‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 2)Chapitre 115 sur 213 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

l’adresse des députes béarnais

une partie de l’Assemblée constituante et combien les partisans de la justice et du droit avaient à lutter contre la passion des distinctions puériles et les entêtements de la vanité.

Le projet du comité de marine passa malgré les résistances de Robespierre, dont la voix en cette circonstance ne trouva pas d’appui ; mais seul il eut raison contre tous en flétrissant un code barbare, adouci depuis, et qui infligeait à des hommes des traitements contre lesquels on protège aujourd’hui les animaux même.

Quatre fois dans la même semaine, et sur des sujets bien différents, il reprit la parole. La première fois, ce fut à l’occasion d’une adresse par laquelle les députés du Béarn, au nom de leurs concitoyens, suppliaient le roi de ne pas permettre la vente du château de Pau, où son aïeul Henri IV avait commencé de vivre, et de le comprendre dans le nombre des domaines réservés à la couronne. Après s’être demandé si cette pétition, signée d’un seul député, provenait bien du fait du peuple béarnais, il témoigna son étonnement de ce qu’elle eût été adressée au roi au lieu de l’avoir été directement à l’Assemblée nationale, à qui il appartenait de délibérer sur ces sortes d’objet, déclarant du reste s’associer pleinement aux sentiments exprimés dans l’adresse pour Louis XVI et la mémoire du roi béarnais, comme jadis il n’avait pas ménagé les expressions de sa reconnaissance au monarque qui avait, un peu sans le vouloir il est vrai, convié la nation française à sa régénération. Jusqu’à la chute du roi, en effet, il essayera de concilier la liberté avec la monarchie; et c’est aux agents du pouvoir exécutif, non au chef, ' qu’il s’en prend surtout lorsque, non sans raison, il accuse le gouvernement de complicité dans les tentatives réactionnaires contre lesquelles il luttait sans relâche. D’autres auront avant lui à la bouche le mot de république, habiles à devancer l’opinion; pour lui, quand la nécessité de changer le mode de gouvernement lui paraîtra démontrée, il n’aura point à modifier ses principes, le Conventionnel sera le continuateur logique du Constituant. Mais revenons à l’adresse des députés du Béarn. Il y était dit que le peuple béarnais avait renoncé à l’ancienne constitution et à ses privilèges pour satisfaire aux désirs du roi. Robespierre s’éleva vivement contre ce passage peu convenable pour l’Assemblée. « Ceux qui ont rédigé cette adresse, » dit-il, « n’ont pas fidèlement exprimé le vœu de nos frères du Béarn; ils n’ont pas parlé en hommes libres, lorsqu’ils ont dit que c’était uniquement pour obéir aux désirs du roi qu’ils avaient échangé l’ancienne constitution de ce pays contre la nouvelle constitution française. C’était sans doute aussi et principalement par amour pour la liberté, par respect pour les droits des hommes et pour

HISTOIRK DE DOBESI'IEKRE

l’intérêt général de la nation... » Puis, après avoir rappelé combien large et généreuse s’était montrée l’Assemblée envers le monarque, il la conjurait, dans l’intérêt commun, de ne pas augmenter le nombre déjà si considérable des domaines royaux et de passer purement et simplement à l'ordre du jour. Mais cet avis, appuyé par Cljarles Lametli et plusieurs autres membres, ne prévalut pas ; l’examen de l’affaire fut renvoyé au comité des domaines (1).

Le lendemain, dans la discussion d’un projet de loi sur les postes et messageries, Robespierre demanda et obtint que les fonctions de commissaires du roi fussent différentes de celles des administrateurs, afin que les agents du pouvoir exécutif ne pussent abuser de leur influence, et que le secret des lettres ne couri'it aucun danger. Trouvant les appointements des administrateurs beaucoup trop élevés eu comparaison de ceux alloués aux facteurs et employés subalternes, à qui incombait toute la peine, il réclama la diminution des premiers et l’augmentation des seconds ; mais la rémunération en ce monde est rarement en raison directe des labeurs et des services rendus. Robespierre eut beau appeler l’attention de l’Assemblée sur le travail pénible et journalier des facteurs, sa voix n’eut pas beaucoup d’écho; on ne retrancha rien des gros traitements, et les petits salaires ne furent pas augmentés (2).

Deux objets un peu plus importants occupèrent l’Assemblée le surlendemain 25 aoCit : les tribunaux de Paris, dont les élections devaient avoir lieu prochainement, et le rapport du comité diplomatique sur le pacte de famille de la maison de Bourbon. Dans l’une et dans l’autre question, Robespierre fit valoir des considérations dignes de fixer un moment notre attention.

En discutant l’organisation des tribunaux, on fut amené à .se demander si, dans l’intérêt général, il n’était pas nécessaire d’exclure les ecclésiastiques de l’ordre judiciaire, où, sous l’ancien régime, ils étaient admis. Présentaient-ils pour exercer la justice des garanties d’impartialité suffisantes? n’essayeraient-ils pas de porter atteinte à la liberté, et ne risqueraient-ils pas de compromettre dans ces fonctions délicates et épineuses la sainteté de leur ministère? C’est ce que craignait Buzot, aux yeux duquel les ecclésiastiques avaient bien assez d’influence déjà sans qu’on y ajoutât celle qui résulterait encore pour eux de leur qualité de juges. Ainsi pensait Robespierre. « Les prêtres, » avait-il dit, « sont dans l’ordre moral des magistrats, » et, suivant lui.

