‹ Histoire de Robespierre; d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 4)Chapitre 12 sur 188 · I.IVIU: M. SA REPONSE MODEUKK A BUISSOT 4T · texte numérisé non relu

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comme Brissot il voyait k Coblentz la cause de tous nos maux; il fallait en finir avec Coblentz, disait- il, et c'en était fait du fanatisme et de l'agiotage.

Robespierre monta à la tribune au milieu des applaudissements prodigués au dernier orateur (1) ; l'opinion de la société semblait donc entièrement à la guerre, lorsqu'il commença en ces termes : « La guerre! s'écrient la cour et le ministère, et leurs innombrables partisans. La guerre ! répètent un grand nombre de bons citoyens, mus par un sentiment généreux, plus susceptibles de se livrer à l'entbousiasme du patriotisme qu'exercés à méditer sur les ressorts des révolutions et sur les intrigues des cours. Qui osera contredire ce cri imposant? Personne, si ce n'est ceux qui sont convaincus qu'il faut délibérer mCirement avant de prendre une résolution décisive pour le salut de l'État et pour la destinée de la constitution ; ceux qui ont observé que c'est à la précipitation et à l'enthousiasme d'un moment que sont dues les mesures les plus funestes qui aient compromis notre liberté , en favorisant les projets et en augmentant la puissance de ses ennemis ; qui savent que le véritable rôle de ceux qui veulent servir leur patrie est de semer dans un temps pour recueillir dans un autre, et d'attendre de l'expérience le triomphe de la vérité.

Œ Je ne viens point caresser l'opinion du moment ni flatter la puissance dominante; je ne viens point non plus prêcher une doctrine pusillanime, ni conseiller un lâche système de faiblesse et d'inertie; mais je viens dévoiler une trame profonde que je crois assez bien connaître. Je veux aussi la guerre, mais comme l'intérêt de la nation la veut : domptons nos ennemis intérieurs, et marchons ensuite contre nos ennemis étrangers, s'il en existe encore.

« La cour et le ministère veulent la guerre et l'exécution du plan qu'ils proposent ; la nation ne refuse point la guerre, si elle est nécessaire pour acheter la liberté; mais elle veut la liberté et la paix, s'il est possible, et elle repousse tout projet de guerre qui serait proposé pour anéantir la liberté et la constitution , même sous le prétexte de les défendre. » Ainsi, dès les premiers mots, on le voit, il a bien soin

(1) La Chronique de Paris, qui mentionne à peine le discours de RoljespieiTe pour dire qu'il n'a pas fait dans la société de nombreux prosélytes, ajoute, en vantant beaucoup le discours de Rœderer, que les applaudissements qu'il a reçus prouvent assez que les sentiments des Jacobins au sujet de la guerre ne sont pas équivoques (numéro 354 de l'année 1791). Le Patriote français n'est pas moins explicite, et se flatte, après avoir cité un long fragment du discours de Eœderer, que tous les esprits sont à la guerre. On comprend maintenant quel sera le dépit des journaux girondins quand, après plus de six semaines de luttes, la société des Jacobins se sera presque tout entière convertie à l'opinion de Robespierre.

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d'établir une distinction formelle entre les partisans de la cour, c'està-dire les Feuillants, les royalistes, et ces bons citoyens mus par un sentiment généreux et l'enthousiasme du patriotisme, c'est-à-dire les Girondins.

Reprenant ensuite des arguments qu'il avait fait valoir déjà, et les discutant avec plus de force, il se demanda de quelle sorte de guerre la France était menacée. S'agissait-il de la guerre d'une nation contre d'autres nations, d'un roi contre d'autres rois? non; mais de la guerre formidable de tous les ennemis de la Révolution française contre cette Révolution. Or les plus dangereux, les plus redoutables de ces ennemis n'étaient pas à Coblentz , ils se trouvaient au sein même du pays; et c'était à eux, à la cour, au ministère, que l'on confierait la direction d'une telle guerre !

