LES CONSEILS DE (;UERRE
Quelques jours après, une question de justice, d’une importance capitale, ramenait Robespierre à la tribune.
Qui ne sait avec quelle dureté et quel mépris était traité le soldat français sous l’ancien régime? Quand il avait commis un délit, il était livré h une juridiction d’officiers habitués à le considérer en véritable serf, et dont il n’avait à attendre aucune espèce de pitié. Nulle garantie pour l’accusé; ni conseil, ni procédure publique; tout livré à l’arbitraire du juge, et d’un juge toujours prévenu. Il appartenait à la Révolution de ne pas lais.ser subsister un tel état de choses, elle le comprit. Malheureusement, il y avait au sein des comités de l’Assemblée constituante quelques hommes qui, sous les apparences d’un libéralisme superficiel et menteur, couvaient la haine sourde des principes nouveaux, et en arrêtaient autant que possible l’essor. Tel était M. de Beaumetz, l’organe choisi par le comité de jurisprudence criminelle pour présenter un projet de décret sur les conseils de guerre. Le projet du comité donnait bien, sur certains points, satisfaction à l’opinion publique, mais comme il se ressentait encore des préjugés anciens î La procédure devenait publique, il est vrai, et un conseil était accordé h l’accusé, mais les juges demeuraient les mêmes, le sort des soldats accusés dépendait encore des seuls officiers, et cela proposé dans le mois môme où le principe du jury en matière criminelle avait été solennellement décrété.
Robespierre, le premier, poussa le cri d’alarme. « Le décret qu’on vous propose est si important, » dit-il, « qu’il est difficile de se déterminer après une seule lecture; cependant il est impossible de ne pas être frappé de son insuffisance: il ne fallait pas se borner à réformer quelques détails, on devait toucher à la composition des conseils de guerre. Vainement vous auriez donné un conseil à l’accusé, si comme les autres citoyens les soldats ne tenaient de vous le droit d’être jugés par leurs pairs. » C’était à ses yeux une pure question de principe, il n’avait nullement l’intention d’être désagréable à l’armée française, mais il lui paraissait impossible que les soldats eussent uniquement des officiers pour juges. Quelques murmures ayant accueilli ces paroles : « J’en conviens, » reprit-il, et il faut du courage pour dire, dans cette Assemblée, où une expression d’un membre patriote a été inter-
HISTOIKH DE KÜUKSPiEIUŒ
prêtée d’une manière défavorable, qu’il y a entre les soldats et les officiers des intérêts absolument opposés. » Cela était vrai à cette époque où presque tout le corps d’officiers, sorti des castes privilégiées, était notoirement hostile à la Révolution, à laquelle, au contraire, les soldats étaient particulièrement dévoués. N’allait-on pas, sous prétexte de discipline, poursuivre leur patriotisme et leur attachement à la Révolution? C’est ce que Robespierre fit admirablement valoir; et lorsque, le mois suivant, on vint annoncer les troubles survenus dans plusieurs régiments, troubles dont on ne manqua pas d’accuser les soldats, il demanda lui-même qu’on en recherchât les auteurs, en manifestani la crainte qu’on ne les découvrît parmi les chefs (1). Les conseils de guerre devaient donc être, à son avis, composés en partie d’officiers et en partie de soldats.
Cette fois sa voix rencontra de favorables échos; il n’y avait point, il est vrai, d’intérêts particuliers en jeu. Les deux Lameth, Prieur, Sillery réclamèrent, comme lui, l’ajournement de la discussion. On entendit même un membre du comité déclarer que le comité « avait senti et adopté ce que venait de dire M. de Robespierre, mais que les bases de ses travaux n’étaient pas encore arrêtées (2).»Misérable excuse, suggérée sans doute par la répugnance avec laquelle l’Assemblée avait accueilli le projet sur les conseils de guerre présenté par Beaumetz. Robespierre n’avait pas parlé en vain, et des principes exprimés par lui quelque chose passera dans la composition des conseils de guerre (3).
