LIVRE FII. Dü DROIT DE DÉCIDER LA FAIX OU LA GUERRE
naux démocratiques se répandirent en plaintes amères contre l’Assemblée et prodiguèrent les louanges les plus vives au député dont la voix s’était élevée en faveur de$ districts (1).
' C’était un rude adversaire que Mirabeau, et pourtant déjà son crédit commençait à baisser. On ne soupçonnait pas encore ses liaisons avec la cour, dont les preuves éclatantes ont été, longtemps après, livrées à la publicité (2) ; mais il y en avait dans le peuple comme un vague pressentiment; ses prodigalités récentes, le luxe par lui déployé tout à coup, et surtout son attitude dans la discussion de l’importante question du droit de guerre et de paix, fortifièrent des conjectures dont sa popularité reçut un coup mortel.
Cette question, capitale pour les peuples, du droit de décider la paix ou la guerre, allait remettre en présence les deux illustres tribuns. Née d’un incident pour ainsi dire fortuit, elle devait pendant huit séances soulever toutes les passions de l’Assemblée et tenir attentives la France et l’Europe entières.
Le vendredi 14 mai, une lettre de M. de Montmorin, ministre des ■ affaires étrangères, lettre adressée au président de l’Assemblée et lue en séance publique, annonçait que, l’Angleterre préparant des armements considérables à propos d’un différend survenu entre elle et la
(1) Voici en quels termes, quelques joiirs après, s'exprimait Loustalot : « Nous avons peu de ces hommes qui, cherciiant plutôt A remplir leur devoir qu’à ohtenirdes applaudissements, se tiennent, comme AI. de Robespierre, près des principes, et qui, bravant le reproche d’être trop chaleureux, réclament sans cesse les droits sacrés du peuple, lors même qu’ils prévoient qu’ils vont être sacrifiés. » Et en note il ajoutait : « Il vient de donner une nouvelle preuve de ce genre d’héroïsme en défendant seul la maintenue des districts de Paris » (fleco/utioTis de Paris, numéro 43, p. 258). De son côté, Camille Desmoulins écrivait dans son journal : « Tous les républicains sont consternés de la suppression de nos soixante districts. Ils regardent ce décret d’aussi mauvais œil que celui du marc d’argent. Il y a un grand moyen eu faveur des districts; on doit croire les faits avant les raisonnements. Quels maux ont-ils faits? Et n’cst-ce pas à eux au contraire qu’on doit la Révolution ? L’Assembée nationale, il faut en convenir, a dégénéré à elle seule en cohue plus souvent que les soixante districts ensemble. Ce qui parle plus haut en leur faveur, c’est que leur majorité a toujours voté pour l’intérêt général. Pourroit-on en dire autant de l’Assemblée nationale, où les noirs ont remporté plus d’une victoire éclatante? » {Uérolutions de France et de Brabant, numéro 25.)
(2) Voy. la Correspondance entre le comte de la Marck et le comte de Mirabeau.
lIlSTOir.E DE ROr.ESPlERP.E
cour de Madrid, Sa Majesté avait cru devoir, par mesure de précaution, ordonner l’armement de quatorze vaisseaux de ligne dans les ports de l’Océan et de la Méditerranée, et prescrire à tous les commandants maritimes de disposer leurs moyens de défense pour être prêts à toute éventualité. Ce serait avec la plus profonde douleur que le roi se déciderait à déclarer la guerre, ajoutait le ministre, mais en même temps il manifestait l’espérance de voir la paix se maintenir, ne doutant pas, du reste, de l’empressement de l’Assemblée nationale à prêter son concours à Sa Majesté dans le cas contraire (1).
Aussitôt grand émoi dans l’Assemblée. 0>J6lques membres auraient voulu qu’on répondît sur-le-champ au message du ministre; mais, attendu l’importance de la question, on ajourna au lendemain.
Au moment où la nation, devenue majeure, rentrait en possession d’elle-même et confiait ses destinées à des représentants librement élus, était-il logique, était-il sensé d’abandonner à la personne du roi le pouvoir exorbitant de décider la paix ou la guerre et de lui permettre d’entraîner à son gré tout un peuple dans des expéditions souvent téméraires, aventureuses, trop souvent commandées par le caprice et l’intérêt de quelques courtisans plutôt que par le véritable intérêt national ? Et dans les circonstances présentes, n’était-il pas à redouter que la cour ne tentât les hasards d’une guerre pour tenir en éveil la curio'sité publique, faire diversion aux travaux de l’Assemblée, et entraver la marche de la Révolution? Telles étaient les questions que s’adressaient les patriotes, questions qui, le soir, passionnèrent la séance des Jacobins et agitèrent les esprits des membres les plus influents de l’Assemblée nationale.
Le lendemain, Alexandre de Lameth demanda que, toutes affaires cessantes et avant de s’occuper du message ministériel, on décidât si le droit de résoudre la paix ou la guerre appartenait au roi ou à — la nation représentée. Pour lui la solution n’était pas douteuse, et, sous peine de compromettre la liberté, on ne pouvait songer un seul instant à déléguer à une cour et à des ministres dont les intentions perfides étaient bien connues le droit d'exposer légèrement la vie de tant de milliers de citoyens. Mais il fallait, disait-il, trancher tout de suite la question, autrement elle serait préjugée dans un sens contraire à l’intérêt général. Cette motion, si défavorable au pouvoir exécutif, fut vivement appuyée, non-seulement par Duquesnoy, Barnave, Reubell et Robespierre, mais aussi par Broglie, d’Aiguillon et Menou. Après quelques paroles de Broglie sur la nécessité de ne pas aban-
(1) Moniteur du 15 mai 1790.
