LIVRE IV. LES SUISSES DE CHATE AL VIEUX
ment qui, le 14 juillet de Tannée précédente, avait refusé de tirer sur le peuple et avait ainsi assuré sa victoire. Le parti ministériel fut en joie; on croyait déjà la Révolution terrassée. Tout autre fut Teffet produit dans la population parisienne : émue, irritée à la nouvelle des massacres de Nancy, elle se porta en masse aux Tuileries, demandant le renvoi des troupes. Necker effrayé partit tout à coup, après avoir envoyé sa démission, comme s’il eût voulu se laver les mains du sang innocent qu’on venait de répandre.
A l’occasion du facile triomplie de Rouillé, Louis XVI écrivit à l’Assemblée nationale une lettre dans laquelle, tout en déplorant l’effusion du sang, il se félicitait du retour à Tordre, dû, disait-il, à la fermeté et à la bonne conduite du général. Est-ce là, s’écria Loustalot, dans son dernier article, sombre et mélancolique (c’était le chant du cygne, car le jeune et éminent écrivain mourut quelques jours après), « est-ce là le ton d’un homme douloureusement affecté? Ah 1 ce n’est pas Auguste criant dans tout son palais : Varus, rends-moi mes légions 1 » Et TAssemblée, que fit-elle? En se rappelant les sentiments de bienveillance témoignés par elle dans sa séance du 31 août envers les régiments de la garnison de Nancy, et le peu de confiance qu’impliquait son décret à l’égard de la municipalité de cette ville et de Rouillé, on pourrait croire qu’elle s’empressa de blâmer la précipitation avec laquelle le général avait engagé un combat qu’il avait rendu inévitable; point. Elle se déjugea au contraire de la plus triste façon, et dans la séance du 3 septembre, sur la proposition de Mirabeau, sans prendre au moins la précaution d’interroger les vaincus, elle vota, malgré les énergiques protestations de Robespierre, des remercîments à Rouillé, des récompenses pour les gardes nationaux qui l’avaient suivi, lesquels, entre parenthèse, étaient fort peu nombreux, et aux morts de son parti des honneurs funèbres au Champ de Mars (1).
Le jour où eut lieu cette fête funéraire, qui n’était qu’une insulte de plus aux victimes de Rouillé, on enterrait un jeune écrivain patriote plein de cœur et de talent, mort à Tàge de vingt-huit ans, Loustalot, le rédacteur des Révolutions de Paris, et sur son cerceuil une voix prophétique s’écriait : « Va dire à nos frères des régiments du roi et de Châteauvieux qu’il leur reste encore des amis qui pleurent sur leur sort, et que leur sang sera vengé (2)1 » Deux ans plus tard, l’Assemblée législative, s’honorant par un acte solennel de réparation nationale, arrachait aux galères les Suisses de Châteauvieux, et la po-
(1) Moniteur du 5 septembre 1790.
(2) lièi'olutions de Paris, numéro 63.
HISTOIHE DE «OBESPIEURE
pulalion parisienne les accueillait en triomphateurs, au milieu des acclamations et des applaudissements.
En se constituant l’avocat bien désintéressé des régiments, de la garnison de Nancy, Robespierre avait encore accru les colères du parti royaliste contre lui. Quelques jours après, cependant, une simple réclamation de sa part, concernant les edblésiastiques, lui valut pour la seconde fois les éloges de VAmi du Roi. On avait, pendant le courant du mois de septembre, continué à discuter un projet de décret sur le traitement et les habitations à fournir aux religieux dont la vie monastique était brisée et qui se trouvaient expropriés de leurs maisons. Déjà l’on avait voté l’ensemble du projet, quand Robespierre proposa une modification à l’article 18, parce que sa rédaction lui faisait craindre qu’on ne rangeât au nombre des ordres mendiants des ordres religieux qui, pourvus de revenus suffisants, n’avaient jamais usé de la faculté de mendier, et qu’en conséquence leur position n’en fût diminuée (1). Mais, sur l’observation de Lanjuinais que cette motion tendait à faire revenir l’Assemblée sur un de ses décrets, on avait écarté par l’ordre du jour la modification proposée. « Assurément, » disait r.lmi du Roi^ M. de Robespierre ne peut être soupçonné de partialité en faveur des religieux ; il fallait une injustice bien révoltante pour l’exciter à réclamer contre un décret de l’auguste Assemblée; cependant ses importunes réclamations ont été étouffées (2)... » Et le dévot journal s’emportait fort contre Lanjuinais, Pourquoi donc ce fougueux défenseur des principes monarchiques et aristocratiques accablait-il d’invectives le député d’Arras quand il s’élevait contre des injustices bien autrement criantes? Ah! c’est que les partis écoutent rarement la voix de l’équité ; ils ne trouvent juste et raisonnable d’ordinaire que ce qui flatte leurs passions. Un peu plus tard, et sans plus de succès, Robespierre consentit h êtrel’organe d’une pétition des frères lais de Saint-François qui demandaient à être traités comme les pères, et cela lui valut une nouvelle approbation du journal royaliste {?>'.
(1) Point du jour, mun^ro 432.
(2) L’yimi du liai, numéro 109,
(.3) Séance du 21 septembre au soir. I.Mmi du Roi, numéro 115.
