I.IVHE IX. UNR CUIIIEUSE EXPLICATION DE CORSAS o
11 arriva un jour, en effet, qu'un très-honnéte homme, — c'est Gorsas lui-même qui le qualifie ainsi, — abonné au Courrier des quatre-vingttrois départemens depuis l'origine de cette feuille, s'étonna profondément du brusque changement d'opinion de cette feuille à l'égard de Robespierre. Pendant près de trois ans, on le lui avait présenté comme le citoyen rectiligne, comme le pur des purs, comme le patriote par excellence, bien avant qu'il fût question du patriotisme si vanté des Girondins; et tout à coup le glorieux démocrate de la Constituante, l'Incorruptible, est ravalé au niveau d'un tribun vulgaire, d'un agitateur de la pire espèce, d'un courtisan du peuple, d'un aspirant à la dictature ; et cela précisément au moment oi!i des gens de grand talent assurément, mais fort ambitieux, et dont on chantait les louanges maintenant au lieu de celles de Robespierre, avaient le pouvoir entre les mains et disposaient de toutes les places. Cela parut à bon droit infiniment louche au brave abonné, et il ne put s'empêcher de demander des explications au rédacteur du Courrier des quatre-vingt-trois départemens. Gorsas daigna répondre, et la réponse est vraiment superbe. « Robespierre! » dit-il, « j'ai pu être sa dupe lors de l'Assemblée constituante, mais depuis très-longtemps mes yeux se sont dessillés. » Il prétend l'avoir entendu défendre iMarat à la tribune des Jacobins. On connaît assez l'opinion de Robespierre sur l'Ami du peuple; je n'ai point à y revenir. Mais là n'est pas le grand grief de Gorsas contre Maximilien : « Je l'ai pris sur le fait, parlant au peuple de la Providence; dès lors je me suis dit : Voilà Tartufe. » Il ne l'avait point jugé tel quand, au sein de la Constituante, Robespierre, avec tant de noblesse et de générosité, avait défendu la cause des ecclésiastiques vieux et infirmes. Alors, il est vrai, les Girondins, dont le patriotisme était encore à l'état d'incubation, n'avaient pas une foule de faveurs à distribuer aux journalistes bien pensants. Quel criminel que ce Robespierre 1 Dans un moment où, selon Gorsas, son empire de tribun déclinait, on l'avait entendu parler au peuple de la Providence et de l'éternité! « Qui osera démentir ce fait? » s'écria-t-il triomphalement (1). Nous ne savons si l'abonné du Courrier des quatre-vingttrois départemens se trouva bien satisfait de cette réponse ; mais chez tout homme de cœur et de bon sens elle ne peut exciter que la pitié et l'indignation.
(1) Voyez le Courrier des quatre-vin/jt-trois départemens, numéros des 14 et 20 novembre 1792.
Vers cette époque s'agitait la grande question du procès de Louis XVI. De tous les points de la France, depuis l'ouverture de la Convention nationale, — nos lecteurs le savent sans doute, — la mise en accusation du monarque déchu était impérieusement réclamée ; et par jugement, on entendait la mort. D'avance, on pouvait prévoir le sort du malheureux roi; sa mort était dans l'air.
A la fin du mois de novembre, on avait déjà entendu l'immense rapport de Valazé sur les crimes du ci-devant roi (1), et celui de Mailhe.. sur les questions relatives au jugement de Louis XVI (2), discours terribles qu'avaient accueillis des applaudissements d'un sinistre augure. Morisson, Saint-Just, Fauchet, Rouzet, 'avaient parlé tour à tour à des points de vue différents ; mais on était arrivé au dernier jour du mois sans que la Convention eût pris une détermination. Ce& solennelles discussions sur le jugement du ci-devant roi étaient d'ailleurs interrompues à chaque instant par des discussions incidentes. On avait proposé, au sein de la Convention, la suppression des fonds affectés au culte, et cette mesure, très-grave en ce moment, n'avait point paru déplaire au comité des finances. C'était son rapporteur ordinaire» Cambon lui-même, qui s'était chargé de la soutenir. Mais à la simple nouvelle de cette proposition, d'épouvantables désordres avaient eu lieu sur quelques points du territoire, désordres augmentés encore par la rareté des subsistances. Dans la séance du 30 novembre, Lecointe- Puyraveau et Biroteau, tout récemment arrivés du département d'Eureet-Loir, tracèrent un sombre tableau des pays qu'ils venaient de parcourir, et où ils avaient presque couru risque de la vie. Les curés n'avaient pas été les moins acharnés contre eux; ils avaient exaspéré les paysans en accusant la Convention de vouloir détruire le culte catholique. Danton s'écria qu'on bouleverserait la France avec l'application de principes trop philosophiques. C'était à ses yeux un crime de lèse-nation que de vouloir ôter au peuple ses idées, ses chimères, tant que des officiers de morale ne seraient pas parvenus à dissiper l'erreur dans les chaumières. Une autre cause de la fermentation générale
(1) Voyez le rapport cité in extenso dans VHistoiie parlementaire, t. XX, p. 239. — Séance du 6 novembre.
