‹ Histoire de Robespierre; d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 4)Chapitre 121 sur 188 · LIVRE IX. SEANCE AGITEE DU 29 OCTOISUE J · texte numérisé non relu

LIVRE IX. SEANCE AGITEE DU 29 OCTOISUE J

compter sans cesse parmi les hommes qu'on veut diffamer. Il me semble que la preihière règle de la justice est que, dans les mêmes lieux, devant les mêmes hommes qui ont entendu une accusation, la défense soit écoutée avec la même indulgence; je ne vois aucune raison pour qu'un représentant du peuple ne puisse être écouté comme celui qui l'inculpe, quel que soit le titre de ce dernier. » Ces paroles si fermes et si dignes ramènent à la pudeur les membres les plus hostiles; le silence se rétablit.

Robespierre montre alors le danger de ces accusations jetées ainsi subitement au sein de la représentation nationale. Comment riniiocent échapperait-il à des vengeances particulières, si un parti puissant, possédant toutes les ressources du pouvoir, faisait circuler contre lui, sous le sceau même de l'Assemblée nationale, les plus noires calomnies dans toutes les communes de la République? — Nous allons voir tout à l'heure se vérifier d'une étrange façon ces paroles de Robespierre. — Il dépeint ensuite les graves périls auxquels serait exposée la chose publique s'il se trouvait au sein de la Convention beaucoup d'hommes qui, subissant le joug d'une poignée d'intrigants, persistassent à étouffer par des clameurs la justification de collègues traîtreusement inculpés. N'était-ce pas d'ailleurs porter attemte aux droits du peuple, et la réputation de ses représentants n'était-elle pas aussi une partie de l'intérêt public? Puis, s'animant par degrés en songeant à la situation personnelle qui lui était faite : « On nous a dévoués à des vengeances atroces, préparées de longue main et par des moyens criminels, et cependant il n'est pas un homme ici qui osât m'accuser en face, en articulant des faits positifs contre moi, et ouvrir avec moi à cette tribune une discussion calme et sérieuse. »

C'était là précisément que les Girondins attendaient Robespierre. Dans l'arène se précipite aussitôt un petit homme au visage efféminé, mais dont, suivant madame Roland, l'œil bleu lançait des éclairs, c'était Louvet. Déjà, aux Jacobins, on s'en souvient, il s'était senti pris du désir de greffer sa réputation politique sur celle de Robespierre. Mais combien cette fois la tentation était plus grande ! Saisir corps à corps ce vétéran de la Révolution, sans se soucier des services rendus par lui à la cause de la démocratie; l'écraser, s'il est possible, ayant l'Europe attentive pour témoin de ce grand duel, quelle gloire! Pour accuser Robespierre se présentent aussi Rebecqui et Barbaroux, impatients de prendre leur revanche, et qui, depuis le commencement de la séance, se tenaient à côté de la tribune, gesticulant et vociférant (1).

(1) Déclaration de Merlin (de TLionville) au club des Jacobin;?, Journal des clébals et de la correspondance de la Société des Jacobins, numéro 292.

A œtte triple apostrophe, Robespierre, immobile à la tribune, laisse à peine apercevoir une légère émution. — « Continue, Robespierre,» lui crie Danton, « les bons citoyens sont là qui t'entendent. » — Robespierre jeune demande que les accusateurs de son frère soient entendus d'abord; mais, selon Merlin, ce n'était pas ici le lieu d'écouter des disputes entre Robespierre et des hommes tels que Rebecqui, Barbaroux et Louvet.

Cependant Maximilien était resté à la tribune. « Je réclame, » dit-il d'une voix un peu altérée, s'il faut en cro're un journal rédigé par ses adversaires (1), « je réclame la liberté de terminer mon opinion. » Il rappela comment un mois auparavant on avait lancé contre lui une accusation vague, légère, insoutenable, mais de nature à laisser dans les esprits une fâcheuse impression; car c'était là le grand art de la calomnie. Aujourd'hui l'on procédait par une insinuation perfide. On avait d'un bout à l'autre écouté l'accusateur, il sollicitait pour l'accusé la même faveur, et priait la Convention de ne pas envoyer dans les quatrevingt-trois départements les rapports et les dénonciations des ministres sans les avoir au préalable consciencieusement examinés etéquilablement discutés. Les ministres n'en auraient pas moins beau jeu, continuait-il. « Avons-nous comme eux des trésors à notre disposition, toute la puissance du gouvernement, la correspondance d'un grand empire et tant d'autres moyens d'influence? » La Convention se devait donc à ellemême, avant d'ordonner l'impression du rapport de Roland, de fixer un jour oi^ il fiit permis de discuter ce rapport, car une discussion franche était seule capable, disait Robespierre, de dissiper bien des erreurs, bien des préventions, et d'étouffer des haines funestes. Et puisqu'un membre s'était présenté pour l'accuser personnellement, il demandait à être entendu à son tour avec attention et impartialité. — C'est juste, s'écrièrent un certain nombre de membres revenus à de meilleurs sentiments ; et Robespierre descendit de la tribune au milieu d'applaudissements auxquels jusqu'ici la Convention ne l'avait pas habitué (2).

