‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 2)Chapitre 82 sur 213 · L1VIU-: II. — LKS COMMISSAIRES ROYAUX ET LES JILMCIPALITÉS · texte numérisé non relu

L1VIU-: II. — LKS COMMISSAIRES ROYAUX ET LES JILMCIPALITÉS

Mirabeau dans son journal (1). La nomination de ces commissaires, et surtout la nature et l’objet des instructions dont le pouvoir exécutif n’avait pas manqué de les munir, devaient être, à son avis, infailliblement funestes à la patrie et ë la liberté. Quelques murmures s’étant élevés des bancs de la droite, il reprit en ces termes : « Je ne me suis point dissimulé que mon opinion sur cet objet éprouverait de la défaveur ; mais je me suis peu arrêté à cette considération ; j’ai seulement consulté mon patriotisme, et je me suis dit : ceux qui voudront être libres auront les mêmes intérêts que moi et s’uniront à moi pour l’intérêt de tous. Lorsqu’on voit se préparer une grande et belle révolution qu’on n’aime pas, on ne néglige rien pour en suspendre la marche, pour en éteindre les effets. Telle sera constamment la conduite de ceux qui, de mauvaise foi ou par erreur, tiennent encore à cet odieux et ancien ordre de choses que vous avez si justement aboli. »

De l’organisation des municipalités dépendaient, on peut le dire, le triomphe des principes proclamés par l’Assemblée nationale et la solidité de son ouvrage. Si l’on parvenait ë y introduire des hommes adroits et perfides, des.adversaires déclarés des institutions nouvelles, c’en était fait de la constitution. Il était donc nécessaire d’empêcher par tous les moyens possibles le pouvoir exécutif de peser sur les élections. Ici l’orateur, appelant l’attention de l’Assemblée sur quelques-uns des commissaires choisis par les ministres, et dont les noms « ne réveillaient rien moins que des idées de patriotisme », dépeignait vivement les dangers de l’influence de ces agents sur les élections, et engageait ses collègues à ne pas regarder comme des chimères les dénonciations dont on les entretenait. Et, poursuivait-il, quels sont les hommes à qui vous avez confié le choix des commissaires ? « Des ministres qui ne vous ont jamais adressé de lettres et de mémoires qui ne fussent insultants pour le peuple... » Les murmures ayant redoublé : « Oui, » continuait-il impassible, « je ne sais ce qui doit m’étonner le plus, ou de l’audace continuelle des ministres ou de votre longue patience à la souffrir. » Alors, élevant la voix pour dominer quelques cris qui demandaient son rappel à l’ordre, il prouva combien était illusoire le remède proposé par son collègue Le Chapelier, lequel consistait à assigner pour terme au pouvoir des commissaires la clôture du dernier procès-verbal de l’élection des assemblées de district et de département, puisque le péril était précisément dans l’influence pernicieuse de ces commissaires sur les élections. En conséquence il réclamait de l’Assemblée, comme unique moyen de conjurer le danger, la

(l) Courrier de Provence, numéro 124, t. VIT, p. 203.

HISIOIISH DE ROBESPIEUUE

révocation, par un décret formel, des pouvoirs conférés par le gouvernement à ses commissaires (1 ).

Son système ne prévalut pas. Cependant l’Assemblée, comme assaillie par un remords, et dans l’espoir d’enchaîner la conscience des commissaires royaux, les astreignit k prêter, avant de commencer leurs fonctions, le serment civique entre les mains des officiers municipaux du lieu où se tiendraient les assemblées de département. C’était, il faut l’avouer, une précaution bien peu efficace. Nous qui, par expé- , rience, savons le rôle que jouent dans les élections les agents du j pouvoir exécutif, le zèle et l’activité qu’ils y déploient, le poids énorme dont, par la force des choses, ils pèsent sur les masses électorales, dans les campagnes surtout, nous comprenons les appréhensions manifestées par Robespierre, et nous ne saurions trop admirer sa prévoyance et sa perspicacité. Ce qu’il demandait, en définitive, c’est ce que demandent et ne cesseront de demander tous les hommes sincèrement libéraux, la neutralité du gouvernement, quel qu’il soit, dans ces questions électorales où le peuple, appelé à décider du choix de ses représentants, doit avoir sa seule conscience pour guide.

