LIVRE l\. MANŒLVRKS TlÎNKBKEUSF.S DE LA GIRONDE
venlion avait décrété que le peuple aurait la faculté de choisir ses juges en dehors de la classe des gens de loi. Les Girondins, avocats pour la plupart, s'étaient montrés fort hostiles à celte décision, et Vergniaud était parvenu à la rendre à peu près illusoire en faisant renvoyer ce décret, pour l'exécution, au comité de législation, sous prétexte qu'il y avait à côté du principe quelque chose qui n'était pas le principe, ce que Robespierre traita avec assez de raison de « galimatias (1) », appréciation dont s'offensa vivement l'orgueil de Vergniaud.
Aucune concession du reste n'était capable de ramener des esprits égarés par la haine la plus aveugle , résolus à ne partager avec personne le soin de diriger la Révolution, et qui, forts de leur ascendant sur la Convention nationale, s'imaginaient pouvoir écraser facilement ceux qu'ils considéraient comme des rivaux. Un exemple montrera à quel point ils étaient intolérants, combien ils étaient exclusifs. En proscrivant comme aristocratique la dénomination de monsieur, ils refusaient d'accorder à tous les Français le titre de citoyen , le réservant à leurs amis seulement. « Nous dirons avec joie le citoyen Pétion, le citoyen Condorcet; mais quel est le patriote qui pourroit dire : le citoyen Marat, le citoyen Maury (2 ? » 11 fallait les appeler Marat, Maury tout court. Ce simple trait peint à merveille le caractère entier et égoïste des gens de la Gironde.
Trois hommes, dans la députation de Paris, les gênaient, les offusquaient : c'étaient Robespierre, Danton et Marat, mais le premier principalement; et contre lui ils tournèrent toute leur grosse artillerie. Comment, en effet, arriver à dominer exclusivement la République tant que serait debout cette réputation colossale, cette popularité immense, acquise par tant de services rendus à la cause de la démocratie ? Seulement l'abattre n'était pas chose facile. Sachant combien est jaloux de sa liberté un peuple récemment affranchi, ils imaginèrent d'accuser Robespierre d'aspirer au pouvoir suprême, et avec la plus insigne déloyauté ils affectèrent de le confondre avec Danton et Marat. Les mots de dictature, de triumvirat, furent adroitement répandus. Parmi les hommes de la Gironde, y en avait-il un seul qui crût de bonne foi à cette accusation de dictature dirigée contre Robespierre? J'ai la conviction du contraire, et nous verrons tout à l'heure un des organes les plus accrédités du parti considérer cette accusation comme insoutenable. Les Girondins avaient tout d'abord, on ne l'a pas oublié
(1) Voyez le Moniteur du 23 septembre 1792 et les Lettres de M. Robespierre à ses commetians, numéro 3.
(2) Patriote français, miméro 1140.
sans doute, transformé Robespierre en agent du fameux comité autrichien ; mais une telle calomnie étant tombée sous le mépris général, ils se rejetèrent sur cette idée de dictature, et cette fois ils se crurent certains du succès. Leur complot fut combiné longtemps d'avance, les rôles furent distribués avec art, et les acteurs se tinrent tout prêts à entrer en scène à la première occasion.
