‹ Histoire de Robespierre; d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 4)Chapitre 14 sur 188 · LIVRE VI. UKCLAMATION ET NOUVELLE REPONSE DE ROBESPIERRE · texte numérisé non relu

LIVRE VI. UKCLAMATION ET NOUVELLE REPONSE DE ROBESPIERRE

plus puissant peut employer pour influer sur l'opinion; l'autre n'est appuyée que sur la froide raison et sur la triste vérité. Pour plaire, il faut défendre la première; pour être utile, il faut soutenir la seconde avec la certitude de déplaire à tous ceux qui ont le pouvoir de nuire; c'est pour celle-ci que je me déclare. »

Il s'agissait avant tout de savoir quel parti , dans les circonstances présentes, la nation et ses représentants devaient prendre à l'égard des ennemis intérieurs et extérieurs; tel était, selon lui, le point de vue auquel il fallait se placer. Sans doute, si des traits ingénieux, si la peinture brillante et prophétique d'une guerre promptement terminée par les embrassements fraternels de tous les peuples, étaient des motifs suffisants pour décider une question aussi sérieuse, il serait disposé à se rendre : mais pouvait-on compter sur ces résultats séduisants? Lui aussi, s'il eût été maître des destinées de la France, il eût dès longtemps envoyé une armée en Brabant, secouru les Liégeois, brisé les fers des Bataves ; au lieu de songer à déclarer la guerre à des sujets rebelles, il eût pris des mesures pour les empêcher de se rassembler et n'aurait pas permis à des ennemis plus formidables de les protéger et de nous susciter au dedans des dangers plus sérieux. Mais est-ce que la guerre dirigée par le pouvoir exécutif serait la guerre promise par l'enthousiasme de quelques orateurs ? Comment croire que la cour, quand jusqu'ici on l'avait vue protéger constamment les émigrations et les émigrés, s'opposer de toutes ses forces au développement des principes de la liberté et de l'égalité, se résoudrait de bon cœur à une mesure aussi décisive que celle de la guerre, si elle n'entrait dans son plan de contre-révolution ?

Brissot, dans son premier discours, s'était vivement élevé contre ce sentiment de défiance qui empêchait le peuple de croire à la sincérité des démonstrations du pouvoir exécutif, attiédissait son attachement et relâchait sa soumission. Robespierre lui avait déjà répondu à ce sujet; il y revient encore : « La défiance est un état affreux ! Est-ce là le langage d'un homme libre qui croit que la liberté ne peut être achetée à trop haut prix? Elle empêche les deux pouvoirs d'agir de concert! Est-ce encore vous qui parlez ici? Quoi! c'est la défiance du peuple qui empêche le pouvoir exécutif de marcher, et ce n'est pas sa volonté propre? Quoi ! c'est le peuple qui doit croire aveuglément aux démonstrations du pouvoir exécutif, et ce n'est plus le pouvoir exécutif qui doit mériter la confiance du peuple, non par des démonstrations, mais par des faits? La défiance attiédit son attachement/ Et à qui donc le peuple doit-il de l'attachement? Est-ce à un homme? est-ce à l'ouvrage de ses mains, ou bien à la patrie, à la liberté? Elle relâche sa soumis-

sion! A la loi, sans doute? En a-t-il manqué jusqu'ici? Qui a le plus de reproches à se faire à cet égard, ou de lui, ou de ses oppresseurs? Si ce texte a excité ma surprise, elle n'a pas diminué, je l'avoue, quand j'ai entendu le commentaire par lequel vous l'avez développé dans votre dernier discours. »

Robespierre s'étonnait profondément de l'optimisme d'un homme qui vingt fois avait dit sur la politique et l'esprit immoral des cours tout ce que pouvait dire un homme ayant la faculté de penser. Mais les ministres avaient été changés , arguait-on. Qu'importait le changement des personnes si les principes étaient les mêmes, si les actes ne valaient pas mieux? Quant à lui, il n'hésitait pas à s'exprimer librement sur les ministres, parce qu'il ne craignait pas d'être soupçonné d'avoir spéculé sur leur changement, ni pour lui, ni pour ses amis.