11 était moins heureux le surlendemain en s’opposant à l’adoption d’un décret motivé par les troubles qui avaient éclaté dans la ville de Dieppe et dans les environs, au sujet des subsistances. S’il prit la parole, ce fut surtout pour combattre les moyens violents. La répression à main armée lui répugnait, on l’a vu déjà; et il aurait voulu que l’Assemblée ordonnât une enquête sur les faits dénoncés, avant d’autoriser l’emploi de la force contre des malheureux égarés peut-être par la faim.
Avec plus de succès il présenta dans la séance du 1®' mai au soir un amendement à un projet de décret sur le dessèchement des marais. 11 avait été question d’accorder des primes aux propriétaires pour les
(1) Voy. le 3/bn i7e U r du 23 mai 1790.
(2) Moniteur du 29 avril.
(3) Voici en quels termes le journal de Brissot nmdit compte de son discours. « M. Robespierre a soutenu que ce projet étoit iusuilisant (celui des comités) ; il s’est plaint de la composition actuelle des conseils de guerre, composés d’officiers. Il a dit qu’il falloit que chaque grade de l’année, depuis l’officier général jusqu’au soldat, y trouvât des pairs.... » {Patriote français), numéro 264.
LIVUE Ml. l'OLÉMlQLE CONTRE llEAl.METZ 23:}
encourager à dessécher les marais qui alors inondaient la France, et, dans certaines localités, étaient un foyer d’insalubrité. Comme le disait l’abbé Grégoire, quand on avait sous les yeux tant d’exemples de dilapidations (et ici il faisait allusion au fameux JAvre rougé)^ on ne devait pas craindre de consacrer quelques sommes à favoriser la culture des terres. Mais comme à côté de l’usage on doit toujours prévenir l’abus, Robespierre fit décider par l’Assemblée que les propriétés non cachées sous les eaux et nécessaires ou utiles aux propriétaires ne seraient pas comprises dans le présent décret (1). Il fallait bien aussi, en ces temps de crise financière, ménager l’argent du pays, car il pouvait arriver que, alléchés par l’appât des primes, quelques personnes présentassent comme marais des terrains qui n’en avaient que le nom. Le patriotisme, hélas 1 est si souvent subordonné à l’intérêt privé !
A cette époque éclata entre M. de Beaumetz, député de la noblesse d’Artois, et Robespierre, une querelle qui couvait depuis longtemps et qui passionna tout le pays artésien. Nous les avons vus l’un et l’autre plusieurs fois aux prises dans l’Assemblée, tout récemment encore k propos des conseils de guerre, et de ces luttes Beaumetz était rarement sorti victorieux. On se rappelle avec quelle acrimonie il avait inutilement tenté de faire repousser la motion par laquelle son collègue demandait que tous les anciens administrateurs des provinces fussent tenus de rendre compte des fonds dont ils avaient eu l’emploi ; on n’a pas oublié non plus avec quelle verve d’indignation Robespierre avait, dès 1789, dénoncé les vexations dont le peuple artésien avait été victime de la part des états d’Artois. Rude avait été le coup pour M. de Beaumetz, apologiste impuissant des états qu’il avait présidés en qualité de commissaire royal. De là des rancunes invétérées et des colères sanglantes.
Cet ancien président du conseil supérieur d’Artois pardonnait difficilement à Robespierre sa supériorité, son influence déjà si considérable. Comment! ce petit avocat d’Arras dont jadis il avait encouragé
(1) Archices. Procès-verbaux manuscrits de l’Assemblée nationale. C. 1,318, carton 26. Le Moniteur du jour désigne ainsi Robespierre, M***. (Séance du l'*’ mai au soir.)
HISTOIIIK DE UOBRSPIEUUE
les débuts, prétendait changer la face de la France, il étonnait l’Assemblée par la hardiesse de ses motions, et sa voix retentissait au dehors comme celle d’un prophète inspiré 1 Certes cela pouvait paraître cruel à un homme infatué de sa propre personne, et qui voyait avec un mortel déplaisir tout le prestige dont il avait été entouré autrefois s’évanouir devant la figure austère d’un avocat sans fortune et sans nom. Son orgueil froissé devint implacable; il jura de se venger. Par quels moyens ? c’est ce qu’à sa honte l'impartiale histoire doit dévoiler ici.