Danton, venant ensuite, réclama, lui aussi, et d'une façon impérieuse, la discussion du rapport ministériel. Puis, s'attachant à tracer une ligne de démarcation bien tranchée entre des hommes qu'avec la plus insigne mauvaise foi les Girondins affectaient de confondre, il fit assez bon marché « de l'individu Marat, « se posa comme étranger à tout

(1) Journal des débats et des décrets de la Convention, numéro 41, p 750.

(2) l'our avoir une idée bien complète de cette séance, il faut combiner le Moniteur des 30 et 31 octobre 1792 et le Journal des débats et des décrets de la Convention, numéro 41,

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parti et à toute faction ; et quant à ceux qui sans cesse allaient parlant de la faction Robespierre, il déclara qu'ils étaient, à ses yeux, ou des hommes prévenus ou de mauvais citoyens. Par des débats sincères, on saurait bientôt, ajoutait-il, qui méritait la liaine ou l'amour des vrais patriotes. — Laisser à Robespierre le champ libre delà discussion, c'était s'exposer à une défaite honteuse. Les Girondins le sentaient bien; aussi tentèrent-ils un dernier effort pour l'empêcher de se justifier devant la Convention. Buzot prétendit hypocritement que s'il se trouvait calomnié, il devait s'adresser aux tribunaux. A cette invitation dérisoire Robespierre répondit : « En ce cas, que la Convention fasse les frais du procès. » Buzot alors : « S'il falloit que chacun de nous repoussât les calomnies auxquelles il est exposé!... » Mais, lui répliqua Robespierre, « ce n'est point par des ministres que vous êtes calomniés. » Le président coupa court à ce dialogue en rappelant Robespierre à l'ordre, comme pour donner une preuve de plus de sa déplorable partialité, et la clôture de la difcussion fut prononcée.

En ce moment reparut Louvet; il avait, dit-il, une conjuration publique à dévoiler. Un profond silence se fit dans l'assemblée: curiosité chez les uns, chez les autres désir immodéré d'en finir avec un adversaire redoutable; On croyait peut-être à quelque chose de sérieux; chacun fut attentif. Résignons-nous donc à entendre l'écrivain favori des ruelles, le chantre lascif des amours de Faublas, diffamer, insulter pendant deux grandes heures l'intègre auteur de la Déclaration des droits de l'homme.

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Ce n'est pas sans tristesse que nous nous appesantissons sur ces débats navrants; mais il le faut, car ils sont le point de départ des plus horribles calamités. Ah! quand on songe aux déplorables conséquences de ces querelles intestines, on ne saurait trop maudire ceux qui les ont suscitées! Non, pour de simples questions d'amour-propre et dambition, jamais fureurs pareilles à celles de la Gironde ne furent déployées chez aucun peuple ni dans aucun temps. ,

Louvet tira de sa poche un volumineux discours que depuis longtemps il tenait en réserve, car ce n'e^tun doute pour personne à présent que l'affaire était un coup monté, comme le dit fort bien Legendre

