‹ Histoire de Robespierre; d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 4)Chapitre 134 sur 188 · I.IVI'.F. 1\, LA (jLESriON DKS SUBSISTANCKS · texte numérisé non relu

I.IVI'.F. 1\, LA (jLESriON DKS SUBSISTANCKS

contrées qui l'ont produite, aux yeux des citoyens indigens qui éprouvent le supplice de Tantale, pour aller s'engloutir dans le gouffre inconnu de quelque entrepreneur de la disette publique? Circule-t-elle lorsqu'à côté des plus abondantes récoltes, le citoyen nécessiteux languit faute de pouvoir donner une pièce d'or ou un morceau de papier assez précieux pour en obtenir une parcelle?

« La circulation est celle qui met la denrée de première nécessité à la portée de tous les hommes, et qui porte dans les chaumières l'abondance et la vie. Le sang circule-t-il lorsqu'il est engorgé dans le cerveau et dans la poitrine? Il circule lorsqu'il coule librement dans tout le corps; les subsistances sont le sang du peuple, et toute libre circulation n'est pas moins nécessaire à la santé du corps social que celle du sang à la vie du corps humain. Favorisez donc la libre circulation des grains en empêchant tous les engorgemens funestes. Quel est le moyen de remplir cet objet? ôter à la cupidité l'intérêt et la facilité de les opérer. » Il fallait, dans l'intérêt de la société, constater la quantité de grains produite dans chaque contrée, et obliger les propriétaires aies vendre sur le marché, au lieu de les transporter, nuitamment quelquefois, soit à l'étranger, soit dans les magasins de l'intérieur. Imposer des bornes à ces vampires, spéculant sur la misère publique grâce à l'impunité absolue dont ils jouissaient, n'était pas un attentat contre la liberté. Laissez-les faire, avait-on trop répété jusqu'ici. Mais était-ce là le moyen de calmer le peuple qui ne se soulevait sans raison ni contre les lois qu'il aimait, ni contre les représentants qu'il s'était choisis? Sans conclure d'une façon absolue, Robespierre se contentait, en terminant, de demander la priorité pour les projets de décret oi^i se trouvaient indiquées de sérieuses précautions contre le monopole, se réservant de proposer des modifications dans le cours de la discussion, s'il y avait lieu. Ces précautions mêmes lui semblaient toutes favorables à la propriété légitime, puisqu'elles étaient de nature à prévenir à l'avance des luttes terribles. Contentez-vous, disait-il aux riches, de jouir des avantages que la fortune vous donne; mais laissez au peuple du pain, du travail et des mœurs. Quant aux représentants du peuple, c'était à eux à empêcher, par de bonnes lois, ces convulsions qu'amenait fatalement « le combat des préjugés contre les principes, de l'égoïsme contre l'intérêt général, de l'orgueil et des passions des hommes puissans contre les droits et les besoins des foibles (1). »

« Présentez des conclusions, rédigez un projet de décret, » lui

(Vj Voyez ce discours dans le Moniteur du 4 décembre 1792, et mieux dans les Lettres de M. Hobespierm à ses commettans, numéro 9, p. 291 à 409. On le trouve aussi «lans V Histoire pu rlementnire, t. XXII, p. 175.

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disait-on; car on avait été frappé de la sagesse de ses observations; mais il déclara de nouveau s'en référer aux projets de décret déjà proposés contre le monopole, et il quitta la tribune au milieu des applaudissements d'une partie de l'Assemblée et des tribunes (1).

Le lendemain, 3 décembre, fut le jour oi!i pour la première fois devant la Convention , c'est-à-dire devant le pays , Robespierre développa son opinion sur le parti qu'il y avait à prendre à l'égard de Louis XVI. Déjà, dans un long article de son journal, il avait laissé pressentir quelle elle serait. Établissant une grande différence entre Charles I", « tyran immolé à un autre tyran, » et l'ex-roi 'des Français, qui avait à rendre compte des attentats de son gouvernement contre la liberté du peuple, il voyait ici la cause de la société tout entière contre un individu ; il n'y avait donc pas à appliquer les formes judiciaires ordinaires, car la société se trouvait à la fois juge et partie.

En vain invoquerait-on, en faveur du monarque déchu, la constitution qui avait prononcé son inviolabilité, puisqu'en conspirant contre la liberté et la sûreté du peuple français il avait déchiré de ses propres mains cette constitution : Robespierre allait ici au-devant de l'argument principal des défenseurs de Louis XVI. Du reste, on ne devait se laisser guider ni par le désir de la vengeance, ni par le plaisir d'immoler une victime, disait-il, mais par la raison et l'intérêt public, lesquels pouvaient seuls autoriser la société à infliger une peine à ce roi détrôné, impuissant et abandonné aujourd'hui-, comme tout criminel d'ailleurs enfermé dans une maison darrêt, hors d'état de nuire et que la loi n'en frappait pas moins. D'après l'inflexible logicien, la sévérité envers les rois était d'autant plus juste que leurs crimes enfantaient tous les autres crimes, avec les passions lâches et la misère générale. Si l'on hésitait à punir un monarque coupable, on était aussi loin que jamais de la liberté, et il n'y avait plus qu'à faire le procès à la mémoire des Timoléon, des Pélopidas et de tous les fondateurs de la liberté.

Il était loin de sa pensée, toutefois, d'engager ses concitoyens, transformés a en don Quichottes du genre humain, » à parcourir l'univers en abattant les trônes. « Je pense, au contraire, » disait-il, « que tout

(1) Monileur du 5 décemLve 1792.