Mous l’avons dit déjà, M. de Beaumelz était de ces hommes qui, fon« cièrement attachés à l’ancien régime, avaient feint de passer dansle camp libéral le jour de la déroute de leur parti, et, sous le masque d’un patriotisme modéré, essayaient de combattre la Révolution en ayant l’air de la servir. Député de la noblesse d’Artois, il s’était efforcé, au début des états généraux, de prévenir la réunion des trois ordres, et avait mis tout en œuvre pour empêcher ses collègues de se joindre aux communes. Robespierre avait dès longtemps pénétré son astuce et sa haine des nouveaux principes, victorieux malgré lui. « Si vous le voulez, » écrivait-il, au mois de juillet précédent, à son ami Buissart, « je ferai aussi vos compliments à votre cher confrère de Beaumetz; il n’est cependant pas le cousin des bons citoyens. » Et après avoir raconté avec quelle persistance ce député s’était opposé à la fusion des trois ordres, il continuait ainsi ; « Depuis le moment même de' la réunion, il s’est abstenu de voter, et il est resté en suspens jusqu’au moment où il a vu l’aristocratie terrassée par le patriotisme et par la liberté. La crainte du peuple a seule triomphé de sa méchanceté, qui seroitplus toiérable si elle ne se cachoit pas sous la fourberie. Vous voyez que je m’explique clairement; c’est que j’ai vu des preuves récentes de son caractère faites pour exciter l’indignation de tous les honnêtes gens (1).» De cette fourberie nous allons fournir, de notre côté, une preuve éclatante, irrécusable.
Le 18 avril, après le discours prononcé par Robespierre à l’appui des réclamations d’une partie des citoyens de Saint-Jean-de-Luz, Beaumetz, qui ne tenait nullement à ce qu’on élargît le cadre des électeurs, s’était élancé à la tribune pour démontrer que la petite province d’Artois payait d’importantes contributions territoriales. Robespierre ne le contestait pas; mais elle n’en payait pas de petites, la capitation et les vingtièmes ayant été convertis en impôts indirects, en sorte que l’élection se trouvait justement entre les mains de l’aristocratie et
(1) Lettre manuscrite de Bobespierre à son ami Buissart, en date du 23 juillet 1789.
UVIŒ III. POLÉMIQUE CONTRE BEAÜMETZ 2:15
des gros propriétaires, c’est-à-dire des seigneurs et du clergé- (1).
La séance levée, Beaumetz aborda Robespierre dans la salle même de l’Assemblée, en présence de plusieurs députés, lui parla trèsvivement de l’objet de leur discussion, et, plus irrité encore par le sang-froid, l’indifférence avec lesquels lui répondait son collègue, l’apostropha dans les termes les plus grossiers. « Vous trahissez les intérêts de votre pays, » se contenta de répliquer Robespierre, et il lui tourna le dos. L’irritation de Beaumetz ne connut plus de bornes ; rentré chez lui, il écrivit à son père une inconcevable diatribe contre son collègue en lui recommandant de la faire circuler partout (2).
La meilleure manière de ternir la réputation d’un homme, c’est de se servir de ses propres actes et de ses propres discours, d’en dénaturer le sens, de les présenter sous un faux jour, de falsifier au besoin ses paroles et ses écrits et d’employer à sa perte tout ce qui, au contraire, devrait honorer sa mémoire et lui attirer le respect. Voilà cependant quelle fut l’ignoble manoeuvre à laquelle ne craignit pas de s’abaisser un membre de l’Assemblée nationale, donnant ainsi l’exemple aux Thermidoriens, dont les fraudes, si complaisamment acceptées par trop d’écrivains qui ne se sont pas livrés au pénible travail de critique et d’investigations couronnées de succès auquel nous nous sommes patiemment assujettis, ont eu de si déplorables résultats.