On comprend ce qu'une pareille déclaration devait jeter de trouble dans l'àme de Brissot, qui, comme pour justifier les soupçons de Robespierre, allait bientôt occuper, par ses amis du moins, les plus importantes positions ministérielles, et qui dès lors jugeait convenable de ménager les ministres et de leur trouver du patriotisme, en attendant qu'il proposât, lui aussi, la mise en accusation de l'un' d'eux. Quant à Robespierre, il ne voyait aucune différence entre Montmorin et de Lessart, et l'Assemblée législative n'allait pas tarder à se montrer de son avis en décrétant ce dernier d'accusation. 11 ne se sentait pas disposé davantage à accorder sa confiance à un ministre de la justice qui, tout récemment encore , avait demandé à l'Assemblée nationale de retarder l'établissement des nouveaux tribunaux criminels sous le prétexte peu sérieux que la nation n'était pas mûre pour les jurés, et que l'hiver était une saison trop rude pour la mise en activité de cette institution, partie essentielle de notre constitution cependant, et réclamée par l'humanité à bon droit indignée de la tyrannie insupportable de l'ancienne justice criminelle. On reconnaît là l'éternel argument de tous les ennemis plus ou moins déguisés du progrès et des lumières : ils en relèguent volontiers l'avènement et la diffusion à une époque indéfinie, comme Bergasse qui remettait la meilleure constitution à la résurrection des mœurs ; ce qui faisait dire à Camille Desmoulins que c'était la remettre à la résurrection des morts, et que l'on convoquerait une Assemblée constituante dans la vallée de Josaphat.

On convenait bien qu'une coalition d'intrigants ligués contre les principes de l'égalité et de la liberté, et qui, chaque jour, essayaient de battre en brèche la constitution, voulaient la guerre, comme la cour

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et les ministres; mais on ne s'en alarmait pas, parce que, disait-on, les uns et les autres se joindraient aux patriotes pour combattre les émigrés. Naïve illusion, selon Robespierre, d'imaginer que les partisans de la cour allaient pactiser avec ceux qu'ils traitaient journellement de factieux; pour lui, paraphrasant ces mots du poëte, Timeo Danaos, il se méfiait surtout des avances des courtisans, des aristocrates, des modérés, et déclarait nettement qu'au point de vue patriotique, il serait tenté de se croire en assez mauvaise compagnie au milieu d'eux (1). L'erreur de Brissot, et de tous les partisans de son opinion, venait surtout, suivant Robespierre, de ce qu'ils ne songeaient pas assez dans quelles mains se trouverait la direction de la guerre. Serait-elle conduite par le peuple obéissant au génie de la liberté? nullement, mais par la cour et ses officiers. Il désirait sincèrement, quant à lui, voir cesser les malentendus existant entre tous les amis de la liberté ; mais était-il possible de supposer la cour capable d'ébranler le trône de Léopold, elle qui s'était toujours montrée si bien disposée envers l'Autriclie , et avait , par ses menées , troublé la révolution de Brabant? N'était-il pas plus naturel de la croire disposée à diriger la guerre de façon à ne pas la rendre funeste aux ennemis de la Révolution et aux partisans du pouvoir absolu des rois?

En vain on avait montré nos armées triomphantes, s'élançant à la conquête de l'Allemagne , établissant partout des directoires , des municipalités, imposant en quelque sorte notre constitution, — et ici Robespierre faisait surtout allusion à un discours prononcé la veille aux Jacobins par Anacharsis Clootz, dans lequel l'orateur du genre humain proposait une guerre de propagande, — ces magnifiques prédictions, disait Maximilien, sont démenties par le bon sens, et contraires à la liberté même. « Le gouvernement le plus vicieux, » disait-il, « trouve un puissant appui dans les préjugés, dans les habitudes, dans l'éducation des peuples. Le despotisme même déprave l'esprit des hommes jusqu'à s'en faire adorer, et jusqu'à rendre la liberté suspecte et effrayante au premier abord. La plus extravagante idée qui puisse naître dans la tête d'un politique, est de croire qu'il suffise à un peuple d'entrer à main armée chez un peuple étranger pour lui faire adopter ses lois et sa constitution. Personne n'aime les missionnaires armés, et le premier conseil que donnent la nature et la prudence, c'est de les

(1) A lire M. Miclielet, qui travestit tout à fait les paroles de Eobespierre (t. III, p. 367), on croirait que le sévère tribun accusait Brissot et la Gironde de s'entendre avec la cour, les Feuillants, Xarbonne et La Fayette. Cela est tout à fait inexact. Il reproche à Brissot de croii-e au patriotisme apparent de la cour et des ministres, ce qui est bien différent.