Tandis qu’au sein de l’Assemblée nationale certains membres du côté droit se déchaînaient contre Robespierre presque chaque fois qu’il paraissait à la tribune, au dehors les ultra-royalistes donnaient libre cours à leur rage et k leur fiel contre lui dans des pamphlets et des journaux d’un cynisme auprès duquel il est permis de trouver pâles les colères du Père Duchesne^ et, comme des bêtes venimeuses, y répandaient leur bave k plaisir. Tout ce que la calomnie peut imaginer de plus vil, de plus odieux, de plus inepte, de plus trivial s’étalait dans ces sortes de productions, pour la plus grande joie de quelques aristocrates, se pâmant d’aise k la lecture de ces diatribes et s’imagi- > nant qu’on allait tuer par le ridicule des hommes investis de la confiance du peuple, et qui portaient en eux les destinées de la Révolution.

(1) Voy. lo J/onifeur du 30 mars 1790 ; le Courrier de Prorence, «bi supra. Ce discours, publié eu entier parle journal le Hérault national, a été imprimé à part; Discours sur l'organisation des municipalités. Paris, 1790, in-8“.

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De toutes ces productions la plus justement célèbre c’étaient les Actes des Apôtres, dont les principaux rédacteurs, Pelletier, Rivarol, Champcenetz, JourgniacSaint-Meard, etc., gens d’esprit d’ailleurs, auraient pu mieux employer leurs talents, u Le cadre de leqr ouvrage est heureux, » écrivait Camille Desmoulins; « il est fâcheux qu’il soit rempli par de mauvais citoyens qui s’efforcent de jeter du ridicule sur nos législateurs et 'de souiller les noms les plus chers à la patrie. Mais on n’a jamais exigé de marchands de chansons qu’ils eussent des principes et des sentiments d’honneur (l).i. » Presque pas de numéro où il ne soit question de Robespierre et de Mirabeau en des termes dont la licence dépasse toute limite. Prose, vers, tout est mis en œuvre. Si Mirabeau est la lumière de la Provence, Robespierre est la chandelle d’Arras. Tout cela assaisonné des plaisanteries les plus indécentes (2). Tantôt nos auteurs imaginent une correspondance burlesque entre Maximilien et Suzanne Faber, « couturière à Arras, au marché au poisson (3) ; » tantôt ils le présentent comme un neveu de Damiens {h). Ce rapprochement entre le plus ardent défenseur de la cause populaire et ce maniaque qui expia par un si horrible supplice le crime d’avoir égratigné d’un coup de canif le royal amant de Jeanne Vaubernier, comtesse du Barry, devait en effet paraître piquant aux dévots lecteurs de l’attique et dévot journal.

A ce système de calomnie et de diffamation Robespierre se conten-

(!) Révolutions (le France et de Brabant, numéro 8, p. 370.

(2) Bourreau, Bamave on choisira,

Robespierre valet sera,

Yillette au c.. les poussera.

(Numéro 209.)

Il est (les citations que nous n’oserions nous permettre. Veut-on maintenant avoir un échantillon de la douceur de ces journalistes modérés? Voici ce qu’on lit dans le numéro 8ô : « Aria très-important distribué sur le pont Saint-Michel et sur le pont Royal: Quelle gloire n’acquerrions-nous pas, quand enfin, au bout du compre, nous n’aurions que le seul avantage de rendre la liberté à notre bon roi.... Il faudroit ensuite chasser tous les démagogues; livrer un Charles Lametb, un Barnave, un Duport, un Robespierre, un évéque d’Autun, un Mirabeau (l’aîné), un Chapelier, un du Bois de Crancé, qui insultent toute l’armée, pour en faire la justice la plus sévère, et se repaître du spectacle de les voir tous subir le même sort que nous faisions subir aux crapeaux (sic) dans la campagne, en les accrochant au bout d’une perche sur les ruines de la Bastille, pour les faire mourir à petit feu. Voilé, messieurs, ce qu’il seroit pour nous glorieux de faire, etc..,. » Quand plus tard nous aurons à signaler les dévergondages de démagogie du thermidorien Guffroy, dans son Futnk en vedette, on devra se rappeler où il a cherché ses modèles.

