‹ Histoire de Robespierre; d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 4)Chapitre 13 sur 188 · LIVRE VI. SA REPONSE MODEREE A BRISSOT · texte numérisé non relu

LIVRE VI. SA REPONSE MODEREE A BRISSOT

Carthage ; non, le siège du mal n'était pas là, il était au milieu de nous , aux Tuileries, autour du trône, sur le trône même !

Et puis, était-on en état de faire la guerre? Après avoir montré nos frontières dégarnies, nos régiments privés de leurs chefs par la désertion ou commandés par des officiers suspects, nos gardes nationales sans armeSj et les ministres ne daignant pas informer l'Assemblée législative de leurs relations avec ces puissances dont on proposait de violer le territoire, Robespierre se résumait en ces termes : « il ne faut point déclarer la guerre actuellement. 11 faut avant tout faire fabriquer partout des armes sans relâche; il faut armer les gardes nationales; il faut armer le peuple, ne fût-ce que de piques; il faut prendre des mesures sévères et différentes de celles qu'on a adoptées jusqu'ici, pour qu'il ne dépende pas des ministres de négliger impunément ce qu'exige la sûreté de l'État; il faut soutenir la dignité du peuple et défendre ses droits trop négligés; il faut veiller au fidèle emploi des finances, couvertes encore de ténèbres, au lieu d'achever de les ruiner par une guerre imprudente, à laquelle le système seul de nos assignats serait un obstacle si on la portait chez les étrangers; il faut punir les ministres coupables et persister dans la résolution de réprimer les prêtres séditieux.

« Si, en dépit de la raison et de l'intérêt public, la guerre était déjà résolue, il faudrait au moins s'épargner la honte de la faire en suivant l'impulsion et le plan de la cour. 11 faudrait commencer par mettre en accusation le dernier ministre de la guerre, afin que son successeur comprît que l'œil du peuple est fixé sur lui; il faudrait commencer par faire le procès aux rebelles et mettre leurs biens en séquestre, afin que nos soldats ne parussent pas des adversaires qui vont combattre des guerriers armés pour la cause du roi contre une faction opposée, mais des ministres de la justice nationale qui vont punir des coupables. Mais si, en décidant la guerre, vous ne paraissez qu'adopter l'esprit de vos ministres; si, au premier aspect du chef du pouvoir exécutif, les représentants du peuple se prosternent devant lui; s'ils couvrent d'applaudissements prématurés et serviles le premier agent qu'il leur présente; s'ils donnent à la nation l'exemple de la légèreté, de l'idolâtrie, de la crédulité; s'ils l'entretiennent dans une erreur dangereuse en lui montrant le prince ou ses agents comme leurs libérateurs, alors comment espérez-vous que le peuple sera plus vigilant que ceux qu'il a chargés de veiller pour lui, plus dévoué que ceux qui doivent se dévouer pour sa cause, plus sage que les sages mêmes qu'il a choisis ?

« Ne nous dites donc plus que la nation veut la guerre. La nation veut que les efforts de ses ennemis soient confondus et que ses repré-

54 HISÏOIKE DE ROBESPIERRE

sentants défendent ses intérêts; la guerre est, à ses yeux, un remède extrême dont elle désire d'être dispensée; c'est à vous d'éclairer l'opinion publique, et il suffit de lai présenter la vérité et l'intérêt général pour les faire triompher. La grandeur d'un représentant du peuple n'est pas de caresser l'opinion momentanée qu'excitent les intrigues des gouvernements, mais que combat la raison sévère, et que de longues calamités démentent. Elle consiste quelquefois à lutter seul, avec sa conscience, contre le torrent des préjugés et des factions. Il doit confier le bonheur public à la sagesse, le sien à sa vertu, sa gloire aux honnêtes gens et à la postérité.

