LIVRE IlL POLEMIQUE CONTRE BEAL'METZ 2:n
part d’un ennemi du peuple. Il faut que tes vertus, ton patriotisme triomphent ; il faut convaincre les ignorants pour que le succès soit certain. Adieu, je l’embrasse les larmes aux yeux. » Maximilien suivit les conseils de son frère et se décida à répondre; mais au gré d’Augustin la réponse n’arrivait pas assez vite. « J’enrage de bon cœur que tu l’aies différée un seul jour, » lui écrivait-il encore, en lui envoyant le libelle imprimé, très-rare dans la ville, mais très-répandu dans les campagnes, ajoutait-il. « Nos simples villageois sont affreusement crédules; en vain ils connaissent ce que tu as fait pour eux, ils oublient tout pour se repaître du malheur d’être écrasés d’impôts par ta faute. Il n’y eut jamais d’écrit plus funeste que cette adresse (1)... » L’honorable Beaumetz, on le voit, ne s’était pas trompé dans ses conjectures ; il connaissait bien le proverbe de Basile.
La réponse parut enfin, dans les premiers jours de juin. Autant l’attaque avait été injuste, déloyale, calomnieuse et passionnée, autant la défense fut digne, froide et convenable, comme il appartenait à un homme fort de sa conscience et sûr de son droit. « Il est des circonstances, Monsieur, » disait Robespierre en commençant, « où les défenseurs du peuple sont réduits à la nécessité de sacrifier à la patrie jusqu’à la répugnance invincible qu’ils éprouvent à se défendre contre l’absurdité des plus lâches calomnies, et vous l’avez fait naître pour moi. L’imposture la plus grossière, Monsieur, dès qu’elle paraît sous votre nom, dès que vous vous en avouez vous-même l’auteur, devient, en quelque sorte, digne d’être confondue ; et c’est un hommage que je me ferai un plaisir de vous rendre. » Après lui avoir reproché les lettres malveillantes que déjà, depuis l’ouverture de l’Assemblée nationale, il avait écrites sur son compte, lettres traîtreusement commentées par les nombreux partisans de l’aristocratie et dont il n’avait pas daigné s’occuper, il s’étonnait du peu de prévoyance et de sagacité déployé par lui, M. de Beaumetz, dans la trame odieuse ourdie contre un collègue. Qu’oni eût essayé de le transformer en ennemi du peuple en essayant de persuader à ses concitoyens qu’il avait fait et dit précisément tout le contraire de ce qu’il avait réellement dit et fait « dans l’assemblée la plus solennelle du monde, » cela se concevait de la part de M.de Beaumetz. Mais pour le succès de cette calomnie, il aurait fallu qu’Arras fût aux extrémités de l’univers et que la renommée publiât
(1) Ces deux lettres de Robespierre jeune, fort importantes, et dont on trouve la mention dans les catalogues de M. l.a.vcrdet, ont été vendues aux enchères publiques en décembre 1845 et en avril 1855, Comme presque tontes les lettres adressées à Maximilien, et qui se trouvent dans des collections particulières, ces lettres proviennent, sans aucun doute, des dilapidations de Courtois.
partout les glorieux événements de la Révolution, excepté dans l’Artois.
Si donc il suffit d’un «mot pour renverser un édifice si laborieusement construit, « comment voulez-vous,A> poursuivait- il,» que je me défende ici de ce sentiment de commisération qui est dû à quiconque fournit une grande preuve delà faiblesse de l’esprit humain? »
11 lui rappelait alors dans quelles circonstances s’étaient produites les motions dénaturées par la calomnie. Tandis qu’on voulait dépouiller une partie des Français de leurs droits les plus précieux, il avait demandé, lui, que tout citoyen pût jouir de la plénitude de ses droits sans autre distinction que celle des vertus et des talents. Est-ce donc lui qui se serait plaint de l’insuffisance des impô»'* ue l’Artois, lui qui avant la Révolution avait si énergiquement dénoncé les déprédations commises par les administrateurs de sa province et leur funeste complaisance à enrichir les gens en place aux dépens du peuple? N’avait-il pas flétri les gratifications perpétuelles accordées chaque année par les états d’Artois à plusieurs hauts fonctionnaires, et entre autres au premier président du conseil supérieur? Et ici l’allusion était sanglante, car c’étafil à ce même premier président, ancien protégé du ministre Galonné, que s’adressait cette verte réponse.
Après avoir réduit à néant, par d’irréfragables arguments, les méprisables insinuations de Beaumetz, il lui demandait quel mobile l’avait poussé à se servir -de cette arme déloyale, la calomnie. Son but, dans tous les cas, était manqué, car on n’était plus au temps oû un honnête homme pouvait être déshonoré par des pamphlets. Les injures de ' l’aristocratie étaient plutôt des titres de gloire aux yeux des défenseurs du peuple, et le zèle hypocrite des faux patriotes ne saurait imiter les caractères divins dont est empreint le véritable amour de la justice et de l’humanité.
Faux patriote! le trait atteignait en pleine poitrine M. de Beaumetz. C’était bien là l’homme dépeint par Robespierre, « qui saisissait avec assez d’habileté le moment où il fallait se défaire du jargon aristocratique » et bégayait quelquefois le langage du civisme pour retrouver sous la constitution nouvelle une partie des avantages dont il avait joui sous le despotisme. Si tel était d’ailleurs le principal motif de ses calomnies, et si son but avait été d’élever son crédit au-dessus de celui d’un collègue afin d’avoir un rival de moins dans la carrière des honneurs, il avait pris des soins superflus, et ne devait pas redouter de l’avoir pour concurrent. « Vous avez dû vous apercevoir, » lui disait Robespierre, « que nous ne pouvons ni envisager les objets sous les mêmes rapports, ni nous rencontrer sur la même route. Cette obstination à heurter tous les intérêts qui ne sont pas l’intérêt public, que