Puis, envisageant la question à un point de vue économique et philosophique, Robespierre traça une sombre peinture des maux auxquels s'exposait un peuple en se laissant aveuglément entraîner dans les hasards de la guerre, ce premier vœu de tout gouvernement qui cherche à accroître sa puissance. Pour le ministère, c'était un moyen commode de couvrir d'un voile impénétrable ses déprédations, mais quelle cause d'épuisement et de ruine pour les finances de la nation ! La guerre! mais c'était le plus grand péril de la liberté naissante ! Par elle s'établissaient les dictatures ; par elle l'attention générale, détournée des délibérations intéressant nos droits civils et politiques, se portait exclusivement sur les événements extérieurs, et les généraux, les ministres grandissaient au détriment des législateurs et des magistrats; par elle enfin se constituait dans les villes frontières ce régime arbitraire devant lequel disparaissaient toutes les garanties protectrices des droits des citoyens. Et quel danger n'y avait-il pas dans l'enthousiasme trop naturel d'une nation et des soldats pour un général victorieux ? L'histoire ne nous montrait-elle pas les chefs heureux faisant toujours pencher la balance en faveur du parti qu'ils avaient embrassé, s'emparant eux-mêmes de l'autorité quand ils avaient le tempérament des César et des Cromwell; ou, si c'étaient des courtisans sans caractère, renforçant le pouvoir du maître, à la condition d'être ses premiers valets? La guerre dirigée par un gouvernement perfide lui semblait donc recueil le plus ordinaire des peuples libres. .\li ! comme au dixneuf Brumaire, les survivants de la Révolution devront se rappeler ce magnifique discours de Robespierre !

Différent était, il est vrai, le raisonnement des patriotes qui, cédant à un généreux entraînement, paraissaient regarder la guerre comme la source de tous les biens; aussi, faisant allusion à quelques lignes du

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Patriote françois, citées plus liant, l'orateur ajoutait : « On croit déjà voir le drapeau tricolore planté sur le palais des empereurs, des sultans, des papes et des rois ; ce sont les propres expressions d'un écrivain patriote qui a adopté le système que je combats. D'autres assurent que nous n'aurons pas plutôt déclaré la guerre que nous verrons s'écrouler tous les trônes à la fois. Pour moi, qui ne puis m'empêcher de m'apercevoir de la lenteur des progrès de la liberté en France, j'avoue que je ne crois point encore à celle des peuples abrutis et enchaînés par le despotisme. Je crois autant que personne aux prodiges que peut opérer le courage d'un grand peuple qui s'élance à la conquête de la liberté du monde ; mais quand je fixe les yeux sur les circonstances réelles oi^i nous sommes; lorsqu'à la place de ce peuple je vois la cour; lorsque je ne vois plus qu'un plan im.aginé, préparé, conduit par des courtisans; lorsque j'entends débiter avec emphase toutes ces ' déclamations sur la liberté individuelle à des hommes pourris dans la fange des cours, qui ne cessent de la calomnier, de la persécuter dans leur propre pays, alors je demande au moins que l'on veuille bien réfléchir sur une question de cette importance. »

En effet, poursuivait-il, si la cour et le ministère n'avaient pas un intérêt puissant à entreprendre la guerre, auraient-ils négligé les plus simples précautions pour la prévenir? Ne les avait-on pas vus favoriser, encourager même les émigrations? Ne les avait-on pas entendus se plaindre amèrement des municipalités et des corps administratifs qui avaient tenté d'y mettre une digue et de s'opposer ainsi à l'exportation de nos armes et de notre numéraire? En vain venait-on parler de ces proclamations ambiguës adressées aux rebelles pour les engager à rentrer dans le sein de la patrie ; ces lettres mêmes, pleines d'indulgence pour des conspirateurs armés, se disant, il est vrai, les champions de la noblesse et de la cour, semblaient être une invitation tacite à persister dans leurs criminels desseins. Si le roi et ses ministres avaient réellement voulu la cessation d'un tel état de choses, et détruire sur nos frontières le foyer de la rébellion, auraient-ils opposé le veto royal aux mesures décrétées contre les émigrés par l'Assemblée nationale? Gomment comprendre qu'après avoir usé de tant de ménagements à l'égard d'individus traîtres envers la patrie, on vienne aujourd'hui proposer la guerre contre eux au moment même, pour ainsi dire, oili l'on repoussait également un décret destiné à réprimer leurs alliés naturels, ces prêtres séditieux qui, au nom du ciel, troublaient l'ordre public et commençaient à allumer dans toutes nos provinces le flam.beau de la discorde et du fanatisme ?

