‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 2)Chapitre 200 sur 213 · ENCORE LA LIBERTE DE LA PRESSE · texte numérisé non relu

ENCORE LA LIBERTE DE LA PRESSE

lait illimitée ou à peu près, la croyant capable d’amener beaucoup de bien sans pouvoir produire grand mal. On devait se garder, sous prétexte de réprimer les abus, d’anéantir la liberté, disait-il. Ne suffisait-il ' pas d’avoir prononcé des peines contre les fauteurs de séditions? Allaiton maintenant opposer l’intérêt des fonctionnaires publics à celui de la patrie? « Caton, cité soixante fois en justice, » s’écria-t-il encore, « ne fit jamais entendre la moindre plainte, mais les décemvirs firent des lois contre les libelles, parce qu’ils craignaient qu’on ne dévoilât leurs complots. » Il fallait donc se borner à poursuivre les écrits provoquant formellement à la désobéissance à la loi, et laisser entièrement libres toutes les opinions ayant pour objet l’intérêt général, afin de ne pas empêcher les écrivains de dénoncer les manœuvres de certains fonctionnaires par la crainte d’être traduits comme calomniateurs devant les tribunaux. Ce discours fut fort applaudi, il paraît; et ce jour-là rien ne fut décidé relaiivement aux fonctionnaires publics (1). Le soir, aux Jacobins, où quelquefois il lui arrivait de rendre compte des séances de l’Assemblée (2), Robespierre discuta une seconde fois la question. Dans la matinée, songeant à lui sans doute, sur qui les journaux de la réaction avaient à l’envi épuisé toutes les calomnies imaginables, il avait engagé ses collègues à oublier, avant de se prononcer, les petites blessures que la presse pouvait leur avoir faites, de peur que la mémoire ne troublât leur imjiartialité de juges (3). Aux Jacobins il disait encore : « L’homme vertueux qui s’est dévoué pour la patrie est calomnié, mais aussi la liberté de la presse reste entière, et sans elle point de liberté (/i). »

La discussion fut reprise, le lendemain, à l’Assemblée nationale, et Robespierre tenta de nouveaux efforts pour sauver celte liberté de la presse qui lui était si chère. La rédaction de l’article des comités était d’une élasticité bien dangereuse : le simple soupçon contre la droiture des intentions des fonctionnaires publics y était érigé en crime. Un membre de la droite, Larocliefoucauld, en proposa une autre, en vertu • de laquelle tout citoyen avait le droit d’imprimer et de publier son opinion sur tous les actes des fonctionnaires publics ; la calomnie sur leur vie privée pouvait seule être l’objet de poursuites. Robespierre se rallia à ce projet et le défendit avec sa vigueur ordinaire. A Régnault (de Saint-Jean d’Angély), le sommant d’indiquer la corporation dont il

(1) Voy. le Point du jour, numéro 774, le Moniteur du 23 août 1781, et surtout le Courrier de Provence, numéro 3.32.

(2) Jounuil des débats de la Société des Amis de la Constitution, numéros 48 et 5i).

(3) Voy. le Patriote fran{‘ois, numéro 744.

(1) Journal des débats de la Société d"s Amis de la ConstUutiou, numéro 47.

HISTOIRE DE RORESPIERRE

était le chef, parce qu’il s’était servi de cette expression nous, il répondait : « Quand je diswows, je parie de ceux que la question intéresse, c’est-à-dire de la généralité des citoyens ; ce sont les droits de la nation que je réclame contre un article qui me paraît les attaquer. » Il continua, interrompu souvent, tantôt par des murmures, tantôt par des applaudissements que les Constitutionnels tout-puissants alors ne pouvaient cependant empêcher. Poursuivrait-on un citoyen, demandait-il, si, surprenant un ministre en flagrant délit de négligence dans l’exécution des lois relatives à la défense du royaume, il l’accusait hautement devant le pays? Celui-là eût sans doute passé pour un calomniateur qui, avant la fuite du roi, eût dénoncé Bouillé comme nourrissant des projets perfides; et cependant y avait-il un doute aujourd’hui sur la trahison de ce général dont le faux patriotisme avait été, après l’§ffaire de Nancy, l’objet d’un tel engouement? Mais Larochefoucauld et Robespierre eurent beau dire, l’article du comité passa, légèrement amendé par Salles, et la liberté de la presse fut, en partie, sacrifiée à la dignité des fonctionnaires publics (1).

Le surlendemain surgissait une autre question, celle de la condition des membres de la famille royale dans la constitution nouvelle. Les comités proposaient à l’Assemblée nationale de leur interdire les droits de citoyens actifs, en maintenant pour eux le titre de prince, contrairement aux décrets qui avaient supprimé tous titres de noblesse; c’était, en définitive, leur enlever des droits auxquels la plupart d’entre eux tenaient assez peu, pour leur laisser une distinction à laquelle ils attachaient beaucoup d’importance. Cependant le duc d’Orléans déclara que, pour sa part, si cette proposition était adoptée, il déposerait sur le bureau du président sa renonciation formelle à ses droits de membre de la dynastie régnante, afin de conserver ceux de citoyen français.

Robespierre demanda, lui, quelle importance il y avait à chercher un titre pour les parents du roi : à l’iiéritier pré.somptif de la couronne appartenait celui de prince royal, mais les autres membres de la fa mille étaient tout simplement... les parents du roi. Il ne comprenait pas

(1) Moniteur du 24 août 1791, et Point du jour, nmm'^ro 775.

LIVHE V.

