LIVRE IV. l’aRMEE ET LA REVOLUTION
officiers étaient notoirement hostiles à la Révolution. Ce régiment tenait alors garnison à N^y. Dans cette même ville étaient casernés deux autres régiments, l’un de cavalerie, Mestrecamp, l’autre d’infanterie, Châteauvieux, lesquels, à l’exemple du régiment du roi, professaient les sentiments les plus patriotiques.
D’autres griefs non moins graves poussaient les soldats à l’insubordination contre leurs officiers. Ils étaient littéralement volés par eux, les états-majors exerçaient une véritable rapine déguisée sous le nom de retenue. Les réclamations des soldats, les nouvelles des désordres survenus principalement dans les régiments casernés à Nancy, avaient décidé TAsscmblée, sur la proposition du député Emmery, à décréter, le 6 août, que des inspecteurs nommés par le roi seraient chargés d’examiner les comptes tenus par les officiers. Mais ces inspecteurs étaient eux-mêmes choisis dans le cadre des officiers; ceux-ci se trouvaient donc à la fois juges et parties. C’était mettre de riiuile sur le feu. Du reste, les promoteurs du décret, La Fayette entre autres, déjà fatigués de la Révolution, ne demandaient pas mieux que de pouvoir frapper un grand coup, faire un exemple. L’envoi à Nancy d’un officier nommé Malseigne, iiomme provoquant, peu propre à ramener la concorde, occasionna de nouveaux troubles. Les soldats écrivirent d’abord directement <à l’Assemblée nationale. Leur lettre ayant été interceptée, ils prirent le parti, du consentement de leurs chefs, d’envoyer des députés chargés d’exposer leurs griefs. Mais, à peine arrivés à Paris, leurs commissaires furent arrêtés en vertu d’un ordre de La Fayette, évidemment complice de son cousin Rouillé en cette circonstance. Sans les entendre, et sur un nouveau rapport d’Emmery, dans lequel les faits étaient odieusement dénaturés, l’Assemblée rendit, le 16, un décret d’une excessive sévérité contre la garnison de Nancy. Tout soldat ayant pris part à la prétendue rébellion et qui, dans les vingt-quatre heures, n’aurait pas confessé ses torts, devait être poursuivi et puni comme coupable du crime de lèse-nation. La proclamation du nouveau décret fut assez bien reçue des troupes, mais, le 25, arriva à Nancy l’officier Alalseigne, dont la conduite irritante, insensée, réveilla les colères assoupies. Aux réclamations des soldats du régiment suisse de Châteauvieux il répondit par des paroles d’une extrême dureté ; au lieu de leur promettre justice, il leur reprocha leur conduite et les exaspéra au point que, le 28, éclata entre eux et un détachement de carabiniers commandé par lui une collision sanglante.