Rappelant ensuite les trames ourdies, dans les derniers temps de

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l'Assemblée constituante, pour altérer la constitution, par ceux qu'on appelait, par dérision sans doute, les Constitutionnels, il montrait ces mêmes hommes complotant, non pas le retour de l'ancien régime, oij ils n'avaient point de place, mais l'établissement d'un état de choses plus favorable à leur intérêt personnel, à leur ambition. Il leur fallait une chambre haute, composée de nobles et même d'hommes des communes, à qui l'on conférerait la noblesse. Or nous savons aujourd'hui par expérience, hélas! avec quelle facilité les meneurs de la haute bourgeoisie, d'anciens révolutionnaires même, se laissent affubler de titres d'emprunt, et, déserteurs du parti populaire, passent dans le camp des privilégiés; oui, nous savons trop combien, depuis, se sont vérifiées les prévisions de Robespierre. On comptait sans doute sur les accaparements, la famine, le chômage, la guerre enfin, pour amener le peuple, par la lassitude, à une infâme composition. N'était-ce point là le secret des faveurs ministérielles accordées à tous les contre-révolutionnaires, et de la persécution dont les patriotes étaient constamment l'objet? Ah ! les nobles, les Feuillants, les intrigants de toutesles classes, savaient bien qu'il valait mieux poursuivre la fortune en France même, au milieu des troubles, que de l'aller chercher à Coblentz. Aussi les voyait-on s'attacher, par tous les moyens, à mettre obstacle à la loyale exécution de la constitution aujourd'hui terminée, et travailler ouvertement à diviser l'Assemblée législative. Eh bien! n'était-ce pas à tous ces gens-la, aux ministériels, aux journalistes vendus à la cour, qu'on entendait aussi pousser des cris belliqueux ? Le ministre de la guerre n'avait-il pas dénoncé du haut de la tribune nationale les patriotes dont l'opinion sur ce point n'était pas conforme à la sienne? La cour voulait donc la guerre, mais à son heure, à sa convenance ; elle la voulait, pour se parer, aux yeux de la nation, d'un semblant de patriotisme; elle la voulait, pour diriger à sa guise les forces du pays, tourner à un moment donné contre la Révolution elle-même cette épée dont la constitution armait sa main, et ressaisir le pouvoir absolu. Et, pour la réussite de son plan, elle comptait sur l'incivisme de certains corps administratifs, comme ce directoire de Paris composé de ministériels tels que Beaumetz, Desmeuniers et Talleyrand; sur la corruption des fonctionnaires publics, l'ambition des uns, la pusillanimité des autres, la fatigue du peuple, et surtout sur ces égoïstes favorisés de la fortune, qui, aimant la Révolution parce qu'elle les avait égalés à ceux au-dessous desquels ils étaient jadis, ne pouvaient consentir à leur tour à être les égaux de ceux qu'ils regardaient comme leurs inférieurs.

«Législateur patriote, à qui je réponds en ce moment, » s'écriait

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alors Robespierre en s'adressant à Brissot avec une courtoisie extrême, « quelles précautions proposez-vous pour prévenir ces dangers et pour combattre cette ligue? Aucune. Tout ce que vous avez dit pour nous rassurer se réduit à ce mot : « Que m'importe ! la liberté triomphera de tout. » Ne dirait-on pas que vous n'êtes point chargés de veiller pour assurer ce triomphe, en déconcertant les complots de ses ennemis? La défiance, dites-vous, est un état affreux ! beaucoup moins affreux sans doute que la slupide confiance qui a causé tous nos embarras et tous nos maux, et qui nous mène au précipice. Législateurs patriotes, ne calomniez pas la défiance; laissez propager cette doctrine perfide à ces lâches intrigants qui en ont fait jusqu'ici la sauvegarde de leurs trahisons; laissez aux brigands qui veulent envahir et profaner le temple de la liberté le soin de combattre les dragons redoutés qui en défendent l'entrée. Est-ce à Manlius à trouver importuns les cris des oiseaux sacrés qui doivent sauver le Capitole? La défiance, quoi que vous puissiez dire, est la gardienne des droits du peuple ; elle est au sentiment profond de la liberté ce que la jalousie est à l'amour. Législateurs nouveaux, profitez du moins de l'expérience de trois années d'intrigues et de perfidie; songez que, si vos devanciers avaient senti la nécessité de cette vertu, votre tâche serait beaucoup moins difficile à remplir ; sans elle, vous êtes aussi destinés à être le jouet et la victime des hommes les plus vils et les plus corrompus, et craignez que de toutes les qualités nécessaires pour sauver la liberté, celle-là ne soit pas la seule qui vous manque.

