LIVRE VI. ENTHOUSIASME BELLIQUEUX
se montre pour eux d'une indulgence infinie, on lui fait, à lui, un crime de se défendre, et l'on se récrie sur ce qu'il y a parfois d'amer dans son langage, comme si la vivacité de la riposte n'était pas toujours en raison directe de la violence de l'attaque. Encore une fois il nous est donc indispensable d'insister là-dessus.
Assurément si, vers la fin de l'année 1791, une idée fut à peu près universellement accueillie avec enthousiasme, ce fut celle de la guerre, mise en avant par les Girondins. Soutenir le contraire, ce serait aller contre la vérité des faits, ce serait surtout méconnaître le génie belliqueux de notre nation. Propagée d'un bout de la France à l'autre, cette idée enflamma les esprits, bien peu résistèrent à l'entraînement. Dans les campagnes, dans les ateliers, dans les sociétés populaires, il n'était question que de guerre. Marchons à l'ennemi ! tel était le cri général. Et cela n'avait rien d'étonnant de la part d'un peuple que séduit la perspective des camps, que grise l'odeur de la poudre, et qui, au bruit du tambour, à la vue des enseignes déployées, est toujours prêt à courir les aventures des batailles, sans s'inquiéter de tout ce qu'il risque dans les hasards de la guerre, j'entends ses institutions, sa liberté, car le reste est d'un intérêt secondaire; et sans se demander si, en vertu d'un prétendu droit des gens, il est permis aux hommes de s'ériger ainsi en bourreaux les uns des autres. Et moi-même qui écris ces lignes, ne me suis-je pas senti pris, plus jeune, de la fièvre des combats, ne me suis-je pas enivré aussi de cette fumée de la gloire militaire, n'ai-je pas chanté l'homme des armées , celui que voyait de loin venir Robespierre, et que, dans sa merveilleuse perspicacité, il signalait d'avance à son pays, montrant l'anéantissement des libertés publiques comme une des plus périlleuseif conséquences de la guerre?
Ainsi donc, cette guerre, tout le monde la voulait alors, la cour, les Girondins, la Société des Amis de la constitution, menée par eux en ce moment, la nation entière, mais à des conditions et dans des vues bien différentes. La cour voulait la guerre, cela est hors de doute, et ce qui le prouve irréfragablement, c'est qu'ayant refusé de sanctionner le décret sur les émigrés, décret dont l'exécution eût peut-être rendu inutile la rupture de la paix, elle ratifia sans difficulté les propositions belliqueuses de l'Assemblée nationale. Mais conseillée par Lameth, Duport et Barnave, ayant La Fayette pour général, elle entendait faire la guerre à sa façon, c'est-à-dire ménager avec soin les grandes puissances, l'Autriche et la Prusse, sur lesquelles elle comptait toujours pour la restauration de l'ancien régime, et s'en prendre aux petits princes allemands, afin de pouvoir lever des troupes à son aise et les dirigera un moment donné contre la Révolution elle-même. Nous avons
3C niSTOIRE DE ROBESPIERUE
à cet égard un aveu péremptoire, c'est celui du ministre Narbonne, du protégé de madame de Staël, qui assurément, tout en ayant l'air d'entrer dans les vues des Girondins, n'obéissait guère aux mêmes sentiments. Eh bien ! plus tard il avouait que son dessein avait été de former une armée dans laquelle Louis XVI eût pu trouver un refuge, et d'où il aurait intimidé les clubs, comme le voulait également La Fayette (1). Ce fut ce que comprit très-bien un des journaux les plus populaires du temps, qui se rendit tout de suite aux prévoyantes observations de Robespierre. « Si Louis XVI n'a pas voulu concourir avec les représentants de la nation à assurer la tranquillité de l'État par des moyens légaux, » disaient les Révolutions de Paris, « c'est qu'il a voulu la guerre, c'est qu'il lui faut la guerre pour seconder ses projets (2). » Mais bien peu nombreux encore étaient parmi les patriotes les convertis à la paix, ou du moins les partisans de la guerre défensive seulement.
