‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 2)Chapitre 89 sur 213 · SON AVIS A SES CONCITOYENS · texte numérisé non relu

SON AVIS A SES CONCITOYENS

l’ami des riches ou celui des pauvres? Ses hommages enfin s’étaientils adressés aux gens en place ou au peuple malheureux? Et depuis l’ouverture de l’Assemblée nationale, s’était-il un seul instant démenti? Par quels hommes s’étaient laissé égarer ses concitoyens sur son compte? Par tous ces ennemis, intendants, nobles, ecclésiastiques, municipaux, que lui avait suscités son zèle pour la cause de ce peuple aux yeux duquel on essayait de le peindre comme un déserteur de l’intérêt public, comme un traître, un scélérat et un monstre. « Je répète sans aucune répugnance, » écrivait-il, « les expressions par lesquelles ils me désignent, parce que les fureurs des méchants sont l’hommage le plus énergique qui puisse être rendu au patriotisme des honnêtes gens; et j’avoue que je les ai méritées. » Ah! s’il avait voulu montrer quelque complaisance pour les ordres privilégiés, s’abaisser devant la vanité ridicule de quelques individus, il n’aurait pas à se défendre aujourd’hui. Mais ce n’est pas son moindre titre de gloire d’avoir mérité la haine aristocratique en soutenant de tous ses moyens les lois destructives des droits féodaux et des servitudes humiliantes et cruelles sous lesquelles s’était trop longtemps courbée l’immense majorité de la nation ; en élevant vivement la voix contre les retards apportés à la promulgation de ces lois odieuses à l’aristocratie ; .en défendant le peuple contre toutes les préventions injustes dont il . était l’objet au sein même de l’Assemblée nationale, et en se faisant l’écho des plaintes légitimes suscitées dans différentes villes par le despotisme local des officiers miliiaircs, prévotaux ou municipaux. Voilà quels étaient ses crimes, ce qui lui méritait d’être cité au premier rang dans les libelles impurs dont la capitale et les provinces étaient inondées.

Mais, encore une fois, combien il était aisé au peupde, poursuivait-il, de discerner la vérité, de se mettre en garde contre les calomnies dont on poursuivait avec tant d’acharnement ses meilleurs amis ! Il suffisait d’examiner avec un peu d’attention si les calomniateurs n’avaient pas un intérêt à satisfaire, un maître à flatter, une ambition ou une haine particulière à assouvir, un privilège à regretter. « O peuple bon et généreux, gardez-vous donc de vous livrer aux insinuations grossières des vils flatteurs qui vous environnent et qui n’ont d’autre but que de vous replonger à jamais dans la misère dont vous alliez sortir, pour recouvrer eux-mêmes le pouvoir injuste qui vous accabloit... Ne découragez pas ceux qui à l’avenir auroient le courage d’embrasser votre cause ; les riches et les hommes puissants trouveront toujours tant d’esclaves pour servir leurs injustices! Réservez-vous au moins quelques défenseurs. Ne souffrez pas qu’ils nous disent avec le ton

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de l’insulte : Vous vous sacrifiez pour le bonheur et pour la liberté du peuple, et le peuple ne veut être ni libre ni heureux (1)... »

Combien vraies, hélas! ces paroles, et combien aussi elles méritent d’être rappelées ! C’est la destinée des grands réformateurs d’être poursuivis par l'ingratitude de ceux dont ils ont péniblement, au risque de leur vie, tenté d’améliorer la position. Mais qu’importent les hommes? les principes sont tout, et la récompense est assez belle quand on a pour soi la satisfaction du devoir accompli.

Tandis que Robespierre était contraint de sc distraire de ses travaux législatifs pour se défendre contre des libelles calomnieux, la discussion sur l’organisation judiciaire se continuait au sein de l’Assemblée constituante, et le principe de l’élection des juges par le peuple, pour un temps limité, en sortait victorieux.

Il ne prit pas une part bien aciive aux débats relatifs à la formation des tribunaux de première instance et d'appel , cependant il monta à la tribune quand on agita la question de savoir si les juges seraient sédentaires ou ambulants. Un certain nombre de membres redoutaient, non sans raison, que, dans les campagnes surtout, des juges sédentaires n’eussent pas tout le caractère d’impartialité désirable, ne subissent trop facilement des influences de localité. D'autres trouvaient les tribunaux ambulatoires peu en rapport avec la dignité de la magistrature. Robespierre, adoptant un terme moyen, demanda l’institution des assises pour l'appel, et l’établissement de juges sédentaires en première instance. Il voyait réunis dans cette combinaison les avantages des deux systèmes. On écartait ainsi, d’un côté, les objections soulevées contre l’institution des assises dans un sens vague et absolu, et, de l’autre, on garantissait autant que possible l’indépendance de juges revêtus d’un pouvoir redoutable, et qu’il fallait surtout préserver contre les séductions des liaisons personnelles, les intrigues de toute espèce auxquelles le séjour permanent des juges d’appel donnerait certainement naissance (2). Il y avait là un ar-

(1) nu peuple artésien, par M. de Robespierre; député de la province d’Artois à l’Assemblée nationale (Paris, Pottier de Lille, 1790, in-8“ de 14 pages).

(2) Voy. le Point du jour, nuniéro 289, p. 295. I.e .Moniteur est compléteineut muet.

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