LIVRE 1\. TlUOMPIIh; ECLATANT
monta au banc des secrétaires où Lanjuinais ne tarda pas à aller le rejoindre (1). Barère relut alors son projet de décret, mais Robespierre : « Je ne veux pas de votre ordre du jour, si vous mettez un préambule qui m'est injurieux. » La Source et Lacroix eux-mêmes, comme obéissant à un cri de la conscience, appuyèrent Tordre du jour pur et simple, et la Convention consultée le décréta d'une voix presque unanime (2). 11 était impossible d'être plus complètement vengé, à la face de la France tout entière, des calomnies de Barbaroux et de Louvet. Les Girondins, les chefs de la bande du moins, étaient atterrés; ils employèrent tous les moyens possibles pour atténuer l'effet de leur défaite. Brissot qui, laissant aboyer sa meute et se tenant prêt à prendre part à la curée, n'avait pas ouvert la bouche durant cette discussion, cuva sa rage dans son journal. Rien de curieux comme l'embarras du Patriote français pour expliquer l'ordre du jour adopté parla Convention. Cependant cet ordre du jour avait été réclamé par Robespierre lui-même et combattu à outrance par tous les exaltés de la Gironde, force était bien au Patriote àe passer condamnation à cet égard ; mais finalement il ne l'en considérait pas moins comme équivalent à un hors de cour « terminant le mépris de la Convention pour les agitateurs (3). » La vérité est que cet ordre du jour marquait bien positivement le mépris de la Convention pour ces intrigants de la Gironde qui consommaient en querelles particulières le temps précieux dû aux affaires de la République. Mais une chose allait porter au comble leur irritation, c'était la séance des Jacobins dans la soirée du 5 novembre. C'est là qu'il faut aller en effet pour avoir une idée de l'éclatant triomphe de Robespierre {h).
(1) « Il ne resta plus autour de Louvet, >; lit-on dans les Mémoires de Lei-usseur, « que Salles, Barbaroux, Lanjuinais et Larivière, qui apportoient dans leur discussion non la chaleur d'adversaires qui cherchent à triompher, mais l'âpreté d'ennemis qui veulent avant tout terrasser des hommes qu'ils haïssent, k (T. I"'', p. 83.)
(2) Moniteur du 6 novembre 1792.
(3) Voyez le Patriote franrois du 6 novembre, numéro 1184. On y lit : « Robespierre a parlé. Nous avons fait en un mot l'analyse de son discours ; (7 o parlé. Mais il devoit se justifier, et il ne l'a pas fait. » Son discours parait à ce journal un « fastidieux et insignifiant plaidoyer. ■» En regard de cette appréciation haineuse, plaçons celle d'un autre journal, devenu pourtant bien hostile aussi à Robespierre : « Cette accusation directe et formelle d'avoir voulu être dictateur, tribun ou tout au moins triumvir, étoit aussi par trop gauche ; l'accusé n'eut pas de peine à combattre victorieusement une imputation aussi loin de nos mœurs que des siennes. » {Bévolutions de Paris, numéro 174, p. 296.)
(4) Il faut lire dans les nouvelles Révolutions de France et de Brabant, de Camille Desmoulins et de Merlin (de Thionville), l'admirable morceau que ce triomphe inspira à Camille : « Au reste, je ne sais si Robespien-e ne doit pas trembler d'un si grand « succès que celui qu'il a obtenu hier. » « C'est la seconde philippique, )> dit Juvénal, « c'est ce discours sublime de Cicéron et cette justification immortelle qui l'ont fai
-r>l« HISTOIRE DE ROBESPIERRE
Jean-Bon Saint-André présidait. Quand Robespierre entra, une sorte de frémissement général parcourut la salle; on se disait : Le voilà. Sa présence fut saluée des plus chaleureux applaudissements. « Il n'appartient qu'à lui, » s'écria Merlin (de Thionville), «■ de rendre compte de ce qu'il a fait aujourd'hui. «Mais Robespierre n'avait nullement envie de se donner en spectacle. « Il se taira, j'en suis sûr, je le connois, » dit un membre. Il se tut en effet. D'autres prirent la parole pour raconter à la société sa victoire si complète et l'humiliation de ses accusateurs. Garnier le dépeignit comme un véritable républicain, toujours occupé de la chose publique et s'oubliant lui-même. « La vérité a guidé sa plume et son cœur. Sa vertu d'un côté, son éloquence mâle et naïve de l'autre, ont écrasé tous ses ennemis. )-> Quant à Barbaroux, il le compara au vil reptile osant à peine soutenir les regards de l'aigle. Puis Merlin, avec son énergie habituelle, s'emporta contre le vertueux Roland qui, sur les fonds de l'État, avait inondé la France de la diatribe de Brissot, du discours de Buzot contre les écrits incendiaires et de la dénonciation de Louvet. Il demanda que, pour combattre l'effet des manœuvres du ministre de l'intérieur, la société votât sur-le-champ l'impression du discours de Robespierre, son envoi à toutes les sociétés affiliées, et qu'à la suite elle donnât elle-même son opinion bien précise sur ce membre tant calomnié.
Manuel vint rendre également hommage à ce Robespierre « sorti vierge de l'Assemblée constituante oii la plus corrompue et la plus riche des cours faisait couler son or et ses vices. » Manuel avait un pied dans le camp de la Gironde et un autre dans celui de la Montagne ; mais en cette circonstance il fut tout à Robespierre, lequel, selon lui, pouvait dire en toute conscience ce qu'un Romain disait au sénat :
' assassiner.» Si c'étoitde Robespierre seul que je fusse l'ami, c'est-à-dire l'aTui vulgaire et intéressé, et non de la cause qu'il détend, celle de l'humanité, pour laquelle je suis déterminé à périr avec tous les vrais patriotes, je croirois que le moment est venu de lui écrire comme Amasis à Polycrate : « Tu as trop vaincu ; tes ennemis sont trop ' écrasés pour que tant de succès ne présage pas une catastrophe prochaine ; tant de ■ bonheur doit t'avoirjeté dans l'envie même des dieux, et je renonce à l'amitié d'im » homme si heureux et qui va m'entraîner dans sa perte, » Kn effet, il n'est pas possible d'humilier plus ses ennemis, et je ne crois pas que Louvet, attaché au carcan pendant une heure, eût pu souffrir davantage que pendant que Robespierre, du haut '4ie la tribune, chargeoit cette tête chauve de cinquante pieds de fumier.» (Numéro 25.)