Au reste, il ne s'agissait pas encore de la grande guerre des peuples contre les rois, la seule que com.prît Robespierre, si l'on venait à être attaqué et si l'on en était réduit à tirer l'épée, comme on l'a pu voir par les quelques paroles qu'il prononça à la tribune des Jacobins, le jour même de son retour. Les vœux des Girondins n'allaient pas alors au delà d'une guerre restreinte, et Isnard, dans ce sombre et beau discours du 29 novembre oij, parlant des ministres, il s'était écrié : « Disons-leur que désormais ils n'ont à choisir qu'entre la reconnaissance publique et la vengeance des lois, et que, par le mot responsabilité, nous entendons la mort, » Isnard se bornait en définitive à réclamer des mesures vigoureuses contre les émigrés et ces petits princes d'outre Rhin, assez hardis pour favoriser les coupables entreprises des rebelles (3). Dans le message présenté le soir même au roi, au nom de l'Assemblée législative, on l'invitait à adresser d'énergiques déclarations aux cercles du Haut et du Bas-Rhin, aux électeurs de Trêves et de Mayence, à l'évêque de Spire ; mais de l'empereur d'Autriche, du roi de Prusse, dont les sentiments hostiles à l'égard de la Révolution étaient bien connus, pas un mot. Tel était également le sens des discours ■belliqueux prononcés à la tribune de la société des Amis de la constitution. Eux aussi, les Jacobins, avaient cédé à l'entraînement général;
(1) Souvenirs contemporains d'histoire et de littérature, par ^I. Yillemaiii, chaj). I) p. :V3.
(2) Révolutions de Paris, nmné^'o 127, p. 467. Ce qui n'empêche pas ^I. Michelet d'écrire : « La cour avait une pei^r eli'royable de la guerre, nous le savons maintenant de la manière lapins certaine. » Et comment l'éminent écrivain le sait-il d'une façon si certaine? C'est ce dont il a complètement néglige de nous faire part. (Voyez son Histoire de la Kévolution française, t. III, p. 365.)
(3) Voyez le .l/oin'/c/r du l-" décembre 1791.
i.ivnr, VI. — ciuTiuLi': iiistouique 37
et combien d'efforts il fallut à Robespierre pour les convertir en partie à l'opinion contraire ! on en jugera. C'est donc par la plus étrange confusion, par le plus complet oubli des faits, qu'on a pu les présenter comme opposés à la guerre et songeant seulement à combattre l'ennemi intérieur. Même à un moment où Robespierre était parvenu à ébranler bien des convictions, un journal tout dévoué aux hommes de la Gironde, la Chroniquf de Paris, prend soin de nous avertir que la société des Jacobins n'a pas varié dans son opinion sur la guerre, et que ses sentiments à ce sujet ne sont pas équivoques (1).
{Y) Chronique de Paris, numéro 354 de rannéelTOl. — Aucun liistorien, il nous coûte de le dire, n'a plus mal que M. Miclielet traité cette importante question de la guerre. Dans les longues pages qu'il lui a consacrées, tout est embrouillé, défiguré comme à plaisir. Nulle distinction entre les époques. Il suppose d'abord, très-gratuitement, que Robespierre était revenu d'Arras « aussi guerrier que personne, i) et pour cela il détache deux lignes d'un de ses discours, lesquelles, lues comme elles doivent l'être dans le texte tout entier, prouvent précisément le contraire de ce que j\I. Michelet prétend démontrer [Hist. de la Révolution, p. 358, t. III). Il suppose ensuite (car ici il ne procède guère que par suppositions, ce qui, par parenthèse, est une singulière façon d'écrire l'histoire), il suppose, dis-je, que Robespierre adopta le parti de la paix : 1° parce que les Girondins « ses rivaux » (ce qui n'est nullement exact pour le moment) s'étaient, en son absence, emparés de l'idée populaire de la guerre, et qu'il ne voixlait pas se mettre à leur suite (p. 358). Est-il possible de rapetisser ainsi, sur une hypothèse puérile, des hommes si grands, même dans leurs passions? 