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aux Jacobins '^Ij.Louvet en convint lui-même plus tard de la meilleure grâce du monde. Depuis longtemps, dit-il dans une réplique que de dégoût la Convention refusa d'entendre, sa dénonciation était préparée; mais Barbaroux l'avait prévenu. Il s'était tu alors, espérant un avenir meilleur, jusqu'au jour oi^i il avait vu Robe-pierre « renouer ses infâmes intrigues, et devant la Convention même poursuivre ses forfaits ;2). » Or, comme on a pu s'en rendre compte, Robespierre, depuis la grossière attaque de Barbaroux, avait gardé un silence à peu près complet (.3;, et, en combattant dans son journal le projet de loi sur la garde départementale, il n'était pas sorti des bornes d'une polémique courtoise. Mais il ne faut pas demander de la logique à ces enfants perdus de la Gironde. Quand on lit aujourd'liui de sang-froid la Kohespierride de Louvet, laquelle, suivant l'expression deVéquitable madame Roland, « méritoit d'être prononcée dans un sénat qui eût la force de faire justice [h] ; » on se demande comment une assemblée sérieuse a pu entendre jusqu'au bout un pareil galimatias, et sa patience à l'écouter suffit à prouver de combien de rivalités intérieures elle était travaillée. Ce morceau déclamatoire, ampoulé, entrecoupé d'apostrophes et d'objurgations réunies çàetlà avec un grand talent de rhéteur, et pompeusement intitulé Accusation contre MaximiUen Pobcspierre, ne contenait que des allégations vrigues, des dénonciations ne s'appuyant sur aucun document; tout cela noyé dans des phrases vides et sonores sur le despotisme, et finissant par un trait de saltimbanque (5). C'était, en somme, «n acte d'accusation générale contre la commune du iO août, coupable de ne s'être pas complètement asservie à l'Assemblée législative; contre le corps électoral, coupable de n'avoir pas nommé les candidats girondins; contre le comité de surveillance, contre xMarat, contre l'ancien ministre de la justice Danton, et enfin contre Robespierre que , par un

(1) Journal des dibals et de la correspondance, inimùro 292.

(2) Â MaximiUen Bobespierre et à ses royalistes, p. 10. Rien ne saurait mieux que cette brochure peindre l'incohérence et le débraillé des idées chez cette espèce de maniaque.

(3) Le journal de Brissot lui-même le constate, et voici en quels termes amers: « liobespierre, enseveli sous le poids du mépris qu'il s'étoit attiré la seule fois qu'il avoit pris la parole , Robespierre qui sembloit s'être apprécié enfin en se condamnant au silence, paroit à la tribune. » (Patriote français, numéro 1178, du 31 octobre 1792.)

(4) Mémoires de madame Boland, édit. Barrière et Berville, t. II, p. 162.

(5) Yoici comment s'exprime à ce sujet un journal chaud partisan des Girondins : (( En jiai^lant de ]\Iarat l'orateur emploie un de ces tours qui, pour être exagérés, manquent leur eff*. Il le qualifie d'abord, dans le moment, d'homme unique dans les fastes du monde, d'enfant perdu de l'assassinat: puis, l'ayant nommé, il s'interrompt en s'écriant : Dieu ! je Vai nommé] ■» Annales patriotiques, numéro 30.5, du 31 octobre 1792. Carra, il est vrai, n'était pas à Paris à cette époque, ce qui explique l'impartialité relative de cette feuille.

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de ces tours familiers aux casuistes les plus retors, Louvet s'efforçait de rattacher directement ou indirectement à tous les faits qu'il dénonçait. Revondi(iuant pour lui et pour ses a mis la gloire delà journée du 10 août, journée à laquelle cependant les Brissot, les Vergniaud et les Guadet s'étaient montrés si manifestement opposés, il essayait de rejeter sur ses adversaires, et cela avec la perfidie la plus étonnante, la responsabilité du sang de Septembre.

En résumé, il accusait Robespierre d'avoir, aux Jacobins, exercé le despotisme de la parole; de n'avoir pas soutenu les patriotes qui, après le 10 mars 1791, s'étaient saisis des rênes du gouvernement, c'est-àdire les amis de Brissot; d'avoir permis qu'on le désignât publiquement comme l'homme le plus vertueux de France; — c'était aussi le crime d'Aristide, selon certain bélître d'Athènes, — de s'être laissé nommer officier municipal à la suite de la révolution du 10 août, après s'être en quelque sorte engagé à n'accepter aucune fonction et s'être démis de celle d'accusateur public, comme s'il y avait quelque rapport entre une place largement salariée et la fonction d'officier municipal; d'avoir, comme te!, voulu dicter des lois à l'Assemblée législative, et menacé de faire sonner le tocsin si, conformément au désir de la commune, elle ne changeait pas l'ancien directoire du département en simple commission des contributions publiques; d'avoir accusé les glus dignes représentants du peuple d'être vendusà Brunswick; d'avoir enfin marché àgrands pas vers ce pouvoir dictatorial, où, ajoutait-il, l'attendaient plusieurs hommesde cœur qui avaient juré, par Bruius, de ne pas leluilaisserplusd'un jour. Quant au crime de Septembre, Louvet, moins affirmatif que son compère Brissot, n'osait aller jusqu'à en rendre Robespierre personnellement responsable; seulement il le jetait, comme nous l'avons dit, à la tête de tous les adversaires de la faction girondine, à laquelle il réservait complaisamment toute la gloire du 10 août. Ce singulier acte d'accusation concluait à l'examen de la conduite de Robespierre par un comité, et à la mise en état d'accusation immédiat de Marat (1); Danton était épargné. Peut-être espérait-on encore l'enrôler dans la coterie ?

