‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 2)Chapitre 84 sur 213 · LE LIVRE ROUGE · texte numérisé non relu

LE LIVRE ROUGE

les plus belles familles de France et quelle était la source de leurs richesses. Quoi ! ces grands seigneurs si fiers n’étaient autres que des mendiants ! car entre celui qui tend la main dans la rue et celui qui la tend dans un palais doré, quelle est la différence? Et s’il y en a une, elle est à coup sùr en faveur du mendiant déguenillé, à qui sa pauvreté peut du moins servir d’excuse. Avec quelle indignation n’appriton pas, par exemple, que les Noailles recevaient près de deux millions ; le duc de Polignac, pour sa seule part, quatre-vingt mille livres, etc. Désormais on put dire en toute vérité que, sous l’ancien régime, les grands s’engraissaient de la dépouille du peuple. Mais, ne nous en plaignons pas; ce Livre rouge, à lui seul, suffirait à légitimer une révolution qui coupa de tels abus dans leurs racines (1).

Non moins viye fut l’impression causée par le décret qui fit des membres du clergé autant de salariés de la nation. L’Assemblée ne se montra point parcimonieuse envers les prêtres, depuis les archevêques et les évêques jusqu’aux simples curés de campagne; et si les grands dignitaires de l’Église perdirent un peu de leurs anciens revenus, la situation du clergé inférieur fut sensiblement améliorée. Mais les hauts bénéficiers, l’abbé Maury à leur tête, ne pardonnèrent point à la Révo-* lution. Leurs fureurs ne connurent plus de bornes; elles n’allèrent jusqu’à rien moins qu’à incendier le pays pour une question d’argent, et la France ne devait pas tarder à apprendre de quoi étaient capables de saintes colères.

Au mifieu de ces débats Robespierre eut encore l’occasion d’élever a voix en faveur des citoyens frappés d’incapacité politique par le décret sur le marc d’argent. Ce fut au sujet de troubles auxquels avaient donné lieu les élections municipales dans la ville de Saint-Jeande-Luz, où un grand nombre d’habitants s’étaient trouvés exclus des comices parce qu’ils ne payaient pas le chiffre de contribution directe exigé par la loi. Les citoyens ainsipri/és de leurs droits réclamèrent auprès de l’Assemblée nationale le bénéfice du décret rendu le 2 février dernier sur la demande expresse de Robespierre, lequel admettait une exception en f vcur des pays où, comme en Artois, la plus grande partie des contributions se trouvait convertie en impôts indirects. Target, au nom du comité de constitution, ayant proposé le rejet de la réclamation, attendu qu’à Saint-Jean-de-Luz on payait les vingtièmes et la capitation comme ailleurs, Robespierre, guidé par les principes et les mêmes sentiments qui l’avaient engagé à présenter sa

(1) Voy. dans le numéro 38 des Hérolutions de Paris (p. 59) la description du Livre rouge. Il était formé d’un papier de Hollande dans la trame duquel, par une sorte de raillerie^ singulière, était empreinte cette devise du fabricant : Pro patriâ et libertate.

HISTOIRE DE HOBESPIEURE

motion quelques mois auparavant, fit observer, dans une rapide improvisation, que le décret d’exception ne supposait nullement l’absence complète de contributions directes, mais prévoyait le cas où dans certains pays elles seraient trop faibles et réduiraient par conséquent à un chiffre très-minime le nombre des électeurs. Or, telle pouvait être la situation de la ville de Saiiit-Jean-de-Luz. 11 y avait donc urgence, suivant lui, à prendre en considération la réclamation soumise à l’Assemblée par une partie des habitants de cette ville. Puis il parla de nouveau de l’Artois, rappela que c’était au sujet de cette province principalement, et d’après ses propres observations, qu’avait été rendu le décret du 2 février,* et termina ainsi : « On doit se prêter d’autant plus facilement à admettre ces interprétations favorables à la cause du peuple que c’est un grand scandale d’entendre disputer aux citoyens les plus sacrés de tous leurs droits, sous le prétexte du plus ou moins d’impositions, c’est-à-dire du plus ou moins de fortune (1). » Il demandait en conséquence ou l’ajournement de la question au ou moins qu’elle ne fût pas rejetée sans discussion; autrement, disait-il, « vous introduirez l’aristocratie pure dans toutes vos municipalités. »

L’Assemblée décida qu’il n’y avait pas lieu de délibérer, mais Robespierre ne se rebuta point. Plus d’une fois nous l’entendrons revenir sur celte question du cens; c’était son delenda Carthago. Prendre l’argent pour critérium de capacité politique lui paraissait une monstruosité. La Révolution, en effet, sous peine d’être illogique, se devait à elle-même de ne pas consacrer d’inégalités de cette nature.

Parmi les droits féodaux abolis dans la mémorable nuit du 4 août, aucun peut-être n’avait autant exaspéré le peuple que le privilège de la chasse dont jouissait autrefois une certaine classe d’individus. Ne resspnt-on pas encore une légitime indignation au souvenir des lon-

(1) Lettre ù M. de Beaumetz^ p. 11. Tout cela résumé au Moniteur en quelques lignes. Voy, le numéro du 19 avril. Robespierre ii’était pas le seul de son avis. Dans la séance du 21 avril, Merlin disait : « Si on vous proposait de révoquer le décret du marc d’argent, je me joindrais à celui qui vous ferait cette proposition, parce que ce décret est évidemment contraire aux droits de l’homme. » Pourquoi donc ne se joignitil pas à Robespierre quand celui-ci combattit si vivement ce décret?

UVUE III.

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