‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 2)Chapitre 88 sur 213 · LIVRE 11(. POLÉMIQUE CONTRE BEAUMETZ · texte numérisé non relu

LIVRE 11(. POLÉMIQUE CONTRE BEAUMETZ

VOUS appelez esprit factieux; ce refus persévérant de composer avec les préjugés, avec les passions ou viles ou cruelles qui depuis tant de siècles ont opprimé les hommes, qui vous semble le comble de la témérité; ce sentiment invincible par lequel on est forcé de réclamer sans cesse les droits sacrés de l’infortune et de l’humanité, contre l’injustice et la tyrannie, avec la certitude de ne recueillir de cette conduite que haine, vengeance et calomnie; vous n’ignorez pas que ce n’est point là le chemin qui conduit aux honneurs et à la fortune... Vous savez combien la complaisance, la souplesse et l’intrigue sont des moyens plus sûrs et plus faciles, et vous savez bien aussi qu’il n’est pas en mon pouvoir de les employer. Je ne crois pas même y avoir aucun intérêt. Non. J’ai été appelé, par le vœu du peuple, à défendre ses droits, dans la seule assemblée où, depuis l’origine du monde, ils aient été invoqués et discutés ; dans la seule où ils aient jamais pu triompher, au milieu des circonstances presque miraculeuses que l’éternelle Providence s’étoit plu à rassembler, pour assurer aux représentants de la nation française le pouvoir de rétablir sur la terre l’empire de la justice et de la raison; pour rendre à l’homme ses vertus, son bonheur et sa dignité première. J’ai rempli, autant qu’il éloit en moi, la tache sublime qui nous était imposée ; je n’ai transigé ni avec l’orgueil, ni avec la force, ni avec la séduction : toute espérance, toute vue d’intérêt personnel fondée sur une pareille mission, m’a toujours paru un crime et un opprobre. Je ne m’inquiète -pas si mes concitoyens le savent ou l’ignorent ; que le succès de vos calomnies et celles de vos adhérents ait répondu ou non à votre attente, il me suffit de les avoir servis selon mon pouvoir ; et sans rien désirer, sans rien souhaiter de personne, j’ai déjà obtenu la seule récompense que je pouvois ambitionner... Puissiez- vous la désirer un jour! En attendant, poursuivez votre carrière. Mais, à quelque avantage que vous puissiez parvenir, soyez sûr que les vrais citoyens n’en seront point éblouis et que ce sera toujours sur vos actions et sur vos sentiments qu’ils mesureront le degré d’estime qu’ils devront vous accorder (1). »

Telle était celte réponse, digne et calme, comme nous l’avons dit, mais ironique et mordante, et qui écrasa son adversaire. Sept des collègues de Robespierre, comme lui députés de la province d’Artois, tinrent à attester la vérité de tous les faits contenus dans sa lettre, à la suite de laquelle parut un certificat signé de MM. Fleury, du Buis-

(1) Nous avons sous les yeux un exemplaire imprimé de cette lettre, appartenaut à l’honorable M. Billot, avocat à Arras, et on tôte duquel uu contemporain a écrit a la plume : bibn faite! feint au mieux beaumetz. (Paris, Pottier de Lille, 1790, in-8« do 19 pages.)

HISTOIRE DE ROBESI’IEURE

son, Boucher, Payen, de Croix, Brassart et Ciiarles de Lameth, certificat d’honneur pour lui et d’infamie pour Beaumelz (1).

