheureux ont toujours trouvé son cœur accessible. Cela se vit bien au moment où touchait à sa fin la longue discussion sur le traitement du clergé. C’était le 28 juin. On venait de proposer l’allocation d’un traitement annuel de 10,000 livres pour les évêques anciennement démis, les coadjuteurs des évêques et les évêques suffragants de Trêves etdeBàle; le député Chasset avait même demandé que le maximum du traitement fixé pour les évêques fût élevé d’un tiers au profit de ceux qui, avant la publication du présent décret, se trouveraient âgés de soixante-dix ans ; mais personne n’avait songe à réclamer en faveur des ecclésiastiques vieux et infirmes, qui, n’ayant joui d’aucyn bénéfice, se trouvaient aujourd’hui à la merci du besoin. Déjà, on s’en souvient, Robespierre, quelques mois auparavant, avait sollicité un supplément de pension pour les religieux dont les maisons avaient été supprimées, et que leur grand âge rendait incapables de tout travail. Cette fois sa réclamation eut quelque chose de touchant. « J’invoque la justice de l’Assemblée en faveur des ecclésiastiques qui ont vieilli dans le ministère et qui, à la suite d’une longue carrière, n’ont recueilli de leurs longs travaux que des infirmités. Us ont aussi pour eux le titre d’ecclésiastique et quelque chose de plus, l’indigence (1). » En conséquence, il demandait qu’il fût pourvu à la subsistance des prêtres âgés de soixante-dix ans, n’ayant ni pensions ni bénéfices ; que le comité ecclésiastique fût chargé de déterminer le chiffre delà pension et que l’Assemblée déclarât n’y avoir lieu à délibérer sur l’augmentation proposée du traitement des bénéficiers actuels (2).
Hélas! ce noble appel ne fut pas entendu, et la proposition de Robespierre vint échouer contre l’indifférence d’une assemblée où n’avait pas suffisamment pénétré le souffle bienfaisant de Jésus. Les riches, les privilégiés d’autrefois, les évêques aux mitres dorées, aux somptueux palais, n’avaient pas manqué d’amis pour défendre leurs richesses et réclamer le maintien de leurs revenus seandaleux ; mais en faveur de ces pauvres ecclésiastiques, vieux et infirmes, sans pensions ni béiiéfltes, une seule voix s’était élevée en vain, celle de Robespierre. S’en sont-ils souvenus?
(1) Voy. le Moniteur du 24 juin 1790.
(2) Ibid, du 29 juin.
HISTOIRE DK ROBESPIERRE
Durant le cours de ces débats un grand événement s’était accompli dans l’Assemblée, la noblesse avait cessé d’exister. Tout le monde connaît les détails de cette fameuse séance du 19 juin au soir où, sur la proposition du député Lambel, appuyée par Charles de Lameth et La Fayette, disparurent, emportés par l’irrésistible ouragan, les titres de duc et pair, comte, vicomte, marquis, qui semblaient préjuger la ~ valeur d’un homme et faisaient croire à une foule de sots qu’ils étaient d’une nature supérieure. Par une bizarrerie qu’explique seule la sottise humaine, on était d’autant plus noble, d’après les principes du droit héraldique, qu’on s’éloignait davantage de l’arbre générateur de la noblesse. Ainsi, étant donné un Turenne, par exemple, anobli pour avoir sauvé la patrie, il n’eût été qu’un parvenu, tandis que ses descendants a la huitième ou dixième génération, peut-être fort incapables, fort peu honorables, eussent passé pour les gens les plus nobles de France et auraient eu le privilège de monter dans les carrosses du roi !
Cette suppression des titres était d’ailleurs une conséquence naturelle de l’abolition de la féodalité. Comme dans la nuit du U août, on vit des grands seigneurs faire assaut de générosité, en offrant d’euxmêmes le sacrifice de leurs titres, en brisant de leurs propres mains ces hochets d’une vanité puérile. Et tandis qu’un plébéien pur sang, l’abbé Maury, s’acharnait à défendre ces derniers privilèges d’une noblesse condamnée sans retour, en principe, par la déclaration des droits, c’était un Montmorency qui demandait hautement, au nom de cette même déclaration, la destruction des armes et des armoiries, voulant que désormais les Français portassent, tous, les mêmes insignes, ceux de la liberté. Mais tous les nobles ne se montrèrent pas animés de cet esprit d’abnégation ; en général ils furent consternés ; de tou§ côtés on vit pleuvoir des protestations. Beaucoup d’entre eux s’étaient consolés de la perte des avantages réels attachés jadis à la noblesse par la perspective d’en conserver au moins les distinctions superficielles. Mais cette dernière illusion enlevée les rendit furieux, tant l’égalité leur était un supplice affreux. D’un bout de la France à l’autre il y eut parmi les nobles un véritable déchaînement contre cette Révolution qui cependant ne s’était pas montrée exclusive pour eux, cardans les municipalités, dans la garde nationale, dans l’armée, partout elle les