Dès le 22 septembre, Brissot avait ouvert le feu en attaquant directement Robespierre; le lendemain, continuant ses agressions, il accusait certain parti de vouloir désorganiser la société, de flagorner le peuple (1). Le 2/i, Kersaint, appuyé par Vergniaud et Lanjuinais, réclama de la Convention une loi sévère contre les provocateurs d'anarchie, et Buzot, jetant le masque, demanda qu'une garde départementale fût créée à Paris pour protéger l'Assemblée, idée déjà émise la veille par le ministre de l'intérieur dans son compte rendu, a Croit-on nous rendre esclaves de certains députés de Paris? » Tout le discours de Buzot se résumait dans ces paroles. Lui aussi maintenant soutenait ce projet de loi réclamé par ses amis; mais jadis, alors qu'il marchait de concert avec Robespierre, n'avait-il pas, comme lui, combattu énergiquement le projet de loi martiale proposé par Mirabeau ? Prévoyant l'objection, il prit les devants, et comme un casuiste de la plus mauvaise école , il s'efforça d'établir une distinction capitale entre la loi « de ce Mirabeau » et celle que lui-même appuyait aujourd'hui. J'appartenais à l'opposition alors, et aujourd'hui mes amis sont au pouvoir, aurait-il dû dire pour être dans la vérité. La Convention ne s'en laissa pas moins entraîner; elle décréta qu'il serait nommé six commissaires chargés de s'enquérir de la situation actuelle de la République en général, et de celle de Paris en particulier; de présenter un projet de loi contre les provocateurs au meurtre, comme si déjà il n'existait pas assez de lois pour réprimer les excitations à l'assassinat , et de rendre compte des moyens de mettre à la disposition de l'Assemblée une force publique prise dans les quatre-vingt-trois départements (2)
La veille au soir, Chabot, aux Jacobins , avait poussé le cri d'alarme contre les menées de la faction girondine. Le Patriote françois à la main, il avait demandé ce que signifiait celte accusation, dressée par ce journal contre une partie de la Convention, de vouloir désorganiser le pays. C'était là, à ses yeux, un système d'intrigue inventé pour dépopulariser Danton et Robespierre. Brissot lui paraissait le plus grand
(1) Patriote français, numéros 1139 et 1140.
(2) Yoy. le Moniteur du 26 septembre 1792.
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des scélérats s'il n'expliquait pas son article; et il avait proposé à la société, pour le cas où cet écrivain ne se rétracterait pas, de le rayer de la liste des Jacobins. La société n'était cependant animée d'aucune disposition hostile à l'égard de la Gironde; carie même jour elle se donnait Pétion pour président et Real pour vice-président (<). Mais, le lendemain, Fabre d'Églantine signala vivement les fâcheuses tendances du discours prononcé dans la journée à la Convention par Buzot. Pouvait-on imaginer, en effet, quelque chose de plus funeste que cette déplorable prévention que certains hommes s'efforçaient de semer dans les départements contre la ville et les députés de Paris ? Ceux-là étaient les véritables agitateurs, disait Fabre avec raison (2). Et encore si quelque chose avait justifié les incroyables déclamations des Girondins et de leurs feuilles contre la ville de Paris et ses représentants! mais jamais la capitale n'avait été aussi tranquille, le journal de Brissot lui-même se plaît à le reconnaître. Alors pourquoi tout ce tapage, ces récriminations éternelles, ces calomnies éhontées? Ah! c'est qu'à tout prix il fallait se débarrasser de collègues dont la surveillance incommode dérangeait trop de calculs ambitieux. « La confiance dans la Convention nationale augmente, » ajoutait le Patriote^ « depuis surtout qu'on espère que le vrai patriotisme l'emportera (3). » Impossible de pousser plus loin l'impudence et l'hypocrisie. Comme en toutes choses se décèlent bien les espérances et les projets des Girondins ! Comme déjà ils se croient sûrs de la victoire ! Enfin , le 25 septembre , ils tentèrent un grand coup, et la Convention nationale fut le théâtre d'une sorte de bataille rangée.
Une demande d'explications de la part de Merlin, au sujet des bruits de dictature et de triumvirat semés dans le public, fut le signal du combat. « Qu'on m'indique ceux que je dois poignarder, » s'écria le député de Thionville (i). C'était La Source qui, la veille,
(1) Journal des débats et de In correspondance de la Société des Jacobins, Amis di la liberté et de l'égalité. Numéro 270. (Nouveau titre de cette fexiille depuis le numéro précédent.)
(2) Ibid., numéro 271.
(3) Yoy. le Patriote français, numéro 1143.
