‹ Histoire de Robespierre; d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 4)Chapitre 120 sur 188 · LIVIU: IX. \.K RAPPORT DU MINI5TRK ROLAND · texte numérisé non relu

LIVIU: IX. \.K RAPPORT DU MINI5TRK ROLAND

palinodies, il pouvait dire alors ce qu'il disait du temps de la Constituante : « Toutes les déclamations contre ce qu'on appelle les écrits incendiaires cachent toujours le dessein secret d'opprimer une nation dont le premier besoin est d'être éclairée sur ses droits, sur ses intérêts. Il fallait donc renoncer à tout acte de rigueur contre les écrivains, et maintenir comme la plus solide base du bonheur social la liberté illimitée d'écrire sur toutes choses (1). » En matière de liberté, on le voit, Robespierre avait des principes autrement arrêtés que ceux des Girondins.

Le lundi 29 octobre, le ministre de l'intérieur Roland, dans le but bien évident de pousser la Convention a voter la loi de son ami Buzot, présenta, par la bouche de Lanjuinais, sous le jour le plus sinistre, îa situation de Paris, dont il avait été chargé de rendre compte. Dans son très-long rapport, formidable écho des continuelles déclamations girondines contre la ville de Paris, contre la commune et toutes les autorités révolutionnaires qui n'avaient pas voulu être les dociles instruments de la faction, il n'était question que fort indirectement de Robespierre. On ne nommait ni lui ni personne. Mais à la fin, tout à fait à la fin, Roland parlait insidieusement d'une lettre remise au ministre de la justice, lettre dans laquelle était dénoncé un prétendu projet de renouvellement de massacres où devaient être compris plusieurs membres de la Convention, et dont Lanjuinais s'empressa de donner également lecture (2).

C'était là, on le sent bien, le point capital du morceau. A la manière solennelle dont le ministre parlait de cette lettre, on aurait pu croire à quelque chose de sérieux; eh bien! nos lecteurs vont juger de la valeur de cette misérable intrigue ; ils se demanderont si jamais ministre s'est moqué à ce point de la représentation nationale d'un grand peuple, et si jamais un des premiers fonctionnaires de l'État a usé envers un citoyen isolé d'une perfidie pareille à celle qu'en cette circonstance Vhomiête Roland employa à l'égard de Robespierre.

La scène avait été merveilleusement préparée. Guadet présidait la Convention; Guadet, un des plus féconds inventeurs des calomnies propagées contre Maximilien par les hommes de la Gironde, Guadet, qui un jour, comme on sait, avait reproché à son adversaire de vouloir remettre le peuple sous le joug de la superstition pour avoir, dans un mouvement oratoire, osé invoquer le nom de la Providence, Guadet,

(1) Discours sur la liberté de la presse. Voyez notre précédent volume.

(2) Le Moniteur ne donne pas le nom du secrétaire lecteur; mais ou le trouve en toutes lettres dans le Journal des débats et des décrets de la Convention, numéro 41.

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qui, dressant contre Robespierre un acte d'accusation formidable, n'avait trouvé à le charger que de ce crime étrange, à savoir d'être... l'idole du peuple, Guadet enfin, dont sppt mois auparavant un écrit avait été solennellement déclaré calomnieux par la société des Amis de la Constitution : tel était l'homme chargé de présider les débats d'une séance marquée, dans les desseins de la Gironde, pour la perte de Robespierre. Afin de mieux disposer les membres de l'Assemblée, on avait eu soin, dès le début de la séance, de leur distribuer la venimeuse brochure de Brissot, dont nous avons rendu compte (1).

Maintenant arrivons à la fameuse lettre. Et d'abord elle était anonyme (2). En vérité, le cœur se soulève de dégoût quand on pense qu'un ministre de la République est allé, pour s'en faire une arme contre un adversaire, ranjasser dans la boue une de ces choses que l'on doit rejelter avec dédain. 11 était impossible d'imaginer un plus pauvre et plus détestable moyen. L'auteur de cette lettre, adressée au vice-président de la seconde section du tribunal criminel, nommé Dubail , à qui les Girondins ont fait jouer là un triste rôle, raconte que se trouvant la veille « chez un quidam féroce, » il était venu un particulier de la section de Marseille, membre du club des Cordeliers, lequel, après avoir fort loué la journée du 2 Septembre, avait ajouté que cela n'était pas fini; qu'il fallait une nouvelle saignée. « Il est temps et grand temps d'arrêter la fureur des assassins, » continuait le correspondant anonyme. « Je gémis, à mon particulier, de voir les horreurs qu'on nous prépare. Buzot leur déplaît beaucoup; VergnJaud, Guadet, La Source, etc., voilà ceux que l'on nomme pour être de la cabale Roland; ils ne veulent entendre parler que de Robespierre (3)... j>