2" Parce qu'il croyait les Girondins d'accord avec le parti feuillant et anglais (p. 359). Ou est confondu, eu vérité, quand on lit de telles choses écrites par un historien d'un si rare mérite. j\I. Michelet anticipe de beaucoup trop loin sur les accusations réciproques et peu fondées que se renverront les Girondins et les Montagnards. On verra au contraire que, dans ces longs débats sur la guerre, Robespierre rendit toujours pleine justice au patriotisme de ceux qui professaient sur cette question une autre opinion que la sienne, et que, s'il y eut de l'animosité, de l'acrimonie dans la lutte, elles vinrent de ses adversaires, non de lui. Enfin M. Michelet suppose, en troisième lieu, — et ici il n'est guère possible de bâtir plus lestement des suppositions sur des données purement conjecturales, pour nous servir de l'expression même de notre illustre confrère, — que Robespierre fut l'organe des sociétés jacobines de province, lesquelles, composées, en grande partie, d'acquéreurs de biens nationaux (suppose toujours M. Michelet), ne voulaient nullement la guerre. Or, s'il était une supposition à l'abri de laquelle devait se trouver Robespierre, c'était bien celle-là, à coup sûr, et c'est vraiment tomber dans le ridicule que de présenter comme l'avocat d'un vil intérêt l'homme aux convictions indomptables, qui jusqu'à sa mort ne cessa de se montrer le défenseur des classes déshéritées contre les privilégiés, les puissants et les riches (voyez Hist. de la Rév., p. 358 et 360). Et puis il y a un autre malheur, c'est que l'assertion de M. Michelet touchant l'opposition des sociétés jacobines de province contre l'idée de la guerre est complètement fausse. S'il avait examiné avec quelque soin le Journal des débats et de la correspondance des Jacobins, il y aurait trouvé une multitude d'adhésions en faveur de la guerre, venues des sociétés jacobines des provinces, et il y aurait vu par exemple que, dans la séance du 25 mars 1792, Guadet reprochait précisément à l'opinion de Robespierre d'être une critique amère de toutes les sociétés patriotiques qui avaient été de l'avis de la guerre. On voit dans quels abîmes d'ei-reurs une aveugle prévention a entraîné un écrivain plein de cœur et de talent, et que nous ne combattons qu'à regret, poussé par un devoir de conscience.
Eu ce qui concerne Robespierre, M. Michelet dénature tellement les pensées, les
Par toute la France, avons-nous dit, s'était rapidement propagée cette idée de la guerre. Partisans de la cour, ministériels, Girondins et Jacobins, tous semblaient animés de l'ardeur des combats, comme si d'un coup d'épée on allait trancher le nœud des questions brûlantes dont la prompte solution importait à la prospérité du pays. Or, troubler ce concert d'enthousiasme ; tenter de démasquer les uns, de détromper les autres ; opposer la froide raison aux emportements d'un patriotisme plus ou moins éclairé; combattre seul l'engouement public au nom de l'humanité, de la philosophie, de la liberté ; entrer en lutte enfin contre tout un peuple saisi d'un frémissement belliqueux, c'était donner au monde un grand et noble spectacle : eh bien ! ce spectacle, Robespierre le donna pendant deux mois. Puisant dans sa conscience les forces nécessaires pour ce duel inégal, il vint, le front calme, l'œil serein, rompre en visière aux innombrables partisans de la guerre, sachant d'avance peut-être à combien d'inimitiés et de calomnies il exposait sa personne, mais plaçant au-dessus de sa popularité le triomphe du droit, de la vérité et de la raison.
Présenter Robespierre comme systématiquement opposé à la guerre, ce serait une erreur. Philosophe, il n'aimait pas ces affreuses effusions de sang qui profitent en général plus aux despotes qu'aux peuples ; patriote, il croyait à la nécessité de la paix, afin d'établir dans le pays la hberté, le jeu régulier de la constitution, et surtout, afin de vaincre les ennemis du dedans, plus acharnés et plus à craindre que ceux du dehors, sauf à tomber résolument sur toute puissance étrangère assez osée pour s'immiscer dans nos affaires intérieures. Et alors c'eût été la guerre terrible des peuples contre les tyrans couronnés, non une guerre anodine contre de petits princes allemands, incapables de soutenir le choc d'une armée française. Voilà ce qu'il disait dès le 28 novembre, dès le jour même de son arrivée. Un examen plus approfondi de la question et de la situation ne fit que le fortifier davantage dans son opinion. Il vit d'abord très-clairement que la cour avait un intérêt
opinions de ce grand citoyen, qu'on serait tenté de croire en vérité qu'il n'a pas lu un seul des discours prononcés par lui sur cette question de la guerre, de novembre 1791 à janvier 1792, et dont il ~e contente de citer par ci par là quelques bribes. Combien plus juste, plus équitable et plus vrai est M. de Lamartine, dans les pages éloquentes où il apprécie l'attitude de Robespierre en ces graves débats! (Voy. V Histoire des G i' rondins, p. 53 etsuiv. du 1. 11 de la 1" édition.)