La lecture de ce tissu de mensonges et de calomnies froidement méditées fut très-favorablement accueillie; Louvet quitta la tribune au milieu des applaudissements, et l'impression de son discours fut décrétée séance tenante ^2;.

il) Le discours Je Louvet se trouve in extenso dans le Journdl des débals et des décrets de le Convention, numéro 41 .

(2) Accusation contre- Majimilien Robespierre, par J.-C. Louvet, ai-8° de 15 p. (de l'Imprimerie nationale).

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Ce fut au milieu de l'émotion générale que Robespierre se présenta à la tribune, non pour répondre tout de suite, mais pour demander à la Convention de fixer le jour auquel il serait entendu. 11 aurait certainement pu, avec sa faculté d'improvisateur, pulvériser d'un CDup ce réquisitoire si laborieusement échafaudé; mais il voulut sans doute laisser à l'opinion publique le soin de faire justice elle-même des exagérations de son accusateur, et en cela il se montra fort habile. Comme les murmures l'empêchaient de parler : u Citoyens, >; dit-il d'une voix forte, « je vous demande la paroe par un décret qui me l'assure, ou que vous reiidipz contre moi un décret de proscription. » Quelques murmures accueillirent encore ces paroles, mais lui, sans se troubler : « Mon intention n'est pas de répondre en ce moment à la longue diffamation préparée dès longtemps contre moi. Je me bornerai à faire une motion d'ordre que la justice nécessite... Je demande un délai pour examiner les inculpations dirigées contre moi, et un jour fixe pour y répondre d'une manière satistaisante et victorieuse [V . » « C'est juste, c'est juste, s'écrièrent d'une vuix presque unanime les membres de l'Assemblée ; et sur la proposition de Robespierre, la Convention décréta qu'il serait entendu le lundi suivant, .5 novembre ^2). U était six heures du soir quand fut levée cette longue et dramatique séance.

Cette lutte prodigieuse d'un homme isolé, vivant à l'écart, étranger à toutes les mtrigues, n'appartenant qu'à un parti, celui de sa conscience, a certainement une grandeur qui a échappé à une foule d'historiens intéressés à rapetisser Robespierre (3). Les Girondins, aveuglés par la haine, ne virent pas que leurs traits s'émoussaient impuissants, par la violen'-e même de leurs coups, et qu'au lieu d'écraser leur victime, ils allaient la grandir. Le peuple de Paris, sur lequel leurs ca-

(1) Journal des débats et des di-crets de la Comeniioii, iimuéi-o U, p. 763.

(2) Louvet a écrit dans ses Mémoires : » L'accusation que j'intentai contre lui produisit le plus grand effet ; cinqtiante députés attestèrent les attentats que je rappelais, et dont le moindre devait conduire cet liomme à l'échafaud. Le lâche crut sa dernière heure arrivée ; il vint :i la tribune me demander grâce » {p. 52). Cela ne donne-t-il pas hien la mesure de la niaiserie de ce brouillon ?

(3) Il serait injuste d'oublier que Tissot, M^L Esquiros, Lamartine et L. Blanc ont peint sous les couleurs les plus vraies cette lutte héroïque de Robespierre contre la Gironde.

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lomnies ne pouvaient avoir prise, se passionna pour Robespierre, dont la popularité s'accrut encore de la perséculion à laquelle il était en butte.