« Au reste, nous touchons à une crise décisive pour notre Révolution; de grands événements vont se succéder avec rapidité. Malheur à ceux qui, dans cette circonstance, n'immoleront pas au salut public l'esprit de parti, leurs passions et leurs préjugés même! J'ai voulu payer aujourd'hui à ma patrie la dernière dette peut-être que j'avais contractée avec elle. Je n'espère pas que mes paroles soient puissantes en ce moment; je souhaite que ce ne soit point l'expérience qui justifie mon opinion : mais dans ce cas-là même, une consolation me restera : je pourrai attester mon pays que je n'aurai point contribué à sa ruine. »

Ce discours imposant, d'une vue si perçante, plein de grandeur et d'enseignements, si sage, si énergique à la fois, et en même temps si convenable, si modéré à l'égard des Girondins (1), produisit une impression profonde sur la société des Amis de la constitution; elle ordonna qu'il serait publié à ses frais et envoyé à toutes les sociétés affiliées (2). L'ex-marquis de Sillery monta ensuite à la tribune pour

(1) Ce qui n'empêche pas M. Michslet, dans son étrange et aveugle prévention, passionnée à l'excès, contre Robespierre, de le peindre, dès l'origine, « crédule à force de haine » et s'enipressant de croire les Girondins d'accord avec le parti feuillant (t. III, p. 359) . Xous voulons croire que M. Michelet, crédule lui-même à force de partialité, n'a pas même lu ce discours, dont il ne cite qu'une courte phrase (p. 305), empruntée ellemême au Journal des débats de la Société, lequel se contente de le mentionner en ces termes : « M. Robespierre a donné de nouveaux développemens aux motifs qu'il avoit déjà exposés pour ne pas déclarer la guerre. Son discours, plein de cet amour de la patrie qui entraîne tous les cœurs, a été souvent interrompu par des applaudissemens universels. Lorsqu'il parloit de la défiance qu'on devoit avoir du ministère, il étoit facile de s'apercevoir qu'il en parloit en homme pénétré de cette maxime qui se trouve dans ses discours, que la défiance est au sentiment intime de la liberté ce que la jalousie est à l'amour. » Ce sont ces derniers mots que cite M. Michelet (voyez le numéro 113).

(2) Discours de )rasimHien Robespierre sur le partique V Assemblée nationale doit prendre relativement à la proposition de guerre annoncée par le pouroir exécutif, prononcé à la société le 18 décembre 1791 (in-S» de 28 pages), de l'imprimerie du Patriote fran- Çois. Il est suivi de cette note : a La Société des Amis de la Constitution a ai-rèté

l.IVm; M. OI-IMON 1)K UIÎAL ET Ce CAUKA 55

soutenir l'opinion de la guerre ; son discours ne parut pas suffisant à Brissot, qui, un peu étourdi du succès de Robespierre, demanda la parole pour la prochaine séance afin de combattre ses objections (1). Les Jacobins étaient encore en suspens, partagés entre les deux partis; mais au dehors l'opinion démocratique semblait pencher du côté des partisans de la paix; et l'un des organes les plus accrédités de la cause populaire, les Révolutions de Paris, publiait quelques jours après cette séance un long article très-remarquable et très-étudié sur les dangers d'une guerre offensive (2).

Brissot avait sans doute trop présumé de ses forces en demandant la parole pour le lendemain; il ne se représenta dans la lice que le 30 décembre, douze jours après. Dans cet intervalle, on entendit un certain nombre d'orateurs, les uns pour, les autres contre l'opinion soutenue par Robespierre. Citons parmi les premiers, Billaud-Varenne , Camille Desmoulins, le médecin Doppet, depuis général, et à qui la guerre parut un supplément très-critique à la Révolution (3). Parmi les seconds figuraient avec plus ou moins d'éclat, Carra, Real, Manuel, La Source et Bancal. Rédacteur d'un journal dévoué aux Girondins, Carra avait, en peu de semaines, changé deux fois d'avis. Partisan de la geurre d'abord, on l'avait entendu, dans la séance du 12 décembre, aux Jacobins, parler en faveur de la paix; enfin il était revenu à l'opinion de ses amis, donnant ainsi le spectacle d'une versatilité que nous n'aurons que trop à signaler dans le parti de la Gironde. Quant à Real, il lui sembla que Robespierre ne s'opposait pas à la guerre à cause de la

l'impression de ce discours et Fenvoi aiix sociétés affiliées, dans sa séance du 18

décembre 1791.

« Max. IsNARD, député « V Assemblée nationale, président; La Source, Grangeneute, Ph.-Ch. Goupilleatj, députés à l'Assemblée nationale; KÉAL, L. Perrochel, J. Rousseau^ secrétaires. »

(1) La Chronique de Paris (journal de Condorcet) et le Patriote français (journal de Brissot) se gardèrent bien de rendre compte de l'effet produit par le discours de Robespierre. Le premier se contente de déclarer qu'il avait fait peu de prosélytes ; le second n'en dit pas un mot.