(4) Voy. le Moniteur du 26 septembre 17W2,
avait parlé à Merlin d'un pouvoir dictatorial, auquel, prélendait-il. visaient certains hommes. La Source s'élança à la tribune, et sans nommer personne, vaguement, il accusa plusieurs de ses collègues de convoiter la dorninalion et de chercher à y parvenir par l'anarchie. Accusation qui du reste passait par dessus la tête de Robespierre, lequel, sous la Constituante, s'était si solennellement écrié : « Je déclare que j'abhorre toute esj)èce de gouvernement où les factieux régnent. » Le député girondin ne manqua pas de déclamer contre Paris, dont il dénonça le despotisme; il ne voulait pas, ajoutait-ih, que cette ville devînt dans la République ce qu'avait été Rome dans l'empire romain. « 11 faut que Paris soit réduit à un quatre-vingt-troisième d'influence, comme chacun des autres départements. » Paroles maladroites, injustes, et malheureusement de nature à accréditer une opinion répandue déjà, à savoir que les députés de la Gironde avaient l'intention de porter atteinte à l'unité fondée par l'Assemblée constituante, et d'étabhr un système fédératif dans la République française.
Le discours de La Source amena Osselin à protester énergiquement contre ce système de calomnie tramé par des hommes pervers ou stupides pour persuader à la Convention nationale que les représentants de Paris conspiraient contre la liberté; il invita chacun de ses collègues de la capitale à s'expliquer catégoriquement, et se déclara, quant à lui, partisan de la république la plus démocratique possible. A ce moment une voix s'écria : « Le parti qu'on vous a dénoncé, dont l'intention est d'établir la dictature, c'est le parti de Robespierre; voilà ce que la notoriété publique nous a appris à Marseille {]]. », Cette voix, c'était celle de Rebecqui. Ainsi, sur la notoriété publique de Marseille, voilà un étourdi qui accuse Robe^^pierre d'être le chef d'un parti dictatorial. Le grand mot était lâché en pleine Convention. Devant cette dénonciation insidieuse, l'illustre calomnié pouvait-il demeurer muet ï Non, certes, et il se disposait à répondre à l'instant ; mais déjà Danton était à la tribune.
L'impétueux athlète, en s'appiaudissant de l'explication provoquée par la Gironde, protesta avec énergie contre cette accusation vague et indéterminée de triumvirat, de dictature, lancée à la tète de quelques représentants du peuple. Que si cette pensée avait germé dans l'esprit de quelque imprudent, sa tête devait rouler sur l'échafaud; mais étaitil juste d'inculper toute la députation de Paris? Repoussant bien loin cette imputation, quant à lui, il rappela ses services passés, et sépara avec soin sa cause de celle de Marat, dont il attribua les exagérations
(1) Journal des dvbals et des décrels de la Convention, numéro 6, p. 78.
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aux longues vexations qu'il avait subies, à la vie souterraine qu'il avait été contraint de mener. Lui-même proposa à la Convention de décréter la peine de mort contre quiconque serait convaincu d'être partisan delà dictature ; puis, devenant en quelque sorte accusateur à son tour, il parla des inquiétudes causées par le projet de certains membres de rAssem.blée de diviser la France en fédérations partielles, et demanda aussi la peine de mort contre quiconque chercherait à détruire l'unité de la République. Buzot sentit le coup. « Qui est-ce qui a dit au citoyen Danton qu'il existait ici un homme qui songeât à détruire l'unité du gouvernement? » s'écria-t-il. Le meilleur moyen de la sauvegarder, c'était, selon lui, cette garde formée par les quatre-vingttrois départements pour environner la Convention, et il conclut au renvoi de toutes les propositions à la commission des Six, nommée la veille (1).
La tribune libre, Robespierre y monta ; personnellement inculpé, il avait liàte de réduire à néant une imputation téméraire. Quel autre, à sa place, n'eût été pressé du même désir? Le début de sa longue improvisation fut d'une modération contrastant singulièrement avec la violence de l'attaque, a En montant à cette tribune pour répondre à l'accusation portée contre moi, ce n'est point ma propre cause que je vais défendre, mais ia cause publique. Quand je me justifierai, vous ne croirez point que je m'occupe de moi-même, mais de ia patrie. Citoyen, qui avez eu le courage de m'accuser de vouloir être l'ennemi de mon pays, à la face des représentants du peuple, dans ce même lieu où j'ai défendu ses droits, je vous remercie ; je remercie dans cet acte le civisme qui caractérise la cité célèbre qui vous a député. Je vous remercie, car nous gagnerons tous à celte accusation. Après la véhémence avec laquelle on s'est élevé contre un certain parti, on a désiré savoir quel en était le chef; un citoyen s'est présenté pour le désigner, et c'est moi qu'il a nommé. »
Comment répondre à la plus chimérique, à la plus extravagante des
(1) Voy.ponr le discours de Danton et la réponse de Buzot, outre le Moniteur (numéro du 26 septembre 1792), le Journal des débals et des décrets de la Convention (numéro 6), saus oublier d'ailleurs que ces deux feuilles étaient, l'une et l'autre, rédigées dans un esprit entièrement favorable à la Gironde.
