UVHE IV. ENCORE LE SECRET DES LETTRES
Au commencement de cette séance, un incident inattendu avait donné lieu à une discussion assez courte, mais très-vive, et dont il est important de dire un mot, parce qu’il amena Robespierre à donner son opinion sur un objet intéressant au plus haut degré l’ordre public : le secret des lettres. On se rappelle peut-être, à ce propos, qu’au mois de juillet 1789 il avait insisté pour la lecture de papiers saisis sur un baron de Castelnau et envoyés comme suspects au président de l’Assemblée nationale par le maire de Paris. Mais il s’agissait alors d’un fait particulier; parmi ces papiers il y avait une lettre à l’adresse du comte d’Artois, déjà émigré; l’homme qui on était porteur avait été arrêté sur le pont Royal comme émissaire des princes, et, à ce moment même, tout en demandant à TAssemblée de prendre, par exception, connaissance deè papiers saisis, Robespierre rendait hautement hommage au principe de l’inviolabilité du secret des lettres (1). Quand l’occasion se présenta de la défendre, il ne la laissa pas échapper.
On venait de déposer sur le bureau du président un panier rempli de papiers présentés au contre-seing et destinés à divers départements. ■ Ces écrits renfermaient, il paraît, beaucoup d’attaques contre l’Assemblée nationale. Noailles, qui présidait, demanda à ses collègues, en les informant du contenu de ces papiers, ce qu’ils voulaient qu’on en fit. Divers avis furent aussitôt proposés, parmi lesquels plusieurs très-rigoureux. Suivant quelques membres, il fallait prendre connaisnaissance de ces écrits, les brûler, en poursuivre les auteurs. Mais Robespierre se levant alors : « Comment sait-on, » dit-il vivement, « que ce sont des écrits contre l’Assemblée nationale? On a donc violé le sceau des cachets? C’est un attentat contre la foi publique. Et quand même ces écrits aristocratiques n’eussent pas été fermés, on aurait dû respecter le contre-seing dont ils étaient revêtus... Autorisons cette violation, et l’inquisition s’exercera bientôt aussi contre les écrits patriotiques. Chaque député est libre dans ses opinions, dans ses écrits, et à plus forte raison dans ses correspondances. » Ces observations eurent un plein succès, et l’Assemblée rendit à la circulation, sans les
(1) M. Michelet a beaucoup reproché à MM. Bûchez et Roux, L. Blanc et 1 .amavtine de n’avoir pas dit un mot de l’affaire do Castelnau. Il y a quelque chose, àuotre sens, de plus gi-ave que d’ôtre inexact par omission, c’est de l’être par exagération, par extension. Or, au lieu de raconter strictement le fait, que dit M. Michelet eu divers passages, d’une manière générale, et sans préciser : « Robespierre demanda la violation du secret des lettres. ... Dès 89 il a conseillé la violation... » (Histoire de la Hétolu- Uotif t. II, p. 560, 567.) Eh bien! on a vu, au contraire, qu’il avait demandé par exception l’examen de lettres saisies sur un émissaire du comte d’Artois. Pourquoi maintenant l’illustre historien a-t-il gardé un si profond silence sur la séance du 28 février 1791i dans lar[uelle Robespierre se montra si énergiquement le défenseur de l’inviolabilité due au secret des lettres ? Ah ! les préventions !
HISTOIUE DE UOHESPIERUE
ouvrir, les papiers déposés sur le bureau de son président. L’opinion de Robespierre ne fut pas moins bien reçue au dehors : presque tous les journaux populaires lui surent un gré infini d’avoir posé les véritables principes sur cette matière; il eut pour lui l’assentiment général (1). Il fut, on peut Iç dire, l’écho de la conscience publique qui sentait bien qu’il n’y aurait plus de sécurité pour personne le jour où, sous prétexte de rechercher les opinions, en portant atteinte à l’inviolabilité des lettres, on s’emparerait du secret des familles.
En cette même séance (28 février 1791; surgit encore une question grosse de tempêtes ultérieures, celle de l’émigration, laquelle, on ne pouvait se le dis.simuler, prenait un caractère effrayant. Sur toutes les routes c’était une procession de gens s’enfuyant par peur ou par haine de la Révolution, d’anciens nobles désertant la patrie pour aller quêter contre elle les armes des souverains de l’Europe; véritable épidciuie contagieuse qui enlevait à la France non-seulement un nombre considérable de ses habitants, mais une partie de ses richesses, car les émigrés ne s’en allaient pas les mains vides: notre or passait avec eux à l’étranger. Le bruit de préparatifs pour la fuite du roi s’était répandu, avait pris une certaine consistance ; ies journaux parlaient ouvertement des manœuvres employées par la cour afin d’assurer l’évasion de la famille royale (2). La nouvelle du départ de Mesdames, tantes du roi, accrédita les bruits propagés; l’agitation devint extrême. Arrêtées à Arnay-le-Duc, sur la demande d’un grand nombre de citoyens actifs de la commune. Mesdames avaient été relàciiées en vertu d’une décision de l’Assemblée nationale et avaient pu continuer leur route. Mais l’éveil était donné sur l’émigration; les colères grandissaient; de toutes parts on réclamait une loi contre ceux qui désertaient le pays en un tel moment de crise. L’impitoyable Marat, dans un des numéros de son journal, sommait « les Lameth, Pétion, Robespierre, Reubell, Barnave, d’Aiguillon, Menou, Grancé, sous peine d’être réputés lâches mandataires, » de faire rendre un décret rigoureux contre les émigrants de
(1) Lo }fonileur est muet sur cet ineiflent. Voy. Je Journal de Paris, numéro flu !''■ mars 1791 ; le Patriote français, numéro 571, et le Courrier de Proreuce, numéro 241.
(2) Annales Patriotiques du l" février 1791; Itérolutions de France et de Brabant, numéro 62.