(3) Actes des Apôtres, numéros 94, 100, 131, etc. ♦

(4) Ibid., numéros 165, 182. Comme toutes les calomnies, celle-ci a trouvé des gens fort crédules. Là-dessus un honorable magistrat de nos jours, dont nous avons la lettre entre les mains, a imaginé que cette parenté avait dû doimer à Robespierre l’idée de son mémoire sur les peines infamantes.

HISTOIRK ÜE ROBESPIERRE

tait de répondre par le plus absolu mépris. Maintes fois l’Assemblée nationale retentit des plaintes de quelques hauts personnages atteints par la plume des écrivains démocrates, jamais une plainte ne sortit de sa bouche, soit qu’il se jugeât trop au-dessus des attaques dont il était l’objet, soit qu’il respectât la liberté de la presse jusque dans sa licence la plus effrénée. Lui aussi, dès cette époque, disposait d’un recueil périodique où il eût pu rendre coup pour coup, car, aussi bien sinon mieux que ses détracteurs, il savait manier l’arme de l’ironie. Mais ce journal, dans lequel sa part de collaboration serait d’ailleurs assez difficile à établir, s’occupait de choses trop sérieuses pour prêter la moindre attention aux élucubrations plus ou moins désintéressées de quelques pamphlétaires (t). Plus tard quand on s’attaquera à sa vie politique, il se défendra publiquement, et il aura raison, quoi qu’en pensent quelques écrivains qui, trouvant très-naturel que la calomnie se soit acharnée contre lui, ne comprennent pas qu’il ait répondu avec une insistance bien légitime pourtant ; mais présentement, à l’aurore de la Révolution, c’eût été une iniquité à ses yeux que d’entretenir le public deynisérables personnalités, en des circonstances si graves, lorsque tant de questions d’un intérêt suprême étaient a l’ordre du jour, quand il s’agissait de la régénération d’un peuple. On l’entendit alors souvent accuser les ennemis du bien public, jamais ses ennemis particuliers. Ses pensées planaient dans des sphères plus élevées, audessus des coteries mesquines et des rancunes individuelles.

Cependant, au milieu même des pamphlets les plus haineux, éclataient, çà et là, comme un hommage involontairement rendu aux vérités éternelles, certains éloges dont le caractère ironique n’atténuait ni la portée ni la vérité. « Quelle divinité dirigera mon esprit dans le récit des faits dont j’ai promis de vous instruire? » lisons-nous dans un libelle du temps. « Sera-ce toi, divine philosophie, dont les augustes principes découlent tous les jours de la bouche de Robertspierre comme autrefois le miel des lèvres amoureuses d’Anacréon (2)?»

(1) L’Vnxon ou Journal de la liberté. IJ n’en a pani que 69 nnméros en français et en anglais. Les des Apôtres, en belle humeur do calomnie, prétendaient que les gazetiers anglais avaient prié M. Hobespierre d’accepter dix mille livres sterling pour rendre son journal absolument français (numéro 5). Telle est à peu près la force des plaisanteries des Actes des Apôtres.

D’une lettre écrite de Ix>ndres à Robespierre, dans le courant du mois de novembre 1790 par P. de Cugnières, lettre que nous avons sous les yeux et dans laquelle il est longuement question du mauvais effet produit par les menées contre-révolutionnaires de la cour, il semble résulter que ce P. Cugnières aurait été le correspondant de Robespierre, en Angleterre, sansdoute pour ce journal l’t'nion, qui n’eutqu’une existence éphémère.

(2) Grand Combat national. Vaxis, 1790, in-8*,j). 7.

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