« Si l'on nous trahit, a dit encore le député patriote que je combats, le peuple est là. Oui, sans doute; mais vous ne pouvez ignorer que l'insurrection que vous désignez ici est un remède rare, incertain, extrême. Le peuple était là, dans tous les pays libres, lorsque, malgré ses droits et sa toute-puissance, des hommes habiles, après l'avoir endormi un instant, l'ont enchaîné pour des siècles. Il était là, lorsqu'au mois de juillet dernier son sang coula impunément au sein de cette capitale; et par quel ordre? Le peuple est là; mais vous, représentants, n'y êtes-vous pas aussi? Et qu'y faites-vous si, au lieu de prévoir et de déconcerter les projets de ses oppresseurs, vous ne savez que l'abandonner au droit terrible de l'insurrection et au résultat du bouleversement des empires? » On reconnaît bien encore dans ces paroles l'homme qui craignit toujours de voir la liberté compromise dans les orages de la place publique; c'est pourquoi il engageait si vivement ses concitoyens à veiller sur elle avec un soin jaloux pour n'être pas exposés k la nécessité de la revendiquer dans des luttes où elle pouvait s'abîmer entièrement.

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La guerre que l'on proposait était à la fois, suivant Robespierre, une guerre étrangère, domestique et religieuse, puisque, outre les princes allemands, on avait contre soi les émigrés et les prêtres réfractaires à qui la cour et les ministres portaient un si tendre intérêt. Or, avait-on jamais vu un peuple consolider sa liberté sous les auspices du despotisme qui le conviait à une telle guerre? On avait invoqué l'exemple des Américains ; mais avaient-ils eu à combattre au dedans la trahison et le fanatisme? et s'ils avaient triomphé, guidés par Washington, croit-on qu'ils seraient arrivés au même résultat s'ils eussent été conduits par des généraux dévoués à Georges III? Autant 'vaudrait dire que, pour vaincre Porsenna et assurer leur liberté, il était indifférent que les Romains fussent dirigés par les consuls ou par les fils de Tarquin.

Il valait mieux déclarer la guerre que de l'attendre, disait-on. Quant à lui, il eût préféré l'étouffer entièrement; mais, en l'admettant comme une nécessité, il importait plutôt, à son avis, pour le salut de la liberté, de se tenir sur la défensive que de provoquer les hostilités. En effet, à peine ouvertes, que verrait-on? Libre d'exécuter à loisir son plan de contre-révolution, ayant la force en main, le gouvernement traiterait en ennemi de l'État quiconque oserait appeler le soupçon sur un ministre, sur un général; et le patriotisme serait obligé de fléchir devant le despotisme militaire. S'il était beau pour des hommes de combattre sous les yeux de leurs femmes, de leurs enfants, pour leurs foyers, pour la patrie envahie; si alors le dévouement était facile et sans bornes, une défaite réparable ; si l'ambition des chefs était moins personnelle, leur trahison moins fatale au pays et à la liberté, combien il en était autrement quand on portait la guerre au dehors 1 Et comme Robespierre avait raison lorsqu'il montrait les puissances étrangères n'attendant que cette occasion de nous attaquer! car, pensait-il, elles auraient longtemps hésité à se livrer les premières, sans aucun prétexte plausible, à la plus odieuse et à la plus injuste des agressions. Ainsi on allait leur fournir un prétexte inespéré, et l'on s'imaginait rencontrer des partisans de notre constitution chez tous les sujets des despotes! Ah! sans doute, il l'espérait, d'heureuses circonstances les amèneraient un jour à reconnaître et à désirer aussi les bienfaits de notre Révolution, mais il fallait se garder d'abord de la compromettre à force d'enthousiasme et d'imprudences, et se prémunir en conséquence contre les pièges visibles dans lesquels la cour et le ministère cherchaient à entraîner l'Assemblée nationale. Était-ce le moment de déclarer la guerre à l'étranger, quand à l'intérieur ceux qui conspiraient ouvertement contre la constitution demeuraient impunis? Non, le danger n'était pas à Coblentz; Coblentz n'était pas une nouvelle

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