LIVIIE M. — SA RÉSISTANCE A l'eNTRAIXEMENT GENERAL 39
à un semblant de guerre, afin de pouvoir diriger à son gré les forces militaires du pays ; ses prévisions à cet égard ont été, on l'a vu, justifiées par les propres aveux de Narbonne. Il n'eut pas de peine ensuite à s'apercevoir que les souverains de l'Europe, tout en désirant la guerre pour écraser la Révolution qui pouvait les menacer à leur tour, ne tenaient nullement à prendre l'offensive, aimant bien mieux laisser au peuple français le rôle d'agresseur, et mettre de leur côté les apparences du droit et de la justice. Attaqués les premiers, ils se trouvaient dans le cas de légitime défense, et nul n'avait à blâmer leur intervention dans les affaires de la France. L'empereur d'Autriche donna même quelques ordres pour la dispersion des émigrés dans ses Etats. Aussi, quand, le 9 décembre, le journaliste Carra vint aux Jacobins dénoncer une proposition formelle qu'aurait faite Léopold à Louis XVI de le soutenir lui et la monarchie, Robespierre éleva quelques doutes. Il était bon de se tenir sur la défensive, dit-il, mais, selon lui, les puissances étrangères avaient plutôt l'intention d'effrayer la France que de rompre avec elle (1).
Le surlendemain, Real et Carra n'en prirent pas moins successivement la parole, pour proposer les meilleures mesures à prendre au sujet de l'intervention qu'aurait offerte l'Empereur. La seule réponse, selon eux, était de porter les premiers coups, d'assaiUir l'ennemi dans ses foyers. Invoquant l'exemple de Frédéric le Grand, ils présentaient la guerre agressive comme beaucoup plus avantageuse que la guerre purement défensive, et Real alla jusqu'à demander que, laissant de côté le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif, on consultât dans ses comices le souverain, le peuple, qui seul pouvait forcer le roi de mettre immédiatement ses armées en campagne.
Aussitôt Robespierre monta à' la tribune et dit : « Messieurs, ce n'est pas sans quelque répugnance et même sans quelque honte que je suis monté à cette tribune pour improviser sur une question aussi délicate, et qui demande un examen si profond ; cependant, comme je vois l'opinion se porter avec une certaine impétuosité vers un parti qui ne me paraît pas avoir été approfondi, je me suis cru obligé de vous présenter quelques observations qui me sont inspirées. » Rappelant ensuite qu'il avait autant d'attachement que personne pour la souveraineté du peuple, et qu'il s'était attiré assez d'inculpations calomnieuses à cause de cet attachement pour avoir le droit de se livrer à quelques réflexions à ce sujet, il critiqua, avec beaucoup de ménagement d'ailleurs, l'opinion du précédent orateur comme inconstitutionnelle. Il ne s'agissait
(1) Journal des ch'hats de la Société des Amis de la Constitution, luuiiéro 109.
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pas de convoquer le peuple dans ses comices, c'était à l'Assemblée nationale à décider si l'on ferait la paix ou la guerre. Quant à lui, ce dernier parti lui semblait le plus dangereux, parce que, n'ayant aucune confiance dans le pouvoir exécutif, il ne le verrait pas sans inquiétude disposer de toutes les forces du pays, que, par un vote de guerre, l'Assemblée législative mettrait entre ses mains. Puis il était sûr d'avance qu'au lieu d'attaquer l'empereur, le véritable ennemi, dans le Brabant où les populations se réuniraient tout de suite à nous, on porterait nos troupes dans un coin de l'Allemagne, où elles se trouveraient isolées de toute communication avec les citoyens (1). On va voir combien il devinait juste. 11 borna là, dans cette séance, ses observations; mais les grands discours que nous allons avoir à analyser, seront, en partie, le développement de ces quelques paroles improvisées.