Le contre-coup de la séance conventionnelle devait néct^ssairernent se faire sentir avec beaucoup de violence aux Jacobin?. Appuyant la motion d'un membre inconnu, Benlabole demanda tout d'abord la radiation de Louvet. ^lais, selon Legendre, il valait mieux ajourner la décision de la société au jour oh la Convention elle-môme aurait prononcé; car, dit-il, «il e^t impossible que dans un pays libre la vertu succombe sous le crime. » — Et lui-même, s'en doutait-il alors? était destiné à être un des assassins de « la vertu. » — Fabred'Ég antine réclama un délai pour Louvet. Mais en même temps il montra très-bien combien la peur de laisser échapper Robespierre avait mis l'accusateur en contradiction avec lui-même. Louvet, en effet, s'étant rappelé qu'un jour Guadet avait naïvement engagé Robespierre à se condamner à l'ostracisme pour se punir « d'être l'idole du peuple, » avait proposé, lui, à la Convention de rendre, comme dans l'ancienne Grèce, une loi de bannissement contre tout homme dont le nom aurait été un sujet de division entre les citoyens, de manière à pouvoir proscrire Robespierre pour ses vertus si l'on ne pouvait le punir pour ses crimes. Après avoir signalé cette contradiction au moins singulière, Fabre demandait à la société d'inviter Pétion à se porter comme mé liateur entre les adversaires. Il avait été témoin de sa douleur à la Convention en présence du scandale soulevé par ses amis de la Gironde, et il croyait pouvoir répondre que l'ancien maire de Paris ne se laisserait pas détourner parles intrigants.

Hélas 1 il connaissait bien mal Pétion. Merlin (de ïhionviUe), qui soupçonnait sans doute ce qu'il y avait de faux et d'indécis dans ce caractère masqué sous un air de bonhomie, s'opposa vivement à cette idée de prendre Pétion pour juge entre Louvet et Robespierre, « entre les principes et l'erreur. » Pétion n'était-il pas faillible? « Eh ! où en serions-nous, » s'écria-t-il, « s'il venoit à diverger. » Pétion n'était-il pas le commensal assidu de Roland? Ne recevait-il pas intimement Brissot, La Source, Vergniaud, Baibaroux? Une pareille mesure lui paraissait donc de nature à avilir la société, à compromettre les principes ; a sa voix, elle fut repoussée au milieu des plus vifs applaudissements. L'événement va prouver tout à l'heure à quel point Merlin avait raison (1).

Robespierre jeune monta à son tour à la tribune, tout ému des périls dont son frère était environné. « Citoyens, j'ai eu un grand effroi, il me

(1) Jo'.iDial des débats et de la correspondance de la Société des Jacobin.t^ naméro 292.

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sembloit que des assassins allaient poignarder mon frère. « Autour de lui, dans la Convention même, il avait entendu des hommes s'écrier que Robe-pierre ne périrait que de leurs mains. Et cela au moment où les ennemis de son frère, maîtres du pouvoir législatif et du pouvoir exécutif, (îisposaient de toutes les ressources de l'État. En présence de tant de forces coalisées rontre elle, l'innocence triompherait-t-elle ? Il était bien permis d'en douter quand on songeait qu'un roman, un tissu de mensonges, avait été écouté du premier mot jusqu'à la fin, et même applaudi. Mais, ajoutait-il, « que l'innocent succombe, la liberté ne périra pas, elle ne tient pas à un seul homme. » Puis, prenant à partie les persécuteurs de son frère, il racontait qu'en sa présence Anacharsis Cloûts disait à Péiion et à Danton qu'il était obligé de rompre des lances chez le ministre de l'intérieur pour l'unité de la République. C'est d'ailleurs ce que Cloots va longuement développer dans sa célèbre brochure Ni Bol and ni Marat. Danton lui-même, en pleine Convention, avait formellement accusé Roland d'avoir songé, dans les moments de crise, à transporter le gouvernement autre part qu'à Paris. Les continuelles déclamations des Girondins contre la capitale contribuèrent singulièrement à fortifier cette opinion qu'ils voulaient rompre l'unité de la République; et, pour avoir avec tant d'acharnement et de haine poursuivi des plus absurdes accusations et des plus noires calomnies des patriotes de la trempe de Robespierre, ils vont entendre, à leur tour, gronder autour d'eux de terribles accusations, et ils finiront par être victimes des passions violentes qu'ils ont eux-mêmes déchaînées.