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Immense fut l’effet produit par cette réponse. « ïa lettre, cher frère, » lui écrivait sa sœur Charlotte, « paroît produire un très-bon effet, la calomnie est réduite au silence; ce n’est encore là qu’un léger succès remporté sur tes ennemis. Je te ferai connoître plus tard que ceux sur lesquels tu comptois le plus ne sont que des lâches.. . » Heureux ceux qui n’ont pas connu la douleur de ces abandons; car rien n’est cruel comme de se sentir trahi par ceux sur lesquels on s’était plu à compter dans la bonne et la mauvaise fortune. Mais il faut en prendre son parti : le cœur est rarement pour quelque chose dans ces liaisons de hasard que, par une dérision sans doute, on appelle la fraternité politique. Robespierre trouva du moins une compensation des calomnies de M. de Beaumetz dans un redoublement d’affection populaire; une réaction favorable s’opéra tout de suite, et le mépris des honnêtes gens fut le juste châtiment de son calomniateur. Y a-t-il une flétrissure assez forte pour marquer au front l’homme capable d’employer le faux et le mensonge à son aide dans le but de perdre un adversaire politique?

Ce n’était pas la première fois qu’en Artois on avait cherché à noircir la réputation de Robespierre. Tous les hommes de cette province attachés par leurs intérêts et leur vanité aux anciens abus ne pouvaient lui pardonner l’immense part qu’il avait prise à la destruction d’un régime sur les ruines duquel ils pleuraient des larmes de rage.

(1) Voici ce certificat : « Quoique M. de Robespierre n’ait pas besoin d’autre témoignage de son patriotisme que sa conduite et l’opinion publique, nous nous faisons un plaisir de lui donner une preuve de l’estime et de l’attacbement qu’il a droit d’attendre de tous ses collègues, en attestant à tous ceux que la calomnie auroit pu tromper : ^

« Que, bien loin d’avoir dit dans l’Assemblée nationale que l’Artois ne paj'oit point des impositions considérables, ou rien qui pflt tendre à aggraver les cliarges de ce pays, il n’a parlé que du mode et de la nature de ces impositions, pour obser\-er qu’une très-grande partie consistoit en impositions indirectes, et prouver par là la nécessité d’affranchir leS habitans de ce pays des conditions qui exigent une certaine quantité de contributions directes pour exercer les droits de eitoyen actif, et pour être électeur ou éligible aux différentes places établies par la constitution;

« Qu’il a toujours défendu avec zèle et la cause générale du peuple et de la liberté, et les intérêts des habitans de l’Artois en particnlier.» (P. 18 et 19.)

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L’Assemblée constituante et lui étaient l’objet de leurs récriminations constantes. De concert avec ses collègues de l’Artois, il publia vers cette époque une longue adresse au peuple artésien pour expliquer la conduite de cette Assemblée nationale qui, dit-il, avait fait pour le peuple plus qu’il n’avait osé demander et l’avait débarrassé en quelques mois d’une oppression tant de fois séculaire. Les éternels ennemis de la liberté, espérant brouiller les idées du peuple et donner le change à l’opinion publique, avaient beau baptiser la servitude du nom de sagesse et de respect pour les lois, la défense nécessaire contre l’oppression du nom de révolte, les bons citoyens ne se laisseraient pas prendre à ces appréciations mensongères ; ils se tiendraient en garde contre tous les pièges de l’aristocratie, et surtout ne se diviseraient pas pour des intérêts locaux ou particuliers; c’était du moins son espoir le plus cher. Ot-iynt à eux, représentants du peuple, dans ce combat à mort entre le despotisme et la liberté, ils vivaient, inflexibles et sans crainte, entre les deux alternatives, également glorieuses, ou de partager le triomphe de la patrie ou de périr en combattant pour elle (1). Puis, afin de déjouer les manœuvres déloyales dirigées, contre lui en particulier, par les partisans de l’aristocratie, le jeune député adressa un Avis public, en son nom propre alors, non à cette multitude de gens « faits pour haïr et pour calomnier éternellement tous les amis de l’humanité et tous les défenseurs du peuple, » mais aux bons citoyens que la nécessité l’obligeait à entretenir un moment de sa personne, après leur avoir si souvent parlé de leurs intérêts et de leurs droits.