La discussion était engagée, et elle devait se prolonger pendant des mois entiers. Bien rares étaient alors les partisans de la paix. Cependant Robespierre avait du premier coup converti à ses idées un de ses futurs collègues à la Convention, Dubois-Crancé, lequel parla dans son sens à la séance suivante des Jacobins (12 décembre). Après lui on entendit un membre qui, dans son enthousiasme belliqueux, proposa d'investir l'Assemblée législative d'une autorité dictatoriale. Robespierre combattit vivement cette motion et soutint de nouveau son opinion en faveur de la paix, ou plutôt de la guerre défensive. Sans doute, dit-il, si les forces de la nation devaient être dirigées par des mains pures, il serait peut-être avantageux de prendre les devants et de déclarer la guerre à ceux qui toléreraient sur nos frontières des rassemblements hostiles ; mais dans l'impossibilité oii l'on était de se fier aux agents du pouvoir exécutif, il lui semblait préférable d'attendre une provocation. La dictature était, à ses yeux, un détestable moyen. 11 fallait, avant tout, examiner de quelle espèce de guerre on était menacé. Était-ce la guerre d'une nation contre d'autres nations? celle d'un roi contre d'autres rois ? non ; c'était évidemment la guerre de tous les ennemis de la constitution contre la Révolution française, lesquels étaient de deux espèces, ceux du dedans et ceux du deliors. Pouvait-on raisonnablement ranger parmi les premiers la cour et les agents du pouvoir exécutif? Sans résoudre affirmativement cette
(1) Journal des débats de la Société des Amis de la Constitution, numéro 109. Nous devons faire observer à nos lecteurs que cette feuille, la seule qui à cette époque rendît compte, et très-grossièrement encore, des séances des Jacobins, tronque singnlièi-ement les discours de Uobespierre, dont on n'a conservé qu'une reproduction très-pâle et très-écourtée en conséquence, quand ils n'ont pas été imprimés à part; par ordre de la société.
LIVIŒ VI, SKANCKS DKS 11 ET \-> ])KŒmM\V. AUX JACOIilNS 11
question, Robespierre se contentait de faire observer que les ennemis du dehors, les rebelles français, prétendaient n'être que les défenseurs de la cour de France et de la noblesse française.
Traçant, à traits rapides, l'iiistorique de tous les efforts tentés par la cour et ses partisans pour enrayer la Révolution et dénaturer la constitution dans le sens des idées rétrogrades, il se demandait comment on pouvait avoir la pensée de confier à cette cour le soin de diriger les hostilités contre des ennemis dont elle partageait tous les sentiments, et arrivait k cette conclusion, que ce qu'on avait le plus à craindre, c'était la guerre, le plus grand fléau, suivant lui, qui pût menacer la liberté dans les circonstances où l'on se trouvait. Sans doute il y avait quelque inconvénient à laisser subsister sur nos frontières ces rassemblements d'émigrés, sentinelles avancées de la contre-révolution; mais pourquoi la guerre, quand peut-être, en sanctionnant les sages décrets de l'Assemblée nationale, on aurait eu raison des rebelles ? Rappelant avec quelle persistance un certain nombre de députés, parmi lesquels Lameth, Barnave, Duport et La Fayette, aujourd'hui les conseillers de la cour, avaient essayé d'altérer la constitution au profit de cette cour, et de confisquer une partie des libertés conquises en 1789, il montrait la main des intrigants dirigeant présentement le pouvoir exécutif dans le sens de leurs rancunes et de leur ambition. Chose bien étrange ! on refusait de punir des rebelles, et l'on ne reculait pas devant une déclaration de guerre contre eux ! 11 s'agissait donc d'une guerre simulée, mais n'en apportant pas moins avec elle son contingent de terreurs, de dangers, de complots et de trahiçons, sur lesquels le pouvoir exécutif comptait sans doute pour amener le peuple français à une capitulation dont le gage serait l'anéantissement de la liberté et de la constitution, « Voilà, » disait Robespierre en finissant, « voilà, si je ne me trompe, les vues de l'intrigue ministérielle ; voilà le véritable nœud de cette intrigue qui nous perdra si nous nous environnons de ces terreurs, si nous donnons une consistance aussi funeste que ridicule à ces factieux qui ne méritent que le mépris de la nation, et qui n'auraient pas dû fixer deux jours son attention. Je suis si convaincu par les plus simples réflexions que le bon sens suggère à ceux qui sont instruits des intrigues de la cour, que je crois être aussi sûr de ne pas me tromper que si j'étais membre du directoire, du club de Richelieu, de l'hôtel Marsillac et de tous les cabinets conspirateurs (1). » Admirable sagacité de Robespierre, dont les dis-
(1) On trouve ce discours^ de Robespierre dans les numéros 110 et 111 du Jotnnal des débats delà Société des Amis de la Constitution.