Après Augustin monta à la tribune un homme dont Robespierre avait tenu l'enfant sur les fonts de baptême, c'était Deschamps, le marchand mercier de la rue Bethisy. Il venait dénoncer un membre même de la société qui, la veille, dans un restaurant, avait dit hautement qu'il fallait se débarrasser de Robespierre et de Marat comme de la personne du ci-devant roi, et que depuis longtemps on se serait défait du premier s'il n'était pas toujours entouré de coupe-jarrets. Et apercevant l'homme auquel il faisait allusion : >( C'est Baumier, le voilà, » dit-il, " qu'il réponde. »

Patriote sincère, Baumier, comme tant d'autres, avait été circonvenu par les intrigants de la faction girondine. Après avoir rappelé les nombreux ouvrages publiés par lui en faveur de la liberté, ses discours pleins de patriotisme, Baumier nia le propos qui lui était attribué ; mais, sur la foi du serment, Deschamps attesta la vérité de sa dénonciation, et déjà la radiation de Baumier était réclamée de toutes parts quand Robespierre intervint. Au nom de la patrie, il conjura ses con-

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citoyens d'abjurer toute discussion personnelle; et, sur sa demande, la société passa à l'ordre du jour (1).

Il faut dire un mot de ce que les farceurs ont appelé et appellent encore les Gardes du corps de Robespierre, mot emprunté au vocabulaire de Louvet (2). Il y a à cet égard une légende qui mérite d'être rapportée. En le voyant perpétuellement en butte aux menaces d'une coterie puissante, de généreux citoyens résolurent de veiller mystérieusement sur ses jours et de lui faire un rempart de leurs corps contre les poignards des bravi de la Gironde ou de l'aristocratie ; car, si un langage était bien propre à provoquer quelques fanatiques à l'assassinat, c'était celui du tendre auteur de Faiihlas. On cite, entre autres, un fort de la halle, homme d'une vigueur peu commune, qui, à la nouvelle des dangers dont paraissait environné Robespierre, prit avec lui-même l'engagement de veiller à la sûreté du représentant menacé. Chaque matin, armé d'une grosse canne, il allait l'attendre rue Saint-Honoré, le suivait à distance jusqu'à la Convention, et, le soir, ne le quittait que lorsqu'il l'avait vu rentrer dans la maison de son hôte {?•>]. D'autres partagèrent ce dévouement obscur, ignoré de Robespierre, par exemple l'imprimeur Nicolas et le serrurier Didier, ami de Duplay. Quant à lui, il ne connut même pas la vigilance assidue dont il était l'objet de la part de quelques amis connus et inconnus. Tels étaient ces fameux gardes du corps de Robespierre: de braves gens bien désintéressés, et dont, après Louvet et le facétieux Courtois, se sont moqués ces plaisants de l'histoire qui, en revanche, ne manquent pas de s'incliner, pleins de respect, devant les prétoriens des majestés royales.

Cependant les Girondins commençaient à n'être pas sans inquiétude sur les résultats de leur croisade contre Robespierre. Ils avaient espéré l'emporter de haute lutte, et compté que l'Assemblée, cédant à la force de

(1) Journal des débats et de la correspondance, nnniéro 293. Voici comment un journal girondin s'explique sur ce fait: « Baumier veut s'excuser, le tonnerre des tribunes le menace, on propose de le rayer: mais Robespierre, en ennemi généreux, demande sa jïrâce, il l'obtient » Courrier des quatre-vingt-trois déparlemens, numéro du !'=■■ novembre 1792.

(2) ,1 Maximilien Robespierre et à ses royalist^'s, p. 23.

(3) Ce fait cité par M. Esquiros, dans son Histoire des Montagnards, lui a été communiqué par notre illustre sculpteur David (d'Angers).

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la coalition, frapper;iil leur ennemi sans l'entendre, comme dans la suite devaient l'obtenir de la Convention les Thermidoriens plus heureux. Cet ajournement à huitaine leur aonnait à penser. Ils essayèrent de brusquer les choses. Leurs journaux portèrent aux nues le discours de Louvet (1 :. Seule la Chronique de Paris garda le silence. Placé entre la cause de la justice et les fureurs de ses amis, Condorcet prit celte fois parti pour la première. Mais Girey-Duprp, mais Corsas s"en donnèrent à cœur joie 2) ; il fallait perdre Robespierre dans l'esprit des départements.