Ces faits, dont nous ne pouvons donner ici qu’une rapide esquisse, pour expliquer l’altitude de Robespierre dans les discussions auxquelles ils vont donner lieu, parvinrent à la connaissance de l’Assemblée na-
IIISTOÏKF: DH UOtiESi'ŒUilE
lionale dans la séance du mardi 31 août; mais ils y arrivèrent dénaturés, grossis, et cela par une raison bien simple, le correspondant était Bouillé lui-rnème, c’est-à-dire l’homme le plus intéressé, et nous ajouterons, le plus disposé à surprendre la bonne foi de rassemblée. Dans sa lettre il dit très-bien qu’on le faisait passer dans le département de la Meurthe pour être un ennemi de la Révolution, mais il se garda de donner le moindre démenti à ce bruit, hélas! trop fondé. Aussitôt le brave Emmery, pour nous servir de l’expression de Loustalot (1), présente un projet de décret tout préparé, en vertu duquel l’Assemblée constituante approuvait, les yeux fermés, tout ce qu’avait fait et ferait, conformément aux ordres du roi, le général Bouillé. Robespierre et plusieurs députés indignés s’opposent énergiquement à la prise en considération de ce décret ; ils demandent qu’avant de délibérer on entende au moins les députés de la garde nationale de Nancy présents à Paris; car, dit le premier, il est de notre devoir d’examiner les faits avec la plus scrupuleuse attention, et il nous faut d’autres renseignements que des rapports ministériels. L’Assemblée se décida à entendre les députés de la garde nationale de Nancy, munis de pouvoirs en règle. Ces députés atténuèrent singulièrement les torts reprochés aux soldats et prouvèrent avec quelle partialité on avait dissimulé ceux des officiers. Us montrèrent les premiers inaltérablement attachés à la Révolution, résolus à maintenir la constitution, tandis que les seconds leur faisaient un crime de cet attachement même à la Révolution, «f Plus les soldats se dévouaient à la chose publique, » dirent- ils, « plus on les accablait de la discipline militaire, plus on exigeait d’eux des travaux pénibles. » Ils racontèrent les vexations indignes dont quelques Suisses du régiment de Chàteajuvieux avaient été l’objet sans raison, comment l’exaspération des soldats s’en était accrue; ils déclarèrent enfin qu’il était à craindre que, témoins de leurs souffrances et de l’oppression sous laquelle ils gémissaient, les citoyens de Nancy n’épousassent leurs intérêts et ne prissent leur défense. Cependant, suivant eux, il était facile d’apaiser les esprits, de prévenir l’insurrection, en employant les moyens de douceur et de conciliation; ils terminèrent donc en suppliant l’Assemblée d’agir dans ce sens et de renvoyer, quant à présent, l’examen de l’affaire aux comités réunis de la guerre, des recherches et des rapports.
Ce récit, empreint d’une grande modération, d’un caractère de vérité saisissante, modifia sans peine les impressions de l’Assemblée prévenue par des rapports mensongers. La Fayette essaya d’en atténuer
(1) Hi millions de Paris, miméro GO, p. 377.
LIVUK IV.
Li:s SUSSES DE CHATEAL VIEUX
l’effet, persista à demander une approbation complète et aveugle de la conduite de son cousin Bouille; il la réclama au nom des soldats euxmémes et des gardes nationales qui, dit-il assez hypocritement, « créées pour la liberté mourront pour elle, » comme si dans l’instant même, par la bouche de deux des leurs, les gardes nationaux de Nancy ne venaient pas de proclamer bien haut leurs sympathies pour les soldats en garnison dans leur ville et de solliciter en leur faveur l’intercession de l’Assemblée nationale. Biauzat, l’abbé Gouttes et Robespierre sè levèrent tour à tour pour répondre au général et combattre l’emploi des moyens de rigueur. En cette circonstance l’humanité n’avait pas pour interprète le héros des deux mondes. Un seul sentiment doit nous animer tous, l’amour de la paix et le respect pour la loi, dit Robespierre, l’homme d’ordre par excellence ; mais il faut rechercher l’origine des insurrections afin de décréter des mesures propres à les -apaiser. Discutant alors le rapport de son collègue Emmery et son projet de décret, il se demanda si ce décret d’une inexorable sévérité n’était pas de nature à troubler et à détruire à jamais l’ordre public. Ne savait- on pas d’ailleurs à présent d’où venaient les premiers torts? Était-ce donc contre des soldats