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ce que la saine politique nous ordonne en ce moment est d'aider nos plus proches voisins à secouer le joug du despotisme, pour mettre des peuples libres entre nous et les tyrans, et de nous hâter d'appliquer toutes nos ressources et toute notre énergie à nos affaires domestiques, pour fixer enfin au milieu de nous la liberté, la paix, l'abondance et les lois. » Mais il croyait fermement qu'on ne devait pas perdre l'occasion éclatante qui s'offrait de venger enfin toutes les calamités accumulées pendant tant de siècles par les rois sur l'humanité souffrante et avilie. Et en effet, le malheureux Louis XVI expiera, non -seulement le crime d'avoir appelé l'étranger sur le sol de la patrie, mais les horribles règnes de ses prédécesseurs. Fallait-il craindre qu'un acte de vigueur n'excitât à l'intérieur quelque révolte dans les esprits ou ne produisît une sensation fâcheuse dans les pays étrangers? De telles considérations ne sauraient détourner le législateur des principes républicains. De tous les points de la France ne réclamait-on pas la prompte punition du coupable, et avait-on à se préoccuper de ménager les puissances européennes? Ce n'était point de la vie ou de la mort de Louis XVI que se souciaient les rois, mais bien de l'établissement de la liberté et de la fondation de la République. Et là, croyonsnous, Robespierre avait bien raison. La victoire était le seul moyen d'échapper à leur vengeance, disait-il encore ; les dompter ou périr, voilà les seuls traités qui convinssent à la République (1;. Or, immoler leur complice à la liberté trahie, c'était les frapper d'épouvante, les dégrader dans l'opinion des peuples, jeter la terreur au fond de leurs palais, les annihiler. Et c'était aux représentants du peuple a statuer euxmêmes au nom de la nation, non en juges, mais en hommes d'État, sur le sort du roi déchu (2). Nous laissons à nos lecteurs le soin de peser eux-mêmes ces considérations, nous réservant d'apprécier à notre tour la théorie de Robespierre en analysant les deux grands discours prononcés par lui dans le procès de Louis XVI.

Ce fut aussi dans cette séance du 3 décembre que, pour la première fois, tombèrent solennellement de sa bouche des paroles sanglantes et impitoyables. Oui, pour la première fois depuis la Révolution, il va réclamer l'application de la peine de mort contre un homme, contre le roi^ lui l'éloquent adversaire de cette horrible peine, horrible et inutile, ne la

(1) Si faux sont les jugements de M. Michelet sur Robespierre, qu'il semble, en véi'ité, qu'il n'a jamais lu une seule ligne de tout ceci. Il lui refuse le génie révolutionnaire,— je veux dire d'avoir compris la Révolution. Voyez son Histoire de la liévolution, t. Y, tout le cbap. vi.

(2) Lettres de M, Robespierre à ses commctians, numéro 5, article intitulé : Sur le parti à prendre à l'égard de Louis XVI.

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jugeant nécessaire, d'ailleurs, qu'à l'égard d'un seul individu. Mais que de fois déjà des paroles empourprées de sang s'étaient, en bouillonnant, échappées des lèvres des orateurs ! Que de fois déjà nous avons entendu les Guadet et les Isnard invoquer la hache des lois contre les ennemis de la liberté ! Les ecclésiastiques transformés en martyrs par la rigueur des décrets rendus contre eux, n'était-ce pas l'œuvre des Girondins?. Nous avons dû montrer par quelle pente fatale la Révolution, provoquée de toutes parts, avait été précipitée vers la Terreur, gouffre déjà entr'ouvert et duquel nous n'approchons pas sans frémir.

On nous a reproché d'avoir écrit une véritable histoire de la Révolution au point de vue d'un seul homme ; c'est là un reproche puéril, auquel nous avons répondu d'avance dans la préface de cet ouvrage. Pour mener à bonne fin une histoire de la Révolution, avec tous les détails monographiques sur lesquels nous insistons, et pour cause, il aurait fallu non point quelques volumes, mais cent volumes. Faire une simple biographie de Robespierre, en l'isolant pour ainsi dire des hommes et des choses avec lesquels il fut chaque jour en contact, contre lesquels il eut incessamment à lutter, c'était entreprendre une oeuvre inutile et ifous mettre bénévolement hors d'état d'atteindre le but que nous poursuivons. Quand, par exemple, nous avons à le montrer étranger à tels ou tels actes dont jusqu'ici on a persisté à le rendre responsable , force nous est bien d'entrer dans certains détails, aJSn de prouver quels sont les auteurs de ces actes ; quand on s'ingénie a présenter les Girondins comme ses victimes, il nous faut bien démontrer, par des preuves sans réplique, que ce fut lui qui, durant plus d'une année, fut la victime de leurs calomnies incessantes; que ce ne fut pas leur faute s'il ne succomba pas sous leurs coups, et que si, devenant agresseur à son tour, il finit, lui aussi, par être sans pitié à leur égard, il fut en quelque sorte comme le sanglier blessé, au ferme contre une meute de dogues.

C'est bien pour cela que nous avons adopté l'ordre chronologique, et que, pas à pas, heure par heure, nous avons suivi le grand citoyen dtynl nous nous sommes fait l'historien. Grâce à ce système, nous avons pu prouver à quel point il fut étranger aux premières sévérités de la Révolution. Décrets contre les prêtres réfractaires, lois violentes contre les émJgrés, tout cela eut lieu sans sa coopération. Ce fut sur la motion de Buzot que, dans la séance du 23 octobre 1792, la Convention décréta le bannissement à perpétuité de tous les émigrés et la peine de mort contre ceux qui, au mépris de ce déciret, remettraient les pieds sur le territoire français (1). Non que Maximilien blâmât des lois rendues

(1) Voyez le Moniteur du 24 octobre 1792.

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