Le lendemain même, 30 octobre, Buzot reproduisait son projet de loi contre les écrits séditieux. Bailleul, ne le trouvant point encore assez arbitraire, voulait que parmi les provocateurs au meurtre on englobât ceux qui, par affiches, imprimés ou de vive voix donneraient à entendre, etc. Ducos, indigné, demanda le renvoi de cette motion au

(1) M. Miclielet (t. lY, p.47H) ti-ouve que Brissot se montra iï-oid dans son joumal, coinrae si la Bobcspierride de Louvet n'eût pas eu toute son approbation. Vite ouvrons le Patriote finnçois : « Nous nous proposons de rendre compte de l'excellent discours du courageux Louvet, qui a formelleiuent dénoncé Robespierre » (numéro 1177, du 30 octobre 1792), et le lendemain : «. Louvet a prononcé un discours qu'il est impossible d'extraire, parce que tout y étoit également Ibrt, éjialement beau, et Téloqueiice de l'orateur a été au niveau de son courage » (numéro 1178). Que veut donc de plus M. Michelet ?

- (2) De tous les .iournalistes girondins qui rendirent compte de l'attaque de Louvet contre KobespieiTe, il n'en est pas un qui ait apporté dans la reproduction des débats plus de mauvaise foi que le député girondin (.iorsas. Du coup, Brissot et Girey-Diipré se troiivèrent dépassés. On peut voir dans son numéro du 31 octobre 1792 jusqu'où peut aller le cynisme du mensonge. Il s'étend avec complaisance sur les passages du libelle de Louvet où cet Arétiii de la Gironde s'ingénie à jeter à la face de ses adversaires le sang des journées de Septembre, comme si lui, Gorsas, — il n'y avait pas si longtemps, — n'avait pas loué lui-même ces atroces journées comme im acte de justice. Cette lâche palinodie lui attira, du reste, d'assez désagréables représailles. Un jour on lut dans le journal de Marat la lettre suivante : « Ami du peuple, je ne conçois pas comment le nommé Gorsas, infâme libcUiste de la (\iction des hommes d'État, vendu à Pétion, Gensonné, Yergniaud et (juadet, qui se sont si longtemps déchaînés contre le massacre du 2 septembre, a l'impudence de déclamer avec ces tartufes, lui qui étoit l'un des massacreurs de ces journées terribles, l'un des juges populaires de la Conciergerie.

n Le dimanche 2 septembre, à 11 heures du matin, il étoit au Palais- Royal, avec des valets d'ex-nobles, à prècber le massacre au milieu des groupes, et dans la nuit du même jour, sur les deux heures, il étoit à l'œuvre, jugeant et égorgeant les victimes. Je défie à ce scélérat d'oser nier ces faits; je peux lui en donner des preuve* juridiques.

« Siijné : Legros, de la section du Louvre. » (Journal de la République française numéro 190). — Gor.-as, à force de calomnier les autres, a-t-il fini par être lui même la proie d'une noire calomnie ? C'est ce que nous ignorons, et ce que nous n'avons pas k rechercher; ce qui est certain, c'est que, comme nous l'avons démontré dans notre précédent livre, il fut l'un des thuriféi-aires des massacres, et qu'il blâma Rolaml d'avoir écrit qu'il fallait jeter un voile stir la journée du 2 septembre.

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grand inquisiteur et un article additionnel pour Vaulo-da-fé (1). On voit où les Girondins en arrivaient, dans leur désir iinmo léré do sauvegarder le pouvoir dont ils étaient maires, et quel respect ils avaient pour la liberté, que finissent toujours par détruire les lois censément destinées à réprimer la licence. Le vrai parti de l'ordre, auquel apj^artenait Robespierre, n'aime pas la liberté transformée en bacchante; mais il déleste les lois de rigueur édictées contre les écrits séditieux, car il sait combien est élastique ce dernier terme, et à quelles interprétations dangereuses pour la liberté il peut prêter. D'observations assez étendues présentées par Lepeletier, il résulta clairement pour tous que Buzot, Roland, Bailleul et leurs amis laissaient loin derrière eux les réacteurs du comité de révision de la Constituante. « La liberté de la presse nu la mort! » s'écria Danton d'une voix tonnante aux applaudissements de la plus grande partie de l'Assemblée.