LIVIŒ III. Dû DllOir DE DKCIDKII LA PAIX OU LA GUERRE 249
donner au ministère l’exercice d’un aussi terrible droit» Robespierre monta à la tribune et s’éleva, lit-on dans le journal le Point du jour, à des considérations autrement importantes (1). S’il est une heure, dit-il, où l’Assemblée semble appelée à décréter solennellement à qui appartient le droit de décider la paix ou la guerre, c’est assurément celle où les ministres viennent lui faire part du différend survenu entre deux nations voisines, et lui demander des subsides. De la résolution de l’.Assemblée dépendra le résultat des événements politiques qu’on semble préparer. Résoudre la question dans le sens des prétentions de la cour, ce serait donner aux ministres une arme terrible dont ils pourraient se servir contre les nations étrangères et contre le peuple français lui-même au moment où il a reconquis sa liberté. Que si le différend entre l’Angleterre et l’Espagne, dont parlait en termes si vagues la lettre du ministre, était soumis à l’appréciation del’.Assemblée, il lui serait possible d’adopter des mesures de conciliation de nature à sauvegarder la dignité de chacun, et qu’il appartenait à la nation seule de proposer. « Je suppose, par exemple, » poursuivait-il, « que, vous élevant à la hauteur de votre rôle et des circonstances, vous jugiez qu’il pourrait être de votre sagesse de déconcerter les projets des cours en déclarant aux nations, et particulièrement à celles que l’on vous présente comme prêtes à se faire la guerre que, réprouvant les principes de la fausse et coupable politique qui jusqu’ici a fait le malheur des peuples pour satisfaire l’ambition ou les caprices de quelques hommes, vous renoncez à tout avantage injuste, à tout esprit de conquête et d’ambition; je suppose que vous ne désespériez pas de voir les nations, averties, par cette noble et éclatante démarche, de leurs droits et de leurs intérêts, comprendre ce qu’elles ont peut-être déjà senti, qu’il leur importe de ne plus entreprendre* d’autres guerres que celles qui seront fondées sur le véritable avantage et sur la nécessité de ne plus être les victimes et le jouet de leurs maîtres; qu’il leur importe de laisser en paix et de protéger la nation française qui défend la cause de l’humanité, et à qui elles devront leur bonheur et leur liberté... Je suppose, dis-je, qu’il fût utile ou nécessaire de prendre, dans les circonstances actuelles, les mesures que je viens d’indiquer ou d’autres semblables; est-ce la cour, sont-ce les ministres qui les prendront ? Non, ce ne peut être que la nation elle-même ou ses représentants. Il faut donc avant tout, et dès à présent, décider si le droit de faire la guerre ou la paix appartient à la nation ou au roi. »
(1) Voy. le Point du jour, numéro 303, p. 44.
HISTOIRK DE ROBESPIERRE
On devait, suivant lui, déployer en cette occasion toute l’énergie et toute la vigilance commandées par la situation, car il était facile de percer le voile dont essayait de s’envelopper une intrigue aristocratique et ministérielle. A ses yeux, cette querelle invoquée, et dans laquelle, en vertu du pacte de famille, on semblait vouloir prendre parti pour l’Espagne contre l’Angleterre, n’était qu’un prétexte; il s’étonnait, quant à lui, qu’on eût déjà procédé à des préparatifs de guerre sans que l’Assemblée eût été prévenue. « Si ce projet de guerre n’est pas sérieux, » disait-il en terminant, a il faut s’indigner de ce piège ou de cette dérision ; s’il l’est, il faut frémir à la seule idée de voir les dangers de toute espèce dont il menace la constitution encore imparfaite et chancelante, au milieu des ennemis domestiques et des orages dont elle est environnée (1). »
Le discours de Robespierre répondait trop bien au sentiment général de l’époque pour qu’il fût facile de réfuter ses arguments. Mirabeau le tenta. L’étonnement ne fut pas médiocre d’entendre ce rude adversaire de la cour parler surtout dans l’intérêt de la royauté, et déclarer, en se servant d’une expression qualifiée de triviale par lui-même, que la maréchaussée extérieure et intérieure de terre et de mer devait toujours être, pour l’urgence d’un danger subit, entre les mains du roi. Cependant, tout en disant cela, il priait l’Assemblée de ne pas préjuger son opinion sur la question constitutionnelle, et concluait à ce qu’on s’occupât immédiatement du message ministériel. L’Assemblée, après avoir accueilli avec les plus vifs applaudissements un discours de Menou en réponse à celui de Mirabeau, comme si elle eût voulu par là marquer son improbation des paroles de l’immortel orateur, décida qu’on remercierait le roi des mesures qu’il avait prises pour le maintien de la paix, et que, dès le lendemain, 16’ mai, l’on mettrait à l’ordre du jour cette question constitutionnelle : La nation doit-elle déléguer au roi l’exercice du droit de paix ou de guerre?
Le lendemain même la discussion reprit, ardente, passionnée. Tour à tour on entendit les partisans de la royauté et de la cause populaire.
(l)Ce discours est tronqué aussi maladroitement que possible dans le Jfoniteur, numéro du 16 mai 1790. Voy. le Point du jour, numéro 303, p. 44 et suiv.
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