Déjà, sur des propos tenus à la table de Roland, propos auxquels les perpétuelles déclamations des amis de Brissot contre Paris donnaient plus de poids, on accusait les Girondins de vouloir morceler la Bépublique. « Cette accusation, » dit M. Michelet (t. IV, p. 342), « prit beaucoup de poids lorsqu'elle fut reproduite par Robespierre au sein de la Convention. » Toujours tiJéle à sou déplorable système de partialité, M. Michelet omet de dire que ce fut Danton qui formula bien plus nettement cette accusation. Or combien plus elle avait d'importance dans sa bouche, puisque, au moment où il parlait, il remplissait encore les fonctions de ministi-e de la justice !
inculpations, se demandait-il ensuite, sinon par la peinture de ses actions passées? Était-ce lui qu'on pouvait accabler du poids d'une accusation de tyrannie, lui qui, durant trois ans, avait lutté contre le despotisme, combattu la cour, dédaigné les présents et méprisé les caresses de toutes les factions? Interrompu ici par quelques voix, au milieu desquelles se distinguait celle de Rebecqui, il reprit en ces termes : « Citoyen, pensez-vous que celui qui est accusé d'être traître envers son pays n'ait pas le droit d'opposer à cette inculpation vague sa vie tout entière ? Si vous le pensez, je ne suis point ici dans le sanctuaire des représentants de la nation. Je veus ai rendu un témoignage qui partait de mon cœur, et vous m'interrompez quand je me justifie ! Je ne reconnais point là un citoyen de Marseille ni un représentant du peuple français. C'est quelque chose peut-être que d'avoir donné pendant trois ans une preuve irrécusable de mon patriotisme, d'avoir renoncé aux suggestions de la vanité, de l'ambition. » Robespierre rappela alors ses luttes de chaque jour contre les ennemis de la Révolution, ses efforts pour le triomphe de la cause de l'égalité , de la liberté et de la justice, à laquelle il avait « attaché toutes ses affections. » La persécution dont il était victime, il la faisait remonter surtout à' l'époque oij, en compagnie du citoyen qui présidait à cette heure la Convention nationale, il avait été triomphalement reconduit par le peuple de Paris, « touchant et doux témoignage, « dit-il, « dont le souvenir me dédommage de tant d'amertumes! » Et cependant, poursuivait-il, si un citoyen devait être peu suspect d'aspirer à la dictature, n'était-ce pas celui qui, dans l'Assemblée constituante, s'était fait fermer le chemin des honneurs et de la puissance, qui avait fait décréter qu'aucun législateur ne pourrait être appelé au ministère ni accepter aucune place ou pension pendant quatre années à partir de l'expiration de son mandat?
Ici de nouvelles interruptions l'arrêtèrent : l'un lui demandait une explication franche en quatre mots; l'autre l'adjurait de dire simplement s'il avait aspiré à la dictature. Et les applaudissements d'un certain côté d'accueillir ces interruptions peu convenables, car Robespierre était dans la situation d'un accusé! Lui, sans se laisser décourager, protestait de son intention de ne pas importuner souvent l'Assemblée; mais, disait-il à ses collègues : « Écoutez-moi du moins aujourd'hui, votre caractère et votre justice vous l'ordonnent. » Les murmures et l'agitation ayant continué, il rappela la Convention nationale à sa propre dignité. 11 ne suffisait pas d'entendre un accusé, il fallait l'entendre sans l'interrompre et sans l'outrager. Au reste, il ne se regardait pas, quant à lui, comme sérieusement inculpé, car celte prétendue dénonciation