La corde sensible chez la plupart des hommes est et sera éternellement celle de l’intérêt. Accusez le plus grand citoyen d’être l’auteur d’une proposition tendant à l’augmentation des impôts, et vous êtes sûrs d’ameuter contre lui la masse des contribuables avant qu’ils se donnent la peine d’examiner si l’accusation est fondée. Robespierre, se dit M. de Beaumetz, jouit dans notre pays d’une popularité immense ; il est regardé comme l’ancre de salut de la Révolution ; si je parviens à démontrer qu’au lieu d’être l’assidu défenseur du peuple, il cherche au contraire à le grever d’impôts, je détruirai d’un coup la prodigieuse faveur attachée à son nom; j’élèverai ma gloire sur la sienne éclipsée, et j’aurai satisfait ma vengeance.
Voici comment il s’y prit. Deux fois dans l’Assemblée nationale Robespierre avait parlé des impositions auxquelles était soumise la province d’Artois en demandant la réformation de ce décret du marc d’argent qui faisait dépendre la qualité de citoyen actif du payement d’une certaine quantité de contributions directes. Or, cette sorte d’impôt n’étant guère en usage dans sa province, il s’ensuivait que le
(1) Lettre à M. de lleaumelz, p, 11. Le Moniteur ne dit pas un mot du discours de M. de Beaumetz.
(2) Ibid., p. 12-2.
corps électoral y eût été complètement illusoire, et composé presque uniquement d’anciens privilégiés. Et, sur son insistance, l’Assemblée avait fini par suspendre, jusqu’à nouvel ordre, l’exécution du décret du marc d’argent dans l’Artois et dans les 'quelques provinces qui, tout en payant peu d’impôts directs, étaient soumises à d’énormes contributions indirectes. M. de Beaumetz imagina d’écrire que, par deux fois, Robespierre s’était plaint à la tribune de l’Assemblée nationale que la province d’Artois ne supportait. presque pas d’impositions directes, mais que lui, Beaumetz, avait aussitôt combattu et réfuté cette assertion. Cela assaisonné de ces misérables calomnies répandues par les libelles aristocratiques contre les députés dévoués à la cause populaire.
Comme l’avait expressément recommandé Beaumetz à son père, sa lettre fut immédiatement colportée partout. On la lisait au palais, avant l’audience, dans les salons, dans les endroits publics. L’avocat général au conseil d’Artois, un ancien ami de Robespierre, M. de Ruzé, se chargea de la répandre ; il en donna lui-même lecture à qui voulut l’entendre (1). On fit mieux. 11 était difficile de livrer à l’impression la lettre même du fils à son père, on en publia la substance sous ce titre : Adresse d'un Artésien à ses compatriotes^ en surenchérissant sur les calomnies du principal auteur, et l’on distribua à profusion dans les campagnes ce libelle anonyme. A Beaumetz, où se tenait l’Assemblée électorale du canton, un curé en offrait de sa propre main des exemplaires en public, et y joignait verbalement les plus grossières déclamations. La calomnie va vite en France. Cela semble si bon à certaines gens de prendre en défaut un homme environné de l’estime et de l’affection publiques. Les uns crurent, les autres affectèrent d’ajouter foi aux assertions calomnieuses de Beaumetz, qui put croire son but complètement atteint. Il y eut en effet, au premier moment, un déchaînement général en Artois contre Robespierre.
Une lettre de son frère lui apprit les clameurs soulevées contre lui. « J’ai fait tout ce que j’ai pu, mon cher frère, » lui écrivait Augustin, « pour me procurer la lettre monstrueuse de l’infàme Beaumetz ; mes efforts ont été inutiles. L’original de cette œuvre infernale court toutes les sociétés... » Puis, avec cette tendresse ardente dont il lui donna la preuve en mourant volontairement de sa mort, il terminait par ces lignes mélancoliques : « Je tremble lorsque je réfléchis aux dangers qui t’environnent. Donne-nous de tes nouvelles; rends compte au public de la motion et de la scène scandaleuse que tu as essuyée de la
(1) Lettre à M. de Beaumetz^ p. 3.