(2) Ibid., p. 278. Séance du 7 novembre.
LlVni-: IX. DF.S FONDS AlFr-ÇTES AU CULTE 545
était, selon lui, la lenteur apportée au procès du roi. Maintenir les prêtres, assurer les subsistances, juger le roi dans le plus bref délai: tels étaient les moyens les plus propres, à son avis, pour ramener la tranquillité dans le pays (1).
A peu près identique était l'opinion de Robespierre, qui prit également la parole. 11 commença par combattre une proposition de Buzot tendante à l'envoi de nouveaux commissaires à Chartres, car il craignait que les représentants du peuple ne fassent exposés à des outrages et à des menaces qu'ilseussentété impuissants à réprimer. D'ailleurs,en punissant les auteurs de la sédition, la Convention nationale devait en même temps prouver qu'elle était guidée par le seul amour de la liberté et du peuple. Le plus sûr moyen, suivant lui, de confondre à la fois les ennemis de la République, les partisans de l'aristocratie et du royalisme, c'était de ne pas différer plus longtemps le jugement de Louis XVI. Que demain, disait-il, le chef de tous les conspirateurs soit condamné à la peine de ses forfaits, et toutes les espérances des amis de la royauté s'évanouiraient. Puis, on concilierait aisément les droits de la propriété avec la vie des hommes, en statuant sur l'importante question des subsistances, et bientôt on poserait les bases d'une constitution libre, devant laquelle on verrait s'incliner à la fin les ennemis mêmes de la liberté. Seulement, ajoutait-il, aux applaudissements d'un certain nombre de ses collègues « étouffons les petites passions, car c'est ici que nous donnons le signal de la révolte (2). » Hélas ! cela n'était que trop vrai!
Robespierre n'avait pas dit un mot du salaire des prêtres ; mais quelques jours après, dans son journal, il développa les idées exposées à ce sujet par Danton, en mettant naturellement dans une discussion écrite beaucoup plus de calme et de modération que l'impétueux tribun n'en avait apporté à la tribune. Ce n'est pas encore ici le lieu de traiter la question du sentiment religieux chez Robespierre ; ne perdons pas cependant cette nouvelle occasion de répéter, en passant, que tous ceux qui, sur la foi des plaisanteries de la Gironde, le présentent comme un prêtre, comme le défenseur officieux des prêtres, témoignent d'une ignorance profonde de son caractère. Être juste envers les ecclé-
(1) Moniteur du 2 décembre 1793 et Journal des débals et des décrets de la Convention, numéro 72, p. 486 et 488.
i2) Voyez le Journal des débats et des décrets de la Convention, plus complet ici que le Moniteur, numéro 72, p. 491. — Admirez maintenant la bonne foi du journal de Erissot : «. Tous parloient, mais surtout Danton et Robespierre, de la nécessité de ramener la concorde, la fraternité dans l'Assemblée. Et ils ne cessent, aux Jacobins de couvrir la Convention d'opprobre, et d'invoquer les poignards contre leurs adversaires. » Patriote français, numéro 1208 (du l"' décembre). Et depuis trois mois Robespierre avait à peine ouvert la bouche aux Jacobins.
siastiques, leur montrer l'exemple de la tolérance, ce n'est point endosser la robe cléricale. Interdire au clergé toute intervention dans les choses de la vie civile, telle devait être, à son avis, la règle absolue du législateur. « Les prêtres, » avait-il dit à la tribune de l'Assemblée constituante, « sont dans l'ordre moral des magistrats '1). » Ministres de la religion catholique, protestante, juive ou mahométane, étaient à ses yeux des fonctionnaires, mais « dans l'ordre moral; » et il n'avait pas peu contribué à faire déclarer les fonctions de juré incompatibles avec le sacerdoce.