42 HISiOIIlE DE ROBESPIERRE
eussions et les événements qui vont suivre apporteront chaque jour de nouvelles preuves. On sait à présent combien justes étaient ses prévisions, et de quel don prophétique il était doué quand il poussait le cri de défiance : Cavcant consules!
Le jeudi l/i décembre, le roi vint a l'Assemblée répondre en personne au message du 29 novembre. Dans un discours tout empreint de respect et d'amour pour la constitution, il déclara, après avoir rendu pleinement justice à l'empereur, son beau-frère, et l'avoir remercié publiquement de ses bons offices; il déclara, dis-je, qu'il allait sommer l'électeur de Trêves de faire cesser dans ses États, avant le 15 janvier suivant, tout attroupement, toutes dispositions hostiles de la part des Français qui s'y étaient réfugiés, sous peine, passé ce délai, d'être considéré comme ennemi par la France. Cette déclaration fut accueillie au bruit d'applaudissements prolongés. Ainsi, on le voit, l'empereur d'Autriche était, pour ainsi dire, traité en allié, en ami, alors qu'il promettait formellement aux princes possessionnés en Alsace et en Lorraine les secours dont ils auraient besoin pour obtenir leur rémtégration dans tous leurs droits et privilèges (1).
Quand le roi se fut retiré, son nouveau ministre de la guerre, Narbonne, prit la parole pour annoncer que dans l'espace d'un mois cent cinquante mille hommes, divisés en trois armées aux ordres des maréchaux Luckner et Rochambeau et du général La Fayette, seraient réunis aux frontières, et que, quant à lui, il partirait sous peu de jours pour inspecter les troupes et dissiper les défiances qui pouvaient exister entre les soldats et leurs officiers (2). Le choix d'un général auquel se rattachait le souvenir tout récent encore des massacres du Champ de-Mars n'avait rien de bien rassurant pour les patriotes, et nous ne tarderons pas à voir le héros des deux mondes prendre soin de justifier lui-même les soupçons dont il était l'objet.
Le soir, aux Jacobins, un ancien membre de l'Assemblée constituante, Biauzat, vanta beaucoup la pureté des intentions du roi, et engagea en quelque sorte la société à cesser tous débats, pour ne pas gêner l'action du gouvernement dans ce moment critique. Il semblait
(1) Voyez les Mémoires du prince de Hardemberg, cités par ^DI. Bûchez et Roux tlaus leur Histoire jiarlementdire de la Bérolution, t. XII, p. 403 etsuiv.
(2) Moniteur du 16 décembre 1791.
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aussi regarder comme résolue une question encore indécise, celle de la guerre. Mais, si en effet elle était résolue dans le sens de l'action, ce serait pour le malheur du pays, s'était écrié Robespierre, qui s'était empressé de monter à la tribune pour répondre à Biauz^t. La déclaration du roi devait être, selon lui, l'objet du plus mûr examende la part de l'Assemblée nationale. Il ne s'agissait donc pas de savoir si le monarque était digne de plus ou moins de confiance, il s'agissait de décider la paix ou la guerre parla pression de l'opinion publique.
Et certes, s'il est un noble spectacle au monde, c'est celui d'un grand peuple discutant solennellement, et en pleine liberté, une affaire relative à ses plus chers intérêts. On peut essayer de persuader aux nations esclaves qu'il est indispensable de confier aux gouvernements le soin de trancher cette question vitale de la paix ou de la guerre , que le secret le plus absolu est nécessaire, et qu'elles ont tout à gagner à se réveiller un beau matin avec le fardeau d'une guerre sur les bras, sans avoir été appelées à donner leur avis; les nations libres entendent les choses autrement, et, laissant de côté la prudence imaginaire et les précautions machiavéliques des despotes, elles estiment que tous les points d'intérêt public doivent être livrées à la discussion des citoyens. Ainsi pensait Robespierre, relatiVement à la question de la paix et de la guerre. « Je déclare, moi, » disait-il avec fermeté en répondant à Biauzat, « que je la discuterai selon ma conscience et le sentiment impérieux de ma liberté. » U n'accordait ni aux partisans de la cour ni aux ministres le droit de toucher à sa liberté à cet égard; mais, ajoutait-il, « je leur donne la permission illimitée de me calomnier, moi et tous les bons citoyens, autant qu'ils le trouveront convenable à leurs intérêts. » Danton appuya de sa grande et forte voix les paroles de Robespierre, et la société décida à l'unanimité la continuation de la discussion (1).