Livnt: IV. LK COSTUSIE ECCLKSIASUUUE 317
Au reste il voulait être juste envers les prêtres, voilà tout, et, commele disait très-bien l’Amt du Roi, il ne pouvaitôtre accusé de partialité en leur faveur. 11 l’avait prouvé en prenant part, vers le même temps, au débat assez orageux auquel avait donné lieu le costume ecclésiastique. Treilhard, au nom du comité, avait demandé l’abolition des costumes particuliers de tous les ordres. Dans la séance du lA septembre, Beauharnais, le jeune, proposa une modification profonde à cet article et revendiqua pour tous les prêtres le droit de porter, hors de leurs fonctions, le costume qu’ils jugeraient à propos de prendre. Mais les ecclésiastiques membres de l’Assemblée repoussaient la nouvelle rédaction comme tendant également à détruire le costume du prêtre. Robespierre, quoique en principe ennemi du costume, appuya la motion de Beauharnais. Sa répugnance pour cette espèce d’uniforme dont étaient sans cesse revêtus les ecclésiastiques ne venait pas d’un motif injurieux pour eux; il tint à le constater formellement. Heureux d’avoir vu là redoutable corporation du clergé anéantie par la volonté nationale, il considérait désormais les prêtres comme des citoyens ayant des droits égaux à ceux des autres citoyens; mais, ajoutait-t-il, « il serait injuste et inconséquent de ne les regarder que comme une classe suspecte et en quelque sorte proscrite. » S’il est partisan de l’abolition du costume, c’est parce que son usage favorise trop l’esprit de corps, de morgue et de despotisme. Les ministres du culte étant, à ses yeux, de véritables fonctionnaires publics, ils devaient, comme les autres fonctionnaires, comme le juge, l’administrateur, le législateur lui-même, s’abstenir de tout costume distinctif en dehors de leurs fonctions. Toutefois, il pensait que, pour ne pas heurter une habitude invétérée et des préjugés religieux, il n’y avait pas à faire, actuellement du moins, de la défense de porter le costume une loi stricte et impérieuse ; il fallait, à son sens, laisser les ecclésiastiques libres d’agir à cet égard comme ils l’entendraient et décréter seulement qu’en dehors des pratiques de leur ministère ils ne seraient astreints à revêtir aucun costume particulier.
Aucun historien, jusqu’à ce jour, n’a révélé ces mille détails où se décèle le caractère intime du personnage, et qui prouvent avec quel soin ce révolutionnaire, le plus radical qui se soit produit depuis Jésus, ménageait des préjugés antiques, quand ils n’étaient contraires ni au droit, ni à l’équité, ni à la justice éternelle. Ils expliquent en même temps sa prodigieuse influence morale dans toutes les classes de la société, influence dont il est impossible de se rendre parfaitement compte si l’on s’en tient aux histoires générales, surtout après les stupides anathèmes dont sa mémoire a été chargée.
HISTOIUE DE ftOBKSPIERUE
Après de tumultueux et interminables débats, l’Assemblée, rayant de l’article le mot ecclésiastique^ décréta, au milieu des applaudissements des tribunes, l’abolition immédiate des costumes particuliers de tous les ordres, laissant d’ailleurs chaque religieux libre de se vêtir à sa guise (1).
Quelques jours plus tard (le 23 septembre), Robespierre essayaiten vain de s’opposer à l’adoption d’un décret qui blâmait sévèrement le maire et les officiers municipaux de la ville de Soissons pour n’avoir point tenu la main à l’exécution des décrets concernant la libre circulation des grains. On sait combien celte question des subsistances contribua k jeter d’inquiétude et de terreur dans le sein des populations. Le fantôme de la faim, apparaissant sinistre aux regards effarés des masses, les plongeait dans une sorte d’égarement qui leur ôtait la conscience des actes déplorables auxquels elles se laissaient trop souvent entraîner.
La ville de Metz avait fait acheter pour nourrir ses habitants une quantité considérable de grains k Soissons. Un premier envoi s’était efl’ectué .sans opposition et sans troubles; mais un second envoi, composé d’une vingtaine de voitures, ayant excité les défiances du peuple soissonnais, il refusa de le laisser partir, malgré les invitations de la municipalité, et remit les blés dans les greniers de la ville. L’Assemblée constituante, en blâmant solennellement les magistrats municipaux de Soissons de n’avoir pas déployé assez de fermeté, décréta en mémo temps que le roi serait prié de donner des ordres afin que le bailliage de Château-Thierry informât contre les auteurs et instigateurs des troubles survenus k Soissons. Tout cela paraissait k Robespierre beaucoup trop rigoureux : la municipalité de Soissons, disait-il, s’était conduite comme elle le devait, en se bornant k de simples remontrances. Le peuple, de son côté, voyant tant de grains sortir k la fois, avait été naturellement porté k s’inquiéter sur sa propre situation, il avait pu craindre aussi que ces blés dirigés vers une ville peu éloignée •des frontières ne fussent exportés k l’étranger et ne servissent k la nourriture de troupes prêtes à marcher contre la France. Il fallait d’ailleurs se garder de l’irriter contre l’Assemblée nationale par des décrets d’une telle sévérité. Mais on objecta, non sans quelque raison, k l’orateur que, k ce compte, si l’on permettait aux pays producteurs de grains de s’opposer à la circulation de leurs denrées, les habitants de certaines villes, comme Metz par exemple, seraient exposés k mourir
(1) Voy. le Point du jour, miméro 431 ; le Moniteur (numéro du 16 septembre 1790) dit à peine (pielques mots de ces débats.