Au reste, en combattant comme mauvaise en révolution et dangereuse en politique la mesure proposée par Cambon au nom du comité des finances, il croyait devoir publier bien hautement une profession de foi qui, en d'autres temps ou en d'autres lieux, disait-il, n'aurait pas été impunie, et où éclate manifestement en quelques lignes toute sa pensée religieuse. « iMon Dieu, c'est celui qui créa tous les hommes pour l'égalité et pour le bonheur, c'est celui qui protège les opprimés et qui extermine les tyrans; mon culte, c'est celui de la justice et de l'humanité! Je n'aime pas plus qu'un autre le pouvoir des prêtres, c'est une chaîne de plus donnée à l'humanité. Mais c'est une chaîne invisible attachée aux esprits, et la raison seule peut la rompre. Le législateur peut aider la raison, mais il ne peut la suppléer. Il ne doit jamais rester en arrière; il doit encore moins la devancer trop vite. Pour moi, sous le rapport des préjugés religieux, notre situation me paroît trèsheureuse et l'opinion publique très-avancée. L'empire de la superstition est presque détruit; déjà c'est moins le prêtre qui est un objet de vénération que l'idée de la religion^ et l'objet même du culte. Déjà le flambeau de la philosophie, pénétrant jusqu'aux conditions les plus éloignées d'elle, a chassé tous les redoutables ou ridicules fantômes que l'ambition des prêtres et la politique des rois nous avoit ordonné d'adorer au nom du Ciel, et il ne reste plus guère dans les esprits que ces dogmes imposans qui prêtent un appui aux idées morales, et la doctrine sublime et touchante de la vertu et de l'égalité que le fils de
(1) Avi moment où nous corrigeons les épreuves de ce volume, il nous tombe sous les yeux un ai'ticle du journal le Temps (mmu-ro du. 2 février 1865>, dans lequel, par un simple changement de mot, ou fait dire à Robespierre justement le contraire de ce qu'il a touiours pensé. « Quand Robespierre, » écrit M. Challemel-Lacour, a disait . ■ les prêtres sont dans Vordre social des magistrats, » la religion d'Etat était implicitement proclamée. » Voyez l'importance d'iui mot. Robespierre n'a jamais dit dans l'ordre social il a dit : dans l'okdke moral. Ce qui est tout l'opposé. Si l'estimable écrivain qui a commis cette eiTCur eût été mieux renseigné, il n'aurait point tiré de cette phrase des conséquences absolument contraires :i son esprit. Sans doute personne n'est infaillible, mais ou comprend combien l'erreur devieut grave quand elle sert, eu quelque sorte, de texte d'accusatiou contre un homme.
LlVllK l\. DKS FONDS AFFECTES AU CLI.TK nn
Marie enseigna jadis à ses concitoyens. Bientôt sans doute l'évangilo de la raison et de la liberté sera l'évangile du monde. »
Mais fallait- il brusquement, sous prétexte d'économie, supprimer les fonds affectés au culte ? C'est une question brûlante de nos jours, et à peu près résolue dans le camp de la démocratie; seulement transportons-nous à soixante-dix ans en arrière, et demandons-nous si les arguments présentés par Robespierre, arguments que je vais exposer brièvement, n'avaient pas alors une force invincible. Pour une grande partie de la population, la religion était une nécessité; beaucoup d'éprouvés et de malheureux y trouvaient des consolations puissantes à leurs douleurs et à leurs misères : or, supprimer les fonds affectés au culte, c'était supprimer le culte lui-même; car à qui s'adresseraient ceux qui, n'ayant pas de fortune, ne pourraient payer les ministres de leur religion? La religion serait donc entre les mains des riches un monopole et un privilège? C'est pourquoi, sans aucunement respecter les préjugés même les plus respectables, Robespierre conseillait à la Convention d'ajourner une pareille mesure au moment où les lois, les mœurs nouvelles et les lumières suffiraient à la garantie de la morale publique. Et puis, lorsque l'Assemblée constituante avait revendiqué les biens de l'Église au nom de la nation, n'y avait-il pas eu entre elle et !e clergé un contrat que la Convention était tenue d'exécuter?