Brissot n'avait pas parlé encore. Un discours de lui était attendu comme un oracle, car, malgré sa réputation compromise, il était parvenu à prendre sur l'Assemblée législative une influence considérable, et déjà il était regardé comme le chef de ce groupe d'hommes connus sous le nom de Girondins, et qui se grossit peu à peu d'une foule de gens aux opinions les plus diverses. Nous avons parlé de sa réputation compromise, et, en effet, quelle que soit la sympathie qu'on puisse éprouver pour un homme dont on ne saurait contester, je le veux bien, ni le talent, ni même le patriotisme, il est impossible de nier ses antécédents fâcheux, ses liaisons à Londres avec 'des libellistes gagés,
(1) Journal des débats de la Société des Amis de la Constitution, numéro 111.
écrasés de mépris, et enfin certains actes de sa vie passée auxquels sa récente polémique avec le pamphlétaire Morande avait donné beaucoup trop de retentissement. Malgré cela, il n'en était pas moins l'àme de ce parti remuant dont l'ambition égalait largement le patriotisme, et dont les membres furent, à un autre point de vue, bien plus soupçonneux que le glorieux tribun auquel ils allaient tant reprocher ses défiances. Je n'aime point à procéder par suppositions, mais quand on voit, à un certain moment, les Girondins disposer, pour ainsi dire, en faveur de leurs créatures, de toutes les places laissées par la constitution à la discrétion du roi; quand on lit surtout ce qua écrit à ce sujet une femme que ses liaisons bien connues avec Narbonne ont mise à même d'apprécier leur tactique et ont rendue témoin de leurs prévenances pour un ministre que le choix de son cœur avait donné à la France (1), il est bien permis de croire que, s'ils ont beaucoup aimé la patrie, ils ont aussi beaucoup aimé le pouvoir, et que dans la guerre ils ont cherché surtout un moyen de satisfaire leur ambition et de consolider leur influence.
« La guerre, la guerre! » écrivait Brissot dans son journal, le 15 décembre. Tel était, suivant lui, le cri de tous les patriotes français, le vœu de tous les amis de la liberté, dont il voyait déjà le drapeau sacré flotter sur les palais des rois, sur les sérails des sultans, sur les châteaux des tyrans féodaux, sur les temples des papes et des muphtis (2). Cependant ses vœux n'allaient pas alors au delà de ceux des ministres, et ce ne fut pas une déclaration de guerre contre les rois qu'il vint le lendemain- soir proposer aux Jacobins; il se contenta de leur demander d'appuyer Narbonne, dont il avait combattu les injustes préventions contre les patriotes opposés à la guerre. « Je viens, » dit-il, « défendre la proposition de la guerre contre les petits princes allemands. » Tout le mal, suivant lui, était à Coblentz. Il voulait bien rendre hommage aux intentions droites et patriotiques de ceux qui soutenaient un système contraire au sien, mais il prenait l'engagement de détruire jusqu'à la dernière de leurs objections. Loin de se méfier de la cour, il disait : « La défiance est un état affreux ; » et il ajoutait : « Vous avez voulu la guerre, le pouvoir exécutif va la déclarer, il fait son devoir, et vous devez le soutenir quand il fait son devoir. En le soutenant, il vous reste à le surveiller, et s'il vous trahit, le peuple est là. 11 nous crie sans cesse : l'union! l'union! Eh bien!
(1) Madame de Staël. Considérations sur l<i Bévolution française (t. II de la 'i<' édition, p. 30).
(2) Voyez le Patriote français, numéro 857.
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qu'il soit patriote, et les Jacobins deviendront ministériels et royalistes (1). » Ainsi, cela est bien évident, les Girondins, abondant involontairement dans les vues de la cour, s'en tenaient à la guerre restreinte, et ne semblaient animés d'aucun sentiment de défiance à l'égard du ministre de la guerre. Toutefois Robespierre va bien se garder de les confondre avec les Constitutionnels, et nous l'entendrons tout à l'heure établir une distinction très-nette entre ceux-ci, qu'il considérait comme des intrigants, et les premiers, dont il combattit l'erreur avec les plus grands ménagements.
