LIVRE IV. SON DISCOURS SUR LA GARDE NATIONALE
la municipalité d’assembler les sections pour que la cité entière émette le même vœu.
« Recevez, Monsieur, 1 hommage d un peuple dont l’enthousiasme pour les talens et les vertus sont sans bornes. Cet hommage est la seule récompense digne des grands hommes. Nous sommes avec respect, Monsieur, les Amis de la constitution de la ville de Marseille. Signé : Guirand, président; Pérou, secrétaire. »
Camille Desmoulins, en publiant cette lettre dans son journal, ne tarit pas en éloges sur son ami, qu’il appelle « le commentaire vivantde la déclaration des droits, le bon sens en personne, » et dont il annonce la brochure en ces termes : « Discours sur l'organisation des gardes nationales, par Maximilien Robespierre (et non pas Robertspierre, comme affectent de^e nommer des journalistes qui trouvent apparemment ce dernier nom plus noble et plus moelleux, et qui ignorent que ce député, quand même il se nommeroit la bête comme Rrutus, ou pois chiche comme Cicéron, porleroit toujours le plus beau nom de la France (1 ). »
Voici, de son côté, de quelles lignes flatteuses la feuille de Mirabeau faisait précéder, dans son numéro du 8 février, un extrait de ce discours : « Tous les partis s’accordent à rendre à M. Robespierre la justice qu’il n’a jamais renié les principes de la liberté, et il n’est pas beaucoup de membres dont on puisse faire le même éloge. Le discours dont on va lire un fragment prouve que M. Robespierre mérite cet éloge (2). r Nous analyserons plus tard, à sa date parlementaire, ce discours capital, mais il nous a paru utile de constater l’immense effet produit sur le pays par sa publication.
Après avoir détruit, l’Assemblée nationale s’attachait à reconstruire, ajoutant, chaque jour, quelque chose à son œuvre, et prenant, pour sa conservation, des précautions de toute nature. Peut-être même se montra-t-elle trop minutieuse à cet égard. Dans le dé.sir immodéré d’assurer la solidité du nouvel édifice social bâti par elle, on la vit parfois retirer d’une main à la liberté des garanties qu’elle lui avait accordées de l’autre; quelquefois elle manqua inutilement de confiance
(1) liévolultons de France et de Brabant, numéro 65.
(2) Courrier de Provence, nnniéro 251, ù l’article YaiuÉtés.
HISTOIRE ÜE ROBESPIERRE
envers le peuple. En vertu de ses décrets, tous les fonctionnaires publics tenaient désormais leur mandat, non du pouvoir exécutif, mais du souverain lui-même, c’est-à-dire du peuple. Juger ce dernier digne de nommer ses administrateurs et ses juges, c’était en même temps l’estimer capable de les respecter ; cependant, par une contradiction au moins singulière, l’Assemblée eut peur que les fonctionnaires ne gardassent pas une indépendance suffisante à l’égard de leurs électeurs, et que ceux-ci n’eussent pas pour eux toute la déférence convenable. Sous l’empire de ces appréhensions, son comité de constitution, parla bouche de Le Chapelier, lui soumit, le 28 février 1791, un projet de décret destiné à assurer le respect dû aux fonctionnaires publics, magistrats ou administrateurs. Le dernier article de ce décret assimilait au crime de lèse-nation toute invitation faite au peuple, verbalement ou par écrit, d’outrager les fonctionnaires publics, de leur résister ou de désobéir a la loi. Mais la rédaction ambiguë de cet article était de nature à prêter à des interprétations diverses et laissait un champ vaste à l’arbitraire.
Toujours vigilant, gardien jaloux des libertés publiques, Robespierre demanda l’ajournement d’un pareil décret, dans lequel, après avoir, en termes pompeux, énoncé la souveraineté delà nation, le rapporteur en faisait bon marclié en interprétant dans le sens le plus restrictif les paroles solennelles de la déclaration des droits. Qu’entendait-on par cette expression vague toute invitation? N’était-ce pas une menace perpétuelle suspendue sur la liberté de la presse? « Ne voyezvous pas, » continuait Robespierre, « combien une pareille loi serait funeste à la constitution? Ne voyez-vous pas qu’elle serait destructive de la liberté? Ne voyez-vous pas que des juges prévenus, partiaux, pourraient facilement trouver dans les expressions de cette loi les moyens d’opprimer un écrivain patriote et courageux ?... Par cette loi vous ouvrez la porte à l’arbitraire, vous préparez la destruction de la liberté de la presse. » Une telle loi, où il s’agissait de la liberté pu- • blique et individuelle, où la vie et l’honneur des citoyens se trouvaient en jeu, lui paraissait, à juste titre, devoir être rédigée en termes moins équivoques et mériter l’honneur d’une discussion solennelle. Des applaudissements accueillirent les paroles de l'orateur, mais, après des débats auxquels prirent part Barnave, Buzot et quelques autres députés, dont plusieurs appuyèrent l’opinion de Robespierre, le projet de loi du comité n’en fut pas moins adopté, avec certaines modifications, il est vrai, dans un sens un peu plus libéral (1).
(1) Moniteur du !*'■ mars 1791.