HISTOIRE 1)E ROBESPIERRE
quitté son domicile. Ceci est tout à fait inexact. Robespierre n’était pas rentré, car à cette heure il était au club des Jacobins, cherchant à calmer l’effervescence, et déjà proposant des moyens pour ramener la concorde eÇrétablir la paix (1)! Du reste, l’assertion de madame Roland est elle vraie ? Nous en doutons fort, et voici pourquoi : dans un autre passage de ses Mémoires l’illustre femme raconte que, à onze heures du soir, revenant des Jacobins, elle reçut chez elle la visite de M. et de madame Robert, qui venaient lui demander un asile. C’est précisément l’heure à laquelle elle prétend être allée avec son mari rue de Saintonge pour offrir l’hospitalité à Robespierre, qu’elle croyait menacé. 11 y a là déjà une contradiction par trop choquante. Mais ce n’est pas tout; poursuivons : « Je vous sais bon gré, » dit-elle à madame Robert (mademoiselle de Kéralio)« d’avoir songé à moi dans une une aussi triste circonstance, mais vous serez mal cachés ici... Cette maison est fréquentée, et l’hôte est fort partisan de La Fayette (2)... » Comment alor.s pouvait-elle avoir eu l’idée de proposer à Robespierre sa demeure pour asile? Ainsi, à la même heure, madame Roland se met en scène en deux endroits différents, et se fait jouer à elle-même deux rôles complètement opposés. De si grossières contradictions nous donnent le droit de dire que se» Mémoires, tout en conservant d’ailleurs tout le mérite d’une œuvre littéraire pleine de charmes, ne sauraient avoir aucune valeur historique.
Or, voici ce qui se passa à l’issue de la séance des Jacobins. 11 y avait parmi les membres du club un entrepreneur en menuiserie nommé Maurice Duplay. C’était alors un homme d’une cinquantaine d’années. Né à Saint- Didier-la-Seauve, dans la Haute-Loire, il était venu de bonne heure à Paris, avait été protégé par madame Geoffrin, et, en quarante ans de travail, était parvenu à amasser une fortune de 15,000
l’intérêt à Buzot et h Roland ; on lui offrit un asile. » {fliat. de la Hévohition française.) II est bon de faire remarquer que cette histoire de M. Tliiers, dédaigné^i juste titre de toutes les personnes qui ont étudié lu Révolution, n’esttrop souvent qu’une paraphrase, plus ou moins adroite, des iMêmoires de madame Koland et des autres Mémoires de la collection Barrière et Bervillc, lesquels ont été, comme chacun sait, choisis et annotés avec la plus déplorable partialité.
Il n’est pas jusqu’à ce misérable Fréron, qui, dans un libelle post-thermidorien, reproduit dans cette collection, n’ait présenté Robespierre comme « implorant un asile, » et conduit tout tremblant par Locointre chez Duplay. Rarement on a vu menteur plus cynique que ce Fréron. 11 oubliait alors ce qu’en ce mois de juillet 1791, après le massacre, il put lire dans son journal l'Orateur du Peuple, aloi*s que lui-même s’était sauvé : « O Robespierre, tti <;s donc i,K seul qui ait osé prendre la défense du peuple ! » (Numéro 19 du t. VII, p. 146.)
(1) Journal des débats de la Société des Amis Je la Constitution, miméro 28.
(2) Mémoires de madame Roland, t. II, p. 170. (Collection Berville), feuille 109 du manuscrit.