(2) Révolutions de Paris, miméro 128, p. 513 à 532.

(3) Il est assez curieux de voir Doppet, dans ses Mémoires, chercher à établir que son opinion ne fut en rien influencée par celle de Robespierre. Cela n'avait pas besoin de démonstration; mais on l'avait accusé d'être Robespierriste, et il écrivait après Tliermidor! (Voyez ses Mémoires, collection Barrière et Berville, p. 36.)

se IllSrOIlSE DE ROBESPIERRE

guerre, mais seulement par la crainte que le pouvoir exécutif n'en abusât pour détruire la constitution et remettre la nation sous le joug. Tout le monde, suivant lui, voulait donc la guerre. Ceci n'était point rigoureusement exact. Nous avons vu comment, raisonnant en philosophe d'abord, Robespierre inclinait pour la paix ; puis comment, discutant en véritable politique, il concluait, le cas échéant, a la guerre défensive.

Aucune am.ertume d'ailleurs ne s'était mêlée jusqu'à présent à ces discussions solennelles oi^i chaque citoyen venait librement donner son avis, offrir à la patrie le tribut de ses lumières, et Robespierre n'avait pas encore eu la douleur de voir se séparer de lui, entraînés par les intrigants et les jaloux, les amis avec lesquels depuis si longtemps il était habitué à combattre pour la Révolution. Deux d'entre eux, Anthoine et Buzot, avaient, durant la session de l'Assemblée constituante, donné les preuves du plus ardent amour pour la liberté, et sachant quels services ils auraient pu lui rendre encore, Robespierre les avait vus avec peine rentrer dans la vie privée. Deux places étant devenues vacantes au tribunal criminel, celles de président et de vice-président, il crut devoir, mais en son nom personnel, recommander du haut de la tribune des Jacobins au souvenir des bons patriotes ces deux députés «qui, dans tous les temps,» dit-il, « ont bien servi la chose publique (1).» Le surlendemain Buzot fut élu vice-président de ce tribunal, et Treilhard, ex-député comme lui, président. Quant à Anthoine, il fut appelé, quelques semaines après, à une place de juge suppléant d'un des tribunaux de Paris.

Cependant Brissot avait terminé la rédaction de sa réplique; il vint en donner lecture aux Jacobins dans la séance du 30 décembre. Autant Robespierre s'était montré modéré, bienveillant envers les Girondins partisans de la guerre, autant il avait rendu hommage à la pureté de leurs sentiments, se gardant bien de les confondre avec les amis de la cour, qui, en poussant à la guerre, ne songeaient qu'à plonger le pays dans de nouveaux embarras et qu'à faciliter au pouvoir exécutif les moyens d'anéantir la constitution, autant Brissot se montra violent, injuste et amer. Au lieu de s'en tenir à raisonner froidement, comme avait fait son contradicteur, il appela à son aide l'épigramme et même l'injure, entrant ainsi dans la voie des personnalités regrettables, et se servant d'une arme qu'on pouvait si aisément retourner contre lui.

Il voulait, disait-il, laisser de côté les phrases oratoires, c'était déjà

(1) Journal des titibats de la Société des Amis de la Constitulion, numéro 118.