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repousser comme des ennemis. » Comment ne pas applaudir à ces belles paroles, éternellement vraies !

Avant de songer à porter notre Révolution chez les nations étrangères, il fallait d'abord la consolider chez nous, poursuivait-il, et prétendre donner la liberté aux autres, avant de l'avoir soi-même conquise entièrement, c'était s'exposer à éterniser sa propre servitude et celle du monde entier. Il était plus aisé de graver la Déclaration des droits sur des tables d'airain que de la buriner dans le cœur des hommes, corrompus la plupart par le despotisme, et en proie à l'ignorance, aux préjugés, aux passions. Pouvait-on douter de cette vérité quand chaque jour on la voyait foulée aux pieds, quand l'aristocratie se reproduisait incessamment sous des formes nouvelles? La constitution, que l'on disait fille de cette Déclaration, ressemblait-elle si fort à sa mère? N'était-elle pas sortie meurtrie et souillée des mains de cette coalition d'anciens membres de l'Assemblée constituante à qui il ne fallait sans doute, pour l'achèvement de ses projets liberticides, que l'adoption des mesures qu'il combattait en ce moment?

Sans doute, il en avait la conviction, notre Révolution influerait plus tard sur le sort du globe ; pour sa part, il ne renonçait pas à une si douce espérance ; mais dans tous les cas il faudrait, pour arriver à cet heureux résultat, que les destinées de notre liberté ne fussent pas confiées à ceux qui la détestaient. Toutes les puissances de l'Europe, même de concert avec nos ennemis intérieurs, étaient incapables, avait-on prétendu, d'entretenir une armée suffisante pour favoriser le système d'intrigues auquel la Révolution française était en butte. Une telle proposition ne lui paraissait pas mériter d'être réfutée; et l'avenir prouvera trop bien combien étaient justes les appréhensions de Robespierre. 11 engageait ensuite ses adversaires à se mettre d'accord avec eux-mêmes; tantôt on se contentait d'aller donner la chasse aux rassemblements de Coblentz, tantôt on parlait d'aller briser les trônes de tous les tyrans. Or les émigrés n'étaient redoutables qu'autant qu'ils avaient l'appui de ces ennemis du dedans, à l'égard desquels on semblait n'avoir aucune défiance. On avait parlé de l'honneur du nom français : il ne connaissait pour lui d'autre honneur que la magnanimité, la sagesse, la liberté, le bonheur, la vertu; quant à ce faux point d'honneur de l'aristocratie, qui s'alliait si bien avec la trahison, on devait le laisser au delà du Rhin, il appartenait à tous les chevaliers de Coblentz.

C'était à Coblentz qu'était le siège du mal, avait-on de nouveau soutenu ; non, répétait Robespierre, il est à Paris même ; et avant de songer à troubler la paix des États de l'Europe, à porter violemment la liberté

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cliez eux, il était indispensable de comprimer les ennemis de l'intérieur, de remettre l'ordre dans nos finances, d'en arrêter la déprédation, d'armer le peuple et les gardes nationales, de faire enfin ce que le gouvernement avait paru prendre à tâche d'empêcher jusqu'ici. N'était-ce pas la tactique ordinaire des despotes de distraire le peuple des délibérations intéressant la liberté par les événements extérieurs, les préoccupations de la guerre, et de prévenir ainsi la crise favorable que les ennemis de la Révolution auraient pu précipiter? Bonne pour les officiers, pour les ambitieux, pour les agioteurs, la guerre devait être également agréable à la cour, puisqu'elle lui permettait de disposer à son gré de l'armée, de cantonner les soldats, de les isoler des citoyens, et de substituer dans les régiments, au véritable amour de la liberté et de la patrie que la Révolution avait fait fleurir parmi les soldats, l'esprit d'obéissance passive, l'ancien esprit militaire. Ceux qui s'imaginaient que par la guerre on imposerait aux ennemis du dedans, qu'on tarirait la source de leurs manœuvres, se trompaient étrangement, selon lui; et nous avons trop appris à nos dépens combien il voyait juste quand il montrait ces implacables ennemis profitant des désordres inévitables de la guerre pour semer la division, le fanatisme et dépraver l'opinion. Ne forcerait-on pas au silence les patriotes assez audacieux pour élever quelque soupçon sur les agents du pouvoir exécutif, ou sur les généraux chargés de la conduite des hostilités? Ne les poursuivrait-on pas comme républicains et factieux, mots perfides inventés par les adversaires hypocrites de la Révolution ? Les généraux, il est vrai, ne nous trahiraient pas, avait-on dit; on avait même été jusqu'à souhaiter de grandes trahisons. Brissot, en effet, avait déclaré qu'elles seraient funestes aux traîtres seulement; mais ce que redoutait Robespierre, ce n'étaient pas des trahisons ouvertes, c'étaient ces perfidies sourdes à l'aide desquelles on endormait le peuple pour l'enchaîner plus aisément. On l'avait accusé de décourager la nation. Non, répondait-il, je l'éclairé ; et il croyait fermement avoir fait progresser l'esprit public et servi la patrie en contribuant à arrêter les élans d'un enthousiasme qui lui paraissait dangereux.

