NUIT DU 4 AOUT
publiques pour s’enrichir, qui dévastent les propriétés, détruisent les châteaux et brûlent les titres et parchemins, dit le second; c’est le peuple tout entier s’insurgeant contre la tyrannie féodale, et cherchant à briser le joug insupportable pesant depuis tant de siècles sur sa tête.
Une fois l’élan donné, il y eut entre les privilégiés comme un assaut de générosité et de sacrifices. En quelques heures on vit disparaître, emportée dans l’irrésistible élan, une institution dont pendant plus de dix siècles nos pères avaient supporté la dure étreinte. Tous les droits féodaux abolis, les uns sans indemnité, les. autres moyennant rachat; suppression des justices seigneuriales, de la vénalité des offices ; abolition du droit exclusif de chasse et de pêche, de toutes les dîmes ecclésiastiques, laïques et inféodées, de tous les privilèges particuliers des provinces, principautés, villes, corporations et communautés ; admission de tous les citoyens, sans distinction de naissance, à tous les emplois et dignités ecclésiastiques, civils et militaires, tout cela fut voté avec un merveilleux empressement, comme si chacun eût eu hâte d’abandonner des privilèges flétris désormais comme de monstrueuses usurpations.
Sans doute, à la veille du 4 août, le système féodal était d’avance frappé de mort; sans doute, en en provoquant la destruction au nom du droit et de la justice, les grands seigneurs de l’Assemblée ne firent, pour ainsi dire, que demander la sanction d’une chose inévitable et déjà réalisée en fait; mais il serait injuste de ne pas leur tenir compte des sacrifices et des renonciations consentis par eux dans une heure de généreux entraînement. Sachons donc honorer les membres de cette noblesse expirante, dont la ruine a été marquée d’un tel cachet de grandeur. Assez tôt, d’ailleurs, nous aurons à maudire ceux qui, regrettant leurs privilèges perdus, essayeront de les ressaisir par les armes, et, après avoir appelé l’étranger à leur aide, contribueront à déchirer le sein de la patrie.
Tout alors était joie, concorde, espérance. Dans cette même nuit du h août, sur la proposition de Lally-Tolendal, l’Assemblée décerna à Louis XVI le titre de Restaurateur de la liberté. Ainsi se réalisaient les paroles de Robespierre lorsque, dans son plaidoyer pour un homme injustement détenu, il prononçait, après avoir conseillé au roi de travailler uniquement en vue de l’égalité, du bonheur et de la liberté à rétablir parmi les Français, ces paroles déjà citées : « Oh ! quel jour brillant, sire, que celui où ces principes, gravés dans le cœur de Votre Majesté, recevront la sanction inviolable de la plus belle nation de l’Europe, ce jour où, non content d’assurer ce bienfait à votre nation.
HISTOIRE DE RORESPIERRE
VOUS lui sacrifierez encore tous les autres abus, source fatale de tant de crimes et de tant de maux (1)... »
Les principes étaient proclamés, il s’agissait maintenant de passer à l’application.
La réalisation de ces principes, qui paraissait à beaucoup de gens une chimère, Robespierre n’allait pas tarder à la poursuivre avec une volonté, une persévérance que rien ne devait lasser. Chaque fois qu’une motion menaçante pour la liberté se produisait au sein de l’Assemblée, soudain on le voyait apparaître à la tribune. Imperturbable, opposant aux rires et aux moqueries dont il était l’objet de la part du côté droit une indifférence méprisante, ne prenant conseil que de son cœur, il luttait avec une obstination sans égale contre les menées réactionnaires d’une partie des membres de l’Assemblée.
Après le mélange des trois ordres, les royalistes purs s’étaient placés à la droite du président, tandis qu’à sa gauche siégeaient les partisans des idées nouvelles ; au centre était la masse des députés flottant entre l’un et l’autre côté. Assis sur les bancs de l’extrême gauche, Robespierre avait alors auprès de lui les Pétion, les Barnave, les Lameth et les Duport. En aucune occasion on ne le vit transiger avec sa conscience ; toutes les tentatives faites, je ne dirai pas pour le corrompre, mais pour l’amener à une concession, demeurèrent infructueuses ; et pendant que quelques-uns de ses collègues, qui tout d’abord avaient paru attachés comme lui à la cause populaire, passaient dans le parti de la cour, entraînés par la séduction des dignités et des richesses, il demeurait immuable, isolé, digne élève de Rousseau, se couvrant de sa foi comme d’un bouclier impénétrable. Certains de ses collègues, ne soupçonnant ni la hauteur de ses vues, ni la profondeur de ses pensées, pouvaient sourire à ses motions inattendues; mais d’autres, plus clairvoyants, semblaient déjà deviner en lui le futur régulateur de la Révolution. C’est ce que ne manqua pas d’apercevoir le regard perçant de Mirabeau. Assez grand lui-même pour rendre justice à un collègue, dans lequel il rencontra plus d’une fois un adversaire, il s’expri-
(1) Plaidoyer pour le sieur Dupond. Voir le livre précédent.