Profonde fut la sensation produite par le discours de Brissot, car, nous le répétons, la majorité des Jacobins penchait pour la guerre. De toutes parts on demanda l'impression de ce discours; en vahi Robespierre réclama l'ajournement jusqu'à la fin des débats, elle fut votée d'enthousiasme. Danton monta immédiatement à la tribune pour ne pas laisser la société sous l'impression des paroles de Brissot, car, se rangeant à l'avis de Robespierre, il ne croyait pas le moment opportun pour une déclaration de guerre ; il voulait scruter les intentions du pouvoir exécutif avant que « l'ange exterminateur de la liberté fît tomber les satellites du despotisme (2). »
Jusqu'ici Robespierre avait esquissé la question entraits rapides, par improvisation, répondant tout de suite et sans préparation aux arguments des partisans de la guerre. Mais au discours profondément étudié et travaillé de Brissot, qui, de son propre aveu, avait médité depuis six mois, et même depuis la Révolution, la thèse soutenue par lui, il crut devoir une réponse complète, définitive, et le surlendemain, 18 décembre, il vint aux Jacobins, armé d'un de ces puissants discours qui seul suffirait à la réputation d'un orateur, et sur lequel il convient de s'arrêter un peu longuement.
Ce soir-là c'était fête au club. Les patriotes d'Angleterre ayant envoyé une députation aux Jacobins, on avait placé dans la salle des séances les drapeaux des deux peuples. Les députés anglais furent reçus au milieu d'une affluence énorme, avec un indescriptible enthousiasme; une jeune fille, tout émue, leur offrit comme souvenir, au
(1) Voyez le Journal des débats de la Société des Amis de la Constitution, numéro 112, et le Patriote françois, numéro 862.
(2) Journal des débats de la Société des Amis de la Constitution, numéro 112.
nom des femmes de France, une sorte d'arche d'alliance, renfermant un bonnet de la liberté, la constitution française, quelques épis de blé et trois étendards sur lesquels on lisait dans les deux langues : Vivre libre ou mourir! Hommage touchant qui semblait contenir des promesses de paix, hélas! que l'avenir ne réalisera pas.
On prit ensuite la résolution de placer côte à côte, dans la salle des séances du club, les bustes de J.-J. Rousseau, de Franklin, de Mably, de Price et de Mirabeau. Après cela parut à la barre un artiste, sourdmuet de naissance; il venait faire à la société don des bustes de Robespierre et de Pétion (1), afin que, pour ainsi dire, vivants ou morts, tous les grands lutteurs de la liberté fussent toujours présents par leurs images dans cette enceinte ouverte à tous les hommes libres, et qui retentissait de paroles dont les échos prolongés remplissaient d'effroi le cœur de tous les despotes.
En ce moment on apporta sur le bureau une épée de Damas offerte a la société par un citoyen nommé Virchaux, pour être donnée au premier général français qui terrasserait un ennemi de la Révolution. Le président (c'était Isnard) s'en saisit, et la brandissant avec une exaltation prodigieuse : « La voilà cette épée, » s'écria-t-il, « elle sera toujours victorieuse. Le peuple français poussera un grand cri, et tous les autres peuples répondront à sa voix ; la terre se couvrira de combattants, et tous les ennemis de la liberté seront effacés de la liste des hommes (2). » Ce mouvement théâtral, ce langage figuré, après des scènes déjà si émouvantes, étaient certes faits pour transporter une foule d'auditeurs passionnés. Cependant un journal tout dévoué à la Gironde avoue que l'action d'isnard était bien près de prêter au ridicule, n'eussent été le motif qui l'avait dictée et l'énergie des expressions dont il s'était servi (3). Si Robespierre ne la trouva pas ridicule, il la jugea dangereuse, car on allait reprendre les débats sur la guerre, et il savait combien nous autres Français nous sommes susceptibles de nous laisser aller à l'impression du moment. Il supplia donc l'assemblée de supprimer tous les mouvements d'éloquence matérielle qui pouvaient entraîner l'opinion alors qu'elle devait se livrer à la discussion la plus tranquille. La société se calma comme par enchantement, et, sur la proposition de Couthon, elle passa à l'ordre du jour (/i). Prenant aussitôt la parole, Rœderer s'engagea à suivre le précepte qu'on venait de donner, et à discuter froidement la question. Partisan de la guerre,
(1) Voyez la Chronique de Paris, numéro 354 de l'année 1791.
(2) Journal des débals de la Société des Amis de la Constitution, niiméro 113.
(3) Chronique de Paris, numéro 354, ubi suprd.
(4) Journal des débats de ta Société des Amis de la Constitution, numéro 113.