(1) Point du jour, miinéro 406, p. 253.

(2) /Wc/., imm<5ro 407, p. 259.

LIVUE IV. LES rniBUNAUX ET LES ECCLE'sIASTIQUES 309

ils devaient le moins possible toucher aux choses matérielles. Mais Ih n’était point sa principale raison de les éloigner de la magistrature civile. Ses motifs d’exclusion reposaient sur une raison toute constilulionnelle, non point particulière aux seuls ecclésiastiques, mais commune k tous les fonctionnaires dont faisaient partie les prêtres, en dépit de leur répugnance k être traités comme tels, raison d’ordre public en vertu de laquelle plusieurs fonctions ne pouvaient, sans péril pour la liberté, se trouver réunies dans la même main. Ce principe, il fallait le consacrer comme fondamental, disait-il, et le sanctionner immédiatement en excluant de l’ordre judiciaire tous les eccfésiastiques. L’Assemblée se décida dans ce sens et déclara toutes les fonctions de la magistrature incompatibles avec le ministère du prêtre (1).

Un peu plus tard, dans la même séance, Mirabeau présentait, au nom du comité diplomatique, un rapport fort étendu sur les anciens traités connus sous le nom de pacte de famille qui unissaient la France et l’Espagne. Les conclusions du rapporteur étaient que l’on coViservàt de ces traités toutes les stipulations purement défensives et commerciales, et qu’on priât le roi de faire immédiatement négocier avec les ministres de Sa Majesté Catholique, afin de perpétuer par un nouveau traité une alliance également utile aux deux nations. On voulait ouvrir tout de suite la discussion, mais Robespierre, se fondant sur l’importance des matières soumises k la délibération de l’Assemblée, réclama le temps nécessaire pour approfondir la question. « Celle dont il s’agit maintenant, » dit-il, « est une des plus importantes qui puissent jamais nous occuper. A-t-on bien senti ce que c’est que de décréter tout d’un coup toutes sortes d’alliances, de rétablir des traités que rAssemblée ne connaît pas, qui n’ont jamais été examinés ni consentis par la nation, qui n’ont été faits que par des ministres?... » La discussion fut ajournée au lendemain; et, malgré quelques nouvelles observations de Robespierre et de Pétion sur la nécessité de reviser les traités conclus jadis avec l’Espagne par un ministre ambitieux, le décret passa tel k peu près qu’il avait été présenté par Mirabeau (2). Mais, ô fragilité des conventions humaines! ce pacte de famille, ratifié par la France révolutionnaire, n’avait pas droit, il paraît, au respect de l’Espagne, car cette puissance devait aussi prendre les armes contre nous et entamer nos frontières.

(1) Point du jour, numéro 109, p. 301.

(2) Ibid., numéro 110, et Moniteur des 26 et 27 août 1790.

HISTOlUK DE ROBESPIERRE

Parmi les institutions de l’ancien régime il y en avait une, celle de l’armée, dont la réforme était d’une nécessité urgente, et pourtant l’Assemblée n’y avait pas touché encore. Elle aurait dù, se rendant à uhe sage proposition de Mirabeau, licencier entièrement cette armée, — composée d’éléments tout hostiles à la Révolution, la réorganiser sans retard sur des bases conformes aux nouveaux principes proclamés par elle. Mais, étrange contradiction! cette 'réorganisation si pressante, elle la rejetait à quinze ou vingt mois, comme si, effrayée de son propre ouvrage, elle préférait le mettre sous la garde d’officiers fatalement attachés à l’ancien ordre de choses et liés à la constitution nouvelle par un serment illusoire.

Chaque Jour cependant lui fournissait des preuves de son imprudence : les troubles qui avaient éclaté depuis quelques mois dans plusieurs régiments, -et dans lesquels Robespierre avait plus d’une fois signalé la main des officiers exaspérant à dessein le soldat, n’avaient pas d’autre cause que le maintien d’un état militaire intolérable dans le pays régénéré. Dès lé commencement de la Révolution, l’armée, par l’effet même de son organisation, s’était trouvée divisée en deux partis, les amis et les ennemis de la liberté; dans un camp les soldats, dans l’autre les officiers. Et il n’en pouvait être autrement; si les premiers avaient accepté avec enthousiasme des principes qui de machines les faisaient hommes, les seconds, tous nobles ou à peu près, par conséquent dévoués à la cour, avaient au cœur la haine d’une révolution qui les dépouillait d’iniques privilèges, et ils ne pouvaient manquer de saisir les occasions de traduire en actes leur animosité contre elle. Gela hypocritement, sous le couvert du patriotisme, en invoquant les nécessités de la discipline. Pour rendre odieux au soldat les membres populaires de l’Assemblée nationale, on disait qu’ils insultaient l’armée. Et malheur aux soldats patriotes! on employait k leur égard toutes les vexations imaginables. Souvent on essayait de les séduire; quand on n’y parvenait pas, on s’en débarrassait à l’aide de quelques spadassins, ou bien on les congédiait du corps avec des cartouches jaunes, marque d’infamie.

Ce fut précisément ce qui se produisit dans le régiment du roi, dont les soldats étaient animés d’un zèle d’autant plus patriotique que leurs

Page 1