‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 2)Chapitre 61 sur 213 · LIVKK II. IL RÉCLAME LE SUFFRAGE UNIVERSEL · texte numérisé non relu

LIVKK II. IL RÉCLAME LE SUFFRAGE UNIVERSEL

moindre part aux affaires du pays, ou bien tous les citoyens exerceraient-ils les mêmes droits en vertu de leur seule qualité de Français? Telle était l’importante question soumise aux délibérations de l’Assemblée le lendemain du jour où elle avait décrété la loi martiale.

Il s’agissait des conditions requises pour être électeur et éligible dans les assemblées primaires. Sur les trois premières les débats n’avaient pas été longs, et l’on avait rapidement décidé qu’il fallait être Français, âgé de vingt-cinq ans et domicilié depuis un an au moins dans l’arrondissement; mais la quatrième condition proposée par le comité de constitution et consistant dans le payement d’une contribution directe de la valeur de trois journées de travail souleva une très-vive discussion. Les uns, comme Blin et Desmeuniers, comme Lanjuinais qui voulait qu’on ne pût être électeur à moins d’être porté au rôle des contributions, trouvaient dans la condition exigée par le comité une garantie contre la corruption des suffrages. Garantie bien illusoire, car il n’y avait pas de raison pour que les citoyens payant une contribution égale à la valeur de trois journées de travail fussent moins accessibles à la corruption que ceux qui ne payaient rien du tout. L'expérience l’a prouvé d’ailleurs, la vénalité des hommes n’est pas en raison directe de leur position de fortune, et puis les consciences ne s’achètent pas toujours à prix d’or. Les riches se laissent trop souvent tenter par la séduction des dignités et des honneurs, comme les malheureux par l’appât d’une modique somme d’argent. Or les plus coupables ne sont pas ces derniers. Le mieux est donc de s’en tenir aux principes, tout en faisant la part des faiblesses humaines.

Au nom de ces principes quelques membres combattirent sans peine les arguments spécieux invoqués en faveur du projet du comité. Grégoire trouva des paroles touchantes pour plaider la cause des pauvres. Duport s’éleva aussi contre cette inégalité des droits fondés sur la fortune; la qualité de citoyen actif devait être, selon lui, indépendante de toute contribution.

Dans une question où les droits primordiaux des citoyens étaient menacés, Robespierre ne pouvait demeurer neutre ; il prit la parole à son tour pour réclamer... le suffrage universel. « Tous les citoyens, quels qu’ils soient,» dit-il, « ont droitde prétendre à tous les degrés de •' représentation. » Faire dépendre l’exercice d|s droits politiques du payement d’un impôt quelconque, c’était, à ses yeux, anéantir la liberté individuelle, déchirer la déclaration des droits et violer la constitution, qui plaçait la souveraineté dans le peuple. Tous les individus, sans distinction, devaient donc concourir à la formation de la loi. « Sinon, » poursuivait-il, «il n’est pas vrai que tous les hommes sont égaux en

droits, que tout homme est citoyen. Si celui qui ne paye qu’une impo- $ sition équivalente à une journée de travail, a moins de droits que celui qui paye la valeur de trois journées de travail, celui qui paye celle de dix journées a plus de droits que celui dont l’imposition équivaut seulement à la valeur de trois; dès lors, celui qui a cent mille livres de rentes a cent fois autant de droits que celui qui n’a que mille livres de revenus. Il résulte de tous vos décrets que chaque citoyen a le droit de concourir à la loi et, dès lors, celui d’être électeur ou éligible, sans distinction de fortune (1). »

Mais malgré cette vigoureuse argumentation, et par une étrange inconséquence, l’Assemblée,, se mettant en contradiction avec les principes posés par elle dans la déclaration des droits de l’homme et du citoyen, adopta l’article proposé par son comité. Cela seul servirait au moins à prouver, contre une opinion trop répandue, que, au moment où l’Assemblée nationale se sépara, la Révolution n’était pas complète encore. On ne saurait admettre en effet dans un pays de liberté et d’égalité cette outrageuse division d’un peuple en citoyens actifs et en citoyens passifs.

Si les paroles de Robespierre n’exercèrent aucune influence sur la détermination de ses collègues, trop défiants à l’égard du peuple, elles retentirent profondément dans le cœur des masses, dont une partie se trouvaient exclues de la vie politique. Un peu plus de trois ans après, la Convention répara l’injustice de la Constituante, mais la réaction de Thermidor, en brisant la constitution de 1793, vint encore une fois vicier le droit affirmé dès 1789 par Robespierre. Il a fallu arriver jusqu’à nos jours pour le triomphe complet du suffrage universel, sorti victorieux des barricades de février 1848. Aujourd’hui même nous voyons un certain nombre de personnes, mécontentes de la façon dont il fonctionne, le contester et réagir contre lui au moyen d’une foule d’arguments plus spécieux que solides au fond; on aura beau entasser tous les sophismes du monde, on ne parviendra jamais à prouver qu’une partie delà nation, se déclarant plus instruite et plus indépendante, ait le droit de confisquer, au détriment de l’autre, la part de légitime influence qu’il appartient à chacun d’exercer sur les affaires de son pays, c’est-à-dire sur ses propres affaires. Eclairez le suffrage universel par la presse libre, par les4éùnions publiques, par l’instruction obligatoire et gratuite, cette dette dont toute société est tenue envers les générations à venir, soit; mais ne touchez pas au principe; il n’y a point de droit contre le droit.

(1) Voy. le Monittur du 22 au 26 octobre 1789, numéro 77. Voy. aussi le Point du jour, numéro 114, p. 415.

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