Abordant ensuite le côté politique de la question, il se demandait s'il était bien prudent de venir, à l'heure la plus difficile de la crise révolutionnaire, jeter encore des ferments de troubles et de discordes, mettre de nouvelles armes entre les mains de la malveillance et du fanatisme? Voulait-on créer une autre génération de prêtres réfractaires quand une partie du bas clergé semblait s'être ralliée loyalement à la Révolution? Enfin ne devait- on pas craindre le retour des abus que la première Assemblée avait cru couper dans sa racine? Et quand je considère aujourd'hui les progrès effrayants des corporations religieuses dans notre pays, je me demande si Robespierre n'avait pas mille fois raison lorsqu'il disait : « Vous verrez naître mille associations religieuses qui ne seront que des conciliabules mystiques eu séditieux, que des ligues particulières contre l'esprit public ou contre l'intérêt général ; vous ressuscitez, sous des formes plus dangereuses, les confréries et toutes les corporations contraires aux principes de l'ordre public, mais pernicieuses surtout dans les circonstances actuelles oi!i l'esprit religieux se combinera avec l'esprit de parti et avec le zèle contre-révolutionnaire. Vous verrez les citoyens les plusriches saisir cette occasion de réunir légitimement les partisans du royalisme sous l'étendard du culte dont ils feront les frais. Vous allez
548 UISTOIUE 1)1-: RODESPIEP.HE
rouvrir ces églises particulières que la sagesse des magistrats avoit fermées, toutes ces écoles d'incivisme et de fanatisme où l'aristocratie rassembloit ses prosélytes sous l'égide de la religion. Vous réveillez la pieuse prodigalité des fanatiques envers les prêtres dépouillés et réduits à l'indigence; vous établissez entre les uns et les autres un commerce de soins spirituels et de services temporels, également funeste aux bonnes mœurs, au bien des familles et à celui de l'Etat... » Nous verrons plus tard, quand les exagérés, qu'il combattra de toute son énergie, seront parvenus à persécuter les prêtres à cause de leur seule qualité de prêtres, à ferm.er les églises, à épouvanter toutes les consciences timorées, nous verrons, dis-je, se vérifier ces menaçantes prophéties de Robespierre (1).
Autre, disait-il, devait être le système des économies. Il ne devait point porter sur un point isolé, mais frapper à la fois tous les abus. Rendre impossibles les déprédations du gouvernement, ne point confier à un seul l'administration arbitraire des immenses domaines de la nation , prévenir les faux publics, proscrire l'agiotage effréné qui ruinait le pays tout entier pour enrichir quelques hommes, et surtout, surtout ! fixer de sages bornes aux entreprises militaires, gouffres dévorants oî^i menaçait de s'engloutir la fortune publique : telles étaient les véritables mesures à prendre. « Si vous êtes convaincus qu'après avoir affranchi les peuples voisins chez qui vous avez porté les armes, vous devez défendre leur liberté comme une partie de la vôtre, et, ramenant ensuite votre attention sur vous-mêmes, appliquer toute votre énergie à vos affaires domestiques pour fixer au milieu de nous la liberté, la paix, l'abondance et les lois, si tous les ministres et tous les généraux conforment leur conduite à ces principes, vous serez également économes et du sang, et des larmes, et de l'or de la nation (2). » Voilà pourtant ce qu'un historien de nos jours appelle « rentrer dans l'inintelligente politique que tant de fois Robespierre exposa aux Jacobins (3). » Ce que celte appréciation a non-seulement d'injuste, mais de ridicule, tous les lecteurs de bon sens le comprendront. Ah ! plût à Dieu que
(1) Telle est l'aveugle partialité de M. Michelet, que Danton, qui présenta avec ■beaucoup plus de vivacité la même opinion que Robespierre, n'aurait, selon l'illustre historien, réclamé contre la suppression des fonds affectés au culte que parce qu'il craio-nait qu'elle ne devînt le prétexte d'une éruption ; mais « pour Robespierre, cette affaire devenait un texte excellent... » (T. Y, p. 120.)
(2";i Observations sur le pi-ojet annoncé au nom du comité des finances, de supprimer les fonds affectés au culte, adressées à la Convention nationale. Lettres de Maaimilkn Boticspierre à ses cnmmettans, numéro 8, p. 337 à 352. Cet article a été reproduit dans V Histoire parlementaire, t. XX, p- .449, et dans les OEuvrcs recueillies par Laponneraye, t. II, p. 324.
(3) M. Michelet. Histoire de la Bceohition, t. V. p. 122.
LlVr.K 1\. LA QUESTION DKS SLBSISTANCES Sit»
cette « inintelligente » politique de Robespierre efu été suivie ! Nous n'aurions pas vu tant de désastres fondre sur notre pays, et notre glorieuse ville de Paris n'aurait pas eu la douleur d'être souillée deux fois par la présence de l'étranger !
A côté de la question religieuse se dressait, effrayante, celle des subsistances, sombre question qui si souvent déjà depuis le commencement de la Révolution, avait soulevé les fureurs populaires, et qui s cette heure devait éveiller plus que jamais les sollicitudes du législateur; car elle devenait entre les mains des partis une arme terrible, et de sa solution dépendait peut-être l'avenir de la République.