(1) Voyez da.us\e Journal des débats et de la correspondance de la Société des Jacobùu, numéro 392, la déclaration de Meiliu.

(2) Apparemment le ministre connaissait l'auteur anonyme de cette lettre, puisqu'elle est attribuée au sieur Mérodière par le Moniteur, qui, du reste, ne la donne que tout à fait tronquée (numéro du 31 octobre). Ainsi il supprime cette pbrase : « Je

■ne signe pas ; et vous savez bien qiie ce n'est pas la confiance qui me manque, mais je crains de vous compromettre. » On serait tenté de se demander comment, en signant, il aurait compromis son correspondant, si une telle lettre valait la peine d'être discutée. D'après Dubail, elle lui aurait été adressée par Marcandier, un des plus violents ennemis de Robespierre. Le Moniteur a imprimé ilérodi'.re pour Marcandier, sorte d'intrigant dont nous avons déjà parlé.

(3) Dans la version tronquée du .Wojufeuj-, ou lit : " Ils ne veulent entendre parler que de Robespierre, et préicndent que seul il peut sauver la patrie. » Lanjuinais auraitil ajouté cela ? Ce membre du phrase ne se tronve pas dans le texte de la lettre qu'on peut lire dans le numéro 41 du Journal des débais et des décrets de la Convention, p. 747, et dans VHisloire parlementaire, t. XX, p. 411. M. Michelet trouve commode de ne dire mot de cette lettre qui explique si bien l'indignation de Robespierre (t. IV, p. ■175J. Cela évite à l'éminent écrivain l'embarras d'avo.r :i s'e.xpliquer sur cette odieuse intrigue des Girondins. Voici de sou côté comment Robespierre s est

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Le grand mot était làclié. « OIi ! le scélérat! » s'écria un membre feignant l'iiidignalion, quelque compère (1).

Lanjuiiiais reprenant alors sa lecture un moment interrompue: «... Je ne connois guère qu'un moyen de tempérer l'ardeur des assassins : ce seroit de solliciter la loi déjà proposf'e contre les provocateurs au meurtre ; et, sitôt qu'elle seroit promulguée, de mettre à leurs trousses des gens sûrs qui les dénonçassent. » Nous avions donc bien raison de dire qu'un des deux buts du rapport de Rolatid étaitde pousser la Convention à voter la loi Buzot, cette loi aux dispositions de l-iquelle n'aura certainement rien à envier la fameuse loi de 1815 contre les écrits séditieux. L'autre but était de frapper Robespierre.

Il étai'idiftlçile de recourir à une manœuvre plus grossière. Mais il fallait amener Robespierre à la tribune pour avoir de nouveau l'occasion de le prendre à partie. Depuis la ridicule sortie de Barbaroux il n'avait ouvert la bouche qu'une seule fois, le dimanche 21 octobre, ];0ur appuyer une demande de secours sollicités par la commune de Clioisy (2). Cela n'offrait guère un texte d'accusation. La lettre anonyme adressée au vice -président fJubail convenait merveilleusement. On résolut donc de la lui jeter entre les jambes, espérant bien qu'ainsi pris à l'improviste, il se trouverait fort embarrassé, et qu'il ne manquerait pas de se récrier contre une insinuation [ erfide et dangereuse.

En effet, à peine Lanjuinais a-t-il terndné sa lecture qu'un certain nombre de membres réclament limpression du rapport de Roland et son envoi à tous les départements. Robespierre indigné, — qui ne l'eût été à sa place! — s'élance à la tribune pour prier sur le rapport du ministre et sur le fait qui lui était personnel. On lui dispute la parole avec un inqualifiable acharnement. Du pied de la tribune entourée par les meneurs de la faction, partent des interruptions continuelles. A cet homme odieusement, traîtreusement inculpé, et qui demande à se justifier, le royaliste Henri Lariviére trouve une expression dictatoriale. « Maintenez la parole à 1 orateur, » crie Danton au président, '« et moi, je la demande api es; il est temps que tout cela s'éclaircisse. » Mais le président était avec l'ennemi.