Puis, arrivant au reproche le plus étrange articulé par Brissot contre lui, d'avoir douté du courage des Français et avili le peuple, il laissait déborder son cœur, et se défendait dans un langage dont la modération et la noblesse contrastent singulièrement, on ne peut le nier, avec l'amertume des paroles de l'orateur girondin : oc Vous avez dit que j'avais outragé les Français en doutant de leur courage et de leur amour pour la liberté. Non, ce n'est point le courage des Français dont je me défie, c'est la perfidie de leurs ennemis que je crains. Que la

tyrannie les attaque ouvertement, ils seront invincibles; mais le courage est inutile contre l'intrigue. Vous avez été étonné, avez-vous dit, d'entendre un défenseur du peuple calomnier et avilir le peuple. Certes, je ne m'attendais pas à un pareil reproche. D'abord, apprenez que je ne suis point le défenseur du peuple; jamais je n'ai prétendu à ce titre fastueux; je suis du peuple, je n'ai jamais été que cela, je ne veux être que cela ; je méprise quiconque a la prétention d'être quelque chose de plus... L'amour de la justice, de l'humanité, delà liberté, est une passion comme une autre; quand elle est dominante, on lui sacrifie tout; quand on a ouvert son àme à des passions d'une autre espèce, comme à la soif de l'or et des honneurs, on leur immole tout, et la gloire, et la justice, et l'humanité, et le peuple, et la patrie. Voilà le secret du cœur humain ; voilà toute la différence qui existe entre le crime et la probité, entre les tyrans et les bienfaiteurs de leur pays.

« Que dois-je donc répondre au reproche d'avoir avili et calomnié le peuple! Non, on n'avilit point ce qu'on aime, on ne se calomnie pas soi-même. J'ai avili le peuple ! Il est vrai que je ne sais point le flatter pour le perdre, que j'ignore l'art de le conduire au précipice par des roules semées de fleurs; mais, en revanche, c'est moi qui sus déplaire à tous ceux qui ne sont pas peuple, en défendant presque seul les droits des citoyens les plus pauvres et les plus malheureux contre la majorité des législateurs; c'est moi qui opposai constamment la Déclaration des droits à toutes ces distinctions calculées sur la quotité des impositions, qui laissaient une distance entre des citoj-ens et des citoyens; c'est moi qui défendis non-seulement les droits du peuple, mais son caractère et ses vertus; qui soutins contre l'orgueil elles préjugés que les vices ennemis de l'humanité et de l'ordre social allaient toujours en décroissant, avec les besoins factices et l'égoïsme, depuis le trône jusqu'à la chaumière ; c'est moi qui consentis à paraître exagéré, opiniâtre, orgueilleux même pour être juste. »

Le vrai moyen de témoigner son respect au peuple n'était pas, suivant Robespierre, de lui vanter à tout propos sa force, mais de le prémunir contre les défauts dont il n'était pas exempt. Le peuple est là, s'était écrié Brissot, pour le cas où la cour et les ministres viendraient à violer la constitution ; mais ce mot paraissait à Maximilien très-dangereux. Après avoir prouvé, en s'appuyant de l'opinion de Rousseau, que jamais le peuple ne pouvait s'endormir impunément, sous peine de devenir la dupe des charlatans politiques, il ajoutait : « Lorsqu'il s'éveille et déploie sa force et sa majesté, ce qui arrive une fois dans des siècles, tout plie devant lui; le despotisme se prosterne contre

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