LlVRi: M. SliCOM) DISCOLUS W. nUlSSOT 57

une réponse commode à défaut d'arguments sérieux. Robespierre, on s'en souvient, lui avait donné l'exemple d'une urbanité parfaite; tout en le combattant, il n'avait pas élevé le moindre doute sur la droiture de ses intentions, l'avait appelé, à diverses reprises, législateur patriote ;\lvissoi, au contraire, brisa avec toute convenance, alla jusqu'à joindre la calomnie au dédain. S'emparant d'une phrase où Robespierre s'était plaint de la lenteur des progrès de la liberté en France, il l'accusait, avec une étrange perfidie, d'avoir voulu dégrader le peuple français, en le comparant aux peuples qui gémissaientdans l'esclavage. «Ah!» s'écriait-il, après s'être complaisamment extasié sur les conquêtes de l'esprit public, « ah! qui n'a pas frémi, qui n'a pas été indigné de cette comparaison? Qui n'a pas été déchiré de voir un défenseur du peuple citer contre lui la cruelle catastrophe du mois de juillet? » Il n'est pas besoin d'insister sur l'aigreur et l'injustice de ces paroles; tout lecteur comprendra combien douloureusement elles durent retentir au cœur de Robespierre. En vain, croyant peut-être en adoucir l'amertume, l'orateur ajouta : « C'est depuis cette époque que nous voyons à notre tête les Pétion, les Rœderer, les Robespierre, et l'ingénieux Camille Desmoulins, qui a épuisé tout son esprit et toute son érudition pour soutenir la thèse des aristocrates; si nous les voyons, dis-je, à notre tête, c'est que le peuple était là. » On ne sait trop comment interpréter 'cette phrase ambiguë. Robespierre soutenait donc aussi la thèse des aristocrates? Ce reproche indirect, adressé au plus énergique défenseur de la cause populaire, n'était que ridicule. Eh bien! les journaux girondins ne tarderont pas à suivre le déplorable exemple donné par Brissot; et bientôt, n'ayant aucune bonne raison à alléguer contre un homme qu'ils s'attacheront à décrier avec un acharnement sans égal, ils le poursuivront d'accusations dont l'absurdité seule le disputera à l'injustice. « On voit, » a dit avec raison un illustre écrivain, « si dans cette grande querelle les premiers torts furent du côté du démocrate ou des ambitieux (l). » Il n'entre point dans notre cadre de donner une analyse complète des discours infiniment longs de Brissot (2) ; nous avons dû en détacher les traits les plus saillants dirigés contre Robespierre. Ajoutons qu'il fit l'apologie du ministre Narbonne, dont, suivant l'orateur girondin, la haine contre les émigrés devait être naturelle et sincère. Robespierre en doutait fort, et nous savons aujourd'hui combien il était dans le vrai. Quant aux craintes

(1) M. (le Lamartine, Histoire des Girondins, t. Il, p. 57 de la !"•= édition.

(2) Ce discours de Brissot a été imprimé in extenso. On en trouve de longs extraits clans les numéros 87-1 et 885 du Patriote [rançois.

58 ÎIISTOIIîE DE ROBESPIERRE

tirées de l'exemple de César, elles étaient chimériques aux yeux de Brissot. On sait encore de reste qui des deux se trompa. Les généraux patriotes ne manqueront pas, disait Brissot, et en cela Robespierre se trouvait être de son avis ; mais ce fut surtout quand la guerre devint tout à fait populaire, c'est-à-dire quand la nation elle-même en eut la direction, que la liberté enfanta des héros, et que sortirent des rangs du peuple des généraux qui ont nom Hoche, Marceau, Kléber.

Brissot, en terminant son discours, avait exhorté les patriotes à se soumettre à la loi, et à ne se permettre aucune attaque contre la constitution, mais en termes si affectés qu'on pouvait croire de sa part à l'intention d'inculper plusieurs orateurs et certains écrivains de la société. Aussi Robespierre" et Danton réclamèrent-ils vivement contre une censure qui leur parut porter atteinte à la liberté des opinions. Une extrême animation se répandit dans toute la salle. Brissot ramena le calme en rendant un éclatant hommage à l'attachement de la société et de Robespierre pour la constitution, à laquelle, en effet, les Jacobins demeurèrent fidèles jusqu'au jour où elle fut déchirée par le peuple, et il s'engagea à modifier la fin de son discours de manière à ne laisser subsister aucun doute sur ses intentions (1).

La réponse de Robespierre ne se fit pas attendre ; deux jours après l'infatigable lutteur montait à la tribune des Jacobins, C'était le 2 janvier 1792 ; il inaugurait, pour ainsi dire, la dernière année de la vieille monarchie française.

Cette fois, — et c'était bien naturel, — blessé de quelques paroles désobligeantes de Brissot, il garda un peu moins de ménagement, sans cependant chercher à envenimer le débat ; s'il mit quoique vivacité en discutant la question de principe, il laissa entièrement de côté la personne de son adversaire. Grave et noble fut son début : « Des deux opinions qui ont été balancées dans cette assemblée, » dit-il, après avoir mis sur le compte d'un malentendu, facile à dissiper, la division qui existait à ce sujet entre les bons citoyens, « Tune a pour elle toutes les idées qui flattent l'imagination, toutes les espérances brillantes qui animent l'enthousiasme, et même un sentiment généreux soutenu de tous les moyens que le gouvernement le plus actif et le

(1) Journal des débats de la S'ociété des Amis de !a Constilutioti, numéro 120.

Page 1