trompés et justement irrités, dont le patriotisme avait fait l’erreur, qu’il fallait envoyer d’autres troupes? Ne devait-on pas craindre de voir d’un côté les soldats patriotes, et de l’autre, dans l’armée de Rouillé, tous les soudoyés du despotisme et de l’aristocratie? Puis, à quel général le pouvoir exécutif avait-il confié le commandement de départements susceptibles d’un moment à l’autre d’être envahis par l’ennemi et où, plus que partout ailleurs, ou aurait eu besoin d’un général patriote? A un homme qui détestait les institutions nouvelles de la France; qui d’abord avait refusé le serment civique et ne s’était décidé à le prêter qu’à l’instigation d’une cour intéressée à avoir une de ses créatures à la tête de l’armée, «t L’officier général qu’on emploie vous dit lui-même qu’on le regarde comme l’ennemi de la chose publique. Je vous demande d’après cela seul si l’on n’est pas coupable de l’avoir choisi. On vous garantit son patriotisme, et longtemps il a refusé de remplir un devoir de citoyen. Pourquoi ne doulerait-on pas de la sincérité de son repentir? Il n’y a pas de garantie individuelle du caractère moral d’un homme, quand il s’agit du salut public. Il ne faut pas seulement fixer votre attention sur la garnison de Nancy, il faut d’un seul coup envisager la totalité de l’armée. On ne saurait se le dissimuler, les ennemis de l’État ont voulu la dissoudre : c’est là leur but. On a cherché à dégoûter les bons; on a distribué des cartouches jaunes; on a voulu aigrir les troupes, pour les forcer à l’insurrection, faire rendre un décret et
en abuser, en leur persuadant qu’il est l’ouvrage de leurs ennemis. Il n’est pas nécessaire d’un plus long développement pour prouver que les ministres et les chefs de l’armée ne méritent pas notre confiance. » On devait donc , suivant lui , s’efforcer de prouver aux soldats que l’Assemblée, « toujours attachée au bien public et à la liberté, » n’entendait les punir que s’ils étaient mùs par un esprit d’insubordination et d’indiscipline ; que, du reste, officiers ou soldats, les coupables éprouveraient un juste châtiment. Afin d’atteindre ce but, il proposa à l’Assemblée nationale d’envoyer à Nancy quatre députés avec mission de vérifier les faits, de suspendre ou du moins de diriger eux-mêmes les mesures militaires, et d’attendre, quant à elle, leur rapport pour se prononcer, en toute connaissance de cause, d’une manière définitive (1).
Barnave, ayant parlé après lui, conclut à peu près dans le même sens. L’Assemblée décréta l’envoi de deux commissaires chargés de diriger la force publique et porteurs d'une proclamation paternelle, propre h tout calmer. Et un tel changement s’était opéré dans les esprits en faveur de la garnison de Nancy qu’un membre du comité militaire, M. de Noailles, demanda que les députés de la garde nationale de cette ville fussent invités à retourner le plus promptement possible dans leur pays pour apprendre à leur municipalité et à Bouillé les dispositions de l’Assemblée.
Mais, hélas! à l’heure même où était rendu ce décret salutaire et pacificateur, le sang coulait à torrent dans lès rues de Nancy; Bouillé s’était hâté de frapper le coup médité depuis longtemps. Facilement il eût pu épargner le sang; il eût suffi de faire aux trois régiments, à celui de Ghàtqauvieux surtout, des conditions moins dures; mais on tenait à donner un grand exemple de rigueur à l’armée; on voulait frapper de terreur les soldats patriotes; qu’importait le sacrifice de quelques milliers d’hommes ! Il n’entre pas dans le cadre de notre récit de raconter les événements lugubres dont la ville de Nancy fut le tliéàtre dans cette journée fatale ; d’autres historiens en ont tracé le tableau émouvant, ont montré sous leur vrai jour des faits trop longtemps obscurcis, dénaturés à plaisir (2); disons seulement combien fut impitoyable dans sa vengeance la réaction victorieuse. Après la bataille, une horrible boucherie eut lieu; puis l’Assemblée laissa condamner aux galères ce qui restait du régiment de Chàteauvieux, de ce régi-
(1) Voy. les l{évolutioti8 de Pdrix, numéro 60 ; le Moniteur du 1»«’ septembre 1790, et le Point du jour, numéros 415, 416.
(2) Voy. les beaux récits de M. Louis Blanc {Histoire de la Révolution française, t. V, liv. V, cbap. II) et de M. Michelet, t. II, chap. IV.