Au premier mot de R )bespierre sur l'insinuation si traîtreusement dirigée contre lui, Guadet l'mterrompt sous prétexte de le ramener à la

exprimé au sujet de la fameuse lettre : « L'iionnête ministre joint au Mémoire une certaiue lettre énigmatique, écrite par un homme taré, attaché à l'ancienne police, à tin tiers qui l'avoit adressée à Roland... ■ Lettres de SI Robespierre à ses cotmnettans, p. 282, numéro 6. Cet homme taré, c'éta t Marcaiidier.

(Ij Journal des débats et des déèyets de la Convention, numéro 41, p. 747.

(2) Lettres de M. Robespierre à ses commettans, numéro 6, p. 2b2.

question, et il s'attire cette réponse bien méritée : « Je n'ai pas besoin de vos instructions, je sais sur quoi j'ai la parole. » Alors, pendant quelques minutes s'établit entre l'orateur et le président une véritable lutte. Chaque fois qu'invoquant la justice de l'Assemblée et réclamant pour un représentant du peuple la même attention et la même impartialité qu'elle avait accordées au rapport du ministre, Maximilien veut essayer de se disculper, le président l'arrête. «Robespierre, si vous ne parlez pas contre l'impression, je vais la mettre aux voix. » — « Au moins, écoutez ce que je veux dire. » — N'ous ne voulons pas le savoir, ripostent plusieurs voix. — « Comment! » reprend Robespierre, « comment, messieurs, je n'auruis pas le droit de vous dire que l'on vous fait de temps à autre des rapports dirigés vers un but unique, et que ce but est d'opprimer les patriotes qui déplaisent?...

— « De démasquer les imposteurs, » s'écrient plusieurs membres. Alors Robesoierre, à bout de patience : « Si vous ne voulez pas m'entendre, si les ciioses qui vous déplaisent sont des raisons pour m'inter^ rompre, si le pré?ident, au lieu de faire respecter la liberté des suffrages et la liberté des principes, emploie lui-même des prétextes plus ou moins spécieux... » Ici de grands murmures l'arrêtent de nouveau. On prétend qu'il insulte le président; et Guadet, d'un ton patelin, et comme pour narguer l'orateur : « Vous voyez les efforts que je faispour ramener le silence; je vous pardonne une calomnie de plus; » comme si depuis un quart d'heure il n'était pas le premier à s'opposer à ce que Robespierre se justifiât de la plus déloyale des insinuations ( 1 ). Cette facétie du pi'ésident, qui prenait là sa revanche d'une fameuse séance des Jacobins, est accueillie par les acclamations bruyantes de toute la faction girondine.

« Depuis que je parle, » reprend gravement Robespierre, « je n'ai cessé d'entendre autour de moi les clameurs de la malveillance... Je vois qu'avec des insinuations perfides, on s'applique à désigner sous le nom de factieux des hommes qui ont bien mérité de la patrie, et quoique je n'aie point cet honneur, on me fait cependant celui de me

(1) Outre les fréquentes interruptions du président, constatées par le Moniteur et par le Journal des débats et des décrets, voici ce que nous lisons dans le récit d'un témoin oculaire : « Robespierre s'élança à la tribune, où il essaya de se défendre au milieu des cris réitérés de la droite et des interruptions continuelles du pi-ésident Guadet » }fémoires de Levasseur, t. I, p. 80. De soncûté, Gorsas, devenu ultra Girondin, s'exprimait ainsi dans sa feuille : « Robespierre continue à affronter l'orage. Il accuse le président de faire cause commune avec ce qu'il appelle ses ennemis... Robespierre, lui dit-il enfin, j'excuse en vous une calomnie de plus. » Ces derniers mots imprimés en gros caractères. En vérité, ne semble-t-il pas qu'on entend le voleur accuser le volé? Voyez le Courrier des vingt-trois départemens, numéro du 31 octobre 1792.

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