Bien divisées étaient les opinions. Les uns voyaient dans la liberté absolue des denrées de première nécessité le meilleur remède à apporter à la rareté des subsistances. Laissez faire, laissez passer, disaientils, les blés d'eux-mêmes sortiront des greniers et afflueront aux mar chés. De cet avis était le jeune Saint-Just, et il prononça sur cette matière, dans la séance du 29 novembre, un discours très-remarquable et très-remarque (1). Robespierre, en cette circonstance, professa des idées absolument opposées à celles de son ami. Cela prouve déjà combien ces deux grands citoyens, quoique presque toujours d'accord sur les principales questions politiques et sociales, se tenaient peu dans la dépendance l'un de l'autre. Certains écrivains ont présenté Saint-Just comme n'étant que le reflet des pensées de Robespierre, d'autres ont cru que celui-ci subissait l'influence du premier. Erreur, profonde erreur démentie par tous les faits.
Dans la journée du dimanche 2 décembre, Robespierre proposa à son tour à la Convention les moyens les plus propres, selon lui, à ramener l'abondance. Il venait, disait-il, plaider à la fois la cause des indigents, celle des propriétaires et celle des commerçants eux-mêmes. Lorsque dans un pays, où la nature fournissait avec prodigalité aux besoins des hommes, la disette apparaissait tout à coup, elle ne pouvait, pensait-il, être attribuée qu'à une administration mauvaise ou à des lois défectueuses. Or, la récolle avait été bonne cette année, et cependant le pain était rare et atteignait un prix qui le rendait à peu près inaccessible à l'ouvrier. La disette actuelle était donc une disette fac-
(1^ Voj-ez notre Histoire de Saint Just, p. 125 de la première édition.
ÏSP HISTOIRE DE ROBESPIERUK
tice, et la législation de rAssemblée constituante sur le commerce des grains ne lui paraissait nullement convenir à l'époque présente. On se rappelle avec quel acharnement il avait combattu cette loi martiale, née des désordres occasionnés par les subsistances, et dont la tyrannie s'était armée, disait-il, « pour se baigner légalement dans le sang des citoyens affamés. » Répondre par des baïonnettes aux justes inquiétudes des populations alarmées était, suivant Robespierre, une politique indigne des législateurs de la République. On avait compté pour beaucoup les intérêts des négociants et des propriétaires, pour rien la vie des hommes. Sans doute la liberté du commerce était une chose essentiellement respectable; mais la théorie de la liberté illimitée était-elle applicable dans des temps de crise? Les denrées les plus nécessaires à la vie humaine pouvaient-elles être considérées comme des marchandises ordinaires, et entre le commerce du blé et de l'indigo n'y avait-il aucune différence ? La vie des hommes serait-elle donc subordonnée aux spéculations d'avides détenteurs de grains, et s'il était ridicule d'interdire à des négociants d'accaparer des objets de pure vanité et de luxe pour les vendre à leur heure le plus cher possible, n'était- il pas de la dernière barbarie de les autoriser à entasser des rrionceaux de blés, quand à côté d'eux leurs semblables mouraient de faim?
La première loi sociale étant de maintenir à l'homme son droit à l'existence, tout ce qui lui était indispensable pour la conserver devait être considéré comme une propriété commune en quelque sorte à la société entière, et l'excédant seul abandonné à l'industrie des commerçants. Aussi toute spéculation mercantile faite aux dépens de la vie humaine n'était plus un trafic aux yeux de l'orateur, mais un brigandage et un fratricide. Régler le commerce des grains à l'intérieur était-il plus un attentat à la propriété que d'en prohiber l'exportation à l'étranger toutes les fois que l'abondance n'était point assurée au dedans. Et là Robespierre exprimait une grande vérité. Au reste, loin de prétendre interdire la circulation des grains dans toute l'étendue de la République, il demandait au contraire qu'on prît toutes les précautions pour qu'elle eût lieu sans entraves, et il se plaignait précisément du défaut de circulation et des obstacles dont on l'environnait sous prétexte de la rendre illimitée. « La subsistance publique circule-t-elle, » continuait-il, « lorsque des spéculateurs avides la retiennent entassée dans leurs greniers? Circule-t-elle lorsqu'elle est accumulée dans les mains d'un petit nombre de millionnaires qui l'enlèvent au commerce pour la rendre plus précieuse et plus rare, qui calculent froidement combien de familles doivent périr avant que la denrée ait atteint le prix fixé par leur atroce avarice? Circule-t-elle lorsqu'elle ne fait que traverser les