LES MEMUIŒS DE LA EAMILI.E ROYALE

qu’on pût s’arrêter à de pareilles puérilités. Il y avait donc, d’après les comités, un titre supérieur à celui de citoyen? L’éclat du trône n’était pas, à scs yeux, dans ces distinctions frivoles, dans la conservation des préjugés et des hochets de famille, il était dans le pouvoir légal et constitutionnel. « L’Kurope, » disait-il, «sera étonnée d’apprendre qu’à cette époque de sa carrière l’une des délibérations de l’Assemblée à laquelle on ait attaché le plus d’importance a eu pour objet de donner aux parents du roi le titre de princes. » Était-ce le moyen d’étouffer les germes de noblesse et de féodalité non encore éteints, que de violer l’égalité des droits et de former dans l’État une caste particulière dont une foule de partisans s’occuperaient de caresser la vanité? Comment! s’écriait-il après avoir cherché des exemples en faveur de son opinion dans les pays les plus aristocratiques et énuméré longuement tous les dangers de cette restauration d’une noblesse en France, comment les comités ont-ils osé vous proposer une telle loi? Comme à ces mots quelques murmures éclataient, il témoigna aussitôt son étonnement do voir l’Assemblée écouter toujours en silence ces membres des comités, dont les principes actuels étaient si différents de ceux qu’ils avaient professés autrefois, tandis qu’on se permettait d’interrompre sans cesse un membre dont l’attachement à la liberté et aux principes de la constitution n’âvait pas varié. Ce reproche était vrai, exprimé d’ailleurs avec une dignité parfaite, on ne put s’empêcher d’applaudir (1).

Suivant Lanjuinais, il s’agissait de savoir si l’on rétablirait la noblesse ou non. Ceci se passait le 26 août. Ce jour-là l'Assemblée décida que les membres de la famille royale ne seraient éligibles à aucune des fonctions dont le* peuple avait la nomination. Le lendemain, Desmeuniers, au nom des comités, soumit à la délibération l’article par lequel les membres de la famille royale étaient autorisés à porter le titre de*prince. Quelques minutes se passèrent dans le silence; l’Assemblée semblait indécise au moment de violer elle-même un des principes proclamés par elle. Robespierre se décida à reprendre la parole. De deux choses l’une, dit-il ; ou les titres étaient une chose absolument indifférente, pourquoi alors ne pas les rétablir tous? ou bien on y attachait quelque importance, comme cela résultait du décret portant suppression de toutes les distinctions honorifiques; et alors il fallait respecter le principe, de crainte qu’une première violation n’amenàt beaucoup d’autres abus. Il termina par ce trait qui, paraît-il, excita dans l’Assemblée un rire général : « Si j’entends dire: M. le prince de Condé,

(1) Voyez le discours de Robespierre dans l'Histoire parlementaire de la liévolution, par MM. Bûchez et Roux, t. XI, p. 334 et sniv. Voyez aussi le Poin( du jour, numéro 778.

HISTOIRE DE RODESNERRE

M. le prince de Conti, je consens volontiers à entendre dire: M. le duc de Montmorency, M. le prince de Broglie; rien ne me répugne plus, et je ne m’opposerai pas à ce qu’on dise : M. le comte de Lameth(l). » On sait à quelle résolution assez bizarre s’arrêta l’Assemblée : elle décida que le nom des membres de la famille royale, d’après l'énoncé de l’acte de naissance, serait tout simplement suivi de la dénomination de prince français, sans qu’on pût y joindre aucun nom de terre, croyant éloigner ainsi tout souvenir féodal.

Depuis longtemps déjà était brisée l’amitié qui unissait Robespierre aux Lametli (trois mois peut-être, mais alors les mois étaient des années). On était loin de l’époque où Charles Lametli, souffrant des suites de sa blessure, recevait, deux fois par jour, la visite de son collègue. On n’ignore pas les causes de cette division : l’un, lutteur fatigué, s’arrêtait en chemin, songeant déjà à remonter vers le passé ; l’autre, im.muable, inflexible, poursuivait seul la route âpre et sévère de la justice et du droit, qu’ensemble ils avaient parcourue au début.

La récente épi gramme de Robespierre avait rempli d’amertume l’âme de Charles Lameth. Deux jours plus tard celui-ci, de concert avec son frère, fit contre le premier une violente sortie à propos de quelques troubles qui avaient éclaté dans le régiment de Beauce, en garnison à Arras. Us ne craignirent pas de rejeter sur lui la responsabilité des désordres de l’armée. Aux yeux d’Alexandre Lameth, les trois cents soldats enfermés comme factieux dans la citadelle d’Arras étaient trois cents brigands, et cela parce que, M. de Rochambeaii leur ayant interdit de porter sur leurs habits les couleurs patriotiques, ils s’étaient livrés à certains actes d’insiibordination. Robespierre eut toutes les peines du monde à obtenir le silence, pour se disculper d’abord, puis pour combattre un projet de décret excessivement sévère, présenté par Chabroud, à l'effet de réprimer toutes les infractions à la discipline militaire. Les armes du raisonnement sont préférables à celles de la calomnie, dit-il en commençant; il ne faut donc pas se prononcer sur des bruits vagues, accrédités à dessein pour répandre la terreur, mais sur des faits avérés. Or les faits allégués étaient faux, selon lui, ou du moins entachés de beaucoup d’exagération. A ces mots, un député nommé Roussillon l’accusa d’entretenir une correspondance avec l’armée. « A cette inculpation, qui n’est qu’une assertion ridicule ou une calomnie atroce, je ne réponds pas, » reprit dédaigneusement Robespierre. Était-il juste de s’en rapporter aveuglément aux officiers, dont les frères Lameth étaient les interprètes, et de ne pas interroger

(1) Vovfiz le Pittriole frnnçoist, 748 et le Poin( du jour, numéro 779.

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