On lui a reproché plu^ d’une fois, avec une étrange amertume, le soin qu’il prenait de sa réputation ; mais les écrivains de toutes les nuances et de tous les partis qui lui ont intenté ce reproche n’ont pas dit quelle lutte effroyable il avait eu, dès l’origine, à soutenir contre la calomnie. Cela témoigne bien de sa foi’ce et de sa puissance morales,

; car l’envie s’attaque de préférence aux natures d’élite; mais comment

s’étonner de le voir avec un soin jaloux sauvegarder sa réputation, son unique fortune? Aux injures, aux libelles, aux sarcasmes lancés contre lui par quelques gazetiers du jour aux gages de l’aristocratie, il répond par le mépris, par un dédain suprême ; mais quand ses actes publics sont publiquement dénaturés, il se doit à lui-même de protester et d’opposer à de traîtresses insinuations, à d’odieux mensonges, l’arme étincelante de la vérité. Pauvre grand homme î prédestiné aux attaques non-seulement de tous les royalistes, mais de ceux-là même

(1) Adres$e au peuple artésien par ses représentants (in-8*’ de 34 p., Paris, 1790).

lilSTOIUIi DK KOBESPIEHUE

à qui leur amour pour la Révolution aurait dû faire une loi d’être les vengeurs de sa mémoire, on 'lui impute à crime d’avoir usé du droit le plus sacré, celui de la libre et loyale défense ! Ah ! cette destinée mauvaise, comme il semble la pressentir dès le commencement de sa carrière politique, et comme il s’y résout avec la sérénité d’une pure conscience! « Nous saurons toujours, » dit-il en terminant son Avis au peuple artésien, v défendre la justice et l’humanité aux dépens de notre repos, de notre vie et, s’il le faut, de notre réputation même. » Et pourtant combien il était facile de réduire à néant l’amas d’odieuses calomnies sous le poids desquelles, aux yeux de tant de monde, on est parvenu à ternir cette réputation qui devrait rayonner d’un tel éclat 1

« Il est un moment, » écrivait-il encore dans cet Avis, « où les représentants de la nation doivent regarder comme un devoir indispensable le soin de défendre leur honneur offensé par la calomnie qu’ils méprisent, c’est celui où, arrivée au dernier accès de la rage et de la perfidie, elle lie ses attentats au fatal complot d’anéantir la liberté naissante, en s’efforçant d’irriter le peuple trompé contre ses propres défenseurs et contre l’autorité tutélaire de l’Assemblée nationale. » Car, il n’y avait pas à se le dissimuler, ce qu’on poursuivait dans les hommes désignés aux coups des calomniateurs par leur notoriété, leurs talents, l’influence dont ils joussaient, c’était la liberté conquise et la constitution elle-même. Après avoir cité plusieurs lettres, les unes anonymes, les autres signées d’un nom d’emprunt, dans le genre de celles dont l’ignoble rapport de Courtois offre plus d’un échantillon, lettres d’injures grossières, comme en reçoivent tous les liornmes dévoués à la cause des faibles, et dont ils s’honorent loin d’en être contristés, Robespierre se plaignait de voir le peuple se laisser abuser par les plus méprisables inventions de la haine. Et telle avait été la sinistre puissance de la calomnie qu’un de ses concitoyens lui avait écrit que, s’il fût revenu en ce moment à Arras, ses jours n’y auraient peuWître pas été en sûreté.

Rappelant alors avec quel dévouement il s’était exposé dans son pays à toutes les vengeances de l’aristocratie en défendant les intérêts du peuple, il avouait avoir frémi pour ce peuple « qui semble être la dupe éternelle de ses tyrans » et qui, séduit par de perfides manœuvres, sait si peu distinguer ses amis véritables de ses ennemis. Il était bien facile cependant d’éviter toute confusion. Quels avaient été, quant à lui, son caractère et sa conduite bien avant l’époque où l’on était loin de prévoir la Révolution ? Avait-il été au-devant de la fortune ou s’était-il dévoué à l’innocence opprimée? Avait-il été

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