Mais les Girondins n'étaient pas hommes à abandonner si facilement la partie. Barbaroux rentra dans la lice, et après de longues considérations tendant principalement à prouver la nécessité de casser le conseil général de la commune et d'établir à sa place une commission provisoire nommée pai" le directoire du département, — ce qui, par parenthèse, était un assez violent démenti donné au principe de l'élection par ce fervent républicain de la Gironde, — il reprit contre Robespierre sa thèse du 25 septembre dernier, accrue de toutes les inventions plus ou moins absurdes dont Louvet avait émaillé son discours. Pour le coup, la patience de la Convention se lassa ; les Girondins finissaient aussi par trop laisser passer le bout de l'oreille. « Nous demandons une seconde lecture du rapport de Louvet, » s'écrièrent à la fois plusieurs membres. Après des observations réitérées, le président, qui la veille avait mis tant d'acharnement à empêcher Robespierre de répondre à une insinuation perfide de Roland, — c'était Guadet, — voulut bien s'apercevoir qu'en effet Barbaroux était fort loin de la question, et d un ton presque affectueux : « Barbaroux, on m'observe et je vois effectivement que vous n'êtes pas dans la question (2). » Mais, tout en réservant pour unautre jour ses dénonciations contre Robespierre, l'ardent Marseillais continua sa diatribe, et, comme un mensonge de plus ou de moins ne lui coûtait guère, il prétendit que la section des Piques, pre.virfee par liobespùrrc, avait invité la commune à envoyer à chaque municipalité, non pas un, mais vingtquatre exemplaires d'un arrêté municipal cassé par la Convention et

(1) Voyez le Moniteur du l'"- novembre 1792. (2*. fbid.

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par lequel le conseil général avait protesté contre la formation d'une garde départementale autour de la Convention. Or, non-seulement Robespierre ne présidait pas sa section celle de la place Vendôme, devenue section des Piques', mais, depuis l'ouverture de la Convention, il n'y avait pas paru, comme nous l'avons démontré plus haut (1). L'Assemblée, sans s'occuper davantage du projet de loi de Barbaroux, se contenta de mander à la barre dix membres du conseil général qu'avait inculpés le ministre de l'intérieur ; toutefois elle ne donna pas de suite à l'accusation, désarmée qu'elle fut le lendemain par d'assez plates explications de Chaumette, orateur et futur procureur de la commune.

En même temps, et pour avoir des hommes sûrs à leur disposition, les Girondins, de leur autorité privée, faisaient venir des départements une masse considérable de recrues et de gardes nationales, soldats indisciplinés qui, appelés dans la capitale, sous le prétexte de rétablir le calme, y répandaient l'inquiétude et le désordre. Ce n'étaient plus les soldats de la patrie, c'étaient les soldats d'une faction. Dans les villes où ils séjournaient en passant, ils se disaient destinés k contenir à Paris le parti de Marat et de Robespierre (2\ C'était, en effet, une tactique des Girondins, tactique odieuse, d'accoupler désormais les noms de ces deux hommes, de caractère si différent, et si étrangers l'un à l'autre. Les sections s'émurent de voir dans Paris un tel rassemblement de troupes inattendues, et elles se plaignirent au nouveau ministre de la guerre, Pache, qui, depuis peu, avait remplacé Servan. Pache, sur lequel la Gironde avait compté comme sur un instrument docile de ses haines, répondit qu'il n'avait pas appela de troupes à Paris; qu'il ne connaissait aucune cause qui y rendît leur présence nécessaire, et que le premier ordre qu'elles recevraient de lui serait celui de leur départ, parce que ce n'était pas le moment d'enchaîner ici le courage des légions de la République 3). Mais déjà la capitale était inondée d'hommes armés, tout pleins des passions de ceux qui les avaient mandés.

Dans la journée du 3 novembre, des dragons de la liberté et des fédérés, au nombre de six cents environ, parcoururent la ville au galop de leurs chevaux, le sabre nu à la main, en poussant des clameurs menaçantes contre les patriotes désignés à leurs vengeances par les

(1) On voit d'où est venue l'erreur du trop crédule M. ^lichelet. I\Iais, dépassaut toujours le but, l'illustre historien a attribué à Robespierre lui-même (p. 467) ce que lîarbaroux n'avait du moins osé mettre que sur le compte de la section tout entière.

(2) Letti-e de la Société d'Auxerre à la Société de Paris. Jounial des debals et Je la iiirrespoiidance des Jacobins, numéro 29.t.

(3) Voyez la lettre de Pache aux membres du conseil général de la commune, dans le MoMileur du 3 novembre 1792.

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